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Tragédie en vers

Geneviève ou L'Innocence Reconnue Tragédie Chrétienne

François d'Aure· imprimée en 1669· 5 actes· 2 278 vers· 8 personnages

Personnages

  • SIFROY, Comte Palatin
  • GENEVIÈVE, Femme de Sifroy
  • BÉNONI, Fils de Sifroy et de Geneviève
  • GOLO, Favori de Sifroy
  • ORISMOND, Écuyer de Geneviève
  • LISANDRE, Gentilhomme de la Cour de Sifroy
  • CLÉON, Gentilhomme de la Cour de Sifroy
  • LERIS, Gentilhomme de la Cour de Sifroy
PRÉFACE

L'Innocence reconnue, est l'Histoire de sainte Geneviève de Brabant, dont les diverses aventures sont traitées amplement par Monsieur de Ceriziers, dans un Livre qu'il a fait sur ce sujet, et dont est tiré celui de cette Pièce. Il y a cinq Actes joués par huit Acteurs : savoir Sifroy mari de Geneviève Prince Palatin, Geneviève femme de Sifroy, Bénoni fils de Sifroy et de Geneviève, Golo favori de Sifroy, et son intendant, lesquels sont proprement les seuls dont il est question : les quatre autres servent sans l'intrigue de la pièce, et qui paraîtront sous les noms d'Orismond, Écuyer de Geneviève, Lisandre, Léris et Cléon, Gentilshommes de la Cour de Sifroy,

Le 1. Acte doit être dans une grande, vaste et sombre forêt, au milieu de laquelle coule un petit ruisseau, et que s'il se peut on entende quelques eaux descendre d'en haut. Il faut qu'il paraisse quelques rochers en perspective, au-dessus desquels il y ait un Château.

Le 2. Doit être dans la chambre du Comte, qui dormira sur un lit de salle en alcôve outre la garniture ordinaire de la Chambre d'un Seigneur, il faut que sur la table il y ait une petite caisse où l'on puisse y mettre des lettres.

Le 3. Doit être encore dans la Chambre du Comte comme au second.

Le 4. Doit être dans la forêt comme au premier, où toutefois il faut remarquer qu'il doit y avoir en un petit coin vers le ruisseau une petite motte de gazon en forme de siège.

Le 5. Doit être dans la forêt comme le premier et le quatrième.

ARGUMENT

Geneviève prend résolution de sortir du bois après sept ans de solitude, pour aller trouver son Sifroy dans son Château, et lui découvrir son Innocence. Mais Orismond son Écuyer la rencontre, qui lui donne un meilleur conseil, sur quoi elle écrit au Comte, lui faisant parler son ombre. Lisandre et Cléon arrivent là-dessus, qu'Orismond fait confidents de la lettre, sans leur rien découvrir de la vie de Geneviève. Eux ils lui racontent la mort d'Argine, et la façon dont elle enchanta le Comte pour lui persuader le crime de Geneviève.

ACTE I

SCÈNE I. Geneviève, Bénoni.

BÉNONI

Revenez dons bientôt.

Il se retire dans la forêt.

SCÈNE II.

GENEVIÈVE, seule

C'est en vos mains, Seigneur, que je mets ce dépôt, Je le laisse en ces bois sous votre sainte garde, Pendant qu'en ce Château pour lui je me hasarde, Que si je dois périr, Arbitre de nos jours Vous le pourrez sauver, par quelque autre secours, Et vous, chers confidents de mes inquiétudes Rochers, arbres, ruisseaux, aimables solitudes Dont les charmes secrets en flattant ma douleur N'ont fait que prolonger ma peine et mon malheur, Puisqu'un si beau dessein m'a jusqu'ici conduite, Pour me rendre à Sifroy souffrez que je vous quitte, Et que pour voir la fin d'un si funeste sort, J'aille chez lui chercher ou ma grâce ou ma mort. Il est vrai, chers déserts, que je vous dois la vie Qu'une jalouse humeur m'avait presque ravie, Il est vrai, chers déserts, que je trouvai chez vous, Ce que je n'avais pu dans l'esprit d'un Époux. Vous permîtes au moins que je vous informasse Et n'apprîtes mes maux que pour me faire grâce ; Mais souffrez que je l'aille au moins désabuser, De ce que l'Enfer seule a pu me supposer ; Ah ! Que me dites-vous pas ces secrets reproches Que me font là-dessus vos arbres et vos roches. Hélas ! Me dites-vous, une seconde flamme A déjà fait mourir la tienne dans son âme Cieux ! Aurait-il été si traître à l'amitié, Qu'il aura dû garder à sa chère moitié ? Non, il aura voulu se conserver la gloire D'avoir du moins été fidèle à ma mémoire. Soupçons, craintes, désirs, que voulez-vous de moi, Que dois-je me promettre ou craindre de Sifroy ? Quoi qu'il en soit, cherchons chez lui notre refuge, S'il n'est plus mon Époux, il doit être mon Juge. Allons finir la vie en ces funestes tours Où furent éclipsés les plus beaux de mes jours, Ne pouvant autrement prouver mon innocence, Je la puis hasarder pour sa propre défense ; Mais hélas ! Mon Sifroy saura-t-il qui je suis, Dans ce grand changement qu'ont causé mes ennuis ? S'il ne me connaît plus, ce qui me défigure, Lui fera de mes maux la naïve peinture, Ces traits tout émoussés, ces yeux tout languissants, Pour lui percer le coeur en seront plus puissants.

Elle va pour sortir, mais elle se tient seulement cachée derrière un arbre.

SCÈNE III. Geneviève, Orismond.

GENEVIÈVE

Bénoni commence à paraître et feint d'être surpris.

S'il fut mauvais époux, c'est qu'il fut trop bon maître.

SCÈNE IV. Geneviève, Orismond, Bénoni.

ORISMOND

Comment ?

GENEVIÈVE, s'allant seoir sur quelque petit siège qui doit être pratiqué, au coin de la forêt comme une motte de terre

Elle écrit sa lettre.

Celle que je prendrai ne me pourra pas nuire, Je veux faire passer mon ombre seulement Comme errante en ces bois faute de monument, Et dans ce triste état lui demander justice Du crime que Golo cacha dans mon supplice.

GENEVIÈVE

Le jour n'a plus qu'une heure, Il est temps de chercher notre chère demeure,

Il faut que l'on fasse dans la forêt un petit bruit semblable à celui que font des hommes qui veulent se dégager des ronces qui les attachent en passant.

De peur de nous laisser surprendre par la nuit, Car aussi bien j'entends en ce bois quelque bruit.

GENEVIÈVE

Rentrons dans notre fort Où l'ombre suit le jour.

Les trois pages suivantes nous signalent un contraste insuffisant, une pagination incorrecte et une reliure serrée qui rendent la lecture plus difficile mais non pas impossible.

SCÈNE V.

SCÈNE VI. Orismond, Lisandre, Cléon.

Ils entrent par un des côtés du Théâtre.

LISANDRE

Que de fourbes, Cléon ! Ce que tu viens de dire, M'apprend que cette mort a fait une martyre. C'est cette même Argine, ô Dieu l'étrange sort ! Dont j'avais commencé de te conter la mort, Et qui depuis une heure en la Forêt prochaine A de tous ses forfaits reçu la juste peine. Comme j'y passais seul, j'entends le bruit des coups, Dont quatre hommes chargeaient une femme à genoux, Chacun d'eux inconnu sous un habit fantasque Se déguisait de plus le visage d'un masque, Et faisait voltiger sur elle à tour de bras L'étincelant acier d'un pesant coutelas. Elle s'en défendant d'une main fort adroite Parait à quelques coups avecque sa baguette, Et réclamait en vain sous de terribles noms Le secours trop tardif de ces traîtres démons. Enfin de trois grands coups mortellement atteinte, Et voyant de son sang la terre toute teinte ; Elle n'en pouvait plus, quand au bruit de ma voix Les quatre assassins s'enfuirent dans le bois, Comme je les suivais, arrête, me dit-elle, Ah ! Je mérite bien une mort si cruelle, Je ne la souffre plus désormais à regret Si je te puis encore déclarer un secret, Cette mort est le prix que je reçois d'un traître Que j'en sauvai jadis en trahissant son maître. Passant, si tu connais le Palatin Sifroy, Dis-lui ce que je vais confier à ta foi. Que dans ce triste état Argine meurt contente D'expier par sa mort celle d'une innocente, Et que ce qu'il en vit à sa confusion, De mon miroir trompeur fut une illusion ; Elle meurt là-dessus, et quatre loups énormes Qui sans doute cachaient des démons sous leurs formes, Sortant d'un même pas de quatre divers forts Sont venus devant moi en enlever le corps. La Forêt en frémit, et tout le Ciel s'en trouble Et moi vers le Château d'effroi le pas je double. Voici la vérité de ce fatal miroir Dont le charme forma le péché qu'il fit voir.

SCÈNE VII.

I. ENTRE-ACTE. En Récits de Musique.

ARGUMENT.

I - Une troupes d'Amours ayant appris que la Princesse avait été tuée dans la Forêt, y va pour lui dresser un tombeau, auquel ils se mettent à travailler.

II - Cependant ils vont demander le corps aux Nymphes, afin de le mettre en terre.

III - Un Écho leur fait entendre qu'elle vit encore dans cette même Forêt.

IV - Ce qui leur étant confirmé par d'autres voix, ils quittent le dessein de lui dresser un tombeau, et prendre celui de l'aller chercher en vie.

Troupe des Amours sans musique.

TROISIÈME AMOUR

Le premier et second amour, montrant le dessein d'une belle pyramide peinte sur une feuille de patron à parchemin.

Mais tout notre travail est vain Si ce monument si superbe Ne doit rien couvrir que de l'herbe, Faisons plutôt tous nos efforts Afin de recouvrer son corps.

Patron : Modèle sur lequel travaillent certains artisans, comme les brodeurs, les tapissiers et autres. [L]

L'ÉCHO

Chez vous.

ÉCHO

Vie.

ÉCHO

Ombre.

ÉCHO

Elle.

ÉCHO

Proche.

ÉCHO

Adieu.

LYSIS

Il passe du fond de la forêt avec des instruments, et chante en musique.

Cette voix ne me trompe pas, Geneviève est encore vivante Tant de vertus et tant d'appas Ont pu sauver une innocente ; Et malgré la rigueur de son injuste sort Elle triomphe de la mort.

Lysis, chantant reprend seul.

Et malgré la rigueur de son injuste sort Elle triomphe de la mort.

Le nom du locuteur Lysis est absent du texte. Écho ne peut pas dire les vers 651 à 656.

ACTE II

SCÈNE I. Lisandre, Cléon.

Cléon, trouvant Lisandre, qui était entré dans la chambre du Comte par une autre porte, et qui cherchait si la cassette était ouverte et voyant qu'elle l'était il y mit la lettre.

LISANDRE

Ou selon le besoin qu'elle en a cette fois Prêtons à son esprit et la main et la voix, Si le Comte au besoin manque à son innocence Nos armes serviront du moins à sa défense. Et si pour la prouver tout autre droit est vain Il en faudra venir aux preuves de la main Pour un si beau sujet contre tant d'injustice J'entrerai volontiers le premier dans la lice, Assaille qui voudra. Je serai le tenant, Et j'y présenterai cartel à tout venant.

Lice : Champ clos, carrière où combattaient les anciens chevaliers, soit à outrance, soit par galanterie dans les joutes te les tournois. [F]

Tenant : On appelle aussi héritiers ou bien tenants, ceux qui sont possesseurs d'un bien qui a appartenu à un autre, soit par succession, soit par autre titre. Il a été assigné en qualité de bien tenant. [F]

Cartel : Écrit qu'on envoie à quelqu'un pour le défier à un combat singulier, soit pour des tournois, soit pour un duel formé. [T]

SCÈNE II. Lisandre, Cléon, Léris.

LERIS, allant pour ouvrir

Le Comte est-il tout seul ?

SCÈNE III. Sifroy, Léris.

Sifroy est couché dans une alcôve où il est agité de quantité de rêveries.

SIFROY

Ah !

SIFROY

Ah !

SIFROY

À moi !

SIFROY

Léris tire un des rideaux de l'alcôve.

Golo ?

LÉRIS

Seigneur.

SCÈNE IV. Sifroy, Léris, Golo.

GOLO, le surprenant en cette posture

Seigneur, que faites-vous ?

LÉRIS, lit la lettre

L'ombre de Geneviève À Sifroy.

SIFROY

Lisez-vous, ou si c'est que je rêve,

Il se lève et arrache brusquement la lettre à Léris.

L'ombre de Geneviève ! Ah Dieu c'est de sa main !

SIFROY

Voyons-en le dessein.

Il la lui rend et se rassied.

SCÈNE V.

GOLO, seul

Quel nouveau coup de foudre Où ce nuage en finira-t-il se dissoudre ? Si les morts contre moi viennent se déclarer. À leurs funestes coups comment puis-je parer ? En vain pour mon repos j'en fais croître le nombre Si le Ciel pour me perdre a suscité cette ombre. Mais qui jamais de nous ouït dire qu'un esprit Adressât aux vivants ses plaintes par écrit ; Mais ne serait-ce point quelque tour de Lisandre, Et ne m'y suis-je point par trop laissé surprendre. Ah ! Pour me rassurer ce soupçon est trop vain C'est d'elle qu'est l'écrit, j'en reconnais la main ; Les plaintes qu'elle y fait, y sont trop légitimes, Et pour cacher sa mort j'ai commis trop de crimes, Ah ! Belle ombre, il est vrai, je l'ai bien mérité, Mais pardonnez mon crime à la nécessité : Par mon injuste amour ayant acquis ta haine Je ne peux autrement en éviter la peine ; Et l'amour qui trahit jusque-là son devoir, Ne peut s'en dégager que par son désespoir. Si du premier péché ta beauté fut complice, Je peux bien du second apaiser ta justice ; Je ne prévins ma mort par ce coup furieux Que parce que j'en lus l'arrêt dedans tes yeux. Je reconnais pourtant que ton ombre adorable Veut faire un pénitent plutôt qu'un misérable, Puisque de son droit même elle craint d'abuser, Fait qu'elle se défend au lieu de m'accuser. Ah ! Si mon repentir peut mériter sa grâce Déjà dedans mon coeur tout ce crime il efface : Ne viens plus en ces lieux y poursuivre ma mort ? Mais que dis-je, hé pourquoi m'épouvanter si fort ? À tout ce qu'elle écrit ma réponse est fort bonne, Et ce crime après tout tombe sur sa personne ; Qu'elle écrive de moi tout ce qu'elle voudra Le miroir enchanté toujours la confondra. J'ai déjà dissipé de plus fâcheux ombrages, J'ai déjà conjuré de plus fâcheux orages. Si je ne combats plus que contre des esprits, Je saurai le moyen d'en étouffer les cris. Mais allons consulter la nuit sur cette affaire, Voyons jusqu'où Sifroy portera sa colère. Une heure de sommeil l'en fera revenir, Et je n'ai qu'à partir si je l'en veux punir. Tous ceux qui de mon crime avaient la connaissance Me gardent par leur mort un éternel silence. Après ces coups d'essai aurais-je encor du coeur S'il fallait aujourd'hui qu'une ombre me fit peur ?

Il sort.

II. ENTRE-ACTE. En Ballet.

ARGUMENT.

I. La nuit ayant donné entrée au sommeil dans la chambre de Sifroy.

II. Comme il pensait s'en rendre le maître.

III. Les soucis l'en viennent chasser, mais il trouve moyen de les endormir.

IV. Leur repos est troublé par l'ombre de Geneviève, qui vient demander un tombeau, elle les éveille pour lui en dresser un, où ils la mettent avec cérémonie.

V. Le sommeil les surprenant dans cette action, les jette tous quatre dans le même tombeau.

VI. Mais Phosphore l'ayant ouvert de ses rayons, en fait sortir au lieu de l'ombre qui y avait été mise, la représentation de Geneviève vivante ; et au lieu de quatre Soucis, quatre petits Amours, qui vont porter à Sifroy l'espérance de la revoir bientôt en vie.

ACTE III

SCÈNE I. Sifroy, Léris.

SCÈNE II.

SCÈNE III. Sifroy, Lisandre, Cléon.

SIFROY

En voici la raison qu'il faut que je vous conte, Sans doute vous allez tous deux vous en moquer, Mais je ne puis moi-même à mon bonheur manquer ! Écoutez-donc : au temps que notre fantaisie Des vapeurs de la nuit enfin se purifie, Et que l'aube du jour avec ses premiers traits Dissipant ses humeurs rend nos songes plus vrais, Rêvant que je chassais dans la forêt prochaine, Je me suis trouvé seul auprès d'une fontaine, Aussitôt un enfant brillant comme le jour S'est fait voir en l'état qu'on nous dépeint l'Amour, À peine a-t-il paru dedans des lieux si sombres, Que son flambeau d'abord en a chassé les ombres ; Puis me prenant la main m'a mené dans des bois Que Geneviève, ô Dieux ! Animait de sa voix, J'eusse voulu pour lors qu'il m'eût prêté ses ailes Pour rencontrer plutôt ce miracle des Belles, Mais craignant d'y trouver le lieu de son trépas Afin de l'arrêter je modérais mes pas. Nous étions arrivés jusqu'auprès d'une roche Où je vis Geneviève qui en était tout proche, Même qu'elle y courait afin de se sauver, D'un furieux Dragon qui voulait l'enlever. J'ai pris en même temps les armes de mon guide, Et couru sur les pas de ce monstre homicide ; Mais comme j'étais prêt de lui percer le flanc, Épargne, a-t-elle dit, un si malheureux sang. Ce monstre n'a rien fait que par ta jalousie, Et sans toi sa fureur n'eût rien pu sur ma vie ; Mais puisque Dieu plus juste en empêche la fin, Laisse-le qu'il vomisse autre part son venin, Excuse sa fureur, puisque je te pardonne Et reprends ta moitié que le Ciel te redonne : Là-dessus mon réveil enlevant ces portraits, N'en a pu cependant effacer tous les traits ; Ils demeurent empreints jusqu'au fond de mon âme, Et toute ma douleur s'y convertit en flamme. Sur un songe si beau puis-je me dispenser, D'aller courir nos bois pour ce monstre en chasser ?

SIFROY

Vous connaissez sa main, lisez l'inscription.

Il leur montre le texte de Geneviève.

LISANDRE, lit tout bas

L'ombre de Geneviève !

SCÈNE IV. Lisandre, Cléon.

SCÈNE V. Cléon, Lisandre, Orismond.

LISANDRE

Je l'ai fait.

SCÈNE VI. Lisandre, Golo.

LISANDRE, lui allant à la rencontre

Le Comte n'attendait qu'après vous pour partir.

GOLO, d'un oeil fier pendant toute la scène

Vous pouviez aisément sans moi le divertir.

III. ENTRE-ACTE. En récits de Musique.

ARGUMENT.

I. Geneviève ayant passé doucement la nuit dans sa Grotte, est félicitée à son réveil d'un concert de Musique que lui font les Anges qui la servent dans une profonde extase.

II. Pendant laquelle un des Amours qui la cherchaient étant survenu, et l'ayant reçue en cet état, croit qu'elle va mourir, et court pour lui prêter secours.

III. Mais les Anges lui défendant d'en approcher, ils lui commandent de lui amener Sifroy qui chasse déjà dans la forêt.

IV. Pendant qu'il y court, les Anges éveillent Geneviève de son sommeil extatique pour la disposer à le recevoir.

L'AMOUR qui cherchait Geneviève au fonds de la Forêt

Récit.

Ayant commencé en chantant et voyant Geneviève en la Grotte sur son petit lit comme en extase, appuyée sur une main.

J'entends ici des voix qui marquent sa demeure, Ô Dieu je l'aperçois mourante en ce rocher !

UNE VOIX DU CHOEUR

Arrête.

LE CHOEUR

Arrête ?

UNE VOIX DU CHOEUR

Va dire à Sifroy qu'il se lasse À courre les cerfs de ce bois Qu'il peut sous ce rocher faire meilleur chasse, Et que la proie est aux abois.

Courre : il a le même sens que Courir, et il ne se dit que dans quelques phrases : courre le cerf, le daim, le lièvre ; courre la poste, courre la bague ; courre ou courir sus ; laisser courre, découpler les chiens. (...) [FC]

ACTE IV

SCÈNE I.

GENEVIÈVE, seule revenant de son extase

Ô Dieu ! Sacrés repos dont mon âme est charmée, Ah ! Dans quelles douceurs m'avez-vous abîmée : Célestes visions ! Agréables appas ! Que puis-je voir d'aimable en ne vous voyant pas ; Brillant écoulements des sources de lumière, Vives effusions de sa beauté première ! Si pour jouir de vous il faut fermer les yeux Qu'ai-je à vous sur la terre ou même dans les Cieux. Soleil dans quelque éclat que tu sortes de l'onde Et de quelque beauté que tu pares le monde ; Tu ne me fais rien voir en ramenant le jour, Qui vaille cet objet où j'ai mis mon amour, Et toutes les beautés que découvre sa course Comme tous tes rayons viennent de cette source, Cher objet de mon coeur vos appas sont trop doux, Pour pleurer désormais la perte d'un époux ; Et le moindre moment de vos saintes délices M'ôtent le souvenir de mes plus longs supplices. Mais une grâce encor ? Et faites que Sifroy En plaignant mon malheur, n'accuse plus ma foi. Et vous qui renaissant dissipez les nuages, Soleil, de son esprit écartez ses ombrages, Ou vous plutôt de qui j'attends cette faveur, Vierge sainte, agissez pour moi dedans son coeur Et faites qu'il connaisse mon innocente plainte Que mon amour lui fait par une lettre feinte, Qu'il sache l'imposture et la malignité Qui supposa ce crime à ma pudicité ; Mais permettez encor que je vous importune Pour cet enfant qui suit dans ces bois ma fortune, Après ma longue mort qui va bientôt finir, Hélas ! Cet innocent que doit-il devenir ? Pardonnez à ses pleurs, qui malgré ma constance Semblent craindre pour eux dessous votre assistance, Non, bon, je m'en remets à ces aimables soins Qui ne doivent jamais manquer à nos besoins Comme vous lui servez depuis sept ans de mère, Vous lui gardez encor bien plus que je n'espère.

Délice est noté comme féminin dans le dictionnaire de l'Académie de 1762, tout en indiquant qu'il peut être masculin.

SCÈNE II. Geneviève, Bénoni.

BÉNONI, revenant tout épouvanté et hors d'haleine

Madame ?

GENEVIÈVE

Quoi Bénoni ?

SCÈNE III. Sifroy, Lisandre, Cléon.

SCÈNE IV.

SIFROY, seul

Retraite de la nuit, pitoyables Forêts, Si je puis maintenant vous dire mes secrets, Sans dire que vos bois s'embrasent de ma flamme, Écoutez ces secrets qui déchirent mon âme ; Et soulagez un peu le plus funeste amour, Qui depuis son Empire ait vu naître le jour. Geneviève a fini le beau cours de sa vie, Et ce fut dans ces bois qu'elle lui fut ravie, Forêt si vous savez le lieu de son trépas Pour flatter ma douleur conduisez-y mes pas. Son ombre chaque nuit m'invite à venir rendre De si justes devoirs à ses illustres cendres. Si vous en conservez quelque relique encor, Découvrez-moi le lieu d'un si juste trésor ; Et toi qui dans l'horreur de ces demeures sombres, Sans l'honneur du sépulcre erre parmi les ombres ; Le désir de te voir m'a des miens séparé, Et pour te rencontrer je me suis égaré. Une si sainte horreur dans ces bois m'environne, Fait que je ne crains plus que ton abord m'étonne. Et puis quand je devrais pâmer à cet abord, Puis-je trouver ailleurs une plus belle mort ? Mais hélas ! Je vois bien que je n'en suis pas digne, Pour espérer de toi cette faveur insigne. Mais du moins puisque tant d'infortunés amants Ont pu trouver ici la fin de leurs tourments, Faites qu'à ce moment les bêtes les plus fières, Pour m'arracher le coeur sortent de leurs tanières ; Poussez quelque torrent enflé de cent ruisseaux Qui pour laver mon sang, m'abîme dans ses eaux, Ou bien pour signaler un si juste supplice Montrez-moi sur ces rocs quelque affreux précipice. Mais quel aveuglement me porte à ce discours ? Faut-il pour me punir emprunter du secours ? Les rochers, ces torrents et ces bêtes sauvages, Auront-ils plus de zèle à venger ses outrages ? Non, il m'en faut punir, l'amour pour ce dessein Doit me mettre lui seul des armes à la main.

Mettant la main à l'épée.

Voici, mânes sacrés, de quoi, vous satisfaire, Si le sang criminel d'un mari vous peut plaire, Aussi bien fallait-il un sang plus précieux, Que celui qui devait se répandre en ces lieux : Et Golo n'était pas pour vous une victime. Qui put par sa valeur satisfaire à ce crime, Voyez, mânes sacrés, un plus illustre effort, Que va faire l'amour pour venger votre mort ; Et de ce même endroit d'où sortira mon âme Voyant couler ensemble et le sang et la flamme, Recevez ce dépôt que vous rend mon amour, Qui pour vous aller joindre abandonne le jour. Mourons...

En se penchant sur la pointe de son épée.

SCÈNE V. Sifroy, Orismond.

ORISMOND

Il vient du fonds de la forêt, et sans connaître Sifroy jette sa canne sur son épée, et la fait tomber.

Ah malheureux arrête ! Quelle rage À ce funeste coup anime ton courage ?

SCÈNE VI. Golo, Léris, Orismond.

SCÈNE VII.

ORISMOND, seul

Tu n'iras pas bien loin, ton âme meurtrière Vois déjà de bien près le bout de sa carrière, Et ce juste vengeur des injustes desseins, Réserve contre toi bien plus que tu ne crains : Il permet à la fin que ton bonheur se rompe, Que ton pouvoir t'aveugle et ta faveur se trompe ; L'ombre qui t'a fait peur sous un si faible état, T'accablera bientôt de son vivant éclat. Mais parmi ce bonheur je crains que ce perfide, Ne la rencontre ici sous sa main homicide. Ah j'ai tort de le craindre, et celui dont l'amour L'a voulu conserver pour ce bienheureux jour, Doit bientôt en ces bois faire à son innocence Un triomphe éclatant de sa reconnaissance. Que ce lieu pour le faire était avantageux Si j'eusse pu moi seul les y trouver tous deux, Car sans doute voici la grotte qu'elle habite, Et que le Ciel souvent de ses faveurs visite. Que ne s'y trouvait-elle, ô Dieu ! Lorsque Sifroy, Lui donnait de son sang pour preuve de sa foi. Hélas en l'empêchant de sortir de la vie, Elle l'eût bien puni de l'en avoir bannie ; En arrachant le dard à son persécuteur D'un plus aimable trait elle eût percé son coeur. Mais peut-être, mon_Dieu, que votre providence Veut encore par ses maux éprouver sa constance, Ou vous avez un temps leur bonheur différé, Pour punir son Sifroy d'avoir désespéré. Quoi qu'il soit, Seigneur, si votre amour l'ordonne ; Ils en pourront tous deux embellir leur couronne, Ou si vous les voulez à la fin soulager Vous pourrez bien sans moi ce bonheur partager.

Il sort.

IV. ENTRE-ACTE. En Ballet.

ARGUMENT.

I. Saturne qui représente la tristesse aussi bien que le temps, s'étant saisit des coeurs de Geneviève et de Sifroy, cherchait un lieu propre pour les dévorer.

II. Le Génie de l'innocence fait tout ce qu'il peut pour les retirer de ses mains, mais il n'en fut pas venu à bout.

III. Si quatre petits Amours que Diane menait à la chasse, ayant fait cette découverte, ne lui eussent enlevé sa proie.

IV. Le démon de la calomnie vient pour les arracher à ces amours, mais ils s'en défendent. Si bien qu'après lui avoir fait souffrir une partie des tourments qu'il méritait, ils le relancent dans les Enfers, et se mettent à rejoindre ces coeurs.

V. De quoi les Nymphes des bois leur applaudissent.

ACTE V

SCÈNE I.

SIFROY, seul

Enfin je me vois seul, et je n'ai que mon ombre, Qui me suit à regret dedans un lieu si sombre. Magnifique Palais, toute votre beauté N'a rien de comparable à cette obscurité ; Que sert votre appareil de dais et de balustres, Qu'à rendre bien souvent nos peines plus illustres ? Que fait ce faux éclat de vos félicités, Qu'un charme dont nos sens demeurent enchantés ? Ah ! Mille fois heureux, qui dans la solitude, Fuyant des vains honneurs la vaine servitude, Et rompant tout_à_coup la chaîne des péchés Où les autres mortels se trouvent attachés, Y vient par ses regrets et par sa pénitence, Chercher en soupirant sa première innocence. Adieu monde trompeur ! Je romps ici les fers Qui m'ont presque accablé depuis que je te sers.

Il cherche s'il ne trouvera point quelque coulant d'eau, et en découvrant un, il prend une coquille sur le bord et boit.

Mais ce discours au lieu de soulager mes peines, Met la soif sur ma langue et le feu dans mes veines ; Cette source fournit un remède à mon mal, Dans l'humide trésor de son petit canal. Ah Dieu ! Qu'on goûte mieux dans cette eau toute pure, Les biens dont l'innocence honorait la nature, Puisque même l'excès de ses contentements N'a rien dont la douceur puisse enivrer nos sens. Mais les froides vapeurs que sa fraîcheur excite Se joignant au doux bruit dont ce ruisseau m'invite M'obligent à fermer pour un moment les yeux, Et jouir en dormant du repos de ces lieux ;

Il se couche dans une caverne qui paraît au fonds du théâtre sur le bord d'un ruisseau.

J'y pourrai cependant plus doucement attendre Le fidèle Orismond que j'y devais reprendre.

SCÈNE II.

SCÈNE III. Sifroy dormant, Geneviève.

GENEVIÈVE

Pour ne l'éveiller pas qu'avec quelque assurance D'un secret innocent, faisons l'expérience ; Pendant qu'il dort ainsi penché sur ce ruisseau

Elle prend sa main et la trempe dans les eaux du petit ruisseau.

Je vais l'interroger, trempant sa main dans l'eau. Sifroy ? Mon cher Sifroy ?

GENEVIÈVE

De quoi ?

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Geneviève, Sifroy.

SIFROY

Ah !

Surpris et tombant en défaillance d'abord qu'il la reconnaît et Geneviève courant pour le soutenir, le reçoit entre ses bras.

GENEVIÈVE

Qu'avez-vous ?

GENEVIÈVE

Elle lui fait le même, pendant quoi Bénoni arrive qui se glisse doucement le long de la forêt et vient gagner le côté de Geneviève et passe en même temps entre elle et Sifroy.

J'approuve, cher Sifroy, cette discrétion, Et je rends la pareille à ton affection, Mais lorsque je reçois ce gage de la tienne, Voici Dieu qui t'en rend un plus beau de la mienne.

SCÈNE VI. Sifroy, Geneviève, Bénoni.

SCÈNE VII. Sifroy, Geneviève, Bénoni, Orismond, Lisandre, Cléon.

CLÉON

S'adressant à Sifroy qui est étonné de les voir ainsi surpris.

Seigneur, est-ce Madame ?

GENEVIÈVE

Moi-même.

LISANDRE

Considérant Bénoni, qui est étonné de voir tant de monde, et qui va tantôt vers l'un, tantôt vers l'autre mais le plus souvent vers Orismond.

Et quel est cet enfant avec vous en ces lieux ?

SCÈNE VIII. Sifroy, Geneviève, Bénoni, Orismond, Lisandre, Cléon, Golo, Léris.

Golo, pâlit, rougit, avance, recule, et comme il s'en allait fuyant et disant deux ou trois paroles, quand le Comte le prit par la main brusquement pour le faire approcher, sur [quoi] ces acteurs mettent l'épée à la main pour courir sur Golo et le poignarder, mais Geneviève les retient le petit Bénoni se cache auprès de sa maman, et lui prend la main, tout tremblant de peur, et puis il badine autour de leurs épées faisant semblant d'en prendre quelqu'une, qu'on lui refuse, lui faisant signe du doigt qu'il ne faut pas toucher là. Il se jette à genoux.

SCÈNE IX. Sifroy, Geneviève, Bénoni, Orismond, Lisandre, Léris.

BÉNONI

S'adressant à Lisandre et à Léris, ce bagage est le chapeau, la canne, et le mouchoir de Golo qu'il y a oubliés.

Vous autres emportez tout ce petit bagage.

Après quoi il faut que les violons jouent, jusques à ce qu'un acteur vienne remercier la compagnie.

2 278 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica