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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers

Le Beau Léandre

Théodore de Banville, Paul Siraudin· imprimée en 1868· 496 vers· 3 personnages

Personnages

  • ORGON, vieux bourgeois vieux. Monsieur CHAUMONT
  • COLOMBINE, si fille, jeune demoiselle coquette. Mademoiselle Amédine LUTHER
  • LÉANDRE, chevalier d'industrie, amant de Colombine

Les auteurs de cette bluette ont été merveilleusement devinés et compris par les directeurs, par les artistes et par le public du théâtre ou du Vaudeville.

Comme ils voulaient faire non pas une homélie à la mode en l'honneur des vertus modestes, mais une farce ou comédie comique, ils ont cru devoir l'écrire en vers comiques. Ceci paraîtrait naïf si l'on ne connaissait pas ce nouveau genre de chefs-d'oeuvre, dialogués en vers ternes et incolores qui pourraient s'appliquer indifféremment à la tragédie, à la comédie bourgeoise, ou à la théorie de l'école de peloton. Dans cet admirable modèle Les Plaideurs, comme dans certaines parties du Lutrin, le vers est essentiellement bouffon par lui-même, indépendamment de la situation à laquelle il s'applique. L'arrangement des mots, la vivacité des images, la hardiesse imprévue des tournures, le luxe et la prestesse de la Rime concourent sans repos à exciter le rire. Ainsi le voulait encore la poésie moderne avant l'invention du bon sens.

Les poèmes satiriques de Byron, le quatrième acte de Ruy-Blas, les strophes aristophanesques de Henri Heine nous enseignent ce langage prestigieux où la Rime éblouit, ruisselle et flambloie comme l'éclair d'une épée hardie. Rajeunie et renouvelée tout entière par l'homme de génie qui en a réuni et fécondé les éléments anciens, notre langue poétique se prête aujourd'hui à tout ce qu'on veut d'elle ; mais elle est pareille a tous les dieux, il faut l'aimer, la connaître et la servir. Après nos conquêtes magnifiques, de prétendus poètes font encore parler leurs personnages comme Corasmin et comme Odalbert : le public se demande naïvement pourquoi les pièces qu'il écoute sont en vers plutôt qu'en prose ; les soi-disant connaisseurs haussent les épaules et prennent en pitié tant d'ignorance ; eh bien ! cette fois encore, c'est le public qui a raison.

Les rimes, on l'a dit, doivent être millionnaires ; tant pis pour ceux qui espèrent remplacer les diamants par des morceaux de cristal incolore. La Muse ne peut pas porter de ces joyaux économiques : elle s'enfuit avec son pas agile, et laisse ses amoureux avares étaler leurs verroteries sur un mannequin.

Les auteurs du Beau Léandre ont tâché de payer comptant, et leurs associés ne leur ont pas fait faire faillite. Ils ont donné à leurs interprètes des vers rimés, et leurs interprètes n'ont pas rendu de la prose au public : bel exemple digne d'être suivi dans les grandes maisons !

Le vrai peut quelquefois n'être pas très vraisemblable, et la réalité peut aussi ne pas être réaliste. Malgré son habit de soie et son manteau chatoyant, vous reconnaissez Léandre ! Il est vivant à côté de nous ; vous l'avez rencontré mille fois chez Tortoni, au balcon de l'Opéra, dans le boudoir de Marco et chez Cidalise ! Qui n'a pas coudoyé ce monstre au visage séduisant ? Il cache l'âme de Gobseck dans la poitrine de Chérubin. Il calcule en usurier, mais il s'est fait femme pour dompter les femmes. Il a comme elles la beauté, la gentillesse, l'afféterie, à volonté l'évanouissement et les larmes, tout l'arsenal de sa grand'mère Eve, et il fait manger aux Adams femelles des paniers de pommes qui leur coûtent cher : quand le panier est vide, les paradis terrestres s'en vont rue Drouot ! Un tout jeune artiste, M. Geoffroy, a traduit ce caractère avec toutes les ressources du talent le plus ingénieux et le mieux inspiré. Il est entré résolument dans la poésie de la vérité ; il a été horrible et charmant comme son personnage. Le public avait envie de l'embrasser et de le tuer : en attendant, il l'a applaudi de toutes ses forces, comme c'était justice.

Monsieur Chaumont, costumé d'une manière magistrale, avec un habit coupé il y a deux siècles, a joué Orgon en comédien qui a vécu dix années dans la familiarité de Molière, de Regnard et de Marivaux ; il a atteint la perfection même. Quant à Mademoiselle Amédine Luther, elle n'est pas une jeune femme gracieuse, elle est la grâce même de la jeunesse. Et, comme le dit le livret :

Ses cheveux sont d'or pur ainsi qu'aux séraphines !

Les auteurs regardent tomber de sa bouche des perles fines et des pierres précieuses, et ils savent bien qu'ils n'ont jamais possédé de pareilles richesses ; mais ces jolies lèvres sont fées et donnent à tout ce qu'elles touchent un prix inestimable. Il faudrait surtout remercier ici la direction du théâtre du Vaudeville, qui a prodigué aux auteurs du Beau Léandre l'accueil sympathique, les bons conseils, les soins intelligents, et tant de belles étoffes ! mais le remerciement ne resterait-il pas toujours au-dessous du service rendu ?

Paris, le 27 septembre 1856.

LE BEAU LÉANDRE

Le théâtre représente une place publique très déserte, dans le voisinage du Luxembourg. Au fond, une portion de la grille laisse entrevoir, à demi cachés par les massifs d'arbres, les bâtiments et les parterres du palais. Les deux cotés de la scène sont occupés par des maisons vieilles et basses, et par des murs de jardins en ruine, sur lesquels retombent extérieurement des lierres, des branches fleuries et des plantes grimpantes. A droite au premier plan, la maison d'Orgon, construction du temps de Louis XllI, en briques rouges et roses, aux encadrements de pierres taillées à facettes, avec un balcon avancé au premier étage. Au second plan, le mur du jardin, tout couvert de feuillages, et protégé par une borne. Au premier plan, à gauche, un banc de marbre à demi brisé. Le haut des toits s'éclaire peu à peu le soleil vient de se lever. Léandre parait au fond, fait en sautillant le tour du théâtre, puis s'arrête devant la maison d'Orgon en lançant des regards passionnés, et, arrivé sur le devant de la scène, déclame avec enthousiasme les premiers vers.

SCÈNE PREMIÈRE.

LÉANDRE

Amour, petit archer, fabricant de merveilles, Oiseleur matinal, oui, c'est toi qui m'éveilles A cette heure où l'Aurore en les coloriant Ouvre d'un doigt rosé les huis de l'Orient !

Se tournant vers la maison d'Orgon.

Chère maison, salut ! c'est ici que respire Cet astre devant qui le soleil devient pire, L'étoile de mes yeux et de mon firmament, Rosier, jardin fleuri, lys, perle et diamant, Fuseau qui de mes jours dévide la bobine, Cette délicieuse et jeune Colombine ! Tudieu ! Le beau minois ! Quel grand oeil bien fendu 1 Quelle dent blanche à mordre en plein fruit défendu Et ces mains ! Et les pieds d'enfant ! Et le corsage, Luxueux ornement d'une fille encor sage, Ou peut s'en faut ! Jamais empereur en gala N'eut morceau plus friand et ne s'en régala. Beau Léandre, charmant Léandre, heureux Léandre, Vous avez, j'en conviens, du bonheur à revendre Mais épouser ! c'est grave. Aller mettre en un jour Sur deux fronts de vingt ans l'éteignoir de l'amour ! Et puis elle n'a pas le sou ! Je m'examine Je vis de ma tournure et de ma bonne mine, Seul espoir des fripiers ! Serait-il pas fatal D'aliéner ainsi d'un coup mon capital ? L'amour seul bat monnaie, et l'hymen en détresse Bat tout au plus de l'aile Éveillons ma maîtresse. Mais par quel artifice ? Allons, mio_caro, Une idée, un moyen ? Casserai-je un carreau ? Non pas. Si je chantais ? Ce vieillard colérique, Orgon, arriverait, tenant en main sa trique, Et chercherait querelle à mes talons ! Parbleu ! Je tiens ce qu'il me faut ; je vais crier : Au feu ! S'il paraît, je m'enfuis, je pars comme une bombe Sans prévenir, et si c'est ma douce colombe Qui s'éveille, je reste avec ivresse

Remontant la scène et criant.

Au feu ! Au feu ! Tout brûle ! Au feu tout va rôtir !

SCÈNE II. Léandre, Colombine.

COLOMBINE, paraissant sur le balcon

Mon_Dieu ! D'où vient tout ce vacarme ?

LÉANDRE, continuant à crier

Au feu !

LÉANDRE, tirant son épée

Si je me désespère, Je vais...

COLOMBINE

Je m'en lave les mains. Fais-lui pour l'attendrir quelqu'un de ces beaux contes Que tu contes si bien ! Au revoir.

Elle ferme sa fenêtre. Léandre reste un moment tout penaud, puis s'avance sur le devant de la scène.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Léandre, Orgon.

LÉANDRE, abordant Orgon

Salut, Seigneur Orgon !

ORGON, feignant de ne pas le reconnaître

Je n'ai pas de monnaie. Je ne donne jamais aux pauvres.

LÉANDRE

Vous riez ?

ORGON

Chansons.

ORGON

Tarare.

ORGON

Nenni.

ORGON

Mais non.

LÉANDRE

Mais si.

LÉANDRE

Mais si.

ORGON

Mais non.

LÉANDRE, s'agenouillant

Cher Orgon, J'embrasse vos genoux

LÉANDRE

C'est un tic.

ORGON

On sait tes façons meurtrières ; Le long du Marché-Neuf, tu cours les verdurières.

Verdurier : Celui qui est chargé de fournir les salades dans les maisons royales. [L]

LÉANDRE

Non.

ORGON

Eh bien ! Donc, étant moins vieux que Loth, Je prétends marier Colombine sans dot, Et tu peux rengainer ton épée et tes larmes Pour d'autres amours.

Loth : personnage de la Bible, associé à l'épisode de la destruction de Sodome et Gomorrhe.

LÉANDRE

Un bon père.

ORGON

Cent écus.

Orgon, feint de partir, il va jusqu'à la porte, puis revient.

LÉANDRE

Seigneur...

LÉANDRE, prenant violemment son parti

Vous les aurez tantôt.

SCÈNE V.

LÉANDRE

Sous quel dôme céleste et dans quel hémisphère Décrocher d'un seul coup ce brelan de soleils ? Quel obscur souterrain contient des sacs pareils ? Cent écus ne sauraient se trouver sous la queue D'une cavale ! À qui, dessous la voûte bleue, Demander ce pactole, où pourraient, j'en réponds, Naviguer aisément des vaisseaux à trois ponts ? A ma famille ? Si j'en ai, je n'en ai guère. Enfant du régiment, je naquis à la guerre Sous les drapeaux épars du colonel Amour. À mes amis ? Autant taper sur un tambour, Ou chercher sur les toits des fleurs épanouies. Les amis sont des gens pareils aux parapluies : On ne les a jamais sous la main quand il pleut. Puisque de mes ennuis Colombine s'émeut ? Et que pour moi jamais elle ne fut rebelle, Je pourrais demander la somme à cette belle. Je ne fus point ingrat pour son argent défunt : Si je le lui prouvais par un nouvel emprunt ? Oui, mais, honnêtement, se peut-il que je m'aille Mettre à lui dire : « Orgon est un vieux pince-maille Qui troque tout au plus trésor contre trésor ; Prêtez-moi ce gâteau fait de farine d'or, Pour que je le lui jette et que je vous épouse ! » Non. Autre tour heureux ? Faisons à ma jalouse La surprise, ma foi, je m'en sens démanger, D'avoir l'argent par elle, et puis de le manger. Celui-là ne vaut rien, je n'aurais pas la femme. Mais j'aurais cent écus, et, par ma bonne lame Cent écus sont jolis à voir, en les mangeant.

Pactole : nom d'une petite rivière de Lydie qui charriait de l'or. Fig. grande masse de richesse.

Pince-maille : Personne dont l'avarice se montre jusque dans les plus petites choses. [L]

SCÈNE VI. Léandre, Colombine.

COLOMBINE, entrant gaiement

Bonjour, mon chevalier !

LÉANDRE, à part

Te voilà, mon argent.

Il va s'asseoir sur le banc et cache sa tête dans ses mains en donnant les signes du plus violent désespoir.

LÉANDRE, tragiquement

Ô sombre destinée !

LÉANDRE, comme un homme qui répète machinalement sans comprendre

Votre père ?

LÉANDRE, d'un air sombre

Je possède un frère dans le monde.

COLOMBINE

Je l'ignorais.

COLOMBINE

Il est mort ?

COLOMBINE

Mais dis-moi.

LÉANDRE

Je ne puis.

COLOMBINE

Ce frère...

LÉANDRE

Plut aux Dieux qu'il eut pu ne pas l'être ! Un ami sûr m'apprend son sort dans cette lettre

Il feint de chercher, en retournant toutes ses poches, une lettre qu'il ne trouve pas.

Que mes pleurs ont mouillée !

COLOMBINE

Eh bien ?

COLOMBINE

Bon.

COLOMBINE

Je le crois !

LÉANDRE

Eh, oui !

COLOMBINE, lui tendant la main

Vivez !

LÉANDRE, baisant la main de Colombine

Pour vous seule !

Avec emphase.

Quoi qu'il arrive ou qu'il advienne !

Il sort.

Quoi qu'il advienne ou qu'il arrive. ( M. Scribe, Les Huguenots acte III, scène IV.)

SCÈNE VII. Colombine, puis Orgon.

ORGON

Oui.

COLOMBINE, arrangeant les cheveux d'Orgon

Si l'on vous bichonnait ? Fi ! Les vilains cheveux !

COLOMBINE, gaiement

Oh ! Que si !

ORGON

À coup sûr, pour en faire un remploi. On les trouve, mais on les garde.

Remploi : Terme de jurisprudence. Remplacement, nouvel emploi. [L]

COLOMBINE

Non, sarpejeu ! Je ne me tairai pas. Qui brode vos collets ? Qui sans espoir de lucre Bassine votre lit le soir avec du sucre ?

Collet : Partie d'un vêtement qui entoure le cou. Collet d'habit. [L]

Lucre : Profit qui se tire d'une industrie, d'une opération quelconque. [L]

COLOMBINE

Ah !

ORGON

Si !

COLOMBINE

Cherchez qui vous mijote Ils vous apporteront des plats de la gargote.

Gargote : Petit cabaret où l'on donne à manger à bas prix.

ORGON

Non !

COLOMBINE

Ils prendront, où l'on fait un commerce qu'empêche La police, des vins faits de bois de campêche !

Campêche : Arbre d'Amérique dont le bois fournit une belle teinture rouge.

ORGON, à part

Son aplomb m'interdit.

SCÈNE VIII. Colombine, Orgon, Léandre

ORGON, apercevant Léandre, à part

Il parait justement, cela n'est pas mauvais.

COLOMBINE, à Orgon, lui tendant la main

Mon père, donnez-moi les cent_écus.

ORGON, à Colombine

Je vais Te les donner.

Il fait signe à Léandre, qui vient se placer auprès de lui, et lui dit en lui tendant la main.

Mes cent_écus ?

COLOMBINE, à Orgon, de même

Eh bien ! Donnez-les donc.

ORGON, à Colombine

Oui.

À Léandre.

Ne prends pas la fuite, Donne les cent_écus.

LÉANDRE, à Orgon

Sans doute, je les ai

ORGON, à Léandre

Allons.

LÉANDRE, à Orgon

Ne craignez pas au moins d'être lésé.

Il change de côté, et va se mettre auprès de Colombine à qui il tend la main.

Donne l'argent.

COLOMBINE, à Orgon, tendant la main

Donnez.

ORGON, qui croit toujours Léandre à côté de lui

Donne donc.

LÉANDRE, à Colombine

Allons, donne.

ORGON, même jeu

Donne.

LÉANDRE, â Colombine

Donne.

COLOMBINE, à Orgon

Donnez.

ORGON, éclatant haut à Léandre, qu'il aperçoit près de Colombine

Ah ça ! Dieu me pardonne, Où sont mes cent écus ?

LÉANDRE, haut à Colombine

Où sont les tiens ?

COLOMBINE, à Orgon

Où sont Les vôtres ?

LÉANDRE, haut, à Orgon

Cet argent que je vous promettais...

COLOMBINE, comprenant tout, à Orgon

Est celui Que vous me promettiez.

ORGON, montrant Léandre

Moi, je comptais sur lui !

ORGON, à Léandre

Non, amant généreux, tu l'auras, je l'atteste, Et son père avec toi ne veut pas être en reste.

Il jette Colombine dans tes bras de Léandre.

LÉANDRE

Gardez-la, mes esprits y sont bien résolus. Je ne veux pas vous en priver.

Même jeu avec Colombine dans tes bras d'Orgon.

ORGON, la lui rejetant

Ni moi non plus.

ORGON, même jeu

À moi de te la repasser.

LÉANDRE, la regardant amoureusement

Je les connais aussi, Cher amour !

LÉANDRE, avec un soupir

Heureux !

ORGON, à Léandre, prophétiquement

Tu le seras !

Montrant sa maison.

Allons Célébrer là-dedans cet aimable hyménée.

496 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica