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un seul est le mot juste.

Tragédie en vers· Ou l'Illustre Désespéré

La Mort de Caton

Jacques Auger· créée en 1646, imprimée en 1648· 5 actes· 2 030 vers· 13 personnages

Personnages

  • JULES CÉSAR
  • LUCIUS, neveu de César
  • CATON
  • BRUTUS
  • PORTIUS, fils de Caton
  • MAGNUS, fils de Pompée
  • SEXTUS, fils de Pompée
  • STATILLIUS, seigneur romain
  • MARTIA, femme de Caton
  • PHILANTE, sa suivante
  • CORNÉLIE, veuve de Pompée
  • JULIE, sa suivante
  • PETROLE, esclave de Caton
AU LECTEUR

Je ne fais pas sortir Caton du tombeau pour monter sur le théâtre du monde, à dessein de porter au désespoir ceux qui se trouvent accablés d'une revers de fortune, et de quelques fâcheuses tribulations : La Politique, et la Morale même des païens, ont des maximes directement opposés à ce malheureux procédé, et les vertus qui servent de phare et de conduite de belles âmes, les doivent empêcher d'en venir à ces extrémités.

Je le propose aux grands capitaines, pour servir de modèle et d'idée à leur générosité, et sur cet exemple ils pourront former une vaillance capable d'affronter les hasards, tentes les périls, éviter les dangers, braver la fortune, et résister à ses ennemis. Une personne auguste et généreuse est comme un astre adorable qui sert de guide aux belles âmes, pour les conduire au sommet de la Vertu : mais comme toutes les médailles ont leur revers, je fais paraître Caton au jour, afin qu'on reconnaisse en lui ses tâches et ses défauts, et montrer aux plus grands hommes de la terre, que bien qu'ils soient élevés au dessus de la tête des autres, ils ne laissent pas d'avoir des défauts dans leurs avantages, et des imperfections dans leurs vertus, qui ternissent le plus souvent la pompe et la gloire, qui sont les derniers degrés du trône de leur grandeur. Il est vrai que Caton avait presque toutes les parties requises à faire un grand héros, et Rome prisa ce personnage autant qu'on doit estimer les mérites d'un homme, qui n'a rien de commun avec ses âmes roturières et basses, qui rampent toujours sur la terre ; la monde aurait encor bien du sujet d'élever des statues en son honneur et de célébrer ses trophées, si le dernier période de sa vie n'eut pas démenti son progrès et son commencement. On peut encore considérer un grand défaut de prudence et de jugement en la conduite de ce grand personnage, en souffrant le neveu de son ennemi dans Utique ; i : devait prévoir que son accortise et les submissions qu'il rendait même jusqu'aux soldats, était un stratagème duquel il se servait, pour avoir une parfaite connaissance de tout ce qui se passait, au préjudice des avantages de la gloire de César ; Bel exemple, où l'on doit apprendre à se défier de toutes choses, et jamais il ne doit sortir de la bouche d'un général d'armée cette parole , Je ne pensais pas que cela dût arriver. Les peintres et les sculpteurs agissent diversement pour donner la perfection à leurs ouvrages ; ceux qui pratiquent l'art d'Appelle commencent par le dessin du crayon, ajoutent couleur à couleur jusqu'à l'accomplissement de leur tableau. Les sculpteur tout au contraire retranchent toujours partie à partir, et jamais ils ne peuvent arriver au but de leur attente, qu'en suivant cette route. En suite de ces pensées, je dirai qu'il est impossible à l'Art militaire de former grand capitaine et un général d'armée, qu'en imitant ces deux méthodes, qui consistent à retrancher les imperfections vicieuses qui décréditent l'estime d'un grand héros, et d'ajouter à ces expériences celles de tous ceux qui l'ont précédé. César était vigilant, Alexandre valeureux, Hannibal hardi, Pompée entreprenant, Caton résolu, et de ces imperfections qu'on remarque en ces particuliers, on ne pourrait former un chef accompli, digne et capable de faire trembler tout le monde à la tête d'une armée. Mais toutefois nous ne pouvons ignorer qu'Alexandre en plusieurs actions a paru tout à fait téméraire, s'exposant à des périls qui n'étaient que des emplois de soldats, ou tout du moins de simple capitaines. César ne peut pas s'exempter d'une pareille tâche, et tout généreux qu'il était, il a manqué tant de fois à sa conduite, qu'on peut dire assurément de lui que la Fortune a fait plus pour sa gloire , que son courage et sa valeur. Si Pompée eut su bien user de l'avantage que le sort lui donnait sur son rival, Pharsale aurait été exempte du déluge du sang sang romain, et la gloire et la liberté del'Empire n'eussent jamais trouvé leur funeste écueil dans ses campagnes. Hannibal triomphait absolument de Rome, et Carthage sa rivale aurait eu le titre de reine de l'Univers, si ce héros eut poursuivi sa pointe et sa victoire , sans s'amuser dans les délices et les voluptés qui ternirent l'éclat de sa renommée ; et sans poursuivre ces digressions, si note Caton eut été plus judicieux et prévoyant, il n'eut jamais été réduit aux extrémités de son désespoir. Utique avait des forces capables d'énerver celles de César, et ce victorieux trouvant plus d'un obstacle à ses superbes désirs. Ainsi notre Caton n'ayant pas toutes les perfections d'un accompli généreux, il ne faut pas s'étonner s'il parait imprudent, et même s'il ajoute quelque créance à de fausses nouvelles, les plus sages et les plus judicieux ne manque que trop souvent. Enfin, je fais voir Caton tel qu'il était, et non pas tel qu'il devait être ; je pouvais dans la disposition de mon ouvrage, trahir la fidélité de l'histoire, et faire que Caton eut été le plus parfait et le plus généreux de son siècle, mais ne pouvant ignorer ce que les historiens disent de lui, j'ai voulu suivre Plutarque et les autres célèbres écrivains, pour donner plus de poids et de crédit à la vérité du sujet qui ne doit jamais tenir du Roman, ou de la Fable. Au reste si Cornélie est quelque peu surprise dans la bienveillance que César lui faisait témoigner, je laisse à considérer aux plus judicieux quelles agitations d'esprit peut avoir une femme veuve, agitée et presque accablée en des malheurs qui la privaient de la moindre espérance de s'en pouvait retirer ; j'ose assurer qu'en de pareils orages, toutes sortes d'asiles qui se présentent sont désirables, et la raison a bien de la peine à résoudre en quel havre elle doit jeter l'ancre de son espérance, lorsqu'elle croit n'en avoir plus. Mais encore dans sa surprise elle revient en elle-même, et se dépitant de sa lâcheté, commande à son coeur de se rendre autant généreux qu'il le devait être, pour ne souffrir pas à ses désirs de s'émanciper jusqu'à ce point, de lui faire trahir la fidélité qu'elle devait à la gloire d'un époux qui ne pouvait mourir dans son coeur, et quittant ses faiblesses on la voit aussitôt résolue à la vengeance ; ce qu'elle eut exécuté, si la force eut égalé la force de son courage. Bref, (cher lecteur) je te présente cette pièce, non pas comme des plus accomplies et des plus parfaites, et telle qu'elle est, si tu prends quelque divertissement à la voir, tu me donneras sujet de la faire suivre de plusieurs autres, pourvu que ta bonté supplée au défaut qui se coule dans l'impression et qui trompe assez souvent les plus clair-voyants.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Cornélie, Julie, Caton.

SCÈNE II. Cornélie, Julie.

CORNÉLIE

Avez-vous le pouvoir de braver la fortune Lorsque la cruauté la rend trop importune ? Quoi ! Le coeur d'une femme aurait assez d'effort De vouloir résister contre les lois du sort ? Vu que le plus souvent les têtes couronnées Tombent sous les rigueurs des fières destinées. Ayant perdu Pompée, à quoi bon s'amuser ? Pensant venger sa mort, je me laisse abuser, Son malheureux destin dans son désastre extrême N'a point craint de ravir une part de moi-même, Et toutefois on voit contre notre amitié Vivre une part d'un tout sans son autre moitié ; Ma faiblesse est en cause, et trop irrésolue, Je ne peux sur moi-même être assez absolue, Mais connaissant ma perte, et la peine où je suis, Pourquoi ne pouvoir pas terminer mes ennuis ? Pompée, il faut encore que ta vertu m'anime Pour offrir à ta gloire une illustre victime : Si tu vis dans mon coeur, ne souffriras-tu pas Que pour revivre au tien j'avance mon trépas ? Si la mort te permet d'avoir quelque pensée De celle qui pour toi se trouve intéressée, Ne l'accuses-tu point d'une faible amitié De rechercher si peu sa plus faible moitié ? Il n'en faut pas douter, ma faute est trop extrême De vivre si longtemps comme hors de toi-même, Je devrais m'efforcer par de puissants efforts De trouver ton esprit ayant perdu ton corps. Mais qui peut m'empêcher de terminer ma vie ? Si j'en ai la puissance aussi bien que l'envie, Personne ne le peut, ainsi dois-je bientôt Entrer dans le tombeau qui te retient enclot.

JULIE

On remarque souvent par des effets contraires Qui sont les accidents des armes journalières : Tel triomphe aujourd'hui qui demain combattu Pour maintenir sa gloire il manque de vertu. César étant vainqueur des combats de Pharsale Peut avoir la fortune en son progrès fatale ; Pompée a succombé plutôt par un malheur Que par aucun défaut de force et de valeur, Et si sa destinée eut été plus prospère, Assurément son gendre eut vaincu le beau-père : Pharsale n'ayant pu déterminer son sort, L'Égypte n'a pas craint de résoudre sa mort ; Son monarque insolent, sans cause légitime En a fait à César une illustre victime ; Ptolomée est coupable encor plus que César, Faisant ce que n'a pu la guerre et la hasard, Et si ce Roi barbare eut secondé sa gloire, Votre époux à son tour aurait eu la victoire. La volonté des Dieux en dispose autrement, Toutefois espérons un autre événement : Caton étant vivant, vous avez plus d'un homme, Pour tirer la raison de Pompée et de Rome : Peut-être que César poursuivant son bonheur, Vient, mais pour perdre ici la victoire et l'honneur, Si la fortune aveugle a résolu sa perte, L'empire aura bientôt sa gloire recouverte, Ce perfide abattu d'une généreux effort, Éprouvera sa foi les caprices du sort, Si votre âme a désir de plaire au grand Pompée, Il faut dans un dessein la tenir occupée, Pour faire offrir César aux mânes d'un époux, Et noyer dans son sang votre juste courroux. D'autre part si Caton triomphe en notre armée, Nous irons dans l'Égypte, et vaincrons Ptolémée, Et son trône ébranlé par un dernier combat Croulera sous les pieds d'un lâche potentat ; Et s'il tombe en vos mains, votre juste colère Porter à vos enfants à bien venger leur père.

SCÈNE III. Sextus, Magnus, Cornélie, Julie.

SCÈNE IV. Magnus, Sextus.

SCÈNE V. Brutus, Caton.

SCÈNE VI. Statillius, Caton, Brutus.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Martia, Philante, Cornélie, Julie.

CORNÉLIE

De plus pressants malheurs agitent ma pensée, Votre âme à mon égal n'est pas intéressée, La mort d'un cher époux m'afflige au dernier point, Et j'ai mille tourments que votre coeur n'a point. Quand je pense à Pompée, il faut que je confesse Que mes yeux sont témoins de ma grande tristesse, Et d'autre côté Rome est un sujet puissant Qui redouble mon mal d'un tourment languissant, Je ressens deux vautours déchirer mes entrailles Sans pouvoir avancer mes tristes funérailles ; De la part de Pompée, ah ! Que dois-je espérer Sinon que de me perdre à force de pleurer, Et quoi que ma misère étonne la nature, Qui peut avoir pitié de ma triste aventure. Rome est pareillement l'objet de mes douleurs, Je verse à son regard (on le voit) bien des pleurs, Son désastre à tous coups fait que mon coeur soupire, Et mon mal est si grand, que j'ai peine à le dire, Dans tant d'adversités j'avoue ingénument Que je perds ma constance avec mon jugement. Il est vrai que votre âme en ces sujets de craintes Peut s'affliger beaucoup par ces rudes atteintes, Mais Caton vous console, et sa douce amitié Partage les douleurs de sa chère moitié : Ainsi si votre peine est dans un point extrême, Vous trouvez de la joie en celui qui vous aime, Mais je n'espère rien dans mes adversités, Je n'ose plus penser à mes prospérités, De toutes parts le mal m'attaque et m'environne, Ma constance à ce coup s'ébranle et m'abandonne, Faisant réflexion sur mes tristes malheurs Je ne peux arrêter la source de mes pleurs.

SCÈNE II. Caton, Martia, Cornélie, Philante, Julie.

CORNÉLIE

Hélas !

CORNÉLIE

Quoi ?

SCÈNE III. Brutus, Caton.

SCÈNE IV. Statillius, Caton, Brutus.

STATILLIUS

Lucius.

ACTE III

SCÈNE I. Caton, Statillius.

SCÈNE II. Brutus, Catin, Statillius.

CATON

Quoi donc Rome est vaincue ? Et notre résistance N'a pu de la fortune arrêter l'inconstance, Les Dieux sont irrités contre elle et contre nous, Et nous servons de bute aux traits de leurs courroux, Leur haine est implacable aussi bien qu'infinie Favorisant César jusqu'à la tyrannie, Et ces derniers efforts de rage et de fureur Font de notre patrie un théâtre d'horreur. César, ta destinée est dans un point extrême, Mais seras-tu content de notre diadème ? Ton âme insatiable a des prétentions Qui ne répugne point à tes ambitions ; Tu peux vaincre partout, et puisque tu l'espères Le destin t'a promis de t'être assez prospère, Puisque nous n'avons pu borner tes grands desseins, Joints la perte du monde à celle des Romains. Oui, oui, que l'univers succombe sous tes armes, Fais couler des torrents et de sang et de larmes, Ton sentier est frayé, va suis-le jusqu'au bout, Il faut pour t'assouvir posséder un grand tout ; Tu fais revivre en toi la destin d'Alexandre, Invente un nouveau monde et va tôt le surprendre, Si tu ne peux borner ton coeur ambitieux, Va-t-en dessus le Ciel faire la guerre aux Dieux. Mais d'où vient que Caton dans le malheur s'étonne, Faut-il que la constance au péril l'abandonne, Son coeur si généreux manquera-t-il d'effort Lorsqu'il faut contredire aux caprices du sort ? Rappelle ta vertu puisqu'elle est nécessaire Pour combattre aujourd'hui ton superbe adversaire, Oppose à sa vaillance un courage indompté Qui ne manqua jamais de générosité. Qu'il soit vrai, qu'il soit faux, du destin de l'armée Fermons l'oreille au bruit qu'en fait le Renommée, Et par précaution d'un désastre attendu Que l'Empire en ce lieu soit encore défendu : Le conseil, la valeur, le courage et les armes Nous servirons bien mieux que la crainte et les larmes, Rome espère de nous le reste de nos soins, Contentons ses désirs dans ses plus grands besoins.

STATILLIUS

Si l'espoir de vaincus est de ne rien attendre, Il ne faut plus penser à se vouloir défendre : Que nous pourrait servir d'employer la valeur, Si l'on a pas l'espoir de vaincre le malheur ? La résistance est vaine, et quoi qu'on puisse faire, À nos plus beaux projets la fortune est contraire, Chaque jour la victoire en dépit du hasard Se déclare à nos yeux du parti de César ; Et comme intéressée au progrès des armes Sa main le rend vainqueur dans toutes les alarmes : Nous voyons que s'il est quelque peu combattu, C'est pour faire éclater cent fois plus sa vertu, Et quiconque s'oppose à cette âme invincible, Apprend qu'à sa valeur toute chose est possible ; Ce n'est pas que mon coeur trahisse son devoir, Et que je m'abandonne à suivre un désespoir, Non, tant que je vivrai mon âme généreuse Cherchera les moyens d'être plus glorieuse. Dans ce dernier désastre où l'on croit tout perdu, Où nous sommes trompés d'un espoir prétendu, Je veux faire paraître à la fortune adverse Ma générosité lorsqu'elle nous traverse : Toutefois j'ai regret de n'avoir point plutôt Prévenu ce dessein qui nous surprend d'assaut, Lucius a perdu la jeunesse Romaine, Lucius a produit le malheur qui nous gêne, La commerce trompeur de sa fausse amitié Fait de notre fortune un objet de pitié, Mais encor, devons-nous nous résoudre quelque chose, Arrêtons les effets d'une si terrible cause, Dans le fort de l'orage un esprit généreux Pour se voir attaqué se croit-il malheureux ? Non, si la résistance est digne de la gloire, Vainquons à notre fois César et sa victoire.

SCÈNE III. Portius, Brutus, Caton, Statillius.

SCÈNE IV. Caton, Brutus.

SCÈNE V. Cornélie, Julie.

SCÈNE VI. Maria, Philante, Cornélie, Julie.

ACTE IV

SCÈNE I.

CATON, seul tenant la lettre de César

STANNES.

Trompeuse illusion ! Décevable artifice ! Qui cachaient de César la haine et la malice, Votre masque est levé, l'on voit à découvert Le prétexte insolent de celui qui nous perd : Dois-je accuser les Dieux ou bien mon imprudence, Caton, de qui prends-tu maintenant confidence ? T'étant trompé toi-même, arrête ta raison À te rendre l'auteur de cette trahison, Ah ! Ce n'est pas le Ciel qui me force à me plaindre, L'honneur que je lui dois me dispose à le craindre ; Mais voyant le désastre où le sort nous a mis, Je le prends à partie avec nos ennemis. Les Dieux aiment César, je n'en ai point de doute, Quoi ! Pouvait-il sans deux poursuivre cette route ? Il est hors de créance, et son sort absolu N'a point de dignités que les Dieux n'aient voulu, Depuis longtemps je sais que son courage aspire À tenir dans ses mains les rênes de l'Empire, Son orgueil n'a pas craint mille difficultés Qui traversaient le cours de ses prospérités ; Méprisant toute chose, on voit que son génie S'est frayé le chemin jusqu'à la tyrannie ; Enfin le faute est faite, et notre illustre effort N'a pu jamais borner le pouvoir de son sort, Rome a sujet de croire après un tel outrage Que sa perte est prochaine, et qu'il faut que l'orage Éclate dessus elle, et que sa liberté Arrive au dernier point de sa fatalité.

SCÈNE II. Portius, Caton.

SCÈNE III. Lucieus, Portius.

LUCIUS

Mon retour ne doit pas vous mettre tant en peine, Ni vous donner sujet de colère et de haine, Votre seul intérêt a disposé mon coeur À modérer beaucoup les transports du vainqueur, Et quoi que la victoire animait sa vengeance J'ai fait que la rigueur défère à la clémence, Et d'un si noble effet on prend la liberté De former des soupçons de ma fidélité. Les Dieux m'en sont témoins si j'ai la moindre envie De voir dessous César notre Rome asservie, Si son sang et le mien ont de mêmes aïeux, Le sien de Lucius n'est pas ambitieux, Il faut sans passion considérer les choses, Et jugeant des effets n'ignorer pas les causes, Je dis fort peut du reste, il suffit qu'on sait bien Si César nous apporte ou du mal ou du bien : Mais j'ose vous jurer que je ne peux sans larmes Voir l'injuste progrès de ses cruelles armes, Devant son pavillon, entouré d'étendards, Il voyait du combat le reste des fuyards, Et ce coeur généreux criait parmi la plaine, Sauvez soldats, sauvez la jeunesse Romaine. Tout ce que je pus faire embrassant ses genoux, Fut d'éteindre le feu de son premier courroux, Lucius (me dit-il) le regret qui me touche, N'est pas un mal qu'on peut exprimer par la bouche, Mon âme est affligée en tout autant de lieux Que je vois de Romains mourir devant mes yeux, Ces montagnes de corps qui demandent la flamme, Par des coups de pitié viennent blesser mon âme, Je devrais ce me semble avoir bien moins vécu S'il faut pas tant de sang que César ait vaincu. Fatale destinée à mes voeux si contraire, Faut-il qu'à mes amis je paraisse adversaire, Destins injurieux, vous avez les desseins D'amoindrir la grandeur de l'État des Romains : Tous les Rois de la terre en cent et cent batailles N'en pouvaient avancer les tristes funérailles, Il fallait qu'elle-même en ces fatalités, Opposât ses enfants à ses prospérités Elle l'a fait, je vois la jeunesse Romaine, S'abîmer dans son sang qui couvre cette plaine, Ici nos légions, ici nos étendards, Romains contre Romains tombants de toutes parts, Me font mourir en eux d'une mort languissante Sans pouvoir étancher leur plaie encor sanglante, Et ne pouvant mourir par ce barbare effort Je cherche les moyens pour me donner la mort. Verra-t-on point finir ces actions tragiques Qui font toujours durer nos malheurs domestiques ! Étrange événement qui choque mon destin, Et cause la discorde à l'Empire Latin, Lucius, si Caton reconnaissait mon zèle, Nous viderions bientôt cette vieille querelle, Quoi que victorieux sans le rendre soumis, Il sera, s'il lui plaît, de mes meilleurs amis. Je m'offre à ses souhaits, et d'un coeur plein de joie Je pars, je cours, je viens, afin que Caton voit Qu'on peut bientôt borner le cours à ses projets Qui ferment le passage au retour de la paix.

SCÈNE IV. Brutus, Lucius, Portius.

LUCIUS

Quoi ?

SCÈNE V.

CORNÉLIE, seule

Je l'ai toujours prédit, hélas ! Ma prévoyance Prenait ses sentiments d'une haute prudence : Les concours glorieux de ses nobles exploits Donnait bien de la force à ce que j'en pensais. Ah, pauvre infortunée ! Où sont tes avantages, Ta gloire en ces écueils rencontre des naufrages, Et tu connais assez en ces malheurs divers Que tu ne seras plus Reine de l'Univers : Oui, Rome en ce désastre est réduite à la chaîne, Ce tyran lui ravit l'honneur de souveraine, Ses grandeurs et sa pompe avec sa majesté Sont dessous le pouvoir d'une autre autorité. Les soupirs de mon âme avec mes justes larmes, N'ont pu forcer les Dieux d'accoiser ses alarmes, Son an_climatérique a fait voir sa rigueur En réduisant sa gloire au pouvoir d'un vainqueur ; Et parmi ce désordre où je me vois réduite La destin de César me presse et sollicite, J'agrée avec plaisir et sa gloire et ses voeux, Sans savoir au certain ;hélas ! Ce que je veux. Oui, j'espère en celui qui m'afflige et me tue Dans les ressentiments dont je suis combattue ; La haine avec l'amour tyrannisent mon coeur, Sans savoir qui des deux s'en rendra le vainqueur ; Charmante illusion et douce intelligence, Qui formez un obstacle à ma juste vengeance, Je perds le souvenir de la mort d'un époux Alors que je devrais avoir plus de courroux, Cet agréable effet démentira sa cause, César aura pouvoir de vaincre toute chose, Et sans considérer ou son sort nous a mis, Je l'estime aujourd'hui de mes meilleurs amis. Mais l'offense en ce point la grandeur de mon âme De vouloir consentir à cette lâche flamme, Puis-je en ce procédé avoir de l'équité, En ternissant ma gloire et ma fidélité. Quoi ? Mépriser Pompée et trahis ma constance, Cornélie, est-ce ainsi que tu fais résistance Alors que tu devrais produire un noble effort Pour punir un barbare en lui donnant le mort ? Tu crois que ce tyran d'une indiscrète flamme Doit terminer les maux qui tourmentent ton âme, Femme inconsidérée à quoi t'amuses-tu ? De grâce, écoute un peu ta mourante vertu, Réveille ta sagesse, anime ton courage Et pense si tu dois pardonner cet ouvrage. Quoi ! César devenu le plus fier des tyrans, Qui vient à sa fureur d'immoler mes enfants, Lui qui rend tous les jours Rome très désolée, Prendrait quelque intérêt de me voir consolée. J'ai tort, je le confesse, en ces extrémités Haïssons l'ennemi de nos prospérités, Je découvre aujourd'hui son insolente ruse, Ce traître me déçoit, la passion m'abuse, Dans ces divers transports mon esprit prévenu Doit régler l'avenir par ce qui est avenu. Folle et débile erreur que mon âme déteste Cent fois plus qu'on ne fait et la rage et la peste, Pourquoi me décevoir puisque je connais bien Que parmi ces malheurs je n'espère plus rien.

Accoiser : Rendre coi, calme, tranquille. [L]

Climatérique : Qui appartient à un des âges de la vie regardés comme critiques. [L]

SCÈNE VI. Julie, Cornélie.

CORNÉLIE

Pourquoi ?

SCÈNE VII. Martia, Cornélie, Julie.

ACTE V.

SCÈNE I. Caton, Portius.

CATON

J'arrête ce discours, Puisqu'il n'est qu'affligeant sur la fin de mes jours, Vous connaissez mal, et si l'on considère L'infortune de Rome avec notre misère, Dois-je avoir des sujets d'employer ma valeur Étant privé d'espoir de vaincre le malheur ? Si j'étais du commun, je prendrais soin de plaire À celui que les Dieux rendent notre adversaire, Mais n'ayant rien de bas, ma générosité N'approuvera jamais le moindre lâcheté. Il est vrai que je sens de puissantes alarmes ; Et qu'un autre que moi céderait à vos larmes ; Mais le sort de Caton le rend si généreux Qu'il aurait peine à vivre et se voir malheureux : Connaissez ma pensée autant que mon envie, Je retourne en mon centre, et cherche une autre vie, Ne voulant pas servir de risée au destin Qui trahit notre gloire et le peuple Latin. Toutefois vos désirs me donnent de la peine Autant que l'intérêt de la gloire Romaine, Et la douce amitié que Caton a pour vous L'oblige à s'exempter de son juste courroux. Pourquoi ne vivre pas si ma vie est si chère À Portius qui criant le perte de son père ? C'est se rendre insensible et tenir du tyran Que de fermer l'oreille aux soupirs d'un enfant : Mon fils ne craignez plus, votre pitié l'emporte, Ma résolution demeure la moins forte, Et de votre douleur me tenant combattu Je veux trahir pour vous ma gloire et ma vertu. Mais, hélas ! Qu'ai-je dit, et qui le pourra croire, Que je veuille trahir ma constance et ma gloire, Caton n'est plus Caton puisque sa lâcheté Débauche en ce dessein sa générosité ; Même alors qu'on connaît qu'une forme adverse Jusqu'à l'extrémité tous les jours le traverse : Non, non, n'espérez pas qu'un coeur comme le mien Démente sa valeur lorsqu'il n'espère rien, Au contraire en voyant que notre inquiétude N'attend plus que la honte avec la servitude ? Il est plus noble à moi de courir au tombeau Que de m'y voir porter par les mains d'un bourreau.

SCÈNE II. Petrole, Caton, Portius.

SCÈNE III. Lucius, Caton, Portius, Petrole.

SCÈNE IV. Portius, Petrole.

SCÈNE V. Caton, Pétrole, Portius.

SCÈNE VI. Caton, Portius.

Il faut tirer le rideau et faire paraître Caton sur son lit s'étant blessé.

CATON

Écoutez.

PORTIUS

La nature.

SCÈNE VII. Cornélie, Martia, Julie, Philante, Caton, Portius.

SCÈNE VIII. Petrole, Martia, Julie, Philante, Caton, Portius, Cornélie.

PETROLE, à Portius

Seigneur, César arrive.

SCÈNE IX. César, Lucius, Caton, Martia, Cornélie, Julie, Petrole.

MARTIA

Ah !

CATON, à sa femme

Je meurs content.

SCÈNE X. Martia, Cornélie, Philante, Julie, Portius, Pétrole.

2 030 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica