Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers· Dédiée à Madame Eléonor de Roham, Abbesse de l'Abbaye Royale de Malnoüe

Dipné, Infante D'Irlande. Tragédie

François d'Aure· imprimée en 1668· 5 actes· 2 044 vers· 14 personnages

Personnages

  • DIPNÉ, Infante d'Irlande
  • LE ROI, Père de l'Infante
  • GERBERNE, Gouverneur et Directeur de l'Infante
  • GELASE, Mari de la Nourrice de l'Infante
  • AMBROKELE, Nourrice de l'Infante
  • MOGALE, Ministre d'État du Royaume d'Irlande
  • NÉARQUE, Patron du Vaisseau du Roi
  • ANTELME, Membre de la Maison du Roi
  • INDULPHE, Membre de la Maison du Roi
  • LUGTACE, Membre de la Maison du Roi
  • TROPHIME, Irlandais naturel, habitué à vivre à Ghelé en Flandres
  • ARGANTE, Habitant de Ghelé, ami de Trophime
  • ARMIDE, Cabaretier de Ghelé
  • DEUX LARRONS
MADAME,

À MADAME, MADAME MARIE ÉLÉONOR DE ROHAM, TRÈS-DIGNE ABBESSE DE L'ABBAYE ROYALE DE MALNOÜE.

Je parais bien hardi, et devrais justement être accusé d'une insupportable témérité d'oser convier à la Tragédie une Vierge Professe d'un Monastère très réformé, clos et grillé très exemplairement. La sainteté de votre divine Retraite, l'austérité de vos voeux sacrés, et la rigueur de votre Clôture inviolable me pourrait reprocher une dernière effronterie, si j'ignorais, MADAME, quel Théâtre vous est odieux, quels Jeux vous dédaignez, quels spectacles vous sont en horreur.

Il est vrai que je suis encore à deviner les raisons pour lesquelles autrefois les Éliens permettaient aux Vierges la vue des Jeux Olympiques, qu'ils défendaient à toutes les Matrones : car bien que ce spectacle ne fût que de divers exercices de courage et de force, l'indécente posture des combattants devait apparemment en exclure aussi bien les unes que les autres, et même encor plus raisonnablement celles qu'on maintenait dans cette liberté, que celles qu'on retenait dans cet interdit. Les Sages sont d'accord, que l'Empereur Auguste (sous prétexte d'honneur) traita honteusement les anciennes Vestales, qui étaient les Vierges Professes de le Religion Païenne des Romains, pour leur avoir donné la liberté d'assister au Théâtre commun, avec expresse assignation de places de séance : aussi est-ce bien mal honorer les Vierges que de les exposer à la perte de ce qui les rend honorables, par l'assistance aux représentations lascives et impures qui sont ordinaires à ce lieu d'infamie.

Je viens vous convier, MADAME, au spectacle sacré d'un Théâtre Chrétien, où vous pouvez donner une assistance religieuse sans sortir de votre cellule, et sans distraire vos plus dévotes occupations des objets qui font votre Oratoire. Vous y verrez le vrai Dieu reconnu, adoré, déclaré, protesté par les témoignages d'esprit et de vérité, qui doivent lui être déférés de tous ses vrais adorateurs. Vous y reconnaîtrez un JESUS-CHRIST hautement médité, ardemment désiré, amoureusement recherché, chastement et virginalement embrassé. Vous y contemplerez les Saints courageusement combattants, et glorieusement triomphants. Enfin vous n'y trouverez que l'action d'une Cellule animée, d'un Oratoire vivant, d'un Sanctuaire mouvant, où votre âme pourra se contenter Chrétiennement ; votre vie se divertir dévotement, et tous vos mouvements se dresser et compasser religieusement.

Mais ce qui m'a porté, MADAME, à vous adresser particulièrement cette Pièce de Tragédie, c'est que m'étant en elle proposé de tracer le Tableau Poétique d'une Princesse qui abhorre le monde, qui méprise la Cour, qui fuit très volontairement et courageusement tous les attraits mondains d'un Sang illustre, d'une haute naissance, d'une condition relevée en toutes les circonstances qui peuvent rendre une Fille de cette qualité très digne et méritante d'être recherchée des plus hautes et considérables Alliances, laquelle consacre sa pure intégrité au pur Époux des Vierges, pour n'aimer plus que lui, ne penser plus qu'à lui, ne vivre et ne mourir qu'avec lui et pour lui. Pour m'en former l'idée je regardais en vous comme en sa vraie image, les traits plus vifs et naturels de ses perfections ; et c'est ce qui m'oblige à vous la rapporter, puisque c'est proprement de vous que je la tiens : car pour cette rencontre de rapport, je puis dire que comme il n'y a qu'un même mouvement de l'esprit au Portrait et à l'Original, j'ai eu même pensée de vous et de la Sainte que j'ai représentée, d'autant plus que servant de conduite et d'acheminement à cet Original, j'y prévois avec votre rapport, votre réduction, où doit enfin paraître en son entier, l'achèvement de vos mérites couronnés.

J'ajouterai encor, MADAME, sous votre bon plaisir, que comme pour tirer à l'heureuse considération de ma Sainte Princesse, vous avez des attraits ravissants d'adresse et de conduite ; j'ose espérer que vous aurez la bonté de conduire et relever par vos favorables entremises du spectacle de sa vie militante à celui de sa vue triomphante.

MADAME,

Votre très humble,

très obéissant, et très obligé serviteur,

F. D'AURE, Pr. ind.

Censure Chrétienne du Théâtre Moderne

L'action du Théâtre passerait librement parmi les gens d'esprit pour un des plus nobles et considérables Exercices de ceux qui portent titre de Libéraux, si la raison (qui en est la mère et doit en être la maîtresse) prenait le soin de sa conduite dans les termes d'un usage légitime par ses dignes et dues circonstances. Je veux qu'elle travaille à contenter, et qu'elle se pare des grâces nécessaires à l'agrément des spectateurs, afin de les tirer plus efficacement à la fin que l'Art lui doit prescrire : mais que le délectable (ainsi qu'on le figure) soit le but, ou l'unique, ou même le principal de toutes les visées ; la raison me défend de l'avouer, par la force invincible des mêmes vérités qu'elle fournit à tous les Sages, pour combattre la secte infâme d'Épicure, en l'établissement de la volupté, pour fin des actions humaines, par la pure intention de ses premiers Auteurs, qui ne l'ont inventée que pour blâmer le vice et corriger les moeurs ; et par le mûr et solide jugement de le plus judicieuse République qui ait paru dans tout le Paganisme ; laquelle (au rapport de Plutarque) ne put jamais souffrir las Poètes écrivains des choses délectables et non pas salutaires ;

In Lason.

auquel sujet elle chassa de la Cité Archiloque, aussitôt qu'il y fut entré, pour avoir avancé par écrit une proposition, qu'elle estimait dérogeante à l'honneur ;

Le même, comme il faut ouïr les Poètes.

et à cette même fin interdit toutes sortes de Comédies et Tragédies, où des sujets lascifs et vicieux étaient représentés ; sans vouloir recevoir (ajoute le même Auteur) pour excuse (ce qu'allèguent nos Poètes modernes) que les Fables (ou sujets du Théâtre) n'étaient inventées que pour le délectable ; d'autant (répondaient-ils) que ce plaisir prétendu affaiblit, relâche et corrompt les esprits.

Les Chrétiens pourraient bien emprunter cette même réponse, pour la faire à Horace et aux autres gaillards de même Secte, si nous la tenions d'un des plus grands Docteurs de l'Église, enseignant de boucher les oreilles aux discours de ce genre, comme on dit que le prudent Ulysse fit aux chants des Sirènes, fermant une leçon si Chrétienne, de cet Épiphénomène ; Que la parole est un chemin ouvert pour conduire et tirer à l'oeuvre.

S. Basilius Homil. ad juvenes ; quomodo gentilium scriptis proficiant.

Quant à ce qui concerne Aristote, c'est le citer à contrepoil que lui attribuer ce lâche sentiment sur quelques mots détournés et pris à contresens ; comme il serait aisé de vérifier par les claires autorités de son raisonnement. Et si ce Philosophe eût eu cette pensée lorsqu'il donne à ce genre de Poésie les six parties qui sont son assortiment après la première, qu'il nomme la Fable, et qui est le sujet de l'action représentée, lui aurait-il assigné pour seconde et principale celle qu'il appelle les moeurs, comme il a fait plusieurs fois au quatrième de sa Poétique. Et on ne peut entendre par ce terme de moeurs, un pervertissement de la vraie Morale, tel qu'est celui de la Tragédie moderne, à moins que de lui faire donner un démenti à toute sa Doctrine.

Je veux qu'il ait dit que cette façon de Poésie est toujours délectable, en quoi il n'a fait qu'accommoder son sentiment à celui de son Maître, écrivant que la Tragédie est telle, qu'elle délecte extrêmement le peuple, et charme les esprits : mais il ne s'ensuit pas qu'elle apporte autre charme ou délectation, que celle de l'esprit, comme portent ses termes et ceux de son dit Maître. En quel sens plusieurs ont voulu relever Épicure de l'erreur qui lui est imposée, prenant sa volupté pour celle de l'esprit en tant que raisonnable.

Mais l'action du Théâtre moderne ne saurait pas souffrir cette exposition, elle est trop éloignée des mouvements gracieux portant à la vertu, trop sevrée des plaisirs de l'esprit, ou dépourvue des fruits délicieux de la vraie raison, puisqu'on n'y prétend point travailler pour les moeurs, et qu'on ne s'y propose qu'à délecter sans soin de profiter, qui n'est à bien prendre qu'à flatter le vice et chatouiller la sensualité : à quelle fin les Acteurs se gagent pour abuser, et les Spectateurs s'engagent pour être abusés. Il est vrai que les uns semblent agir avec plus de malice, et les autres souffrir avec plus de sottise ; mais l'action des uns n'est véritablement qu'une en réalité, avec la passion, avec la passion des autres ; puisque ceux-ci veulent être abusés, de même que ceux-là veulent les abuser. Et en cette concurrence d'abus, les abuseurs conviennent avec les abusés à faire un effort conjoint pour armer puissamment le sens contre la raison, lui ôtant la connaissance du vrai par un amusement de Fables erronées, et lui persuadant la fuite du bien par l'amorce sensuelle des vices et des moeurs corrompues.

Ce fut sous le prétexte d'une représentation de Jeux que les premiers Romains attentèrent le ravissement des Sabines, et le violemment de leur pudicité : et il n'est que trop vrai qu'aujourd'hui le Théâtre couve et trame de pareils attentats, et ne produit enfin que de mêmes effets. Ce qui fait différer les Jeux modernes de ces anciens, est, que ceux-là n'avaient pour fin qu'un mariage honnête, et que ceux-ci ne visent au contraire qu'à l'induction de diverses impuretés honteuses, sans se pouvoir ni couvrir ni parer d'aucun titre ou prétexte d'honneur et de justice.

C'est ce qui a fait si hautement crier les Saints Pères contre ce genre de Poésie, et qui a tiré ces grands mots de la plume de S. Jérôme : Les vers de ces Poètes, cette science séculière, cette pompe de paroles rhétoriciennes, sont la pâture du diable : Il n'y a point de satisfaction de vérité, point de réfection de justice ; les curieux de ces choses persévérèrent en la faim du vrai, et en la disette des vertus.

S. Hier in epist. de duobus filiis.

Ce qui a fait donner ce conseil salutaire à Saint Basile, qu'il faut prendre garde qu'étant chatouillé par la volupté du discours, nous n'avalions la corruption, comme de ceux qui façonnent artistement, et couvrent le venin dans le miel.

S. Basilius suprà loc. cit.

C'est ce qui a donné sujet à ce grand Patriarche, divin Censeur du Théâtre profane et dissolu, dressé par les faux Chrétiens de son temps, de faire entendre l'impossibilité du salut à ceux qui s'habituent à l'assistance de ses spectacles, par ces termes dorés : Que comme un lieu sujet au dégorgement d'une source qui ne décharge qu'une eau limoneuse et épaisse de boue, a beau être lavé et nettoyée, puisque le cours continuant de cette cause impure, reproduit aussitôt l'effet inévitable de son impureté : de même ceux qui vivent exposés aux sales impressions que leur dégorge le Théâtre, ont beau se laver du rapport qu'ils font de ses immondicités, puisque dans l'habitude de leur retour persévérant, étant soumis à la rechute de ce bourbier infect, leurs ordures deviennent plus fortes, plus épaisses, plus vilaines, et plus puantes.

S. Chr. Homil. 40 .

Si nous sommes Chrétiens, pouvons-nous recevoir ces avis sans gémir, sans pleurer, et sans détester l'étrange perversité du siècle malheureux où nous sommes réduits ? Auquel ou nous avons entièrement perdu la mémoire d'avoir (à la face de Dieu et de l'Église) promis et protesté de renoncer au diable, à ses pompes, et à ses oeuvres ; ou avec une dernière effronterie nous rétractons obstinément cette promesse et protestation, n'ayant plus grand plaisir qu'à vivre, qu'à nous paître, et à nous nourrir d'un entretien du tout contraire, et dûment nommé la pâture du diable.

Si la vue attentive des remarquables préjudices arrivés autrefois en la Police Romaine, par les Jeux et Actions Comiques et Tragiques, tira cette Sentence très vraie et très judicieuse de la bouche de tous les plus sages Romains (quoique Païens) que le voluptueux Théâtre de l'Édile Scaure, délicieusement imité par les Édiles ses successeurs, fit plus de tort à la Cité, que la proscription horrible du Dictateur Sylla, cruellement suivi par les Tyrans ses sectateurs ; tous ceux-ci ne s'étant portés qu'à chasser et bannir quelques vertueux Citoyens ; et ceux-là ne prenant plaisir qu'à séquestrer entièrement de la République les vertus mêmes civiles et morales.

Que peuvent aujourd'hui dire les vrais Chrétiens, de ce contagieux exercice des Païens (improuvé par eux-mêmes) alors qu'ils considèrent la sacrée sévérité de leur doctrine confondue en des farces et bouffonneries lascives ? Les Lois célestes de leur sainte profession violées par des relâchements profanes et impies ? Et l'École divine du Docteur qu'ils font mine d'entendre, de suivre et d'imiter, tenue par le diable, occupée en ses pompes, remplie de ses oeuvres ; et ainsi (par une détestable perfidie) trahie et prostituée à ses ennemis, par des écoliers et disciples sectaires de Judas, baisant et trahissant leur maître ? Que peuvent (dis-je) aujourd'hui dire les vrais Chrétiens, sinon que ces Douillets Professeurs du Théâtre Moderne, qui font gloire d'avoir pour fin le délectable, portent plus de dommage à le République Chrétienne par leurs complaisances lascives, que les plus cruels ennemis de la Foi ne lui ont jamais fait par leurs violentes persécutions : ceux-là par leurs tourments ont purifiés les âmes, ont accru leurs mérites, leur ont acquis des loyers et des couronnes, et ont enfin peuplé le Ciel de Saints : ceux-ci par leurs chatouillements corrompent les esprits, les surchargent de crimes, leur procurent des peines et des supplices, enfin comblent l'Enfer de perdus et de damnés ; puisqu'il n'est que trop vrai que de toutes les personnes qui s'exposent aux dangers reconnus de ce divertissement sensuel, il ne s'en trouve point qui n'en revienne moins vertueuse qu'elle n'y est allée ; que les unes y perdent (au moins mentalement) leur chasteté ; les autres la ramènent chancelante et penchante à sa chute : mais jamais l'innocence n'en n'est revenue dans son intégrité.

Voilà tout le profit qu'on y peut espérer, et qu'on y doit prétendre des leçons qui s'y font continuellement, des ruses, artifices, et moyens propres à combattre la vertu, renverser la raison, fortifier le vice, et introniser le sensualité.

C'est une vérité toute claire et constante, qu'un Poète est dans la crainte de paraître Chrétien, où le Théâtre Moderne est exposé par la production d'une Pièce qui porte l'air du Ciel, et soit vue capable de donner quelque sentiment de vertu, à moins que de risquer la perte du crédit qu'il peut avoir acquis ; et que ce fut assez à un des plus célèbres de ce temps, d'avoir introduit en cette Académie de corruption deux Actions Chrétiennes, parmi grand nombre de Profanes, pour jeter au rabais sa réputation, s'il ne l'eût relevée par la montre et les leçons d'un Docteur de Mensonge.

Je ne contredis pas à celui qui a dit, qu'il y a temps de rire et de pleurer. J'avoue que comme il faut bander l'arc et le luth pour s'en servir, il faut les relâcher pour ne pas rendre leur service inutile. Je ne conteste point la maxime de la raison naturelle, que tout ce qui travaille a besoin de repos ; et suis d'accord avec la théologie, laquelle ne fait point de difficulté de recevoir l'Eutrapélie dans les vertus morales. J'ajoute encore de surcroît, que l'une des plus honnêtes récréations convenantes à l'homme, est celle qu'il retire des Arts Libéraux, et en particulier de la Poésie, entre les genres de laquelle je conviens avec Platon et Aristote, que la Tragédie délecte et charme les esprits ; parce qu'étant remplie de l'action vivante et animée, elle est puissante de les tenir toujours en suspens par la gentillesse de ses inventions, l'intrigue de ses dénouements, et la continuelle attente de ses événements, où ils s'occupent délicieusement, sans avoir le loisir de rechercher en soi ni hors de soi des images ou des objets d'ennui, de chagrin et de tristesse.

Il n'est question que lui donner une fin plus Chrétienne que le seul délectable, et combler ses délices d'un assortissement d'honneur et de vertu qui ne nous rende point étrangers de nous-mêmes, couvrant honteusement le sacré caractère et le titre de gloire, qui doit paraître en nous exempt du démentir que lui peuvent donner particulièrement nos actions publiques.

Les inconvénients pernicieux qui rendent les Auteurs et Acteurs de cette Poésie comptables au grand Juge (qui est le vrai Agonothète des jeux et des récréations des Hommes) de toutes les pensées et actions criminelles qu'ils occasionnent ou causent en leurs spectateurs, m'a servi de motif pour faire voir un Théâtre Chrétien à des personnes vraiment Chrétiennes, qui m'en ont témoigné le désir, auquel le devoir m'oblige de complaire.

J'ai véritablement tâché de recréer les esprits dans les termes de l'art ; mais avec la conduite que la Morale humaine et la profession Chrétienne me prescrivent : et ma Scène parée de cette bienséance, pour être plus décente et plus pure, n'est pas moins récréative et divertissante aux personnes desquelles je veux l'attention, pour faire un jugement solide et raisonnable de mes intentions.

Il serait souhaitable que les Poètes du temps, si curieux de travailler avec tant d'étude et de soin pour éviter un Car, et quelque menue dissonance, relevassent les yeux, et dressassent ces beaux feux à leur centre, pour les tirer à une fin plus haute : et véritablement les battements de mains et applaudissements populaires, sont de trop petites récompenses d'un travail si pénible et si considérable. Si ces prétentions ne servaient que de borne à leur ambition, leurs actions seraient étroitement logées ; cette vaine fumée d'apparence d'honneur est trop légère et passagère, pour servir de couronne à leurs mérites, et de terme solide à des actions qui devraient aspirer à l'immortalité. Si par l'exactitude rapportée à polir et rechercher l'entier achèvement de leurs Ouvrages, ils présument avec cet ancien Peintre d'avoir peint pour l'Éternité, ils sont bien hors de compte : leurs Peintures ne sont que pour le temps, et pour le temps bien court et bientôt périssable, s'ils ne travaillent point pour une fin plus haute et plus étendue, en laquelle ils ont moyen de concourir avec Dieu même, pour la fin qu'il a eue dans ses oeuvres, qui est sa propre gloire.

Enfin, j'exclus de mon Théâtre les Profanes, les Païens, et les étrangers de la Foi, curieux de se paître de Fables et de Mensonges, obstinés à leur perte par l'attache du pur libertinage, et du seul délectable. Le Théâtre à la mode les chatouillera mieux à leur gré, puisqu'ils n'ont envie que de rire dans le Temps, à peine de pleurer dans l'Éternité. Je veux bien divertir, et suis content que mes Auditeurs rient et se récréent, moyennant que leurs coeurs ne s'ouvrent et ne tendent que du côté du Ciel : qu'ils dansent d'allégresse, moyennant que leurs sauts les portent en avant, sans démarcher ou faire des faux pas ; à quoi je convie les Vierges, les Enfants, les vrais Chrétiens, les Âmes pures, les Coeurs religieux, capables des délices du Ciel et des avant-goûts du Paradis.

Pour le contentement de tous ces Auditeurs, je n'ai pas voulu mettre en jeu des Vers pompeux et une Poésie enflée, que nos Versificateurs appellent forte, et d'autres ampoulée et piaffante, du genre que le Satyrique nomme Spumasum et cortice pingui, condamné aux Vers de Néron et de plusieurs autres Poètes anciens ; dans l'habitude duquel on fait parler un Berger en Roi, une Fille en Soldat, un Valet en Docteur. J'ai appris que la perfection de l'Art consiste à bien imiter la Nature ; que ses plus beaux attraits sont ceux qui sont produits de la naïveté : que l'excellence de la Peinture se fait voir aux purs traits de la carnation, plutôt qu'aux ornements fardés d'une vaine draperie ; et que ce fameux Peintre corrigea d'un soufflet son apprentif, qui croyait avoir bien représenté la beauté d'Hélène, pour avoir chargé son portrait d'affiquets et de joyaux ; lui disant qu'il l'avait fait riche, mais non pas belle, divitem non pulchram. Je me contente de donner à mes Vers leur rythme entière, à mes Actes leur façon régulière, et la forme achevée au sujet de ma Pièce ; et le tout dans son flux naturel, sans fard et sans contrainte.

Au reste, je puis dire que je ne prétends pas en censurant les autres, éviter leurs censures ; il me suffit d'avoir pour garants de mes propositions avancées, Dieu, les Saints et les Sages, et Chrétiens et Païens ; étant d'ailleurs content de souffrir le reproche des fautes qu'on pourra m'imputer (sauf celle de fausse croyance) d'autant que je suis sûr de me connaître, et ne dédaigne pas d'être connu d'autrui, puisque je sais pour qui et pourquoi je travaille.

VIRGINIBUS, PUERISQUE CANO.

ACTE I

SCÈNE I.

SCÈNE II. Argante, Trophime.

TROPHIME

Oui da je te promets Que tu peux m'avoir vu ; mais c'est fait pour jamais. Tu m'avais donc, méchant, fait prendre ces brisées Pour me rendre en ce lieu l'objet de tes risées.

Brisées : Terme de Chasse. Marques que laisse un Chasseur dans un chemin où a passé le gibier, qui sont ordinairement des branches d'arbres qu'il brise ou qu'il coupe, et qu'il jette aux chemins dans l'étendue des quêtes. On dit, Frapper aux brisées, quand le Veneur qui a fait son rapport va laisser courre. [F]

TROPHIME

C'est Armide.

ARGANTE

Tout beau.

SCÈNE III. Armide, Argante, Trophime.

ARGANTE, à Trophime

Entends-tu ce qu'il dit ?

ARMIDE

Je le veux. Au Hameau d'où nous sommes venus Je vis hier arriver deux hommes tous chenus D'un port presque divin et d'un maintien céleste, Lesquels m'entretenant moins de voix que de geste Me firent concevoir qu'ils cherchaient à manger ; Entendant familier leur discours étranger, D'un prodige inouï je compris leur langage, Moi qui sais seulement celui de mon village. Mais ainsi que j'offris du poisson et de chair Ils ne purent jamais être induits d'y toucher, Me priant seulement que je leur fisse quête De pains et quelques fruits, j'accordai leur requête Et promis (n'en n'ayant pour lors en mon pouvoir) D'en trouver aujourd'hui, et de les en pourvoir, Comme aussi les leur rendre en cette même place ; Dont étant satisfaits ils me tournèrent face, M'ayant mis des joyaux et pièces d'or en main Pour arrhes de mon port promis au lendemain. Ils prennent leur retour, et comme je m'empresse Pour trouver les moyens d'accomplir ma promesse, Vous rencontrant je fus de vous-même pressé De raconter au long ce qui c'était passé : Mais craignant d'exposer et de rendre commune Cette possession de ma bonne fortune, Je vous dis seulement que ces deux Forestiers Étant venus de loin visiter ces quartiers, M'avaient voulu parler par rencontre au passage : Mais que je n'avais rien compris en leur langage. Je m'aperçus pourtant que je vous fis rêver, Et résoudre à part vous le soin de les trouver Au chemin qu'ils tenaient, et lors même sans doute Vous courûtes après pour apprendre leur route.

ARGANTE

Ô Dieux !

ARGANTE

Comme un divin éclair Une jeune beauté qui m'éblouit sans cesse, Soit-elle quelque Nymphe ou bien quelque Déesse ; Et je puis assurer que l'immortel renom Qu'on applique à Vénus, à Pallas, à Junon, L'eut été moins convenant, et que Pâris en somme N'aurait point différé de lui donner sa pomme : Vous pouvez bien tous deux signer de votre aveu Ce que vous entendez ; car c'est ce que j'ai vu. Aussitôt que nos gens revenus firent montre, Elle prit sa démarche et leur vint au rencontre ; Et leur ayant donné doucement le bon jour, Dit qu'elle avait tiré peine de leur séjour, Et demanda du pain ; mais à cette semonce Ils tardèrent assez à lui rendre réponse : Mais étant derechef sur le point de parler, Madame (dit l'un d'eux) nous ne saurions aller Hors d'ici que quelqu'un ne vienne à nous poursuivre : Mais (Dieu aidant) bientôt nous aurons de quoi vivre. Lors tournant l'oeil au Ciel, il y a jà deux jours (Dit-elle) mon Seigneur, que j'attends ton secours. Là survint une femme avancée sur l'âge, Qui voulant s'enquérir du fruit de ce voyage, La jeune l'arrêtant et prenant par la main, D'une grâce divine et d'un ris plus qu'humain, La conduisit au lieu d'une loge secrète ; Nos gens prirent d'ailleurs promptement leur retraite, Je restai en suspens avec les sens ravis Au couvert d'un Ormeau, d'où tôt après je vis Sortir un des vieillards pour joindre une Fontaine Qui cache sous le Roc la source de sa veine ; Et je ne sais quel Dieu là peut avoir saigné Si profond que son pied en est toujours baigné. Là du creux de la main que ce bon vieillard couche Sous le flux de cette eau il arrose sa bouche, Puis dit (haussant au Ciel son visage terni Quoique plein de douceur) Seigneur sois béni ; Et rentre dans sa grotte, où comme je m'approche Pour donner de mes yeux au fonds de cette roche, Écoutez la merveille ; un éclair qui bondit D'en haut sur tout le lieu me mit à l'interdit : Et voilà quant-et-quant un feu qui l'environne, La bouclant tout autour d'une ardente couronne, Et ensuite le son d'un tonnerre bruyant M'obligea d'éviter sa fureur en fuyant. Pour donc gauchir au coup profitant la menace, Je me suis couramment réduit en cette place.

Jà : Vieux mot, au lieu duquel on se sert de maintenant ou de déjà. [F]

Quant et quant : adv. Ensemble, en même temps. [F]

SCÈNE IV. Gerberne, Armide.

GERBERNE

On te l'a ?

GERBERNE

Grand Dieu dont la bonté pourvoyant l'Univers Nourrit et entretient les hommes et les vers, Étends, Seigneur, étends les mains de ta largesse Et regarde en pitié notre jeune Princesse : Si nous avons changé nos palais en déserts Pour employer pour toi nos langues et nos airs En vaquant seulement à tes saintes louanges, Nous ne sommes pourtant d'hommes changés en Anges. Toi, Seigneur, qui repais les poussins des corbeaux, Veux-tu bien que la faim creuse ici nos tombeaux ? Nous peux-tu maintenant refuser les pâtures Que tu fournis toujours aux moindres créatures ? Peux-tu bien détourner la pitié de ton oeil D'une fille de Roi laquelle pour toi seul A bien voulu quitter l'espérance prochaine De porter la Couronne et le titre de Reine, Laquelle a résolu (pour te garder la foi Et t'avoir pour époux) de n'avoir point de Roi ? A quitté ses honneurs, ses plaisirs, ses richesses Dedans l'égalité des plus hautes Princesses. Tu l'as vu cependant et deux jours et deux nuits Sans avoir pu trouver ni du pain ni des fruits Son unique aliment, tes serviteurs fidèles Meurent-ils de disette et de faim sous tes ailes ; Elle a quitté pour toi tant de biens apparents, Ses sujets, ses amis, son père et ses parents ; Qui peut s'imaginer que ton oeil se contente À voir ainsi souffrir une pauvre innocente ? Pour t'avoir tout donné mourrait-elle de faim ; Rends-lui pour tous ses biens quelque morceau de pain, Seigneur, tes intérêts sont joints avec les nôtres, Si tu détruis les tiens qu'en diront tous les autres ?

SCÈNE V. Armide, Gerberne, Deux Larrons les mains liées, avec chacun une Corbeille suspendue aux bras.

PREMIER LARRON

Hay.

PREMIER LARRON

Armide les délie.

Que je suis allégé d'un étrange fardeau !

ACTE II

SCÈNE I. Dipné Infante, Ambrokele Nourrice.

AMBROKELE

J'y vais.

SCÈNE II.

DIPNÉ, seule

Que fais-tu, pauvre fille, en ce lieu solitaire Si loin de tes amis, tes parents, et ton père ? Où as-tu délaissé tes filles, tes valets, Ton escorte, ton train, ta cour, et ton palais ? Qu'as-tu fait des États où ton père commande, Des attraits de Dublin, et des grandeurs d'Irlande ? Où a couru ton temps, où s'est-il arrêté, Es-tu bien cette Dipné, ou si tu l'as été ? Mais où donc est ta foi, non non, je me réveille, Arrière vieux Serpent, loin loin de mon oreille ; Crois-tu bien m'abuser me présentant le don De biens que pour Dieu seul j'ai mis à l'abandon ? Ai-je perdu le sens et faut-il que je rêve Aux ensorcellements suivis de la mort d'Ève ? J'abhorre son malheur, et renonce aux appas Du meurtrier hameçon qui causa son trépas. J'ai promis, j'ai promis au Ciel cette retraite, Je l'ai fait par la grâce, et veux bien l'avoir faite. Mon_Dieu, mon cher Époux étends ta main d'en haut, Fortifie mon coeur pour vaincre cet assaut ! Allège mon esprit, décharge ma pensée Des objets charbonnés d'une image effacée ! Gracieuse Forêt où j'ai tout mon recours, Agréable Désert où logent mes amours, Soyez mon seul Royaume où ma grandeur s'étende, Surpassant les attraits de Dublin et d'Irlande ! C'est ici que formant des desseins plus hardis Je me vois sur la terre et près du Paradis. J'ai trouvé des trésors épurés de leurs fanges, J'ai quitté les humains et rencontré les Anges : Sans vous tout m'est amer, avec vous tout m'est doux, Puisqu'en vous je jouis de Dieu mon seul Époux. Si parfois mon esprit d'une humeur vagabonde Se met à parcourir les Empires du monde, Quand il se formerait un État souverain Où je puisse régner du Gange jusqu'au Rhin, Je hais tout hors de moi, et hais encor moi-même Si je n'y trouve Dieu, l'unique objet que j'aime. Et puis (Désert) qu'en toi on ne peut m'empêcher Que je n'embrasse enfin ce que j'ai de plus cher, Et qu'en toi seul ainsi tout mon vrai bien abonde, Je te prise tout seul sur tous les biens du monde.

SCÈNE III. Gélase, Dipné.

DIPNÉ

D'un brouillas de funeste présage.

Brouillas : s'est dit pour brouillard. [T]

SCÈNE IV.

DIPNÉ, seule

Or sus, puisque je sens mon esprit garanti Des troubles importuns qu'il avait ressenti, Mon_Dieu, mon bien, mon tout, fais que toutes leurs forces Ne rompent plus les liens de tes douces amorces, Et puisqu'en ce Désert seule seul je te tiens, Souffre de seule à seul mes petits entretiens ! Si parfois dans l'écart de cette solitude Tu me vois agiter de quelque inquiétude, Pour apaiser bientôt les flots de cette mer, Dis, cher Époux, dis-moi que tu me veux aimer : Dis-le dans mon coeur au fonds de ma pensée, Et dès lors je verrai ma tourmente passée, Sus donc, puisque nous seuls entendons nos propos, Disons un peu, parlons en paix et en repos. Mon Époux, mon bonheur, mes délices, mon aise, Doux et fidèle amant, moyennant qu'il te plaise Je veux pousser mon chef au fonds de ton côté, Puisque tu l'un ouvert d'un excès de bonté, Et visitant ton coeur par ta chair entamée, Reconnaître combien, hélas ! Tu m'as aimée. Dis, mon coeur, mon amour, réponds, mon cher souci, Que puis-je t'avoir fait pour me chérir ainsi ? Les plaies de ton corps ne sont qu'autant de portes Pour faire voir à plein l'amour que tu me portes, Encor (le puis-je dire) il n'en fallait pas tant Si ton excès d'amour en eût été content. À quoi tant de tourments, de douleurs et de peines Qui puisèrent ton sang et tarirent tes veines : À quoi tant de bourreaux par tant de cours d'horreur, Sur ton corps innocent exerçant leur fureur Avec leurs attentats, leurs cris, et leurs blasphèmes, Tâchant de t'arracher toi-mêmes à toi-mêmes. Ha bourreaux ! Ha bourreaux ! Mais hélas, mon Époux, Leurs offenses n'ont pu acquérir ton courroux ! Et digne de pitié plutôt que de colère, Ils ont acquis par toi le pardon de ton père, Par le prix de ton Tout nous ayant racheté, Possède notre tout qui t'a si cher coûté. Et puisque ton excès de bonté me provoque De payer ton amour d'un amour réciproque, Quand je reçus ta foi un grand désir me prit De te rendre mes biens, mon corps, mon esprit, Les portant sur l'Autel de ton divin service Pour t'en faire à jamais un entier sacrifice.

SCÈNE V. Dipné, Ambrokele.

AMBROKELE

Madame.

AMBROKELE

Un, un.

AMBROKELE

Un Ange.

AMBROKELE

Ra, ta.

AMBROKELE

Nenni.

Nenni : non.

AMBROKELE

L'An, l'Ange.

AMBROKELE

Disparut.

AMBROKELE

Sans doute.

SCÈNE VI. Gerberne, Gélase, Dipné, Ambrokele.

GERBERNE

Or sus, pour contenir en termes ce devis Après l'Arrêt du Ciel dont vous avez l'avis, Je viens ici vider votre douce querelle, Expliquant brèvement le songe d'Ambrokele. Elle s'imaginait qu'un Aigle avait pondu Un seul oeuf en son aire, et qu'ayant attendu Que l'Aiglon fut éclos, pensant le voir paraître Pareil à ceux desquels il avait pris son être, Il voit que cet Aiglon changeant de naturel, Se formait en Colombe et lui semblait pareil. Alors le contemplant de différente espèce Le couve chèrement, l'échauffe et le caresse, Et fait tous ses efforts pour lui faire changer En l'état naturel cet état étranger ; Mais la Colombe avec ses qualités nouvelles Après avoir langui sous l'ombre de ses ailes, Dédaignant son humeur d'orgueil et de fierté, Et voulant par un vol chercher sa liberté, Comme l'Aigle dormait, d'une fuite prévue Prit un soudain essor à l'écart de sa vue. Lui se voyant déçu bondissant par les airs, Des Campagnes aux Monts, des Villes aux Déserts, D'une serre étendue et d'une gueule ouverte, Prêt à fondre partout sur l'objet de sa perte, Ayant par un grand vol parcouru les humains, Vint trouver au Désert sa Colombe en mes mains ; Lors tournant sur mon chef sa fureur et sa rage, Il se saoula sur moi de sang et de carnage : Et comme il se connut faillir à son dessein, Soudain d'ongle et de bec déchira son poussin. N'ai-je rien oublié ?

Brèvement : Brèveté, s. f. Vaugelas, Ménage, Bouhours se contentent de dire que brièvement et brièveté sont meilleurs. Aujourd'hui on peut dire qu'ils sont les seuls bons. [S]

AMBROKELE

Voilà tout.

AMBROKELE

Ô mon_Dieu !

ACTE III

SCÈNE I. Néarque, Trophime.

TROPHIME

Je le crois.

TROPHIME

Je le crois.

TROPHIME

Je le crois.

TROPHIME

Je le crois.

NÉARQUE

On t'a donc raconté Qu'il prit une Princesse excellente en beauté, Jeune, chaste, et puissante, avec cette merveille, Qu'en tous les dons du Ciel elle était sa pareille. Étant ainsi pourvue, la nocière Junon Bénit d'un fruit royal et son sang et son nom D'une fille, où la mère imprima son image Et ses perfections avec tout avantage. Cette Infante parut, même en ses premiers jours Le miroir des beautés et l'objet des amours. On n'a jamais rien vu de parfait qui défaille Au lustre de son teint, au compas de sa taille ; Rien qu'on put égaler ou comparer au los De ce lys ravissant nouvellement éclos ; Au reste, il est certain que le céleste phare Ne vit en tout son cours une beauté si rare. Or (depuis que la Reine en dégoût de ces lieux Aux Champs Élisiens alla chercher son mieux) La couronne des ans en sa rondeur parfaite, Par quatorze replis éclatait sur sa tête. Le monde n'eut jamais un objet plus charmant Pour lui faire acquérir quelque royal Amant. Le Roi sentait encor la vigueur de son âge, Lorsqu'il se vit contraint au deuil de son veuvage Et les États touchés d'une tendre pitié Qu'il fut sitôt disjoint de sa chère moitié, Désiraient de revoir sa couche fortunée De l'honneur et du fruit d'un second Hyménée.

Nocière : adj. inusité. Qui appartient, préside aux noces. [L] Qualité attribuée à Junon, voir Scarron Virgile travesti.

Los : Vieux mot qui signifie louange. [L]

Champs Élisiens : Terme de Mythologie. C'était dans la Théologie des Anciens un lieu dans les Enfers plein de campagnes, de prairies, de bois agréables, où allaient après leur mort les âmes des gens de bien. [T]

SCÈNE II. Trophime, Antelme.

TROPHIME

Voilà tout.

TROPHIME

Et quelle ?

SCÈNE III. Indulphe, Antelme, Trophime.

TROPHIME

Gerberne ?

TROPHIME

De la ?

INDULPHE

Contre ce jugement pourtant que nous faisons, Gerberne eusse bien pu combattre ses raisons : Mais il crut qu'il fallait par un rebut modeste, À ce fait chatouilleux s'opposer sans conteste.

Rebut : Voir Rebuffade. Action par laquelle le supérieur traite avec mépris ou injure un inférieur, qui lui demande ou qui lui présente quelque chose. [T]

SCÈNE IV. Indulphe, Lugtace, Trophime, Antelme.

SCÈNE V. Néarque, Armide, Trophime, Antelme.

ARMIDE

Mais ?

ANTELME

Non.

ANTELME

J'y suis.

SCÈNE VI. Néarque, Trophime.

NÉARQUE

Voici son résultat. Mogale (à ce qu'il dit) pour le bien de l'État, A mis en tête au Roi d'épouser la Princesse. Elle n'y consent point ; et d'autant qu'on la presse, Comme j'étais au temps de faire un cours en mer Pour venir en ces lieux, sur le point de ramer Gerberne m'envoya de n'ouvrir point mes voiles Que la nuit à jour los n'eût ouvert ses étoiles ; Et qu'ayant résolu de courir en même eau, Il viendrait lui quatrième entrer dans mon Vaisseau. Il y vint avec trois que je cru sa famille, Savoir un Écuyer, et sa femme et leur fille : Moi qui ne vois Dublin qu'en mon tour et retour, Et qui dois ignorer ce qui se passe en Cour, Pour avancer mon gain accueillis cette troupe, Et j'ai conduit ici toujours le vent en poupe, Mais lorsque mon Vaisseau fut réduis au pays, Mes matelots et moi fûmes bien ébahis De nous voir arrêtes, et par un Commissaire Enquis du cours en mer que nous venions de faire : Mais ayant déclaré que d'un trait bien léger J'avais conduit Gerberne en ce port étranger, Et dépeint à peu près ceux de sa compagnie, Ma déclaration ne fut pas impunie. Mis en prison, aux fers, tout seul, bien empêché À rêver à part-moi quel était mon péché. Enfin à demi-mort, tremblant, défait et blême, On me sort pour ouïr cet Arrêt du Roi même : Qu'atteint et convaincu de l'horrible attentat D'avoir traduit par eau l'Infante hors de l'État, J'étais digne de mort ; et que sa seule quête Par un heureux succès pouvait sauver ma tête ; Et qu'au Vaisseau du Roi je serais devenu Pour reprendre avec lui le cours devant tenu, Laissant en son pouvoir pendant notre voyage Ma femme, mes enfants, et mes biens en otage. Je l'ai fait, cher Trophime, et nous sommes au port Qui me doit rapporter ou la vie ou la mort. Je te laisse à penser me voyant à la veille De mourir, en dormant s'il faut que je sommeille. Je vais, je viens, je cherche et cours de tous côtés Pour apprendre où nos gens peuvent s'être écartés. Mais tu m'en as donné des nouvelles certaines, Armide est encor prêt à me tirer de peines De l'Arrêt que je crains.

NÉARQUE

Comment ?

ACTE IV

SCÈNE I. Le Roi, Mogale.

SCÈNE II. Le Roi, Néarque, Mogale.

SCÈNE III. Le Roi, Indulphe, Lugtace, Mogale, Néarque.

SCÈNE IV. Mogale, Indulphe, Lugtace.

LUGTACE, à Indulphe bas

Tu sais le chatouiller.

LUGTACE, bas

Le Renard.

SCÈNE V. Mogale, Argante, Trophime, Indulphe, Lugtace.

ACTE V

SCÈNE I.

DIPNÉ seule, le Crucifix en main

Mon cher Époux, seul entretien De mes jours solitaires, Affranchissez l'État Chrétien Des puissances contraires ! Et par le prix du sang Versé de ce beau flanc, Donnez la force à mes paroles Pour renverser l'État Où l'ancien apostat S'intronise par ses Idoles. Les cruelles pointes des clous Dans ce bois enfoncées, Qui firent les aimables trous De vos mains transpercées, Fassent que les pervers Trouvant vos bras ouverts Y courent comme à leur refuge ; Où changeant leurs habits De loups faits des brebis, Fassent leur père de leur juge. Vos beaux pieds réduits aux arrêts Des peines endurées À chercher parmi les forêts Vos brebis égarées, Fassent par les tourments Soufferts aux mouvements De leur amoureuse poursuite, D'un rencontre achevé Que le monde sauvé Se maintienne dans leur conduite. Le fer meurtrier qui fit le jour À ce coeur plein de flammes Pousse les feux de son amour Dans le fonds de nos âmes : Douloureuse chaleur, Chaloureuse douleur Fais qu'aimant comme étant aimée, Par un dernier effort Et d'amour et de mort Je brûle et je suis consommée. Faites enfin mon doux Sauveur Que voulant être vôtre, Pour jouir de cette faveur Je ne sois à point d'autre : Et n'ayant plus que vous Pour père et pour époux Parmi les rigueurs temporelles Qui s'offrent à mes yeux, Mon âme coure aux Cieux Chercher vos douceurs éternelles. Non non, je n'appréhende pas Le tourment et la peine, Attachant mes yeux sur les pas D'un si cher Capitaine : Pour suivre le parti D'un Dieu anéanti Je cours et m'avance en la lice, Et sous ses doux attraits Je veux boire à longs traits L'amertume de son calice. Je combattrai mes ennemis À mêmes avantages, Puisque vous les avez soumis En souffrant leurs outrages : J'irai d'un front de fer Attaquer tout l'Enfer, Et pour combler mes espérances Je vaincrai leurs efforts En souffrant mille morts À la vue de nos souffrances. Le monde nous promet çà bas La paix et les délices, Où vous conduisez aux combats Des croix et des supplices ; Mais le monde nous ment Et pousse en un moment Dans une fin abandonnée, Où vous seul augmentez Ce que vous promettez D'une éternité couronnée.

Ici paraît un feu courant en l'air : et elle poursuit.

Quel feu, quel signe, qu'est ceci ? J'entends, j'entends mon heure, Vous le voulez donc mon souci, Vous voulez que je meure : Je le veux, je le veux, Je vous offre mes voeux, Mon_Dieu, soutenez mes alarmes, Et soyez en ma main Contre un père inhumain, Mon bouclier et toutes mes armes.

Chaloureux : adj. Ardent, échauffé. [SP]

SCÈNE II. Le Roi, Dipné.

LE ROI

Qu'on l'habille.

On lui veut ôter le Crucifix.

SCÈNE III. Gerberne, Dipné, Le Roi.

GERBERNE

Chez vous.

Mogale le fait saisir par un archer, et l'emmène.

DIPNÉ, en ravissement

Grand Dieu !

SCÈNE IV. Mogale, Dipné, Le Roi.

DIPNÉ

Il vit.

DIPNÉ

S'allume.

LE ROI

Mais s'est-il reconnu ; m'a-t-il crié merci ?

Merci : Miséricorde. Ce mot ne se dit que dans certaines phrases, dont plusieurs ont vieilli. " Crier merci ; recevoir à merci.

LE ROI

Parle.

DIPNÉ

Je crains.

DIPNÉ, tombant morte

Jésus.

SCÈNE V. Ambrokele, Gélase, Le Roi, Mogale.

AMBROKELE

Ha Sire !

AMBROKELE, à la Princesse

Ma fille.

GELASE, à la Princesse

Tout mon bien.

LE ROI, à Mogale

Mogale, qu'en dis-tu ?

SCÈNE VI. Dipné en une nuée de gloire, Le Roi, Gélase.

2 044 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica