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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers· Théâtre Italien, 17 Mai 1877

La Perle

Théodore de Banville, Paul Siraudin· imprimée en 1879· 401 vers· 3 personnages

Personnages

  • CLÉOPATRE, Mademoiselle Rousseil
  • ANTOINE, Monsieur Dupont-Vernon
  • CHARMION, Mademoiselle Martin
LA PERLE

Pour costumer Cléopâtre, on pourra consulter dans Antoine et Cléopâtre les belles illustrations anglaises qui accompagnent la traduction de Shakespeare par Émile Montégut (Hachette.) S'il y faut un commentaire, on le trouvera dans Une Nuit de Cléopâtre (Théophile Gautier, Nouvelles, édition Charpentier,) où le grand poète décrit si merveilleusement, avec un vêtement divin, celle dont son maître a dit (Légende des Siècles, Zim-Zizimin) :

Cléopâtre égalait les Junons éternelles Une chaîne sortait de ses vagues prunelles : Ô tremblant coeur humain, si jamais tu vibras, C'est dans l'étreinte altière et douce de ses bras : Son nom seul enivrait ; Strophus n'osait l'écrire ; La terre s'éclairait de son divin sourire. À force de lumière et d'amour, effrayant ; Son corps semblait mêlé d'azur ; en la voyant. Vénus, le soir, rentrait jalouse sous la nue ; Cléopâtre embaumait l'Egypte, toute nue, Elle brûlait les yeux ainsi que le soleil Les roses enviaient l'ongle de son orteil.

« La reine Cléopâtre avait pour coiffure une espèce de casque d'or très léger, formé par le corps et les ailes de l'épervier sacré ; les ailes, rabattues en éventail de chaque côté de la tête, couvraient les tempes, s'allongeaient presque sur le cou, et dégageaient, par une « petite échancrure, une oreille plus rose et plus délicatement enroulée que la coquille d'où sortit Vénus que les Égyptiens nomment Hàthor ; la queue de l'oiseau occupait la place où sont posés les chignons de nos « femmes ; son corps, couvert de plumes imbriquées et peintes de différents émaux, enveloppait le sommet du crâne, et son cou, gracieusement replié vers le front, composait avec la tête une manière de corne étincelante de pierreries un cimier symbolique, en forme de tour, complétait cette coiffure élégante, quoique bizarre. Des cheveux noirs comme ceux d'une nuit sans étoiles s'échappaient de ce casque et filaient en longues tresses sur de blondes épaules, dont une collerette ou hausse-col, orné de plusieurs rangs de serpentine, d'azerodrach et de chrysobéril, ne laissait, hélas ! apercevoir que le commencement une robe de lin, à côtes diagonales, un brouillard d'étoffé, de l'air tramé, ventus textilis, comme dit Pétrone, - ondulait en blanche vapeur autour d'un beau corps dont elle estompait mollement les contours. Cette robe avait des demi-manches justes sur l'épaule, mais évasées vers le coude comme nos manches à sabot, et permettait de voir un bras admirable et une main parfaite, le bras serré par six cercles d'or et la main ornée « d'une bague représentant un scarabée. Une ceinture, dont les bouts noués retombaient par devant, marquait la taille de cette tunique flottante et libre ; un mantelet garni de franges achevait la parure, et, si quelques mots barbares n'effarouchent point des oreilles parisiennes, nous ajouterons que cette robe se nommait schenti, et le mantelet calasiris. Pour dernier détail, disons que la reine Cléopâtre portait de légères sandales fort minces, recourbées en pointe et rattachées sur le cou-de-pied comme les souliers à la poulaine des châtelaines du moyen âge.

LA PERLE

Le théâtre représente une chambre carrée, recevant le jour par le reflet de la cour ensoleillée. Au fond, une porte ornée de deux colonnettes, sur laquelle tombe une tapisserie à personnages. A droite et à gauche, des baies fermées par des nattes peintes de couleurs variées. Les parois de la chambre, de couleur lilas tendre, sont divisées en panneaux par des colonnettes très-riches, peintes sur le mur. Dans tes panneaux, des ornements, des gerbes de fleurs, des figures d'oiseaux, des damiers de couleurs contrastées, des scènes de la vie intime, coupées de bandes verticales peintes en blanc et couvertes d'hiéroglyphes de toutes couleurs. Dans un coin, a droite, un petit dieu de bronze sur un piédestal de granit rouge, devant lequel est placé un grand vase d'argile peinte, porté sur un trépied de bois, et rempli de fleurs de lotus.- Fauteuil en bois doré, rechampi de rouge, aux pieds bleus, aux bras figurés par des lions, recouvert d'un épais coussin a fond pourpre et quadrillé de noir, dout le bout déborde en volute pardessus le dossier. Tabouret de cèdre, à pieds d'animaux peints en bleu. Au fond, à gauche, sur une table de bronze à trois pieds, un lécythos de verre phénicien, et une large coupe d'or.

SCENE I. CLéOPATRE,CHARMION.

CHAMtION.

CLÉOPATRE, irritée et inquiète

Oui, ma reine, un courrier venu de Sicyone Cause là-bas avec le avec la noble empereur.

Sicyone : ville de Grèce, proche de Corinthe.

SCÈNE II. CLÉOPATRE, CHARMION, ANTOINE.

ANTOINE

Ma reine.

CLÉOPATRE, languissante

Non, reste loin de moi.

ANTOINE

Qu'as-tu donc ?

Charmion sort.

SCÈNE III. Cléopâtre, Antoine.

ANTOINE, gravement

Fulvie Est morte.

ANTOINE

Ma reine...

ANTOINE

Non. Au revoir.

Antoine sort.

SCÈNE IV.

CLÉOPATRE

Il partirait ! Et moi ? Moi, je resterais seule Dans cette affreuse Égypte au sombre front d'aïeule, Où partout nous entoure, ainsi qu'un vaste mur, Le ciel farouche, fait d'un implacable azur ; Où d'un air inquiet, ainsi que des molosses, Veillent d'horribles Dieux et de hideux colosses Ou les vivants sont pleins de déni) et de remords Et se plaignent tout bas à l'oreille des morts ; Ou les globes ailes, les serpents, les balances Ne parlent que de morts aux éternels silences ; Où comme en une tombe au couvercle brûlant Brille l'oeil du soleil, toujours rouge et sanglant ! Ah ! Sans doute avec lui j'aimais l'Égypte noire, la Grèce amie où sont les Dieux d'ivoire Et les myrtes fleuris et les ruisseaux d'argent ! Mais quoi donc ! je verrais son départ outrageant ! Je resterais, moi qui l'adore, abandonnée ! Et cependant à Rome, en moins d'une journée, Octave et Lepidus, ces coeurs bas et rampants, Auraient bientôt fait rire Antoine à mes dépens ; Ils sauraient l'enchaîner au gré de leur envie, Et César lui dirait : « J'ai ma soeur Octavie ! » J'aurais une rivale encor moi dont les fils Règnent, moi que la terre admire comme Isis, Et nomme, sous l'éclair que mon regard lui jette, Délices du soleil et déesse_évergète ! Je ne veux pas. Avant que ce sort odieux Accable mon amour, je serai morte. Ô Dieux [ !] De jaspe, qui rêvez, sinistres, sur des trônes Célestes éperviers, dont les prunelles jaunes Ont brûlé mon visage avec leurs flammes d'or, Je vous adjure ! Et toi, Reine, déesse Hathor Qui, sans avoir pitié de nos angoisses vaines, Fais courir le désir déchirant dans nos veines, Et toi, Phtha, dieu du feu, brûlez, dévorez-moi ; Mais pour qu'il reste, lui mon héros, lui mon roi, Mettez la volupté vivante en ma ceinture, Et changez, s'il le faut, l'ordre de la nature ! Oui, faites un miracle, et que lui, l'empereur Reste. Puis, s'il le faut, que vouée à l'horreur De supplier, vaincue et seule, je succombe ! Que, vivante, je sois murée en une tombe, Et que là je caresse, en mon fatal dessein, Quelque agile serpent qui me morde le sein ! Mais, ô Dieux, laissez-moi le divin fils d'Hercule ! Dieux terribles, ayez pitié de moi, que brûle De ses traits furieux l'arc enflammé du jour, Et qui pâlis de rage et qui me meurs d'amour !

Avec une sorte d'extase.

Mais quel rayon subtil frémit dans ma pensée ? Tout mon être tressaille.

Comme frappée d'une commotion soudaine.

Oui, tu m'as exaucée, Hathor, qui m'écoutais dans le b)eu firmament ! Je mourrai, mais tu vas me rendre mon amant.

Entre Charmion.

Marcus AEmilius Lepidus, dit Lépide (-89 ;-12) : est un célèbre général et homme politique romain du Ier siècle av. J.-C. [Wikipedia]

Hathor : déesse de l'amour dans la mythologie égyptienne.

SCÈNE V. Cléopâtre,Charmion.

SCÈNE VI.

SCÈNE VII. Charmion, Antoine, Cléopâtre.

CLÉOPATRE

Eh bien !...

ANTOINE, amoureusement

Et Mars chérit Vénus !

CLÉOPATRE, frappée tout coup par l'éclat d'une perle énorme qu'Antoine porte sur son armure et qu'elle n'a. pas encore vue

Mais quelle est cette perle Que je vois briller sur ton armure, et qui luit Comme Phoebe parmi les astres de la nuit ? Rien qu'à voir sa blancheur mon regard s'extasie.

CLÉOPATRE, avec curiosité

Quel est donc ce joyau divin ?

CLÉOPATRE, à part

Qu'entends-je !

ANTOINE

Oui, reine.

ANTOINE, surpris

Tu la voulais ?

SCÈNE VIII. Antoine, Clëopatre.

ANTOINE

Ma reine...

CLÉOPATRE, laissant tomber la perle dans la coupe pleine de vin

Ah la perle est tombée Dans la coupe ! Elle en fait jaillir des diamants.

CLÉOPATRE

Oui.

ANTOINE

Oui, mais la coupe n'est pas vide

Par un mouvement soudain, il arrache la coupe des mains de Cléopâtre.

CLÉOPATRE

Oh !

CLÉOPATRE

Eh bien ?

SCÈNE IX. Antoine, Cléopâtre, Charmion.

ANTOINE, impassible

Va, Charmion.

Charmion sort.

SCÈNE X. Antoine, Cléopâtre.

SCÈNE XI. Antoine, Clëopatre, Charmion.

CLÉOPATRE

Eh bien la table est prête, Ami, pour un festin pareil à celui-là ! Dans la salle où mon fier caprice amoncela De hauts entassements de colonnes et d'arches, Des escaliers, formés par des milliers de marches De porphyre et de jaspe, où les colosses noirs S'irisent, réfléchis comme par des miroirs ; Des griffons d'or, des sphinx dont l'oeil médite et souffre, – Voyant en haut s'ouvrir le ciel bleu comme un gouffre, Nous aurons tout à coup les éblouissements De plus de feux que n'ont d'astres les firmaments Servis par des enfants d'Asie et par des reines, Nous mangerons les paons et la chair des murènes, Les sangliers rôtis et pleins d'oiseaux vivants ; Nous aurons des bouffons alertes et savants, Et, buvant le Massique aux divines brûlures, Nous essuierons nos mains avec des chevelures. Des danseuses, en leur délire agile et prompt, Poseront en passant leurs lèvres sur ton front : Le tympanon railleur, la sambuque, le sistre Empliront de leur bruit la nuit bleue et sinistre ; Comme sur le Cydnus, je parerai mes bras Avec des bracelets de roses tu verras Celle dont la prunelle en ton regard se plonge, Attentive, épiant ton désir, comme en songe, Et nous rirons, pareils aux Dieux olympiens, Car je suis ton esclave et ta maîtresse.

Massique : nom d'un vin italien.

Sambuque : Sorte de harpe usitée chez les anciens. [L]

Tympanon : Instrument de musique monté avec des cordes de laiton, et qu'on touche avec deux petites baguettes de bois. [L]

ANTOINE, fasciné, embrassant amoureusement Oéopatre, et l'entraînant

Viens !

SCÈNE XII.

401 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica