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un seul est le mot juste.

Pièce en vers et en prose· Pièce en un Acte

Albert Durer

Louis-Dominique-Laurent Audiffret· imprimée en 1861· 76 vers· 6 personnages

Personnages

  • MAXIMILIEN Ier, empereur d'Allemagne
  • LE DUC DE RANZAN
  • LE COMTE DE STEINBERG
  • MICHEL WOLFMUTH
  • ALBERT DURER
  • UN LAQUAIS

ALBERT DURER.

Le théâtre représente un salon servant d'antichambre et ayant deux portes d'entrée. Celle qui est à la droite des spectateurs est censée communiquer avec les appartements du palais ; celle qui est à la gauche est censée conduire au dehors. Sur le mur latéral qui est à gauche, et à une certaine hauteur, se trouve peint à fresque un tableau représentant trois portraits.

SCÈNE PREMIÈRE.

LE COMTE

Maudite nuit ! Jeu infernal ! Toujours des pertes !... Pour combler l'abîme, il me faudrait vendre plus des deux tiers de mon patrimoine. Allons, Comte_de_Steinberg ! Aux grands maux les grands remèdes !

AIR.

On a vu des joueurs se pendre Parce qu'ils étaient malheureux : Moi je suis sage, et je vais prendre Un parti qui vaut beaucoup Inieux. Sans plus tarder , je me marie ; Mais, je prétends, bien entendu , Gagner à cette loterie Tout ce qu'à l'autre j'ai perdu.

J'irai demander au Duc_de_Ranzan la main de sa fille, la belle Augusta, et d'un seul coup de dé... Je veux dire d'un seul trait de plume, je rétablirai mes affaires.

SCÈNE II. Le Duc, entrant par la gauche, Le Comte.

LE COMTE

Je me proposais de me rendre chez vous, Duc_de_Ranzan. J'ai à vous demander une grâce d'où dépend le bonheur de ma vie.

LE DUC

Cela étant, je suis bien aise de vous rencontrer. Vous pouvez parler, Comte_de_Steinberg.

LE COMTE

Mais ici, dans le palais de l'empereur ?

LE DUC

Pourquoi pas ? Nous ne sommes point attachés à la Cour en qualité de muets, et je pense que nous n'allons pas conspirer.

LE COMTE

Vous le voulez : je m'explique... Mon esprit lancé dans l'idéal rêvait, depuis quelque temps, une femme, un être parfait, comme les poètes en inventent quelquefois.

LE DUC

Les rêves trop séduisants sont dangereux, je vous en avertis. À force de tenir ses regards levés vers le ciel, on ne recueille qu'amertume et dégoûts quand il faut les reporter vers la terre.

LE COMTE

Eh bien ! Il m'est arrivé précisément le contraire. Au dernier bal de l'empereur, j'ai trouvé mieux que je n'avais rêvé : des grâces à défier la lyre des poètes, de l'esprit à l'emporter sur les anges.

LE DUC

Ce portrait est trop beau pour être ressemblant. La nature n'enfante pas de tels prodiges.

LE COMTE

Il n'appartient qu'à vous d'en douter... Vous conduisiez pour la première fois votre fille à la Cour.

LE DUC

Ma fille ! Vous badinez... De la fraîcheur et de la gaîté comme en ont toutes les personnes de son âge, mais voilà tout.

LE COMTE

Vous ne lui rendez pas justice. Tous les regards s'attachaient sur elle avec avidité ; on lui prodiguait des louanges que sa modestie n'entendait pas : c'était l'astre de la soirée.

LE DUC

Comte, ne parlez plus des poètes. Vous l'êtes.

LE COMTE

En sortant de ce bal, j'emportai son image gravée dans mon coeur : elle n'en sortira jamais.

LE DUC, riant

Ah ! ah ! ah !... Heureusement c'est moi, son père, qui reçois la déclaration.

LE COMTE

Depuis, ma liberté m'est devenue odieuse : elle me pèse comme ses chaînes à un captif.

LE DUC

Parlez-vous sérieusement ?

LE COMTE, prenant un ton piqué

Est-ce bien sérieusement aussi que vous m'adressez cette question ?

LE COMTE

Jugez de ma sincérité. Je vous demande la main de votre fille.

LE DUC

Assurément, tout cela est très flatteur pour Augusta.

LE COMTE

Je ne flatte pas ; j'exprime ce que je sens et je vous conjure de prononcer mon arrêt.

LE DUC

Il faut donc, Monsieur_le_Comte, que je vous apprenne ce que vous avez encore le droit d'ignorer. Dans une affaire de cette importance, une réponse ne peut être, de la part d'un père, que le résultat des plus mûres réflexions, car il est responsable envers lui-même, envers sa famille et envers la société du dépôt que Dieu lui a confié. Quels que soient le nom que vous portez et la haute position que vous occupez auprès de l'empereur, ne trouvez pas mauvais que j'accomplisse mes devoirs dans toute leur étendue.

LE COMTE

Mais... c'est juste !

LE DUC

D'ailleurs, ma fille est bien jeune. À peine a-t-elle achevé son éducation ; et s'il faut ne vous le point cacher, je m'étais promis de ne pas me séparer d'elle avant d'avoir reçu, pendant quelque temps encore, les soins de sa tendresse.

LE COMTE

Qu'à cela ne tienne ! Nous ne vous quitterons pas.

LE DUC

Mais, elle se partagerait entre nous deux, et je suis égoïste.

LE COMTE

Non, vous ne l'êtes pas. Non, vous ne sauriez l'être quand il s'agit de votre enfant, de son avenir. Consultez-la, je vous en supplie, et permettez-moi d'espérer...

LE DUC

Permettre d'espérer, ce serait presque prendre un engagement, et je viens de vous dire que je devais réfléchir.

LE COMTE

Soit. J'attendrai vos résolutions... Je ne puis ajouter patiemment, vous ne me croiriez pas.

Il salue profondément le duc et se dirige vers la porte à gauche.

LE DUC

Et Où allez-vous donc ? Votre service vous retient pour toute la journée auprès de Sa Majesté.

LE COMTE

Je reviendrai bientôt : elle n'aura pas le temps de s'apercevoir de mon absence.

À part.

Quand on ne peut payer ses dettes de jeu dans les vingt-quatre heures, faut-il bien au moins qu'on demande du temps à ses créanciers !

Il sort par la gauche.

SCÈNE III.

LE DUC

Le Comte_de_Steinberg pour gendre !... Il est jeune, riche, bien posé à la Cour... et cependant cette idée ne me sourit point... Nous verrons.

SCÈNE IV. L'Empereur, Le Duc.

L'EMPEREUR, entrant par la droite

Vous voici, Duc ! J'en suis enchanté. Vous aimez la peinture. Vous êtes connaisseur, grand connaisseur même, et votre collection de tableaux est une des plus belles de mon empire. Les artistes trouvent en VOus un protecteur, et vous croyez, comme moi, que le ciel, en donnant des ailes au génie a voulu l'élever au niveau des plus hauts rangs et des plus grandes fortunes. Soyez donc le bienvenu. Je désirais vous voir. Il s'agit d'une question d'art.

LE DUC

Je suis aux ordres de Votre Majesté.

L'EMPEREUR

Vous m'avez dit vingt fois qu'à l'aspect de cette fresque admirable où une main aujourd'hui inconnue a groupé les portraits de mes trois derniers aïeux, vous éprouviez un mal affreux. Vous placer en face de la figure du grand Barberousse mutilée par un regrettable accident, c'est vous mettre à la question.

LE DUC

Je ne m'en cache pas.

L'EMPEREUR

Vous n'ignorez pas que je me suis associé à votre supplice et que si cette figure n'est point encore restaurée, l'obstacle n'est venu que de la difficulté de trouver un peintre à qui l'on pût, sans crainte, confier un tel soin.

AIR.

Comment livrer cette oeuvre de génie À la merci d'artistes inconnus ? Plus d'un défaut l'aurait ternie Sous leurs pinceaux de talents dépourvus. Oui, le contact de quelque main grossière Eût amené ce dénouement fâcheux... Et puis-je voir, en aucune manière, Maltraiter mes aïeux ?

LE DUC

Que Votre Majesté s'affranchisse désormais de cette sollicitude !... Jusqu'à ce jour, nous avons demandé à l'étranger les toiles qui ornent nos demeures. L'école allemande n'existe point encore ; mais Martin_Schon , Mecken, Michel_Wolfmuth et quelques autres sont en train de la créer. Vous pourriez choisir parmi ces artistes.

L'EMPEREUR

C'est ce que je me suis enfin décidé à faire. J'ai mandé auprès de moi Michel_Wolfmuth, et il est averti qu'il doit apporter sa palette et ses pinceaux... Causons, en l'attendant, d'un sujet qui vous touche. Votre fille a obtenu un magnifique succès à mon dernier bal.

LE DUC

Ah ! Sire, puisque vous daignez vous souvenir de ma fille, voudriez-vous me permettre de vous faire une double confidence ?

L'EMPEREUR

Je vous aime et je vous estime trop, Duc_de_Ranzan, pour refuser de vous entendre.

LE DUC

Le Comte_de_Steinberg vient de me demander la main d'Augusta.

L'EMPEREUR

Le Comte_de_Steinberg ? Avez-vous promis ?

LE DUC

Non, sire.

L'EMPEREUR

Vous ne promettrez pas ! Livrer un pareil trésor aux mains de cet homme ! Mais vous ne tarderiez pas à en mourir de douleur.

LE DUC

Vous m'effrayez !

L'EMPEREUR

Des bruits qui couraient sur sa conduite m'avaient donné quelques soupçons et je tremblais de les éclaircir, en songeant aux services que mon père avait reçus du sien, lors des entreprises de Mathias Corvin. Mais, ce matin même, un rapport inattendu a déchiré le voile. Le jeu et la débauche ont dévoré la plus grande partie de sa fortune. Cette nuit encore, on l'a vu sortir tout agité d'un ignoble tripot.

LE DUC

Quel service me rend Votre Majesté !

L'EMPEREUR

Il suffit. Je respecterai votre secret, et vous respecterez le mien... J'attends votre seconde confidence.

LE DUC

Vous la trouverez étrange. Un jeune homme de basse condition, si j'en juge par ses vêtements, ne cesse, depuis plusieurs mois, de suivre les pas de ma fille. Je n'ai pas tardé à m'en apercevoir, mais la prudence m'a imposé silence jusqu'à ce jour.

L'EMPEREUR

Je vous délivrerai de cet insolent. Augusta doit être indignée....

LE DUC

Elle l'a été tout d'abord... Maintenant elle ne parle plus de lui... et quand elle le rencontre... Elle rougit.

L'EMPEREUR

C'est assez ! Connaissez-vous le nom de ce jeune homme, sa demeure ?

LE DUC

Non, sire.

L'EMPEREUR

Je saurai cela , moi... À quels traits peut-on le reconnaître ?

LE DUC

Il y a dans sa physionomie un inexprimable mélange de douceur et de fierté. À sa démarche aisée, on le prendrait pour le plus distingué de vos gentilshommes caché sous un déguisement, et...

L'EMPEREUR

C'est bon ! Nous en reparlerons demain à mon lever. Vous vous y trouverez, Duc_de_Ranzan.

SCÈNE V. L'Empereur, le Duc, Wolfmuth, Un Laquais.

LE LAQUAIS, annonçant

Maître Michel_Wolfmuth !

Il sort.

WOLFMUTH

Je me rends aux ordres de Votre Majesté.

L'EMPEREUR

Qu'avez-Vous donc ? Ce bras en écharpe...

WOLFMUTH

Sire, bénéfice du métier ! J'étais occupé à peindre une coupole ; je suis tombé d'un échafaudage, et je me félicite d'en être quitte pour un bras cassé.

L'EMPEREUR

Combien je le regrette ! D'abord pour vous et puis pour moi. Cette fresque avait besoin de vos pinceaux.

WOLFMUTH, regardant la fresque

Des portraits ! Mais, c'est beau ! Je reconnais Frédéric_III, votre père ; Frédéric_II, votre aïeul... Quant au troisième, que s'est-il donc passé ?

L'EMPEREUR

C'était la figure de Barberousse, de ce chevaleresque empereur qui ne crut point s'abaisser en s'inclinant devant Guillaume_de_Tyr. La réputation dont vous jouissez m'a décidé à vous charger du soin de sa restauration. Par malheur, j'ai mal choisi mon temps.

WOLFMUTH

Permettez, sire, que j'examine de plus près... Je ne crois point me tromper. Il serait dangereux de vouloir refaire la figure. Quelques coups de pinceau peuvent suffire pour rétablir l'harmonie dans cette oeuvre magnifique... Seulement, il faut qu'ils soient donnés par une main habile.

L'EMPEREUR

En est-il une digne de suppléer la vôtre.

WOLFMUTH

Bien certainement, et la fresque y gagnerait. C'est celle d'un de mes élèves, Albert_Durer.

L'EMPEREUR

Un de vos élèves ! Vous n'y songez pas ?

WOLFMUTH

Cet élève sera bientôt le chef de notre école. Léonard-de_Vinci semble lui avoir légué le sentiment du beau qui constitue l'art ; Le Pérugin, cette grâce des mouvements, cet éclat des couleurs qui trompent le regard, en le mettant en présence de la nature même. Il n'a que vingt-quatre ans ; mais, à dix-sept, Andréa_Mantegua de Padoue, avait déjà exposé un chef-d'oeuvre.

L'EMPEREUR

Maître_Wolfmuth , je ne sais si je me trompe ; il me semble que ce nom d'Albert Durer ne m'est pas précisément inconnu.

LE DUC

Effectivement, on l'a prononcé l'an dernier à l'occasion de l'incendie qui dévora une maison voisine de ce palais. Un vieillard était sur le point d'être enveloppé par les flammes ; un jeune homme s'élança et l'arracha à une mort certaine.

WOLFMUTH

C'était Albert Durer, mon élève.

L'EMPEREUR

Il me semble qu'on l'a prononcé encore au sujet d'une aventure qui a couru toute la Bavière. On prétend qu'un jeune homme du peuple heurta involontairement un grand seigneur dans un passage étroit. Le grand seigneur tira son épée. Le jeune homme s'en saisit, la brisa, remit la pointe au grand seigneur et, armé de l'autre tronçon , s'écria : « En garde ! » On ajoute que le grand seigneur se sauva à toutes jambes et son nom est resté ignoré. Quant au jeune homme...

WOLFMUTH

Toujours mon élève, Albert Durer !

L'EMPEREUR

Votre élève n'est donc pas seulement un homme de talent, c'est aussi un homme de coeur... Je lui livre cette fresque.

WOLFMUTH

Sire, en sortant de chez moi, je lui ai donné ordre, à tout événement, de venir me rejoindre ici avec sa palette et ses pinceaux.

L'EMPEREUR

C'est bien ! Maître_Michel_Wolfmuth ; je vous remercie. Vous lui ferez connaître ce que je de mande de lui. Suivez-moi, Duc_de_Ranzan.

Sortie par la droite.

SCÈNE VI.

SCÈNE VII. Wolfmuth, Durer, entrant par la gauche et portant une boîte et une palette.

DURER

En vérité, maître, il n'a pas été facile de pénétrer jusqu'à vous. Que de cérémonies pour introduire un pauvre écolier dans le palais d'un empereur ! Si je n'avais pas été porteur de cet attirail, je serais, à coup sûr, resté à la porte.

WOLFMUTH

Je croyais que tu arriverais plus tôt. Je parie qu'avant de te mettre en chemin, tu as donné le dernier coup de pinceau à cette tête de jeune fille....

DURER

Vous avez raison... Je me suis dit que la foudre pouvait tomber à chaque instant et m'écraser, et je n'ai pas voulu risquer de laisser inachevé le portrait de la personne que j'aime le mieux en ce monde, après ma mère.

WOLFMUTH

Tu es fou, mon ami ! Cette personne est une des plus riches héritières de l'Allemagne ; son père est le favori de l'empereur. Que peux-tu espérer ?

DURER

Rien, et pourtant je ne voudrais pas guérir de ma blessure.

WOLFMUTH

Je te plains !... Mais occupons-nous d'autre chose... Dans cette fresque remarquable, tu vois une figure mutilée. L'empereur te charge de la restaurer. C'est celle de Barberousse.

DURER

J'ai vu quelque part un portrait de ce prince que l'on dit très ressemblant. Ses traits ne sont point sortis de ma mémoire, et il me semble que je pourrais les reproduire avec fidélité. Laissez-moi examiner la fresque.

Il se rapproche de la fresque et monte sur une chaise pour la considérer de plus près.

Maître, en y regardant attentivement, on distingue encore les lignes principales, les couleurs... La restauration de cette figure ne sera qu'un jeu d'enfant.

WOLFMUTH

Tu crois !... À l'ouvrage donc, Albert !

DURER

Oui, à l'ouvrage ! Et dans un moment, il ne tiendra qu'à l'empereur de contempler les traits du plus illustre de ses aïeux.

SCÈNE VIII. Le Comte, entrant par la gauche, Wolfmuth, Durer, sur la chaise.

LE COMTE

Il aperçoit Durer, reste immobile sur le seuil de la porte et chante à part.

AIR.

Quel objet a frappé ma vue ?

DURER, à part, en reconnaissant le Comte

Oui, c'est bien lui, j'en suis certain !

DURER

Il éprouve de l'embarras.

Les regards attachés sur le Comte qui traverse la scène.

Et moi, je puis, tout à mon aise, Le regarder de haut en bas.

SCÈNE IX. Wolfmuth, Durer.

WOLFMUTH, qui a observé avec étonnement ce qui s'est passé dans la scène précédente

Qu'est-ce donc que ceci, Albert ?

DURER, descendant de la chaise

Le jeune seigneur que vous venez de voir et qui s'est éloigné, honteux...

WOLFMUTH

Je l'ai reconnu. C'est le Comte_de_Steinberg.

DURER

Le Comte_de_Steinberg est un lâche. La pointe de son épée à la main, il ne se bat pas contre ceux qui n'en ont que la poignée.

WOLFMUTH

Quoi ! Ce serait là ?...

DURER

Oui, j'en suis certain.

WOLFMUTH

Un tel homme dans le palais de l'Empereur !

DURER

Heureusement que Barberousse n'est ici qu'en peinture.

WOLFMUTH

Calmons-nous. L'Empereur peut revenir. Qu'il te trouve à l'ouvrage !

DURER

Une échelle, Maître, une échelle !

WOLFMUTH, prenant une échelle dans la coulisse et la plaçant sous la fresque

En voici une. C'est sans doute à notre intention qu'elle a été apportée ici... Maintenant je te laisse.

Fausse sortie.

Un mot encore !... Tu sais que le Duc_de_Ranzan est attaché à la personne de l'empereur.

DURER

Je le sais.

WOLFMUTH

Il peut se faire qu'il entre dans ce salon. Dans ce cas, que la fermeté de ta main ne soit point trahie par ton émotion.

DURER

J'y tâcherai.

WOLFMUTH

Je vais donner quelques Ordres dans mon atelier : à tantôt !

À part.

Je rapporterai la poignée de l'épée de ce grand seigneur. Qui sait si l'occasion de la lui rendre ne se présentera pas !

Haut.

AIR.

Ami, fais-toi connaître Dans ce noble séjour : Il faut un coup de maître Pour étonner la cour.

ENSEMBLE.

Reprise de l'air.

SCÈNE X.

DURER

Il ouvre la boîte et prend sa palette et ses pinceaux.

Quelle journée ! Le Duc_de_Ranzan, le Comte_de_Steinberg et moi, moi le pauvre Albert Durer, réunis dans le palais de l'Empereur !... Ah ! Devant cette fresque, il est prudent de chasser une pareille idée.

SCÈNE XI. Le Duc, Durer.

LE DUC

Le jeune artiste est, dit-on, arrivé... Je veux avoir un tableau de lui. .

DURER

Ah !

Saluant profondément.

Monseigneur le Duc_de_Ranzan !

LE DUC

Comment !... Est-ce bien vous qu'on nomme Albert_Durer ?

DURER

Moi-même.

LE DUC

Ce n'est pas dans le palais de l'Empereur que je croyais vous rencontrer. Mais, puisqu'il en est ainsi, ne craignez-vous pas que je vous adresse les reproches que vous méritez ?

DURER

Quoi que vous puissiez dire, Monseigneur, je suis prêt à m'incliner respectueusement devant vous.

LE DUC

Depuis six mois, il ne m'est plus possible de me montrer avec ma fille dans les rues de Nuremberg que je ne vous trouve sur mon passage. Vos regards audacieux s'attachent sur mon enfant. Je me suis tû par des considérations dont je n'ai point à vous rendre compte. Mais, faut-il bien enfin que je mette un terme à votre conduite sans excuse !

DURER, quittant la palette et les pinceaux

Sans excuse ! Vous vous trompez, Monseigneur. J'avais résolu de faire un tableau où la figure de Rebecca occuperait la première place. Mon imagination était impuissante à me fournir un modèle tel que je le désirais, et je me décidai à le chercher parmi les jeunes filles de Nuremberg. J'allais, je parcourais la ville en tous sens, au hasard, mais vainement ; et je commençais à me lasser, lorsqu'un jour, à quelque pas de votre demeure, je vous rencOntrai. Votre fille était à vos côtés, et j'avais découvert mon modèle.

LE DUC

Que dites-vous là ?

DURER

Ma Rebecca fut belle dès les premiers traits que je jetai sur la toile. Mais ce n'était point assez. Chaque fois que je m'étais trouvé sur votre passage, je rentrais dans l'atelier de Maître_Wolfmuth et j'ajoutais à mon oeuvre quelques-unes de ces grâces que j'avais surprises au modèle et que nul artiste n'aurait pu deviner.

LE DUC, avec un ton d'humeur très prononcé

Il me semble que cette oeuvre devrait être terminée depuis longtemps.

DURER

Il y a deux semaines, j'ai cru qu'elle l'était, et j'en ai fait une copie, mais, hier, à la dernière heure du jour, sur les bords de la Pegnitz, je me suis dit que je n'avais point encore atteint la réalité.

LE DUC

Jeune homme, je vous défends de continuer à vous attacher aux pas de ma fille ! Je vous le défends !

DURER

Vous me le défendez ! Et s'il me plaît de retoucher de nouveau mon tableau ! Non, non, je ne vous obéirai pas tant que je serai libre de parcourir les rues de Nuremberg et les bords de la Pegnitz.

LE DUC, après un moment de silence, se calmant et se rapprochant de Durer

Durer, on dit que vous avez du talent, et divers traits que l'on raconte de vous attestent que vous avez plus encore : la noblesse du coeur. Je veux vous donner une preuve d'estime. Ce que j'ai le droit d'exiger, ce que j'ai le pouvoir de vous imposer... je vous le demande comme une grâce.

DURER

Comme un grâce ! Vous, le Duc_de_Ranzan, demander une grâce au pauvre Albert_Durer ! Ah ! Que vous êtes puissant à cette heure, Monseigneur ! Je vous ai dit que je ne vous obéirais pas tant que je serais libre de parcourir les rues de Nuremberg et les bords de la Pegnitz. Eh bien ! Je quitte l'Allemagne ; je vais mettre entre votre fille et moi l'espace de plusieurs royaumes. Vous ne me rencontrerez plus sur votre chemin.

LE DUC

Durer, je suis ému... vivement ému de votre généreuse résolution, et je vous en remercie. Des motifs impérieux m'empêchent de la combattre... et je suis même forcé de me montrer plus exigeant encore. J'avais devancé l'empereur pour vous prier de me vendre un de vos meilleurs tableaux : maintenant je veux en avoir deux : cédez-moi l'original et la copie de votre Rebecca. Je souscris d'avance au prix que vous fixerez, et songez bien qu'ils ont pour moi une grande valeur.

DURER, avec fierté

Monseigneur, dès ce soir, on portera chez vous la copie, à la condition expresse que vous l'accepterez comme un don. Quant à l'original, je l'emporte avec moi.

LE DUC, le relevant

Relevez-vous, mon ami !

DURER

Tout ce que le ciel m'a donné d'âme et d'intelligence, je l'ai mis dans ces tableaux ; me les arracher l'un et l'autre, ce serait m'arracher la vie.

LE DUC

Arrêtez... Votre imagination...

DURER

Si j'étais noble et riche, comme vous l'êtes, Monseigneur, je vous les céderais pour le seul prix qu'il vous fût possible d'en donner, et je ne m'éloignerais pas de Nuremberg.

LE DUC, à part

Pauvre jeune homme !

Haut.

Finissons cette conversation. J'accepte la copie. Je l'accepte comme un présent. Mais quand vous serez loin de l'Allemagne, quelle que soit votre position, n'oubliez pas que vous avez laissé ici un véritable ami... Pour ce qui est de l'original de votre tableau, emportez-le... Si jamais quelqu'un reconnaît ma fille dans votre Rebecca, vous répondrez à celui qui vous interrogera, que l'artiste a le droit de choisir ses modèles partout où il les trouve, et que Raphaël a peint ses vierges d'après nature.

Il sort par la droite.

SCÈNE XII.

DURER

Il parcourt un moment la scène en silence et comme absorbé dans ses réflexions, Puis, il s'écrie tout-à-coup.

Allons ! Avant de quitter Nuremberg, rendons la vie au grand Barberousse

Il reprend sa palette, ses pinceaux et monte vivement sur l'échelle.

SCÈNE XIII. Wolfmuth, Durer travaillant.

WOLFMUTH

Eh bien ! Où en sommes-nous ?

DURER

Je commence seulement, maître ; mais, je l'avais prévu, ma tâche sera facile.

WOLFMUTH

Je ne dirai pas tant mieux, car je sais combien les difficultés t'effraient peu... À quoi as-tu employé ton temps depuis que je t'ai quitté ?

DURER

J'ai vu le Duc_de_Ranzan. ..

WOLFMUTH

Cela ne m'étonne pas. Je t'avais bien dit...

DURER

Je lui ai promis la copie de mon tableau de Rebecca.

WOLFMUTH

Cela m'étonne davantage... Raconte moi ce qui s'est passé entre vous deux.

DURER

Plus tard , maître, si vous le voulez bien. Maintenant, souffrez que je sois tout entier à Barberousse.

WOLFMUTH

Tu as raison.

Il va s'asseoir de l'autre côté de la scène.

AIR.

Du temple de la renommée, Enfant tu vas franchir le seuil ; Ton Allemagne bienaimée En tressaille déjà d'orgueil. La noble Italie où rayonne L'art, en prodiges si fécond, Détachera de sa couronne Un laurier pour orner ton front.

Après un moment de réflexion.

Mais, pourquoi ces êtres marqués du sceau du génie, ne sont-ils pas exempts des faiblesses de l'humanité ?... Qui sait l'abîme où une passion insensée conduira mon Albert ?

Il se lève et s'approche de Durer.

Courage, mon ami !

DURER

Quelques moments encore, et j'aurai achevé ma besogne.

WOLFMUTH, examinant la fresque

Parfait !

On entend un bruit dans la coulisse.

On vient. Continue. Tu sais que tu es tout entier à Barberousse : ne te dérange donc pas, fût-ce pour l'Empereur lui-même.

SCÈNE XIV. L'Empereur, Le Duc, Le Comte, Wolfmuth, Durer sur l'échelle et continuant à travailler.

L'EMPEREUR, au Comte

N'insistez pas davantage, Comte_de_Steinberg. Je ne puis vous autoriser à vous éloigner de moi. Il faut que j'aie une conversation particulière avec vous.

LE COMTE, à part

Que me veut-il ?

WOLFMUTH

Sire, il ne manque plus que quelques traits à la figure de votre aïeul. Mon élève est inspiré. Un seul mouvement pour s'incliner devant Votre Majesté, pourrait tout compromettre... Je lui ai commandé de continuer quand même vous viendriez à paraître ici.

L'EMPEREUR

Vous avez bien fait, Maître_Wolfmuth ; c'est ainsi que je comprends les artistes.

Il regarde travailler Durer.

LE DUC, regardant aussi travailler Durer

Voilà qui tient du merveilleux ! En si peu de temps !

L'EMPEREUR, au Duc

Ne le troublons pas. Admirons en silence.

Durer fait un mouvement comme si l'échelle vacillait et l'Empereur continue avec effroi.

Mais, qu'ai-je vu ? L'échelle n'a-t-elle pas vacillé ?... Steinberg, retenez-là !...

LE COMTE, sans bouger de place

Moi, sire !... Maître_Wolfmuth, rendez ce service à votre élève.

L'EMPEREUR, repoussant Wolfmuth qui s'élance et allant lui-même retenir l'échelle

Ce sera moi !

WOLFMUTH, regardant l'Empereur

Les sujets d'un prince qui veille ainsi sur un pauvre artiste ne sauraient être malheureux !

DURER, sautant à bas de l'échelle

C'est fait !

Il s'incline devant l'Empereur.

Sire !...

L'EMPEREUR

Durer, vous avez justifié les éloges que Maître_Wolfmuth vous a donnés. Votre pinceau était digne de s'associer à celui qui créa ce chef-d'oeuvre. Vous serez une des gloires de l'Allemagne, et si le Comte_de_Steinberg a refusé de vous secourir dans le danger, nous voulons qu'aucun seigneur de notre empire ne se puisse croire en droit de vous dédaigner. Nous vous anoblissons. Nous vous donnons pour armoiries trois écussons d'argent, deux en chef et un en pointe sur un champ d'azur. Comte_de_Steinberg, honorez l'élève de Maître_Michel_Wolfmuth. Sachez que s'il nous est possible de faire d'un simple artiste un gentilhomme, nous ne pourrions jamais, avec toute notre puissance, faire d'un gentilhomme un artiste comme Albert_Durer.

LE DUC

Sire, la noblesse que vous venez de donner à ce jeune homme supprime la distance qui existait entre lui et moi. Votre Majesté daignera-t-elle me permettre d'unir son blason au mien, en lui accordant la main de ma fille ?

L'EMPEREUR

Je devine. Nous avons déjà parlé de lui... Albert_Durer, soyez l'époux d'Augusta.

DURER

Est-il possible ?

LE COMTE, au Duc

Monsieur le Duc_de_Ranzan a donc oublié que, ce matin même, je lui ai demandé la faveur de devenir son gendre. Me fera-t-il la grâce de m'expliquer la préférence ?...

WOLFMUTH

Pardon, Monseigneur, si je vous interromps : mais je craindrais que ce qui se passe ne finît par me faire oublier que mon élève vous doit une restitution.

Il tire de dessous ses vêtements la poignée d'une épée et la présente au Comte.

Voici la poignée de votre épée que vous avez laissée, il y a quelque temps, entre ses mains.

L'EMPEREUR, vivement

Comment ! Le Comte_de_Steinberg ?...

WOLFMUTH

Sire, Votre Majesté reconnaîtra les armoiries qui en décorent le pommeau.

L'EMPEREUR

Il prend la poignée, l'examine et dit au Comte.

Ce sont les vôtres.

LE COMTE, à part

Je suis perdu !

L'EMPEREUR

Nous défendons, par égard pour la mémoire de votre père, qu'on parle autour de nous de cette aventure, surtout en y mêlant votre nom. Mais comme nous admettons Albert_Durer à nous faire sa cour, nous pensons, Comte_de_Steinberg, qu'il vous serait pénible de vous trouver ici face à face avec lui. Nous vous engageons donc à vous rendre dans votre terre la plus rapprochée des frontières de nos états. Vous y resterez jusqu'à ce qu'il nous plaise de vous rappeler. Allez !

Le comte sort par la gauche.

SCÈNE XV ET DERNIÈRE. L'Empereur, Le Duc, Durer, Wolfmuth.

L'EMPEREUR

Et vous, Maître_Wolfmuth, nous ne saurions vous oublier. Nous vous nommons notre premier peintre et nous vous confions la direction de notre galerie de tableaux... à condition que vos oeuvres et celles de votre élève y occuperont la première place.

76 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica