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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers et en prose· Comédie en un Acte, en vers et en Prose

Le Centenaire de Molière

Jean-Baptiste Artaud· créée en 1773· 768 vers· 22 personnages

Représentée pour la première fois par les Comédiens Français Ordinaires du Roi, à Paris, le Jeudi 18 Février 1773. Et à Versailles devant Sa Majesté, le Mardi 3 Mars 1773.

Personnages

  • THALIE, Madame Bellecour
  • MOMUS, M. Dugazon
  • SOSIE, M. Préville
  • LÉLIE, ou l'étourdi, M. Molé
  • TARTUFFE, M. Augé
  • HARPAGON, M. Des Essarts
  • TRISSOTIN, M. Dauberval
  • ALCESTE, M. Bellecour
  • MONSIEUR JOURDAIN, M. Feulie
  • GEORGE DANDIN, M. Bouret
  • ANGÉLIQUE, sa femme, Mlle. Hus
  • CLITANDRE, son Amant, M. Monvel
  • MADAME PERNELLE, Madame Drouin
  • CLAUDINE, Mademoiselle Fannier
  • MONSIEUR LE KAIN
  • MONSIEUR BRIZARD
  • MADEMOISELLE DUMESNIL
  • MADAME VESTRIS
  • MADEMOISELLE SAINT-VAL
  • MADEMOISELLE SAINT-VAL, la jeune
  • MADEMOISELLE RAUCOURT
  • Et les autres personnages des Pièces de Molière
AVIS DU LIBRAIRE

Monsieur Bret, Auteur du nouveau Commentaire des oeuvres de Molière, dont l'Édition va paraître incessamment, ayant paru désirer que cette Pièce fût imprimée dans le même format, on s'est empressé de satisfaire à son désir. Quelques personnes sont toujours bien aises d'avoir ensemble tout ce qui est relatif aux oeuvres d'un aussi grand homme que Molière.

MONSEIGNEUR,

ÉPITRE DÉDICATOIRE À Monseigneur Emmanuel-Félicité de Durfort DURAS, Duc de DURAS, Pair de France, Prince de Bournonville, Chevalier des Ordres du Roi, et de la Toison d'Or, Lieutenant-Général des Armées de Sa Majesté, Premier Gentilhomme de la Chambre, Gouverneur, pour le Roi, du Comté de Bourgogne, Gouverneur Particulier des Ville et Citadelle de Besançon ; etc.

En me permettant de vous offrir ce léger hommage, vous hasardiez beaucoup, si je n'avais su combien vous haïssez la louange, et que l'histoire ne prend jamais des matériaux dans les épitres dédicatoires. Il faut donc que je me borne à vous présenter ici les assurances de mon respectueux attachement, et de ma reconnaissance, sans en détailler les motifs. Partout où vous êtes connu, ces sentiments ne peuvent manquer de me faire un honneur infini.

Je suis avec respect,

MONSEIGNEUR,

Votre Très humble, et très obéissant Serviteur, ARTAUD.

SCÈNE PREMIÈRE. Thalie, déguisée en nuit ; Momus, en Médecin.

MOMUS

Non.

SCÈNE II.

SCÈNE III. Thalie, Sosie : il entre en chantant, sa Lanterne à la main.

SOSIE, examinant avec sa lanterne

N'êtes-vous pas la Nuit ?

THALIE

Molière.

THALIE

Oui.

THALIE, ôtant son voile

Tiens, vois.

THALIE

Soit.

SOSIE, jetant sa lanterne

Eh ! Ma lanterne. Deux ?

THALIE

Trois.

SOSIE, après s'être livré à toute sa joie, laisse tomber ses bras, et dit en soupirant :

Oh ! comme c'est touchant, une reconnaissance ! Me voilà prêt à pleurer de plaisir.

THALIE

Parle.

SOSIE

Soit.

SCÈNE IV. Lélie, Thalie.

THALIE

Un Joueur et puis un Glorieux Fixèrent, j'en conviens, et mon coeur et mes yeux : Mais d'un dernier, surtout, mon âme est enivrée.

Le Joueur, comédie de Régnard (1692).

Le Glorieux, comédie de Néricault-Destouches (1732).

SCÈNE V. Sosie, Lélie, Thalie

SOSIE, de même

Non.

LÉLIE

Il le bat.

Tu vas voir.

SCÈNE VI. Momus, Thalie, Lélie, Sosie.

THALIE, à Momus

Ah ! Mon Oncle !

LÉLIE, à Momus

Vous...

SCÈNE VII. Momus, Sosie, Thalie.

MOMUS

Son nom.

SCÈNE VIII. Sosie, Momus.

MOMUS

Oui.

SOSIE

Vous hasardez beaucoup.

Il fait signe à Tartuffe d'entrer.

SCÈNE IX. Tartuffe, Momus, Sosie.

MOMUS, à part

Je te connais.

À Tartuffe.

Où tend ce discours ?

MOMUS, à part

Le Cafard !

SCÈNE X. Sosie, Momus.

MOMUS

Tartuffe.

SCÈNE XI. Madame Pernelle, Phlipotte, Momus, Sosie.

MADAME PERNELLE

Où donc ?

MOMUS

Oh !

SCÈNE XII. Sosie, Momus.

SCÈNE XIII. Harpagon, Momus, Sosie.

HARPAGON

On lit dans votre adresse, Monsieur, que vous guérissez gratis ; et s'il n'y a point de friponnerie (comme il s'en rencontre toujours dans ces sortes d'écrits) il est tout naturel que vous me voyiez chez vous.

MOMUS

Il convient d'abord de savoir quel est le genre de votre maladie ?

HARPAGON

Eh ! Ne le devinez-vous pas à mon air ?

MOMUS

Non... À moins que ce ne soit la goutte.

HARPAGON

Vous moquez-vous ? Ai-je l'air d'un homme assez riche pour cette maladie-là ?

MOMUS

Le poumon ?

HARPAGON

Non.

MOMUS

L'estomac ?

HARPAGON

Non.

SOSIE

Vous verrez que ce sera la tête.

HARPAGON

À l'autre ! Non.

MOMUS

M'y voilà. Le coeur ?

HARPAGON

Non, non, non. De par tous les Diables, c'est dépenser bien du temps à se ruiner en questions.

MOMUS

Donnez-nous donc vous-même l'exemple de l'économie.

HARPAGON

En deux mots le voici : c'est un appétit dévorant. Tout est fort cher à présent ; je me ruine pour vivre, et cela altère ma santé.

MOMUS

S'il ne faisait pas aussi cher mourir, je vous conseillerais, moi...

HARPAGON

Et je ne le sais que trop. On n'a pas la moindre petite ressource ; mais enfin, voyons toujours de vos remèdes ; ils feront ce qu'ils pourront.

MOMUS

Vous prendrez...

HARPAGON, tendant son chapeau

Tenez, mettez là-dedans.

MOMUS

De quoi ?

HARPAGON

De vos drogues.

SOSIE, à part

Il les irait vendre.

MOMUS

De mes drogues ? Je n'en donne point.

HARPAGON

Et que diable donnez-vous donc ?

MOMUS

Des conseils.

HARPAGON

Des conseils ? C'est-à-dire, des paroles ; mais voyez donc la belle merveille de donner des paroles gratis !

SOSIE

Monsieur, Monsieur, ne vous moquez pas tant ; il y a bien des gens qui les vendent.

MOMUS

Eh ! Tenez, voilà Monsieur Trissotin qui vous en dira des nouvelles.

SCÈNE XIV. Trissotin, et les acteurs précédents.

HARPAGON, à part

Prenons-lui sa recette.

MOMUS

Où ?

SCÈNE XV. Trissotin, Sosie, Momus.

TRISSOTIN

Vous.

SCÈNE XVI. Alceste, et les acteurs précédents.

SOSIE, annonçant

Monsieur Alceste.

MOMUS, quitte brusquement Trissotin, et va recevoir Alceste avec beaucoup de respect, et veut le faire asseoir dans le fauteuil de Molière

Oh ! Oh !

MOMUS, insistant

Monsieur.

SOSIE, de même

Monsieur.

SOSIE, retire le fauteuil

Enfin.

TRISSOTIN

Moi ?

ALCESTE

Je le vois.

TRISSOTIN, outré

Vous apprendrez bientôt...

Il sort par la porte qui va chez Thalie.

SCÈNE XVII. Alceste, Sosie, Momus.

SCÈNE XVIII. Momus, Sosie.

SOSIE

Tous les discours sont des sottises, Venant d'un homme sans éclat : Ce seraient paroles exquises, Si c'était un Grand qui parlât.

Voilà encore des femmes : je voudrais, pour beaucoup, qu'elles fussent aussi de Molière.

SCÈNE XIX. Angélique, Claudine, Clitandre, Momus, Sosie.

ANGÉLIQUE, à Claudine

Restez à cette porte, petite fille, et si par malheur vous voyez arriver mon bourgeois de Mari, Monsieur George Dandin, vous nous avertirez ; entendez-vous ?

CLAUDINE

Cela suffit, Madame ; faudra-t-il lui dire que vous êtes venue avec Monsieur ?

ANGÉLIQUE

Eh ! Non, petite sotte.

CLITANDRE, à Angélique

Voilà, Madame, le fameux Médecin dont on a tant parlé ce matin chez Monsieur_le_Baron de Sotenville, Monsieur votre père.

ANGÉLIQUE, à Momus

Monsieur, parmi les secrets merveilleux que vous avez apportés des Pays Étrangers, je désirerais bien qu'il y eût une recette contre les migraines de l'espèce de la mienne ; votre fortune serait faite. Ensuite des vapeurs dont j'ai été dévorée, il m'en est resté une qui revient régulièrement tous les jours à la même heure.

MOMUS

Et quelle est cette heure-là ?

ANGÉLIQUE

Dans ce temps-ci, environ six heures du soir.

MOMUS

Et vous n'imaginez point de cause étrangère à laquelle vous puissiez attribuer le retour de cette migraine.

CLITANDRE

Madame ne voit ordinairement à cette heure-là que son, mari, qui revient de ses courses vers la fin du jour, et je crois avoir remarqué que, l'été, les attaques sont moins longues.

MOMUS, à Angélique

Madame, vous êtes bienheureuse d'avoir auprès de vous un observateur comme Monsieur, et quand on connaît aussi bien les symptômes d'une maladie, il est aisé de la guérir.

CLITANDRE, à Angélique

Madame, vous entendez ?

ANGÉLIQUE

À merveille, Monsieur.

CLAUDINE, accourant

Le voilà ! Le voilà !

MOMUS

Qui donc ? Qui donc ?

ANGÉLIQUE

Clitandre ? Mon mari ?

MOMUS, à part

Et la migraine ?

SCÈNE XX. George Dandin, et les Acteurs précédents.

GEORGE DANDIN, en entrant, à sa femme

Il sera donc dit, Madame, que vous ne sortirez jamais sans avoir Monsieur avec vous ? Est-ce que votre servante Claudine ne suffit pas ?

ANGÉLIQUE

Une femme comme moi, Monsieur, ne saurait sortir sans avoir quelqu'un qui lui donne la main, et je vous déclare positivement que, tant que vous ne me donnerez pas un Laquais, je prierai Monsieur de m'accompagner, ne fût-ce que pour aller chez Monsieur_le_Baron de Sotenville.

GEORGE DANDIN

Voilà bien les impertinences auxquelles je dois m'attendre. Ah ! Pauvre George Dandin ! Tu l'as voulu ; à qui te plaindre ? Tu le sais bien toi, Claudine.

CLAUDINE

Moi, Monsieur ! Je ne sais rien.

GEORGE DANDIN

Non, Madame : il ne sera pas dit que vous me manquiez toujours de la sorte ; je porterai mes plaintes, il faudra en venir à une séparation.

MOMUS

Vous paierez encore ces frais-là, au moins.

GEORGE DANDIN

Et n'est-ce pas moi qui fais les frais de tout.

ANGÉLIQUE, à son mari

Vous avez bonne grâce de vous plaindre ; ce serait moi qui devrais le faire : moi qui ai été sacrifiée, moi qui pouvais épouser un homme de qualité.

SCÈNE XXI. Monsieur Jourdain, et les acteurs précédents.

MONSIEUR JOURDAIN, entre en chaise à porteur. En entendant les derniers mots de la scène avant de sortir de sa chaise, dont les stores sont baissés, il dit :

Un homme de qualité ! Qui est-ce qui parle de moi, là ?

Sortant de sa chaise.

Eh ! Bien, qu'est-ce, mes amis ? Voyons, me voilà.

MOMUS

Oh ! Oh ! Eh ! C'est Monsieur Jourdain, en robe de chambre ! En cet équipage, venez-vous du bal ?

JOURDAIN

Non : je sors de chez Poitevin ; c'est le rendez-vous des gens les plus qualifiés : et...

MOMUS

Et vous n'avez garde de ne pas vous y trouver ?

JOURDAIN

Vous croyez peut-être que c'est par ton ? Point du tout ; et si ce n'était pour des raisons de santé...

MOMUS

Vous paraissez pourtant vous porter à merveille.

JOURDAIN

N'est-ce pas qu'on ne voit guère de gens de qualité se porter aussi bien que moi ?

MOMUS

Je ne peux pas vous dissimuler que cet embonpoint a l'air un peu bourgeois.

JOURDAIN

Que je suis malheureux ! Allez, allez, laissez-moi faire, j'y mettrai bon ordre ; en vous comptant, voilà le huitième Médecin que je vois.

SOSIE, à part

Quand nous serons à dix, nous ferons une croix.

MOMUS, à Jourdain

Peste ! Vous devez avoir un tempérament de fer.

JOURDAIN

Ce qu'il y a de plus désolant pour moi, c'est que je n'ai pas même la ressource des chagrins pour maigrir. Ma femme est morte.

MOMUS

Cette pauvre Madame Jourdain ! Et de quoi ?

JOURDAIN

De jalousie : parce que les Maîtresses de mes amis de la Cour auxquels je prête quelquefois de l'argent venaient chez moi ; et que je suis un peu aimable, elle s'est allé fourrer dans la tête... Enfin elle est morte, et me voilà veuf.

MOMUS

Et prêt à vous remarier ?

JOURDAIN

C'est selon ; je ne dis pas que, si je trouvais une personne d'une certaine façon... Quelle est cette Dame-là ?

MOMUS

C'est une Dame de qualité avec son mari.

JOURDAIN

Une Dame de qualité ? Et c'est son mari, ça ?

SOSIE

Pourquoi vous en moquer ? Est-ce que Monsieur n'en a pas bien la mine, oui ?

JOURDAIN

Vous allez voir. Madame, que je suis fâché que vous soyez tombée en de si pauvres mains ! Mais, en vérité, c'est un meurtre : j'espère au moins que vous ne faites pas l'honneur à Monsieur de le traiter comme votre mari ?

ANGÉLIQUE

Hélas ! Pardonnez-moi. Malheureusement, j'ai été trop bien élevée pour manquer à mes devoirs.

SOSIE

Aussi elle le déteste.

SCÈNE XXII. Les Acteurs précédents, Thalie, Tartuffe, Trissotin.

Ces deux derniers sont fort empressés autour de Thalie.

TRISSOTIN, interrompant d'un air de satisfaction, et à part

Je le savais bien, moi.

TRISSOTIN

J'écrirai...

TARTUFFE

Je dirai...

TRISSOTIN

Ô Ciel !

SCÈNE XXIII. Lélie, et les Acteurs précédents.

THALIE, montrant la statue de Molière qui se découvre

Le voilà.

SCÈNE XXIV, et DERNIÈRE. Tous les acteurs de la Comédie, en habit de caractère des pièces de Molière, sur l'aile droite du Théâtre, et tous les acteurs de la Tragédie en habit Tragique, sur l'aile gauche.

MARCHE.

Air de la Marche des Apothicaires du Malade Imaginaire, alternativement avec une Marche caractéristique pour la Tragédie. La Comédie est conduire par Sosie en tête, sa lanterne à la main. La Tragédie, par M. le Kain, en habit de Rodrigue dans le Cid, l'épée à la main. On va saluer la statue de Molière deux à deux ; et quand Thalie et Momus sont auprès de la statue, ils attachent au piédestal, l'un sa marotte, l'autre son masque, et Sosie place sa lanterne dans l'attitude de Diogène.

Ballet de caractère.

Des principaux Divertissements de Molière.

VAUDEVILLE.

MOMUS, à Monsieur Jourdain

À vous, Monsieur Jourdain ; allons, vous ne donnerez pas quelque chose ?

MONSIEUR JOURDAIN

Est-ce du bon ton de chanter ? Là, franchement, foi de Gentilhomme, je ne le crois pas.

À Alceste.

Qu'en dites-vous, Monsieur ?

ALCESTE

Est-ce qu'on chante ?

MONSIEUR JOURDAIN

Tous ces airs là !... Je n'en sais rien, moi ; attendez, voici... Oui... :

Il fait un petit prélude et chante, sur l'air ; C'est l'ouvrage d'un moment :

En faveur de l'ami Molière, Que je protège ouvertement, Je parle à la Cour très souvent : J'y mets son éloquence entière ; C'est l'ouvrage d'un moment.

MOMUS, à Alceste

Et vous, Monsieur du Ruban-vert ?

Rubant vert : En référence à la tenue d'Alceste dans le Misanthrope (Acte V scène 4. Lecture de la lettre). Sganarelle, dans le Médecin Malgré lui, est décrit comme portant un habit jaune et vert.

MOMUS et MONSIEUR JOURDAIN

Chantez, chantez toujours.

768 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica