Comédie en vers et en prose· Comédie en un Acte, en vers et en Prose
Le Centenaire de Molière
Représentée pour la première fois par les Comédiens Français Ordinaires du Roi, à Paris, le Jeudi 18 Février 1773. Et à Versailles devant Sa Majesté, le Mardi 3 Mars 1773.
Personnages
- THALIE, Madame Bellecour
- MOMUS, M. Dugazon
- SOSIE, M. Préville
- LÉLIE, ou l'étourdi, M. Molé
- TARTUFFE, M. Augé
- HARPAGON, M. Des Essarts
- TRISSOTIN, M. Dauberval
- ALCESTE, M. Bellecour
- MONSIEUR JOURDAIN, M. Feulie
- GEORGE DANDIN, M. Bouret
- ANGÉLIQUE, sa femme, Mlle. Hus
- CLITANDRE, son Amant, M. Monvel
- MADAME PERNELLE, Madame Drouin
- CLAUDINE, Mademoiselle Fannier
- MONSIEUR LE KAIN
- MONSIEUR BRIZARD
- MADEMOISELLE DUMESNIL
- MADAME VESTRIS
- MADEMOISELLE SAINT-VAL
- MADEMOISELLE SAINT-VAL, la jeune
- MADEMOISELLE RAUCOURT
- Et les autres personnages des Pièces de Molière
AVIS DU LIBRAIRE
Monsieur Bret, Auteur du nouveau Commentaire des oeuvres de Molière, dont l'Édition va paraître incessamment, ayant paru désirer que cette Pièce fût imprimée dans le même format, on s'est empressé de satisfaire à son désir. Quelques personnes sont toujours bien aises d'avoir ensemble tout ce qui est relatif aux oeuvres d'un aussi grand homme que Molière.
MONSEIGNEUR,
ÉPITRE DÉDICATOIRE À Monseigneur Emmanuel-Félicité de Durfort DURAS, Duc de DURAS, Pair de France, Prince de Bournonville, Chevalier des Ordres du Roi, et de la Toison d'Or, Lieutenant-Général des Armées de Sa Majesté, Premier Gentilhomme de la Chambre, Gouverneur, pour le Roi, du Comté de Bourgogne, Gouverneur Particulier des Ville et Citadelle de Besançon ; etc.
En me permettant de vous offrir ce léger hommage, vous hasardiez beaucoup, si je n'avais su combien vous haïssez la louange, et que l'histoire ne prend jamais des matériaux dans les épitres dédicatoires. Il faut donc que je me borne à vous présenter ici les assurances de mon respectueux attachement, et de ma reconnaissance, sans en détailler les motifs. Partout où vous êtes connu, ces sentiments ne peuvent manquer de me faire un honneur infini.
Je suis avec respect,
MONSEIGNEUR,
Votre Très humble, et très obéissant Serviteur, ARTAUD.
SCÈNE PREMIÈRE. Thalie, déguisée en nuit ; Momus, en Médecin.
MOMUS
Que voulez-vous ? Chacun a sa méthode ; Moi, pour tromper le genre humain, Je crois que cet habit sera toujours de mode.MOMUS, en confidence
Vous n'avez corrigé personne, C'est un avis que je vous donne ; Et si quelque chose est changé, Ce n'est pas l'humaine folie ; Mais vous, par exemple, Thalie ; Est-ce un habit de goût que ce déguisement ?MOMUS, avec humeur
Non, non, il ne faut pas nous moquer l'un de l'autre. Sur la diversité des goûts, Des Dieux et des auteurs, tant de sots sont jaloux Que, si l'on rit du mien, on sifflera le vôtre.THALIE
Mon cher Momus, en prenant de l'humeur, Vous gâtez votre caractère ; Oui, vous devenez raisonneur : Mon amitié ne peut le taire ; Et cependant à l'instant nous disions Moi, vous et notre ami Molière, Que, lorsque de la sorte on se met en colère, On fait croire qu'on a de mauvaises raisons.MOMUS
Contre des Dieux tels que nous sommes La meilleure épigramme a tort, Et les ridicules des hommes Sont les seuls de votre ressort.THALIE
D'accord. Mais vous me faites rire Avec de semblables propos ; Et depuis quand le Dieu de la Satire Parle-t-il morale et grands mots ?MOMUS
Depuis que je suis en voyage. Ici-bas, à ce qu'on m'a dit, Pour les bien connaître, il est sage De se monter au ton des gens chez qui l'on vit.THALIE
Vous voilà bien. L'inconséquence Est toujours de votre côté ; Car enfin nous sommes en France, C'est le pays de la gaîté, Et je ne vois pas, quand j'y pense, Le mot pour rire à cette gravité.MOMUS
Oui pour vous, pour une Immortelle ; Mais aux Français, ainsi qu'à la beauté, Dix ans font quelquefois une perte cruelle.MOMUS
De vous répondre là-dessus De grâce épargnez-moi la peine ; Ainsi que moi, vous voilà sur la scène. Voyez ; et supprimons des détails superflus. Songeons d'abord qu'il faut faire un mystère De notre venue en ces lieux ; Que Jupiter, pressé du désir curieux De savoir si toujours Molière Plaît ici-bas comme il charme les Dieux, Nous envoie exprès sur la scène, Au jour précis des cent ans révolus : Qu'imaginez-vous là-dessus ?THALIE
Je n'imagine rien ; car je suis très certaine Que du Public jamais il ne fut plus fêté, Ni par mes Acteurs mieux traité.MOMUS
Oui, si parmi les Dieux, Nous connaissions les humaines misères ; Mais enfin nous venons chercher des caractères, Et, pour vous aider de mon mieux, Je crois que cet habit sera bien à la chose.THALIE
Comment donc ?MOMUS
Non.THALIE
Expliquez-moi donc, je vous prie, Comment par cet habit vous croyez tout de bon Faire accourir des gens de toutes les espèces.MOMUS
J'en conviens : mais point corrigé. Les miennes sont d'ailleurs si subtilement faites, Que je veux en trois jours tourner toutes les têtes. Écoutez. Consultations, Blanc éternel, vrais cosmétiques, Essences, préparations ; Secrets inconnus, alchimiques : Et pour mieux appeler les Grands et les Petits, J'ai mis un mot divin.THALIE
Et ce mot, c'est ?THALIE
Vous oubliez la nouveauté : Dans le pays de la frivolité, Ce motif seul vaut tous les autres. Les avez-vous déjà vos imprimés ?SCÈNE II.
THALIE, seule
Il est railleur ce Dieu Momus, Et quelque légère nuance Aura suffi sans doute à ses yeux prévenus, Pour m'annoncer qu'on ne rit plus Dans mon charmant pays de France. Non, non : j'en crois peu ses discours. Ah ! si mes chers Français, que j'aimerai toujours, De leurs tristes voisins avoient pris la manie, Je dois voler à leur secours ; Et c'est un trait bien digne de Thalie Que de les rappeler à l'aimable folie, Qui fut pour eux l'époque des beaux jours.On entend Sosie qui chante.
J'entends du bruit ; tâchons de nous contraindre ; Ce voile-ci va cacher mes efforts :Elle met un voile.
Si je vois que l'on m'aime, alors Il ne sera plus temps de feindre.SCÈNE III. Thalie, Sosie : il entre en chantant, sa Lanterne à la main.
SOSIE
Qui ? moi, votre ami ! quelque sot ! De cette amitié-là ne croyez pas un mot ; Et ça pour raison, je vous prie.SOSIE, examinant avec sa lanterne
N'êtes-vous pas la Nuit ?THALIE
Et quand cela serait ?THALIE
Ce n'est rien, va.SOSIE
Peut-être il me faudrait Vous dire encor grand merci de la chose. De me louer de vous, oui, sans doute, j'ai lieu. Que ne me dites-vous aussi, comme Mercure, Que les coups de bâton d'un Dieu Font honneur à qui les endure ?THALIE
Je ne dis pas cela ; mais de ce déplaisir, Dont tu dois tirer peu de gloire, Faut-il toujours t'entretenir ?SOSIE
Je tâche en vain d'en perdre la mémoire, Et ce n'est pas faute de boire Que j'en garde le souvenir.SOSIE
Quand vous me cajolez ainsi, Je le vois, vous avez envie Que je vous serve en tout ceci. Je gage de nouveau, pour tromper un mari, Que quelqu'ordre secret ici-bas vous ramène.SOSIE
C'est que depuis le temps qu'on vous vit sur la scène, Tout est bien changé là-dessus ; Les maris ne se fâchent plus, Et les femmes ont moins de peine.SOSIE
Vous m'étonnez. Je pensais que de ces affaires Vous ne vous embarrassiez guères, Et que vos soins étaient toujours bornés À présider tout bas aux amoureux mystères.SOSIE, à part
Ah ! Voici le roman, Femme de qui la vertu cloche En a toujours un dans la poche Pour accrocher ou duper un amant.SOSIE
Depuis longtemps ?SOSIE
Va pour cent ans, je vous les passe ; Mais aussi faites-moi la grâce De ne pas vous apercevoir Si je m'endors sans vous dire bon soir.SOSIE
Et quand cela serait, je ne m'en plaindrais pas. D'un conte, s'il est gai, je fais assez de cas ; Et je vous avouerai sans honte, Que j'aime encore à rire quelquefois, Quoique le rire soit bourgeois ; Il faut se mesurer justement à sa toise.SOSIE
Continuez.SOSIE
Après ?THALIE
Il s'appelait.SOSIE
Eh ! bien, comment ?THALIE
Molière.THALIE
Rien que de vrai.THALIE
Oui.SOSIE
Levez ce voile.THALIE, ôtant son voile
Tiens, vois.SOSIE
À cette mine réjouie, Qui ne reconnaîtrait ?... Permettez que Sosie Dans son transport, vous embrasse une fois.THALIE
Soit.SOSIE, jetant sa lanterne
Eh ! Ma lanterne. Deux ?THALIE
Trois.SOSIE, après s'être livré à toute sa joie, laisse tomber ses bras, et dit en soupirant :
Oh ! comme c'est touchant, une reconnaissance ! Me voilà prêt à pleurer de plaisir.THALIE
Pleurer ! Fi, quelle extravagance ! Toi qui dis que ton seul désir Est de m'accompagner sans cesse.SOSIE
J'aurais grand tort, je le confesse, D'aller pleurnicher près de vous. Non, des symboles de tristesse Ne doivent point gâter des passe-temps si doux.THALIE
Parle.SOSIE, étonné
Là-haut, l'on s'épouse ?THALIE
Et l'on s'aime.SOSIE
C'est la moitié plus qu'à Paris. Passe encor pour des favoris. Mais je n'en reviens pas, quand vous dites vous-même Que les Muses ont des maris.SOSIE
Bon. Me voilà bien éclairci ; Et je n'ai plus d'autre souci Que d'être occupé de vous plaire. A présent de ce qu'il faut faire, Instruisez-moi donc.SOSIE
Soit.THALIE
Jupiter, lassé de s'ennuyer, Avec Momus, qui me sert d'Ecuyer, M'a commandé de venir sur la terre, Et de lui rapporter au séjour du Tonnerre, Quelques travers nouveaux qui puissent l'égayer.THALIE
Songe ensuite qu'il faut que je passe pour Nièce De Momus : nous venons ensemble exprès céans, Pour tâcher de saisir un nouveau caractère.THALIE
Comment ?SOSIE
C'est qu'il paraît que la plupart des gens Ont donné dans le goût fantasque, De n'avoir, pour eux tous, qu'un masque ; Et qui les reconnaît a des yeux bien perçants.THALIE
Pour qu'ils se montrent sans contrainte, D'un habit de Docteur Momus s'est revêtu. Se douteront-ils de la feinte ? Là, dis-le-moi, qu'en penses-tu ?SOSIE
S'il faut parler avec franchise, Moi j'imagine qu'un projet Fondé sur l'humaine sottise Manque rarement son effet.THALIE
Çà, tu peux nous servir.SOSIE
Eux, morts ? Oh, par ma foi, Ils se portent tous mieux que moi, Et je crois qu'ils feront douze fois ma carrière.SOSIE
Vous avez bien raison de chérir les Petits ; Et des Petits la bienveillance Vaut, en plus d'une occasion, Cette vaine protection Dont un Grand fait la récompense, Et du Sot qui le sert avec affection Et du vil flatteur qui l'encense.THALIE, à part
Tant de bon sens dans un Valet !À Sosie.
On a frappé ; va voir qui c'est.Restée seule.
Nous en allons avoir de toutes les espèces. Et je jouerais d'un malheur peu commun, Si dans la quantité je n'en attrapais un. Oh ! Ma foi, vive les adresses !À Sosie, qui revient.
Eh bien ?THALIE
Et son nom ?SCÈNE IV. Lélie, Thalie.
LÉLIE, entrant avec empressement
Ah ! Que le ciel m'oblige, en offrant à ma vue Les célestes attraits dont vous êtes pourvue. Madame, un Charlatan qui me fait accourir, Du mal que font vos yeux sait-il aussi guérir ? Oh ! Qu'il le sache ou non, qu'il garde sa recette. Que mon bonheur est grand ! Que ma joie est complète ! Et pouvais-je espérer de trouver en ces lieux, Au lieu d'un ignorant, cette grâce et ces yeux ?LÉLIE
Et qu'en est-il besoin ! pour l'imaginative, Croyez que je ne cède à personne qui vive : Si j'avais un valet que je regrette encore, Mascarille ; il valait, ma foi, son pesant d'or.LÉLIE
Mieux que vous : et tenez, quand tout seul je suppose Votre coeur en secret par l'amour lutiné, Avouez franchement, n'ai-je pas deviné ?THALIE
Je suis veuve.LÉLIE
Bon ! pour mieux me cacher le sujet de vos pleurs, Faut-il vous aviser du moindre des malheurs ?LÉLIE, interrompant
J'entends. Pour adoucir les horreurs du veuvage, Vous n'avez pas voulu déroger à l'usage Des amants.THALIE
Un Joueur et puis un Glorieux Fixèrent, j'en conviens, et mon coeur et mes yeux : Mais d'un dernier, surtout, mon âme est enivrée.Le Joueur, comédie de Régnard (1692).
Le Glorieux, comédie de Néricault-Destouches (1732).
LÉLIE
Et c'est ?...THALIE
Il est connu.LÉLIE
Son nom ?THALIE
Qui ? vous, Monsieur ?SCÈNE V. Sosie, Lélie, Thalie
SOSIE, à Lélie
Eh ! doit-on jurer de telle sorte, Monsieur ? Là, là, calmez l'ardeur qui vous transporte.LÉLIE
Ce maraud-là me tient des propos bien hardis.À Sosie.
Sais-tu que, si j'étais un de ces étourdis Capables de manquer à ce qu'on doit aux Belles, Un bâton sur ton dos m'en dirait des nouvellesSOSIE, avec ironie
Bon ! vous n'avez pas l'air de ces étourdis-là.SOSIE, de même
Non.LÉLIE
Madame, pardonnez.SOSIE
Madame, tenez bon.SCÈNE VI. Momus, Thalie, Lélie, Sosie.
MOMUS, en entrant
N'ai-je pas entendu des cris ?THALIE, à Momus
Ah ! Mon Oncle !LÉLIE
Ah ! Monsieur, cette charmante nièce Peut vous dire l'ardeur qui pour elle me presse ; Et je dois ajouter qu'il nous serait bien doux D'obtenir votre aveu pour devenir époux.MOMUS
On se marierait peu.LÉLIE
Oh ! puisque vous osez en venir aux injures, Je conterai partout toutes vos aventures ; Je connais un Poète, il vous chansonnera.MOMUS
Chansons !LÉLIE, à Momus
Vous...MOMUS
Je m'en moque.SCÈNE VII. Momus, Sosie, Thalie.
MOMUS, à Lélie qui sort
Je ris de vos raisons ; Quoi que vous disiez, peu m'importe.À Sosie, qui fuit Lélie.
Toi, que vas-tu chercher à cette porte ?THALIE
Vous n'avez pas tout vu. Demandez à Sosie : Comme il en est très fidèle témoin, Mieux que personne il pourra vous le dire.SOSIE, revenant à la porte, où il a paru parler à quelqu'un
Si vous avez sujet de rire, Je ne dois pas avoir le même soin.À Momus.
Monsieur, à cette porte un homme Qui n'a pas voulu qu'on le nomme, Dit en secret avoir affaire à vous. Il est vêtu de noir et parle d'un ton doux.MOMUS
Son nom.MOMUS
Fais entrer.SCÈNE VIII. Sosie, Momus.
MOMUS
Oui.SCÈNE IX. Tartuffe, Momus, Sosie.
TARTUFFE
Que le Ciel à jamais par sa toute bonté Et de l'âme et du corps vous donne la santé. Monsieur ; le bien de vous que partout on publie...TARTUFFE
Permettez, je vous prie : Il est juste, et je crois tout ce qu'on dit de vous : Je ne suis, grâce au Ciel, envieux ni jaloux ; Mais j'ai vu si souvent les horreurs de l'envie Empoisonner les jours d'une innocente vie, Que j'ai cru vous devoir ce secret entretien, Où mon zèle empressé va ne vous cacher rien.MOMUS
Parlez, Monsieur.TARTUFFE
Le voici ; Et vous en allez être à l'instant éclairci. On dit (mais je crois peu ce propos condamnable) Que vous avez chez vous un objet jeune, aimable ; Que sa beauté fragile, appelant tous les coeurs, Peut malheureusement décréditer vos moeurs. Et mon zèle...MOMUS
Je sais ce qu'il convient d'en croire : Mais pensez-vous qu'on puisse avoir l'âme assez noire ?...TARTUFFE, avec vivacité
Oui, Monsieur. Arrivé depuis fort peu de temps, Vous n'imaginez pas la malice des gens ; Et combien la vertu jadis si respectée, Est partout aujourd'hui bassement insultée, Sur vous, qu'autant que moi, je crois homme de bien, Je ne répondrais pas qu'on ne répandit rien, Étant amis tous deux. La vertu réunie, Avec plus de succès, fera taire l'envie : Je suis connu.MOMUS
Sans doute.MOMUS, à part
Le Cafard !TARTUFFE
En voyant votre charmante nièce, Mes avis paternels guideraient sa jeunesse, Et je la sauverais peut-être d'un écueil.TARTUFFE
Oh ! Je hais tant l'orgueil !TARTUFFE, avec un mouvement d'horreur
Moi, Monsieur, j'aimerais une femme ! Vous m'objectez en vain ce motif de refus ; On sait bien que j'ai fait mes preuves là-dessus.MOMUS, à part
Je vais, pour le punir, l'envoyer chez Thalie.À Tartuffe.
Je me rends. Oui, je vois que toute votre envie Est de contribuer à mon contentement ; Et vous pouvez passer dans son appartement.Tartuffe entre chez Thalie.
SCÈNE X. Sosie, Momus.
MOMUS
Ce n'en est que l'écorce. Jusqu'à quand verra-t-on l'homme simple et les sots Trompés indignement par l'abus des grands mots ?MOMUS
Tartuffe.SCÈNE XI. Madame Pernelle, Phlipotte, Momus, Sosie.
MADAME PERNELLE
Allons, Phlipotte, allons.À Momus.
Faites-vous votre compte Que j'attendrai longtemps ? N'est-ce pas une honte, À vous, le beau Docteur, qu'on ne trouve chez vous Que des impertinents, des fripons et des fous ?MADAME PERNELLE
Pourquoi ? Mort de ma vie ! Évitez, croyez-moi, de me mettre en furie. Et si Tartuffe ici n'avait porté ses pas, Soyez sûr que chez vous vous ne me verriez pas.MOMUS
Molière a corrigé...MADAME PERNELLE
Je veux que l'on m'assomme, Si lui ni ses pareils se tiennent pour battus ; Car j'en vois tous les jours, et je crois même plus. Mais enfin ce maroufle est ici.MADAME PERNELLE
Où donc ?MOMUS
Chez une femme.MADAME PERNELLE
Ah ! Que je crains pour elle !MADAME PERNELLE
Vous êtes donc très sûr qu'elle est femme de bien ?MOMUS
Oh !MADAME PERNELLE
Malgré tout cela, j'ai quelque inquiétude. Une femme de bien peut n'être qu'une prude ; Et je vais vous conter le fait qui m'engagea À penser de la sorte...Voyant rire Momus et Sosie.
Oui, ricanez déjà. Chercher ailleurs vos fous qui vous donnent à rire, Ce n'est pas moi, toujours ; adieu, je me retire. Vous apprendrez bientôt, Messieurs les Charlatans, Avant d'en rire, au moins, à connaître vos gens.À Phlipotte.
Allons, vous ; vous rêvez et bayez aux corneilles. Jour de Dieu ! je saurai vous frotter les oreilles. Marchons, gaupe, marchons.Elle sort.
SCÈNE XII. Sosie, Momus.
SCÈNE XIII. Harpagon, Momus, Sosie.
HARPAGON
On lit dans votre adresse, Monsieur, que vous guérissez gratis ; et s'il n'y a point de friponnerie (comme il s'en rencontre toujours dans ces sortes d'écrits) il est tout naturel que vous me voyiez chez vous.
MOMUS
Il convient d'abord de savoir quel est le genre de votre maladie ?
HARPAGON
Eh ! Ne le devinez-vous pas à mon air ?
MOMUS
Non... À moins que ce ne soit la goutte.
HARPAGON
Vous moquez-vous ? Ai-je l'air d'un homme assez riche pour cette maladie-là ?
MOMUS
Le poumon ?
HARPAGON
Non.
MOMUS
L'estomac ?
HARPAGON
Non.
SOSIE
Vous verrez que ce sera la tête.
HARPAGON
À l'autre ! Non.
MOMUS
M'y voilà. Le coeur ?
HARPAGON
Non, non, non. De par tous les Diables, c'est dépenser bien du temps à se ruiner en questions.
MOMUS
Donnez-nous donc vous-même l'exemple de l'économie.
HARPAGON
En deux mots le voici : c'est un appétit dévorant. Tout est fort cher à présent ; je me ruine pour vivre, et cela altère ma santé.
MOMUS
S'il ne faisait pas aussi cher mourir, je vous conseillerais, moi...
HARPAGON
Et je ne le sais que trop. On n'a pas la moindre petite ressource ; mais enfin, voyons toujours de vos remèdes ; ils feront ce qu'ils pourront.
MOMUS
Vous prendrez...
HARPAGON, tendant son chapeau
Tenez, mettez là-dedans.
MOMUS
De quoi ?
HARPAGON
De vos drogues.
SOSIE, à part
Il les irait vendre.
MOMUS
De mes drogues ? Je n'en donne point.
HARPAGON
Et que diable donnez-vous donc ?
MOMUS
Des conseils.
HARPAGON
Des conseils ? C'est-à-dire, des paroles ; mais voyez donc la belle merveille de donner des paroles gratis !
SOSIE
Monsieur, Monsieur, ne vous moquez pas tant ; il y a bien des gens qui les vendent.
MOMUS
Eh ! Tenez, voilà Monsieur Trissotin qui vous en dira des nouvelles.
SCÈNE XIV. Trissotin, et les acteurs précédents.
HARPAGON
Ce n'est pas moi toujours.SOSIE
Ni moi non plus.TRISSOTIN
Enfin,À Momus.
Ce sera donc Monsieur. Sachez que ma présence Peut ramener chez vous une heureuse abondance.HARPAGON, à part
Prenons-lui sa recette.MOMUS
Où ?TRISSOTIN
Dans tout l'univers.HARPAGON
À part.
Quel fou !À Momus.
Quand un conseil me sera nécessaire, Monsieur, je viendrai vous revoir. Je vois bien que chez vous je n'ai plus rien à faire, Et je vous prête le bon soir.Il regarde Trissotin en haussant les épaules, et sort.
SCÈNE XV. Trissotin, Sosie, Momus.
TRISSOTIN
À son propos qui ne le connaîtrait ?SOSIE, à Momus
Mais revenons au bruit dont Monsieur nous parlait.TRISSOTIN, à Momus
On lit avec fureur mon recueil d'épigrammes Contre les Beaux esprits, les savants et les femmes. L'avez-vous lu, Monsieur ?MOMUS
Qui ? moi ?TRISSOTIN
Vous.MOMUS
Point du tout.TRISSOTIN
Tant pis pour vous. Jamais la justesse et le goût N'ont d'un si grand éclat brillé dans la critique, Et tout homme occupé de la chose publique, Poète, Médecin, Artiste, Bel esprit, Ne peut être estimé qu'autant que je l'ai dit.MOMUS
Seriez-vous, par hasard, un de ces gens sans titres, Qu'on a vu depuis peu s'ériger en arbitres Du goût et des talents qu'ils ne peuvent avoir ?SCÈNE XVI. Alceste, et les acteurs précédents.
SOSIE, annonçant
Monsieur Alceste.MOMUS, quitte brusquement Trissotin, et va recevoir Alceste avec beaucoup de respect, et veut le faire asseoir dans le fauteuil de Molière
Oh ! Oh !ALCESTE
Je veux être debout.MOMUS, insistant
Monsieur.SOSIE, de même
Monsieur.TRISSOTIN
Laissez chacun vivre à son goût.SOSIE, retire le fauteuil
Enfin.ALCESTE, montrant Trissotin
Monsieur, sans doute, est un de vos confrères ?MOMUS
À peu de chose près.TRISSOTIN
Je hais trop les chimères, Pour oser tourmenter par des remèdes vains Les jours infortunés des malheureux humains.ALCESTE
Vous les plaignez donc ?TRISSOTIN
Moi ?ALCESTE
Pour moi, je les déteste.TRISSOTIN
Oh ! J'en fais bien autant.ALCESTE
De leur rage funeste Je prétends par la suite au moins me garantir. Mais de ce monde affreux avant que de sortir, J'ai voulu, par mes yeux, faire l'expérience, Si je pourrais trouver dans la veste science Qu'on voit briller en vous, (à ce que chacun dit,) Le moyen de fixer un doute qui m'aigrit. Dites-moi donc, Messieurs, si mon humeur austère Vient de tempérament, ou bien de caractère ?MOMUS
Monsieur...ALCESTE
Vous hésitez, Monsieur ?ALCESTE
Voyons un peu ces lois.TRISSOTIN
En entrant dans le monde, Les vices, les travers dont notre espèce abonde Inspirent la pitié.....ALCESTE
Dites plutôt, l'horreur. Des hommes sans vertu, des femmes sans pudeur, Des obscurs parvenus l'insolente bassesse, Des jeunes gens tarés la dégoûtante ivresse ; De nos femmes de bien l'horrible fausseté, De nos frêles Auteurs l'auguste vanité, Des vices affichés la morgue fastueuse Rallument dans mon coeur la haine vigoureuse Qu'à ces excès cruels doit tout homme bien né.TRISSOTIN
A penser comme vous je me sens destiné, Et la même fureur dans mon âme s'élève ; Mon coeur la commença, votre tableau l'achève : Il est temps que je montre à tous nos Beaux esprits Ce que je sens pour eux de haine et de mépris, Et joignant le sarcasme au fiel de la satire....ALCESTE
Et pourquoi ?ALCESTE
Et cela fût-il vrai, vous auriez la bassesse D'aller aux yeux de tous encenser ma faiblesse !TRISSOTIN
Nous savons là-dessus ce qui nous est permis ; Nul ne doit être honnête, hors nous et nos amis.ALCESTE
Je le vois.ALCESTE
Quel nom ! Ainsi que vous, je parlerai sans feinte. Recueillir les mépris en répandant la crainte, N'est pas, à mon avis un fort joli métier ; Et j'estime bien plus l'honnête Savetier, Qui, tranquille en un coin sans offenser personne, Gagne, tout en chantant, le pain que je lui donne, Que celui dont le coeur, aussi bas que l'esprit, Ose insulter en lâche au talent dont il vit.SCÈNE XVII. Alceste, Sosie, Momus.
SOSIE
On l'y verra.SCÈNE XVIII. Momus, Sosie.
MOMUS
Quoi donc ? Quand nous cherchons un nerveux caractère, Nous ne verrons ici que des gens de Molière ?SOSIE
Tous les discours sont des sottises, Venant d'un homme sans éclat : Ce seraient paroles exquises, Si c'était un Grand qui parlât.Voilà encore des femmes : je voudrais, pour beaucoup, qu'elles fussent aussi de Molière.
SCÈNE XIX. Angélique, Claudine, Clitandre, Momus, Sosie.
ANGÉLIQUE, à Claudine
Restez à cette porte, petite fille, et si par malheur vous voyez arriver mon bourgeois de Mari, Monsieur George Dandin, vous nous avertirez ; entendez-vous ?
CLAUDINE
Cela suffit, Madame ; faudra-t-il lui dire que vous êtes venue avec Monsieur ?
ANGÉLIQUE
Eh ! Non, petite sotte.
CLITANDRE, à Angélique
Voilà, Madame, le fameux Médecin dont on a tant parlé ce matin chez Monsieur_le_Baron de Sotenville, Monsieur votre père.
ANGÉLIQUE, à Momus
Monsieur, parmi les secrets merveilleux que vous avez apportés des Pays Étrangers, je désirerais bien qu'il y eût une recette contre les migraines de l'espèce de la mienne ; votre fortune serait faite. Ensuite des vapeurs dont j'ai été dévorée, il m'en est resté une qui revient régulièrement tous les jours à la même heure.
MOMUS
Et quelle est cette heure-là ?
ANGÉLIQUE
Dans ce temps-ci, environ six heures du soir.
MOMUS
Et vous n'imaginez point de cause étrangère à laquelle vous puissiez attribuer le retour de cette migraine.
CLITANDRE
Madame ne voit ordinairement à cette heure-là que son, mari, qui revient de ses courses vers la fin du jour, et je crois avoir remarqué que, l'été, les attaques sont moins longues.
MOMUS, à Angélique
Madame, vous êtes bienheureuse d'avoir auprès de vous un observateur comme Monsieur, et quand on connaît aussi bien les symptômes d'une maladie, il est aisé de la guérir.
CLITANDRE, à Angélique
Madame, vous entendez ?
ANGÉLIQUE
À merveille, Monsieur.
CLAUDINE, accourant
Le voilà ! Le voilà !
MOMUS
Qui donc ? Qui donc ?
ANGÉLIQUE
Clitandre ? Mon mari ?
MOMUS, à part
Et la migraine ?
SCÈNE XX. George Dandin, et les Acteurs précédents.
GEORGE DANDIN, en entrant, à sa femme
Il sera donc dit, Madame, que vous ne sortirez jamais sans avoir Monsieur avec vous ? Est-ce que votre servante Claudine ne suffit pas ?
ANGÉLIQUE
Une femme comme moi, Monsieur, ne saurait sortir sans avoir quelqu'un qui lui donne la main, et je vous déclare positivement que, tant que vous ne me donnerez pas un Laquais, je prierai Monsieur de m'accompagner, ne fût-ce que pour aller chez Monsieur_le_Baron de Sotenville.
GEORGE DANDIN
Voilà bien les impertinences auxquelles je dois m'attendre. Ah ! Pauvre George Dandin ! Tu l'as voulu ; à qui te plaindre ? Tu le sais bien toi, Claudine.
CLAUDINE
Moi, Monsieur ! Je ne sais rien.
GEORGE DANDIN
Non, Madame : il ne sera pas dit que vous me manquiez toujours de la sorte ; je porterai mes plaintes, il faudra en venir à une séparation.
MOMUS
Vous paierez encore ces frais-là, au moins.
GEORGE DANDIN
Et n'est-ce pas moi qui fais les frais de tout.
ANGÉLIQUE, à son mari
Vous avez bonne grâce de vous plaindre ; ce serait moi qui devrais le faire : moi qui ai été sacrifiée, moi qui pouvais épouser un homme de qualité.
SCÈNE XXI. Monsieur Jourdain, et les acteurs précédents.
MONSIEUR JOURDAIN, entre en chaise à porteur. En entendant les derniers mots de la scène avant de sortir de sa chaise, dont les stores sont baissés, il dit :
Un homme de qualité ! Qui est-ce qui parle de moi, là ?
Sortant de sa chaise.
Eh ! Bien, qu'est-ce, mes amis ? Voyons, me voilà.
MOMUS
Oh ! Oh ! Eh ! C'est Monsieur Jourdain, en robe de chambre ! En cet équipage, venez-vous du bal ?
JOURDAIN
Non : je sors de chez Poitevin ; c'est le rendez-vous des gens les plus qualifiés : et...
MOMUS
Et vous n'avez garde de ne pas vous y trouver ?
JOURDAIN
Vous croyez peut-être que c'est par ton ? Point du tout ; et si ce n'était pour des raisons de santé...
MOMUS
Vous paraissez pourtant vous porter à merveille.
JOURDAIN
N'est-ce pas qu'on ne voit guère de gens de qualité se porter aussi bien que moi ?
MOMUS
Je ne peux pas vous dissimuler que cet embonpoint a l'air un peu bourgeois.
JOURDAIN
Que je suis malheureux ! Allez, allez, laissez-moi faire, j'y mettrai bon ordre ; en vous comptant, voilà le huitième Médecin que je vois.
SOSIE, à part
Quand nous serons à dix, nous ferons une croix.
MOMUS, à Jourdain
Peste ! Vous devez avoir un tempérament de fer.
JOURDAIN
Ce qu'il y a de plus désolant pour moi, c'est que je n'ai pas même la ressource des chagrins pour maigrir. Ma femme est morte.
MOMUS
Cette pauvre Madame Jourdain ! Et de quoi ?
JOURDAIN
De jalousie : parce que les Maîtresses de mes amis de la Cour auxquels je prête quelquefois de l'argent venaient chez moi ; et que je suis un peu aimable, elle s'est allé fourrer dans la tête... Enfin elle est morte, et me voilà veuf.
MOMUS
Et prêt à vous remarier ?
JOURDAIN
C'est selon ; je ne dis pas que, si je trouvais une personne d'une certaine façon... Quelle est cette Dame-là ?
MOMUS
C'est une Dame de qualité avec son mari.
JOURDAIN
Une Dame de qualité ? Et c'est son mari, ça ?
SOSIE
Pourquoi vous en moquer ? Est-ce que Monsieur n'en a pas bien la mine, oui ?
JOURDAIN
Vous allez voir. Madame, que je suis fâché que vous soyez tombée en de si pauvres mains ! Mais, en vérité, c'est un meurtre : j'espère au moins que vous ne faites pas l'honneur à Monsieur de le traiter comme votre mari ?
ANGÉLIQUE
Hélas ! Pardonnez-moi. Malheureusement, j'ai été trop bien élevée pour manquer à mes devoirs.
SOSIE
Aussi elle le déteste.
SCÈNE XXII. Les Acteurs précédents, Thalie, Tartuffe, Trissotin.
Ces deux derniers sont fort empressés autour de Thalie.
THALIE, à tous deux
Vous me pressez en vain : ce n'est qu'aux yeux de tous Que je peux donner à connaître Les sentiments qu'en moi votre ardeur a fait naître : Encore je crains...TARTUFFE
Peut-on craindre de nous ? ...THALIE
Oui, je crains qu'un transport jaloux Dans ce moment ne fasse disparaître L'amitié qui règne entre vous ; Car vous êtes amis...THALIE
Avant de m'expliquer, jurez à mes genoux, Que l'un de vous, sans haine et sans envie, Dans cet instant, par force abandonné, Verra son rival fortuné Triompher avec modestie.TRISSOTIN
Oh ! De grand coeur, nous le jurons.TARTUFFE, à part
Jurons toujours ; ensuite nous verrons.THALIE, à Tartuffe
Partager sa bouche et son coeur Entre les vertus et les vices Me paraît un excès d'horreur, Dont vous avez trop de complices.Montrant Trissotin.
Au moins Monsieur...TRISSOTIN, interrompant d'un air de satisfaction, et à part
Je le savais bien, moi.THALIE, reprenant
Au moins, Monsieur, d'une feinte inutile Ne s'est pas imposé la Loi ; Et le poison que sa plume distille Est un crime de bonne foi.TRISSOTIN
J'écrirai...TARTUFFE
Je dirai...TRISSOTIN
Vous apprendrez, ma mie...THALIE
Tout beau, Messieurs ; vous manquez de respect :Montrant son masque.
Sous ces traits connaissez Thalie.TRISSOTIN
Ô Ciel !TARTUFFE
Je suis perdu !MONSIEUR JOURDAIN
Je la trouve jolie, Malgré son petit air tant soi peu goguenard ; Et ces yeux éveillés m'inspirent pour ma part Certain désir de faire une folie.SOSIE
Votre Marquise si jolie, Convenez-en, Monsieur Jourdain, N'avait pas ce regard malin, Ni cette mine réjouie.MONSIEUR JOURDAIN
Non, sans doute ; enfin l'on sait bien Qu'une mortelle, ce n'est rien Auprès de la moindre Déesse, Fût-elle-même et Marquise et Princesse.MOMUS
Bravo ! L'ami Jourdain ! C'est parler tout au mieux ; Je ne répondrais pas qu'un jour au rang des Dieux Avec éclat on ne vous vit paraître.MONSIEUR JOURDAIN
Quoi ! Cela se pourrait ?SCÈNE XXIII. Lélie, et les Acteurs précédents.
LÉLIE, accourant
Craignez tous le Docteur ; Il n'est pas Médecin, ce n'est qu'un imposteur : Je le sais par la voix commune.SOSIE
Peste de l'étourdi !À Lélie.
Monsieur, d'un tour de main, Par votre présence importune, Vous faites perdre au bon Monsieur Jourdain La plus éclatante fortune.LÉLIE
J'en suis désespéré, d'honneur ; Car je n'ai pas cette basse manie De nuire avec gaîté de coeur, Et j'ai fait une étourderie.THALIE
Vous le deviez...À tous les Acteurs.
Rendez grâce aux bienfaits Que répandit sur vous un immortel génie, En vous peignant de ces grands traits Que les fureurs du Temps, ni celles de l'Envie Ne pourront effacer jamais.MOMUS
Vous l'entendez : contre le caractère Mes remèdes sont sans crédit ; Et, comme la Déesse a dit, Chacun de vous l'a reçu de son père : Il faut s'en plaindre à celui qui vous fit.LÉLIE
Où le chercher ?THALIE, montrant la statue de Molière qui se découvre
Le voilà.SCÈNE XXIV, et DERNIÈRE. Tous les acteurs de la Comédie, en habit de caractère des pièces de Molière, sur l'aile droite du Théâtre, et tous les acteurs de la Tragédie en habit Tragique, sur l'aile gauche.
MONSIEUR LE KAIN, à la tête de la Tragédie
De quel éclat nouveau brille aujourd'hui la Scène !À Thalie.
Ah ! Madame, voyez, en des moments si doux,En montrant les acteurs et actrices tragiques.
Les Enfants les plus chers au coeur de Melpomène, Partager leur encens entre Molière et vous.THALIE, à Monsieur le Kain et aux autres
Soyez assurés que Thalie Goûte une douceur infinie À voir en ce beau jour tous les coeurs réunis.En montrant Molière et les piédestaux.
Je commence une galerie, Où les vrais Enfants du génie, Après cent ans, rivaux, mais généraux amis, De l'immortalité partageront le prix. Déjà ces piédestaux attendent...MONSIEUR BRIZARD, en Auguste
Le Souverain d'un vaste Empire, Sous cet habit représenté, Peut-il en ce beau jour être mieux imité, Qu'en partageant un si noble délire ? Si des Humains il devint le premier, Rome et Paris ne sont qu'une même patrie ; Et le plus bel emploi d'un immortel laurier, Doit être de briller sur le front du génie.Il met sa couronne sur la tête de la statue de Molière.
MOMUS, à Thalie
Thalie, eh bien ! ce nouveau caractère, Que nous devions rapporter à Molière, Le voyez-vous parmi ces gens ? En faveur de sa Centenaire, Vous le lui promettez depuis assez longtemps.THALIE
Eh ! ne suffit-il pas, pour fêter un bon Père, De lui présenter ses Enfants ?Le Choeur répète, vivat.
MARCHE.
Air de la Marche des Apothicaires du Malade Imaginaire, alternativement avec une Marche caractéristique pour la Tragédie. La Comédie est conduire par Sosie en tête, sa lanterne à la main. La Tragédie, par M. le Kain, en habit de Rodrigue dans le Cid, l'épée à la main. On va saluer la statue de Molière deux à deux ; et quand Thalie et Momus sont auprès de la statue, ils attachent au piédestal, l'un sa marotte, l'autre son masque, et Sosie place sa lanterne dans l'attitude de Diogène.
Ballet de caractère.
Des principaux Divertissements de Molière.
VAUDEVILLE.
THALIE
Amis, que l'éclat de ce jour Vous anime et vous intéresse : De reconnaissance et d'amour Les Dieux nous permettent l'ivresse. Dans les coeurs amis des talents, Que sa place soit la première ; Et qu'on redise après cent ans : Vive la gaieté de Molière !CHOEUR
Et qu'on redise, etc.MOMUS
Les jours passés chez mes Français Furent pour moi dignes d'envie. Joyeux, malins, plaisants et gais, Qu'ils soient toujours chers à Thalie ; Et s'ils s'endormaient une fois Dans leur agréable carrière, Qu'ils se rappellent qu'autrefois, Je dis mon secret à Molière.SOSIE
Au genre humain déplaît souvent Une triste Philosophie, Quand elle prétend gauchement Corriger les gens qu'elle ennuie. Égayer la leçon des moeurs Est la seule bonne manière. Charmer l'esprit, former les coeurs, Pour cet art il n'est que Molière.CHOEUR
Charmer l'esprit, etc.MADAME PERNELLE
À se moquer des vieilles gens, On voit s'occuper la Jeunesse ; Et de nos Catons de vingt ans, L'ennui fait toute la sagesse. Ô vous qui de la vérité Craignez la démarche trop fière, Sous le masque de la gaÏté, Vous la goûterez chez Molière.CHOEUR
Sous le masque, etc.ANGÉLIQUE
Quand deux coeurs, pour un doux soupir, Forment une amoureuse chaîne, De s'opposer à leur désir, C'est temps perdu, c'est plainte vaine. Infortunés maris jaloux, Qu'Amour irrite et désespère, Venez prendre leçon chez nous ; Vous la recevrez de Molière.SOSIE
Bien des gens plus huppés que moi, En ce bas monde, ont plus d'un père. Mais, plus qu'eux, je suis, sur ma foi, Fier de leur devoir la lumière. Fils de Plaute, on vit commencer Et mes succès, et ma carrière ; Mais il fallait, pour l'achever, Me voir adopter par Molière.CHOEUR
Mais il fallait, etc.THALIE, au parterre
En nous accordant vos faveurs, Messieurs, pour cette bagatelle, Daignez n'y voir que de nos coeurs La reconnaissance et le zèle ; Et si nous avions quelques torts, Étant empressés à vous plaire, Pardonnez nos faibles efforts En faveur du nom de Molière.On fait la révérence.
MOMUS, à Monsieur Jourdain
À vous, Monsieur Jourdain ; allons, vous ne donnerez pas quelque chose ?
MONSIEUR JOURDAIN
Est-ce du bon ton de chanter ? Là, franchement, foi de Gentilhomme, je ne le crois pas.
À Alceste.
Qu'en dites-vous, Monsieur ?
ALCESTE
Est-ce qu'on chante ?
MONSIEUR JOURDAIN
Tous ces airs là !... Je n'en sais rien, moi ; attendez, voici... Oui... :
Il fait un petit prélude et chante, sur l'air ; C'est l'ouvrage d'un moment :
En faveur de l'ami Molière, Que je protège ouvertement, Je parle à la Cour très souvent : J'y mets son éloquence entière ; C'est l'ouvrage d'un moment.MOMUS, à Alceste
Et vous, Monsieur du Ruban-vert ?Rubant vert : En référence à la tenue d'Alceste dans le Misanthrope (Acte V scène 4. Lecture de la lettre). Sganarelle, dans le Médecin Malgré lui, est décrit comme portant un habit jaune et vert.
ALCESTE
Ma foi, louer, chanter, n'est pas mon caractère ; Mais j'y veux déroger, seulement pour Molière. Au surplus, je ne sais qu'un air.MOMUS et MONSIEUR JOURDAIN
Chantez, chantez toujours.ALCESTE
Air : Si le Roi m'avait donné.
Du Roi sans un ordre exprès, Non, jamais d'Oronte Je ne louerai les Sonnets : Mais je dis, sans honte, Qu'en révérant les talents De nos auteurs excellents, J'aime mieux Molière, Ô gué, J'aime mieux Molière.Une contredanse termine le Divertissement.
768 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica