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un seul est le mot juste.

Comédie en vers et en prose· Comédie ou Non en un Acte

L'Ecole Tragique ou Cadet Roussel Maitre de Déclamation

Joseph Aude· imprimée en 1802· 2 actes· 300 vers· 5 personnages

Personnages

  • LINVAL, Crétu
  • HUMORIN, Perlet
  • GERMON, Amiel
  • PREMIER HABITUÉ, Gailbois
  • SECOND HABITUÉ, Alexandre

LE CAFÉ, PROLOGUE.

SCÈNE PREMIÈRE.

DEUXIÈME HABITUÉ

Ma lecture est finie.

LINVAL

Finissons.

SCÈNE II. Les Précédents, Germon.

LINVAL et HUMORIN

Écoutez, écoutez.

LINVAL, sortant

Bonsoir.

HUMORIN

Qu'il rie en admirant Détouches et Regnard.

Néricault Destouches, Philippe (1680-1754) : Ambassadeur, auteur dramatique et académicien français.

Régnard, Jean-François (1657-1709) : auteur de comédie dont Le Joueur, Le Distrait, La Légatiare, Le Divorce.

CADET ROUSSEL MAITRE DE DÉCLAMATION

SCÈNE PREMIÈRE. Blanchet, père, la Mère Cloutier.

BLANCHET PÈRE

Je vous l'ont dit, mère Cloutier, je vous le répétons ; il ne sera pas dit que mon fils s'incorpore dans un état ou's qu'il n'entend rien.

LA MÈRE CLOUTIER

Mais, citoyen, vous ne savez pas ce que votre enfant peut devenir dans les mains de mon gendre ; Cadet l'aime comme ses yeux.

BLANCHET PÈRE

Diable ! C'est donc ben changé ; ce n'était pas d'même quand ils poursuiviont le même objet pour le mariage, et que Blanchet était son rival.

LA MÈRE CLOUTIER

Sans doute, il faut une finition z'à tout ; Cadet a-t-eu la préférence, le voilà z'établi. Blanchet s'est fai-z'une raison ; les voilà bons amis : il prend des leçons depuis un mois, mon fils veut en faire un sujet, c'est le premier de ses élèves.

BLANCHET PÈRE

Je n'entendons rien à tout ça ; mais ce que je savons très ben, c'est qu'il veut quitter sa place de la marée pour se fourrer dans les comédies, et jarni, ça ne sera pas.

LA MÈRE CLOUTIER

J'étais dans l'aveuglement comme vous sur cet artique, je ne voulais pas de Cadet : savez-vous ben ce que c'est que d'être un artiss' ?

BLANCHET PÈRE

Oui, morgué, je le sais, et il y en a très ben qui escamotont ce nom-là dans Paris, qui n'en connaissont pas pus que moi, et qui feriont ben mieux d'aller piler du poivre cheu l'épicier, ou de peser du foin à la diligence.

LA MÈRE CLOUTIER

Je ne dis pas non ; mais fiez-vous à nous, père Blanchet, votre fils a des dispositions superbes ; puisque Cadet l'a commencé, laissez-le finir.

BLANCHET PÈRE

Non, de par tous les diables ; il reviendra cheu nous, à Montreuil ; ou ben il travaillera comme un brave garçon, à son bureau de la halle.

Montreuil : Commune à l'est de Paris entre Vincennes au sud et Les Lilas au nord.

LA MÈRE CLOUTIER

Il faut pousser ses enfants, les mettre plus haut que soi ; le vôtre vous fera t'honneur.

BLANCHET PÈRE

Oui, l'honneur d'être plus bête que son père, et de se rendre ridicule sans profit.

LA MÈRE CLOUTIER

Sans profit ! Que dites-vous donc ? Il peut se mettre en troupe dans six mois ; on a déjà voulu l'enrôler de société, dans la rue des Boucheries, pour jouer le grand turc à Chartres, en Beauce, dans les pièces de comédie, pour les rôles de tyran. Vous n'avez donc pas entendu son genre de déclamation, pour un commençant tout nouveau ?

BLANCHET PÈRE

Tenez v'là trop de paroles, je sis son père, c'est un fait ; mais pas d'aveuglement pour ça, je sais ce qu'il tient, et mon jugement en vaut bien un autre : Blanchet déclamateur ! Artiss't, allez donc, est-ce que c'est possible ? Je ne sis qu'un paysan, mais je les ons vus les comédies et les comédiens, et depuis trente-cinq ans que j'amenons du bois à Paris, je savons distinguer un homme d'un fagot, dans s'tétat de la parole ; chacun s'en mêle, il y en a des nichées aujourd'hui, et morgué, je ne voulons pas qu'il augmente la fourmilière.

LA MÈRE CLOUTIER

Mais les bons, les bons, c'est une différence : avec la corporence de votre fils et l'encolure de son maintien, il peut faire un chemin magnifique.

Corporence : corporance. Variante désuète de corpulence.

BLANCHET PÈRE

Il fera le chemin d'ici à Montreuil, drès demain, pour y labourer comme moi ; s'il s'obstine à perdre son temps et à fâcher ses protecteurs. Comment ! V'là six jours que je sommes ici, et je l'ons vu deux fois ! Il ne paraît pas à son bureau de la halle, ou, crac, il disparaît après l'heure du poisson. Il est ici les trois-quarts de la journée, hier encore on me l'a caché, je ne sauriont le trouver. Avisez-le aujourd'hui, s'il vient encore déclamer, s'haurir et lever les bras, que j'y rabattrai ses gess' avec ce gourdin-là.

LA MÈRE CLOUTIER

Au bout du compte, qu'est-ce-que ça nous fait ? Pour six blancs par cachet qu'il donne, c'est trop d'embarras pour mon gendre.

BLANCHET PÈRE

Et ben, qu'il se l'épargne c't'embarras, ou jarni...

LA MÈRE CLOUTIER

Pas de ton comme ça, je vous prie, dans une maison comme celle-ci.

BLANCHET PÈRE

Je n'avons jamais manqué à personne ; je vous demandons not' fieu.

LA MÈRE CLOUTIER

Il n'est pas dans la salle d'étude, on vous l'a dit, on l'avertira s'il vien z'à la répétition.

BLANCHET PÈRE

Vous y rendrez service, ainsi qu'à vote fils, à vot'école et à moi ; je ne vous dis que ça. Adieu, citoyenne.

Il sort.

SCÈNE II.

LA MÈRE CLOUTIER, seule

Bonjour. Tiens, Jacquot l'éveillé ! Au diable des pratiques comme ça. Queu désagrément pour un écolier de plus !

SCÈNE III. La mère Cloutier, Manon.

MANON

Ma mère, madame Grugeot vient de me payer les quinze jours de déclamation de sa fille, avec z'une oie qu'elle nous fait présent ; restez à dîner avec nous.

LA MÈRE CLOUTIER

Oui, et le marché, ma place, qui la gardera ? Ton père est à la Chapelle.

MANON

Eh ben, et les voisines...

LA MÈRE CLOUTIER

Il n'y a pas de voisine, il faut avoir l'oeil à ses affaires ; d'ailleurs, reste ici qui voudra ? Elle me plante-là pendant z'une heure pour avoir des raisons.

MANON

De quoi donc ?

LA MÈRE CLOUTIER

Eh ! Le père à Blanchet...

MANON

Je l'ai vu venir ; son fils s'est caché ; c'est un des élèves qui paie le mieux.

LA MÈRE CLOUTIER

Et moi j'ai supporté sa mauvaise himeur.

MANON

Toi tout d'même hier, qu'il voulait aller se plaindre cheu le commissaire qui demeure au premier, dans s'te maison.

LA MÈRE CLOUTIER

Il y est ben allé, à ce qu'il m'a dit.

MANON

Oui, mais Cadet est sûr que les commissaires ne peuvent pas empêcher la déclamation. N'y a pas de patente pour les artiss'.

LA MÈRE CLOUTIER

Qu'il s'arrange comme il voudra. Donne-moi les serviettes de s'te vente, que je m'en aille.

MANON

Où est-ce que vous avez donc les yeux ? Vous ne les voyez pas sur ce buffet.

LA MÈRE CLOUTIER

T'aurais dû t'arranger de ça pour ton ménage ; c'est du solide et pas cher.

MANON

Et de l'argent ?

LA MÈRE CLOUTIER

Pardine, il n'en faut pas des sacs. Ton homme est donc bien à court ? ta fortune devait être faite avec lui.

MANON

Jolie fortune ! On n'est pas sorcier, plus d'apparence que d'effet ; il ne me gagne pas mon savon à la halle et les cachets de déclamations paient à peine le local.

LA MÈRE CLOUTIER

Tu l'as voulu, ce gain de la loterie m'a fait succomber au goût de ton inclination.

MANON

Je lui croyais beaucoup plus d'avance, et le caractère moins taquin.

LA MÈRE CLOUTIER

Vous avez déjà eu du bruit, je le sais, à cause de Blanchet qui apprend l'état malgré son père.

MANON

Il est jaloux de son ombre, et ce garçon que j'ai méprisé rapport z'à lui et qui m'offrait tout, n'aurait pas agi comme ça, si j'avais pu avoir celui de correspondre à sa passion.

LA MÈRE CLOUTIER

Allons vela que ça commence ; j'ai tout prophétisé pour ton bien, ma pauvre Manon ; prends ton mari du bon côté et tâche de vivre en travaillant ; car, comme dit le proverbe, vois-tu, quand il n'y a pas de foin au ratelier...

SCÈNE IV. Manon, la mère Cloutier, Blanchet fils.

BLANCHET fils, passant mystérieusement sa tête par la porte entr'ouverte et ayant une brochure en ses mains

Citoyenne Roussel, est il parti ?

LA MÈRE CLOUTIER

Vela Blanchet.

BLANCHET FILS

Est il parti ?

MANON

Tiens il y a pus d'une heure.

BLANCHET FILS

Qu'es qu'il a dit ?

LA MÈRE CLOUTIER

Il a dit qu'il irait plutôt en justice pour t'empêcher d'être de l'état.

BLANCHET FILS

Et laissez donc ; laissez donc, ès-ce que la justice peut z'empêcher l'avancement d'un jeune homme ? Suis-je t'y un enfant de quatre jours, pour être mené z'à la baguette ? Faut'y que je sois borné z'à la halle, pour plaire à mes parents ? Ce que j'ai ramassé z'est à moi, et je peu-t'en faire usage pour mes talents, sans que personne y trouve à redire.

LA MÈRE CLOUTIER

On vous dit ce qu'il a dit, et c'est à vous à faire...

BLANCHET FILS

Oui, c'est à moi z'à faire ce qui me convient et j'ai six bonnes raisons pour ça.

MANON

Ça vous regarde ; et faut les faire valoir.

BLANCHET FILS

Oui plus de six raisons : la première que j'y trouve mon plaisir, la seconde que c'est mon goût, la troisième que ça me plaît, la quatrième que ça m'amuse, la cinquième que j'aime ça...

LA MÈRE CLOUTIER

Et la sixième ?

BLANCHET FILS

Oh ! La sixième, bernic, je la garde pour moi, dans mon coeur.

LA MÈRE CLOUTIER

Garde-là tant que tu voudras ; ce sont tes affaires : mais qu'es donc que je fais ici ? Je n'ai pas encore étalé et vela l'heure du marché.

Blanchet étudie et gesticule.

Ton père est allé pour du charbon : je n'ai pûs d'aide : pûs personne, il faut que tout roule sur moi. Adieu, mes enfants.

Apercevant Blanchet.

Tiens de quoi z'il a l'air, on dirait qu'il va nous avaler.

MANON

Ma mère, renvoyez-moi mon homme, s'il a fini ses barbes ; tous les écoliers sont venus, ils étudient dans la cuisine, on n'attend put que Grignardet.

LA MÈRE CLOUTIER

J'y dirais adieu ; je reviendrai ce soir.

Elle sort.

MANON

De bonne heure, ma mère, vous verrez déclamer la tragédie.

SCÈNE V. Manon, Blanchet, fils.

MANON

Ne criez donc pas si fort, vous me fendez la tête.

BLANCHET FILS

Il faut ça pour le genre terrible, hem ! Queu position de tyran !...

MANON

Vous seriez assez bon pour effrayer le monde ; mais vous ne pouvez pas continuer, puisque votre père n'entend pas vos raisons.

BLANCHET FILS

Je vous ai pas dit la sixième, citoyenne Manon, mais vous la comprenez bien, je ne veut plus vous appeler Roussel, ça raugmente mon désespoir. Roussel, est-ce le nom que vous devez porter ?

MANON

Ah ça, si vous allez recommencer vous bêtise, je file...

BLANCHET FILS

N'ayez crainte, citoyenne ; votre mariage est consumé, n'y a plus de remède pour moi ; je suis t'une bête, un enfant, je le sais ; vous voyez mes pleurs de mes yeux, laissez-les couler, c'est un moribond qui se plaint.

MANON

Je vous dit que ça m'endort ; je n'ai déjà pas trop de repos dans mon ménage ; je m'en vas, si vous continuez. Vous m'avez déjà fait battre deux fois, j'en supporterai pas davantage.

BLANCHET FILS

Il vous a battu rappor z'à moi ! Ah ! Voilà la condamnation de mon arrêt ; j'ai mis, comme un désespéré, des centimes dans du vinaigre, j'avale à ce soir le paquet.

MANON, à part

Il le ferait comme il le dit.

Haut.

Je vas tous dire d'abord, si c'est comme ça ; je ne serai pas cause d'un massacre ; vous me faites peur comme tout.

BLANCHET FILS

Rassurez-vous, objet respectueux, je ne veux plus jamais mourir à cause de vous ; j'ai un petit brin d'espérance, oui j'attends. Je suis sûr que Cadet vous battra z'encor plus, et vous en viendrez au divorce.

MANON

Voulez vous finir ces manières ; levez-vous, ou sinon...

BLANCHET FILS

Manon, Manon, pardonnez-moi.

MANON

Vela mon mari, vela mon mari.

SCÈNE VI. Les Précédents, Cadet-Roussel, le petit Roussel, la Mère Roussel.

Cadet aura un plat à barbe en main, le petit portera le peignoir et la mère aura des hardes sous le bras.

CADET, surprenant Blanchet à genoux

Ah ! Ah !

BLANCHET, donnant son rôle à Manon, feignant de déclamer et braillant les vers suivants

Non, je reste à vos pieds, princesse incomparable, J'avais sur l'estomac un poids insupportable, Vous avez entendu l'aveu de mon amour.

Comparable au vers 268 d'Antiochus de Nadal : Écoutez sans courroux l'aveu de mon amour.

MANON

C'est bien, vous n'avez pas manqué une parole, mais, tenez, voilà mon homme, répétez avec lui, j'ai affaire.

CADET

Tais-toi donc, laisse-le finir puisqu'il a commencé ; cette exclamation n'est pas mauvaise, ne lui coupe pas le mouvement.

BLANCHET FILS

Je sais tout mon rôle par coeur, dans la tragédie du citoyen Beuglan.

CADET

Continue. Mon frère fera Phanor, et moi l'époux de la princesse : dit le dernier vers.

Phanor est une personnage de Voltaire : Le Fanatisme : Tanis et Zélide.

CADET

Fort bien, Garganiga, faites-lui votre cour,

Blanchet prend du tabac dans sa tabatière.

CADET, avec humeur

Ne prends donc point du tabac dans une trageudie ; le fais-tu exprès ! Prendre du tabac ! Si tu venais à éternuer, ton interlocuteur serait obligé de te dire, dieu vous bénisse.

BLANCHET

Eh ben ! V'là ben du bruit pour une prise de tabac...

CADET, toujours de même

Ah ! Ça, veux-tu jouer la trageudie, oui ou non ! C'est que si tu veux jouer des farces, y faut pas venir dans mon école.

BLANCHET

Eh ben ! C'est bon, v'la qu'est fini.

CADET

Allons, v'là l'autre, y dit ça comme en r'venant de Pontoise.

CADET

Ce n'est pas ça, ce n'est pas ça ; change de ton avec le sourire, et puis, ces bras pendant ça ne vaut rien ; au mot de sourire un demi-contour de bouche entr'ouverte, la dent machelière en avant. Tiens, regarde-moi.

Je pleure, et ce qui peut adoucir mon martyre, C'est l'espoir consolant d'un gracieux sourire. Vois-tu le sourire qui vient se fondre sur mon visage !

Machelier : Qualifie les dents qui servent à broyer les aliments, notamment chez les herbivores. Dent machelière i.e. molaire.

BLANCHET FILS

Bon, bon, je retiendrai ça.

MANON, à Blanchet qui lui a adressé les derniers mots, avec intention

Taisez-vous.

BLANCHET FILS

C'est le naturel de ma passion.

LA MÈRE ROUSSEL

C'est superbe.

BLANCHET FILS

Es-tu content ?

CADET

Pas assez de force. Continuons, c'est Phanor.

SCÈNE VII. Les Mêmes, Beuglan.

BEUGLAN

Mon ami, mon ami, ce n'est pas là mon intention.

CADET

N'interrompez donc pas, que trouvez-vous de mauvais ?

BEUGLAN

Les gestes.

CADET

Laissez donc les gess'de côté, j'aime mieux qu'ils n'en fassent pas, que de s'accoutumer aux mauvais ; j'ai inventé une mécanique que vous allez voir tout-à-l'heure, pour les dresser sur cet artique. À la dernière tirade, Blanchet.

BLANCHET FILS

Mon père à mon bonheur oserait mettre obstacle !

Blanchet père entre et écoute.

SCÈNE VIII. Les Mêmes, Blanchet père.

BLANCHET PÈRE

Ah ! Je n'oserais pas, coquin.

Il lui lance un coup, et fait tomber son chapeau.

BLANCHET FILS

Laissez donc, laissez donc.

TOUS

Qu'est-ce que c'est ?

CADET

Comment, citoyen, dans mon école ?

BEUGLAN

C'est un scandale.

BLANCHET PÈRE

T'y prends de belles leçons, scélérat, tu traitais joliment ton père.

BLANCHET FILS

Est-ce que c'est de vous que je parlais ?

CADET

Mais vous êtes donc borné, c'est moulé dans les livres, ce qu'il disait, puisqu'il fait l'emploi des tyrans.

BLANCHET PÈRE

À ton poisson, libertin, à ton poisson, ou à la charrue.

CADET

Chez moi, citoyen, chez moi ; ma mère, appelez du monde.

LA MÈRE ROUSSEL

Jobar ! Grignardet !

BLANCHET FILS

Est-il possible ?

SCÈNE IX. Les Mêmes, Jobar, Grignardet.

CADET

On manque à votre professeur.

BLANCHET PÈRE

Oui, appelle du monde pour défendre un garnement, contre son père ; va-t-en écouter les voisins. Ce n'est pas l'histoire de la déclamance qui attire ici ce débauché, c'est ton divorce qu'il voudrait, tout le quartier m'en a instruit.

Déclamance : déclamation.

CADET, à Manon

Mame Roussel !

BLANCHET FILS

Ne croyez donc pas ça.

BLANCHET PÈRE

Un démenti à ton père, coquin.

Il lui lance un soufflet.

Marche, marche.

Les deux Blanchet sortent.

SCÈNE X. Les Mêmes, excepté les Blanchet.

CADET

Voilà une jolie scène, la répétition ne pourra pas avoir lieu à présent.

MANON

Faut-il avertir les élèves ?

CADET

Il ne faut rien, allez à votre cuisine ; vous avez entendu les propos ?

MANON

En suis-je ti cause, moi, donc ?

BEUGLAN

Vous voyez que c'est la médisance.

CADET

Je ne dis pas qu'elle m'ait manqué, mais j'y trouve trop d'hardiesse dans la conduite.

MANON

Queu conduite ? Allez-vous recommencer ; je n'ai pas fait une fin avec vous, pour me mettre dans un enfer ; ma mère le saura, cette fois ici.

CADET

Retirez-vous. L'honneur parle, il suffit ; le reste est arbitraire.

SCÈNE XI. Les Mêmes, excepté Manon.

LA MÈRE ROUSSEL

Cette femme n'a pas de torts.

CADET

Soutenez-la, soutenez-la ; mêlez-vous de tout dans mon ménage.

LA MÈRE ROUSSEL

Il sera gentil ton ménage, avez s'te humeur-là, ça sera un plaisir.

CADET

Est-ce que vous croyez que c'est pour le plaisir que je me suis marié, c'est pour le solide ; pour ne pas laisser finir la perpétuité de ma famille, pour me voir renaître en moi-même et avoir des prédécesseurs.

BEUGLAN

Allons, mon ami, dépêchons-nous.

CADET

Tenez, la velà les bras croisés. Les costumes, le manteau de vert cramoisi à longues manches. Allons, mon habit de professeur.

LA MÈRE ROUSSEL

Est-ce que je peux m'y reconnaître, t'as tout renfermé dans la suspente avant-z'hier.

CADET

J'y vas voir moi-même, en ce cas. Toi, mon frère, fais préparer la mécanique.

LE PETIT ROUSSEL

J'y cours.

Il sort.

CADET

Avons-nous tous nos artiss' ?

GRIGNARDET

Tous, excepté la citoyenne Grugeot.

BEUGLAN

Voici sa mère.

SCÈNE XII. Les Précédents, la citoyenne Grugeot.

CADET

Et ben, votre fille, mâme Grugeot ?

MADAME GRUGEOT

Elle vient z'après moi ; elle est dans l'allée avec sa cousine Picard, qu'elle a rencontrée, qu'est donneuse de cachets au bal de la montagne Sainte-Geneviève.

Montagne Sainte Geneviève : une colline de Paris de la rive gauche. Elle est au cours du quartier latin, et accueille la Sorbonne, La Panthéon et les lycée Henri IV et Louis le Grand.

CADET

Allons, bon, nous velà tous ; assisez-vous, je reviens.

À Grignardet.

Toi, viens avec l'auteur, pour t'emparer des costumes. Ma mère, faites les honneurs.

Il sort.

SCÈNE XIII. Madame Grugeot, la mère Roussel, Grignardet.

LA MÈRE ROUSSEL

Mâme Grugeot, donnez-vous la peine de vous asseoir.

MADAME GRUGEOT

Je ne suis pas straordinairement fatiguée ; je viens du théâtre des petits enfans, ousque je compte placer mon filleul pour la pantomime.

LA MÈRE ROUSSEL, à Grignardet

Allez étudier avec les autres.

SCÈNE XIV. La mère Roussel, Madame Grugeot.

MADAME GRUGEOT

Pas mal ; il a la poitrine assez forte.

LA MÈRE ROUSSEL

C'est Grignardet.

MADAME GRUGEOT

Je le sais, de l'Estrapade, il a du talent.

LA MÈRE ROUSSEL

C'est de l'ouvrage de mon fils. Ah ça, vous parlez de votre filleul, j'espère que ça nous fera un écolier de plus.

MADAME GRUGEOT

Il n'aura pas d'autre maître que Cadet ; il le commencera en rachevant ma fille.

LA MÈRE ROUSSEL

Elle va bon train dans l'état.

MADAME GRUGEOT

Et rien que trois mois de leçons : hardie comme un page, une mémoire de possédé, un gosier superbe dans les exclamations ; d'une couleur manifique sur scène, quand elle a du rouge avec ce turban espagnol, ous-qu'il y a des paillettes d'argent, avec de belles plumes d'oiseau.

LA MÈRE ROUSSEL

Je l'ai vue.

MADAME GRUGEOT

Ce n'est pas pour dire, mais c'est un phénix pour le prématuré de son âge, elle n'a que trente-deux ans. Je n'y plains ni mon argent, ni mes soins, ça va faire un fier chemin, grâce à votre fils ; c'est ma joie, ma consolation : que voulez- vous ? Je n'ai qu'elle ; je travaille pour son éducation ; quand la providence m'en séparera, si la pauvre enfant n'est pas riche, j'y laisserai du moins de quoi z'en amasser ; avec de l'argent, on se tire de partout.

LA MÈRE ROUSSEL

Elle tarde ben à monter.

MADAME GRUGEOT

Oh ! Ça ne tarit jamais dans le discours ; c'est une voracité de paroles qui ne finit pas ; c'téait juss'ce qu'il fallait pour une déclamatrice, elle a une langue d'enragé.

LA MÈRE ROUSSEL

Oui, elle a une belle organe.

MADAME GRUGEOT

Quoique ça dans le doux, pour le sentiment, un son flûté, comme un violon, dans les réponses d'amour ; elle tient de son père qu'était chantre à Saint-Leu, pour la musique. C'est pas comme moi, j'ai la voix un peu rembrunie, sans quoi je me serais peut-être mis dans la danse, dans les ballets. Quoi ! J'ai aimé ça de jeunesse ; sitôt que je pouvais m'échapper, crac, ous qu'on me trouvait ? Aux parades : c'est qu'il n'y a pas de ressource sans l'instruction ; j'en suis folle, mâme Roussel, je ne vivrais que de ça : mon mari, que j'aime comme mes yeux, monsieur Grugeot, n'est pus rien pour moi, quand je tiens un morceau de comédie.

LA MÈRE ROUSSEL

Oh ! C'est sûr ; il n'y a rien de si farce que les choses qui font rire.

MADAME GRUGEOT

Preuve de ça ; quoi, j'oubliais de vous conter... Tenez, quintidi dernier, au théâtre du Mont-Parnasse, plus haut que l'allée des Invalides, l'extravagance ou moi, c'était la même chose : ma fille a manqué me faire mourir de joie. Elle a été couronnée d'une couronne de laurier : tous les voisins y étaient, la rue Guerin-Boisseau ; mademoiselle Grugeot s'est surpassée ; si jamais mère a reçu des glorifications, je peux ben dire que c'est moi.

>Rue Guerin-Boisseau : Rue de Paris du 2nd arrondissement situé entre le rue Palestri et la rue Saint-Denis.

LA MÈRE ROUSSEL

Oui, je sais qu'elle s'en est bien sortie ; mais dans queu pièce que c'était ?

MADAME GRUGEOT

Dans une tragédie de Molière, que Cadet y a montré les gess'pendant quinze jours.

Molière n'a pas écrit de tragédie.

LA MÈRE ROUSSEL

Ous-que l'autre s'empoisonne, à cause d'elle.

MADAME GRUGEOT

Non, c'est pas ça, je m'en souviens à présent, ils sont six : je m'en vas vous faire voir ça, comme si vous y étiez ! Y en a d'abord deux qui se parlent pour le complot, il en vient un autre en épée, de la part du maître de ce pays-là, et puis, quand la victime sort de la prison, c'était ma fille, l'autre qui est en robe cramoisie vient pour y parler ; son camarade s'en va sur un monticule ; on vient annoncer que l'autre est parti, et puis ma fille se jette dans le feu.

LA MÈRE ROUSSEL

Ah ! Oui, c'est la comédie de Didon.

Il n'existe pas de comédie qui se nomme Didon.

MADAME GRUGEOT

Elle s'est précipitée sur le bûcher, c'est-à-dire, sur des paillaises par derrière, ous qu'elle est restée plaquée, afin que le monde crût qu'elle était consommée par les flammes, et c'était dans ce qu'il y avait de plus beau ; et puis ce n'est pas pour me flatter, c'est un beau corps de femme pour le grand genre.

LA MÈRE ROUSSEL

Mon fils était ben fâché de n'avoir pas pu... Tenez, la voilà, la voilà, mademoiselle Grugeot.

SCÈNE XV. Les Précédents, Mademoiselle Grugeot.

MADEMOISELLE GRUGEOT, mangeant

Maman, va-t-on t'y commencer ? Dites-donc, j'étais t'avec ma cousine.

MADAME GRUGEOT

Fort bien, mais, pourquoi se faire attendre ?

MADEMOISELLE GRUGEOT

Que ça fait-il ? Je ne suis que de la dernière acque.

Acque : acte.

MADAME GRUGEOT

Eh bien, vous ne voyez pas la mère de votre maître.

MADEMOISELLE GRUGEOT

J'ai bien celui de vous saluer, mâme Roussel.

LA MÈRE ROUSSEL

C'est ben de l'honneur pour moi, je vas aller avertir mon fils.

MADEMOISELLE GRUGEOT, ayant mangé une flûte

Donne-moi l'autre, maman, j'ai fini...

MADAME GRUGEOT

Vous faites donc deux déjeuners, aujourd'hui ?

MADEMOISELLE GRUGEOT

Je n'ai commencé qu'en sortant de cheu nous, peur de faire attendre les camarades.

LA MÈRE ROUSSEL

Voulez-vous prendre quelque chose ? Un verre de vin, une croûte ?

MADAME GRUGEOT, tirant de son sac à ouvrage une flûte

Non, j'ai ce qu'il lui faut : elle aime à croustiller ; quatre ou cinq flûtes, voilà son repas du matin.

Flûte : Sorte de petit pain long. [L]

SCÈNE XVI. Les Précédents, Cadet, en habit noir.

CADET, à sa mère

Et bien, c'est toujours la même chose, mademoiselle Grugeot est ici, et vous ne le dites pas.

LA MÈRE ROUSSEL

Elle ne fait que de venir.

CADET

Taisez-vous donc, c'est des bêtises. Vous n'êtes pas faite pour être à la tête d'une école de déclamation.

MADAME GRUGEOT

Sa cousine l'a retenue.

MADEMOISELLE GRUGEOT

On pouvait toujours débiter le commencement sans moi.

CADET

Non, mamzelle, il faut voir l'ensembe ; puisque l'auteur est ici, il veut voir comme tout ça se confond.

LA MÈRE ROUSSEL

Mais puisque...

CADET

Mais puisque... Vous n'avez que faire de vous mêler de ça.

MADAME GRUGEOT

Trop de vivacité, Monsieur Cadet ; à la fin du compte, elle est votre mère.

CADET

Je le sais : je ne vas pas à l'encontre de ça ; mais vous conviendrez qu'un jeune homme qui a un corps-de-logis sur les bras, une mère qui ne fait rien, une femme qui pleure toujours, un frère à pousser dans l'état, et deux petits garçons mâles en nourrice, a quelque raison de se regimber. Ni aide, ni soutien de personne ; la maison ne vit que par moi ; on ne mangerait pas sans mes barbes, et on serait rasé sans mes leçons.

LA MÈRE ROUSSEL

Tant mieux pour toi, si t'a de l'esprit.

CADET

Finissons ces raisons ; allons, mamzelle, allez mettre votre doliman ; tout le monde est déjà sur le costume.

Doliman : Nom d'un habit turc, sorte de longue robe de dessus, avec des manches étroites, boutonnées au poignet. [L]

MADEMOISELLE GRUGEOT

Maman, donnez-moi le paquet.

MADAME GRUGEOT

Viens-nous-en ; je vais te costumer en deux minutes. Ous-qu'elle va s'habiller, Monsieur Cadet ?

CADET

Vous savez ben ; les hommes sont-là ; elle est la confidente, dans le cabinet du petit, à côté de la suspente.

À sa mère.

Allez donc leus-y montrer. Je ne sais quoi qui vous abasourdit aujourd'hui. Le coche de Melun va plus vite que vous.

LA MÈRE ROUSSEL

Eh ! Ne fais pas tant tes embarras.

MADAME GRUGEOT

Pas de cirimonies, je vous en prie ; venez, mamzelle Grugeot.

Elles sortent.

SCÈNE XVII.

CADET, seul

Queu métier que celui de la gloire, quand il fait chaud ! On se sacrifie, pour l'histoire de la réputation, et l'on n'a pas tant de profit qu'un bal champêtre.

SCÈNE XVIII. Cadet, Blanchet fils.

BLANCHET FILS

Me v'là, Cadet, me v'là z'encore ; a-t-on commencé la tragédie ?

CADET

Qu'est-ce que vous venez faire chez moi ?

BLANCHET FILS

Quoi donc ? Tu croirais les propos de menterie qu'on tient ! Je serais capable de susplanter un ami ! Voilà pour trois mois d'avance de cachets nouveaux ; onze francs, vingt-cinq centimes : avance-moi dans l'état, j'aurai celui de le reconnaître.

CADET

Je veux ben croire à tout ça, mais ton père ?...

BLANCHET FILS

C'est fini ; il part demain pour Montreuil, et je l'ai t'esquivé aujourd'hui. Il voulait me ramener cheu nous, j'ai fais mine d'y consentir ; nous v'là bons amis : il a affaire dans la rue Jacques-Rousseau, à la maison de la Post', pour y tirer de l'argent. Nous y vons ; il me charge de ça, parce que je connais les chiffres. Tu sais que cette maison de la Post'traperse de l'autre côté ; crac, me v'là dans la rue du Bouloy, je li plante à l'aut'porte ; je cours ici, et me v'là.

Rue du Bouloi est une rue de Paris dans le 1er arrondissement, située le quartier des Halles entre la rue Croix-des-Petits-Champs et la rue Coquillière. La rue Jean-Jacques Rousseau est au nord de la rue Coquillière.

CADET

Il peut venir révolter la maison. Je ne veux pas d'attroupement chez moi ; v'là ton argent, sort d'ici.

BLANCHET FILS

Mais, mon_Dieu ! Queu simplicité ! On le lairra pas entrer, j'ai prévenu pour ça. Comment, c'est-y le soupçon de la méchanceté des mauvaises langues qui vous fait z'agir comm'çà.

La mère Cloutier et Manon entrent et écoutent.

SCÈNE XIX. Les Mêmes. La mère Cloutier, Manon.

LA MÈRE CLOUTIER

Encore des mots, des bavardages, des jalousies ; inculper ce garçon pour des riens ; chasser tes écoliers, perdre ton état ; faire sécher ma fille sur pied... jour de Dieu ! Que ça finisse, Monsieur Roussel, vous me connaissez.

CADET

Et ben, c'est bon, tout est finit ; que Blanchet vienne s'habiller.

MANON

Oui, mais quand vous n'y êtes pas.

CADET, allant près de Manon

À ce soir, à ce soir.

MANON

Ma mère, il me menace pour ce soir.

LA MÈRE CLOUTIER

Attends, c'est devant tout le monde que j'y veux donner ma leçon.

Manon veut suivre sa mère, et Blanchet la retient.

SCÈNE XX. Blanchet, Manon.

BLANCHET FILS

Citoyenne Manon.

MANON

Vous m'ahurissez ; c'est vous qui m'occasionnez tout ça.

BLANCHET FILS

Je ne vous demande qu'une raison.

MANON

Vous ne voyez pas qu'on vient ; voulez-vous faire mon malheur ?

BLANCHET FILS

Plutôt la mort cent fois, je vous respecte trop, je ne vous dis qu'une parole qui ne compromet z'en rien votre honneur. Il n'y a pas un quart-d'heure que je me suis cru z'éloigné de vous pour la vie ; un père me violentait. J'ai trouvé le moment de vous écrire dans mon désespoir, la façon de penser d'un coeur sensible qui ne vous manquera jamais ; prenez-en lecture, c'est pour not'bonheur, à tous deux ; la voilà.

MANON

Gardez votre papier, et allez-vous-en avec les autres. Ne restez pas seule avec moi.

BLANCHET FILS

Prenez la lettre, je vous en prie.

MANON

Je n'en veux pas, j'entends du monde, on vient, vous me perdez.

BLANCHET, mettant la lettre par terre

La vela, la vela z'à vos pieds.

SCÈNE XXI.

MANON, seule

Vela qu'on vient, que je le cache au moins : je l'ai voulu, queu vie ! Quel enfer ? Après ça, mariez-vous par faiblesse d'inclination ; comme on dit, qui choisit prend le pire ; nos père et mère en savent plus que nous sur ça.

SCÈNE XXII. Cadet, Manon.

CADET, en casque et en doliman

Vous venez de me faire avoir une jolie scène avec votre mère.

Doliman : Nom d'un habit turc, sorte de longue robe de dessus, avec des manches étroites, boutonnées au poignet. [L]

MANON

Qui-ès qui a cherché tout ça ?

CADET

Paix, allex mettre votre doliman et ne resoufflez pas le désordre, quand tout est raccommodé.

SCÈNE XXIII. Cadet, Madame Grugeot, Mademoiselle Grugeot.

MADAME GRUGEOT

Ferme dans la démarche, mamzelle Grugeot, la tête droite ; est-ce t'y ça, Monsieur Cadet ?

CADET

Bien, c'est ça, la drapure est manifique.

MADAME GRUGEOT

Comme elle fait la soeur du grand turc, j'y ai mis le doliman du côté gauche, c'est le véritable costume espagnol.

MADEMOISELLE GRUGEOT

Allons, mes enfants, commençons.

CADET

Comment ! Vous aussi, madame Grugeot, vous en êtes ?

MADAME GRUGEOT

L'auteur m'en a priée ; je fais une comparse en place de la citoyenne Moutié, n'y a pas grand chose à dire, et puis, quand on est estilée à la chose, on ne peut pas se tromper le papier à la main.

MADEMOISELLE GRUGEOT

Nous attachez-vous t'y les bras encore aujourd'hui ?

CADET

Sans doute, j'enseigne par principe ou pas du tout ; quand je vous lairrai prendre de mauvaises habitudes et que vous n'aurez pas de direction dans les membres, ques qu'on dira de moi z'est de vous : il y a quatre sort de gess', les moyens, les forts, les terribles et les sensuels ; quand vous les aurez dans la mémoire, par le moyen que je vous y accoutume, je vous laisserai les bras libres dans le mouvement des passions. Ah ! Voici tout notre monde.

SCÈNE XXIV. Les Mêmes, Beuglan, Jobar, Grignardet, La mère Cloutier, La mère Roussel, Musiciens, Assistans.

CADET

Silence, placons-nous ; levez le rideau, un coup d'archet pour l'ouverture.

BEUGLAN

Les timbales, c'est l'acte de l'incendie que nous répétons.

CADET

Paix ! Paix ! Pas de confusion, je vous prie, qui ès qui souffle ?

BEUGLAN

Moi, je verrai mieux les positions.

CADET

La musique funèbre ; détachez-moi-ça.

On exécute une grotesque et discordante ouverture, pendant que le tableau se forme ; dans le cours de cette ouverture, Cadet attache les cordes aux bras de Blanchet, de la princesse et de Jobar. Grignardet, comme premier acteur, est libre, ainsi que Madame Grugeot, la mère Cloutier et la mère Roussel sont assises au nombre des spectateurs. Cadet est sensé, par le moyen de son invention, faire mouvoir chaque personnage à son tour, en tenant un bout de corde. Il faut observer, qu'en lâchant les cordes, ils vont et viennent à volonté.

CADET

Hors du théâtre tout ce qui n'est pas de la première acque ; non, de la première scène, je me trompais.

BEUGLAN

Y sommes-nous ?

CADET

Allons, Grignardet ; c'est à toi. Ah ! Voici le titre de la pièce pour ceux qui n'ont pas vu la répétition des premiers acques : La princesse de Poitou, au sérail de Constantinople. La scène se passe à Alger, dans les prisons de Tunis. Allons, commence.

GRIGNARDET

Amour, cruel amour ! Que ta force est terrible !

CADET

Ah ! Que c'est job ! Tout homme est insensé, s'il n'est pas insensible.

BEUGLAN

Ce n'est pas ça : ce dernier vers n'est pas assez senti.

CADET, montant sur le petit théâtre

Il a raison ; c'est une maxime qui annonce la perdition de l'amour : il faut découpler ce beau vers-là ; et puis ces bras, ces gess' ramollis, qu'es que-ça veut dire ? Il a l'air du télégraphe de Montmartre. Du détail et du mouvement ; je ne reconnais pas Grignardet.

GRIGNARDET

C'est la première fois qu'on répète cet acque ; m'avez-vous montré les gess'pour ce morceau ?

CADET

Est-ce que tous les rôles ne sont pas du même calibre ? Quand on est déjà foncé dans l'état ? voyons, je vas te faire faire les gess'et tâche de les retenir. Voyons : tes bras pendants.

Il se place derrière lui.

BEUGLAN

C'est ça.

GRIGNARDET

Faut-il recommencer ?

CADET

Les derniers vers seulement, allons, en avant, marche.

GRIGNARDET

Amour, cruel amour ! que ta force est terrible ! Tout homme est insensé, s'il n'est pas insensible.

MADAME GRUGEOT

Bien, bien, la velà rendu cette fois-là.

CADET

Bien, c'est ça, seulement un p'tit brin plus de complainte dans la voix. Voici le récit ; attention, c'est le plus beau morceau de la pièce.

BEUGLAN

Continuons.

CADET

Oui, c'est un superbe moment.

GRIGNARDET

Beuglan, je te le dis, c'est ton chef-d'oeuvre.

BEUGLAN

C'est l'exposition de la pièce.

CADET

Quel coup de maître de l'avoir placé à la fin de l'ouvrage, afin que le public s'en souvienne mieux en sortant. Grignardet, écoute, comme je vas débiter ce morceau, et tâche de le retenir.

Je n'ai que toi, Phanor, dans ce désert sauvage, Voici comment l'hasard m'a fait voir ce rivage ; Je naquis, je vivais dans les remparts de Tours, À l'ombre des pruniers j'y voyais...

BEUGLAN

Des pruneaux, des pruneaux.

BEUGLAN

De Maroc.

MADAME GRUGEOT, LA MÈRE ROUSSEL, BEUGLAN

Superbe, superbe.

CADET

Oui, c'est détaillé, c'est fini ; diction, épanchements, chaleur ; c'est consommé ! Retiens ces attitudes, si tu peux.

GRIGNARDET

Je n'en perdrai rien.

CADET, après avoir bu un verre d'eau et de sucre

Poursuivons : dis le reste, c'est pus facile.

CADET

Le bras droit, Grignardet ; si ton confident avait été plus grand, tu lui aurais donné une gifle.

CADET

Eh ! Mon_Dieu : ce n'est pas ça : comment ? Par qui ? Par où ? Détaille ça, détaille.

CADET

Ça, c'est tout-à-fait mauvais.

Ils garderont ma femme, et j'aurai le Poitou.

Ma femme et le Poitou, ça fait deux. Ici, de la chaleur, du mouvement, la surprise, la joie, l'apparition dans le souterrain.

CADET

Rapidement.

MADEMOISELLE GRUGEOT

Dans tes bras je m'élance.

GRIGNARDET

Marianne !

MADEMOISELLE GRUGEOT

Fanfan !

CADET

Chaud, chaud.

MADEMOISELLE GRUGEOT

Le genouil ; ce n'est rien.

CADET

Bravo, bravo, c'est ça. Seulement une observation ; que la princesse boite un peu, pour mieux faire sentir la chute.

BEUGLAN

Je suis fort content du tableau. Vite, à la femme du sérail.

MADAME GRUGEOT

C'est moi qui la fais.

Elle monte sur le petit théâtre.

Vous ici, juste ciel, dieux vengeurs ! quel audace ? Qui venez-vous chercher ? Qui ?

MADEMOISELLE GRUGEOT

Fanfan.

LE PETIT ROUSSEL

Bramar passe.

MADEMOISELLE GRUGEOT

Je m'en vas.

CADET

Grignardet, ne regarde pas de ce côté ici, elle est sortie, tu es censé ne pas la voir ; c'est une double scène qui sera d'un grand effet.

BEUGLAN

Allons, vite, l'invocation à l'amour ; descendez l'amour. L'invocation ; est-elle sublime ?

L'AMOUR, descendant dans des nuages

Ce personnage doit être représenté par l'acteur le plus épais et le plus robuste.

Élève tes regards sur la voûte des cieux.

CADET

Le voilà, le voilà ; lâchez les cordes, en douceur, ô le tableau superbe ! Du silence.

L'amour tombe.

Voilà tout au diable ! Quels acteurs ! Quel machiniss' !

L'AMOUR, n'ayant plus qu'une aile

Est-ce que c'est ma faute, à moi ?

CADET

Tiens, une aile de sautée, à présent.

L'AMOUR

Il n'est pas si difficile d'en faire faire une autre.

CADET

Oui, où est-ce que je trouverai des plumes de dindon aussi grandes que ça ? Allons, disparais.

L'Amour sort.

À Beuglan.

Ce qu'il y a de désagréable là-dedans, c'est que ça ne va plus aller que d'une aile. Allons, Blanchet, va ton train, c'est à toi.

LA MÈRE CLOUTIER

Écoute donc, Cadet.

CADET

Je n'ai pas le temps ; n'interrompez donc pas.

LA MÈRE CLOUTIER

C'est quelqu'un qui veut te parler.

CADET

Qui donc ? Personne n'entre.

LA MÈRE CLOUTIER

L'épicier de la rue Jean-Robert.

Rue Jean-Robert : Rue de Paris du IVème arrondissement qui était située entre la rue Beaubourg et la rue Saint-Martin dans le quartier du Marais.

CADET

Bernic. C'est comme hier, une leçon de plus pour rien. Il n'entrera pas qu'il paie ; dites-y, quinze jours de barbe, et un mois de déclamation.

Bernic : interjection qui signifie un refus.

BEUGLAN

Allons, ne refroidissons pas.

CADET

C'est moi qui arrive avec l'homme de loi de Constantinople ; où est-il donc celui qui remplit le rôle ?

MADEMOISELLE GRUGEOT

Il n'est pas venu.

CADET

Voyez le désagrément ; manquer à une répétition générale.

MADEMOISELLE GRUGEOT

Passons son rôle.

CADET

Allons, à l'autre ; il demande des torches et des flambeaux ; et c'est lui qui va-t-être le rôti : c'est à moi à dire ça.

Des torches, des flambeaux...

CADET

Approche donc, tu as l'air d'une éclipse.

CADET

Eh bien ! Il faut une lettre.

JOBAR

On ne m'en a pas donné.

CADET

Mon_Dieu ! Que c'est embêtant. Allons donc, Madame Cloutier, un billet, une lettre, un papier...

LA MÈRE CLOUTIER

La clef de la commode.

CADET

C'est Manon qu'il l'a ; voyons, le premier papier venu. Cherchez.

LA MÈRE CLOUTIER, cherche partout, et finit par trouver la lettre que Manon a cachée

Ah ! Ma foi, voilà une lettre.

CADET, la prenant

Allons, tiens, recommence ton entrée.

BLANCHET FILS

Tiens, c'est la mienne ; queu coup de possédé ! Cadet, donne-moi la lettre.

CADET

Et laisse donc ; c'est le sultan qui doit la lire en premier.

BLANCHET FILS

Ah ! C'est fini, c'est fini ; queu traîtrise.

CADET

Qu'est-ce qu'il a donc ?

BLANCHET FILS

Détache-moi, je veux m'en aller.

CADET

Laisse donc finir la fin.

BEUGLAN

Pas d'interruption.

CADET

C'est ce bavard.

Ouvrant l'écrit.

Après avoir lu.

C'est y possible ! C'est y possible ! Ah ! Scélérat. Belle mère, où avez-vous pris cette lettre ?

LA MÈRE CLOUTIER

Dans la corbeille de ta femme.

CADET

Venez, venez écouter ça ; venez prendre encore son parti, me dire que j'ai tort, que je suis un jaloux, un brutal.

MADAME GRUGEOT

Es-que c'est dans la pièce ça, Monsieur Cadet ?

CADET

Non, non, ce n'est pas dans la pièce ; ça n'est pas une tragédie pour la frime, celle-là, c'en sera z'une tout de bon.

Frime : Terme populaire. Semblant, feinte. Ce n'est que pour la frime. [L]

LA MÈRE CLOUTIER

Quoi donc ? Qu'es que c'est ? Es qu'il est fou ?

Tout le monde descend du petit théâtre hors Blanchet qui demeure attaché par les bras.

CADET

Écoutez ; c'est monsieur

En montrant Blanchet

qui écrit.

BLANCHET FILS

Grignardet, ôte-moi les cordes.

CADET

Non, non ; qu'on ne détache pas ce malheureux.

LA MÈRE ROUSSEL

Voyons : lis donc ça.

CADET, lisant la lettre

Je sais, citoyenne Manon, que vous avez de la passion pour moi ; vous avez beau me le cacher par honnêteté, je le vois ben dans vos yeux. Vous m'avez dit que votre mari vous battait pour la moindre chose ; je suis fils unique, j'ai la succession de ma tante Gamelin, et l'héritage de mon père cheu nous. Répondez-moi, du oui z'ou du non ; je tâcherai d'engourdir mon père à Montreuil, avec lequel j'ai l'honneur d'être votre concitoyen, François Blanchet.

TOUS

Le coquin !

Coquin : terme injurieux qu'on dit à toutes sortes de petites gens qui mènent une vie libertine, friponne, fainéante qui n'ont aucun sentiment d'honnêteté. [F]

LA MÈRE CLOUTIER

Ah ! Scélérat ! C'est toi qui fait soupçonner ma fille.

CADET

Que j'y casse un membre, mame Cloutier ; que je le tue : vous voyez un homme aux abois.

BLANCHET FILS

Décrochez-moi, je veux m'en aller.

CADET

Je suis perdu, je suis trahi : je veux ma fin. La velà la tragédie.

BEUGLAN

Mon ami, écoutez la raison ; vous n'êtes pas le seul qu'on soupçonne injustement.

CADET

Je ne peux plus reparaître à la fontaine.

LA MÈRE CLOUTIER

Mon gendre !

LA MÈRE ROUSSEL

Mon fils !

MADAME GRUGEOT

Mon cher Cadet.

CADET

Laissez-moi mourir.

MADAME GRUGEOT

Au contraire ; je vas vous ressusciter d'un seul coup.

BLANCHET FILS

Détachez-moi, ou je casse la mécanique.

MADAME GRUGEOT

La lettre n'était pas décachetée ; votre femme la méprisée.

CADET

C'est vrai ; elle n'était pas ouverte.

LA MÈRE CLOUTIER

Tu vois donc, mon ami, l'innocence de mon enfant. La voilà ; j'en suis sûre.

SCÈNE XXV. Les Mêmes, Manon.

MANON

Quoi ! Cette lettre...

CADET

Manon, vous creusez le tombeau d'un époux.

MANON

C'est pour cette lettre ; je l'aurais laissée par terre ; j'ai été forcée de la ramasser pour la brûler, seule à ce soir, en défendant la porte à Blanchet.

CADET

C'est y vrai ?

MANON

Peux-tu z'en douter.

CADET

Viens, Manon, reviens dans mes bras.

LA MÈRE CLOUTIER

Queu tintamarre as'te porte, et mon_Dieu...

CADET

C'est le père à Blanchet, tant mieux, tant mieux, ouvrez, ouvrez, belle mère.

SCENE XXVI. Les Mêmes, Blanchet père.

BLANCHET PÈRE

Où est-il ? Où est-il ?

CADET

Le voilà, le voilà, le coquin, il voulait me chiper ma femme.

BLANCHET PÈRE

Ah ! Misérable, tu vas tout me payer aujourd'hui.

BLANCHET FILS

Laissez donc, laissez donc, j'irai à Montreuil.

Ils sortent tous les deux.

SCÈNE XXVII. Les Mêmes, excepté les deux Blanchet.

CADET

Et mon casque, mon doliman, courez après lui.

BEUGLAN

Voilà ma tragédie au croc à présent, comment voulez-vous qu'elle aille à présent, décadi prochain.

Croc : Pendu au croc, qu'on ne poursuit plus. [F]

CADET

Elle ira tout de même, soyez tranquille.

À Manon.

Je t'ai soupçonnée comme dans la pièce de Zaïre, mais je ne t'ai pas immolée ; me pardonnes-tu ?

Voilà le seul chagrin, que jamais en ta vie : Le ciel aura voulu que ta tendresse essuie.

Les deux vers sont imités des vers 1777 et 1178 de Zaïre de Voltaire.

BEUGLAN

Si nous répétions seulement les combats ; avons-nous les tambours.

GRIGNARDET

Les tambours.

On entend un roulement.

CADET

Taisez-vous donc, vous allez faire monter les voisins.

MADAME GRUGEOT

On répétera donc demain.

CADET

Oui, si nous avons du monde, et si la première séance n'a pas fatigué l'auditeur.

VAUDEVILLE.

Air : Du petit Matelot.

MADAME GRUGEOT

Dans l'antichambre de Thalie, Vadé cueillit quelques lauriers ; L'humble auteur de cette folie Se tient au bas des escaliers. Pour mettre Thalie à l'épreuve, Il craint trop son juste courroux ; Il dit que c'est la seule veuve Qui pleure encore son époux. (bis.)

Thalie : Une des neuf muses, présidait à la comédie et à l'épigramme. Thalie est aussi l'une des trois grâces. [B]

Vadé, Marie François Rose : comédienne de la Comédie Française soeur le nom de Mademoiselle Vadé entre 1776 et 1777.

300 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0