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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers et en prose· Comédie Satitique

Feuilleton d'Aristophane

Théodore de Banville, Philoxène Boyer· imprimée en 1853· 2 actes· 1 303 vers· 17 personnages

Personnages

  • THALIE, Mme Roger-Solié
  • ARISTOPHANE, Monsieur Pierron
  • XANTHIAS, Monsieur Tétard
  • RÉALISTA, monsieur Boudeville
  • TABARIN, Monsieur Kime
  • LE ROI MIDAS, Monsieur Néroud
  • CAROLUS, Monsieur Fleuret
  • UN GAMIN DE PARIS, Mademoiselle Bilhaut
  • LA MUSE DU THÉÂTRE, Mademoiselle Marie Daubrun
  • TEMPESTA, Madame Grassau Marie Daubrun
  • ÉGLANTINE, Mademoiselle Valérie
  • LA FÉE DU PALAIS DE CRISTAL, Mademoiselle Valérie
  • LA PEINTURE
  • LA MUSIQUE
  • THRATTA
  • CALLISTRATE
  • PHILONIDE

LE PROLOGUE

à Athènes, chez Aristophane.

SCÈNE PREMIÈRE.

XANTHIAS

À la cantonade.

C'est bien, tes ordres seront exécutés.

Au public.

Nous sommes à Athènes, vers la fin de la quatre-vingt-dixième_olympiade. Je me nomme Xanthias, et mon maître s'appelle Aristophane. Il parait, on dit, on affirme même qu'Aristophane est poète. Moi, je le veux bien ; je suis un esclave si dévoué ! Cependant,

Regardant si personne ne l'écoute.

je puis me dire cela à moi-même, en monologue,comme dans les pièces de théâtre, cependant, j'ai cru m'apercevoir qu'Aristophane vit chichement du produit de ses oeuvres. C'est bien fait ! Cela lui apprendra à être poète et à avoir du génie ! Voyez, moi, moi...

Même jeu.

Je peux toujours me dire cela en confidence, moi qui ne suis pas poète... Pouah ! Je me suis fait une industrie qui me rapporte à foison des lentilles, du froment, de la salaison... et du boudin ! On pourrait me demander... Personne ne me le demande, mais qu'importe ? Je vais toujours me répondre ! On pourrait me demander quelle est cette industrie si fructueuse ? La voici. Aristophane compose des comédies dans lesquelles il a la prétention dépeindre les moeurs athéniennes. Mais, insouciant et difficile comme un poète, il jette dédaigneusement sous sa table des bribes de scènes, des fragments des pièces qu'il rougit d'avoir faites. Moi, je les ramasse, je m'en empare, et tandis que mon maître recueille parfois des huées et des sifflets pour prix de ses sueurs, moi timidement, modestement, je me fais ceindre le front de lauriers... dans les carrefours, où je fais déclamer, sous mon nom bien entendu, les parcelles qu'il a dédaignées. Et voilà comment sans talent, sans travail, je suis arrivé à me faire une position aussi luxueuse que douce..

SCÈNE II. Xanthias, Aristophane.

ARISTOPHANE

Rien de prêt ! Est-ce ainsi que tu as exécuté mes ordres, Xanthias ?

XANTHIAS

Pardon, maître, mais...

ARISTOPHANE

Par Zeus !

XANTHIAS

Es-tu assez heureux ! Tu jures par les Dieux de l'Olympe ! Moi je ne jure que par les demi-Dieux, et à la rigueur, les quarts de Dieux me suffisent.

ARISTOPHANE

Paresseux et philosophe, c'est-à-dire deux fois imbécile ! Tu crois donc qu'il n'y a plus de trique dans la maison ?

XANTHIAS

Je crois que tu pourrais te mettre en colère, et je m'en vais.

ARISTOPHANE, l'arrêtant par l'oreille

Arrête ! Il faut qu'avant une heure nous ayons quitté Athènes. Tu m'entends ?

XANTHIAS

Je n'entends pas de cette oreille-là !

ARISTOPHANE

Ne t'embarrasse ni de provisions, ni de vaisselle. Laisse en place mes meubles et mes statues.

XANTHIAS

Nous ne partons donc que pour un jour ou deux ?

ARISTOPHANE

Nous partons pour ne plus revenir.

XANTHIAS

Mais...

ARISTOPHANE

Assez de questions ! Va ramasser les quelques hardes dont je puis avoir besoin en route, et trouve-toi à la dernière heure du jour sur le chemin de Salamine.

XANTHIAS

Encore une fois...

ARISTOPHANE

Va, te dis-je.

SCÈNE III.

ARISTOPHANE

Quelques instants encore, et je suis libre. Pourquoi resterais-je ici davantage ? Je ne veux pas parcourir les gymnases pour y corrompre la jeunesse, faire de ma Muse une entremetteuse, me divertir à railler les vieillards. Ma Comédie ne consentira pas à s'éLancer sur la scène, ivre, une torche à la main, et dansant la cordace ! Je n'ai plus rien à faire à Athènes.

SCÈNE IV. Aristophane, Thratta, Callistrate, Philonide.

THRATTA, entr'ouvrant la porte

Ami...

ARISTOPHANE

Thratta !

THRATTA

Callistrate et Philonide aussi.

ARISTOPHANE

Toi, mon amie ! Vous, mes comédiens ! Que me voulez-vous ?

THRATTA

Nous sommes chargés de réclamer de toi une nouvelle oeuvre, un motif de plus pour te glorifier encore.

ARISTOPHANE

Jamais !

THRATTA

Comment ?

ARISTOPHANE

Je ne suis plus poète comique, et demain je ne serai plus citoyen d'Athènes.

On entend crier M dehors Vive Aristophane !

Mais quel est ce bruit ?

THRATTA

Les corporations des artisans, des ouvriers, des soldats, viennent se joindre a nous, les archontes à leur tête, et te supplier de te remettre a la tâche.

Archonte : Titre qu'on donnait, en Grèce et particulièrement à Athènes, aux magistrats qui dirigeaient la république. [L]

SCÈNE V. Aristophane, Thratta, Callistrate, Philonide, Citoyens d'Athènes.

CITOYENS D'ATHÈNES se précipitant sur la scène

Vive Aristophane ! Gloire à Aristophane !

ARISTOPHANE

Ma gloire passée, je la renie ; ma gloire future, je la repousse ! Comme l'hirondelle, j'ai eu mes jours de grand air et de large vol sous le soleil du printemps ; mais l'hiver est arrivé ! Je ne suis pas, moi, de ces bavards tragiques, de ces corrupteurs de l'art qui, exténues de fatigue et d'impuissance, déchirent encore les cordes de la lyre muette sous leurs doigts. J'ai épuisé, je le sens, tout ce que mon coeur avait d'ardeur et de poésie. Ma muse, Thalie, que j'invoquerais en vain, n'est plus en moi. Elle est loin d'ici. Thalie se promène dans les vallons de Tempé, parmi les Dryades qui s'enivrent de sa voix. Thalie est sur quelque montagne de Sicile, contemplant de loin le front humide de l'amoureuse Aréthuse. Thalie donne l'accord aux flûtes des bergers, a l'essaim des cigales. Thalie ne viendra plus visiter Aristophane.

SCÈNE VI. Aristophane, Thratta, Callistrate, Philonide, Citoyens d'Athènes, Thalie.

THALIE

Me voici.

TOUS

Thalie !

ARISTOPHANE

Thalie, ô ma Muse.

THALIE

Tu te trompes sur moi, Aristophane, qui ne t'ai pas oublié. Tu te trompes sur toi, ô mon fils, qui prends pour de l'abattement ce qui n'est que le moment nécessaire de la méditation féconde où l'âme se recueille dans la conception de l'idéal. Aristophane, Aristophane, entends ma voix, et commence ta comédie nouvelle.

ARISTOPHANE

J'ai peint tout ce que j'ai vu ; j'ai mis à nu tous les coeurs. Je ne sais plus rien. Athènes est le résumé du monde ; j'ai résumé Athènes.

THALIE

Athènes est un coin de l'univers. Cette époque est une page dans l'histoire de l'humanité. Seulement, Athènes contient en elle les germes que d'autres villes admireront transformés en moissons. Cette année recèle dans chacune de ses minutes une des idées, une des sensations qui suffiront à occuper les heures des siècles futurs. Aristophane, je prétends t'élever et l'intelligence supérieure de ton temps et de ton époque, et pour cela je te dévoilerai une autre face de la machine terrestre. Pour cela, je t'initierai aux secrets d'un autre âge, et tu te persuaderas alors que l'on n'a jamais épuisé la matière quand il s'agit de représenter les hommes ; car l'homme a la pensée unique comme le créateur, mais ses modifications sont aussi multiples que la nature. Viens donc avec moi, Aristophane.

ARISTOPHANE

Où me conduis-tu ?

THALIE

Tu le sauras plus tard. Soyez tranquilles, Athéniens ; votre poète vous reviendra plus grand, plus inspiré, plus convaincu.

SCÈNE VII. Aristophane, Thratta, Callistrate, Philonide, Citoyens d'Athènes, Thalie, Xanthias.

XANTHIAS, entrant

Qu'est-ce à dire ? Aristophane partir sans moi, sans Xanthias, son fidèle esclave Que deviendrai-je ? Privé des épluchures de mon maître je ne serai plus poète dramatique ! Aristophane, je m'attache a toi, je me cloue tes cotés, je me rive à ton manteau !

THALIE

Partons.

ARISTOPHANE

Adieu, mes amis. Je ne sais guère quelle sera la longueur du voyage. Mais je sais bien désormais quel en sera le but et l'espérance. Vous revoir, vous soutenir encore dans les voies de l'honnêteté et de la gloire.

TOUS

Vive Aristophane !

SCÈNE DEVANT LE RIDEAU.

THALIE

LA REVUE.

Le salon d'un homme de lettres, Meubles élégants, bibliothèques, objets d'art. À droite et à gauche sur la muraille du fond sont pendus deux grands tableaux, représentant, personniRées,ta. Peinture et la Musique. Aristophane, en costume moderne, est endormi sur un sopha encombré de livres et de journaux,parmi les coussins en désordre.

SCÈNE PREMIÈRE.

ARISTOPHANE, s'éveillant

Holà, Sosie ! Holà, Charion ! Par Hercule, J'ai manqué choir ! Allons ! Quel rêve ridicule Je faisais là tout seul ! Au fait, ai-je rêvé ? Mais non. C'est inouï, que m'est-il arrivé ? Au moins, je sais mon nom redouté du profane ! Je ne me trompe pas, je suis Aristophane, Et c'est moi qui vingt ans, d'un vers mélodieux, Combattis pour le grand Eschyle et pour ses Dieux !

Passant sa main sur son front.

Tout cela m'épouvante, et tient de la merveille. Où donc est mon figuier ? D'où vient que je m'éveille Sur un sopha ? Qui m'a donné cet habit bleu À boutons d'or, coupé par Dusautoy ? Parbleu, D'où connais-je le nom de Dusautoy ? Ma tête, Meublée à neuf de tant de choses, m'inquiète. Je sais qui m'a vendu ce stick, et je sais qui M'a fait ces brodequins, un nommé Sakoski

Il prend sur son bureau un cigare, et l'allume.

Je sais que cette armoire est un meuble de Boulle Délicieux ; les mots m'apparaissent en foule. Oui, je sais que je fume un londrès assez doux Et sec parfaitement, qui m'a coûté huit_sous ! Voici mon encrier ! Ce verre diaphane Est mon lorgnon ! Je suis, non plus Aristophane, Mais Vernin, et je vais commencer à midi Un feuilleton charmant qui paraîtra lundi ! Tâchons de rassembler mes souvenirs !

Thatio entre, en longue tunique Manche brodée d'un rameau vert, les cheveux couronnés de vignes, et chaussée de brodequins dorés.

Auguste Dusautoy (1810-1873) : tailleur parisien qui fit fortune- entre autres, en tant que fournisseurs d'uniformes militaires.

Stick : Canne très mince qu'on tient à la main pour se donner un maintien. [L]

André Charles Boulle (1642-1732) : célèbre ébéniste nomme par Colbert ébéniste du Roi.

Londrès : Cigare de la Havane, à l'origine fabriqué spécialement pour Londres et l'Angleterre. [CNRTL]

ARISTOPHANE, apercevant Thalie

Thalie Elle m'expliquera si c'est de la folie !

SCÈNE II. Aristophane, Thalie.

ARISTOPHANE

À Paris.

THALIE

BALZAC !

THALIE

Marie-Louise-Anaïs de Bargeton : personnage de roman dans la Comédie humaine d’Honoré de Balzac.

Chez Madame_de_Bargeton

Lucien de Rubempré : personnage de roman dans la Comédie humaine d’Honoré de Balzac.

Lucien est enfant prodige Fraisier s'acharne à son litige,

Lausteau, Etienne : personnage de roman dans la Comédie humaine d’Honoré de Balzac.

Et Lousteau vit du feuilleton Que sa maîtresse lui rédige.

ARISTOPHANE

Par quel moyen ?

SCÈNE III. Aristophane, Thalie, Xanthias.

Xanthias entre, vêtu comme un huissier du vieux jeu habit noir, cravate blanche sans col, nez écarlate.

ARISTOPHANE

Mais, par ]e chien À trois têtes quel est cet insolent vaurien Qui porte sa sottise avec un air si brave ? Parbleu, c'est Xanthias, mon scélérat d'esclave

À Xanthias.

Approche ici, coquin !

Chien à trois têtes : Cerbère, chien qui garde les Enfers empêchant les morts de s'enfuir.

ARISTOPHANE

Toi !

XANTHIAS

On la fait Aux répétitions.

On entend sonner, Xanthias sort pour aller ouvrir.

SCÈNE IV. Aristophane, Thalie, Xanthias, RÉALISTA.

ARISTOPHANE

Bon.

ARISTOPHANE, saluant

Monsieur...

ARISTOPHANE

Bah !

XANTHIAS

Parbleu !

ARISTOPHANE, ironisquement

Au fait !

SCÈNE V. Aristophane, Xanthias, Rëalista, La Peinture.

SCENE VI. Aristophane, Thalie, Xanthias.

ARISTOPHANE

Le drôle !

SCÈNE VII. Aristophane, Thalie, Xanthias, Églantine.

ÉGLANTINE, entrant, à Aristophane

Monsieur.

ARISTOPHANE

Mademoiselle.

ARISTOPHANE

Un service ?

XANTHIAS, regardant Eglantine

L'usine est attrayante !

ARISTOPHANE

Allons, paix !

ÉGLANTINE, le repoussant, à Aristophane

Votre valet de chambre est familier ! Je pars, Et je vais visiter vos confrères, épars Dans la ville. Excusez, Monsieur, mon babillage, Et prenez ces billets pour le premier voyage !

Elle dépose sur la table un paquet de billets, et va pour sortir ; Aristophane l'arrête.

XANTHIAS, dévorant des yeux Ëglantine

Je saurai sur quel mode elle accorde sa lyre !

ÉGLANTINE, à Aristophane

Adieu, cher feuilleton.

ARISTOPHANE

Au revoir, cher sourire !

Églantine sort avec Thalie, suivie de Xanthias, qui l'accompagne avec mille galanteries. Aristophane, qui a escorté Thalie et Églantine, revient vers son fauteuil. Il est appréhendé par Tabarin, qui est entré à pas de loup par la gauche.

SCÈNE VIII. Aristophane, Tabarin.

TABARIN, un placet il la main

Signez-moi ce placet !

ARISTOPHANE, impatienté

Quel mal ?

TABARIN

Le replâtrage De mes doux mascarons, le sacrilège ouvrage Des démolisseurs !

Mascaron : Terme d'architecture. Figure de tête faite en caprice, qu'on met aux fontaines, aux portes, aux clefs des arcades. [L]

ARISTOPHANE, exaspéré

Quel deuil ?

ARISTOPHANE

Il est fou !

TABARIN

Préservez le suprême moellon Du Paris de Mansard et de Germain Pilon !
Tout s'en va ! Des humbles murailles Où sur Françoise_d_Aubigné Reine future de Versailles

Paul Scarron (1610-1660) : poète, dramaturge et romancier.

Le goutteux Scarron a régné, Jusqu'au capharnaüm bizarre

Nicolas Flamel (1340-1418) : bourgeois parisien qui fit fortune. On lui attribue une compétence d'alchimiste.

Où Flamel fit de l'or en barre !

Christoph Willibald Gluck (1714-1787) : compositeur d'opéra et théoricien de la dramaturgie. Il séjourna à Paris de 1774 à 1779.

Café classique où Gluck chantait, Où Duclos vantait Louis_Onze À Jean-Jacques qui méditait Sur le damier le coup du bonze,

Alexis Piron (1689-1773) : poète, chansonnier et dramatruge.

Où Piron, ironique et sec, Tint le roi Voltaire en échec,

Il présente de nouveau sa pétition à Aristophane.

Signez ! On peut sauver quelques débris !

ARISTOPHANE, se décidant à signer

Ma foi !...

SCÈNE IX. Aristophane, Tabarin, Un gamin de paris en apprenti-imprimeur.

Le Gamin de Paris entre précipitamment et arrête Aristophane au moment où celui-ci va signer.

LE GAMIN DE PARIS

Ne signez pas !

TABARIN, poussant Aristophane

Monsieur, de grâce, épargnez-moi !

TABARIN, bas, à Aristophane

Il faut le jeter à la porte !

TABARIN

Insolent !

TABARIN, à Aristophane

Le laissez-vous aller ?

TABARIN, au Gamin de Paris

À plaisir tu dissertes !

LE GAMIN DE PARIS

Brave homme, Nous n'avons rien tué, mais nous ne voulons pas Unir l'âme à la pierre, et la vie au trépas ! Nos pères ont bâti, nous bâtissons encore, Nous voyons le midi dont ils ont vu l'aurore. Nous les suivons ! et fils des ouvriers fameux, Pour les bien honorer, nous travaillons comme eux ! Nous anéantissons les greniers des poètes, Mais dans l'airain vaincu nous ravivons leurs têtes ! Nous détruisons l'échoppe où Corneille attendait Le bouillon que pour lui Despréaux demandait ; Mais la Maison de Ville, à tous hospitalière, Réserve une statue à l'histrion Molière Le café de Panard disparaît ; mais bientôt Les couplets oubliés avant Clément_Marot, Les virelais aigus, qui dans chaque province Étourdissaient le peuple et consolaient le prince, Vont au monde enchanté faire entendre à la fois Le merveilleux accord de leurs cent mille voix On chasse les truands ; l'édile désinfecte Les bouges ; mais pourtant, un sculpteur architecte, Sur les frontons finis du vieux Louvre, a posé Ton corps parmi les fleurs, Diane_de_Brézé ! Et remis aux panneaux de la sainte bâtisse Les formes que rêvaient Goujon et Primatice ! Partout de l'air, partout du jour Un arrêté Fait du bois_de_Boulogne un square illimité, Pave ses carrefours, éclaire ses allées, Et, sous les oasis naguère encor troublées Par le cri du gendarme accouru contre un duel, Dispose le terrain d'un Longchamps éternel Ainsi, ne ferme plus les yeux, ô bon ancêtre Regarde seulement Paris de ta fenêtre, Et puis admire enfin car ayant travaillé Pour les desseins de Dieu, qui sur nous a veillé, Nous avons accepté comme la loi première Que tout être vivant a droit à la lumière !

Virelai : Ancienne poésie française, toute composée de vers courts, sur deux rimes ; elle commence par quatre vers, dont les deux premiers se répètent dans le cours de la pièce. [L]

Jean Goujon : sculpteur et architecte français du XVIe siècle, probablement né en Normandie vers 1510 et mort selon toute vraisemblance à Bologne, vers 1567.

Primatice : Francesco Primaticcio, dit le Primatice (1503-1570) peintre, architecte et sculpteur italien de la Renaissance.

TABARIN, présentant de nouveau la pétition

Donc, vous ne signez pas ?

SCÈNE X. Aristophane, Xanthias, L'Imprimerie, Le Roi Midas.

XANTHIAS, au fond du théâtre, apercevant l'Imprimerie et le roi

Midas, qu'on ne voit pas encore.

Les jolis visiteurs ! Que leurs habits sont riches ! Une jeune personne habillée en affiches Un monsieur tout en or !

L'IMPRIMERIE, entrant en même temps que le roi Midas

Je suis l'Imprimerie.

L'IMPRIMERIE

Moi de Strasbourg.

ARISTOPHANE

Je sais.

ARISTOPHANE, jeu des Plaideurs

Madame, calmez-vous.

ARISTOPHANE, jeu des Plaideurs

Elle a tort.

ARISTOPHANE, même jeu

Vous devez être vieux !

ARISTOPHANE

Après ?

LE ROI MIDAS

Je viens t'enjoindre D'avoir pour les rimeurs une affection moindre, Et de garder ton encre, ô donneur_de_conseils, Pour l'éloge éternel de l'Or, fils des soleils.
Il leur faut, quand elles passent, Rose aux lèvres, neige au sein, Les diamants qui s'entassent

Meurice : hôtel parisien de luxe, situé au 228 rue de Rivoli face au jardin des Tuileries, créé par Charles-Augustin Meurice en 1835.

Chez_Meurice et chez_Fossin.

L'IMPRIMERIE

Tu mens ! Signe banal dont toute main s'arrange, L'Or se souvient toujours qu'il est né dans la fange ; Mais le Livre, vainqueur du temps et du trépas, Nous donne les vrais biens qui ne s'achètent pas

MIDAS, à Xanthias

Adieu, prodigue l'Or !

L'IMPRIMERIE, à Aristophane

Interroge le Livre !

SCÈNE XI. Aristophane, Xanthias, puis Thalie.

ARISTOPHANE, lisant dans le livre qu'il tient à la main

Ô vaste symphonie ! Ô modulation Que note à mon profit l'imagination !

THALIE, à Aristophane

Lis aux livres vivants. Vois !

SCÈNE XII. Aristophane, Xanthias, Thalie, La Muse du Théatre.

LA MUSE DU THÉÂTRE, entrant par le man teau d'Arelquin

Je suis le Théâtre. J'entraîne sur mes pas une foule idolâtre.

ARISTOPHANE, avec dédain

Vous, le Théâtre ! Allons !

ARISTOPHANE

Vous !

ARISTOPHANE

Pauvre fille !

XANTHIAS, à la Muse du Théâtre

Qu'est-ce que ça lui fait ? Permettez donc !

ARISTOPHANE, à Xanthias

Écoute Le drame.

XANTHIAS

Le camellia rose est triste en cette ville. Un fossoyeur malin créa le vaudeville.

On entend sous le théâtre des cris et des rugissements d'animaux féroces. Thalie s'enfuit.

SCÈNE XIII. Aristophane, Xanthias, puis Carolus.

CAROLUS, d'une voix terrible, à Aristophane

Bonjour ; domptez-vous bien ?

CAROLUS

Le dompteur.

ARISTOPHANE

Le dompteur !

XANTHIAS

Sapristi !

XANTHIAS

Les buffles sont bien bons.

Cris et rugissements sous le théâtre.

XANTHIAS, avec épouvante

Oh !

XANTHIAS, suppliant

Par grâce !

XANTHIAS, se penchant avec effroi sur la trappe ouverte

Comme je descendrais plutôt dans les cratères De l'Etna

Carolus descend l'escalier souterrain.

SCÈNE XIV. Aristophane, Xanthias.

SCÈNE XV. Aristophane, Xanthias, Carolus.

On entend encore une fois des rugissements épouvantables. Carolus remonte en scène. Il a un bras de moins ses cheveux ont blanchi ses vêtements déchirés et souillés sont devenus des haillons.

CAROLUS, d'une voix mourante

J'ai dompté.

ARISTOPHANE

Quel est donc ce manchot ?

Carolus veut parler mais aucun son n'arrive à l'oreille de ses interlocuteurs.

CAROLUS, râlant

J'ai dompté

ARISTOPHANE

Vous êtes... ?

ARISTOPHANE

Malheureux !

CAROLUS

Je m'en vais à l'hospice.

Xanthias reconduit jusqu'à la porte Carolus qui ne peut se tenir debout. La trappe se referme.

SCÈNE XVI. Aristophane, Xanthias.

ARISTOPHANE

Je le crois.

On entend au dehors les sons d'une musique délicieuse.

Mais d'où vient cette rumeur suave ?

XANTHIAS

Quels accords

Le tableau placé à droite s'anime la Musique en descend.

SCÈNE XVII. Aristophane, Xanthias, La Musique.

LA MUSIQUE

Oui, vous avez connu le bruit ! les durs accents Qui souffraient à la chair les désirs flétrissants, Et qui, maîtres partout du profane vulgaire, Conseillaient en hurlant la débauche et la guerre Mais le chant mais le son purifie mais l'art Du grand Palestrina, de Gluck et de Mozart, Ô bons Athéniens, vous n'en avez pas même Eu la conception Il fallait que plus blême, Plus vieux, plus fatigué de doute et de douleurs, L'homme eût bu plus avant dans la coupe des pleurs, Pour que Dieu lui laissât consoler son génie Dans les longs entretiens de la chaste harmonie !

Rapsode : Terme d'antiquité grecque. Nom donné à ceux qui allaient de ville en ville chanter des poésies et surtout des morceaux détachés de l'Iliade et de l'Odyssée. [L]

Ô rapsode Italien, Gai païen, Ton charme, c'est ta folie Apaise avec tes grelots Les sanglots De l'amoureuse Italie !

ARISTOPHANE

Tu pars ?

XANTHIAS, charmé du bruit qu'il entend

Elle nous raille.

SCÈNE XVIII. Aristophane, Xanthias, La Musique, Tempesta.

LA MUSIQUE

L'épouvantable bruit Adieu !

Elle s'enfuit et le tableau apparait de nouveau.

SCÈNE XIX. Aristophane, Xanthias, Tempesta.

XANTHIAS, jeu de TARTUFFE

Forte femme !

XANTHIAS, même jeu

Forte femme !

XANTHIAS, même jeu

Forte femme !

TEMPESTA

Je sais peindre avec mon orchestre Tous les aspects divers de ce globe terrestre. Voulez-vous la campagne, un printemps embaumé Dans le bois de Meudon vers le soir du huit mai ? Écoutez.

Tempesta s'avance devant le trou du souffleur, et, avec son bâton de commandement, dirige l'orchestre qui exécute une musique sauvage et incohérente.

TEMPESTA, annonçant

Un brigand enfonçant son couteau Et le manche de corne au coeur d'un pauvre moine.

Même jeu, musique à l'orchestre.

SCÈNE XX. Aristophane, Xanthias.

SCÈNE XXI. Aristophane, Xanthias, Thalie.

THALIE, entrant, à Aristophane

Ainsi, je te retrouve heureux par moi !

ARISTOPHANE, avec effusion

Thalie !

THALIE

Je te dois cependant une autre vision, Et le panorama veut sa conclusion ! Le vent souffle, le ciel se remplit d'azur,

Lui tendant sa main.

garde Cette main dans la tienne, ô poète, et regarde.

Le théâtre change et représente la place publique d'Athènes. On y voit groupés, dans des attitudes diverses et animées, tous tes personnages de la Revue, mêlés aux Athéniens du Prologue. La scène est baignée d'une vive lumière.

SCÈNE XXII. Aristophane, Xanthias, Thalie, puis Tous les personnages et la Fée du Palais de Cristal.

ARISTOPHANE, dans l'extase

Athènes, l'Agora murs sacrés !

Agora : Le marché, la place publique dans les villes grecques. [L]

THALIE

Oui, rassemblés ici le Pnyx et l'univers ! Paris vient s'admirer au miroir de tes vers !

Pnyx : Terme d'antiquité. Place d'Athènes où le peuple se rassemblait quelquefois pour délibérer. [L]

ARISTOPHANE

Merveille !

XANTHIAS

Le sol se fend

La terre s'ouvre, et l'on en voit sortir, radieuse, la Fée du Palais de Cristal.

LA FÉE DU PALAIS DE CRISTAL

Je suis LE PALAIS DE CRISTAL
Déjà vous m'avez vue Sur mon épaule nue Portant mon cher trésor,

Le kohinor : célèbre diamant de plus de 100 000 carats, il fait partie de la couronne de Grande-Bretagne en 1936.

Le Kohinor !
Et, parmi les machines, Pressant sur les bobines Le travail infini

Mull-Jenny : Métier à tisser le coton inventé par Samuel Crompton fin XVIIème.

Des Mull_Jenny,

THALIE

C'est mon fils excusez son langage un peu dur Pour un monde nouveau son esprit n'est pas mûr, À ses griffes plus tard nous mettrons des mitaines.

Mitaine : Gant sans séparation pour les quatre doigts, avec une séparation pour le pouce. [L]

1 303 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica