Comédie en prose· Comédie en un Acte et en Prose
La Musicomanie
Personnages
- LE BARON DE STEINBAK
- ISABELLE
- EUPHROSINE
- LÉANDRE
- VACARMINI
- DOUBLE-CROCHE
- ANODIN
- SCRIBANO
- UN PETIT VALET
- VALET ÉTRANGER
SCÈNE PREMIERE. Léandre, Double-Croche.
DOUBLE-CROCHE, à part
Voilà un cavalier dont la tournure me revient assez. Nous pourrions bien nous être vus quelque part.
LÉANDRE, à part
Voilà un fripon dont la figure ne m'est pas inconnue.
DOUBLE-CROCHE
Monsieur voudrait parler, sans doute, à Monsieur_le_Baron de Steinbak ?
LÉANDRE, à part
Oui, c'est lui ; c'est mon coquin.
DOUBLE-CROCHE
Ah ! Monsieur ! Mon maître ne mérite pas de telles épithètes.
LÉANDRE
Mon libertin, mon ivrogne.
DOUBLE-CROCHE
Quoiqu'Allemand et musicien, je vous réponds qu'il est fort sobre.
LÉANDRE
Oh ! Le fripon, dont je parle, est bien le plus adroit coquin, le plus madré Liégeois....
DOUBLE-CROCHE
Monsieur_le_Baron n'est pas Liégeois, Monsieur ; vous vous êtes trompé de porte. Voyez plus haut.
LÉANDRE
Non, je ne sortirai pas sans lui avoir coupé les oreilles.
DOUBLE-CROCHE
Monsieur veut-il que j'aie l'honneur de l'annoncer ? Mais je doute fort que mon maître soit d'humeur à se laisser rien couper.
LÉANDRE
Maraud ! Tu feins de prendre le change ; mais tu ne m'échapperas pas.
DOUBLE-CROCHE
Comment, Monsieur, c'est à votre serviteur que s'adressaient toutes ces politesses ?
LÉANDRE
Que sont devenus mon cheval et ma valise ? Réponds, coquin.
DOUBLE-CROCHE
Ah ! Monsieur, c'était une rosse, en conscience. À peine ai-je pu faire avec lui mon tour de France, et je n'ai pu le vendre ensuite que dix pistoles à un fiacre.
LÉANDRE
Et tout l'argent enfermé dans ma valise ?
DOUBLE-CROCHE
Bon ! Monsieur, vous le savez : quand on voyage, l'argent va comme la paille.
LÉANDRE
Tu plaisantes encore, double fripon ?
DOUBLE-CROCHE
Doucement, Monsieur, doucement ; un fripon souvent peut devenir bon à quelque chose.
LÉANDRE
Tu ne le seras jamais qu'à pendre.
DOUBLE-CROCHE
Ah ! Monsieur, si l'on pendait tous ceux qui l'ont mérité, que d'honnêtes Messieurs, en temps de guerre, en temps de paix, que d'intendants de bonne maison, que de noirs suppôts de la chicane ! D'ailleurs, il faut bien passer quelques petites choses à la jeunesse.
LÉANDRE
Le drôle est toujours le même.
DOUBLE-CROCHE
Eh ! Monsieur, chacun n'a-t-il pas ses petits défauts. Le vôtre était d'aimer les femmes. Le mien était aimer l'argent. Eh bien ! Ce qui nous brouilla jadis peut aujourd'hui nous raccommoder. Puisque je vous vois ici, vous n'êtes pas corrigé. Nous avons une jolie fille, et si vous vouliez oublier le passé....
LÉANDRE
Je le disais bien, Maître Frontin. Vous êtes le plus adroit coquin....
DOUBLE-CROCHE
Que voulez-vous, Monsieur, on ne se fait pas soi-même ; le destin...
LÉANDRE
Mais, comment peux-tu savoir... ?
DOUBLE-CROCHE
Ce ton, cette parure, cet air de conquête... Vous êtes beau, comme ces héros de roman, qui n'avaient qu'à se montrer pour causer des insomnies aux Princesses ; mais ne vous avisez plus de vous battre pour vos Infantes.
LÉANDRE
Ni toi de t'emparer de ma succession, avant qu'on ne m'ait couché sur le carreau.
DOUBLE-CROCHE
Que voulez-vous ? Je n'aime pas le bruit. Vous vous battiez dans un endroit peu sûr. La Maréchaussée pouvait passer, et m'arrêter comme fauteur de ce duel.
LÉANDRE
Et si j'avais eu le malheur de tuer mon adversaire ?
DOUBLE-CROCHE
Vous avez trop d'esprit, Monsieur, pour ne pas savoir vous tirer d'affaire, et je vous débarrassais par ma fuite d'un témoin dangereux.
LÉANDRE
Changeons de propos. Tu dis donc que le jeune objet qui m'enflamme...
DOUBLE-CROCHE
Est ravissant, et reste ici ; qu'au pouvoir du plus singulier des pères, si vous n'êtes pas au courant de son caractère, vous échouez dans vos projets.
LÉANDRE
Oh ! Mon ami, que je t'aurai d'obligation !
DOUBLE-CROCHE
Non, coupez-moi les oreilles.
LÉANDRE
Ah ! J'oublie tout, et ma reconnaissance....
DOUBLE-CROCHE
Non, faites-moi pendre.
LÉANDRE
Ne me fais pas languir ; ce serait te venger trop cruellement.
DOUBLE-CROCHE
Voilà comme les extrêmes se touchent ; comme l'intérêt rapproche les humains !
LÉANDRE
Trêve de réflexions.
DOUBLE-CROCHE
Vous aimez les femmes, et vous implorez le secours d'un fripon. J'aime l'argent, et j'oblige un galant homme.
LÉANDRE
Je te promets, mon cher Frontin, de ne pas l'épargner.
DOUBLE-CROCHE
Oh ! Plus de Frontin. J'ai changé de nom tout autant de fois que d'état, et depuis que je vous ai quitté, je me suis fait successivement opérateur, clerc d'Huissier, tambour, espion, piqueur, hermite, comédien, postillon, colporteur, praticien, solliciteur, facteur, juré-crieur ; enfin, laquais. Je sers ici à la chambre et à l'orchestre, et je me nomme Double-Croche, à vous servir.
LÉANDRE
Le Baron est donc Musicien ?
DOUBLE-CROCHE
Il aime la Musique, autant et plus que vous n'aimez les femmes. Il m'a nommé Double-Croche, comme vous m'appeliez Brin-d'Amour. Mais quels amis, quelles recommandations avez-vous auprès de lui ? car on n'entre pas ici de plein saut, sans un passeport.
LÉANDRE
Que veux-tu dire ?
DOUBLE-CROCHE
Que pour plaire au Baron, au père de ma maitresse, il faut être au moins violon, flûte, organiste, basson, contrebasse, hautbois, timbalier, clarinette, chanteur, claveciniste, cor-de-chasse, timpanon, vielle, fifre ou tambour, et que sans la Clef de G Ré, Sol, celle de C Sol, Ut, ou d'F. Ut, Fa, aucune porte ici ne s'ouvre.
LÉANDRE
Pas même celle d'Isabelle ?
DOUBLE-CROCHE
Ah ! C'est autre chose. Il est question de savoir sur quel pied vous la voulez voir.
LÉANDRE
Comment, maraud !
DOUBLE-CROCHE
Oh ! C'est que dans le siècle où nous sommes.... Tout est dit, vos vues sont légitimes, j'en suis vraiment touché ; d'ailleurs, vingt-cinq mille livres de rentes sont une assez douce compensation des petits désagréments du ménage. Ergò, nous épousons.
LÉANDRE
Oui, Monsieur Double-Croche, si vous voulez m'aider de vos lumières.
DOUBLE-CROCHE
Chantez-vous ?
LÉANDRE
Jamais.
DOUBLE-CROCHE
Tant pis. Vous donnez du cor de chasse ?
LÉANDRE
Tu connais la faiblesse de ma poitrine.
DOUBLE-CROCHE
En ce cas-là vous faites bien de vous marier. Vous savez au moins un peu de violon ?
LÉANDRE
Point du tout.
DOUBLE-CROCHE
Quel homme êtes-vous donc ! Vous ne savez pas une note de musique ?
LÉANDRE
Si fait : ce que l'éducation peut m'en avoir laissé.
DOUBLE-CROCHE
Et vous n'avez pas cultivé ?
LÉANDRE
Non, absolument.
DOUBLE-CROCHE
Tant pis, Monsieur ; encore une fois, tant pis. Vous ne pouvez pas absolument sans cela vous présenter ici.
LÉANDRE
Comment donc faire ?
DOUBLE-CROCHE
Monsieur, Monsieur, l'affaire devient bien délicate ; j'y rêverai.
LÉANDRE
Mais je meurs d'impatience et d'amour.
DOUBLE-CROCHE
Vous connaissez donc notre Isabelle ?
LÉANDRE
Sans doute.
DOUBLE-CROCHE
Vous vous êtes déjà vus ? Les yeux ont parlé....
LÉANDRE
Avec la plus vive éloquence.
DOUBLE-CROCHE
Allons, allons, vous n'êtes pas si malade ; et ceux de la Belle ?
LÉANDRE
M'ont paru comprendre ce langage.
DOUBLE-CROCHE
Sans s'armer de colère ?
LÉANDRE
Au contraire j'imagine....
DOUBLE-CROCHE
Oh ! Vous en reviendrez : mon ancien maître, vous en reviendrez ; et votre connaissance s'est faite....
LÉANDRE
Au Couvent, avant qu'elle ne revînt chez son père.
DOUBLE-CROCHE
Justement, les voilà ces pestes de grilles ; rien ne rend amoureux et passionné comme cela. Je ne perdrai pas un instant, une occasion. Votre adresse ? Et laissez-moi faire.
LÉANDRE
J'avais une lettre à remettre au Baron, de la part de quelqu'un de la première distinction.
DOUBLE-CROCHE
Est-elle en musique ?
LÉANDRE
Non.
DOUBLE-CROCHE
Elle ne prendroit pas. Votre Hôtel ? et partez.
LÉANDRE
Voilà une lettre qui m'est adressée...
DOUBLE-CROCHE
Bon ! L'enveloppe. Lisez le Journal de Musique, ornez-vous la tête de dissertations sur la période ; devenez Lulliste, Ramiste, ou Vacarministe : je me charge du reste.
LÉANDRE
Tiens, voilà pour te faire oublier le petit moment d'humeur...
DOUBLE-CROCHE
Ah ! Comme nous nous connaissons ! C'est fort bien fait au reste un musicien est une terre aride qui ne produit qu'à force d'être arrosée.
Léandre sort.
SCÈNE II.
DOUBLE-CROCHE, seul
Bon ! Me voilà la tête en repos sur le cheval et la valise. Au fond, j'avais cette petite espièglerie sur le coeur. Mais Léandre vient de m'absoudre, et je vais travailler à son bonheur, avec autant de reconnaissance que d'inclination.
SCÈNE III. Le Baron, Double-Croche, Un Laquais.
LE BARON, au Laquais
À la porte, pendard, à la porte, et sur l'heure.
LE LAQUAIS
Mais, Monsieur...
LE BARON
Tu raisonnes, je crois.
LE LAQUAIS
Ayez pitié d'un malheureux.
LE BARON
Tais-toi, coquin, tais-toi ; sors sans répliquer.
LE LAQUAIS
Je vous jure, Monsieur, que cela ne m'arrivera plus.
LE BARON
Non, parbleu, je l'espère. À la porte, sans rémission.
DOUBLE-CROCHE
Que vous a donc fait ce pauvre garçon ?
LE BARON
Ce qu'il m'a fait... Ah ! Ce qu'il m'a fait ? À bas ma livrée, sur le champ.
DOUBLE-CROCHE
Monsieur, daignez m'entendre.
LE BARON
Non, malheureux, non ; rends-moi mon habit, tu le déshonores.
LE LAQUAIS
Jamais un maître ne m'a traité...
DOUBLE-CROCHE
Vous le chassez, en effet, durement. Quel peut être son crime ?
LE BARON
Il est impardonnable ; le maraud !
DOUBLE-CROCHE
Eh bien !
LE BARON
Le coquin ! J'étouffe de colère.
DOUBLE-CROCHE
Qu'est-ce, enfin ?
LE BARON
Le traître a joué faux dans une de mes sonates. Allons, mon habit ; voilà tes gages.
DOUBLE-CROCHE
Faites-lui grâce pour cette fois.
LE BARON
Prends garde à toi. Je le chasserai, ne fût-ce que pour l'exemple.
Lui prenant son habit.
Donne. Je te laisse la veste par pitié. Sors de ma présence.
Le Laquais sort.
SCÈNE IV. Le Baron, Double-Croche, Un Laquais, entrant.
LE BARON
Un coquin ! Un bourreau qui ne sait pas mettre un violon d'accord !... Et toi, que sais-tu faire ? Es-tu Lulliste, Ramiste, ou Vacarministe ?
LE LAQUAIS
Monsieur, je suis Baigneur-Étuviste.
LE BARON
Quoi ! Hein. Qu'est-ce qu'Étuviste ?
LE LAQUAIS
Sans vanité, Monsieur, je n'ai pas mon pareil pour le coup de peigne ; et quant à ce qui regarde le rasoir, j'ai la main d'une légèreté...
LE BARON
Prends garde que je ne te fasse sentir le poids de la mienne. Ce n'est pas là ce que je te demande. Est-ce-là tout ce que tu sais faire ?
LE LAQUAIS
Pardonnez-moi, Monsieur ; je vaux un coureur pour les commissions délicates. Je vous déterre une jolie Grisette, logeât-elle au Faubourg Saint-Marceau, au quatrième étage de l'escalier le plus obscur.
LE BARON
Comment, faquin ! Et la musique ?
LE LAQUAIS
Oh ! C'est mon fort. Je sais faire chanter l'Anglais le plus boutonné, le Hollandois le plus avare, quand l'un ou l'autre est amoureux d'une femme que je protège.
LE BARON
Et toi, double pendard, de quel instrument joues-tu ?
LE LAQUAIS
Quand j'arrivai de mon pays, je jouais de la poche avec les femmes tout comme un autre ; mais à présent, je jouerais au fin avec le diable.
LE BARON
Le maraud me plaisante, je crois.
LE LAQUAIS
Mais on m'a dit que Monsieur avait besoin d'un premier Laquais.
LE BARON
C'est un premier violon qu'il me faut en même temps, Bélître. Tu oses te présenter ici, et tu ne sais pas une note de musique ? Qu'on me chasse encore ce drôle-là.
LE LAQUAIS
Jamais on ne me chasse, Monsieur_le_Baron ; je n'ai pas et n'aurai jamais l'honneur d'être à vous. Je sais comme je suis entré, je sors de même ; si je suis trop ignare pour vous, vous êtes trop bon musicien pour moi. Je craindrais que vous ne me payassiez mes gages avec du son.
Son : bruit mais aussi Résidu de la mouture des grains, qui est principalement composé des débris de leur écorce.
LE BARON
Attends, maraud, attends-moi.
LE LAQUAIS
Ne vous dérangez pas, Monsieur_le_Baron ; je suis dehors.
SCÈNE V. Le Baron, Double-Croche.
LE BARON
Voila un effronté coquin.
DOUBLE-CROCHE
Sans le respect que je dois à Monsieur_le_Baron, et s'il était décent de se gourmer devant un maître, je l'aurais étrillé d'importance ; mais si jamais je le rencontre....
Se gourmer : v. réfl. Affecter un air roide et composé. [L]
LE BARON
Un insolent, qui ne sait pas une note de musique ! Je ne trouve aujourd'hui que des oreilles barbares, des instruments discords. Allons, ma canne, mon chapeau, que j'aille à cette répétition. Ma fille est-elle prête ? Va voir. Non, reste. Vois si cette harpe est d'accord.
Il appelle.
Isabelle ! Euphrosine ! Isabelle !
SCÈNE VI. Les Mêmes, Euphrosine, Isabelle.
ISABELLE
Nous voici, mon père.
LE BARON
Allons donc, Mademoiselle ; on a bien de la peine à vous arracher à votre toilette. Si vous restiez tous les jours autant de temps à votre clavecin...
ISABELLE
Mon père, souffrez que je vous embrasse.
LE BARON
Il est bien question de cela. Et cette Sonate d'Honavre, cette Ariette de la Colonie ?
ISABELLE
Ces deux pièces là sont bien difficiles.
LE BARON
C'est que cela ne s'apprend pas au miroir, Mademoiselle ; cela ne s'apprend pas au miroir.
EUPHROSINE
Ne grondez pas, Monsieur_le_Baron ; Mademoiselle y prend tous les jours une leçon de goût, et je lui chante à chaque boucle un air d'Armide, ou de la Bonne Fille.
Armide, opéra de Lully et Quinault (1686)
LE BARON
De la Bonne Fille ! Ah ! Quelle coiffure ! On n'a pas l'air d'une bonne fille, d'une fille honnête avec cette coiffure.
EUPHROSINE
N'en dites rien, Monsieur ; c'est une coiffure à l'Iphigénie.****
LE BARON
Peste ! Cela devient différent. Les Marchandes de modes commencent donc à avoir du goût, à se sentir de la révolution ? Mais cette chaussure ! Quelle indécence ! A-t-on jamais vu de soulier plus décolleté ?
EUPHROSINE
Monsieur, c'est une chaussure à l'Olimpiade ; il n'y a rien à dire, et Mademoiselle est en règle.
LE BARON
À la bonne heure. Vous en savez plus que moi.
EUPHROSINE
D'ailleurs, elle est chaussée par ce petit cordonnier, qui joue si joliment les Colins en société.
LE BARON
Mais ce fichu ! Quel écart ! Quelle extravagance !
EUPHROSINE
Monsieur, c'est une collerette au désespoir d'Armide.
LE BARON
À la bonne heure ; mais Armide n'a pas besoin de...
EUPHROSINE
Pardonnez-moi, Monsieur ; c'est l'abandon de la douleur.
LE BARON
Et chez une fille honnête, c'est celui de la pudeur ?
EUPHROSINE
Voulez-vous que Mademoiselle ait un air engoncé ?
LE BARON
Je veux qu'il y ait de l'harmonie dans sa parure ; et la décence, est la base fondamentale...
SCÈNE VII. Les Mêmes, Double-Croche.
DOUBLE-CROCHE
Monsieur, vos chevaux sont mis.
LE BARON
Le cocher a-t-il pris sa clarinette ?
DOUBLE-CROCHE
Oui, Monsieur ; la contrebasse est sur l'impériale, et vos deux laquais ont leur violon.
LE BARON
Eh bien ! Mesdemoiselles, venez-vous ?
ISABELLE
Mon père...
LE BARON
Eh bien ! Mon père ?
ISABELLE
Il n'y a que des hommes à ce Concert.
LE BARON
Eh ! Que veux-tu donc qu'il y ait à ce Concert ? Des hiboux, des chats ?
DOUBLE-CROCHE
Oh ! Ne craignez rien, Mademoiselle.
LE BARON
Est-ce que tu n'es pas sûre de ta voix aujourd'hui ?
ISABELLE
Précisément, mon père.
EUPHROSINE
Oui... Oui, Monsieur ; nous avons passé une partie de la nuit à étudier ce Concerto.
LE BARON
Restez donc. Mais qu'à mon retour je vous trouve à voire clavecin ou à votre harpe.
ISABELLE
Oui, mon père.
LE BARON
Morbleu ! Je n'entendrai pas le premier coup d'archet. Double-Croche ?
DOUBLE-CROCHE
Monsieur.
LE BARON
Vous descendrez ici le forte piano ; vous renverrez ces guittares. Adieu, mes enfants.
Il sort.
SCÈNE VIII. Isabelle, Euphrosine, Double-Croche.
ISABELLE
Ah ! Ma chère Euphrosine, que j'avais de peine à cacher mon trouble à mon père !
EUPHROSINE
Êtes-vous bien sûr que ce soit lui ?
ISABELLE
Mon coeur ne me l'a que trop assuré.
EUPHROSINE
Croyez-vous qu'il ait vu Monsieur_le_Baron ?
ISABELLE, à part
Je tremble de m'en informer. Ce garçon nous examine d'un oeil bien curieux.
DOUBLE-CROCHE
Pourvu que l'on soit discret.
EUPHROSINE
Je suis sûre de lui.
ISABELLE
Tout m'inquiète, tout m'alarme. Sortons.
DOUBLE-CROCHE
Il n'est plus temps, Mademoiselle ; il ne fallait pas, le laisser entrer.
ISABELLE
Qui cela ? Comment ! Ah ! Monsieur Double-Croche, n'allez pas dire à mon père...
DOUBLE-CROCHE
Quoi ! Que Monsieur Léandre vous aime, que de tous les instruments vous êtes le seul dont il voudrait pouvoir toucher ?
ISABELLE
Oh ! Ma chère Euphrosine, je suis perdue !
DOUBLE-CROCHE
Allons ! Vous faites l'enfant, aimable Isabelle. Est-ce qu'on ne sait pas son monde ? Est-ce qu'on étourdit les pères de ces fadaises-là ?
EUPHROSINE
Mais on en peut parler à la jeune personne pour la tranquilliser.
DOUBLE-CROCHE
Le beau moyen, vraiment, de rendre le calme au coeur d'une Demoiselle, que de lui parler de ce qu'elle aime.
ISABELLE
De ce qu'elle aime ! En vérité, Monsieur Double-Croche, voilà des soupçons...
DOUBLE-CROCHE
Tenez, Mademoiselle, vous réussirez mieux à cacher votre trouble à Monsieur votre père, qu'à moi.
EUPHROSINE
En vérité, Double-Croche, je te croyais plus délicat avec le beau sexe.
DOUBLE-CROCHE
Vous en jugiez par vous-même, mon coeur ; mais je suis offensé de la réserve de Mademoiselle.
EUPHROSINE
Tu vas voir qu'on t'apprendra des choses qu'on n'avouerait pas même à celui qui les inspire.
DOUBLE-CROCHE
Pourquoi Léandre n'oserait-il pas dire en face à Mademoiselle qu'il est épris de ses charmes, qu'il n'est rien qu'il ne mette en usage pour obtenir sa main ?
ISABELLE
Mon père n'y consentira jamais.
EUPHROSINE
Pourquoi, Mademoiselle ?
ISABELLE
Il n'est pas musicien.
DOUBLE-CROCHE
Il le deviendra, Mademoiselle, il le deviendra ; il ne serait pas le premier homme que l'amour aurait fait chanter, danser, extravaguer.
ISABELLE
Vous parlez de l'amour heureux ?
DOUBLE-CROCHE
Seriez-vous fille à le désespérer ?
ISABELLE
Mais, encore une fois, mon père peut seul disposer de ma main.
DOUBLE-CROCHE
Comme il a disposé de votre coeur.
EUPHROSINE
Allons, trêve de plaisanterie. Dis-nous si Léandre a vu le Baron, ce que nous devons craindre, espérer ?
DOUBLE-CROCHE
Espérez, Soubrette incomparable, espérez, puisque Double-Croche s'en mêle.
EUPHROSINE
Encore dis-nous...
ISABELLE
L'a-t il vu ?
DOUBLE-CROCHE
Soyez tranquille, il n'a vu que moi. La pureté de ses sentiments, l'ardeur de sa flamme, la noblesse de ses procédés, ont trouvé le chemin de mon coeur, et je lui accorde votre main.
ISABELLE
Vous décidez bien légèrement ?
EUPHROSINE
Non, je le connais, Mademoiselle ; c'est, bien le plus intriguant vaurien... Le fourbe le plus adroit...
DOUBLE-CROCHE
La friponne en sait des nouvelles. Reposez-vous sur moi.
EUPHROSINE
Si tu réussis, je te promets de couronner...
DOUBLE-CROCHE
Ou ma flamme ou mon front.
EUPHROSINE
Insolent !
DOUBLE-CROCHE
Déjà le Baron de retour ! J'entends sa voiture. Rentrez dans votre appartement, Mademoiselle. Toi, prends cette adresse, écris un billet à Léandre ; marque lui que dans une heure je suis chez lui, et que je l'amène en triomphe aux pieds de sa Princesse.
SCÈNE IX. Le Baron, Double-Croche.
LE BARON
Au diable les ostrogots avec leur musique ; point de chant, point d'harmonie, point de style ; des traits pillés partout, du bruit, un vacarme enragé, pas une période arrondie, et des accompagnements qui font pitié.
Ostrogot : Habitant de la Gothie orientale. Les Ostrogots ont occupé l'Italie. Fig. et familièrement. Homme, femme qui ignore les usages, les bienséances, la politesse, la correction (avec une minuscule). [L]
DOUBLE-CROCHE
C'est donc là ce concert si brillant ?
LE BARON
Ah ! Mon ami, tout est perdu ; le goût expire, et sans une révolution marquée nous n'avons plus de musique ; des phrases accrochées, un style obscur... Mais on siffle : vois qui ce peut être. Est-ce que ce portier n'est pas musicien ? Son malheureux sifflet vient d'achever de m'écorcher les oreilles ; qu'il le renvoie à l'Opéra.
DOUBLE-CROCHE
Mais, Monsieur, c'est l'usage.
LE BARON
L'usage est pour les sots. Dis-lui que je veux qu'il ait dans sa loge un corps-de-chasse, et s'il n'en sait pas donner, un orgue de Barbarie pour annoncer mes visites.
DOUBLE-CROCHE
J'y vais, Monsieur.
SCÈNE X.
LE BARON, seul
Ombres des Rameau, des Lully, des Campra, que vous êtes heureuses de ne pas être témoins de cette décadence !
SCÈNE XI. Le Baron, Anodin, Double-Croche.
DOUBLE-CROCHE
Monsieur, c'est, c'est Monsieur Anodin, votre très digne Apothicaire.
LE BARON
M'apporte-t-il un remède pour me rendre l'oreille un peu moins sensible aux sons aigus de la musique moderne ?
DOUBLE-CROCHE
Non, Monsieur, c'est un petit bout de mémoire.
LE BARON
Qu'il donne et qu'il repasse.
DOUBLE-CROCHE
Permettez, Monsieur, ce mémoire est...
LE BARON
Ce Mémoire est....
DOUBLE-CROCHE
Pour qu'il soit enfin lu, Monsieur Anodin....
LE BARON
Achève.
DOUBLE-CROCHE
L'a fait mettre en musique.
LE BARON
Ah ! Qu'il approche. L'idée est neuve ; elle est piquante.
DOUBLE-CROCHE, au Baron
Vous avez glissé dessus.
ANODIN
Parbleu !
DOUBLE-CROCHE
Tout est dit.
ANODIN
Souffrez, Monsieur, que j'aie l'honneur de vous faire ma petite révérence.
LE BARON
Pas si bas donc, Monsieur Anodin, pas si bas ; vous croyez toujours avoir affaire à... Morbleu, moins de courbette et plus de musique.
ANODIN
Il y a longtemps que je désirais avoir l'honneur de vous montrer, de vous faire entendre, dis-je, mon petit mémoire.
LE BARON
Voyons, voyons.
ANODIN
Lisez, Monsieur.
Il chante.
AIR : Lison dormait.
Petit lait pour Mademoiselle ; Ton clystère pour son papa ; Sirop d'orgeat pour Isabelle ; Sirop d'opium pour son papa ; Un demi lock**** pour Euphrosine , Pour Isabelle un lock entier, Pour purifier, Pour fortifier Son petit coeur et sa poitrine. Rhubarbe et casse pour les gens : Total quatre-vingt-quinze francs.LE BARON
Bravo. Monsieur Anodin, pas mal, d'honneur, pas mal. Ce chant-là frise un peu le Pont-Neuf ; mais il est gai, du moins, il est facile.
ANODIN
Et le petit montant.
LE BARON
J'en suis enchanté, tara là, là, là, là, là, là.
ANODIN
Le total.
LE BARON
C'est tout-à-fait chantant, là, là, là, etc.
ANODIN
Le petit montant, Monsieur_le_Baron.
LE BARON
À merveilles. Il va bien sur l'air.
DOUBLE-CROCHE
Oui, mais il faut l'accompagnement de la poche.
LE BARON
Tenez, voilà quatre louis. Parbleu, je ne serais pas fâché d'avoir composé ce petit morceau ; c'est une assez jolie boutade, tà, là, là, là.
DOUBLE-CROCHE
Vous êtes donc musicien ?
ANODIN
Eh ! Qui ne l'est pas aujourd'hui, Monsieur ? Mon garçon de fourneau joue tous les Dimanches du violon à la guinguette. D'ailleurs, ne suis-je pas, moi, au centre de la mélodie.
LE BARON
Comment cela ?
ANODIN
N'ai-je pas dans ma boutique l'harmonie des pilons, mortier de fonte, mortier de marbre, mortier de verre, pilon de verre, pilon de fonte, pilon de marbre ; tout cela fait un carillon....
LE BARON
Vous avez raison, et c'est-là l'origine de l'harmonie imitative.
ANODIN
J'ai bien l'honneur d'être votre petit serviteur.
À Double-Croche.
La musique a fait son effet.
DOUBLE-CROCHE
Je vous l'avais bien dit.
SCÈNE XII. Le Baron, Double-Croche.
LE BARON
Tara là, là, tara là, là.
DOUBLE-CROCHE
Monsieur_le_Baron, je suis bien fâché.
LE BARON
Tara là, là.
DOUBLE-CROCHE
J'ai un véritable chagrin...
LE BARON
Prends ton violon ; accompagne-moi ; cela te dissipera.
DOUBLE-CROCHE
Je suis désolé d'être forcé de vous quitter.
LE BARON
Plaît-il ? Comment, mon ami, tu veux me quitter quand j'ai le plus besoin de toi, quand j'ai dix sonates, trois concerto à monter ?
DOUBLE-CROCHE
Monsieur, ma perte est bien peu de chose.
LE BARON
Comment donc ! Comment donc ! Si - fait ; tu as l'oreille juste, le goût sûr, un organe brillant, et tu lis la musique aussi bien que moi.
DOUBLE-CROCHE
Précisément, Monsieur, ce sont tous ces petits avantages qui m'ont fait faire la connAissance d'un jeune Seigneur qui me fait ma fortune.
LE BARON
Il est donc grand musicien.
DOUBLE-CROCHE
Presqu'autant que votre Seigneurie.
LE BARON
Et je ne le connais pas !
DOUBLE-CROCHE
Il arrive d'Italie.
LE BARON
Arriverait-il des Antipodes, je dois au moins en avoir entendu parler s'il est aussi savant....
DOUBLE-CROCHE
Monsieur, la modestie...
LE BARON
Bon ! Tu plaisantes ? La modestie d'un musicien.
DOUBLE-CROCHE
Je vais enfin avoir l'honneur...
LE BARON
Tu me feras plaisir.
DOUBLE-CROCHE
Et les choses se concilieront peut-être de manière... que je pourrai partager mes services ; il a des vues.... que lui seul peut vous confier....
LE BARON
Va donc le rejoindre. Engage-le à te laisser au moins à moi pour mes jours de concerts. Enfin c'est moi qui t'ai formé le goût.
DOUBLE-CROCHE
Monsieur, je sais tous les égards, toute la reconnaissance que je vous dois, et je vais travailler à vous le prouver ; voulez-vous que je fasse entrer ce Secrétaire que l'on vous a proposé ; il attend vos ordres.
LE BARON
Voyons-le.
DOUBLE-CROCHE
Entrez Monsieur Scribano. Monsieur_le_Baron, j'aurai l'honneur de venir prendre vos ordre, avant qu'il soit une heure.
SCÈNE XIII. Monsieur Scribano, Le Baron.
LE BARON
Allons, avancez : on m'a parlé de vous comme d'un sujet.
SCRIBANO
Monsieur, je ferai tous mes efforts pour justifier l'opinion qu'on a bien voulu vous donner de moi.
LE BARON
Copiez-vous correctement.
SCRIBANO
Vous serez content, Monsieur.
LE BARON
Vous-écrivez sous la dictée.
SCRIBANO
Avec la plus grande célérité.
LE BARON
Prenez une plume, asseyez-vous à ce bureau : il y a du papier tout réglé ; êtes-vous prêt ?
SCRIBANO
Oui, Monsieur_le_Baron.
LE BARON
Sol, ré, ré, ré, ré, mi....
SCRIBANO
Plaît-il, Monsieur ?
LE BARON
Sol, ut, ré, ut, ré, mi, fa, mi....
SCRIBANO
Comment, Monsieur ?
LE BARON
Sol, ut, ré, ut, ré, mi. Hé bien ?
SCRIBANO
J'y suis, Monsieur.
LE BARON
Fa, sol, la, mi, sol, fa, mi, ré, ut... Avez-vous mis ?
LE BARON
Quoi ! Monsieur ?
LE BARON
Parbleu, ce que viens de dicter.
LE BARON
Vous ne m'avez rien dit.
LE BARON
Est-ce que vous êtes sourd ?
SCRIBANO
En honneur, Monsieur, vous n'avez pas prononcé un mot.
LE BARON
Voilà dix fois que je répète les mêmes notes.
SCRIBANO
Vous ne parlez donc pas d'écriture ?
LE BARON
... ! Non, butor, il est question de musique.
SCRIBANO
Mais, Monsieur_le_Baron, je ne sais pas....
LE BARON
Copier de la musique ! Eh bien ! Faquin, qu'êtes-vous donc venu faire ici ?
SCRIBANO
Écrire, Monsieur.
LE BARON
Écrire, écrire, Monsieur l'ignorant, en termes de l'art, c'est noter.
SCRIBANO
Je ne me croyais pas fait, Monsieur, pour copier de la musique.
LE BARON
Tu ne te croyais pas fait, maraud, tu ne te croyais pas fait : viens-ça, coquin, vois ce buste.
SCRIBANO
Mais, Monsieur, je n'ai pas l'honneur de connaître Monsieur votre buste.
LE BARON
Ah ! Tu n'es pas fait pour copier de la musique, et le plus beau génie de l'Europe, le plus mâle, le plus éloquent a dédaigné les bienfaits des demi-Dieux de la terre pour se livrer à ce travail ; à genoux, pendard, à genoux ; apprends de ce Philosophe qu'il n'y a de vil que l'intrigue ou la paresse, et que le travail honore également tous les hommes.
SCRIBANO
Mais, Monsieur, chacun a son talent.
LE BARON
Ne déprimes donc pas ceux que tu n'as pas, et que tu n'auras jamais. Sors.
SCÈNE XIV.
LE BARON, seul
Ce maraud-là, je crois, m'a mis en colère. Il m'a fait sortir de la tête le plus beau trait de musique que j'aie composé de ma vie.
SCÈNE XV. Le Baron, Vacarmini.
VACARMINI
Serviteur à Monsieur_le_Baron de Steinbak.
LE BARON
Bonjour, Monsieur.
VACARMINI
Il paraît que je n'ai pas l'honneur d'être connu de Monsieur_le_Baron.
LE BARON
Je ne crois pas, Monsieur.
VACARMINI
Nous ne tarderons pas, je l'espère, à faire connaissance.
LE BARON
C'est une question.
VACARMINI
Que je résous en deux mots. Je me nomme Vacarmini.
LE BARON
Quoi ! Vous êtes ce fameux musicien qui avez tant fait de bruit en Italie ?
VACARMINI
Ajoutez en Allemagne, Monsieur_le_Baron.
LE BARON
Ah ! Monsieur Vacarmini, souffrez que je vous embrasse.
VACARMINI
De tout mon coeur, Monsieur_le_Baron ; un amateur de votre mérite !
LE BARON
Qu'appelez-vous, Monsieur Vacarmini ? Je me fais gloire d'opérer, d'être artiste.
VACARMINI
Je vous en estime davantage.
LE BARON
Ah ! Monsieur Vacarmini, que vous arrivez à propos pour déboucher nos oreilles, pour réveiller le génie de la musique, pour opérer dans le goût cette heureuse révolution que votre nom seul annonce !
VACARMINI
J'en accepte l'augure, et je compte réussir.
LE BARON
Que cette noble assurance sied bien aux [t]alents !
VACARMINI
Vous me flattez.
LE BARON
Non ; vos ouvrages ont fait trop de bruit.
VACARMINI
L'Allemagne et l'Italie retentissent encore de mes succès, mais dix ans d'expérience ne me rassurent que faiblement contre la légèreté d'un peuple qui n'a plus que des goûts. Je ne sais peindre que les passions.
LE BARON
Mais vous les peignez avec une vigueur... une énergie...
VACARMINI
C'est ce que je crains. Vos Françaises ont la poitrine si délicate, et mes chefs-d'oeuvres vont leur faire cracher le sang.
LE BARON
On les doublera, Seigneur Vacarmini, on les doublera. Qu'est-ce qu'une poitrine de plus ou de moins, en comparaison des plaisirs de toute une Nation.
VACARMINI
J'apporte ici des projets qui vont droit à l'immortalité, si je réussis à les exécuter.
LE BARON
Peut-on vous demander....
VACARMINI
Je compte mettre en Opéra toutes les Batailles d'Alexandre, l'Histoire de France en Opéra-Comique, et l'Encyclopédie en Vaudevilles.
LE BARON
Bravo ! Seigneur Vacarmini, bravo !
VACARMINI
Mais je voudrais que ma réputation précédât mes ouvrages ; être un peu plus connu.
LE BARON
Rien n'est plus simple : faites-vous peindre, graver, modeler : que l'on vous trouve partout et fous toutes les formes, dans les ateliers de nos artistes, dans les cabinets des amateurs...
VACARMINI
Vous avez raison. Seriez-vous curieux de voir un petit échantillon de mes talents ?
LE BARON
Vous me comblez de joie.
SCÈNE XVI. Les Précédents, Léandre, Double-Croche, Un Violon.
LÉANDRE
À chaque double raie, le Violon joue un refrain d'air connu.
Monsieur, je suis, avec la plus parfaite admiration. = L'étude particulière que j'ai faite de = et la réputation que vous avez d'être le plus grand =, m'ont forcé devenir rendre hommage à =.
LE BARON
On ne saurait se tromper, Monsieur, à votre passion pour un art qui fait mes délices.
LÉANDRE
Oh ! Monsieur, vous êtes =
Ici on commence L'AIR : Il est toujours le même, que l'on continue à chaque double raie, et qu'on finit avec le couplet.
Point de plaisir au monde sans =. Je ne fais pas plus de cas d'un homme qui ne fait pas = et d'une femme qui n'aime pas =, que d'un Compositeur qui est =.
LE BARON
Il paraît, Monsieur, que vous faites un cas particulier de l'Harmonie imitative. Mais parlons un instant sans figure et sans accompagnement. Retirez-vous, mes amis.
Harmonie imitative : Arrangement de mots par le son desquels on cherche à imiter un bruit naturel. [L]
DOUBLE-CROCHE
Vous voyez, Monsieur_le_Baron, le Seigneur Léandre, et vous ne sauriez douter, à sa manière de s'énoncer, que ce ne soit le plus grand harmoniste, symphoniste, périodiste ; enfin, le plus grand Docteur en iste que vous ayez jamais vu.
LE BARON
Je suis enchanté, parbleu, que tu m'aies procuré sa connaissance.
LÉANDRE
J'ai mieux aimé, illustre Baron, la devoir aux talents, au Dieu de l'harmonie, qu'à l'amitié même : car je suis neveu d'un de vos plus anciens amis, du Baron d'Étourville.
LE BARON
D'Étourville ? Oui, nous étions fort liés ; brave, homme, excellent citoyen, bon ami ; mais, entre nous, pauvre musicien ; plus de tête, point de goût, point d'oreille. J'ai cessé de le voir ; mais je suis enchanté de retrouver dans son neveu tout ce qui manquait à l'oncle.
LÉANDRE
Je suis ravi de l'accueil...
LE BARON
Le talent ne peut qu'en obtenir un pareil. Souffrez que je vous présente un des plus fameux virtuoses ; mais vous devez le connaître, vous avez voyagé.
DOUBLE-CROCHE
Eh ! Oui.
À Léandre.
Ferme et de l'effronterie.
Au Baron.
C'est de Monsieur que vous me parliez encore avant de sortir ; rappelez-vous votre voyage d'Italie : le Signor, le Signor....
VACARMINI
Précisément ; je suis il Signor Vacarmini, à vous servir.
LÉANDRE
Que je suis ravi de vous rencontrer ! Vous souvient-il de l'Orlando Furioso ?
VACARMINI
Vous plaisantez : vous êtes trop jeune pour l'avoir vu.
DOUBLE-CROCHE, à Léandre
Lâchez la piastre à l'incrédule.
Piastre : Monnaie d'argent qui se fabrique en différents pays. [L]
LÉANDRE
Pardonnez-moi, c'était à la...
Lui glissant de l'argent dans la main.
À la reprise.
VACARMINI
Ah ! Vous avez raison.
À part.
A-t-on jamais tort avec d'aussi bonnes raisons ?
LÉANDRE
Eh bien ! Quelle musique ! Quelle harmonie ! Et vous vous souvenez des concerts que je donnais ?
VACARMINI
Les plus beaux de l'Europe, en vérité.
LÉANDRE
Quel choix de symphonies ! Quel choix de concertants !
Au Baron.
Eh bien ! Monsieur, j'apporte en France le projet le plus vaste, le plus sublime, et qui doit nous assurer le pas sur toutes les autres Nations de la terre.
LE BARON
Si j'avais quelques droits à votre confiance....
LÉANDRE
Eh ! Peut-on rien imaginer en musique sans être enchanté de consulter l'illustre Vacarmini et l'illustrissime Baron de Steinbak.
LE BARON
Vous me flattez.
DOUBLE-CROCHE
Non, Monsieur, il le dit comme il le pense.
LÉANDRE
Il s'agit d'un école de musique universelle où l'on enverrait tous les enfants dès le berceau, où ils ne seraient allaités, servis que par des musiciens, on ne prononcerait pas un seul mot devant eux qui ne fut en musique, et jusqu'au plus petit besoin, au plus petit joujou on les forcerait à tout demander en musique.
LE BARON
Ravissant, admirable ; je voudrais, pour ma terre de Steinbak, avoir imaginé un pareil projet ; qu'en dites-vous, Monsieur Vacarmini.
VACARMINI
Monsieur, cela pourrait souffrir des difficultés de la part du Gouvernement.
LÉANDRE
Des difficultés, Monsieur Vacarmini, des difficultés, vous n'y pensez donc pas ?
VACARMINI
Ah ! Je vois que vous avez l'art de les lever toutes... Un génie tel que le vôtre.
LÉANDRE
Enfin, Monsieur, n'avez-vous pas tous les jours les oreilles blessées, déchirées par le peu d'harmonie qui règne dans la société. Entrez-vous dans un cercle, le ton flutté de ce petit maître vous affadit le coeur ; le ton aigre de cette précieuse vous cause des crispations ; le ton rauque de ce financier, sa triste monotonie vous assomme ; le parler gras de cette Marquise est inintelligible, et la voix de fausset de ce petit abbé vous perce le tympan.
LE BARON
Rien n'est plus vrai, d'honneur ; le tableau est frappant.
LÉANDRE
Eh bien ! Si tout le monde parlait en musique, quelle douceur ! Quelle mélodie dans nos entretiens ! Quel nouveau charme on trouverait au plaisir d'être ensemble.
VACARMINI
Admirable !
LE BARON
Vous m'enchantez, Monsieur Léandre, et ce trait vient d'achever ma conquête. Personne encore ne m'a parlé musique avec cet enthousiasme.
DOUBLE-CROCHE
Ah ! Monsieur, c'est qu'ici on se sent inspiré.
LÉANDRE
Il faudrait, Monsieur_le_Baron, qu'un homme tel que vous donnât l'exemple ; que vous, que Monsieur Vacarmini, que moi, nous eussions des enfants au berceau, que nous fussions mariés.
LE BARON
Rien n'est plus simple, marions-nous, marions-nous ; commençons par vous comme le plus jeune.
LÉANDRE
Voilà l'embarras ; avec ma passion pour la musique, quel père osera me donner sa fille ; je n'aurai pas le courage de lui cacher, moi, qu'il me faut tous les jours pour le moins un concert, et ma fortune...
LE BARON
La mienne y suppléera, Monsieur Léandre, et je vous donne ma fille.
LÉANDRE
Comment, divin Baron, vous avez une fille, et je ne l'ai pas encore entendu chanter.
DOUBLE-CROCHE
Ce maître là seul était digne de moi.
LE BARON
La voici justement : venez, Isabelle ; approchez, la bonté paternelle, sensible à vos petits besoins, vous donne pour époux le premier musicien de la terre.
SCÈNE XVII et DERNIÈRE. Les Précédents, Isabelle.
ISABELLE
Ah ! Mon père, non, jamais...
LE BARON
Comment donc, perronelle ?
ISABELLE
Jamais je n'ai si bien senti le plaisir d'obéir.
LE BARON
À la bonne heure.
LÉANDRE
Eh bien, papa, comme cette phrase serait jolie en musique. Ah ! Permettez que j'imprime ma reconnaissance sur cette main charmante.
VACARMINI
Je suis trop heureux de me trouver ici pour vous faire mon compliment.
LÉANDRE
Je vous fais un des Directeurs de notre école.
LE BARON
Ah ! Ah, la belle, avec Monsieur vous allez travailler bien autrement ; il vous prépare une bien autre étude.
EUPHROSINE
Monsieur, Mademoiselle a les plus grandes dispositions, et je réponds d'avance de sa bonne volonté.
LÉANDRE
Je parierais que Mademoiselle a le coeur aussi sensible, l'oreille aussi délicate qu'elle a la voix juste et l'organe enchanteur.
LE BARON
Ah ! Ça, nous logerons ensemble ; et ce coquin là rentre ici.
LÉANDRE
Je lui ai trop d'obligation pour pouvoir m'en séparer, mais il sera toujours à vos ordres.
DOUBLE-CROCHE
Oui, si vous voulez bien me permettre d'enrichir votre nouvelle école de petits Double-Croches, dont Mademoiselle Euphrosine voudra bien me fournir le moule.
LE BARON
J'y consens de bon coeur. Allons, enfants, grand concert pour célébrer ce double hymen.
11 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0