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Tragédie en vers· Dédiée à Madame la Duchesse de Roanez

Geneviève ou L'Innocence Reconnue Tragédie

François d'Aure· imprimée en 1670· 5 actes· 2 449 vers· 12 personnages

Personnages

  • LA GLORIEUSE VIERGE
  • SIFROY, Comte Palatin de Trèves
  • GENEVIÈVE, épouse de Sifroy
  • BENONI, enfant, leur fils
  • GOLO, Intendant de la maison de Sifroy
  • RODOLPHE, confident de Sifroy
  • CLOTILDE, épouse de Rodolphe
  • GERTRUDE, épouse de Golo
  • L'AMBASSADEUR de Charles Martel, député à Sifroy
  • HENRY, confident de Golo
  • OTHON, confident d'Henry
  • GERMAINE, fille de la Nourrice de Golo
MADAME,

À MADAME LA DUCHESSE DE ROANEZ.

L'Innocence Reconnue, réduite en Tragédie (dont la Princesse Geneviève, fille d'un Duc de Brabant, belle et Sainte épouse d'un Palatin de Trèves, fait l'auguste sujet) a porté mes pensées à des réflexions de plusieurs circonstances qui m'ont représenté en leur Maison hautement relevée, l'idée de la Vôtre. J'ai remarqué, MADAME, en Sifroy très noble Comte, votre Époux reçu par vous, Comme Sifroy par Geneviève, en l'ancienne Maison d'un très illustre Duc. J'ai reconnu au parfait mariage de cette Sainte Dame, l'admirable ménage du vôtre, doucement disposé ; mais efficacement achevé par l'heureuse conduite de la divine Providence ; laquelle (avec de pareilles faveurs qu'elle fit autrefois à cette Fille céleste) après avoir nourri l'innocente pureté du printemps de votre âge, des entretiens du Ciel, dans les éloignements de l'air contagieux du Siècle, vous a fait généreusement violenter vos propres volontés, pour les soumettre à ceux auxquels Dieu a consigné son absolue autorité pour régler la vie des Enfants, et fixer l'irrésolution de leur tendre jeunesse en l'état d'une vocation chrétienne, mais propre et convenable à leur vrai bien ; que le défaut d'expérience leur rendait inconnu. Et c'est ainsi que Sainte Élizabeth fille du Roi de Hongrie ; mais en somme presque toutes les Reines et Princesses (par les mêmes soumissions) ayant rompu leurs inclinations et rempli dignement (par leurs mariages chrétiennement contractés) les devoirs de cette honorable condition conformément au bon plaisir de Dieu, sont reconnues par l'Église dans un rang très célèbres du sacré Catalogue des Saints, comme s'étant acquise la glorieuse fin de leur vocation, et le dernier effet de leur éternelle prédestination.

Je considère, MADAME, en votre brave Époux le zèle incomparable de l'époux de ma sainte Princesse, le généreux Sifroy, dans l'emploi de leurs armes contre les Infidèles, où la Chrétienté les a vus concourant (en sa faveur) à se prêter et rendre par une sainte émulation les secours nécessaires au soutien de la Foi. Voilà Sifroy l'Époux de Geneviève, assistant la France ; et voici en échange le vôtre assistant l'Allemagne : en sorte qu'on peut bien donner à ces deux généreux Capitaines, l'éloge avec les titres que l'ancienne Rome donnait au grand Fabie et au très célèbre Marcel, de Bouclier et d'Épée des Romains, pour leur digne soutien de l'Église Romaine.

Il est vrai, MADAME, que ces deux illustres Seigneurs ont été portés de même Zèle à la défense de la même Foi, contre les mêmes ennemis de l'Église, avec de pareils avantages ; quoique l'éloignement de leurs Maisons ait eu des effets différents. Mais si la peine très sensible que vous avez soufferte pour l'absence du légitime objet de vos affections, n'a pas été surchargée des troubles et traverses dont notre Geneviève s'est vue presque accablée : et si ses amertumes (par la faveur du Ciel) n'ont point interrompu les douceurs innocentes de votre mariage, les raisons en sont claires. Votre sage et très prudent Époux avait eu soin de faire qu'au choix de ses bons et fidèles domestiques, il ne se trouvât rien de Golo que l'horreur de son nom, et la détestation de ses perfidies.

Et d'ailleurs, MADAME, les vifs éclats de vos perfections portés à la face d'un Paris, et à toute la vue d'une Cour de France (où vous avez toujours paru ayant l'Honneur pour écuyer, la Vertu pour compagne et la Piété pour confidente) vous ont trop rendue visible pour être méconnue, et pour n'être pas heureusement jouissante de la gloire qui comble toute votre excellente Famille au lustre universel de tous les beaux et rayonnant éclats de chasteté dans toutes ses espèces ; où paraît une vénérable Mère ayant très exemplairement vécu dans la chasteté d'une longue viduité ; un Frère unique ornant sa qualité de Duc du précieux choix de la chasteté d'un Célibat parfait et accompli, deux Sours relevées dans l'éminente chasteté de la Virginité régulièrement professe : et vous enfin, MADAME, parée avec merveille de l'assortissement entier d'une chasteté conjugale, en quoi Dieu a voulu pour l'édification de ses Élus, sous les rayons d'un cercle incomparable de Couronne Ducale qui embrasse hautement votre Maison, faire une belle et digne montre de toutes les puretés chrétiennes en leur perfection.

C'est sur ces véritables considérations, MADAME, que j'ai pris l'assurance d'un aveu général, que le titre de l'Innocence reconnue (par des spéciales prérogatives) est due à vos mérites, et que je ne me suis point mépris de vous rapporter l'Éloge de l'idée gravée en Geneviève, et copiée en vous ; ayant osé, MADAME, prendre la liberté de vous le présenter, sur la croyance que vous en pourrez recevoir quelque petit divertissement conforme à votre naturel, épuré des espèces qui peuvent s'imprimer aux lascives représentations du Théâtre moderne : Et c'est tout ce que le défaut d'occasion et de pouvoir a voulu m'accorder, pour témoigner comme je suis avec toutes sortes de respects,

MADAME,

Votre très humble, et très obéissant Serviteur,

F. d'AURE, Prêtre,

Docteur en Théologie.

ACTE I

SCÈNE I. Sifroy, Golo.

SIFROY, en deuil

Ô Dieu !

SCÈNE II. Rodolphe, Sifroy.

SCÈNE III. Sifroy, Golo.

SIFROY

Tais-toi.

SCÈNE IV. Sifroy, Golo, Clotilde, Gertrude.

SIFROY

Quel ?

SIFROY

Enfin.

SIFROY

Achevez.

CLOTILDE

Je le dois.

SIFROY

Moi ?

CLOTILDE

Comment ?

SCÈNE V. Gertrude, Golo.

GERTRUDE

Voilà son Adonis, et voilà sa Vénus.

Adonis : C'est le nom propre d'un jeune homme d'une rare beauté, né de l'inceste de Cyniras, Roi de Chypre, et de Myrrha sa fille. Il fut tué par un sanglier ; et Vénus, qui l'avait tendrement aimé, le changea en une fleur, qui fut teinte de son sang. [T]

GERTRUDE

Quels ?

GERTRUDE

Mon_Dieu !

ACTE II

SCÈNE I.

GENEVIÈVE, dans le bois, avec le Crucifix en main

Cher gage de mes espérances Que l'Ange m'apporte du Ciel, Votre vue adoucit le fiel De mes plus amères souffrances : Parmi les traitements divers De sept Étés et sept Hivers, Je n'ai eu que votre assistance ; Et pour rendre mes maux plus doux En les souffrant avec constance, Hélas ! Qu'eussé-je fait sans vous.

Elle le baise.

Aux trous des plaies douloureuses Auxquelles par des vols hardis, Les Colombes du Paradis Font leurs visites amoureuses : Je tire à l'ombre de vos os, De vos travaux tout mon repos, Comparant vos peines aux miennes ; Mais pour résister à leurs coups Avec des pensées Chrétiennes, Hélas ! Qu'eussé-je fait sans vous.

Elle le baise.

J'ai souffert des peines légères, Et vous des horribles tourments ; Moi pour mes propres manquements, Vous pour des fautes étrangères, Je sens mon coeur tout transpercé De voir cet ordre renversé : Mais si la divine justice N'a pu apaiser son courroux Que par l'horreur d'un tel supplice, Hélas ! Qu'eussé-je fait sans vous.

Elle le baise.

Nonobstant l'injuste colère Qui fit autrefois le dessein D'égorger mon fils dans le sein De son infortunée mère, Je vois mon pauvre Bénoni Vivre au moyen du lait fourni Par votre douce providence : Si vous n'eussiez été jaloux De soutenir notre innocence, Hélas ! Qu'eussé-je fait sans vous.

Elle le baise.

Pendant que je me vois bannie Par les rebuts et les dédains Des parents et proches mondains, Vous m'avez tenu compagnie Depuis sept ans que je me vois Dans le profond écart d'un bois Exposée en ces lieux sauvages Aux gueules des ours et des loups, Pour m'échapper de leurs outrages Hélas ! Qu'eussé-je fait sans vous.

Elle le baise.

En la compagnie farouche Des bêtes dont les hurlements Se mêlent aux gémissements Qui retentissent de ma bouche : Vous seul, mon Rédempteur, vous seul, Si vous n'aviez couvert mon deuil Où je n'avais ni paix ni trêve : Mon bon Père et mon bel époux, Pauvre orpheline et pauvre veuve. Hélas ! Qu'eussé-je fait sans vous.

Elle le baise.

Le mot playes est considéré comme ayant deux pieds, nous ne remplaçons pas par plaies qui est la graphie moderne.

SCÈNE II. Bénoni, Geneviève.

BENONI

Maman.

GENEVIÈVE

Mon fils.

BENONI

J'ai faim.

BENONI

J'ai faim.

BENONI

Allons-y.

BENONI, pleurant

Maman.

BENONI, pleurant

Vous me voulez quitter.

SCÈNE III.

GENEVIÈVE, seule

Ce n'est pas sans raison que j'ai pu l'irriter Dès lors qu'il a pensé que je veux le quitter, Un fils issu d'un Prince et si noble et si riche Ne serait assisté que d'une pauvre Biche : C'est là toute sa Cour, c'est tout ce qui lui plaît ; Elle fait ses banquets le traitant de son lait ; Mais enfin cette vie est légère et bien mince, Pour remplir après moi l'espérance d'un Prince. Malheureuse Princesse ! Un Fils si vif si beau, En vie sans maison, à la mort sans tombeau, Faut-il que je le quitte, et que son innocence N'hérite rien de moi que ma seule souffrance ?

Et tournant à la Fontaine.

C'est toi, belle Fontaine, aux bords de ton Bassin Que j'entretiens souvent des secrets de mon sein : Que tes eaux de cristal ne soient point offensées, Si je les charge encor de mes tristes pensées. J'ai perdu tous mes biens, j'ai perdu mon Époux, Je dois perdre mon Fils, et n'ai rien de plus doux Qu'à décharger mon coeur en ces places désertes ? Soulageant par ma voix la douleur de mes pertes. Reçois, chère Fontaine, avec ces autres lieux, Les tristes sentiments de mes derniers adieux. Tu ne saurais tarir recevant à ta source Le secours de mes yeux pour redoubler sa course. Ton liquide cristal m'a souvent arrêté À voir ce que je suis sur ce que j'ai été. C'est en toi que parfois mon innocence plaide Contre mes maux soufferts en m'y voyant si laide.

Se mirant à la Fontaine.

Le monde m'a repu des Noms de vanité, De Miroir, de Phonix, de Soleil de beauté. Ce qu'il disait est faux, mon oeil le désavoue : Quelle bouche, quel front, quel menton, quelle joue ? Je me vois en ton cours, mon lustre a fait son flux Comme ton eau coulée, et ce qui fut n'est plus. Geneviève ne voit en cet hideux ombrage Que le grossier crayon de son premier visage. Je fus bien autrefois ; mais j'ai les yeux confus De ne voir rien en moi de tout ce que je fus.

La Vierge paraît sur un Rocher à côté de la Fontaine.

Mais quel objet nouveau, quelle ombre en la Fontaine Du fonds de son Bassin vient entendre ma peine : Quelle autre habiterait dedans cette Forêt, Elle est en mouvement, elle prend son arrêt : C'est l'ombre d'une femme, ô quelle différence De la mienne à la sienne en sa belle apparence ! Quelle façon d'honneur ? Quel port de majesté ? Quel lustre de maintien ? Quel éclat de beauté ? Elle me tend la main dont presque elle me touche, Elle a les yeux sur moi, elle m'ouvre sa bouche.

v. 509, on devrait lire "ce hideux", nous conservons pour éviter le hiatus.

SCÈNE IV. La Vierge élevée en un gazon, sur le Rocher qui joint la Fontaine, Geneviève.

LA VIERGE

Geneviève ?

LA VIERGE

Geneviève ?

LA VIERGE

Geneviève.

GENEVIÈVE

Marie.

LA VIERGE

C'est mon nom.

GENEVIÈVE

Votre coeur ?

LA VIERGE

Oui, mon coeur.

LA VIERGE

Te paraître, c'est peu ; je réserve à ta vue Le comble des grands biens dont ma gloire est pourvue. Tu n'as pas bien encor tous tes sens épurés, Pour voir les ornements dont les miens sont parés ; C'est au Ciel que je veux qu'en moi tu te consoles Par ma félicité, mes dots, mes auréoles, À me voir maintenant tu dois te contenter En l'état où je suis, que tu peux supporter. Mais Geneviève encor quiconque se dispose À voir Dieu, doit prétendre à voir toute autre chose : Car c'est en cette vue ou notre oeil arrêté Possède tout l'état de la félicité. L'Énigme de la Foi se réduit en science, L'Espérance périt et passe en jouissance ; Et la Charité seule avec ses fermetés, Pousse au-delà des temps dans les éternités, En ce bien possédé les souffrances bornées Par le temps prompt et court, sont sans fin couronnées. C'est en ce bel état qu'il faut te rehausser, Et c'est en lui, ma Fille, où je veux t'embrasser, Pour y voir avec moi l'éternelle existence Du Dieu trio en suppôts ; mais un seul en essence ; Et dans ces trois suppôts sans cause et sans effet, Les émanations de cet être parfait, Sans premier, sans dernier, d'égalité divine, Sans primauté de temps, primauté d'origine ; Par le salut de l'Ange et l'aveu que je fis Des trois ouvrant en moi, l'un fut homme et mon fils ; Et la grâce du Ciel qui sans cesse m'arrouse, Me fit Fille de Dieu, sa Mère et son épouse, L'entends-tu ?

Arrouser : Inonder, entourer, environner, assiéger. [SP ]

LA VIERGE

Suis mon Fils.

SCÈNE V. Geneviève assise et appuyée au Rocher, tenant et regardant son Crucifix, Bénoni.

BENONI

Maman.

BENONI

Maman.

BENONI, à genoux le baisant

Mon Papa ?

GENEVIÈVE

C'est lui-même.

BENONI

Je l'aime.

ACTE III

SCÈNE I. Sifroy, l'Ambassadeur, Rodolphe.

RODOLPHE

Je le fais de grand coeur.

Il s'en va.

L'AMBASSADEUR

Mon Prince votre ami Ainsi que vous savez ne s'est point endormi À soutenir l'état de la vraye croyance, Par l'affermissement de son Autel en France : Ou si nous n'eussions eu que les veilles du Roi, On eût vu renverser la France avec la Foi, Quand Eudon appelant les troupes Sarrasines, Leur ouvrit l'Aquitaine et les terres voisines, Pour livrer aux Sultans le Sceptre de nos Rois, Et faire triompher le Croissant de la Croix. La France était au point de perdre sa franchise, Et mêler ses débris aux ruines de l'Église : Et cependant le Roi occupait tous ses voeux À peigner et friser sa barbe et ses cheveux, Et même sans souci d'éviter la surprise Dont on pourrait encor nous perdre avec l'Église. Il se repaît toujours d'un honteux entretien, Qui n'est à dire vrai ni Français ni Chrétien. En ce relâchement le peuple se mutine, Chacun vit à son gré, sans loi, sans discipline. Cet État autrefois si beau si fleurissant. Flétrit de jour en jour, et s'en va périssant : Et bientôt on verra sa durée achevée, Si par un coup du Ciel elle n'est conservée. Par quoi le Roi n'ayant tous ses soins arrêtés Qu'aux occupations de ses oisivetés, Avec juste sujet la Chrétienté soupire, Cherchant pour son repos celui de notre Empire ; Et nos maux déférés au Pontife Romain, Ont attendri son coeur pour nous donner la main À faire un juste choix d'une digne personne, Afin que nous puissions transporter la Couronne D'un chef qui lui fait honte, et l'asseoir sur un front Qui répare son lustre et lave son affront. Et pour son changement chacun veut reconnaître Les biens qu'elle a reçus par les soins de mon Maître Mais comme en tous ses faits il suit le mouvement D'un conseil digéré par un mûr jugement. Vous ayant éprouvé par les choses passées, Il m'envoye, Seigneur, consulter vos pensées, Pour suivre vos conseils qu'il a toujours suivis, Réglant ses sentiments dessus vos bons avis.

SCÈNE II. L'Ambassadeur, Sifroy, Rodolphe.

L'AMBASSADEUR

Oui, Seigneur.

RODOLPHE, lit

Prince, la fleur de Germanie, Dont les glorieuses valeurs Parurent parmi les chaleurs Des feux Français de notre Compagnie, Qui firent vivement sentir Des Sarrasins l'espérance trompée, Avec le cuisant repentir D'avoir choqué leur coeur et leur épée, Après que ce dessein si rogue et si bravant, Fut réduit en succès de fumée et de vent. Votre épée jointe à la mienne, Et votre coeur réduit au mien, Ont été l'unique soutien De l'Université Chrétienne. Partant, invincible Vainqueur, Vous écrivant, j'ajoute à mes paroles Mon épée jointe à mon coeur, Afin de vous décrire en ces symboles, Et vous en fais le don d'un généreux amour ; Car l'ayant eu de vous, je vous dois son retour. Je sais qu'aucune défaillance Ne vous arrivera jamais, Et de ma part je vous promets D'éterniser notre ancienne alliance, Je m'assure que vos bontés Qui m'ont ravi par un amour extrême, Rendront miennes vos volontés, Me réputant pour un autre vous-même : Et d'amour et d'effort tous deux réduits en un, Nous porterons le coeur et l'épée en commun. Ainsi contents sans aucun autre, Jouissons de tout notre bien ; Veuillez posséder tout le mien Comme je veux posséder tout le vôtre. J'ai des affaires importants Dont le porteur vous fera confidence, Et que nos courages constants Dans quelques jours mettront en évidence. Cet emblème d'honneur ne sera point obscur À qui nous verra joints d'épée et de coeur.

Rogue : Superbe, fier, altier, méprisant, peu courtois. [F]

Bravant : Choquer, mépriser quelqu'un, le traiter de haut en bas. [F]

Affaire : C'est un gasconisme de faire ce mot masculin et de dire un bon affaire. [FC]

SCÈNE III. Clotilde, Sifroy, Rodolphe. l'Ambassadeur.

SIFROY

Raison ?

SCÈNE IV. Gertrude, Sifroy, Clotilde, l'Ambassadeur.

GERTRUDE, à genoux

Monseigneur.

GERTRUDE

Hélas !

SCÈNE V. Clotilde, Gertrude.

GERTRUDE

Madame.

CLOTILDE

En devint ?

ACTE IV

SCÈNE I. Henry confident de Golo, Othon confident d'Henry.

OTHON

Je suis tout à Rodolphe, et depuis quelque temps Clotilde m'a donné des avis importants À soulager les cours, et lorsqu'elle conforte On la dirait porter ce que chacun supporte : L'esprit qui la conduit remplit son action De douceur, de tendresse, et de compassion. Rodolphe est tout de même, et jamais mariage Ne le vit assorti d'un égal pariage.

Pariage : Terme de Coutumes, qui se dit d'un droit de compagnie et de société, établi par un accord, ou association, entre un Seigneur, ou le Roi, un Abbé, ou l'Église, pour l'exercice de la Justice, ou pour la levée des droits et amendes sur les justiciables, dont il y a plusieurs exemples dans les anciens Titres. [T]

SCÈNE II. Gertrude, Clotilde, Othon, Henry.

GERTRUDE, en deuil

Misérable Golo !

CLOTILDE

Othon.

OTHON

Madame.

SCÈNE III. Rodolphe, Gertrude, Clotilde, Othon, Henry.

SCÈNE IV. Othon, Clotilde, Henry.

CLOTILDE, à Henry

Othon plaide pour vous.

CLOTILDE

Et bien ?

HENRY

Non.

HENRY

Nenny.

SCÈNE V. Clotilde, Germaine, Othon, Henry.

OTHON

Je suis cité, Madame, et sais mon comparant, Vous priant de m'ouïr sur notre différent. Si ma partie veut se donner quelque pause, Je vous exposerai le fonds de notre cause.

Comparant : Acte extrajudiciaire, par lequel on fait une représentation, ou une demande, pour des choses qui sont de juridiction volontaire. [L]

CLOTILDE

Mon_Dieu !

CLOTILDE, à Germaine

Sûtes-vous ses secrets ?

GERMAINE

Je me vais hasarder.

Elle se retire.

SCÈNE VI. Clotilde, Henry, Othon.

HENRY

Madame, j'ai horreur De vous faire savoir l'excès de ma fureur : Mais pour vous contenter, puisqu'il faut que j'explique Les derniers accidents de cette mort tragique, Nous l'avions (sans pitié) déjà fait cheminer Où cet acte sanglant se devait terminer, Lorsqu'étant possédés d'un démon de furie, Nos glaives nus en main pour cette boucherie, Nous allions égorger le petit innocent, Quand la mère alarmée, avec un cri perçant ; À moi (dit-elle) à moi, l'enfant n'est pas capable De pécher, pour mourir ; C'est moi qui suis coupable : Ne versez pas un sang qui n'est pas criminel, Et lavez son malheur dans le sang maternel. Qu'a fait mon pauvre enfant, pour servir de victime À l'injuste rigueur du soupçon de mon crime ? Il n'en faut point mentir, ces pitoyables cris Retinrent en suspens nos corps et nos esprits : Nos bras comme étourdis d'un éclat de tonnerre, De leurs glaives lâchés firent leurs coups en terre. Mon compagnon et moi prenons quelque repos, Nous regardons l'un l'autre, et changeons de propos : Camarade, lui dis-je, il faut voir si nous sommes En ce terrible accident des démons ou des hommes. Faut-il faire périr par nos sanglantes mains, L'innocente beauté de deux Anges humains ? Sommes-nous pas honteux de nos valeurs infâmes, Qu'on emploie à tuer des enfants et des femmes ? Pour moi je me rappelle, et suis persuadé Que l'Intendant a tort en tout ce procédé : Car quand même la mère aurait été coupable, Son enfant innocent serait-il punissable ? Mais à voir l'attentat contre cet Enfançon, La mère n'a failli que par un faux soupçon ? Et je ne pense pas que la Nature ait faite Dedans un corps si beau, une âme plus parfaite. Qu'avons-nous jamais vu qui puisse avoir taché Ce miroir de beautés par le moindre péché ? Pouvons-nous donc souffrir qu'une injuste disgrâce Fasse perdre en nos mains la splendeur de sa glace ?

CLOTILDE

Comment ?

ACTE V

SCÈNE I. L'Ambassadeur de France, Gertrude en deuil, Germaine.

GERTRUDE, à Germaine

Cela s'adresse à vous.

GERMAINE

Au contraire, son coeur me fit voir sa vertu, S'affermissant aux coups dont il fut combattu, Voici ce que j'ouïs de sa douce parole ; Ma fille, il ne faut pas que mon bien vous désole ; Ce n'est pas d'aujourd'hui que je meurs sans mourir, Reculant de mon bien, à faute d'y courir. Tous mes maux finiront en un mal qui les ferme, Et mes morts trouveront en cette mort leur terme. Puis donc que tous mes maux et mes morts sont au point De voit bientôt leur fin, ne vous affligez point. Les auteurs de ma mort m'exemptent du dommage Que j'aurais à souffrir et mourir davantage ; Si vous m'aimez, il faut que votre affection Vous fasse réjouir de cette exemption. Pour soutenir l'honneur j'ai été combattu, C'est en lui que je vis, c'est pour lui qu'on me tue. Tout ce qui semblerait se devoir regretter, C'est la mort d'un enfant qui commence à téter : Mais Dieu l'a revêtu d'une vertu si mâle ; Lui donnant par ma main la grâce baptismale, Que ce qu'il devait vaincre, alors il l'a vaincu, Et depuis pour combattre il n'a que trop vécu. Dieu ne me l'a prêté qu'afin de le lui rendre ; Je le fais de bon coeur, c'est à lui de le prendre : Il en est le vrai père, et fera, s'il lui plaît, Qu'il recevra sa vie en lui ôtant mon lait. Madame en ce discours qu'elle tint d'une haleine, N'employait ses efforts qu'à me tirer de peine. Mais lors me regardant d'un visage serein, Et jugeant à mes pleurs qu'elle parlait en vain ; Vous m'aimez, me dit-elle ; et serait-il possible Que ne m'aimassiez que d'un amour sensible ? Si vous savez qu'aimer n'est que vouloir du bien, Aimez-moi d'un égard raisonnable et chrétien. Quel bien me voudriez-vous, en voulant la durée De la peine que j'ai si longtemps endurée ? Elle court à sa fin que je dois supposer, Pourquoi la voudriez-vous plus longtemps arrêter Dieu m'en veut affranchir, en voulant que je meure.

L'AMBASSADEUR

Vous pleurez.

L'AMBASSADEUR

Faisons-en l'ouverture. Dans votre attention recevez ma lecture.

Il ouvre son papier, et lit l'Écrit.

GENEVIÈVE, à Sifroy

Adieu, Sifroy, je vais mourir, Puisque vous voulez que je meure ; Ma vie est lasse de courir, Ayant atteint sa dernière heure ; Ma mort comblera tous nos voeux, Vous la voulez et je la veux : Et par mes misères finies Nos envieux seront punis De voir que nos corps désunis Nos volontés seront unies. Pour ce chef on verra d'accord Votre ordre et mon obéissance ; Vous voulez et je veux ma mort, C'est à mon gré qu'on me l'avance : Mais puisque votre esprit consent À la mort d'un fils innocent, Mon sentiment vous est contraire, Appréhendant votre remords, Pour m'avoir fait souffrir deux morts : L'une vous pouvant satisfaire. L'Enfant qu'on fait si mal traiter Par une étrange procédure, Fera quelque jour regretter L'énormité de son injure. Je vous plains en mon sang perdu, Que le vôtre soit répandu, Et que votre même disgrâce Que j'ai soufferte sans sujet, À votre dam change d'objet, Et s'étende sur votre race. Je crains que le Juge Éternel À qui toute chose est présente, Ne vous regarde en criminel, Me regardant en innocente, Puisqu'il punit votre soupçon Par la mort de votre Enfançon ; Et puisque votre humeur jalouse, Par ma mort à ce jour préfix, Me privant d'Époux et de Fils, Vous prive de Fils et d'épouse. Si par un rapport suborneur Vous soupçonniez de quelque chose Qui puisse choquer mon honneur, C'est encor à quoi je m'oppose : Il m'a toujours été si cher Qu'on ne peut rien me reprocher Qui puisse m'en avoir privée. Dans tout le temps que j'ai été J'ai conservé ma chasteté, Et meurs pour l'avoir conservée. Dieu nous donne d'être offensés Tous deux ensemble, et nous invite, Pour ça être récompensés, De n'en pas perdre le mérite. Pour jouir du prix de ce don, Soutenons d'un entier pardon Votre offense jointe à la mienne ; Montrant par ce digne soutien Comme vous m'aimez en Chrétien, Et comme je meurs en Chrétienne.

SCÈNE II. Rodolphe, L'Ambassadeur, Gertrude, Germaine.

RODOLPHE

On n'avait pas cherché Un Gibier excellent depuis longtemps caché ? Comme on chassait ailleurs ; enfin il a fait montre, Et la chasse a fini par son heureux rencontre.

Montre : Action de montrer ; sens qui n'est guère usité que dans la locution : faire montre, montrer avec une sorte d'étalage. [L]

Rencontre : Vaugelas remarque qu'en quelque sens qu'on emploie rencontre, il est toujours féminin, et que les bons Auteurs n'en usent jamais aûtrement, que néanmoins en matière de querelle, plusieurs le font masculin, et disent : ce n'est pas un duel, mais un rencontre ; que cependant le meilleur est de le faire féminin. [FC]

L'AMBASSADEUR

La ?

RODOLPHE

Non non, il ne faut plus que sa mort nous afflige, La diverse façon de la perdre et trouver, Semble un prodige à voir, ou un songe à rêver : Le Ciel l'a fait savoir et regretter sa perte, Et voici sa rencontre en notre chasse ouverte. Par les abois des chiens les piqueurs séparés, Abandonnent le Prince en des lieux égarés, Où il trouve une Biche : il la court et s'engage De la poursuivre au trou d'une grotte sauvage Où la bête s'avance, et le Prince au dehors Jetant les yeux au fonds y reconnaît un corps D'une femme vivante, auquel la chevelure D'un beau poil étendu servait de couverture. Ravi de cet objet, voulant s'y transporter, Il ouït une voix qui le fit arrêter : Elle portait ces mots ; je vous suis inconnue, Et me vois hors d'état de souffrir votre vue. Vous me ferez plaisir si vous vous retirez, Pour chercher ailleurs ce que vous désirez. Le ton de cette voix doucement prononcée Réveilla son esprit, lui donnant la pensée Que dans ces jours passés cet air accoutumé Lui fut si gracieux qu'il en était charmé. Cela le fit résoudre à faire quelque approche Pour mieux l'envisager à l'ombre de sa roche : Mais elle le pria d'être moins curieux, Ou lui prêter de quoi se couvrir à ses yeux, À chacun de ses mots souffrant nouvelle attaque, Du désir de s'instruire il lui tend sa casaque, Qu'elle jeta sur soi : et lors la passion Du Prince s'informa de sa condition, De ce qu'elle faisait, d'où elle était venue, Qu'est-ce qui l'obligeait de loger toute nue Au fonds d'une Forêt, et l'avait fait cacher Sous le rude couvert de cet affreux Rocher. Je suis, répondit-elle, une femme souffrante, La terre de Brabant m'a reçue naissante ; J'eus un puissant époux, dont la crédulité Commettant injustice à ma fidélité, M'a (sur de faux rapports sans m'ouïr) condamnée À souffrir bien des maux, et d'être assassinée. Pour l'exécution d'u si sanglant Arrêt, On me fit, sans habits, entrer dans la Forêt, Où mes exécuteurs m'ayant accompagnée Devinrent les auteurs de ma vie épargnée ; Et depuis le moment qu'on me prit à merci, J'ai compté sept Étés et sept Hivers ici.

L'AMBASSADEUR

C'est elle.

GERTRUDE

La voilà.

GERTRUDE

Mon_Dieu !

GERMAINE

Hélas !

L'AMBASSADEUR

Hé bien ?

RODOLPHE

Ce nom l'eût achevé, Si trouvant tout son bien il ne se fût trouvé Celle qu'il voulut perdre, et tenait égarée, L'eût perdu si dès lors il ne l'eût recouvrée : Mais d'un esprit confus, tout honteux, sans parler, Il étendit ses bras et courut l'accoler ; Et combattant son coeur avec les seules armes De regrets, de soupirs, de sanglots et de larmes, Il en reçut enfin cet accord complaisant, D'oublier le passé pour jouir du présent. Par cet oubli promis son esprit se conforte, Et dans le même instant lui parut sur la porte Un beau petit Garçon, qui pour tous ses habits Couvrait sa nudité d'une peau de brebis. Ses deux petites mains se faisaient voir remplies Des racines du Bois fraîchement recueillies : Et criant sa Maman, lui montrait le butin, Qu'il lui avait acquis au soin de ce matin : Car c'était seulement de ce repas champêtre, Que la pauvre Maman avait lieu de se paître. La Mère en souriant, découvrant ses beaux yeux, Et jetant vers le Père un regard gracieux, Lui fit apercevoir qu'au trait de son visage Dieu en avait béni leur chaste mariage. La Nature parlant, il reçut par sa voix Le fruit de son Palais recueilli dans son Bois. Sentant son coeur ardant d'une amoureuse braise, Il y court, il le prend, il l'embrasse, il le baise : Et dans ses mouvements le tenant embrassé, Lui paye l'intérêt des dettes du passé. Maos cette liberté fit naître une contrainte, En ces transports d'amour l'enfant tremblait de crainte, Appelant sa Maman, laquelle s'occupa À l'instruire en riant, que c'était son Papa. Mais quoiqu'elle sût dire à voix douce ou sévère, N'obligea point le fils de connaître son Père : Il répondit toujours d'un redit gracieux, Par ces mots répétés : Notre Père est es cieux.

GERMAINE

Allons.

SCÈNE III. Geneviève, Sifroy, Gertrude, Germaine, l'Ambassadeur, Othon, Bénoni.

GENEVIÈVE

Pauvre homme !

GERTRUDE

Ô Madame !

L'AMBASSADEUR

Le Désert a fleuri, les lys avec les roses Que vous en rapportez, font voir ses fleurs écloses. Ce jour où nous sentons un bonheur ravissant, Paraît comme l'effet d'un Soleil renaissant. L'Hiver qui nous traitait d'une rigueur sévère, A fait place au quartier de notre primevère, Que Dieu même assortit des bonheurs de l'Été, Par ce fruit qui s'avance à sa maturité. Cet illustre Enfançon qui fait voir en son âge Les plus rares faveurs d'un chaste mariage, Vos Sujets les premiers ont le bien d'en jouir : Mais pour vos Alliés, je viens me conjouir, L'occasion est belle, et je sais que la France Témoignera l'aveu de ma conjouissance.

Conjouir : Se réjouir avec quelqu'un d'une bonne fortune qui lui est arrivée, d'une bonne affaire qu'il a faite. [F]

Conjouissance : Compliment qu'on fait à quelqu'un pour lui témoigner la joie de quelque heureux succès qui lui est arrivé en sa fortune, en ses affaires. Les Princes s'envoient des Ambassadeurs exprès pour faire des compliments de conjouissance sur leurs mariages, sur leurs advenements à la Couronne, etc. [F]

L'AMBASSADEUR

Monsieur.

GERTRUDE à genoux

Ma Princesse.

GERMAINE à genoux

Madame.

GENEVIÈVE

Mon coeur.

OTHON

Madame.

GENEVIÈVE

Où aller ?

BENONI, pleurant

Maman.

GENEVIÈVE

Mon fils.

BENONI

Allons.

BENONI

Allons.

SCÈNE IV. Clotilde, Geneviève, Sifroy, Bénoni, Othon, Gertrude, Germaine.

CLOTILDE, aux pieds de Geneviève

Madame.

GENEVIÈVE, en la relevant

Ma Clotilde.

SIFROY, le donnant

Le voilà.

SIFROY

Çà.

GERTRUDE

Monseigneur.

SCÈNE V. Sifroy, Henry, Geneviève, Gertrude, Germaine, Othon, Rodolphe, Clotilde, Bénoni, l'Ambassadeur.

2 449 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica