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Drame en prose· Drame en Cinq Actes

Vautrin

Honoré de Balzac· créée en 1840· 5 actes· 19 personnages

Représenté pour la première fois sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin, le 14 mars 1840.

Personnages

  • JACQUES COLLIN, dit VAUTRIN
  • LE DUC DE MONTSOREL
  • LE MARQUIS ALBERT, son fils
  • RAOUL DE FRESCAS
  • CHARLES BLONDET, dit LE CHEVALIER DE SAINT-CHARLES
  • FRANÇOIS CADET, dit PHILOSOPHE, cocher
  • BUTEUX, portier
  • FIL-DE-SOIE, cuisinier
  • PHILIPPE BOULARD, dit LAFOURAILLE
  • UN COMMISSAIRE
  • JOSEPH BONNET, valet de chambre de la duchesse de Montsorel
  • LA DUCHESSE DE MONTSOREL, (Louise de Vaudrey)
  • MADEMOISELLE DE VAUDREY, sa tante
  • LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL
  • INÈS DE CHRISTOVAL, princesse d'Arjos
  • FÉLICITÉ, femme de chambre de la Duchesse de Montsorel
  • DOMESTIQUES
  • GENDARMES
  • AGENTS.
DÉDICACE

À MONSIEUR LAURENT JAN,

Son ami,

DE BALZAC.

29 mars 1840.

PRÉFACE

Il est difficile à l'auteur d'une pièce de théâtre de se replacer, à cinquante jours de distance, dans la situation où il était le lendemain de la première représentation de son ouvrage ; mais il est maintenant d'autant plus difficile d'écrire la préface de Vautrin, que tout le monde a fait la sienne ; celle de l'auteur serait infailliblement inférieure à tant de pensées divergentes. Un coup de canon ne vaudra jamais un feu d'artifice.

L'auteur expliquerait-il son oeuvre ? Mais elle ne pouvait avoir que Monsieur Frédérick-Lemaitre pour commentateur.

Se plaindrait-il de la défense qui arrête la représentation de son drame ? Mais il ne connaitrait donc ni son temps ni son pays. L'arbitraire est le péché mignon des gouvernements constitutionnels ; c'est leur infidélité à eux ; et d'ailleurs, ne sait-il pas qu'il n'y a rien de plus cruel que les faibles ? À ce gouvernement-ci, comme aux enfants, il est permis de tout faire, excepté le bien et une majorité.

Irait-il prouver que Vautrin est un drame innocent autant qu'une pièce de Berquin ? Mais traiter la question de la moralité ou de l'immoralité du théâtre, ne serait-ce pas se mettre au-dessous des Prudhomme qui en font une question ?

S'en prendrait-il au journalisme ? Mais il ne peut que le féliciter d'avoir justifié par sa conduite, en cette circonstance, tout ce qu'il en a dit ailleurs.

Cependant, au milieu de ce désastre que l'énergie du gouvernement a causé, mais que, dit-on, le fer d'un coiffeur aurait pu réparer, l'auteur a trouvé quelques compensations dans les preuves d'intérêt qui lui ont été données. Entre tous, Monsieur Victor Hugo s'est montré aussi serviable qu'il est grand poète ; et l'auteur est d'autant plus heureux de publier combien il fut obligeant, que les ennemis de Monsieur Hugo ne se font pas faute de calomnier son caractère.

Enfin, Vautrin a presque deux mois, et dans la serre parisienne, une nouveauté de deux mois prend deux siècles. La véritable et meilleure préface de Vautrin sera donc le drame de Richard-coeur-d'Éponge[1], que l'administration permet de représenter, afin de ne pas laisser les rats occuper exclusivement les planches si fécondes du théâtre de la Porte-Saint-Martin.

Paris, 1er mai 1840.

ACTE PREMIER

Un salon à l'hôtel de Montsorel.

SCÈNE PREMIÈRE. La Duchesse de Montsorel, Mademoiselle de Vaudrey.

LA DUCHESSE

Ah ! Vous m'avez attendue, combien vous êtes bonne !

MADEMOISELLE DE VAUDREY

Qu'avez-vous, Louise ? Depuis douze ans que nous pleurons ensemble, voici le premier moment où je vous vois joyeuse ; et pour qui vous connaît, il y a de quoi trembler.

LA DUCHESSE

Il faut que cette joie s'épanche, et vous, qui avez épousé mes angoisses, pouvez seule comprendre le délire que me cause une lueur d'espérance.

MADEMOISELLE DE VAUDREY

Seriez-vous sur les traces de votre fils ?

LA DUCHESSE

Retrouvé !

MADEMOISELLE DE VAUDREY

Impossible ! Et s'il n'existe plus, à quelle horrible torture vous êtes-vous condamnée ?

LA DUCHESSE

Un enfant mort a une tombe dans le coeur de sa mère ; mais l'enfant qu'on nous a dérobé, il y existe, ma tante.

MADEMOISELLE DE VAUDREY

Si l'on vous entendait ?

LA DUCHESSE

Eh ! Que m'importe ! Je commence une nouvelle vie, et me sens pleine de force pour résister à la tyrannie de Monsieur_de_Montsorel.

MADEMOISELLE DE VAUDREY

Après vingt-deux_années de larmes, sur quel événement peut se fonder cette espérance ?

LA DUCHESSE

C'est plus qu'une espérance ! Après la réception du roi, je suis allée chez l'ambassadeur d'Espagne, qui devait nous présenter l'une à l'autre, Madame_de_Christoval et moi : j'ai vu là un jeune homme qui me ressemble, qui a ma voix ! Comprenez-vous ? Si je suis rentrée si tard, c'est que j'étais clouée dans ce salon, je n'en ai pu sortir que quand il est parti.

MADEMOISELLE DE VAUDREY

Et sur ce faible indice, vous vous exaltez ainsi !

LA DUCHESSE

Pour une mère, une révélation n'est-elle pas le plus grand des témoignages ? À son aspect, il m'a passé comme une flamme devant les yeux, ses regards ont ranimé ma vie, et je me suis sentie heureuse. Enfin, s'il n'était pas mon fils, ce serait une passion insensée !

MADEMOISELLE DE VAUDREY

Vous vous serez perdue !

LA DUCHESSE

Oui, peut-être ! On a dû nous observer : une force irrésistible m'entraînait ; je ne voyais que lui, je voulais qu'il me parlât, et il m'a parlé, et j'ai su son âge : il a vingt-trois_ans, l'âge de Fernand !

MADEMOISELLE DE VAUDREY

Mais le Duc était là ?

LA DUCHESSE

Ai-je pu songer à mon mari ? J'écoutais ce jeune homme, qui parlait à Inès. Je crois qu'ils s'aiment.

MADEMOISELLE DE VAUDREY

Inès, la prétendue de votre fils le marquis ? Et pensez-vous que le duc n'ait pas été frappé de cet accueil fait à un rival de son fils ?

LA DUCHESSE

Vous avez raison, et j'aperçois maintenant à quels dangers Fernand est exposé. Mais je ne veux pas vous retenir davantage, je vous parlerais de lui jusqu'au jour. Vous le verrez. Je lui ai dit de venir à l'heure où Monsieur_de_Montsorel va chez le roi, et nous le questionnerons sur son enfance.

MADEMOISELLE DE VAUDREY

Vous ne pourrez dormir, calmez-vous, de grâce. Et d'abord renvoyons Félicité, qui n'est pas accoutumée à veiller.

Elle sonne.

FÉLICITÉ, entrant

Monsieur_le_Duc rentre avec Monsieur_le_marquis.

LA DUCHESSE

Je vous ai déjà dit, Félicité, de ne jamais m'instruire de ce qui se passe chez Monsieur. Allez.

Félicité sort.

MADEMOISELLE DE VAUDREY

Je n'ose vous enlever une illusion qui vous donne tant de bonheur mais quand je mesure la hauteur à laquelle vous vous élevez, je crains une chute horrible : en tombant de trop haut, l'âme se brise aussi bien que le corps, et laissez-moi vous le dire, je tremble pour vous.

LA DUCHESSE

Vous craignez mon désespoir, et moi, je crains ma joie.

MADEMOISELLE DE VAUDREY, regardant la duchesse sortir

Si elle se trompe, elle peut devenir folle.

LA DUCHESSE, revenant

Ma tante, Fernand se nomme Raoul_de_Frescas.

SCÈNE II.

MADEMOISELLE DE VAUDREY, seule

Elle ne voit pas qu'il faudrait un miracle pour qu'elle retrouvât son fils. Les mères croient toutes à des miracles. Veillons sur elle ! Un regard, un mot la perdraient ; car si elle avait raison, si Dieu lui rendait son fils, elle marcherait vers une catastrophe plus affreuse encore que la déception qu'elle s'est préparée. Pensera-t-elle à se contenir devant ses femmes ?...

SCÈNE III. Mademoiselle de Vaudrey, Félicité.

MADEMOISELLE DE VAUDREY

Déjà ?

FÉLICITÉ

Madame_la_Duchesse avait bien hâte de me renvoyer.

MADEMOISELLE DE VAUDREY

Ma nièce ne vous a pas donné d'ordres pour ce matin ?

FÉLICITÉ

Non, Mademoiselle.

MADEMOISELLE DE VAUDREY

Il viendra pour moi, vers midi, un jeune homme nommé Monsieur_Raoul_de_Frescas : il demandera peut-être la duchesse ; prévenez-en Joseph, il le conduira chez moi.

Elle sort.

SCÈNE IV.

FÉLICITÉ, seule

Un jeune homme pour elle ? Non, non. Je me disais bien que la retraite de Madame devait avoir un motif : elle est riche, elle est belle, le duc ne l'aime pas ; voici la première fois qu'elle va dans le monde, un jeune homme vient le lendemain demander Madame, et Mademoiselle veut le recevoir ! On se cache de moi : ni confidences, ni profils. Si c'est là l'avenir des femmes de chambre sous ce gouvernement-ci, ma foi, je ne vois pas ce que nous pourrons faire.

Une porte latérale s'ouvre, on voit deux hommes, la porte se referme aussitôt.

Au reste, nous verrons le jeune homme.

Elle sort.

SCÈNE V. Joseph, Vautrin.

Vautrin paraît avec un surtout couleur de tan, garni de fourrures, dessous noir ; il a la tenue d'un ministre diplomatique étranger en soirée.

JOSEPH

Maudite fille ! Nous étions perdus.

VAUTRIN

Tu étais perdu. Ah ! Ça ! Mais tu tiens donc beaucoup à ne pas te reperdre, toi ? Tu jouis donc de la paix du coeur ici ?

JOSEPH

Ma foi, je trouve mon compte à être honnête.

VAUTRIN

Et entends-tu bien l'honnêteté ?

JOSEPH

Mais, ça et mes gages, je suis content.

VAUTRIN

Je te vois venir, mon gaillard. Tu prends peu et souvent, tu amasses, et tu auras encore l'honnêteté de prêter à la petite semaine. Eh bien tu ne saurais croire quel plaisir j'éprouve à voir une de mes vieilles connaissances arriver à. Une position honorable. Tu le peux, tu n'as que des défauts, et c'est la moitié de la vertu. Moi, j'ai eu des vices, et je les regrette... Comme ça passe ! Et maintenant plus rien ! Il ne me reste que les dangers et la lutte. Après tout, c'est la vie d'un Indien entouré d'ennemis, et je défends mes cheveux.

JOSEPH

Et les miens ?

VAUTRIN

Les tiens ?... Ah ! C'est vrai. Quoi qu'il arrive ici, tu as la parole de Jacques Collin de n'être jamais compromis mais tu m'obéiras en tout !

JOSEPH

En tout ?... Cependant...

VAUTRIN

On connaît son Code. S'il y a quelque méchante besogne, j'aurai mes fidèles, mes vieux. Es-tu depuis longtemps ici ?

JOSEPH

Madame_la_Duchesse m'a pris pour valet_de_chambre en allant à Gand, et j'ai la confiance de ces dames.

VAUTRIN

Ça me va ! J'ai besoin de quelques notes sur les Montsorel. Que sais-tu ?

JOSEPH

Rien.

VAUTRIN

La confiance des grands ne va jamais plus loin. Qu'as-tu découvert ?

JOSEPH

Rien.

VAUTRIN, à part

Il devient aussi par trop honnête homme. Peut-être croit-il ne rien savoir ? Quand on cause pendant cinq minutes avec un homme, on en tire toujours quelque chose.

Haut.

Où sommes-nous ici ?

JOSEPH

Chez Madame_la_duchesse, et voici ses appartements ; ceux de Monsieur_le_Duc sont ici au-dessous la chambre de leur fils unique le Marquis est au-dessus, et donne sur la cour.

VAUTRIN

Je t'ai demandé les empreintes de toutes les serrures du cabinet de Monsieur_le_Duc, où sont-elles ?

JOSEPH, avec hésitation

Les voici.

VAUTRIN

Toutes les fois que je voudrai venir ici, tu trouveras une croix faite à la craie sur la porte du jardin ; tu iras l'examiner tous les soirs. On est vertueux ici, les gonds de cette porte sont bien rouillés ; mais Louis_XVIII ne peut pas être Louis_XV ! Adieu, mon garçon ; je viendrai la nuit prochaine.

À part.

Il faut aller rejoindre mes gens à l'hôtel_de_Christoval.

JOSEPH, à part

Depuis que ce diable d'homme m'a retrouvé, je suis dans des transes...

VAUTRIN, revenant

Le duc ne vit donc pas avec sa femme ?

JOSEPH

Brouillés depuis vingt_ans.

VAUTRIN

Et pourquoi ?

JOSEPH

Leur fils lui-même ne le sait pas.

VAUTRIN

Et ton prédécesseur, pourquoi fut-il renvoyé ?

JOSEPH

Je ne sais, je ne l'ai pas connu. Ils n'ont monté leur maison que depuis le second retour du roi.

VAUTRIN

Voici les avantages de la société nouvelle : il n'y a plus de liens entre les maîtres et les domestiques ; plus d'attachement, par conséquent, plus de trahisons possibles.

À Joseph.

Se dit-on des mots piquants à table ?

JOSEPH

Jamais rien devant les gens.

VAUTRIN

Que pensez-vous d'eux, à l'office, entre vous !

JOSEPH

La Duchesse est une sainte.

VAUTRIN

Pauvre femme ! Et le Duc ?

JOSEPH

Un égoïste.

VAUTRIN

Oui, un homme d'État.

À part.

Il doit avoir des secrets, nous verrons dans son jeu. Tout grand seigneur a de petites passions par lesquelles on le mène ; et si je le tiens une fois, il faudra bien que son fils...

À Joseph.

Que dit-on du mariage du Marquis_de_Montsorel avec Inès_de_Christoval ?

JOSEPH

Pas un mot ! La duchesse semble s'y intéresser fort peu.

VAUTRIN

Elle n'a qu'un fils ! Ceci n'est pas naturel.

JOSEPH

Entre nous, je crois qu'elle n'aime pas son fils.

VAUTRIN

Il a fallu t'arracher cette parole du gosier comme on tire le bouchon d'une bouteille de vin de Bordeaux ! Il y a donc un secret dans cette maison ? Une mère, une Duchesse_de_Montsorel qui n'aime pas son fils, un fils unique ! Quel est son confesseur.

JOSEPH

Elle fait toutes ses dévotions en secret.

VAUTRIN

Bien ! Je saurai tout les secrets sont comme les jeunes_filles, plus on les garde, mieux on les trouve. Je mettrai deux de mes drôles de planton à Saint-Thomas_d_Aquin : ils ne feront pas leur salut, mais... Ils feront autre chose. Adieu.

SCÈNE VI.

JOSEPH, seul

Voilà un vieil ami, c'est bien ce qu'il y a de pis au monde... Il me fera perdre ma place. Ah ! Si je n'avais pas peur d'être empoisonné comme un chien par Jacques_Collin, qui le ferait, je dirais tout au Duc ; mais, dans ce bas monde, chacun son écot ! Je ne veux payer pour personne. Que le Duc s'arrange avec Jacques, je vais me coucher. Du bruit ? La Duchesse se lève. Que veut-elle ?... Tâchons d'écouter.

SCÈNE VII.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

Où cacher l'acte de naissance de mon fils ?...

Elle lit.

« Valence... juillet_1793. » Ville de malheur pour moi ! Fernand est bien né sept_mois après mon mariage, par une de ces fatalités qui justifient d'infâmes accusations ! Je vais prier ma tante de garder cet acte sur elle jusqu'à ce que je le dépose en lieu de sûreté. Chez moi, le duc ferait tout fouiller en mon absence, il dispose de la police à son gré. On n'a rien à refuser à un homme en faveur. Si Joseph me voyait à cette heure allant chez mademoiselle_de_Vaudrey, tout l'hôtel en causerait. Ah ! Seule au monde, seule contre tous, toujours prisonnière chez moi !

SCÈNE VIII. La Duchesse de Montsorel, Mademoiselle de Vaudrey.

LA DUCHESSE

Il ne vous est donc pas plus possible qu'à moi de dormir ?

MADEMOISELLE DE VAUDREY

Louise ! Mon enfant, si je reviens, c'est pour dissiper un rêve dont le réveil sera funeste. Je regarde comme un devoir de vous arracher à des pensées folles. Plus j'ai réfléchi à ce que vous m'avez dit, plus vous avez excité ma compassion. Je dois vous dire une cruelle vérité : le duc a certainement jeté Fernand dans une situation si précaire, qu'il lui est impossible de se retrouver dans le monde où vous êtes. Le jeune homme que vous avez vu n'est point votre fils.

LA DUCHESSE

Ah ! Vous ne connaissez pas Fernand ! Moi, je le connais : en quelque lieu qu'il soit, sa vie agite ma vie. Je l'ai vu mille fois...

MADEMOISELLE DE VAUDREY

En rêve !

LA DUCHESSE

Fernand a dans les veines le sang des Montsorel et des Vaudrey. La place qu'il aurait tenue de sa naissance, il a su la conquérir ; partout où il se trouve, on lui cède. S'il a commencé par être soldat, il est aujourd'hui colonel. Mon fils est fier, il est beau, on l'aime ! Je suis sûre, moi, qu'il est aimé. Ne me dites pas non, ma tante, Fernand existe ; autrement, le duc aurait manqué à sa foi de gentilhomme, et il met à un trop haut prix les vertus de sa race pour les démentir.

MADEMOISELLE DE VAUDREY

L'honneur et la vengeance du mari ne lui étaient-ils pas plus chers que la loyauté du gentilhomme ?

LA DUCHESSE

Ah ! Vous me glacez.

MADEMOISELLE DE VAUDREY

Louise, vous le savez, l'orgueil de leur race est héréditaire chez_les_Montsorel, comme l'esprit chez_les_Mortemart.

LA DUCHESSE

Je ne le sais que trop ! Le doute sur la légitimité de son enfant l'a rendu fou.

MADEMOISELLE DE VAUDREY

Non. Le duc a le coeur ardent et la tête froide en ce qui touche les sentiments par lesquels ils vivent, les hommes de cette trempe vont vite dans l'exécution de ce qu'ils ont conçu.

LA DUCHESSE

Mais, ma tante, vous savez pourtant à quel prix il m'a vendu la vie de Fernand ? Ne l'ai-je pas assez chèrement payée pour n'avoir aucune crainte sur ses jours ? Persister à soutenir que je n'étais pas coupable, c'était le vouer à une mort certaine : j'ai livré mon honneur pour sauver mon fils. Toutes les mères en eussent fait autant ! Vous gardiez ici mes biens, j'étais seule en pays étranger en proie à la faiblesse, à la fièvre, sans conseils, j'ai perdu la tête car, depuis, je me suis dit qu'il n'aurait pas exécuté ses menaces. En faisant un pareil sacrifice, je savais que Fernand serait pauvre et abandonné, sans nom, dans un pays inconnu ; mais je savais aussi qu'il vivrait, et qu'un jour je le retrouverais, dussé-je pour cela remuer le monde entier ! J'étais si joyeuse en rentrant, que j'ai oublié de vous donner l'acte de naissance de Fernand, que l'ambassadrice_d_Espagne m'a enfin obtenu : portez-le sur vous jusqu'à ce qu'il soit entre les mains de notre directeur.

MADEMOISELLE DE VAUDREY

Le duc doit savoir déjà les démarches que vous avez faites, et malheur à votre fils ! Depuis son retour il s'est mis à travailler, il travaille encore.

LA DUCHESSE

Si je secoue l'opprobre dont il a essayé de me couvrir, si je renonce à pleurer dans le silence, ne croyez pas que rien puisse me faire plier. Je ne suis plus en Espagne ni en Angleterre, livrée à un diplomate rusé comme un tigre, qui, pendant toute l'émigration, a guetté mes regards, mes gestes, mes paroles et mon silence, qui lisait ma pensée jusque dans les derniers replis de mon coeur ; qui m'entourait de son invisible espionnage comme d'un réseau de fer ; qui avait fait de chacun de mes domestiques un geôlier incorruptible, et qui me tenait prisonnière dans la plus horrible de toutes les prisons, une maison ouverte ! Je suis en France, je vous ai retrouvée, j'ai ma charge à la cour, j'y puis parler : je saurai ce qu'est devenu le Vicomte_de_Langeac, je prouverai que, depuis le 10 août, il ne nous a pas été possible de nous voir, je dirai au roi le crime commis par un père sur l'héritier de deux grandes maisons. Je suis femme, je suis Duchesse_de_Montsorel, je suis mère ! Nous sommes riches, nous avons un vertueux prêtre pour conseil et le bon droit pour nous, et si j'ai demandé l'acte de naissance de mon fils...

SCÈNE IX. Les mêmes, Le Duc.

Il est entré pendant que la duchesse prononçait les dernières paroles.

LE DUC

C'est pour me le remettre, Madame.

LA DUCHESSE

Depuis quand, Monsieur, entrez-vous chez moi sans vous faire annoncer et sans ma permission ?

LE DUC

Depuis que vous manquez à nos conventions, Madame ; vous aviez juré de ne faire aucune démarche pour retrouver ce... Votre fils... À cette condition seulement j'ai promis de le laisser vivre.

LA DUCHESSE

Et n'y a-t-il pas plus d'honneur à trahir un pareil serment qu'à tenir tous les autres ?

LE DUC

Nous sommes dès lors déliés tous deux de nos engagements.

LA DUCHESSE

Avez-vous respecté les vôtres jusqu'à ce jour ?

LE DUC

Oui, Madame.

LA DUCHESSE

Vous l'entendez, ma tante, et vous témoignerez de ceci.

MADEMOISELLE DE VAUDREY

Mais, Monsieur, n'avez-vous jamais pensé que Louise est innocente ?

LE DUC

Mademoiselle_de_Vaudrey, vous devez le croire, vous ! Et que ne donnerai-je pas pour avoir cette opinion ? Madame a eu vingt_ans pour me prouver son innocence.

LA DUCHESSE

Depuis vingt_ans, vous frappez sur mon coeur, sans pitié, sans relâche. ² Vous n'étiez pas un juge, vous êtes un bourreau.

LE DUC

Madame, si vous ne me remettez cet acte, votre Fernand aura tout à craindre. À peine rentrée en France, vous vous êtes procuré cette pièce, vous voulez vous en faire une arme contre moi. Vous voulez donner à votre fils un nom et une fortune qui ne lui appartiennent pas ; vous voulez le faire entrer dans une famille où la race a été conservée pure jusqu'à moi par des femmes sans tache, une famille qui ne compte pas une mésalliance...

LA DUCHESSE

Et que votre fils Albert continuera dignement.

LE DUC

Imprudente ! Vous excitez de terribles souvenirs. Et ce dernier mot me dit assez que vous ne reculerez pas devant un scandale qui nous couvrira tous de honte. Irons-nous dérouler devant les tribunaux un passé qui ne me laisse pas sans reproche, mais où vous êtes infâme ?

Il se tourne vers Mademoiselle de Vaudrey.

Elle ne vous a sans doute pas tout dit, ma tante ? Elle aimait le vicomte_de_Langeac, je le savais, je respectais cet amour, j'étais si jeune ! Le vicomte vint à moi : sans espoir de fortune, le dernier des enfants de sa maison, il prétendit renoncer à Louise_de_Vaudrey pour elle-même. Confiant dans leur mutuelle noblesse, je l'accepte pure de ses mains. Ah ! J'aurais donné ma vie pour lui, je l'ai prouvé. Le misérable fait, au 10 août, des prodiges de valeur qui le signalent à la rage du peuple ; je le confie à l'un de mes gens ; il est découvert, mis à l'Abbaye. Quand je le sais là, tout l'or destiné à notre fuite, je le donne à ce Boulard, que je décide à se mêler aux septembriseurs pour arracher le vicomte à la mort, je le sauve !

À Madame de Montsorel.

Et il a bien payé sa dette, n'est-ce pas Madame ? Jeune, ivre d'amour, violent, je n'ai pas écrasé cet enfant ! Vous me récompensez aujourd'hui de ma pitié comme votre amant m'a récompensé de ma confiance. Eh bien ! Voici les choses au point où elles en étaient, il y a vingt ans - moins la pitié. Et je vous dirai comme autrefois : Oubliez votre fils, il vivra.

Septembriseur : Membre de auteurs des massacres des prêtres non assermentés de septembre 1792.

MADEMOISELLE DE VAUDREY

Et ses souffrances pendant vingt_ans, ne les comptez-vous pour rien ?

LE DUC

La grandeur du repentir accuse la grandeur de la faute.

LA DUCHESSE

Ah ! Si vous prenez mes douleurs pour des remords, je vous crierai pour la seconde fois je suis innocente ! Non, Monsieur, Langeac n'a pas trahi votre confiance ; il n'allait pas mourir seulement pour son roi, et depuis le jour fatal où il me fit ses adieux en renonçant à moi, je ne l'ai jamais revu.

LE DUC

Vous avez acheté la vie de votre fils en me disant le contraire.

LA DUCHESSE

Un marché conseillé par la terreur peut-il compter pour un aveu ?

LE DUC

Me donnez-vous cet acte de naissance ?

LA DUCHESSE

Je ne l'ai plus.

LE DUC

Je ne réponds plus de votre fils, Madame.

LA DUCHESSE

Avez-vous bien pesé cette menace ?

LE DUC

Vous devez me connaître.

LA DUCHESSE

Mais vous ne me connaissez pas, vous ! Vous ne répondez plus de mon fils ? Eh bien ! Prenez garde au vôtre. Albert me répond des jours de Fernand. Si vous surveillez mes démarches, je ferai surveiller les vôtres ; si vous avez la police du royaume, moi, j'aurai mon adresse et le secours de Dieu ! Si vous portez un coup à Fernand, craignez pour Albert. Blessure pour blessure ! Allez !

LE DUC

Vous êtes chez vous, Madame, je me suis oublié. Daignez m'excuser, j'ai tort.

LA DUCHESSE

Vous êtes plus gentilhomme que votre fils ; quand il s'emporte, il ne s'excuse pas, lui !

LE DUC, à part

Sa résignation jusqu'à ce jour était-elle de la ruse ? Attendait-on le moment actuel ? Oh ! Les femmes conseillées par les bigots font des chemins sous terre comme le feu des volcans ; on ne s'en aperçoit que quand il éclate. Elle a mon secret, je ne tiens plus son enfant, je puis être vaincu.

Il sort.

SCÈNE X. Les mêmes, excepté Le Duc.

MADEMOISELLE DE VAUDREY

Louise, vous aimez l'enfant que vous n'avez jamais vu, vous haïssez celui qui est sous vos yeux. Ah ! Vous me direz vos raisons de haine contre Albert, à moins que vous ne teniez plus à mon estime ni à ma tendresse.

LA DUCHESSE

Pas un mot de plus ce sujet.

MADEMOISELLE DE VAUDREY

Le calme de votre mari, quand vous manifestez votre aversion pour votre fils, est étrange.

LA DUCHESSE

Il y est habitué.

MADEMOISELLE DE VAUDREY

Vous ne pouvez être mauvaise mère ?

LA DUCHESSE

Mauvaise mère ? Non.

Elle réfléchit.

Je ne puis me résoudre a perdre votre affection.

Elle l'attire à elle.

Albert n'est pas mon fils.

MADEMOISELLE DE VAUDREY

Un étranger a usurpé la place, le nom, le titre, les biens du véritable enfant ?

LA DUCHESSE

Étranger, non. C'est son fils. Après la fatale nuit où Fernand me fut enlevé, il y eut entre le duc et moi une séparation éternelle. La femme était aussi cruellement outragée que la mère. Mais il me vendit encore ma tranquillité.

MADEMOISELLE DE VAUDREY

Je n'ose comprendre.

LA DUCHESSE

Je me suis prêtée à donner comme de moi cet Albert, l'enfant d'une courtisane espagnole. Le duc voulait un héritier. À travers les secousses que la révolution_française causait à l'Espagne, cette supercherie n'a jamais été soupçonnée. Et vous ne voulez pas que tout mon sang bouillonne à la vue du fils de l'étrangère qui occupe la place de l'enfant légitime !

MADEMOISELLE DE VAUDREY

Voilà que j'embrasse vos espérances. Ah ! Je voudrais que vous eussiez raison, et que ce jeune homme fût votre fils. Eh bien ! Qu'avez-vous ?

LA DUCHESSE

Mais il est perdu, je l'ai signalé à son père, qui va le... Oh ! Mais, que faisons-nous donc là ? Je veux savoir où il demeure, aller lui dire de ne pas venir demain matin ici.

MADEMOISELLE DE VAUDREY

Sortir à cette heure, Louise, êtes-vous folle ?

LA DUCHESSE

Venez ! Car il faut le sauver à tout prix.

MADEMOISELLE DE VAUDREY

Qu'allez-vous faire ?

LA DUCHESSE

Aucune de nous deux ne pourra sortir demain sans être observée. Allons devancer le duc en achetant avant lui ma femme de chambre.

MADEMOISELLE DE VAUDREY

Ah ! Louise ! Allez-vous employer de tels moyens ?

LA DUCHESSE

Si Raoul est l'enfant désavoué par son père, l'enfant que je pleure depuis vingt-deux_ans, on verra ce que peut une femme, une mère injustement accusée.

ACTE II

Même décoration que dans l'acte précédent.

SCÈNE PREMIÈRE. Joseph, Le Duc.

Joseph achève de faire le salon.

JOSEPH, à part

Couché si tard, levé si matin, et déjà chez Madame : il y a quelque chose. Ce diable de Jacques aurait-il raison ?

LE DUC

Joseph, je ne suis visible que pour une seule personne ; si elle se présente, vous l'introduirez ici. C'est un Monsieur_de_Saint-Charles. Sachez si Madame peut me recevoir.

Joseph sort.

Ce réveil d'une maternité que je croyais éteinte m'a surpris sans défense. Il faut que cette lutte encore secrète soit promptement étouffée. La résignation de Louise rendait notre vie supportable ; mais elle est odieuse avec de pareils débats. En pays étranger, je pouvais dominer ma femme, ici ma seule force est dans l'adresse et dans le concours du pouvoir. J'irai tout dire au roi, je soumettrai ma conduite à son jugement, et Madame_de_Montsorel sera forcée de lui obéir. J'attendrai cependant encore. L'agent qu'on va m'envoyer pourra, s'il est habile, découvrir en peu de temps les raisons de cette révolte : je saurai si Madame_de_Montsorel est seulement la dupe d'une ressemblance, ou si elle a revu son fils après me l'avoir soustrait et s'être jouée de moi depuis douze ans. Je me suis emporté cette nuit. Si je reste tranquille, elle sera sans défiance et livrera ses secrets.

JOSEPH, rentrant

Madame_la_Duchesse n'a pas encore sonné.

LE DUC

C'est bien.

SCÈNE II. Joseph, Le Duc, Félicité.

Le duc examine par contenance ce qu'il y a sur la table et trouve une lettre dans un livre.

LE DUC

« À mademoiselle_Inès_de_Christoval. »

Il se lève.

Pourquoi ma femme a-t-elle caché une lettre si peu importante ? Elle est sans doute écrite depuis notre querelle. Y serait-il question de ce Raoul ? Cette lettre ne doit pas aller à l'hôtel de_Christoval.

FÉLICITÉ, cherchant la lettre dans le livre

Où donc est la lettre de Madame ? L'aurait-elle oubliée ?

LE DUC

Ne cherchez-vous pas une lettre ?

FÉLICITÉ

Ah ! - Oui, Monsieur_le_Duc.

LE DUC

N'est-ce pas celle-ci ?

FÉLICITÉ

Précisément.

LE DUC

Il est étonnant que vous sortiez au moment où Madame doit avoir besoin de vous ; elle va se lever.

FÉLICITÉ

Madame_la_Duchesse a Thérèse ; et d'ailleurs, je sors par son ordre.

LE DUC

Oh ! C'est bien, vous n'avez pas de comptes à me rendre.

SCÈNE III. Le Duc, Joseph, Saint-Charles, FÉLICITÉ.

Joseph et Saint-Charles arrivent par la porte du fond en s'étudiant attentivement.

JOSEPH, à part

Le regard de cet homme est bien malsain pour moi.

Au duc.

Monsieur_le_Chevalier_de_Saint-Charles.

Le duc fait signe que Saint-Charles peut approcher et l'examine.

SAINT-CHARLES, lui remet une lettre

À part.

A-t-il eu connaissance de mes antécédents, ou veut-il seulement se servir de Saint-Charles ?

LE DUC

Mon cher...

SAINT-CHARLES, À part

Je ne suis que Saint-Charles.

LE DUC

On vous recommande à moi comme un homme dont l'habileté, sur un théâtre plus élevé, devrait s'appeler du génie.

SAINT-CHARLES

Que Monsieur_le_Duc daigne m'offrir une occasion, et je ne démentirai pas ce qu'une telle parole a de flatteur pour moi.

LE DUC

À l'instant même.

SAINT-CHARLES

Que m'ordonnez-vous ?

LE DUC

Vous voyez cette fille, elle va sortir, je ne veux pas l'en empêcher elle ne doit pourtant pas franchir la porte de mon hôtel jusqu'à nouvel ordre.

Appelant.

Félicité !

FÉLICITÉ

Monsieur_le_Duc.

Le duc lui remet la lettre, elle sort.

SAINT-CHARLES, à Joseph

Je te connais, je sais tout : que cette fille reste à l'hôtel avec la lettre, je ne te connaîtrai plus, je ne saurai rien, et te laisse dans cette maison si tu t'y comportes bien.

JOSEPH, à part

L'un d'un côté, Jacques_Collin de l'autre, tâchons de les servir tous deux honnêtement.

Joseph sort, courant après Félicité.

SCÈNE IV. Le Duc, Saint-Charles.

SAINT-CHARLES

C'est fait, Monsieur_le_Duc. Désirez-vous savoir ce que contient la lettre ?

LE DUC

Mais, mon cher, vous exercez une puissance terrible et miraculeuse.

SAINT-CHARLES

Vous nous remettez un pouvoir absolu, nous en usons avec adresse.

LE DUC

Et si vous en abusez ?

SAINT-CHARLES

Impossible : on nous briserait.

LE DUC

Comment des hommes doués de facultés si précieuses les exercent-ils dans une pareille sphère ?

SAINT-CHARLES

Tout s'oppose à ce que nous en sortions : nous protégeons nos protecteurs, on nous avoue trop de secrets honorables, et l'on nous en cache trop de honteux pour qu'on nous aime ; nous rendons de tels services, qu'on ne peut s'acquitter qu'en nous méprisant. On veut d'abord que pour nous les choses ne soient que des mots : ainsi la délicatesse est une niaiserie, l'honneur une convention, la traîtrise diplomatie ! Nous sommes des gens de confiance ; et cependant l'on nous donne beaucoup à deviner. Penser et agir, déchiffrer le passé dans le présent, ordonner l'avenir dans les plus petites choses, comme je viens de le faire, voilà notre programme, il épouvanterait un homme de talent. Le but une fois atteint, les mots redeviennent des choses, Monsieur_le_Duc, et l'on commence à soupçonner que nous pourrions bien être infâmes.

LE DUC

Tout ceci, mon cher, peut ne pas manquer de justesse ; mais vous n'espérez pas, je crois, faire changer l'opinion du monde, ni la mienne ?

SAINT-CHARLES

Je serais un grand sot, Monsieur_le_Duc. Ce n'est pas l'opinion d'autrui, c'est ma position que je voudrais faire changer.

LE DUC

Et, selon vous, la chose serait très facile ?

SAINT-CHARLES

Pourquoi pas, Monseigneur ? Au lieu de surprendre des secrets de famille, qu'on me fasse espionner des cabinets ; au lieu de surveiller des gens flétris, qu'on me livre les plus rusés diplomates ; au lieu de servir de mesquines passions, laissez-moi servir le gouvernement : je serais heureux alors de cette part obscure dans une oeuvre éclatante... Et quel serviteur dévoué vous auriez, monsieur le duc !

LE DUC

Je suis vraiment désespéré, mon cher, d'employer de si grands talents dans un cercle si étroit, mais je saurai vous y juger, et plus tard nous verrons.

SAINT-CHARLES, à part

Ah nous verrons ? - C'est tout vu.

LE DUC

Je veux marier mon fils.

SAINT-CHARLES

À Mademoiselle_Inès_de_Christoval, princesse_d_Arjos, beau mariage Le père a fait la faute de servir Joseph_Buonaparté, il est banni par le roi_Ferdinand, serait-il pour quelque chose dans la révolution_du_Mexique ?

LE DUC

Madame_de_Christoval et sa fille reçoivent un aventurier qui a nom...

SAINT-CHARLES

Raoul_de_Frescas.

LE DUC

Je n'ai donc rien à vous apprendre ?

SAINT-CHARLES

Si Monsieur_le_Duc le désire, je ne saurai rien.

LE DUC

Parlez, au contraire, afin que je sache quels sont les secrets que vous nous permettez d'avoir.

SAINT-CHARLES

Convenons d'une chose, monsieur le duc : quand ma franchise vous déplaira, appelez-moi chevalier, je rentrerai dans l'humble rôle d'observateur payé.

LE DUC

Continuez, mon cher.

À part.

Ces gens-là sont bien amusants !

SAINT-CHARLES

Monsieur_de_Frescas ne sera un aventurier que le jour où il ne pourra plus mener le train d'un homme qui a cent mille livres de rente.

LE DUC

Quel qu'il soit, il faut que vous perciez le mystère dont il s'enveloppe.

SAINT-CHARLES

Ce que demande Monsieur_le_Duc est chose difficile. Nous sommes obligés à beaucoup de circonspection avec les étrangers, ils sont les maîtres ; ils nous ont bouleversé notre Paris.

LE DUC

Ah ! Quelle plaie !

SAINT-CHARLES

Monsieur_le_Duc serait de l'opposition ?

LE DUC

J'aurais voulu ramener le roi sans son cortège, voilà tout.

SAINT-CHARLES

Le roi n'est parti, monsieur le duc, que parce qu'on a désorganisé la magnifique police asiatique créée par Buonaparté ! On veut la faire aujourd'hui avec des gens comme il faut, c'est à donner sa démission. Entravés par la police militaire de l'invasion, nous n'osons arrêter personne, dans la crainte de mettre la main sur quelque prince en bonne fortune ou sur quelque margrave qui a trop dîné. Mais pour vous, monsieur le duc, on fera l'impossible. Ce jeune homme a-t-il des vices ? Joue-t-il ?

LE DUC

Oui, dans le monde.

SAINT-CHARLES

Loyalement ?

LE DUC

Monsieur_le_Chevalier...

SAINT-CHARLES

Ce jeune homme doit être bien riche.

LE DUC

Prenez vous-même vos information.

SAINT-CHARLES

Pardon, Monsieur_le_Duc ; mais, sans les passions, nous ne pourrions pas savoir grand'chose. Monsieur_le_Duc serait-il assez bon pour me dire si ce jeune homme aime sincèrement Mademoiselle_de_Christoval ?

LE DUC

Une princesse ! Une héritière ! Vous m'inquiétez, mon cher.

SAINT-CHARLES

Monsieur_le_Duc ne m'a-t-il pas dit que c'était un jeune homme ? D'ailleurs, l'amour feint est plus parfait que l'amour véritable : voilà pourquoi tant de femmes s'y trompent ! Il a dû rompre alors avec quelques maîtresses, et délier le coeur, c'est déchaîner la langue.

LE DUC

Prenez garde ! Votre mission n'est pas ordinaire, n'y mêlez point de femmes : une indiscrétion vous aliénerait ma bienveillance, car tout ce qui regarde Monsieur_de_Frescas doit mourir entre vous et moi. Le secret que je vous demande est absolu, il comprend ceux que vous employez et ceux qui vous emploient. Enfin, vous seriez perdu, si Madame_de_Montsorel pouvait soupçonner une seule de vos démarches.

SAINT-CHARLES

Madame_de_Montsorel s'intéresse donc à ce jeune homme ? Dois-je la surveiller, car cette fille est sa femme de chambre.

LE DUC

Monsieur_le_Chevalier_de_Saint-Charles, l'ordonner est indigne de moi, le demander est bien peu digne de vous.

SAINT-CHARLES

Monsieur_le_Duc, nous nous comprenons parfaitement. Quel est maintenant l'objet principal de mes recherches ?

LE DUC

Sachez si Raoul_de_Frescas est le vrai nom de ce jeune homme ; sachez le lieu de sa naissance, fouillez toute sa vie, et tenez tout ceci pour un secret d'État.

SAINT-CHARLES

Je ne vous demande que jusqu'à demain, Monseigneur.

LE DUC

C'est peu de temps.

SAINT-CHARLES

Non, Monsieur_le_Duc, c'est beaucoup d'argent.

LE DUC

Ne croyez pas que je désire savoir des choses mauvaises ; votre habitude, à vous autres, est de servir les passions au lieu de les éclairer, vous aimez mieux inventer que de n'avoir rien à dire. Je serais enchanté d'apprendre que ce jeune homme a une famille...

Le marquis entre, voit son père occupé et fait une démonstration pour sortir ; le duc l'invite à rester.

SCÈNE V. Les mêmes, Le Marquis.

LE DUC, continuant

Si Monsieur_de_Frescas est gentilhomme, si la Princesse_d_Arjos le préfère décidément à mon fils, le marquis se retirera.

LE MARQUIS

Mais j'aime Inès, mon père.

LE DUC, à Saint-Charles

Adieu, mon cher.

SAINT-CHARLES, à part

Il ne s'intéresse pas au mariage de son fils, il ne peut plus être jaloux de sa femme ; il y a quelque chose de bien grave : ou je suis perdu, ou ma fortune est refaite.

Il sort.

SCÈNE VI. Le Duc, Le Marquis.

LE DUC

Épouser une femme qui ne nous aime pas est une faute, Albert, que, moi vivant, vous ne commettrez jamais.

LE MARQUIS

Mais rien ne dit encore, mon père, qu'Inès repousse mes voeux ; et d'ailleurs, une fois qu'elle sera ma femme, m'en faire aimer est mon affaire, et, sans trop de vanité, je puis croire que je réussirai.

LE DUC

Laissez-moi vous dire, mon fils, que ces opinions de mousquetaire sont ici tout à fait déplacées.

LE MARQUIS

En toute autre chose, mon père, vos paroles seraient des arrêts pour moi, mais chaque époque a son art d'aimer... Je vous en conjure, hâtez mon mariage. Inès est volontaire comme une fille unique, et la complaisance avec laquelle elle accueille l'amour d'un aventurier doit vous inquiéter. En vérité, vous êtes ce matin d'une froideur inconcevable. Mettez à part mon amour pour Inès, puis-je rencontrer mieux ? Je serai, comme vous l'êtes, grand d'Espagne, et de plus je serai prince. En seriez-vous donc fâché, mon père ?

LE DUC, à part

Le sang de sa mère reparaîtra donc toujours ! Oh ! Louise a bien su deviner où je suis blessé.

Haut.

Songez, Monsieur, qu'il n'y a rien au-dessus du glorieux titre de Duc_de_Montsorel.

LE MARQUIS

Vous aurais-je offensé ?

LE DUC

Assez ! Vous oubliez que j'ai ménagé ce mariage dès mon séjour en Espagne. D'ailleurs, Madame_de_Christoval ne peut pas marier Inès sans le consentement du père. Le Mexique vient de proclamer son indépendance, et cette révolution explique assez le retard de la réponse.

LE MARQUIS

Eh bien ! Mon père, vos projets seront déjoués. Vous n'avez donc pas vu hier ce qui s'est passé chez l'ambassadeur d'Espagne ? Ma mère y a protégé visiblement ce Raoul_de_Frescas, Inès lui en a su gré. Savez-vous la pensée longtemps contenue en moi et qui s'est fait jour alors ? C'est que ma mère me hait ! Et, je ne puis le dire qu'à vous, mon père, à vous que j'aime, j'ai peur qu'il n'y ait rien là pour elle.

LE DUC, à part

Je recueille donc ce que j'ai semé on se devine pour la haine aussi bien que pour l'amour !

Au marquis.

Mon fils, vous ne devez pas juger votre mère, vous ne pouvez pas la comprendre. Elle a vu chez moi pour vous une tendresse aveugle, elle tâche d'y remédier par sa sévérité. Que je n'entende pas une seconde fois semblables paroles, et brisons là ! Vous êtes aujourd'hui de service au château, allez-y promptement : j'obtiendrai une permission pour ce soir, et vous serez libre d'aller au bal retrouver princesse_d_Arjos.

LE MARQUIS

Avant de partir, ne puis-je voir ma mère, pour la supplier de prendre mes intérêts auprès d'Inès qui doit la venir voir ce matin ?

LE DUC

Demandez si elle est visible, je l'attends moi-même.

Le marquis sort.

Tout m'accable à la fois ; hier l'ambassadeur me demande où est mort mon premier fils ; cette nuit, sa mère croit l'avoir retrouvé ; ce matin, le fils de Juana_Mendès me blesse encore ! Ah ! D'instinct la princesse le devine. Les lois ne peuvent jamais être impunément violées, la nature n'est pas moins impitoyable que le monde. Serai-je assez fort, même avec l'appui du roi, pour conduire les événements ?

SCÈNE VII. Le Marquis, La duchesse de Montsorel, Le Duc.

LA DUCHESSE

Des excuses ! Mais, Albert, je suis trop heureuse. Quelle surprise vous venez embrasser votre mère avant d'aller au château, uniquement par tendresse. Ah ! Si jamais une mère pouvait douter de son fils, cet élan, auquel vous ne m'avez pas habituée, dissiperait toute crainte, et je vous en remercie, Albert. Enfin nous nous comprenons.

LE MARQUIS

Ma mère, je suis heureux de ce mot-la ; si je paraissais manquer à un devoir, ce n'était pas oubli, mais la crainte de vous déplaire.

LA DUCHESSE, apercevant le duc

Eh quoi ! Vous aussi, monsieur le duc, comme votre fils, vous vous êtes empressé... Mais c'est une fête aujourd'hui que mon lever.

LE DUC

Et que vous aurez tous les jours.

LA DUCHESSE, au Duc

Ah ! Je comprends...

Au marquis.

Adieu ! Le roi devient sévère pour sa maison rouge, je serais désespérée d'être la cause d'une réprimande.

LE DUC

Pourquoi le renvoyer ! Inès va venir.

LA DUCHESSE

Je ne le pense pas, je viens de lui écrire.

SCÈNE VIII. Les mêmes, Joseph.

JOSEPH, annonçant

Madame_la_Duchesse_de_Christoval et la princesse_d_Arjos.

LA DUCHESSE, à part

Quelle affreuse contrariété...

LE DUC, à son fils

Reste, je prends tout sur moi. Nous sommes joués.

SCÈNE IX. les mêmes, La Duchesse de Christoval, La Princesse d'Arjos.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

Ah ! Madame, c'est bien gracieux à vous de m'avoir devancée.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL

Je suis venue ainsi pour qu'il ne soit jamais question d'étiquette entre nous.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, à Inès

Vous n'avez pas lu cette lettre ?

INÈS

Une de vos femmes me la remet à l'instant.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, à part

Ainsi, Raoul peut venir.

LE DUC, à la Duchesse de Chrlstoval, la conduisant au canapé

Nous est-il permis de voir dans cette visite sans cérémonie un commencement à notre intimité de famille ?

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL

Ne donnons pas tant d'importance à ce que je regarde comme un plaisir.

LE MARQUIS

Vous craignez donc bien, Madame, d'encourager mes espérances ? N'ai-je donc pas été assez malheureux hier ? Mademoiselle ne m'a rien accordé, pas même un regard.

INÈS

Je ne pensais pas, Monsieur, avoir le plaisir de vous rencontrer sitôt, je sous croyais de service ; je suis toute heureuse de me justifier ; je ne vous ai aperçu qu'en sortant du bal, et mon excuse ...

Elle montre la Duchesse de Montsorel

La voici.

LE MARQUIS

Vous avez deux excuses, Mademoiselle, et je vous sais un gré infini de ne parler que de ma mère.

LE DUC

Mademoiselle, ne voyez dans ce reproche qu'une excessive modestie. Albert a des craintes comme si Madame_de_Frescas devait lui en inspirer ! À son âge, la passion est une fée qui grandit des riens. Mais ni votre mère, ni vous, Mademoiselle, vous ne pouvez prendre au sérieux un jeune homme dont le nom est problématique et qui se tait si soigneusement sur sa famille.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, à la Duchesse de Christoval

Ignorez-vous également le lieu de sa naissance ?

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL

Nous n'en sommes pas encore à lui demander de semblables renseignements.

LE DUC

Nous sommes cependant trois ici qui ne serions pas fâchés de les avoir. Vous seules, Mesdames, seriez discrètes la discrétion est une vertu qui ne profite qu'à ceux qui la recommandent.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

Et moi, Monsieur, je ne crois pas à l'innocence de certaines curiosités.

LE MARQUIS

Ma mère, la mienne est-elle donc hors de propos ? Et ne puis-je m'enquérir auprès de Madame si les Frescas_d_Aragon ne sont pas éteints ?

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL, au Duc

Nous avons connu tous deux le vieux commandeur à Madrid, le dernier de cette maison.

LE DUC

Il est mort nécessairement sans enfant.

INÈS

Mais il existe une branche à Naples.

LE MARQUIS

Oh ! Mademoiselle, comment ignorez-vous que les Médina-Coeli, vos cousins, en ont hérité ?

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL

Mais vous avez raison, il n'y a plus de Frescas.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

Eh bien si ce jeune homme est sans nom, sans famille, sans pays, ce n'est pas un rival dangereux pour Albert, et je ne vois pas pourquoi vous vous en occupez.

LE DUC

Mais il occupe beaucoup les femmes.

INÈS

Je commence à ouvrir les yeux...

LE MARQUIS

Ah !

INÈS

... Oui, ce jeune homme n'est peut-être point tout ce qu'il veut paraître il est spirituel, il est même instruit, n'exprime que de nobles sentiments, il est avec nous d'un respect chevaleresque, il ne dit de mal de personne ; évidemment, il joue le gentilhomme, et il exagère son rôle.

LE DUC

Il exagère aussi, je crois, sa fortune ; mais c'est un mensonge difficile à soutenir longtemps à Paris.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, à la Duchesse de Christoval

Vous allez, m'a-t-on dit, donner des fêtes superbes ?

LE MARQUIS

Monsieur_de_Frescas, Mesdames, parle-t-il espagnol ?

INÈS

Absolument comme nous.

LE DUC

Taisez-vous, Albert : ne voyez-vous donc pas que Monsieur_de_Frescas est un jeune homme accompli ?

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL

Il est vraiment très aimable, et si vos doutes étaient fondés, je vous avoue, mon cher duc, que je serais presque chagrine de ne plus le recevoir.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, à la Duchesse de Christoval

Vous êtes aussi belle ce matin qu'hier ; vraiment j'admire que vous résistiez ainsi aux fatigues du monde.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL, à Inès

Ma fille, ne parlez plus de Monsieur_de_Frescas, ce sujet de conversation déplaît à Madame_de_Montsorel.

INÈS

Il lui plaisait hier.

SCÈNE X. Les mêmes, Joseph, Raoul.

JOSEPH, à la Duchesse de Montsorel

Mademoiselle_de_Vaudrey n'y est pas, Monsieur_de_Frescas se présente, Madame_la_Duchesse veut-elle le recevoir ?

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL

Raoul, ici !

LE DUC

Déjà chez elle !

LE MARQUIS, à son père

Ma mère nous trompe.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

Je n'y suis pas.

LE DUC

Si vous avez déjà prié Monsieur_de_Frescas de venir, pourquoi commencer par une impolitesse avec un si grand personnage ?

La Duchesse de Montsorel fait un geste. À Joseph.

Faites entrer !

Au marquis.

Soyez prudent et calme.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, à part

En voulant le sauver, c'est moi qui l'aurai perdu.

JOSEPH

Monsieur_Raoul_de_Frescas.

RAOUL

Mon empressement à me rendre à vos ordres vous prouve, Madame_la_Duchesse, combien je suis fier de cette faveur et désireux de la mériter.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

Je vous sais gré, Monsieur, de votre exactitude.

À part, bas.

Mais elle peut vous être funeste.

RAOUL, saluant la Duchesse de Christoval et sa fille à part

Comment ! Inès chez eux ?

Raoul salue le duc, qui lui rend son salut ; mais le marquis a pris les journaux sur la table, et feint de na pas voir Raoul.

LE DUC

Je ne m'attendais pas, je vous l'avoue, Monsieur_de_Frescas, à vous rencontrer chez Madame_de_Montsorel ; mais je suis heureux de l'intérêt qu'elle vous témoigne, puisqu'il me procure le plaisir de voir un jeune homme dont le début obtient tant de succès et jette tant d'éclat. Vous êtes un de ces rivaux de qui l'on est fier si l'on est vainqueur, et par lesquels on peut être vaincu sans trop de déplaisir.

RAOUL

Partout ailleurs que chez vous, monsieur le duc, l'exagération de ces éloges, auxquels je me refuse, serait de l'ironie : mais il m'est impossible de ne pas y voir un courtois désir de me mettre à l'aise (en regardant le marquis qui lui tourne le dos.), là où je pouvais me croire importun.

LE DUC

Vous arrivez, au contraire, très à propos, nous parlions de votre famille et de ce vieux commandeur_de_Frescas que Madame et moi avons beaucoup vu jadis.

RAOUL

Vous aviez la bonté de vous occuper de moi ; mais c'est un honneur qui se paye ordinairement par un peu de médisance.

LE DUC

On ne peut dire du mal que des gens qu'on connaît bien.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL

Et nous voudrions bien avoir le droit de médire de vous.

RAOUL

Il est de mon intérêt de conserver vos bonnes grâces.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

Je connais un moyen sûr.

RAOUL

Et lequel ?

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

Restez le personnage mystérieux que vous êtes.

LE MARQUIS, revenant avec un journal

Voici, Mesdames, quelque chose d'étrange chez le feld-maréchal, où vous étiez sans doute, on a surpris un de ces soi-disant seigneurs étrangers qui volait au jeu.

INÈS

Et c'est là cette grande nouvelle qui vous absorbait ?

RAOUL

En ce moment, qui est-ce qui n'est pas étranger ?

LE MARQUIS

Mademoiselle, ce n'est pas précisément la nouvelle qui me préoccupe, mais l'inconcevable facilité avec laquelle on accueille des gens sans savoir ce qu'ils sont ni d'où ils viennent.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, à part

Veulent-ils l'insulter chez moi ?

RAOUL

S'il faut se défier des gens qu'on connaît peu, n'en est-il pas qu'on connaît beaucoup trop en un instant ?

LE DUC

Albert, en quoi ceci peut-il nous intéresser ? Admettons-nous jamais quelqu'un sans bien connaître sa famille ?

RAOUL

Monsieur_le_Duc connaît la mienne.

LE DUC

Vous êtes chez Madame_de_Montsorel, et cela me suffit. Nous savons trop ce que nous vous devons, pour qu'il vous soit possible d'oublier ce que vous nous devez. Le nom de Frescas oblige, et vous le portez dignement.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL, à Raoul

Ne voulez vous pas dire en ce moment qui vous êtes, sinon pour vous, du moins pour vos amis ?

RAOUL

Je serais au désespoir, Messieurs, si ma présence ici devenait la cause de la plus légère discussion mais comme certains ménagements peuvent blesser autant que les demandes les plus directes, nous finirons ce jeu, qui n'est digne ni de vous ni de moi. Madame_la_Duchesse ne m'a pas, je crois, invité pour me faire subir des interrogatoires. Je ne reconnais à personne le droit de me demander compte d'un silence que je veux garder.

LE MARQUIS

Et nous laissez-vous le droit de l'interpréter ?

RAOUL

Si je réclame la liberté de ma conduite, ce n'est pas pour enchaîner la vôtre.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

Il y va, Monsieur, de votre dignité de ne rien répondre.

LE DUC

Vous êtes un noble jeune homme, vous avez des distinctions naturelles qui signalent en vous le gentilhomme, ne vous offensez pas de la curiosité du monde : elle est notre sauvegarde à tous. Votre épée ne fermera pas la bouche à tous les indiscrets, et le monde, si généreux pour des modesties bien placées, est impitoyable pour des prétentions injustifiables.

RAOUL

Monsieur !

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, vivement et bas à Raoul

Pas un mot sur votre enfance ; quittez Paris, et que je sache seule où vous serez... caché ! Il y va de tout votre avenir.

LE DUC

Je veux être votre ami, moi, quoique vous soyez le rival de mon fils. Accordez votre confiance à un homme qui a celle de son roi. Comment appartenez-vous à la maison_de_Frescas, que nous croyions éteinte ?

RAOUL, au Duc

Monsieur_le_Duc, vous êtes trop puissant pour manquer de protégés, et je ne suis pas assez faible pour avoir besoin de protecteurs.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL

Monsieur, n'en veuillez pas à une mère d'avoir attendu cette discussion pour s'apercevoir qu'il y avait de l'imprudence à vous admettre souvent à l'hôtel_de_Christoval.

INÈS

Une parole nous sauvait, et vous avez gardé le silence : il y a donc quelque chose que vous aimez mieux que moi ?

RAOUL

Inès, je pouvais tout supporter, hors ce reproche !

À part.

Ô ! Vautrin, pourquoi m'avoir ordonné ce silence absolu ?

Il salue les femmes. À la Duchesse de Montsorel.

Vous me devez compte de tout mon bonheur.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

Obéissez-moi, je réponds de tout.

RAOUL, au marquis

Je suis à vos ordres, Monsieur.

LE MARQUIS

Au revoir, monsieur Raoul.

RAOUL

De_Frescas, s'il vous plaît.

LE MARQUIS

De_Frescas, soit !

Raoul sort.

SCÈNE XI. Les mêmes, excepté RAOUL.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, à la duchesse de Christoral

Vous avez été bien sévère.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL

Vous ignorez, Madame, que ce jeune homme s'est pendant trois mois trouvé partout où allait ma fille, et que sa présentation s'est faite un peu trop légèrement peut-être.

LE DUC, à la duchesse de Christoval

On pouvait facilement le prendre pour un prince déguisé.

LE MARQUIS

N'est-ce pas plutôt un homme de rien qui voudrait se déguiser en prince ?

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

Votre père vous dira, Monsieur, que ces déguisements-là sont bien difficiles.

INÈS, au Marquis

Un homme de rien, Monsieur ? On peut nous élever, mais nous ne savons pas descendre.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL

Que dites-vous, Inès ?

INÈS

Mais il n'est pas là, ma mère ! Ou ce jeune homme est insensé, ou ces messieurs ont voulu manquer de générosité.

MADAME DE CHRISTOVAL, à la Duchesse de Montsorel

Je comprends, Madame, que toute explication est impossible, surtout devant Monsieur_de_Montsorel ; mais il s'agit de notre honneur, et je vous attends.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

À demain donc.

Monsieur de Montsorel reconduit la duchesse de Christoval et sa fille.

SCÈNE XII. Le Marquis, Le Duc.

LE MARQUIS

Mon père, l'apparition de cet aventurier vous cause, ainsi qu'à ma mère, des émotions bien violentes on dirait qu'au lieu d'un mariage compromis, vos existences elles-mêmes sont menacées. La Duchesse et sa fille s'en vont frappées...

LE DUC

Ah ! Pourquoi sont-elles venues au milieu de ce débat ?

LE MARQUIS

Ce Raoul vous intéresse donc aussi ?

LE DUC

Et toi donc ? Ta fortune, ton nom, ton avenir et ton mariage, tout ce qui est plus que la vie, voilà ce qui s'est joué devant toi !

LE MARQUIS

Si toutes ces choses dépendent de ce jeune homme, j'en aurai promptement raison.

LE DUC

Un duel, malheureux ! Si tu avais le triste bonheur de le tuer, c'est alors que la partie serait perdue.

LE MARQUIS

Que dois-je donc faire ?

LE DUC

Ce que font les politiques : attendre !

LE MARQUIS

Si vous êtes eu péril, mon père, croyez-vous que je puisse rester impassible ?

LE DUC

Laissez-moi ce fardeau, mon fils, il vous écraserait.

LE MARQUIS

Ah ! Vous parlerez, mon père, vous me direz...

LE DUC

Rien ! Nous aurions trop à rougir tous deux

ACTE III

Un salon chez Raoul de Frescas.

SCÈNE PREMIÈRE.

LAFOURAILLE, seul

Feu mon digne père, qui me recommandait de ne voir que la bonne compagnie, aurait-il été content hier ? Toute la nuit avec des valets de ministres, des chasseurs d'ambassade, des cochers de prince, de ducs et pairs, rien que cela ! Tous gens bien posés, à l'abri du malheur : ils ne volent que leurs maîtres. Le nôtre a dansé avec un beau brin de fille dont les cheveux étaient saupoudrés d'un million de diamants, et il ne faisait attention qu'au bouquet qu'elle avait à sa main ; simple jeune homme, va ! Nous aurons de l'esprit pour toi. Notre vieux Jacques_Collin... Bon ! Me voilà encore pris, je ne peux pas me faire à ce nom de bourgeois, Monsieur_Vautrin y mettra bon ordre. Avant peu les diamants et la dot prendront l'air, et ils en ont besoin : toujours dans les mêmes coffres, c'est contre les lois de la circulation. Quel gaillard ! Il vous pose un jeune homme qui a des moyens. - Il est gentil, il gazouille très bien, l'héritière s'y prend, le tour est fait, et nous partagerons. Ah ! Ce sera de l'argent bien gagné. Voilà six mois que nous y sommes. Avons-nous pris des figures d'imbéciles ! Enfin tout le monde dans le quartier nous croit de bonnes gens tout simples. Enfin, pour Vautrin que ne ferait-on pas ? Il nous a dit : « Soyez vertueux, » on l'est. J'en ai peur comme de la gendarmerie, et cependant je l'aime encore plus que l'argent.

VAUTRIN, appelant dans la coulisse

Lafouraille ?

LAFOURAILLE

Le voici ! Sa figure ne me revient pas ce matin, le temps est a l'orage, j'aime mieux que ça tombe sur un autre, donnons-nous de l'air.

Il va pour sortir.

SCÈNE II. Vautrin, Lafouraille.

Vautrin paraît en pantalon a pieds de molleton blanc, avec un gilet rond de pareille étoffe, pantoufles de maroquin rouge, enfin, la tenue d'un homme d'affaires, le matin.

VAUTRIN

Lafouraille ?

LAFOURAILLE

Monsieur.

VAUTRIN

Où vas-tu ?

LAFOURAILLE

Chercher vos lettres.

VAUTRIN

Je les ai. As-tu encore quelque chose à faire ?

LAFOURAILLE

Oui, votre chambre...

VAUTRIN

Eh bien ! Dis donc tout de suite que tu désires me quitter. J'ai toujours vu que des jambes inquiètes ne portaient pas de conscience tranquille. Tu vas rester là, nous avons à causer.

LAFOURAILLE

Je suis à vos ordres.

VAUTRIN

Je l'espère bien. Viens ici. Tu nous rabâchais, sous le beau ciel de la Provence, certaine histoire peu flatteuse pour toi. Un intendant t'avait joué par-dessous jambe : te rappelles-tu bien ?

LAFOURAILLE

L'intendant ? Ce Charles_Blondet, le seul homme qui m'ait volé ! Est-ce que cela s'oublie ?

VAUTRIN

Ne lui avais-tu pas vendu ton maître une fois ? C'est assez commun.

LAFOURAILLE

Une fois ? Je l'ai vendu trois fois, mon maître.

VAUTRIN

C'est mieux. Et quel commerce faisait donc l'intendant ?

LAFOURAILLE

Vous allez voir. J'étais piqueur à dix-huit_ans dans la maison_de_Langeac...

VAUTRIN

Je croyais que c'était chez le Duc_de_Montsorel.

LAFOURAILLE

Non ; heureusement le duc ne m'a vu que deux_fois, et j'espère qu'il m'a oublié.

VAUTRIN

L'as-tu volé ?

LAFOURAILLE

Mais, un peu.

VAUTRIN

Eh bien ! Comment veux-tu qu'il t'oublie ?

LAFOURAILLE

Je l'ai vu hier à l'ambassade, et je puis être tranquille.

VAUTRIN

Ah ! C'est donc le même ?

LAFOURAILLE

Nous avons chacun vingt-cinq ans de plus, voilà toute la différence.

VAUTRIN

Eh bien ! Parle donc ? Je savais bien que tu m'avais dit ce nom-là. Voyons.

LAFOURAILLE

Le vicomte_de_Langeac, un de mes maîtres, et ce Duc_de_Montsorel étaient les deux doigts de la main. Quand il fallut opter entre la cause du peuple et celle des grands, mon choix ne fut pas douteux : de simple piqueur, je passai citoyen, et le citoyen Philippe_Boulard fut un chaud travailleur. J'avais de l'enthousiasme, j'eus de l'autorité dans le faubourg.

VAUTRIN

Toi ! Tu as été un homme politique ?

LAFOURAILLE

Pas longtemps. J'ai fait une belle action, ça m'a perdu.

VAUTRIN

Ah ! Mon garçon, il faut se défier des belles actions autant que des belles femmes : on s'en trouve souvent mal. Était-elle belle, au moins, cette action ?

LAFOURAILLE

Vous allez voir. Dans la bagarre du 10 août, le duc me confie le vicomte_de_Langeac ; je le déguise, je le cache, je le nourris, au risque de perdre ma popularité et ma tête. Le duc m'avait bien encouragé par des bagatelles, un millier de louis, et ce Blondet a l'infamie de venir me proposer davantage pour livrer notre jeune maître.

VAUTRIN

Tu le livres ?

LAFOURAILLE

À l'instant. On le coffre à l'Abbaye, et je me trouve à la tête de soixante bonnes mille_livres en or, en vrai or.

VAUTRIN

En quoi cela regarde-t-il le Duc_de_Montsorel ?

LAFOURAILLE

Attendez donc. Quand je vois venir les journées de septembre, ma conduite me semble un peu répréhensible et, pour mettre ma conscience en repos, je vais proposer au duc, qui partait, de resauver son ami.

VAUTRIN

As-tu du moins bien placé tes remords ?

LAFOURAILLE

Je le crois bien, ils étaient rares à cette époque-là ! Le duc me promet vingt mille francs si j'arrache le vicomte aux mains de mes camarades, et j'y parviens.

VAUTRIN

Un vicomte, vingt_mille_francs ! C'était donné.

LAFOURAILLE

D'autant plus que c'était alors le dernier. Je l'ai su trop tard. L'intendant avait fait disparaître tous les autres Langeac, même une pauvre grand'mère qu'il avait envoyée aux Carmes.

VAUTRIN

Il allait bien, celui-là !

LAFOURAILLE

Il allait toujours ! Il apprend mon dévouement, se met à ma piste, me traque et me découvre aux environs de Mortagne, où mon maître attendait, chez un de mes oncles, une occasion de gagner la mer. Ce gueux-là m'offre autant d'argent qu'il m'en avait déjà donné. Je me vois une existence honnête pour le reste de mes jours, je suis faible. Mon Blondet fait fusiller le vicomte comme espion, et nous fait mettre en prison, mon oncle et moi, comme complices. Nous n'en sommes sortis qu'en regorgeant tout mon or.

VAUTRIN

Voilà comment on apprend à connaître le coeur humain. Tu avais affaire à plus fort que toi.

LAFOURAILLE

Peuh ! Il m'a laissé en vie, un vrai finassier.

VAUTRIN

En voilà bien assez ! Il n'y a rien pour moi dans ton histoire.

LAFOURAILLE

Je peux m'en aller ?

VAUTRIN

Ah çà ! Tu éprouves bien vivement le besoin d'être là où je ne suis pas. Tu as été dans le monde, hier ; t'y es-tu bien tenu ?

LAFOURAILLE

Il se disait des choses si drôles sur les maîtres, que je n'ai pas quitté l'antichambre.

VAUTRIN

Je t'ai cependant vu rôdant près du buffet, qu'as-tu pris ?

LAFOURAILLE

Rien... Ah si, un petit verre de vin de Madère.

VAUTRIN

Où as-tu mis les douze couverts de vermeil que tu as consommés avec le petit verre ?

LAFOURAILLE

Du vermeil ! J'ai beau chercher, je ne trouve rien de semblable dans ma mémoire.

VAUTRIN

Eh bien ! Tu les trouveras dans ta paillasse. Et Philosophe a-t-il eu aussi ses petites distractions ?

LAFOURAILLE

Oh ! Ce pauvre Philosophe, depuis ce matin, se moque-t-on assez de lui en bas ? Figurez-vous, il avise un cocher très jeune, et il lui découd ses galons. En dessous, c'est tout faux ! Les maîtres, aujourd'hui, volent la moitié de leur considération. On n'est plus sûr de rien, ça fait pitié.

VAUTRIN, il siffle

Ça n'est pas drôle de prendre comme ça ? Vous allez me perdre la maison, il est temps d'en finir. Ici, père_Buteux ! Holà, Philosophe ! À moi, Fil-de-soie ! Mes bons amis, expliquons-nous à l'amiable. Vous êtes tous des misérables.

SCÈNE III. Les mêmes, Buteux, Philosophe et Fil-de-soie.

BUTEUX

Présent ! Est-ce le feu ?

FIL-DE-SOIE

Est-ce un curieux ?

PHILOSOPHE

J'aime mieux le feu, ça s'éteint !

BUTEUX

L'autre, ça s'étouffe.

LAFOURAILLE

Bah ! Il s'est fâché pour des niaiseries.

BUTEUX

Encore de la morale, merci !

FIL-DE-SOIE

Ce n'est pas pour moi, je ne sors point.

VAUTRIN, à Fil-de-Soie

Toi ! Le soir que je t'ai fait quitter ton bonnet de coton, empoisonneur...

FIL-DE-SOIE

Passons les titres.

VAUTRIN

Et que tu m'as accompagné en chasseur chez le feld-maréchal, tu as, tout en me passant ma pelisse, enlevé sa montre à l'hetman des Cosaques.

FIL-DE-SOIE

Tiens ! Les ennemis de la France.

VAUTRIN

Toi, Buteux, vieux malfaiteur, tu as volé la lorgnette de la princesse_d_Arjos, le soir où elle avait mis votre jeune maître à notre porte.

BUTEUX

Elle était tombée sur le marchepied.

VAUTRIN

Tu devais la rendre avec respect ; mais l'or et les perles ont réveillé tes griffes de chat-tigre.

LAFOURAILLE

Ah çà, l'on ne peut donc pas s'amuser un peu ? Que diable ! Jacques, tu veux...

VAUTRIN

Hein ?

LAFOURAILLE

Vous voulez, Monsieur_Vautrin, pour trente_mille_francs, que ce jeune homme mène un train de prince ? Nous y réussissons à la manière des gouvernements étrangers, par l'emprunt et par le crédit. Tous ceux qui viennent demander de l'argent nous en laissent, et vous n'êtes pas content.

FIL-DE-SOIE

Moi, si je ne peux plus rapporter de l'argent du marché quand je vais aux provisions sans le sou, je donne ma démission.

PHILOSOPHE

Et moi donc, j'ai vendu cinq mille francs notre pratique à plusieurs carrossiers, et le favorisé va tout perdre. Un soir, Monsieur_de_Frescas part brouetté par deux rosses, et nous ramenons, Lafouraille et moi, avec deux chevaux de dix_mille_francs qui n'ont coûté que vingt petits verres de schnick.

Schnick : Eau-de-vie grossière (mot du patois allemand) [L]

LAFOURAILLE

Non, c'était du kirsch !

Kirsch : Liqueur limpide, incolore, alcoolique, obtenue par fermentation des cerises noires ou merises et de leurs noyaux, qu'on distille ensuite. [L]

PHILOSOPHE

Enfin, si c'est pour ça que vous vous emportez...

FIL-DE-SOIE

Comment entendez-vous tenir votre maison ?

VAUTRIN

Et vous comptez marcher longtemps de ce train-là ? Ce que j'ai permis pour fonder notre établissement, je le défends aujourd'hui. Vous voulez donc tomber du vol dans l'escamotage ? Si je ne suis pas compris, je chercherai de meilleurs valets.

BUTEUX

Et où les trouvera-t-il ?

LAFOURAILLE

Qu'il en cherche !

VAUTRIN

Vous oubliez donc que je vous ai répondu de vos têtes à vous mêmes ! Ah çà, vous ai-je triés comme des graines sur un volet, dans trois résidences différentes, pour vous laisser tourner autour du gibet comme des mouches autour d'une chandelle ? Sachez-le bien, chez nous une imprudence est toujours un crime. Vous devez avoir un air si complètement innocent, que c'était à toi, Philosophe, à te laisser découdre tes galons. N'oubliez donc jamais votre rôle vous êtes des honnêtes gens, des domestiques fidèles, et qui adorez Monsieur_Raoul_de_Frescas, votre maître.

BUTEUX

Vous faites de ce jeune homme un dieu ? Vous nous avez attelés à sa brouette ; mais nous ne le connaissons pas plus qu'il ne nous connaît.

PHILOSOPHE

Enfin, est-il des nôtres ?

FIL-DE-SOIE

Où ça nous mène-t-il !

LAFOURAILLE

Nous vous obéissons à la condition de reconstituer la Société des Dix Mille, de ne jamais nous attribuer moins de dix_mille_francs d'un coup, et nous n'avons pas encore le moindre fonds_social.

FIL-DE-SOIE

Quand serons-nous capitalistes ?

BUTEUX

Si les camarades savaient que je me déguise en vieux portier depuis six mois, gratis, je serais déshonoré. Si je veux bien risquer mon cou, c'est afin de donner du pain à mon Adèle, que vous m'avez défendu de voir, et qui depuis six mois sera devenue sèche comme une allumette.

LAFOURAILLE, aux deux autres

Elle est en prison. Pauvre homme ménageons sa sensibilité.

VAUTRIN

Avez-vous fini ? Ah çà, vous faites la noce ici depuis six mois, vous mangez comme des diplomates, vous buvez comme des Polonais, rien ne vous manque.

BUTEUX

On se rouille !

VAUTRIN

Grâce à moi, la police vous a oubliés ! C'est à moi seul que vous devez cette existence heureuse ! J'ai effacé sur vos fronts cette marque rouge qui vous signalait. Je suis la tête qui conçoit, vous n'êtes que les bras.

PHILOSOPHE

Suffit !

VAUTRIN

Obéissez-moi tous aveuglément !

LAFOURAILLE

Aveuglement.

VAUTRIN

Sans murmurer.

FIL-DE-SOIE

Sans murmurer.

VAUTRIN

Ou rompons notre pacte et laissez-moi ! Si je dois trouver de l'ingratitude chez vous autres, à qui désormais peut-on rendre service ?

PHILOSOPHE

Jamais, mon empereur !

LAFOURAILLE

Plus souvent, notre grand homme !

BUTEUX

Je t'aime plus que je n'aime Adèle.

FIL-DE-SOIE

On t'adore.

VAUTRIN

Je veux vous assommer de coups !

PHILOSOPHE

Frappe sans écouter.

VAUTRIN

Vous cracher au visage, et jouer votre vie comme des sous au bouchon.

BUTEUX

Ah ! Mais ici, je joue des couteaux !

VAUTRIN

Eh bien tue-moi donc tout de suite.

BUTEUX

On ne peut pas se fâcher avec cet homme-là. Voulez-vous que je rende la lorgnette ? C'était pour Adèle !

TOUS, l'entourant

Nous abandonnerais-tu, Vautrin ?

LAFOURAILLE

Vautrin ! Notre ami.

PHILOSOPHE

Grand Vautrin !

FIL-DE-SOIE

Notre vieux compagnon, fais de nous tout ce que tu voudras.

VAUTRIN

Oui, je puis faire de tous tout ce que je veux. Quand je pense à ce que vous dérangez pour prendre des breloques, j'éprouve l'envie de tous renvoyer d'où je vous ai tirés. Vous êtes ou au dessus ou en dessous de la société, la lie ou l'écume ; moi, je voudrais vous y faire rentrer. On vous huait quand vous passiez, je veux qu'on vous salue ; vous étiez des scélérats, je veux que vous soyez plus que d'honnêtes gens.

PHILOSOPHE

Il y a donc mieux ?

BUTEUX

Il y a ceux qui ne sont rien du tout.

VAUTRIN

Il y a ceux qui décident de l'honnêteté des autres. Vous ne serez jamais d'honnêtes bourgeois, vous ne pouvez être que des malheureux ou des riches ; il vous faut donc enjamber la moitié du monde ! Prenez un bain d'or, et vous en sortirez vertueux.

FIL-DE-SOIE

Oh ! Moi, quand je n'aurai besoin de rien, je serai bon prince.

VAUTRIN

Eh bien ! Toi, Lafouraille, tu peux être, comme l'un de nous, Comte_de_Sainte-Hélène ; et toi, Buteux, que veux-tu ?

BUTEUX

Je veux être philanthrope, on devient millionnaire.

PHILOSOPHE

Et moi banquier.

FIL-DE-SOIE

Il veut être patenté.

VAUTRIN

Soyez donc, à propos, aveugles et clairvoyants, adroits et gauches, niais et spirituels (comme tous ceux qui veulent faire fortune). Ne me jugez jamais, et n'entendez que ce que je veux dire. Vous me demandez ce qu'est Raoul_de_Frescas ? Je vais vous l'expliquer il va bientôt avoir douze_cent_mille_livres de rente, il sera prince, et je l'ai pris mendiant sur la grande route, prêt à se faire tambour ; à douze ans, il n'avait pas de nom, pas de famille, il venait de Sardaigne, où il devait avoir fait quelque mauvais coup, il était en fuite.

BUTEUX

Oh ! Dès que nous connaissons ses antécédents et sa position_sociale...

VAUTRIN

À ta loge !

BUTEUX

La petite Nini, la fille à Giroflée, y est.

VAUTRIN

Elle peut laisser passer une mouche.

LAFOURAILLE

Elle ! C'est une petite fouine à laquelle il ne faudra pas indiquer les pigeons.

VAUTRIN

Par ce que je suis en train de faire de Raoul, voyez ce que je puis. Ne devait-il pas avoir la préférence ? Raoul_de_Frescas est un jeune homme resté pur comme un ange au milieu de notre bourbier, il est notre conscience ; enfin, c'est ma création je suis à la fois son père, sa mère, et je veux être sa providence. J'aime à faire des heureux, moi qui ne peux plus l'être. Je respire par sa bouche, je vis de sa vie ; ses passions sont les miennes, je ne puis avoir d'émotions nobles et pures que dans le coeur de cet être qui n'est souillé d'aucun crime. Vous avez vos fantaisies, voilà la mienne ! En échange de la flétrissure que la société m'a imprimée, je lui rends un homme d'honneur, j'entre en lutte avec le destin ; voulez-vous être de la partie ? Obéissez !

TOUS

À la vie, à la mort.

VAUTRIN, à part

Voilà mes bêtes féroces encore une fois domptées !

Haut.

Philosophe, tâche de prendre l'air, la figure et le costume d'un employé aux recouvrements, tu iras reporter les couverts empruntés par Lafouraille à l'ambassade.

À Fil-de-Soie.

Toi, Fil-de-Soie, Monsieur_de_Frescas aura quelques amis, prépare un somptueux déjeuner, nous ne dînerons pas. Après, tu t'habilleras en homme respectable, aie l'air d'un avoué. Tu iras rue_Oblin, numéro_6, au quatrième étage, tu sonneras sept_coups, un_à_un. Tu demanderas le père_Giroflée. On te répondra : D'où venez-vous ? Tu diras : D'un port_de_mer_en_Bohême. Tu seras introduit. Il me faut des lettres et divers papiers de Monsieur_le_duc_Christoval voilà le texte et les modèles, je veux une imitation absolue dans le plus bref délai. Lafouraille, tu verras à faire mettre quelques lignes aux journaux sur l'arrivée...

Il lui parle à l'oreille.

Cela fait partie de mon plan. Laissez-moi.

LAFOURAILLE

Eh bien ! Êtes-vous content ?

VAUTRIN

Oui.

PHILOSOPHE

Vous ne nous en voulez plus ?

VAUTRIN

Non.

FIL-DE-SOIE

Enfin, plus d'émeute, on sera sage.

BUTEUX

Soyez tranquille, on ne se bornera pas à être poli, on sera honnête.

VAUTRIN

Allons, enfants, un peu de probité, beaucoup de tenue, et vous serez considérés.

SCÈNE IV.

VAUTRIN, seul

Il suffit, pour les mener, de leur faire croire qu'ils ont de l'honneur et un avenir. Ils n'ont pas d'avenir ! Que deviendront-ils ?...........

Après douze ans de travaux souterrains, dans quelques jours j'aurai conquis à Raoul une position souveraine : il faudra la lui assurer. Lafouraille et Philosophe me seront nécessaires dans le pays où je vais lui donner une famille. Ah ! Cet amour a détruit la vie que je lui arrangeais. Je le voulais glorieux par lui-même, domptant, pour mon compte et par mes conseils, ce monde où il m'est interdit de rentrer. Raoul n'est pas seulement le fils de mon esprit et de mon fiel, il est ma vengeance. Mes drôles ne peuvent pas comprendre ces sentiments ; ils sont heureux ; il ne sont pas tombés, eux ! Ils sont nés de_plain-pied avec le crime ; mais moi, j'avais tenté de m'élever, et si l'homme peut se relever aux yeux de Dieu, jamais il ne se relève aux yeux du monde. On nous demande de nous repentir, et l'on nous refuse le pardon. Les hommes ont entre eux l'instinct des bêtes sauvages : une fois blessés, ils ne reviennent plus, et ils ont raison. D'ailleurs, réclamer la protection du monde quand on en a foulé toutes les lois aux pieds, c'est vouloir revenir sous un toit qu'on a ébranlé et qui vous écraserait.

Avais-je assez poli, caressé le magnifique instrument de ma domination ! Raoul était courageux, il se serait fait tuer comme un sot ; il a fallu le rendre froid, positif, lui enlever une à une ses belles illusions et lui passer le suaire de l'expérience ! Le rendre défiant et rusé comme... Un vieil escompteur, tout en l'empêchant de savoir qui j'étais. Et l'amour brise aujourd'hui cet immense échafaudage. Il devait être grand, il ne sera plus qu'heureux. J'irai donc vivre dans un coin, au soleil de sa prospérité : son bonheur sera mon ouvrage. Voilà deux jours que je me demande s'il ne vaudrait pas mieux que la princesse_d_Arjos mourût d'une petite fièvre... cérébrale. C'est inconcevable, tout ce que les femmes détruisent

SCÈNE V. Vautrin, Lafouraille.

VAUTRIN

Que me veut-on ? Ne puis-je être un moment seul ? Ai-je appelé ?

LAFOURAILLE

La griffe de la justice va nous chatouiller les épaules.

VAUTRIN

Quelle nouvelle sottise avez-vous faite ?

LAFOURAILLE

Eh bien ! La petite Nini a laissé entrer un monsieur bien vêtu qui demande à vous parler. Buteux siffle l'air : Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille ? Ainsi c'est un limier.

VAUTRIN

Ce n'est que ça, je sais ce que c'est, fais-le attendre. Tout le monde sous les armes ! Allons, plus de Vautrin, je vais me dessiner en Baron_de_Vieux-Chêne. Ainzi barle l'y ton hallemant, travaille-le, enfin le grand jeu !

Il sort.

SCÈNE VI. Lafouraille, Saint-Charles.

LAFOURAILLE

Meinherr ti Vraissegasse n'y être basse, menne sire, hai zon haindandante, le paron de Fieil-Chêne, il être oguipai afecque ein hargidecde ki toite pattir eine crante odelle à nodre maidre.

SAINT-CHARLES

Pardon, mon cher, vous dites ?...

LAFOURAILLE

Ché tis paron ti Fié-Chêne.

SAINT-CHARLES

Baron !

LAFOURAILLE

Fi ! Fi !

SAINT-CHARLES

Il est baron ?

LAFOURAILLE

Te Fieille-Chêne.

SAINT-CHARLES

Vous êtes Allemand ?

LAFOURAILLE

Ti doute ! Ti doute ! Chez sis Halzazien, et il èdre ein crante tifferance. Lé Hâllemands d'Allemagne tisent ein follére, les Halzaziens tisent haine follèrre.

SAINT-CHARLES, à part

Décidément, cet homme a l'accent trop allemand pour ne pas être un Parisien.

LAFOURAILLE, à part

Je connais cet homme-là. - Oh !

SAINT-CHARLES

Si Monsieur_le_baron_de_Vieux-Chêne est occupé, j'attendrai.

LAFOURAILLE, à part

Ah ! Blondet, mon mignon, tu déguises ta figure et tu ne déguises pas ta voix ! Si tu te tires de nos pattes, tu auras de la chance.

Haut.

Ké toiche tire à mennesir pire l'encacher à guider zes okipazions ?

Il fait un mouvement pour sortir.

SAINT-CHARLES

Attendez, mon cher, vous parlez allemand, je parle français, nous pourrions nous tromper.

Il lui met une bourse dans la main.

Avec ça il n'y aura plus d'équivoque.

LAFOURAILLE

Ya, menner.

SAINT-CHARLES

Ce n'est qu'un à-compte.

LAFOURAILLE, à part

Sur mes quatre-vingt_mille_francs.

Haut.

Et fous foulez que chespionne mon maidre ?

SAINT-CHARLES

Non, mon cher, j'ai seulement besoin de quelques renseignements qui ne vous compromettront pas.

LAFOURAILLE

Chapelle za haisbionner an pon allemante.

SAINT-CHARLES

Mais non, c'est...

LAFOURAILLE

Haisbionner. Et qué toische tire té fous à mennesir le paron ?

SAINT-CHARLES

Annoncez Monsieur_le_chevalier_de_Saint-Charles.

LAFOURAILLE

Ninis andantons. Ché fais fous l'amenaire ; mais nai lui tonnez boind te l'archant à stil indandante : il èdre plis honnède ké nous teusses.

Il lui donne un petit coup de coude.

SAINT-CHARLES

C'est-à-dire qu'il coûte davantage.

LAFOURAILLE

Ia, meinherr.

Il sort.

SCÈNE VII.

SAINT-CHARLES, seul

Mal débuté ! Dix louis dans l'eau. Espionner ?... Appeler les choses tout de suite par leur nom, c'est trop bête pour ne pas être très spirituel. Si le prétendu intendant, car il n'y a plus d'intendant, si le baron est de la force de son valet, ce n'est guère que sur ce qu'ils voudront me cacher que je pourrai baser mes inductions. Ce salon est très bien. Ni portrait du roi, ni souvenir impérial, allons ! Ils n'encadrent pas leurs opinions. Les meubles disent-ils quelque chose ? Non. C'est même encore trop neuf pour être déjà payé. Sans l'air que le portier a sifflé, et qui doit être un signal, je commencerais à croire aux Frescas.

SCÈNE VIII. Saint-Charles, Vautrin, Lafouraille.

LAFOURAILLE

Foilà, mennesir, le paron te Fieille-Chêne !

VAUTRIN, à Lafouraille

C'est bien, laissez-nous.

Lafouraille sort. À part.

À nous deux, Monsieur_Blondet.

Haut.

Monsieur, je suis bien votre serviteur.

SAINT-CHARLES, à part

Un renard usé, c'est encore dangereux.

Haut.

Excusez-moi, Monsieur_le_Baron, si je vous dérange sans avoir l'honneur d'être connu de vous.

VAUTRIN

Je devine, Monsieur, ce dont il s'agit.

SAINT-CHARLES, à part

Bah !

VAUTRIN

Vous êtes architecte, et vous venez traiter avec moi ; mais j'ai déjà des offres superbes.

SAINT-CHARLES

Pardon, votre Allemand vous aura mal dit mon nom. Je suis le chevalier_de_Saint-Charles.

VAUTRIN, levant ses lunettes

Oh ! Mais attendez donc... Nous sommes de vieilles connaissances. Vous étiez au congrès_de_Vienne, et l'on vous nommait alors le Comte_de_Gorcum... Joli nom !

SAINT-CHARLES, à part

Enfonce-toi, mon vieux !

Haut.

Vous y êtes donc allé aussi ?

VAUTRIN

Parbleu ! Et je suis charmé de vous retrouver, car vous êtes un rusé compère. Les avez-vous roulés !... Ah ! Vous les avez roulés.

SAINT-CHARLES, à part

Va pour Vienne !

Haut.

Moi, Monsieur_le_Baron, je vous remets parfaitement à cette heure, et vous y avez bien habilement mené votre barque.

VAUTRIN

Que voulez-vous ? Nous avions les femmes pour nous ! Ah çà mais avez-vous encore votre belle Italienne ?

SAINT-CHARLES

Vous la connaissez aussi ? C'est une femme d'une adresse...

VAUTRIN

Eh ! Mon cher, à qui le dites-vous ! Elle a voulu savoir qui j'étais.

SAINT-CHARLES

Alors, elle le sait.

VAUTRIN

Eh bien, mon cher !... - Vous ne m'en voudrez pas ? - Elle n'a rien su.

SAINT-CHARLES

Eh bien ! Baron, puisque nous sommes dans un moment de franchise, je vous avouerai de mon côté que votre admirable Polonaise...

VAUTRIN

Aussi ! Vous ?

SAINT-CHARLES

Ma foi, oui !

VAUTRIN, riant

Ah ! Ah ! Ah ! Ah !

SAINT-CHARLES, riant

Oh ! Oh ! Oh ! Oh !

VAUTRIN

Nous pouvons en rire à notre aise, car je suppose que vous l'avez laissée là ?

SAINT-CHARLES

Comme vous, tout de suite. Je vois que nous sommes revenus tous deux manger notre argent à Paris, et nous avons bien fait ; mais il me semble, baron, que vous avez pris une position bien secondaire, et qui cependant attire l'attention.

VAUTRIN

Ah ! Je vous remercie, chevalier. J'espère que nous voici maintenant amis pour longtemps ?

SAINT-CHARLES

Pour toujours.

VAUTRIN

Vous pouvez m'être extrêmement utile, je puis vous servir énormément, entendons-nous ! Que je sache l'intérêt qui vous amène, et je vous dirai le mien.

SAINT-CHARLES, à part

Ah çà, est-ce lui qu'on lâche sur moi, ou moi sur lui ?

VAUTRIN, à part

Ça peut aller longtemps comme ça.

SAINT-CHARLES

Je vais commencer.

VAUTRIN

Allons donc !

SAINT-CHARLES

Baron, de vous à moi, je vous admire.

VAUTRIN

Quel éloge dans votre bouche ?

SAINT-CHARLES

Non, d'honneur ! Créer un de Frescas à la face de tout Paris, est une invention qui passe de mille piques celle de nos comtesses au congrès. Vous pêchez à la dot avec une rare audace.

VAUTRIN

Je pêche à la dot ?

SAINT-CHARLES

Mais, mon cher, vous seriez découvert, si ce n'était pas moi, votre ami, qu'on eût chargé de vous observer, car je vous suis détaché de très haut. Comment aussi, permettez-moi de vous le reprocher, osez-vous disputer une héritière à la famille_de_Montsorel ?

VAUTRIN

Et moi, qui croyais bonnement que vous veniez me proposer de faire des affaires ensemble, et que nous aurions spéculé tous deux avec l'argent de Monsieur_de_Frescas, dont je dispose entièrement !... Et vous me dites des choses d'un autre monde ! Frescas, mon cher, est un des noms légitimes de ce jeune seigneur qui en a sept. De hautes raisons l'empêchent encore pour vingt-quatre heures de déclarer sa famille, que je connais : leurs biens sont immenses, je les ai vus, j'en reviens. Que vous m'ayez pris pour un fripon, passe encore, il s'agit de sommes qui ne sont pas déshonorantes ; mais pour un imbécile capable de se mettre à la suite d'un gentilhomme d'occasion, assez niais pour rompre en visière aux Montsorel avec un semblant de grand seigneur... Décidément, mon cher, il paraîtrait que vous n'avez pas été à Vienne ! Nous ne nous comprenons plus du tout.

SAINT-CHARLES

Ne vous emportez pas, respectable intendant ! Cessons de nous entortiller de mensonges plus ou moins agréables, vous n'avez pas la prétention de m'en faire avaler davantage. Notre caisse se porte mieux que la vôtre, venez donc à nous ! Votre jeune homme est Frescas comme je suis chevalier et comme vous êtes baron. Vous l'avez rencontré sur les côtes d'Italie ; c'était alors un vagabond, aujourd'hui c'est un aventurier, voilà tout !

VAUTRIN

Vous avez raison, cessons de nous entortiller de mensonges plus ou moins agréables, disons-nous la vérité.

SAINT-CHARLES

Je vous la paye.

VAUTRIN

Je vous la donne. Vous êtes une infâme canaille, mon cher. Vous vous nommez Charles_Blondet ; vous avez été l'intendant de la maison_de_Langeac ; vous avez acheté deux fois le vicomte, et vous ne l'avez pas payé... C'est honteux ! Vous devez quatre-vingt mille francs à un de mes valets ; vous avez fait fusiller le Vicomte à Mortagne pour garder les biens que la famille vous avait confiés. Si le Duc_de_Montsorel, qui vous envoie, savait qui vous êtes... Hé ! Hé il vous ferait rendre des comptes étranges ! Ôte tes moustaches, tes favoris, ta perruque, tes fausses décorations et tes broches d'ordres étrangers...

Il lui arrache sa perruque, ses favoris, ses décorations.

Bonjour, drôle ! Comment as-tu fait pour dévorer cette fortune si spirituellement acquise ? Elle était colossale ; où l'as-tu perdue ?

SAINT-CHARLES

Dans les malheurs.

VAUTRIN

Je comprends... Que veux-tu maintenant ?

SAINT-CHARLES

Qui que tu sois, tape là, je te rends les armes, je n'ai pas de chance aujourd'hui : tu es le diable ou Jacques_Collin.

VAUTRIN

Je suis et ne veux être pour toi que le baron_de_Vieux-Chêne. Écoute bien mon ultimatum ; je puis te faire enterrer dans une de mes caves à l'instant, à la minute ; on ne te réclamera pas.

SAINT-CHARLES

C'est vrai.

VAUTRIN

Ce serait prudent ! Veux-tu faire pour moi chez les Montsorel ce que les Montsorel t'envoient faire ici ?

SAINT-CHARLES

Accepté ! Quels avantages ?

VAUTRIN

Tout ce que tu prendras.

SAINT-CHARLES

Des deux côtés ?

VAUTRIN

Soit ! Tu remettras à celui de mes gens qui t'accompagnera tous les actes qui concernent la famille de Langeac ; tu dois les avoir encore. Si Monsieur_de_Frescas épouse Mademoiselle_de_Christoval, tu ne seras pas son intendant, mais tu recevras cent_mille_francs. Tu as affaire à des gens difficiles, ainsi marche droit, on ne te trahira pas.

SAINT-CHARLES

Marché conclu.

VAUTRIN

Je ne le ratifierai qu'avec les pièces en main jusque-là, prends garde !

Il sonne ; tous les gens paraissent.

Reconduisez monsieur le chevalier avec tous les égards dus à son rang.

À Saint-Charles, lui montrant Philosophe.

Voici l'homme qui vous accompagnera.

À Philosophe.

Ne le quitte pas.

SAINT-CHARLES, à part

Si je me tire sain et sauf de leurs griffes, je ferai main-basse sur ce nid de voleurs.

VAUTRIN

Monsieur le chevalier, je vous suis tout acquis.

SCÈNE IX. Vautrin, Lafouraille.

LAFOURAILLE

Monsieur Vautrin !

VAUTRIN

Eh bien !

LAFOURAILLE

Vous le laissez aller ?

VAUTRIN

S'il ne se croyait pas libre, que pourrions-nous savoir ? Mes instructions sont données : on va lui apprendre à ne pas mettre de cordes chez les gens à pendre. Quand Philosophe me rapportera les pièces que cet homme doit lui remettre, on me les donnera partout où je serai.

LAFOURAILLE

Mais après, le laisserez-vous en vie ?

VAUTRIN

Vous êtes toujours un peu trop vifs, mes mignons ne savez-vous donc pas combien les morts inquiètent les vivants ? Chut ! J'entends Raoul... Laisse-nous.

SCÈNE X. Vautrin, Raoul de Frescas.

Vautrin rentre vers la fin du monologue : Raoul, qui est sur devant de la scène, ne le voit pas.

RAOUL

Je donnerais la moitié de ma vie, dût elle être la plus heureuse entre cette des homme heureux, pour qu'Inès fût une grisette ; mais elle sait bien que sa fortune, sa naissance, son rang, que les titres qu'elle donne à son mari ne sont rien à mes yeux ; et cependant ces magnificences nous séparent. Avoir entrevu le ciel et rester sur la terre , voilà mon histoire ! Avoir entrevu le ciel et rester sur la terre, voilà mon histoire ! Je suis perdu : Vautrin, ce génie à la fois infernal et bienfaisant, cet homme, qui sait tout et qui semble tout pouvoir, cet homme, si dur pour les autres et si bon pour moi, cet homme qui ne s'explique que par la féerie, cette providence, je puis dire maternelle, n'est pas, après tout, la providence.

Vautrin paraît avec une perruque noire, simple, un habit bleu, pantalon de couleur grisâtre, gilet ordinaire, noir, la tenue d'un agent de change.

Oh je connaissais l'amour ; mais je ne savais pas encore ce que c'était que la vengeance, et je ne voudrais pas mourir sans m'être vengé de ces deux Montsorel !

VAUTRIN

Il souffre. Raoul, qu'as-tu, mon enfant ?

RAOUL

Eh ! Je n'ai rien, laissez-moi.

VAUTRIN

Tu me rebutes encore ? Tu abuses du droit que tu as de maltraiter ton ami... À quoi pensais-tu là ?

RAOUL

À rien.

VAUTRIN

À rien ! Ah çà, Monsieur, croyez-vous que celui qui vous a enseigné ce flegme anglais, sous lequel un homme de quelque valeur doit couvrir ses émotions, ne connaisse pas le défaut de cette cuirasse d'orgueil ? Dissimulez avec les autres ; mais avec moi, c'est plus qu'une faute ; en amitié, les fautes sont des crimes.

RAOUL

Ne plus jouer, ne plus rentrer ivre, quitter la ménagerie de l'Opéra, devenir un homme sérieux, étudier, vouloir une position... Tu appelles cela dissimuler.

VAUTRIN

Tu n'es encore qu'un pauvre diplomate, tu seras grand quand tu m'auras trompé. Raoul, tu as commis la faute contre laquelle je t'avais mis le plus en garde. Mon enfant, qui devait prendre les femmes pour ce qu'elles sont, des êtres sans conséquence, enfin s'en servir et non les servir, est devenu un berger de Monsieur_de_Florian ; mon Lovelace se heurte contre une Clarisse. Ah ! Les jeunes gens doivent frapper longtemps sur ces idoles, avant d'en reconnaître le creux.

RAOUL

Un sermon ?

VAUTRIN

Comment ! Moi qui t'ai formé la main au pistolet, qui t'ai montré a tirer l'épée, qui t'ai appris à ne pas redouter l'ouvrier le plus fort du faubourg, moi qui ai fait pour ta cervelle comme pour le corps, moi qui t'ai voulu mettre au-dessus de tous les hommes, enfin moi qui t'ai sacré roi, tu me prends pour une ganache ? Allons, un peu plus de franchise.

RAOUL

Voulez-vous savoir ce que je pensais ?... Mais non, ce serait accuser mon bienfaiteur.

VAUTRIN

Ton bienfaiteur ! Tu m'insultes. T'ai-je offert mon sang, ma vie ? Suis-je prêt à tuer, à assassiner ton ennemi, pour recevoir de toi cet intérêt exorbitant appelé reconnaissance ? Pour t'exploiter, suis-je un usurier ? Il y a des hommes qui vous attachent un bienfait au coeur, comme on attache nu boulet au pied des... Suffit ! Ces hommes-là, je les écraserais comme des chenilles sans croire commettre un homicide ! Je t'ai prié de m'adopter pour ton père, mon coeur doit être pour toi ce que le ciel est pour les anges, un espace où tout est bonheur et confiance ; tu peux me dire toutes tes pensées, même les mauvaises. Parle, je comprends tout, même une lâcheté.

RAOUL

Dieu et Satan se sont entendus pour fondre ce bronze-là !

VAUTRIN

C'est possible.

RAOUL

Je vais tout te dire.

VAUTRIN

Eh bien ! Mon enfant, asseyons-nous.

RAOUL

Tu as été cause de mon opprobre et de mon désespoir.

VAUTRIN

Où ? Quand ? Sang d'un homme ! Qui t'a blessé ? Qui t'a manqué ? Dis le lieu, nomme les gens... La colère de Vautrin passera par là !

RAOUL

Tu ne peux rien.

VAUTRIN

Enfant, il y a deux espèces d'hommes qui peuvent tout.

RAOUL

Et qui sont ?

VAUTRIN

Les rois, qui sont ou doivent être au-dessus des lois ; et... Tu vas te fâcher... Les criminels, qui sont au-dessous.

RAOUL

Et comme tu n'es pas roi...

VAUTRIN

Eh bien ! Je règne en dessous.

RAOUL

Quelle affreuse plaisanterie me fais-tu là, Vautrin ?

VAUTRIN

N'as-tu pas dit que le diable et Dieu s'étaient cotisés pour me fondre ?

RAOUL

Ah ! Monsieur, vous me glacez.

VAUTRIN

Rassieds-toi ! Du calme, mon enfant. Tu ne dois t'étonner de rien, sous peine d'être un homme ordinaire.

RAOUL

Suis-je entre les mains d'un démon ou d'un ange ? Tu m'instruis sans déflorer les nobles instincts que je sens en moi ; tu m'éclaires sans m'éblouir ; tu me donnes l'expérience des vieillards, et tu ne m'ôtes aucune des grâces de la jeunesse ; mais tu n'as pas impunément aiguisé mon esprit, étendu ma vue, éveillé ma perspicacité. Dis-moi d'où vient ta fortune ? A-t-elle des sources honorables ? Pourquoi me défends-tu d'avouer les malheurs de mon enfance ? Pourquoi m'avoir imposé le nom du village où tu m'as trouvé ? Pourquoi m'empêcher de chercher mon père ou ma mère ? Enfin, pourquoi me courber sous des mensonges ? On s'intéresse à l'orphelin, mais on repousse l'imposteur ! Je mène un train qui me fait l'égal d'un fils de duc et pair, tu me donnes une grande éducation et pas d'état, tu me lances dans l'empyrée du monde, et l'on m'y crache au visage qu'il n'y a plus de Frescas. On m'y demande une famille, et tu me défends toute réponse. Je suis à la fois un grand seigneur et un paria, je dois dévorer des affronts qui me poussent à déchirer vivants des marquis et des ducs j'ai la rage dans l'âme, je veux avoir vingt duels, et je périrai ! Veux-tu qu'on m'insulte encore ? Plus de secrets pour moi Prométhée infernal, achève ton oeuvre, ou brise-la.

VAUTRIN

Eh ! Qui resterait froid devant la générosité de cette belle jeunesse ? Comme son courage s'allume ! Allez, tous les sentiments, au grand galop ! Oh tu es l'enfant d'une noble race. Eh bien ! Raoul, voilà ce que j'appelle des raisons.

RAOUL

Ah !

VAUTRIN

Tu me demandes des comptes de tutelle ? Les voici.

RAOUL

Mais en ai-je le droit ? Sans toi vivrais-je ?

VAUTRIN

Tais-toi. Tu n'avais rien, je t'ai fait riche. Tu ne savais rien, je t'ai donné une belle éducation. Oh ! Le ne suis pas encore quitte envers toi. Un père... Tous les pères donnent la vie à leurs enfants, moi, je te dois le bonheur... Mais est-ce bien là le motif de la mélancolie ? N'y a-t-il pas là... dans ce coffret...

Il montre un coffret.

Certain portrait et certaines lettres cachées. Et que nous lisons avec des... Ah !...

RAOUL

Vous avez...

VAUTRIN

Oui, j'ai... Tu es donc touché à fond ?

RAOUL

À fond.

VAUTRIN

Imbécile ! L'amour vit de tromperie, et l'amitié de confiance. - Enfin, sois heureux à ta manière.

RAOUL

Eh ! Le puis-je ? Je me ferai soldat, et... Partout où grondera le canon, je saurai conquérir un nom glorieux, ou mourir.

VAUTRIN

Hein !... De quoi ? Qu'est-ce que cet enfantillage ?

RAOUL

Tu t'es fait trop vieux pour pouvoir comprendre, et ce n'est pas la peine de te le dire.

VAUTRIN

Je te le dirai donc. Tu aimes Inès_de_Christoval, de son chef princesse_d_Arjos, fille d'un duc banni par le roi Ferdinand, une Andalouse qui t'aime et qui me plaît, non comme femme. Mais comme un adorable coffre-fort qui a les plus beaux yeux du monde, une dot bien tournée, la plus délicieuse caisse, svelte, élégante comme une corvette noire à voiles blanches, apportant les galions d'Amérique si impatiemment attendus et versant toutes les joies de la vie, absolument comme la Fortune peinte au-dessus des bureaux de loterie : je t'approuve, tu as tort de l'aimer, l'amour fera faire mille sottises... Mais je suis là.

RAOUL

Ne me la flétris pas de tes horribles sarcasmes.

VAUTRIN

Allons, on mettra une sourdine à son esprit, et un crêpe à son chapeau.

RAOUL

Oui. Car il est impossible à l'enfant jeté dans le ménage d'un pêcheur d'Alghero de devenir prince_d_Arjos, et perdre Inès, c'est mourir de douleur.

VAUTRIN

Douze_cent_mille_livres de rente, le titre de prince, des grandesses et des économies, mon vieux, il ne faut pas voir cela trop en noir.

RAOUL

Si tu m'aimes, pourquoi des plaisanteries quand je suis au désespoir ?

VAUTRIN

Et d'où vient donc ton désespoir ?

RAOUL

Le duc et le marquis m'ont tout à l'heure insulté chez eux, devant elle, et j'ai vu s'éteindre toutes mes espérances... On m'a fermé la porte de l'hôtel_de_Christoval. J'ignore encore pourquoi la Duchesse_de_Montsorel m'a fait venir. Depuis deux_jours elle me témoigne un intérêt que je ne puis m'expliquer.

VAUTRIN

Et qu'allais-tu donc faire chez ton rival ?

RAOUL

Mais tu sais donc tout ?

VAUTRIN

Et bien d'autres choses Enfin, tu veux Inès de Christoval ? Tu peux te passer cette fantaisie.

RAOUL

Si tu te jouais de moi ?

VAUTRIN

Raoul, on t'a fermé la porte de l'hôtel_de_Christoval... Tu seras demain le prétendu de la princesse_d_Arjos, et les Montsorel seront renvoyés, tout Montsorel qu'ils sont.

RAOUL

Ma douleur vous rend fou.

VAUTRIN

Qui t'a jamais autorisé à douter de ma parole ? Qui t'a donné un cheval arabe, pour faire enrager tous les dandys exotiques ou indigènes du bois de Boulogne ? Qui paye tes dettes de jeu ? Qui veille à tes plaisirs ? Qui t'a donné des bottes, à toi qui n'avais pas de souliers ?

RAOUL

Toi, mon ami, mon père, ma famille !

VAUTRIN

Bien, bien, merci ! Oh ! Tu me récompenses de tous mes sacrifices. Mais, hélas ! Une fois riche, une fois grand d'Espagne, une fois que tu feras partie de ce monde, tu m'oublieras : en changeant d'air, on change d'idées tu me mépriseras, et... Tu auras raison.

RAOUL

Est-ce un génie sorti des Mille et une Nuits ? Je me demande si j'existe. Mais, mon ami, mon protecteur, il me faut une famille.

VAUTRIN

Eh ! On te la fabrique en ce moment, ta famille ! Le_Louvre ne contiendrait pas les portraits de tes aïeux, ils encombrent les quais.

RAOUL

Tu rallumes toutes mes espérances.

VAUTRIN

Tu veux Inès ?

RAOUL

Par tous les moyens possibles.

VAUTRIN

Tu ne recules devant rien ? La magie et l'enfer ne t'effrayent pas ?

RAOUL

Va pour l'enfer, s'il me donne le paradis.

VAUTRIN

L'enfer ! C'est le monde des bagues et des forçats décorés par la justice et par la gendarmerie de marques et de menottes, conduits où ils vont par la misère, et qui ne peuvent jamais en sortir. Le paradis, c'est un bel hôtel, de riches voitures, des femmes délicieuses, des honneurs. Dans ce monde, il y a deux mondes ; je te jette dans le plus beau, je reste dans le plus laid ; et si tu ne m'oublies pas, je te tiens quitte.

RAOUL

Vous me donnez le frisson, et vous venez de faire passer devant moi le délire.

VAUTRIN, lui frappant sur l'épaule

Tu es un enfant !

À part.

Ne lui en ai-je pas trop dit ?

Il sonne.

RAOUL, à part

Par moments ma nature se révolte contre tous ses bienfaits ! Quand il met la main sur mon épaule, j'ai la sensation d'un fer chaud ; et cependant il ne m'a jamais fait que du bien ! Il me cache les moyens, et les résultats sont tous pour moi.

VAUTRIN

Que dis-tu là ?

RAOUL

Je dis que je n'accepte rien, si mon honneur...

VAUTRIN

On en aura soin, de ton honneur ! N'est-ce pas moi qui l'ai développé ? A-t-il jamais été compromis ?

RAOUL

Tu m'expliqueras.

VAUTRIN

Rien.

RAOUL

Rien ?

VAUTRIN

N'as-tu pas dit, par tous les moyens possibles ?... Inès une fois à toi, qu'importe ce que j'aurai fait ou ce que je suis ? Tu emmèneras Inès, tu voyageras. La famille de Christoval protégera le Prince_d_Arjos.

À Lafouraille.

Frappez des bouteilles de vin_de_Champagne, votre maître se marie, il va dire adieu à la vie de garçon, ses amis sont invités, allez chercher ses maîtresses, s'il lui en reste ! Il y a noce pour tout le monde. Branle-bas général, et la grande tenue.

RAOUL

Son intrépidité m'épouvante ; mais il a toujours raison.

VAUTRIN

À table !

RAOUL

À table !

VAUTRIN

N'aie pas le bonheur triste, viens rire une dernière fois dans toute ta liberté ; je ne te ferai servir que des vins d'Espagne, c'est gentil.

ACTE IV

La scène est à l'hôtel de Christoval.

SCÈNE PREMIÈRE. La Duchesse de Christoval, Inès.

INÈS

Si la naissance de Monsieur_de_Frescas est obscure, je saurai, ma mère, renoncer à lui ; mais, de votre côté, soyez assez bonne pour ne plus insister sur mon mariage avec le Marquis_de_Montsorel.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL

Si je repousse cette alliance insensée, je ne souffrirai pas non plus que vous soyez sacrifiée à l'ambition d'une famille.

INÈS

Insensée ? Qui le sait ? Vous le croyez un aventurier, je le crois gentilhomme, et nous n'avons aucune preuve à nous opposer.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL

Les preuves ne se feront pas attendre. Les Montsorel sont trop intéressés à dévoiler sa honte.

INÈS

Et lui m'aime trop pour tarder à vous prouver qu'il est digne de nous. Sa conduite, hier, n'a-t-elle pas été d'une noblesse parfaite ?

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL

Mais, chère folle, ton bonheur n'est-il pas le mien ? Que Raoul satisfasse le monde, et je suis prête à lutter pour vous contre les Montsorel à la cour_d_Espagne.

INÈS

Ah ! Ma mère, vous l'aimez donc aussi ?

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL

Ne l'as-tu pas choisi ?

SCÈNE II. Les mêmes, Un Valet, puis Vautrin.

Le valet apporte à la Duchesse une carte enveloppée et cachetée.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL, à Inès

Le Général_Crustamente, envoyé secret de Sa Majesté Don_Augustin_Ier, empereur du Mexique. Qu'est-ce que cela veut dire ?

Agustín de Iturbide (1783-1824) : Empereur du Mexique du 19 masi 2022 à 19 mars 2023.

INÈS

Du Mexique ! Il nous apporte sans doute des nouvelles de mon père !

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL, au valet

Faites entrer.

Vautrin paraît habillé en général mexicain, sa taille a quatre pouces de plus, son chapeau est fourni de plumes blanches, son habit est bleu de ciel avec les riches broderies des généraux mexicains : pantalon blanc, écharpe aurore, les cheveux traînants et frisés comme ceux de Murat : Il a un grand sabre, il a le teint cuivré, il grasseye comme les Espagnols du Mexique son parler ressemble au provençal, plus l'accent guttural des Maures.

VAUTRIN

Est-ce bien à Madame_la_Duchesse_de_Christoval que j'ai l'honneur de parler ?

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL

Oui, Monsieur.

VAUTRIN

Et Mademoiselle ?

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL

Ma fille, Monsieur.

VAUTRIN

Mademoiselle est la señora Inès, de son chef Princesse_d_Arjos. En vous voyant, l'idolâtrie de Monsieur_de_Christoval pour sa fille se comprend parfaitement. Mesdames, avant tout, je demande une discrétion absolue : ma mission est déjà difficile, et si l'on soupçonnait qu'il pût exister des relations entre vous et moi, nous serions tous compromis.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL

Je sous promets le secret et sur votre nom et sur votre visite.

INÈS

Général, il s'agit de mon père, vous me permettez de rester.

VAUTRIN

Vous êtes nobles et Espagnoles, je compte sur votre parole.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL

Je vais recommander à mes gens de se taire.

VAUTRIN

Pas un mot ; réclamer leur silence, c'est souvent provoquer leur indiscrétion. Je réponds des miens. J'avais pris l'engagement de vous donner à mon arrivée des nouvelles de Monsieur_de_Christoval, et voici ma première visite.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL

Parlez-nous promptement de mon mari, général ! Où se trouve-t-il ?

VAUTRIN

Le Mexique, Madame, est devenu ce qu'il devait être tôt ou tard, un État indépendant de l'Espagne. Au moment où je parle, il n'y a plus un seul Espagnol, il ne s'y trouve plus que des Mexicains.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL

En ce moment ?

VAUTRIN

Tout se fait en un moment pour qui ne voit pas les causes. Que voulez-vous ? Le Mexique éprouvait le besoin de son indépendance, il s'est donné un empereur ! Cela peut surprendre encore, rien cependant de plus naturel : partout les principes peuvent attendre, partout les hommes sont pressés.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL

Qu'est-il donc arrivé à Monsieur_de_Christoval ?

VAUTRIN

Rassurez-vous, Madame, il n'est pas empereur. Monsieur_le_Duc a failli, par une résistance désespérée, maintenir le royaume sous l'obéissance de Ferdinand_VII.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL

Mais, Monsieur, mon mari n'est pas militaire.

VAUTRIN

Non, sans doute ; mais c'est un habile courtisan, et c'était bien joué. En cas de succès, il rentrait en grâce. Ferdinand ne pouvait se dispenser de le nommer vice-roi.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL

Dans quel siècle étrange vivons-nous ?

VAUTRIN

Les révolutions se succèdent et ne se ressemblent pas. Partout on imite la France. Mais, je vous en supplie, ne parlons pas politique, c'est un terrain brûlant.

INÈS

Mon père, général, avait-il reçu nos lettres ?

VAUTRIN

Dans une pareille bagarre, les lettres peuvent bien se perdre, quand les couronnes ne se retrouvent pas.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL

Et qu'est devenu Monsieur_de_Christoval ?

VAUTRIN

Le vieil Amoagos, qui là-bas exerce une énorme influence, a sauvé votre mari, au moment où j'allais le faire fusiller...

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL et LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL et SA FILLE

Ah !

VAUTRIN

C'est ainsi que nous nous sommes connus.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL

Vous, général ?

INÈS

Mon père, Monsieur !

VAUTRIN

Eh ! Mesdames, j'étais ou pendu par lui comme un rebelle, ou l'un des héros d'une nation délivrée, et me voici ! En arrivant à l'improviste à la tête des ouvriers de ses mines, Amoagos décidait la question. Le salut de son ami le Duc_de_Christoval a été le prix de son concours. Entre nous, l'empereur_Iturbide, mon maître, n'est qu'un nom : l'avenir du Mexique est tout entier dans le parti du vieil Amoagos.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL

Quel est donc, Monsieur, cet Amoagos qui, selon vous, est l'arbitre des destinées du Mexique ?

VAUTRIN

Vous ne le connaissez pas ici ? Vraiment non ? Je ne sais pas ce qui pourra souder l'ancien monde au nouveau ? Oh ! Ce sera la vapeur. Exploitez donc des mines d'or ! Soyez Ion_Inigo, Jan_Varaco_Cardaval de_los_Amoagos, las Frescas_y_Peral... Mais dans la kirielle de nos noms espagnols, vous le savez, nous n'en disons jamais qu'un. Je m'appelle simplement Crustamente. Enfin, soyez le futur président de la république mexicaine, et la France vous ignore. Mesdames, le vieil Amoagos a reçu là-bas Monsieur_de_Christoval, comme un vieux gentilhomme d'Aragon qu'il est, devait accueillir un grand d'Espagne banni pour avoir été séduit par le beau nom de Napoléon.

INÈS

N'avez-vous pas dit Frescas dans les noms ?

VAUTRIN

Oui, Frescas est le nom de la seconde mine exploitée par don_Cardaval ; mais vous allez connaître toutes les obligations de Monsieur_le_duc envers son hôte par les lettres que je vous apporte. Elles sont dans mon portefeuille. J'ai besoin de mon portefeuille.

À part.

Elles ont assez bien mordu à mon vieil Amoagos.

Haut.

Permettez-moi de demander un de mes gens ?

La Duchesse ait signe à Inès de sonner. À la duchesse.

Accordez-moi, Madame, un moment d'entretien.

À un valet.

Dites à mon nègre ; mais non, il ne comprend que son affreux patois, faites-lui signe de venir.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL

Mon enfant, vous me laisserez seule un moment.

Lafouraille parait.

VAUTRIN, à Lafouraille

Jiji roro flouri.

LAFOURAILLE

Joro.

INÈS, à Vautrin

La confiance de mon père suffirait à vous mériter un bon accueil ; mais, général, votre empressement à dissiper nos inquiétudes vous vaut ma reconnaissance.

VAUTRIN

De la re... connais... sance ! Ah ! Señora, si nous comptions, je me croirais le débiteur de votre illustre père, après avoir eu le bonheur de vous voir.

LAFOURAILLE

Io.

VAUTRIN

Caracas, y mouli joro, fistas, ip souri.

LAFOURAILLE

Souri joro.

VAUTRIN, aux dames

Mesdames, voici vos lettres.

À part à Lafouraille.

Circule de l'antichambre à la cour, bouche close, l'oreille ouverte, les mains au repos, l'oeil au guet, et du nez.

LAFOURAILLE

Ia, mein herr.

VAUTRIN, en colère

Souri joro, fistas.

LAFOURAILLE

Joro.

Bas.

Voici les papiers de Langeac.

VAUTRIN

Je ne suis pas pour l'émancipation des nègres quand il n'y en aura plus, nous serons forcés d'en faire avec les blancs.

INÈS, à sa mère

Permettez-moi, ma mère, d'aller lire la lettre de mon père.

À Vautrin.

Général...

Elle salue.

VAUTRIN

Elle est charmante, puisse-t-elle être heureuse !

Inès sort, sa mère la conduit en faisant quelques pas avec elle.

SCÈNE III. La Duchesse de Christoval, Vautrin.

VAUTRIN, à part

Si le Mexique se voyait représenter comme ça, il serait capable de me condamner aux ambassades à perpétuité.

Haut.

Oh ! Excusez-moi, Madame, j'ai tant de sujets de réflexions !

LA DUCHESSE

Si les préoccupations sont permises, n'est-ce pas à vous autres diplomates ?

VAUTRIN

Aux diplomates par état, oui ; mais je compte rester militaire et franc. Je veux réussir par la franchise. Nous voilà seuls, causons, car j'ai plus d'une mission délicate.

LA DUCHESSE

Auriez-vous des nouvelles que ma fille ne devrait pas entendre ?

VAUTRIN

Peut-être. Allons droit au fait : la señora est jeune et belle, elle est riche et noble ; elle peut avoir quatre fois plus de prétendants que toute autre. On se dispute sa main. Eh bien ! Son père me charge de savoir si elle a plus particulièrement remarqué quelqu'un.

LA DUCHESSE

Avec un homme franc, général, je serai franche. L'étrangeté de votre demande ne me permet pas d'y répondre.

VAUTRIN

Ah ! Prenez garde ! Pour ne jamais nous tromper, nous autres diplomates, nous interprétons toujours le silence en mauvaise part.

LA DUCHESSE

Monsieur, vous oubliez qu'il s'agit d'Inès de Christoval.

VAUTRIN

Elle n'aime personne. Eh bien ! Elle pourra donc obéir aux voeux de son père.

LA DUCHESSE

Comment, Monsieur_de_Christoval aurait disposé de sa fille ?

VAUTRIN

Vous le voyez ? Votre inquiétude vous trahit. Elle a donc fait un choix ! Eh bien ! Maintenant je tremble autant de vous interroger que vous de répondre. Ah ! Si le jeune homme aimé par votre fille était un étranger, riche, en apparence sans famille, et qui cachât son pays...

LA DUCHESSE

Ce nom de Frescas, dit par vous, est celui que prend un jeune homme qui recherche Inès.

VAUTRIN

Se nommerait-il aussi Raoul ?

LA DUCHESSE

Oui, Raoul_de_Frescas.

VAUTRIN

Un jeune homme fin, spirituel, élégant, vingt-trois ans.

LA DUCHESSE

Doué de ces manières qui ne s'acquièrent pas.

VAUTRIN

Romanesque au point d'avoir eu l'ambition d'être aimé pour lui-même, en dépit d'une immense fortune ; il a voulu la passion dans le mariage, une folie ! Le jeune Amoagos, car c'est lui, Madame...

LA DUCHESSE

Mais ce nom de Raoul n'est pas...

VAUTRIN

Mexicain, vous avez raison. Il lui a été donné par sa mère, une Française, une émigrée, une demoiselle_de_Granville, venue de Saint-Domingue. L'imprudent est-il aimé ?

LA DUCHESSE

Préféré à tous !

VAUTRIN

Mais ouvrez cette lettre, lisez-la, Madame ; et vous verrez que j'ai pleins pouvoir des seigneurs Amoagos et Christoval pour conclure ce mariage.

LA DUCHESSE

Oh ! Laissez-moi, Monsieur, rappeler Inès.

Elle sort.

SCÈNE IV.

VAUTRIN, seul

Le majordome est à moi, les véritables lettres, s'il en vient, me seront remises. Raoul est trop fier pour revenir ici ; d'ailleurs, il m'a promis d'attendre. Me voilà maître du terrain ; Raoul, une fois prince, ne manquera pas d'aïeux : le Mexique et moi nous sommes là.

SCÈNE V. Vautrin, La Duchesse de Christoval, Inès.

LA DUCHESSE, à sa fille

Mon enfant, vous avez des remerciements à faire au général.

Elle lit sa lettre pendant une partie de la scène.

INÈS

Des remerciements, Monsieur ? Et mon père me dit que dans le nombre de vos missions vous avez celle de me marier avec un seigneur Amoagos, sans tenir compte de mes inclinations.

VAUTRIN

Rassurez-vous, il se nomme ici Raoul_de_Frescas.

INÈS

Raoul_de_Frescas, lui ! Mais, alors, pourquoi son silence obstiné ?

VAUTRIN

Faut-il que le vieux soldat vous explique le coeur du jeune homme ? Il voulait de l'amour, et non de l'obéissance ; il voulait...

INÈS

Ah ! Général, je le punirai de sa modestie et de sa défiance. Hier, il aimait mieux dévorer une offense que de révéler le nom de son père.

VAUTRIN

Mais, Mademoiselle, il ignore encore si le nom de son père est celui d'un coupable de haute trahison ou celui d'un libérateur de l'Amérique.

INÈS

Ah ma mère, entendez-vous ?

VAUTRIN, à part

Comme elle l'aime ! Pauvre fille, ça ne demande qu'à être abusé.

LA DUCHESSE

La lettre de mon mari vous donne, en effet, général, de pleins pouvoirs.

VAUTRIN

J'ai les actes authentiques et les papiers de famille...

UN VALET, entrant

Madame_la_Duchesse veut-elle recevoir Monsieur_de_Frescas ?

VAUTRIN, à part

Raoul ici !

LA DUCHESSE, au valet

Faites entrer.

VAUTRIN

Bon ! Le malade vient tuer le médecin.

LA DUCHESSE

Inès, vous pouvez recevoir seule Monsieur_de_Frescas, il est agréé par votre père.

Inès baise la main de sa mère.

SCÈNE VI. Les mêmes, Raoul.

Raoul salue les deux dames, Vautrin va vers lui.

VAUTRIN, à Raoul

Don_Raoul_de_Cardaval.

RAOUL

Vautrin !

VAUTRIN

Non, le Général_Crustamente.

RAOUL

Crustamente !

VAUTRIN

Bien. Envoyé du Mexique. Retiens bien le nom de ton père : Amoagos, un seigneur d'Aragon, un ami du Duc_de_Christoval. Ta mère est morte ; j'apporte les titres, les papiers de famille authentiques, reconnus. Inès est à toi.

RAOUL

Et vous voulez que je consente à de pareilles infamies ? Jamais !

VAUTRIN, aux deux femmes

Il est stupéfait de ce que je lui apprends, il ne s'attendait pas à un si prompt dénouement.

RAOUL

Si la vérité me tue, tes mensonges me déshonorent, j'aime mieux mourir.

VAUTRIN

Tu voulais Inès par tous les moyens possibles, et tu recules devant un innocent stratagème ?

RAOUL, exaspéré

Mesdames !...

VAUTRIN

La joie le transporte.

À Raoul.

Parler, c'est perdre Inès et me livrer à la justice : tu le peux, ma vie est à toi.

RAOUL

Ô Vautrin ! Dans quel abîme m'as-tu plongé ?

VAUTRIN

Je t'ai fait prince, n'oublie pas que tu es au comble du bonheur.

À part.

Il ira.

SCÈNE VII. Inès, près de la porte où elle a quitté sa mère, Raoul, de l'autre côté du théâtre.

RAOUL, à part

L'honneur veut que je parle, la reconnaissance veut que je me taise ; eh bien ! J'accepte mon rôle d'homme heureux, jusqu'à ce qu'il ne soit plus en péril ; mais j'écrirai ce soir et Inès saura qui je suis. Vautrin, un pareil sacrifice m'acquitte bien envers toi : nos liens sont rompus. J'irai chercher je ne sais où la mort du soldat.

INÈS, s'approchant après avoir examiné

Mon père et le vôtre sont amis ; ils consentent à notre mariage, nous nous aimons comme s'ils s'y opposaient, et vous voilà rêveur, presque triste !

RAOUL

Vous avez votre raison, et moi, je n'ai plus la mienne. Au moment où vous ne voyez plus d'obstacle, il peut en surgir d'insurmontables.

INÈS

Raoul, quelles inquiétudes jetez-vous dans notre bonheur !

RAOUL

Notre bonheur !

À part.

Il m'est impossible de feindre.

Haut.

Au nom de notre amour, je vous demande de croire en ma loyauté.

INÈS

Ma confiance en vous n'était-elle pas infinie ? Et le général a tout justifié, jusqu'à votre silence chez les Montsorel. Aussi vous pardonné-je les petits chagrins que vous étiez obligé de me causer.

RAOUL, à part

Ah ! Vautrin ! Je me livre à toi !

Haut.

Inès, vous ne savez pas quelle est la puissance de vos paroles : elles m'ont donné la force de supporter le ravissement que vous me causez. Eh bien ! Oui, soyons heureux !

SCÈNE VIII. Les mêmes, Le Marquis de Montsorel.

LE VALET, annonçant

Monsieur_le_Marquis_de_Montsorel.

RAOUL, à part

Ah ! Ce nom me rappelle à moi-même.

À Inès.

Quoi qu'il arrive, Inès, attendez pour juger ma conduite l'heure où je vous la soumettrai moi-même, et pensez que j'obéis en ce moment à une invincible fatalité.

INÈS

Raoul, je ne vous comprends plus mais je me fie toujours à vous.

LE MARQUIS, à part

Encore ce petit monsieur !

Il salue Inès.

Je vous croyais avec votre mère, Mademoiselle, et j'étais loin de penser que ma visite pût être importune. Faites-moi la grâce de m'excuser...

INÈS

Restez, je vous prie il n'y a plus d'étranger ici, monsieur Raoul est agréé par ma famille.

LE MARQUIS

Monsieur_Raoul_de_Frescas veut-il alors agréer mes compliments ?

RAOUL

Vos compliments ? Je les accepte.

Il lui tend la main et le marquis la lui serre.

D_aussi_bon_coeur que vous me les offrez.

LE MARQUIS

Nous nous entendons.

INÈS, à Raoul

Faites en sorte qu'il parte, et restez.

Au marquis.

Ma mère a besoin de moi pour quelques instants, j'espère vous la ramener.

SCÈNE IX. Le Marquis, Raoul, puis Vautrin.

LE MARQUIS

Acceptez-vous une rencontre à mort et sans témoins ?

RAOUL

Sans témoins, Monsieur ?

LE MARQUIS

Ne savez-vous pas qu'un de nous est de trop en ce monde ?

RAOUL

Votre famille est puissante en cas de succès, votre proposition m'expose à sa vengeance, permettez-moi de ne pas échanger l'hôtel de Christoval contre une prison,

Vautrin paraît.

À mort, soit ! Mais avec des témoins.

LE MARQUIS

Les vôtres n'arrêteront point le combat ?

RAOUL

Nous avons chacun une garantie dans notre haine.

VAUTRIN, à part

Ah çà, mais nous trébucherons donc toujours dans le succès ! À mort ? Cet enfant joue sa vie comme si elle lui appartenait.

LE MARQUIS

Eh bien ! Monsieur, demain à huit heures, sur la terrasse de Saint-Germain, nous irons dans la forêt.

VAUTRIN

Vous n'irez pas.

À Raoul.

Un duel ? La partie est-elle égale ? Monsieur est-il comme vous le fils unique d'une grande maison ? Votre père, Don_Inigo, Juan, Varago_des_los_Amoagos_de_Cardaval, las_Frescas, y Péral vous le permettrait-il, don Raoul ?

LE MARQUIS

Je consentais à me battre avec un inconnu, mais la grande maison de Monsieur ne gâte rien à l'affaire.

RAOUL, au Marquis

Il me semble que maintenant, Monsieur, nous pouvons nous traiter avec courtoisie et en gens qui s'estiment assez l'un l'autre pour se haïr et se tuer.

LE MARQUIS, regardant Vautrin

Peut-on savoir le nom de votre mentor ?

VAUTRIN

À qui aurais-je l'honneur de répondre ?

LE MARQUIS

Au Marquis_de_Montsorel, Monsieur.

VAUTRIN, le toisant

J'ai le droit de me taire ; mais je vous dirai mon nom, une seule fois, bientôt, et vous ne le répéterez pas. Je serai le témoin de Monsieur_de_Frescas.

À part.

Et Buteux sera l'autre.

SCÈNE X. Raoul, Vautrin, Le Marquis, La Duchesse de Montsorel ; puis La Duchesse de Christoval, Inès.

UN VALET, annonçant

Madame_la_Duchesse_de_Montsorel,

VAUTRIN, à Raoul

Pas d'enfantillage ! De l'aplomb et au pas ! Je suis devant l'ennemi.

LE MARQUIS

Ah ! Ma mère, venez-vous assister à ma défaite ? Tout est conclu. La famille de Christoval se jouait de nous. Monsieur...

Il montre Vautrin

Apporte les pouvoirs des deux pères.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

Raoul a une famille ?

Madame de Christoval et sa fille entrent et saluent la Duchesse. À Madame de Christoval.

Madame, mon fils vient de m'apprendre l'événement inattendu qui renverse toutes nos espérances.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL

L'intérêt que vous paraissez témoigner à Monsieur_de_Frescas s'est donc affaibli depuis hier ?

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, examinant Vautrin

Et c'est grâce à monsieur que tous les doutes ont été levés ? Qui est-il ?

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL

Le représentant du père de Monsieur_de_Frescas, don Amoagos, et de Monsieur_de_Christoval. Il nous a donné les nouvelles que nous attendions, et nous a remis enfin les lettres de mon mari.

VAUTRIN, à part

Ah çà, vais-je poser longtemps comme ça ?

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, à Vautrin

Monsieur connaît sans doute depuis longtemps la famille de Monsieur_de_Frescas ?

VAUTRIN

Elle est très restreinte : un père, un oncle...

À Raoul.

Vous n'avez même pas la douloureuse consolation de vous rappeler votre mère.

À la Duchesse.

Elle est morte au Mexique peu de temps après son mariage.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

Monsieur est né au Mexique ?

VAUTRIN

En plein Mexique.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, à la Duchesse de Christoval

Ma chère, on nous trompe.

À Raoul.

Monsieur, vous n'êtes pas venu du Mexique, votre mère n'est pas morte, et vous avez été dès votre enfance abandonné, n'est-ce pas ?

RAOUL

Ma mère vivrait !

VAUTRIN

Pardon, Madame, j'arrive moi, et si vous souhaitez apprendre des secrets, je me fais fort de vous en révéler qui vous dispenseront d'interroger monsieur.

À Raoul.

Pas un mot.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

C'est lui ! Et cet homme en fait l'enjeu de quelque sinistre partie...

Elle va au Marquis.

Mon fils...

LE MARQUIS

Vous les avez troublés, ma mère, et nous avons sur cet homme...

Il montre Vautrin.

La même pensée ; mais une femme a seule le droit de dire tout ce qui pourra faire découvrir cette horrible imposture.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

Horrible ! Oui. Mais laissez-nous.

LE MARQUIS

Mesdames, malgré tout ce qui s'élève contre moi, ne m'en veuillez pas si j'espère encore.

À Vautrin.

Entre la coupe et les lèvres il y a souvent...

VAUTRIN

La mort !

Le marquis et Raoul se saluent, et le marquis sort.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, à Madame de Christoval

Chère duchesse, je vous en supplie, renvoyez Inès, nous ne saurions nous expliquer en sa présence.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL, à sa fille, en lui faisant signe de sortir

Je vous rejoins dans un moment.

RAOUL, à Inès, en lui baisant la main

C'est peut-être un éternel adieu !

Inès sort.

SCÈNE XI. La Duchesse de Christoval, La Duchesse de Montsorel, Raoul, Vautrin.

VAUTRIN, à la duchesse de Christoval

Ne soupçonnez-vous donc pas quel intérêt amène ici Madame ?

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL

Depuis hier je n'ose me l'avouer.

VAUTRIN

Moi, j'ai deviné cet amour à l'instant.

RAOUL, à Vautrin

J'étouffe dans cette atmosphère de mensonge.

VAUTRIN, à Raoul

Un seul moment encore.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

Madame, je sais tout ce que ma conduite a d'étrange en cet instant, et je n'essayerai pas de la justifier. Il est des devoirs sacrés devant lesquels s'abaissent toutes les convenances et même les lois du monde. Quel est le caractère ? Quels sont donc les pouvoirs de monsieur ?

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL, à qui Vautrin a fait un signe

Il m'est interdit de vous répondre.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

Eh bien ! Je vous le dirai : monsieur est ou le complice ou la dupe d'une imposture dont nous sommes les victimes. En dépit des lettres, en dépit des actes qu'il vous apporte, tout ce qui donne à Raoul un nom et une famille est faux.

RAOUL

Madame, en vérité, je ne sais de quel droit vous vous jetez ainsi dans ma vie ?

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL

Madame, vous avez sagement agi en renvoyant ma fille et le marquis.

VAUTRIN, à Raoul

De quel droit ?

À Madame de Montsorel.

Mais vous ne devez pas l'avouer, et nous le devinons. Je conçois trop bien, Madame, la douleur que vous cause ce mariage pour m'offenser de vos soupçons sur mon caractère et de vous voir contredire des actes authentiques, que Madame_de_Christoval et moi nous sommes tenus de produire.

À part.

Je vais l'asphyxier.

Il la prend à part.

Avant d'être Mexicain, j'étais Espagnol, je sais la cause de votre haine contre Albert ; et quant à l'intérêt qui vous amène ici, nous en causerons bientôt chez votre directeur.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

Vous sauriez ?

VAUTRIN

Tout.

À part.

Il y a quelque chose.

Haut.

Allez voir les actes.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL

Eh bien ! Ma chère ?

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

Allons retrouver Inès. Et, je vous en conjure, examinons bien les pièces, c'est la prière d'une mère au désespoir.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL

Une mère au désespoir !

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, regardant Raoul et Vautrin

Comment cet homme a-t-il mon secret et tient-il mon fils ?

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL

Venez, Madame !

SCÈNE XII. Raoul, Vautrin, Lafouraille.

VAUTRIN

J'ai cru que notre étoile pâlissait, mais elle brille.

RAOUL

Suis-je assez humilié ? Je n'avais au monde que mon honneur, je te l'ai livré. Ta puissance est infernale, je le vois. Mais à compter de cette heure, je m'y soustrais, tu n'es plus en danger, adieu.

LAFOURAILLE, qui est entré pendant que Raoul parlait

Personne ! Bon, il était temps ! Ah ! Monsieur, Philosophe est en bas, tout est perdu ! L'hôtel est envahi par la police.

VAUTRIN

Un autre se lasserait ! Voyons ? Personne n'est pris ?

LAFOURAILLE

Oh ! Nous avons de l'usage.

VAUTRIN

Philosophe est en bas, mais en quoi ?

LAFOURAILLE

En chasseur.

VAUTRIN

Bien, il montera derrière la voiture. Je vous donnerai mes ordres pour coffrer le Prince_d_Arjos, qui croit se battre demain.

RAOUL

Vous êtes menacé, je le vois, je ne vous quitte plus et veux savoir...

VAUTRIN

Rien. Ne te mêle pas de ton salut. Je réponds de toi, malgré toi.

RAOUL

Oh ! Je connais mon lendemain.

VAUTRIN

Et moi aussi.

LAFOURAILLE

Ça chauffe.

VAUTRIN

Ça brûle.

LAFOURAILLE

Pas d'attendrissement, il ne faut pas flâner, ils sont à notre piste, et vont à cheval.

VAUTRIN

Et nous donc !

Il prend Lafouraille à part.

Si le gouvernement nous fait l'honneur de loger ses gendarmes chez nous, notre devoir est de ne pas les troubler. On est libre de se disperser ; mais qu'on soit à minuit chez la mère_Giroflée au grand complet. Soyez à_jeun, car je ne veux pas avoir de Waterloo, et voilà les Prussiens. Roulons !

ACTE V

La scène se passe à l'hôtel de Montsorel, dans un salon du rez-de-chaussée.

SCÈNE PREMIÈRE.

JOSEPH, seul

Il a fait ce soir la maudite marque blanche à la petite porte du jardin. Ça ne peut pas aller longtemps comme ça, le diable sait seul ce qu'il veut faire. J'aime mieux le voir ici que dans les appartements, du moins le jardin est là ; et, en cas d'alerte, on peut se promener.

SCÈNE II. Joseph, Lafouraille, Buteux ; puis Vautrin.

On entend pendant un instant faire prrrrrr.

JOSEPH

Allons, bon ! V'là notre air national, ça me fait toujours trembler.

Lafouraille entre.

Qui êtes-vous ?

Lafouraille fait un signe.

Un nouveau ?

LAFOURAILLE

Un vieux.

JOSEPH

Il est là.

LAFOURAILLE

Est-ce qu'il attendrait ? Il va venir.

Buteux se montre.

JOSEPH

Comment, vous serez trois !

LAFOURAILLE, montrant Joseph

Nous serons quatre.

JOSEPH

Que venez-vous donc faire à cette heure ? Voulez-vous tout prendre ici ?

LAFOURAILLE

Il nous croit des voleurs !

BUTEUX

Ça se prouve quelquefois, quand on est malheureux ; mais ça ne se dit pas...

LAFOURAILLE

On fait comme les autres, on s'enrichit, voilà tout !

JOSEPH

Mais Monsieur_le_Duc va...

LAFOURAILLE

Ton duc ne peut pas rentrer avant deux_heures, et ce temps nous suffit ; ainsi ne viens pas entrelarder d'inquiétudes le plat de notre métier que nous avons à servir...

BUTEUX

Et chaud.

VAUTRIN, vêtu d'une redingote brune, pantalon bleu, gilet noir, les cheveux courts, un faux air de Napoléon en bourgeois. Il entre, éteint brusquement la chandelle et tire sa lanterne sourde

De la lumière ici ! Vous vous croyez donc encore dans la vie bourgeoise ! Que ce niais ait oublié les premiers éléments, cela se conçoit ; mais vous autres ?

À Buteux, en lui montrant Joseph.

Mets-lui du coton dans les oreilles, allez causer là-bas.

À Lafouraille.

Et le petit ?

LAFOURAILLE

Gardé à vue !

VAUTRIN

Dans quel endroit ?

LAFOURAILLE

Dans l'autre pigeonnier de la femme à Giroflée, ici près, derrière les Invalides.

VAUTRIN

Et qu'il ne s'en échappe pas comme cette anguille de Saint-Charles, cet enragé, qui vient de démolir notre établissement... Car je... Je ne fais pas de menaces...

LAFOURAILLE

Pour le petit, je vous engage ma tête ! Philosophe lui a mis des cothurnes aux mains et des manchettes aux pieds, il ne le rendra qu'à moi. Quant à l'autre, que voulez-vous ? La pauvre Giroflée est bien faible contre les liqueurs fortes, et Blondet l'a deviné.

VAUTRIN

Qu'a dit Raoul ?

LAFOURAILLE

Des horreurs ! Il se croit déshonoré. Heureusement, Philosophe n'adore pas les métaphores.

VAUTRIN

Conçois-tu que cet enfant veuille se battre à mort ? Un jeune homme a peur, il a le courage de ne pas le laisser voir et la sottise de se laisser tuer. J'espère qu'on l'a empêché d'écrire ?

LAFOURAILLE, à part

Aïe ! Aïe !

Haut.

Il ne faut rien vous cacher : avant d'être serré le prince avait envoyé la petite Nini porter une lettre à l'hôtel_de_Christoval.

VAUTRIN

À Inès ?

LAFOURAILLE

À Inès.

VAUTRIN

Ah ! Puff !... Des phrases !

LAFOURAILLE

Ah ! Puff !... Des bêtises !

VAUTRIN, à Joseph

Eh ! Là-bas ! L'honnête_homme !

BUTEUX, amenant Joseph à Vautrin

Donnez-donc à monsieur des raisons, il en veut.

JOSEPH

Il me semble que ce n'est pas trop exiger que de demander ce que je risque et ce qui me reviendra.

VAUTRIN

Le temps est court, la parole est longue, employons l'un et dispensons-nous de l'autre. Il y a deux existences en péril, celle d'un homme qui m'intéresse et celle d'un mousquetaire que je juge inutile : nous venons le supprimer.

JOSEPH

Comment ! Monsieur_le_Marquis ? - Je n'en suis plus.

LAFOURAILLE

Ton consentement n'est pas à toi.

BUTEUX

Nous l'avons pris. Vois-tu, mon ami, quand le vin est tiré...

JOSEPH

S'il est mauvais, il ne faut pas le boire.

VAUTRIN

Ah ! Tu refuses de trinquer avec moi ? Qui réfléchit calcule, et qui calcule trahit.

JOSEPH

Vos calculs sont à faire perdre la tête.

VAUTRIN

Assez, tu m'ennuies ! Ton maître doit se battre demain. Dans ce duel, l'un des deux adversaires doit rester sur le terrain ; figure-toi que le duel a eu lieu, et que ton maître n'a pas eu de chance.

BUTEUX

Comme c'est juste !

LAFOURAILLE

Et profond ! Monsieur remplace le Destin.

JOSEPH

Joli état.

BUTEUX

Et pas de patente à payer.

VAUTRIN, à Joseph, lui désignant Lafouraille et Buteux

Tu vas les cacher.

JOSEPH

Où ?

VAUTRIN

Je te dis de les cacher. Quand tout dormira dans l'hôtel, excepté nous, fais-les monter chez le mousquetaire.

À Buteux et Lafouraille.

Tâchez d'y aller sans lui ; vous serez deux et adroits ; la fenêtre de sa chambre donne sur la cour.

Il lui parle à l'oreille.

Précipitez-le, comme tous les gens au désespoir.

Il se tourne vers Joseph.

Le suicide est une raison. Personne ne sera compromis.

SCÈNE III.

VAUTRIN, seul

Tout est sauvé, il n'y avait de suspect chez nous que le personnel, je le changerai. Le Blondet en est pour ses frais de trahison, et comme les mauvais comptes font les bons amis, je le signalerai au duc comme l'assassin du Vicomte_de_Langeac. Je vais donc enfin connaître les secrets des Montsorel et la raison de la singulière conduite de la duchesse. Si ce que je vais apprendre pouvait justifier le suicide du marquis, quel coup de professeur !

SCÈNE IV. Vautrin, Joseph.

JOSEPH

Vos hommes sont casés dans la serre, mais vous ne comptez sans doute pas rester là ?

VAUTRIN

Non, je vais étudier dans le cabinet de Monsieur_de_Montsorel.

JOSEPH

Et s'il arrive, vous ne craignez pas...

VAUTRIN

Si je craignais quelque chose, serais-je votre maître à tous ?

JOSEPH

Mais où irez-vous ?

VAUTRIN

Tu es bien curieux !

SCÈNE V.

JOSEPH, seul

Le voilà chambré pour l'instant, ses deux hommes aussi ; je les tiens, et comme je ne veux pas tremper là-dedans, je vais...

SCÈNE VI. Joseph, un Valet ; puis Saint-Charles.

LE VALET

Monsieur Joseph, quelqu'un vous demande.

JOSEPH

À cette heure ?

SAINT-CHARLES

C'est moi.

JOSEPH

Laisse-nous, mon garçon.

SAINT-CHARLES

Monsieur_le_Duc ne peut revenir qu'après le coucher du roi. La duchesse va rentrer, je veux lui parler en secret, et je l'attends ici.

JOSEPH

Ici ?

SAINT-CHARLES

Ici..

JOSEPH, à part

Ô mon_Dieu ! Et Jacques...

SAINT-CHARLES

Si ça te dérange...

JOSEPH

Au contraire.

SAINT-CHARLES

Dis-le moi, tu pourrais attendre quelqu'un.

JOSEPH

J'attends Madame.

SAINT-CHARLES

Et si c'était Jacques_Collin ?

JOSEPH

Oh ne me parlez-donc pas de cet homme-là, vous me donnez le frisson.

SAINT-CHARLES

Collin est mêlé à des affaires qui peuvent l'amener ici. Tu dois l'avoir revu ? Entre vous autres, ça se fait, et je le comprends. Je n'ai pas le temps de te sonder, je n'ai pas besoin de te corrompre, choisis entre nous deux, et promptement.

JOSEPH

Que voulez-vous donc de moi ?

SAINT-CHARLES

Savoir les moindres petites choses qui se passent ici.

JOSEPH

Eh bien ! En fait de nouveauté, nous avons le duel du marquis il se bat demain avec Monsieur_de_Frescas.

SAINT-CHARLES

Après ?

JOSEPH

Voici Madame_la_Duchesse qui rentre.

SCÈNE VII.

SAINT-CHARLES, seul

Oh ! Le trembleur ! Ce duel est un excellent prétexte pour parler à la duchesse. Le duc ne m'a pas compris, il n'a vu en moi qu'un instrument qu'on prend et qu'on laisse à volonté. M'ordonner le silence envers sa femme, n'était-ce pas m'indiquer une arme contre lui ? Exploiter les fautes du prochain, voilà le patrimoine des hommes forts. J'ai déjà mangé bien des patrimoines, et j'ai toujours bon appétit.

SCÈNE VIII. Saint-Charles, La Duchesse de Montsorel, Mademoiselle de Vaudrey.

Saint-Charles s'efface pour laisser passer les deux femme, Il reste en haut de la scène pendant qu'elles la descendent.

MADEMOISELLE DE VAUDREY

Vous êtes bien abattue.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, se laissant aller dans un fauteuil

Morte ! Plus d'espoir ! Vous aviez raison.

SAINT-CHARLES, s'avançant

Madame_la_Duchesse.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

Ah ! J'avais oublié ! Monsieur, il m'est impossible de vous accorder le moment d'audience que vous m'aviez demandé. Demain... Plus tard.

MADEMOISELLE DE VAUDREY, à Saint-Charles

Ma nièce, Monsieur, est hors d'état de vous entendre

SAINT-CHARLES

Demain, Mesdames, il ne serait plus temps ! La vie de votre fils, le Marquis_de_Montsorel, qui se bat demain avec Monsieur_de_Frescas, est menacée.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

Mais ce duel est une horrible chose !

MADEMOISELLE DE VAUDREY, bas à la duchesse

Vous oubliez déjà que Raoul vous est étranger.

Monsieur, mon fils saura faire son devoir.

SAINT-CHARLES

Viendrais-je, Mesdames, vous instruire de ce qui se cache toujours à une mère, s'il ne s'agissait que d'un duel ? Votre fils sera tué sans combat. Son adversaire a pour valets des spadassins, des misérables auxquels il sert d'enseigne.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

Et quelle preuve en avez-vous ?

SAINT-CHARLES

Un soi-disant intendant de Monsieur_Frescas m'a offert des sommes énormes pour tremper dans la conspiration ourdie contre la famille_de_Christoval. Pour me tirer de ce repaire, j'ai feint d'accepter : mais au moment où j'allais prévenir l'autorité, dans la rue, deux hommes m'ont jeté par terre en courant, et si rudement que j'ai perdu connaissance : ils m'ont fait prendre à_mon_insu un violent narcotique, m'ont mis en voiture, et à mon réveil j'étais dans la plus mauvaise compagnie. En présence de ce nouveau péril, j'ai retrouvé mon sang-froid, je me suis tiré de ma prison, et me suis mis à la piste de ces hardis coquins.

MADEMOISELLE DE VAUDREY

Vous venez ici pour Monsieur_de_Montsorel, à ce que nous a dit Joseph ?

SAINT-CHARLES

Oui, Madame.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

Et qui donc êtes-vous, Monsieur ?

SAINT-CHARLES

Un homme de confiance dont monsieur le duc se défie, et je reçois des appointements pour éclaircir les choses mystérieuses.

MADEMOISELLE DE VAUDREY, à la duchesse

Oh ! Louise !

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, regardant fixement Saint-Charles

Et qui vous a donné l'audace de me parler, Monsieur ?

SAINT-CHARLES

Votre danger, Madame. On me paye pour être votre ennemi Ayez autant de discrétion que moi, daignez me prouver que votre protection sera plus efficace que les promesses un peu creuses de monsieur le duc, et je puis vous donner la victoire. Mais le temps presse, le duc va venir, et s'il nous trouvait ensemble, le succès serait étrangement compromis.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, à Mademoiselle de Vaudrey

Ah ! Quelle nouvelle espérance !

À Saint-Charles.

Et qu'alliez-vous donc faire chez Monsieur_de_Frescas ?

SAINT-CHARLES

Ce que je fais en ce moment auprès de vous, Madame.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

Ainsi, vous vous taisez.

SAINT-CHARLES

Madame_la_Duchesse ne me répond pas : le duc a ma parole et il est tout-puissant.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

Et moi, Monsieur, je suis immensément riche ; mais n'espérez pas m'abuser.

Elle se lève.

Je ne serai point la dupe de Monsieur_de_Montsorel, je reconnais toute sa finesse dans cet entretien secret que vous me demandez ; je vais compléter, Monsieur, vos documents.

Avec finesse.

Monsieur_de_Frescas n'est pas un misérable, ses domestiques ne sont pas des assassins, il appartient à une famille aussi riche que noble, et il épouse la Princesse_d_Arjos.

SAINT-CHARLES

Oui, Madame, un envoyé du Mexique a produit des lettres de Monsieur_de_Christoval, des actes extraordinairement authentiques. Vous avez mandé un secrétaire de la légation_d_Espagne qui les a reconnus les cachets, les timbres, les légalisations... Ah ! Tout est parfait.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

Oui, Monsieur, ces actes sont irrécusables.

SAINT-CHARLES

Vous aviez donc un bien grand intérêt, Madame, a ce qu'ils fussent faux ?

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, à mademoiselle de Vaudrey

Oh ! Jamais pareille torture n'a brisé le coeur d'aucune mère.

SAINT-CHARLES, à part

De quel côté passer ? À la femme ou au mari.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

Monsieur, la somme que vous me demanderez est à vous si vous pouvez me prouver que Monsieur_Raoul_de_Frescas...

SAINT-CHARLES

Est un misérable ?

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

Non, mais un enfant...

SAINT-CHARLES

Le vôtre, n'est-ce pas ?

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, s'oubliant

Eh bien, oui ! Soyez mon sauveur, et je vous protégerai toujours, moi.

À mademoiselle de Vaudrey.

Eh ! Qu'ai-je donc dit ?

À Saint-Charles.

Où est Raoul ?

SAINT-CHARLES

Disparu ! Et cet intendant qui a fait faire ces actes, rue_Oblin, et qui sans doute a joué le personnage de l'envoyé du Mexique, est un de nos plus rusés scélérats.

La duchesse fait un mouvement.

Oh ! Rassurez-vous, il est trop habile pour verser du sang ; mais il est aussi redoutable que ceux qui le prodiguent ! Et cet homme est son gardien.

Rue Oblin : rue de Paris du 1er arrondisssement. Elle allait de l'Eglise Sain-Eustache à la Bourse du commerce. Elle fut détruite en

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

Ah ! Votre fortune contre sa vie.

SAINT-CHARLES

Je suis à vous, Madame.

À part.

Je saurai tout et je pourrai choisir.

SCÈNE IX. les mêmes, Le Duc, Un Valet.

LE DUC

Eh bien ! Vous triomphez, Madame : il n'est bruit que de la fortune et du mariage de Monsieur_de_Frescas ; mais il a sa famille...

Bas à Madame_de_Montsorel et pour elle seule.

Il a une mère.

Il aperçoit Saint-Charles.

Vous ici, près de Madame, Monsieur_le_Chevalier ?

SAINT-CHARLES, au duc, en le prenant à part

Monsieur_le_Duc m'approuvera.

Haut.

Vous étiez au château, ne devais-je pas avertir Madame des dangers que court votre fils unique, Monsieur_le_Marquis ? Il sera peut-être assassiné.

LE DUC

Assassiné ?

SAINT-CHARLES

Mais si Monsieur_le_Duc daigne écouter mes avis...

LE DUC

Venez dans mon cabinet, mon cher, et prenons sur-le-champ des mesures efficaces.

SAINT-CHARLES, en faisant un signe d'intelligence à la duchesse

J'ai d'étranges choses à vous dire, Monsieur_le_Duc.

À part.

Décidément, je suis pour le duc.

SCÈNE X. La Duchesse, Mademoiselle de Vaudrey, Vautrin.

MADEMOISELLE DE VAUDREY

Si Raoul est votre fils, dans quelle infâme compagnie se trouve-t-il ?

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

Un seul ange purifierait l'enfer.

VAUTRIN, a entrouvert avec précaution une des portes-fenêtres du jardin

À part.

Je sais tout. Deux frères ne peuvent se battre. Ah ! Voilà ma duchesse.

Haut.

Mesdames...

MADEMOISELLE DE VAUDREY

Un homme ! Au secours !

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

C'est lui !

VAUTRIN, à la duchesse

Silence ! Les femmes ne savent que crier.

À Mademoiselle de Vaudrey.

Mademoiselle_de_Vaudrey, courez chez le marquis, il s'y trouve deux infâmes assassins ! Allez donc ! Empêchez qu'on ne l'égorge ! Mais faites saisir les deux misérables sans esclandre.

À la Duchesse.

Restez, Madame.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

Allez, ma tante, et ne craignez rien pour moi.

VAUTRIN

Mes drôles vont être bien surpris Que croiront-ils ? Je vais les juger.

On entend du bruit.

SCÈNE XI. La Duchesse, Vautrin.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

Toute la maison est sur pied ! Que dira-t-on en me sachant ici ?

VAUTRIN

Espérons que ce bâtard sera sauvé.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

Mais on sait qui vous êtes, et Monsieur_de_Montsorel est avec...

VAUTRIN

Le Chevalier_de_Saint-Charles. Je suis tranquille, vous me défendrez.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

Moi !

VAUTRIN

Vous. Ou vous ne reverrez jamais votre fils, Fernand_de_Montsorel.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

Raoul est donc bien mon fils ?

VAUTRIN

Hélas ! Oui... Je tiens entre mes mains, Madame, les preuves complètes de votre innocence, et... Votre fils.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

Vous ! Mais alors vous ne me quitterez pas que....

SCÈNE XII. les mêmes, Mademoiselle de Vaudrey, d'un côté ; Saint-Charles, de l'autre ; domestiques.

MADEMOISELLE DE VAUDREY

Le voici ! Sauvez-la.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, à Mademoiselle de Vaudrey

Vous perdez tout.

SAINT-CHARLES, aux gens

Voici leur chef et leur complice, quoi qu'il dise, emparez-vous de lui.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, à tous ses gens

Je vous ordonne de me laisser seule avec cet homme.

VAUTRIN, à Saint-Charles

Eh bien ! Chevalier ?

SAINT-CHARLES

Je ne te comprends plus, Baron.

VAUTRIN, bas à la duchesse

Vous voyez dans cet homme l'assassin du vicomte que vous aimiez tant.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

Lui !

VAUTRIN, à la duchesse

Faites-le garder bien étroitement, car il vous coule dans les mains comme de l'argent.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

Joseph !

VAUTRIN, à Joseph

Qu'est-il arrivé là-haut ?

JOSEPH

Monsieur_le_Marquis examinait ses armes ; attaqué par derrière, il s'est défendu, et n'a reçu que deux blessures peu dangereuses. Monsieur_le_Duc est auprès de lui.

LA DUCHESSE, à sa tante

Retournez auprès d'Albert, je vous en prie.

À Joseph, lui montrant Saint-Charles.

Vous me répondez de cet homme.

VAUTRIN, à Joseph

Tu m'en réponds aussi.

SAINT-CHARLES, à Vautrin

Je comprends, tu m'as prévenu.

VAUTRIN

Sans rancune, bonhomme !

SAINT-CHARLES, à Joseph

Mène-moi près du duc.

Ils sortent.

SCÈNE XIII. Vautrin, La Duchesse de Montsorel.

VAUTRIN, à part

Il a un père, une famille, une mère. Quel désastre ! À qui puis-je maintenant m'intéresser, qui pourrais-je aimer ? Douze_ans de paternité, ça ne se refait pas.

LA DUCHESSE, venant à Vautrin

Eh bien ?

VAUTRIN

Eh bien ! Non, je ne vous rendrai pas votre fils, Madame, je ne me sens pas assez fort pour survivre à sa perte ni à son dédain. Un Raoul ne se retrouve pas ! Je ne vis que par lui, moi !

LA DUCHESSE

Mais peut-il vous aimer, vous, un criminel que nous pouvons livrer...

VAUTRIN

À la justice, n'est-ce pas ? Je vous croyais meilleure. Mais vous ne voyez donc pas que je vous entraîne, vous, votre fils et le duc dans un abîme, et que nous y roulerons ensemble ?

LA DUCHESSE

Oh ! Qu'avez-vous fait de mon pauvre enfant ?

VAUTRIN

Un homme d'honneur.

LA DUCHESSE

Et il vous aime ?

VAUTRIN

Encore.

LA DUCHESSE

Mais a-t-il dit vrai, ce misérable, en découvrant qui vous êtes et d'où vous sortez ?

VAUTRIN

Oui, Madame.

LA DUCHESSE

Et vous avez eu soin de mon fils ?

VAUTRIN

Votre fils ? Notre fils. Ne l'avez-vous pas vu, il est pur comme un ange.

LA DUCHESSE

Ah ! Quoi que tu aies fait, sois béni que le monde te pardonne ! Mon Dieu !...

Elle plie le genou sur un fauteuil. Elle le regarde.

Mes pleurs laveront ses mains ! Oh ! Il se repentira !

Se tournant vers Vautrin.

Vous m'appartenez, je vous changerai ! Mais les hommes se sont trompés, vous n'êtes pas criminel, et d'ailleurs toutes les mères vous absoudront !

VAUTRIN

Allons, rendons-lui son fils.

LA DUCHESSE

Vous aviez encore l'horrible pensée de ne pas le rendre à sa mère ? Mais je l'attends depuis vingt-deux ans.

VAUTRIN

Et moi, depuis dix ans, ne suis-je pas son père ? Raoul, mais c'est mon âme ! Que je souffre, que l'on me couvre de honte ; s'il est heureux et glorieux, je le regarde, et ma vie est belle.

LA DUCHESSE

Ah ! Je suis perdue ! Il l'aime comme une mère.

VAUTRIN

Je ne me rattachais au monde et à la vie que par ce brillant anneau, pur comme de l'or.

LA DUCHESSE

Et... Sans souillure ?...

VAUTRIN

Ah ! Nous nous connaissons en vertu, nous autres !... Et - nous sommes difficiles. À moi l'infamie, à lui l'honneur ! Et songez que je l'ai trouvé sur la grande route de Toulon à Marseille, à douze_ans, sans pain, en haillons.

LA DUCHESSE

Nu-pieds, peut-être ?

VAUTRIN

Oui. Mais joli ! Les cheveux bouclés...

LA DUCHESSE

Vous l'avez vu ainsi ?

VAUTRIN

Pauvre ange ! Il pleurait. Je l'ai pris avec moi.

LA DUCHESSE

Et vous l'avez nourri ?

VAUTRIN

Moi ! J'ai volé pour le nourrir !

LA DUCHESSE

Oh ! Je l'aurais fait peut-être aussi, moi !

VAUTRIN

J'ai fait mieux !

LA DUCHESSE

Oh ! Il a donc bien souffert ?

VAUTRIN

Jamais ! Je lui ai caché les moyens par lesquels je lui rendais la vie heureuse et facile. Ah ! Je ne lui voulais pas un soupçon... Ça l'aurait flétri. Vous le rendez noble avez des parchemins, moi je l'ai fait noble de coeur.

LA DUCHESSE

Mais c'était mon fils !...

VAUTRIN

Oui, plein de grandeur, de charmes, de beaux instincts il n'y avait qu'à lui montrer le chemin.

LA DUCHESSE, serrant la main de Vautrin

Oh ! Que vous devez être grand pour avoir accompli la tâche d'une mère !

VAUTRIN

Et mieux que vous autres ! Vous aimez quelquefois bien mal vos enfants. - Vous me le gâterez ! - Il était d'un courage imprudent, il voulait se faire soldat, et l'empereur l'aurait accepté. Je lui ai montré le monde et les hommes sous leur vrai jour. Aussi va-t-il me renier.

LA DUCHESSE

Mon fils ingrat ?

VAUTRIN

Non, le mien.

LA DUCHESSE

Mais rendez-le-moi donc sur-le-champ !

VAUTRIN

Et ces deux hommes là-haut, et moi, ne sommes-nous pas compromis ? Monsieur_le_Duc ne doit-il pas nous assurer le secret et la liberté ?

LA DUCHESSE

Ces deux hommes sont à vous, vous veniez donc...

VAUTRIN

Dans quelques heures, du bâtard et du fils légitime, il ne devait vous rester qu'un enfant. Et ils pouvaient se tuer tous les deux.

LA DUCHESSE

Ah ! Vous êtes une horrible providence.

VAUTRIN

Et qu'auriez-vous donc fait ?

SCÈNE XIV. Les mêmes, Le Duc, Lafouraille, Buteux, Saint-Charles, tous les domestiques.

LE DUC, désignant Vautrin

Emparez-vous de lui !

Il montre Saint-Charles.

Et n'obéissez qu'à Monsieur.

LA DUCHESSE

Mais vous lui devez la vie de votre Albert ! Il a donné l'alarme.

LE DUC

Lui !

BUTEUX, à Vautrin

Ah ! Tu nous as trahis ! Pourquoi donc nous amenais-tu ?

SAINT-CHARLES, au duc

Vous les entendez, Monsieur_le_duc ?

LAFOURAILLE, à Buteux

Tais-toi donc. Devons-nous le juger ?

BUTEUX

Quand il nous condamne.

VAUTRIN, au Duc

Monsieur_le_Duc, ces deux hommes sont à moi, je les réclame.

SAINT-CHARLES

Voilà les gens de Monsieur_Frescas.

VAUTRIN, à Saint-Charles

Intendant de la maison_de_Langeac, tais-toi, tais-toi !

Il montre Lafouraille.

Voici Philippe_Boulard.

Lafouraille salue.

Monsieur le duc, faites éloigner tout le monde.

LE DUC

Quoi ! Chez moi, vous osez commander ?

LA DUCHESSE

Ah ! Monsieur, il est maître ici.

LE DUC

Comment ? Ce misérable !

VAUTRIN

Monsieur_le_Duc veut de la compagnie, parlons donc du fils de dona_Mendès...

LE DUC

Silence !

VAUTRIN

Que vous faites passer pour celui de...

LE DUC

Encore une fois, silence !

VAUTRIN

Vous voyez bien, monsieur le duc, qu'il y avait trop de monde.

LE DUC

Sortez tous !

VAUTRIN, au Duc

Faites garder toutes les issues de votre hôtel, et que personne n'en sorte, excepté ces deux hommes.

À Saint-Charles.

Restez là.

Il tire un poignard, et va couper les liens de Lafouraille et de Buteux.

Sauvez-vous par la petite porte dont voici la clef, et allez chez la mère_Giroflée.

À Lafouraille.

Tu m'enverras Raoul.

LAFOURAILLE, sortant

Oh ! Notre véritable empereur.

VAUTRIN

Vous recevrez de l'argent et des passeports.

BUTEUX, sortant

J'aurai donc de quoi pour Adèle !

LE DUC

Maintenant, comment savez-vous ces choses ?

VAUTRIN, rendant des papiers au Duc

Voici ce que j'ai pris dans votre cabinet.

LE DUC

Ma correspondance et les lettres de Madame au Vicomte_de_Langeac !

VAUTRIN

Fusillé par les soins de Charles_Blondet, à Mortagne, en octobre_1792.

Mortagne : Commune de Vendée située au sud de Cholet.

SAINT-CHARLES

Mais vous savez bien, Monsieur_le_Duc.

VAUTRIN

Lui-même m'a donné les papiers que voici, parmi lesquels vous remarquerez l'acte_mortuaire du vicomte, qui prouve que Madame et lui ne se sont pas vus depuis la veille_du_10_août, car il a passé de l'Abbaye en Vendée accompagné de Boulard.

LE DUC

Ainsi Fernand ?

VAUTRIN

L'enfant déporté en Sardaigne est bien votre fils.

LE DUC

Et Madame ?...

VAUTRIN

Innocente.

LE DUC

Ah !

Tombant dans un fauteuil.

Qu'ai-je fait ?

LA DUCHESSE

Quelle horrible preuve !... Mort !... Et l'assassin est là !...

VAUTRIN

Monsieur_le_Duc, j'ai été le père de Fernand, et je viens de sauver vos deux fils l'un de l'autre, vous seul êtes l'auteur de tout, ici.

LA DUCHESSE

Arrêtez ! Je le connais, il souffre en cet instant tout ce que j'ai souffert en vingt ans. De grâce, mon fils ?

LE DUC

Comment, Raoul_de_Frescas ?...

VAUTRIN

Fernand_de_Montsorel va venir.

À Saint-Charles.

Qu'en dis-tu ?

SAINT-CHARLES

Tu es un héros, laisse-moi être ton valet de chambre.

VAUTRIN

Tu as de l'ambition. Et tu me suivras ?

SAINT-CHARLES

Partout.

VAUTRIN

Je le verrai bien.

SAINT-CHARLES

Ah ! Quel artiste tu trouves et quelle perte le gouvernement va faire.

VAUTRIN

Allons, va m'attendre au bureau_des_passeports.

SCÈNE XV. Les mêmes, La Duchesse de Christoval, Inès, Mademoiselle de Vaudrey.

MADEMOISELLE DE VAUDREY

Les voici !

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL

Ma fille a reçu, Madame, une lettre de Monsieur_Raoul, où ce noble jeune homme aime mieux renoncer à Inès que de nous tromper : il nous a dit toute sa vie. Il doit se battre demain avec votre fils, et comme Inès est la cause involontaire de ce duel, nous venons l'empêcher ; car il est maintenant sans motif.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

Ce duel est fini, Madame.

INÈS

Il vivra donc !

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

Et vous épouserez le Marquis_de_Montsorel, mon enfant.

SCÈNE XVI. Les mêmes, Raoul et Lafouraille, qui sort aussitôt.

RAOUL, à Vautrin

M'enfermer pour m'empêcher de me battre !

LE DUC

Avec ton frère ?

RAOUL

Mon frère ?

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

Tu étais donc bien mon enfant ! Mesdames, (elle saisit Raoul) voici Fernand_de_Montsorel, mon fils, le...

LE DUC, prenant Raoul par la main et interrompant sa femme

L'aîné, l'enfant qui nous avait été enlevé, Albert n'est plus que le comte_de_Monsorel.

RAOUL

Depuis trois jours je crois rêver ! Vous, ma mère ! Vous Monsieur...

LE DUC

Eh bien ! Oui.

RAOUL

Oh ! Là, où on me demandait une famille...

VAUTRIN

Elle s'y trouve.

RAOUL

Et... Y êtes-vous encore pour quelque chose ?

VAUTRIN, à la Duchesse de Montsorel

Que vous disais-je ?

À Raoul.

Souvenez-vous, monsieur_le_Marquis, que je vous ai d'avance absous de toute ingratitude.

À la Duchesse.

L'enfant m'oubliera, et la mère ?

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

Jamais.

LE DUC

Mais quels sont donc les malheurs qui vous ont plongé dans l'abîme ?

VAUTRIN

Est-ce qu'on explique le malheur ?

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

Mon ami, n'est-il pas en votre pouvoir d'obtenir sa grâce ?

LE DUC

Des arrêts comme ceux qui l'ont frappé sont irrévocables.

VAUTRIN

Ce mot me raccommode avec vous, il est d'un homme d'État. Eh ! Monsieur_le_Duc, tâchez donc de faire comprendre que la déportation est votre dernière ressource contre nous.

RAOUL

Monsieur...

VAUTRIN

Vous vous trompez, je ne suis pas même monsieur.

INÈS

Je crois comprendre que vous êtes un banni, que mon ami vous doit beaucoup et ne peut s'acquitter. Au delà des mers, j'ai de grands biens, qui, pour être régis, veulent un homme plein d'énergie : allez y exercer vos talents, et devenez...

VAUTRIN

Riche, sous un nom nouveau ? Enfant, ne venez-vous donc pas d'apprendre qu'il est en ce monde des choses impitoyables. Oui, je puis acquérir une fortune, mais qui me donnera le pouvoir ?...

Au duc de Montsorel.

Le roi, monsieur le duc, peut me faire grâce ; mais qui me serrera la main ?

RAOUL

Moi !

VAUTRIN

Ah ! Voilà ce que j'attendais pour partir. Vous avez une mère, adieu !

SCÈNE XVII. Les mêmes, Un Commissaire.

Les portes-fenêtres s'ouvrent : on voit un commissaire, un officier : dans le fond, des gendarmes.

UN COMMISSAIRE, au Duc

Au nom du roi, de la loi, j'arrête Jacques_Collin, convaincu d'avoir rompu son ban.

Tous les personnages se jettent entre la force armée et Jacques, pour le taire sauver.

LE DUC

Messieurs, je prends sur moi...

VAUTRIN

Chez vous, Monsieur_le_Duc, laissez passer la justice du roi. C'est une affaire entre ces messieurs et moi.

Au commissaire.

Je vous suis.

À la duchesse.

C'est Joseph qui les amène, il est des nôtres, renvoyez-le.

RAOUL

Sommes-nous séparés à jamais ?

VAUTRIN

Tu te maries bientôt. Dans dix mois, le jour du baptême, à la porte de l'église, regarde bien parmi les pauvres, il y aura quelqu'un qui veut être certain de ton bonheur. Adieu.

Aux agents.

Marchons !

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica