Comédie en vers
Le Beau Léandre
Personnages
- ORGON, vieux bourgeois vieux. Monsieur CHAUMONT
- COLOMBINE, si fille, jeune demoiselle coquette. Mademoiselle Amédine LUTHER
- LÉANDRE, chevalier d'industrie, amant de Colombine
Les auteurs de cette bluette ont été merveilleusement devinés et compris par les directeurs, par les artistes et par le public du théâtre ou du Vaudeville.
Comme ils voulaient faire non pas une homélie à la mode en l'honneur des vertus modestes, mais une farce ou comédie comique, ils ont cru devoir l'écrire en vers comiques. Ceci paraîtrait naïf si l'on ne connaissait pas ce nouveau genre de chefs-d'oeuvre, dialogués en vers ternes et incolores qui pourraient s'appliquer indifféremment à la tragédie, à la comédie bourgeoise, ou à la théorie de l'école de peloton. Dans cet admirable modèle Les Plaideurs, comme dans certaines parties du Lutrin, le vers est essentiellement bouffon par lui-même, indépendamment de la situation à laquelle il s'applique. L'arrangement des mots, la vivacité des images, la hardiesse imprévue des tournures, le luxe et la prestesse de la Rime concourent sans repos à exciter le rire. Ainsi le voulait encore la poésie moderne avant l'invention du bon sens.
Les poèmes satiriques de Byron, le quatrième acte de Ruy-Blas, les strophes aristophanesques de Henri Heine nous enseignent ce langage prestigieux où la Rime éblouit, ruisselle et flambloie comme l'éclair d'une épée hardie. Rajeunie et renouvelée tout entière par l'homme de génie qui en a réuni et fécondé les éléments anciens, notre langue poétique se prête aujourd'hui à tout ce qu'on veut d'elle ; mais elle est pareille a tous les dieux, il faut l'aimer, la connaître et la servir. Après nos conquêtes magnifiques, de prétendus poètes font encore parler leurs personnages comme Corasmin et comme Odalbert : le public se demande naïvement pourquoi les pièces qu'il écoute sont en vers plutôt qu'en prose ; les soi-disant connaisseurs haussent les épaules et prennent en pitié tant d'ignorance ; eh bien ! cette fois encore, c'est le public qui a raison.
Les rimes, on l'a dit, doivent être millionnaires ; tant pis pour ceux qui espèrent remplacer les diamants par des morceaux de cristal incolore. La Muse ne peut pas porter de ces joyaux économiques : elle s'enfuit avec son pas agile, et laisse ses amoureux avares étaler leurs verroteries sur un mannequin.
Les auteurs du Beau Léandre ont tâché de payer comptant, et leurs associés ne leur ont pas fait faire faillite. Ils ont donné à leurs interprètes des vers rimés, et leurs interprètes n'ont pas rendu de la prose au public : bel exemple digne d'être suivi dans les grandes maisons !
Le vrai peut quelquefois n'être pas très vraisemblable, et la réalité peut aussi ne pas être réaliste. Malgré son habit de soie et son manteau chatoyant, vous reconnaissez Léandre ! Il est vivant à côté de nous ; vous l'avez rencontré mille fois chez Tortoni, au balcon de l'Opéra, dans le boudoir de Marco et chez Cidalise ! Qui n'a pas coudoyé ce monstre au visage séduisant ? Il cache l'âme de Gobseck dans la poitrine de Chérubin. Il calcule en usurier, mais il s'est fait femme pour dompter les femmes. Il a comme elles la beauté, la gentillesse, l'afféterie, à volonté l'évanouissement et les larmes, tout l'arsenal de sa grand'mère Eve, et il fait manger aux Adams femelles des paniers de pommes qui leur coûtent cher : quand le panier est vide, les paradis terrestres s'en vont rue Drouot ! Un tout jeune artiste, M. Geoffroy, a traduit ce caractère avec toutes les ressources du talent le plus ingénieux et le mieux inspiré. Il est entré résolument dans la poésie de la vérité ; il a été horrible et charmant comme son personnage. Le public avait envie de l'embrasser et de le tuer : en attendant, il l'a applaudi de toutes ses forces, comme c'était justice.
Monsieur Chaumont, costumé d'une manière magistrale, avec un habit coupé il y a deux siècles, a joué Orgon en comédien qui a vécu dix années dans la familiarité de Molière, de Regnard et de Marivaux ; il a atteint la perfection même. Quant à Mademoiselle Amédine Luther, elle n'est pas une jeune femme gracieuse, elle est la grâce même de la jeunesse. Et, comme le dit le livret :
Ses cheveux sont d'or pur ainsi qu'aux séraphines !Les auteurs regardent tomber de sa bouche des perles fines et des pierres précieuses, et ils savent bien qu'ils n'ont jamais possédé de pareilles richesses ; mais ces jolies lèvres sont fées et donnent à tout ce qu'elles touchent un prix inestimable. Il faudrait surtout remercier ici la direction du théâtre du Vaudeville, qui a prodigué aux auteurs du Beau Léandre l'accueil sympathique, les bons conseils, les soins intelligents, et tant de belles étoffes ! mais le remerciement ne resterait-il pas toujours au-dessous du service rendu ?
Paris, le 27 septembre 1856.
LE BEAU LÉANDRE
Le théâtre représente une place publique très déserte, dans le voisinage du Luxembourg. Au fond, une portion de la grille laisse entrevoir, à demi cachés par les massifs d'arbres, les bâtiments et les parterres du palais. Les deux cotés de la scène sont occupés par des maisons vieilles et basses, et par des murs de jardins en ruine, sur lesquels retombent extérieurement des lierres, des branches fleuries et des plantes grimpantes. A droite au premier plan, la maison d'Orgon, construction du temps de Louis XllI, en briques rouges et roses, aux encadrements de pierres taillées à facettes, avec un balcon avancé au premier étage. Au second plan, le mur du jardin, tout couvert de feuillages, et protégé par une borne. Au premier plan, à gauche, un banc de marbre à demi brisé. Le haut des toits s'éclaire peu à peu le soleil vient de se lever. Léandre parait au fond, fait en sautillant le tour du théâtre, puis s'arrête devant la maison d'Orgon en lançant des regards passionnés, et, arrivé sur le devant de la scène, déclame avec enthousiasme les premiers vers.
SCÈNE PREMIÈRE.
LÉANDRE
Amour, petit archer, fabricant de merveilles, Oiseleur matinal, oui, c'est toi qui m'éveilles A cette heure où l'Aurore en les coloriant Ouvre d'un doigt rosé les huis de l'Orient !Se tournant vers la maison d'Orgon.
Chère maison, salut ! c'est ici que respire Cet astre devant qui le soleil devient pire, L'étoile de mes yeux et de mon firmament, Rosier, jardin fleuri, lys, perle et diamant, Fuseau qui de mes jours dévide la bobine, Cette délicieuse et jeune Colombine ! Tudieu ! Le beau minois ! Quel grand oeil bien fendu 1 Quelle dent blanche à mordre en plein fruit défendu Et ces mains ! Et les pieds d'enfant ! Et le corsage, Luxueux ornement d'une fille encor sage, Ou peut s'en faut ! Jamais empereur en gala N'eut morceau plus friand et ne s'en régala. Beau Léandre, charmant Léandre, heureux Léandre, Vous avez, j'en conviens, du bonheur à revendre Mais épouser ! c'est grave. Aller mettre en un jour Sur deux fronts de vingt ans l'éteignoir de l'amour ! Et puis elle n'a pas le sou ! Je m'examine Je vis de ma tournure et de ma bonne mine, Seul espoir des fripiers ! Serait-il pas fatal D'aliéner ainsi d'un coup mon capital ? L'amour seul bat monnaie, et l'hymen en détresse Bat tout au plus de l'aile Éveillons ma maîtresse. Mais par quel artifice ? Allons, mio_caro, Une idée, un moyen ? Casserai-je un carreau ? Non pas. Si je chantais ? Ce vieillard colérique, Orgon, arriverait, tenant en main sa trique, Et chercherait querelle à mes talons ! Parbleu ! Je tiens ce qu'il me faut ; je vais crier : Au feu ! S'il paraît, je m'enfuis, je pars comme une bombe Sans prévenir, et si c'est ma douce colombe Qui s'éveille, je reste avec ivresseRemontant la scène et criant.
Au feu ! Au feu ! Tout brûle ! Au feu tout va rôtir !SCÈNE II. Léandre, Colombine.
LÉANDRE, continuant à crier
Au feu !COLOMBINE, apercevant Léandre
C'est toi, Léandre ! Quoi ! Tu n'es pas grillé, brûlé, réduit en cendre Mais, s'il te plaît, où donc est le feu ?LÉANDRE
Dans mon coeur ! Il est bien dans tes yeux ! Oui, son foyer vainqueur De tes prunelles d'or a passé dans mes veines. Pour calmer sa fureur mes forces furent vaines !COLOMBINE
Voyez le bon apôtre !LÉANDRE
En vain ce faible coeur S'est contre tes regards armé de ta rigueur : Tes refus pour l'éteindre en vain faisaient la chaîne, Il fut incendié comme du coeur de chêne !COLOMBINE
À quand le mariage ?LÉANDRE, à part
Elle y tient !Haut.
Ô des cieux rare et charmant ouvrage, Fassent un jour mes voeux que nous nous unissions ! Le ciel n'est pas plus pur que mes intentions.COLOMBINE
Alors, marions-nous.LÉANDRE, montant sur la base pour parler plus commodement
Ma chère Colombine, Les destins que pour nous le sort là-haut combine, Par des astres divers sont tous contrarias, Et l'on a vu des gens, pour s'être mariés, Tomber sur leurs vieux jours dans les plus grands désastres. Songeons-y bien !LÉANDRE, redescendant à terre
Cruelle ! Laisse-moi te faire un peu ma cour !COLOMBINE
Ouais ! Vos cours mènent loin !COLOMBINE
Il me refusera !COLOMBINE
Je m'en lave les mains. Fais-lui pour l'attendrir quelqu'un de ces beaux contes Que tu contes si bien ! Au revoir.Elle ferme sa fenêtre. Léandre reste un moment tout penaud, puis s'avance sur le devant de la scène.
SCÈNE III.
LÉANDRE
Toi, tu comptes Sans ton hôte ! Après tout, si je me mariais ? C'est un grave parti. Certes, je pariais Que jamais je n'irais à l'île_de_Cythère Flanqué de deux témoins assistant un notaire Mais aussi que d'écueils au métier des galants A piper une dupe et courir les brelans On a du mal, et tout n'est pas couleur de rose ! Parfois d'une eau suspecte un bourgeois vous arrose, Et des sergents, dont l'oeil sur vos pas se collait, Au sortir d'un tripot vous happent au collet, Tandis que Cidalise au milieu du tapage Fuit à pied dans la crotte en appelant son page. C'est triste ! Colombine a le coeur indulgent Elle trouve souvent, très souvent de l'argent, Elle est industrieuse et femme de ressource Jamais de tant de biens je n'ai connu la source Là-dessus comme amant si je fermais les yeux, Comme mari, je puis les fermer encor mieux. Mais voici le bonhomme, abordons-le.Orgon sort de chez lui, et se parle à lui-même, sans voir Léandre.
SCÈNE IV. Léandre, Orgon.
ORGON
Mes frusques Souffrent évidemment de tous mouvements brusques, Et je m'attends sans cesse à voir dans mon pourpoint Mille trous assez grands pour y fourrer le poing. L'étoffé en est malade et me demande grâce. Comment me procurer une somme assez grasse Pour remplacer cela, sans bourse délier, Aux dépens d'un confrère ou de quelque écolier ?Apercevant Léandre.
Ah ! Léandre ! Évitons-le, il fut toujours ma plaie.Frusques : nippes. [L]
LÉANDRE, abordant Orgon
Salut, Seigneur Orgon !LÉANDRE
Vous riez ?ORGON
Chansons.LÉANDRE
Vous saluer !ORGON
Tarare.LÉANDRE
Un seul mot !ORGON
Point d'affaire.LÉANDRE
Il faut cependant...LÉANDRE
J'aurais voulu...ORGON
Nenni.ORGON, feignant de le reconnaître et avec bonhomie
Ah ! Ah ! C'est toi, mon cher Léandre ? Je t'avais pris d'abord, je ne puis m'en défendre, Pour quelque tire-laine.LÉANDRE
Ah vous êtes trop bonORGON
Que me veux-tu ?ORGON
Je me porte Comme un homme qui prend le frais devant sa porte, Et tu me fais l'effet de te porter aussi À ravir. Tu n'as plus besoin de moi ? Merci. Adieu.LÉANDRE, le retenant par le bras, avec emphase
J'aime un objet incomparable et rare ! Il éblouit la terre ; et l'empyrée avare Regrettant ce chef-d'oeuvre, aux comètes pareil, Des yeux de ma Déesse écarte le soleil. Il n'ose pas d'ailleurs les regarder en face !ORGON, voulant toujours s'en aller
Il montrera son dos ; que veux-tu que j'y fasse ?LÉANDRE, le retenant
Son front semble à le voir la nacre de la mer Née avec Cythérée au fond du gouffre amer ; Ses cheveux sont d'or pur ainsi qu'aux séraphines : Nul paradis ne peut avec des perles fines Lutter contre ses dents, si ce n'est Visapour, Et la mer_Rouge enfin, n'aurait pas suffi pour Fournir en mille fois les coraux de sa lèvre !Visapour : Ancien royaume d'Inde.
ORGON
Alors, mon cher, il faut la porter chez l'orfèvre ; Il peut, en ce cas-la, t'en donner un bon prix.LÉANDRE
Celle que j'idolâtre et dont je suis épris, En qui tant de splendeur et de mérite brille... Parlons à coeur ouvert, vous avez une fille ?ORGON
Mais non.LÉANDRE
Mais si.LÉANDRE
Mais si.ORGON
Mais non.LÉANDRE
Vous avez Colombine.ORGON
Eh bien oui, ce chef-d'oeuvre est sorti de mon flanc. Léandre, mon ami, Colombine est mon sang, Bien qu'elle aime à courir, et qu'elle me taquine. Ma défunte, qui fut jadis une coquine, Dans un jour de franchise, ou plutôt de remords, Me dit : Dieu veuille avoir son âme chez les morts !) Que de tous mes enfants, Colombe était la seule Dont ma mère a coup sûr pût se dire l'aïeule.ORGON
J'ai mis tous les autres dehors, Et j'ai gardé chez moi cette enfant de ma femme Et de moi. Son aspect épanouit mon âme. Elle cuisine mieux que tous vos marmitons, Me fabrique d'un rien d'excellents mirotons, Et repasse a ravir les jabots de son père. Or, comme son bonheur est tout ce que j'espère, Qu'elle est bien en couleur, qu'elle a le pied mignon, L'oeil vif, et les cheveux fort épais au chignon, Je te déclare ici, sans parole confuse, Que tu n'es point son fait, et je te la refuse. Va-t'en, tire d'ici tes grègues !LÉANDRE
Coeur de roc, père trois fois barbare, Plus dur que le granit et que le fer en barre, Que me reprochez-vous ?LÉANDRE
C'est un tic.ORGON
Tu seras pendu.ORGON
On sait tes façons meurtrières ; Le long du Marché-Neuf, tu cours les verdurières.Verdurier : Celui qui est chargé de fournir les salades dans les maisons royales. [L]
LÉANDRE, tirant son épée. Tragiquement
Ô formidable épée, Lame de mes aïeux, dans tant de sang trempée, Toi qui luttais de rage avec les aquilons, Appui de l'innocence, effroi des coeurs félons, Ô toi qui par le Turc pourrait se voir soumettre, Plonge-toi sans remords dans le flanc de ton maître, Comme en celui d'une hydre, ou bien d'un noir dragon ! Ce n'est pas toi, d'ailleurs, c'est le barbare Orgon Qui tranche par ton fer le fuseau de ma vie. Montre par mon trépas sa fureur assouvie, Ou pour cet attentat trop loyale en effet, Si ta candeur hésite auprès d'un tel forfait, Je m'en vais de ce pas chercher ma carabine !LÉANDRE
Le charme de mes yeux, le pôle de mon coeur, L'astre qui me subjugue à son rayon vainqueur, Le tyran adorable à qui je dis : ordonne, Moi, j'obéis.LÉANDRE
Non.ORGON
Eh bien ! Donc, étant moins vieux que Loth, Je prétends marier Colombine sans dot, Et tu peux rengainer ton épée et tes larmes Pour d'autres amours.Loth : personnage de la Bible, associé à l'épisode de la destruction de Sodome et Gomorrhe.
LÉANDRE, à part
Diantre !Haut.
Épris de ses seuls charmes, Sachez que je l'adore, et que ma passion Ne prétend rien de plus que sa possession.ORGON
Cela va bien.ORGON
As-tu de l'argent ?LÉANDRE
Non, pas sur moi.LÉANDRE
Moi ? J'espère en des destins meilleurs, Et j'ai vu des papiers dans mes bibliothèques, Par lesquels tous mes biens sont grevés d'hypothèques.ORGON
Que ne le disais-tu tout d'abord ? Touche )A.Mouvement de joie de Léandre.
Colombine n'est pas pour toi.ORGON
Parlons raison. Crois-tu que j'aurai fait ma fille, Que chez une fermière, au fond de l'Angoumois, Du prix de mes sueurs j'aurai payé ses mois De nourrice ; qu'enfin de tout soin affranchie, Je l'aurai bien nourrie, élevée et blanchie, Et rendue à mes frais belle comme un printemps, Pour qu'un fat vienne après me la prendre à vingt_ans, Sans restituer rien des sommes déboursées ?LÉANDRE
Un bon père.ORGON
J'entends. Point de billevesées. Un bon père est assez payé de son amour Par le bonheur de ceux qui lui durent le jour : De ce que j'ai donné pour elle, cher Léandre, Je ne regrette rien, mais je prétends qu'un gendre, En signant le contrat, m'apporte de l'argent.LÉANDRE
Et combien ?ORGON
Vu qu'au fond je te sais indigent, Que je te vois gaillard et rose comme un moine, Et que cette beauté fut ton seul patrimoine ; Vu l'état misérable où toujours tu vécus, Et pour toi seulement, ce sera cent écus.À part, avec malice.
Cent_écus, c'est le trait qu'ici je lui décoche.ORGON
Sans croquer plus longtemps le marmot, Séparons-nous ici, voilà mon dernier mot Cent écus trébuchants, ou bien pas d'hyménée.LÉANDRE
Cent écus !LÉANDRE
Ô fatale journée Où trouver sur la terre un pareil galion ? Il pourrait aussi bien vouloir un million, Ou bien me demander la gabelle et son coffre. Que faire ?ORGON, revenant
Eh bien ! As-tu pesé ce que je t'offre ?LÉANDRE
Seigneur...LÉANDRE, prenant violemment son parti
Vous les aurez tantôt.SCÈNE V.
LÉANDRE
Sous quel dôme céleste et dans quel hémisphère Décrocher d'un seul coup ce brelan de soleils ? Quel obscur souterrain contient des sacs pareils ? Cent écus ne sauraient se trouver sous la queue D'une cavale ! À qui, dessous la voûte bleue, Demander ce pactole, où pourraient, j'en réponds, Naviguer aisément des vaisseaux à trois ponts ? A ma famille ? Si j'en ai, je n'en ai guère. Enfant du régiment, je naquis à la guerre Sous les drapeaux épars du colonel Amour. À mes amis ? Autant taper sur un tambour, Ou chercher sur les toits des fleurs épanouies. Les amis sont des gens pareils aux parapluies : On ne les a jamais sous la main quand il pleut. Puisque de mes ennuis Colombine s'émeut ? Et que pour moi jamais elle ne fut rebelle, Je pourrais demander la somme à cette belle. Je ne fus point ingrat pour son argent défunt : Si je le lui prouvais par un nouvel emprunt ? Oui, mais, honnêtement, se peut-il que je m'aille Mettre à lui dire : « Orgon est un vieux pince-maille Qui troque tout au plus trésor contre trésor ; Prêtez-moi ce gâteau fait de farine d'or, Pour que je le lui jette et que je vous épouse ! » Non. Autre tour heureux ? Faisons à ma jalouse La surprise, ma foi, je m'en sens démanger, D'avoir l'argent par elle, et puis de le manger. Celui-là ne vaut rien, je n'aurais pas la femme. Mais j'aurais cent écus, et, par ma bonne lame Cent écus sont jolis à voir, en les mangeant.Pactole : nom d'une petite rivière de Lydie qui charriait de l'or. Fig. grande masse de richesse.
Pince-maille : Personne dont l'avarice se montre jusque dans les plus petites choses. [L]
SCÈNE VI. Léandre, Colombine.
COLOMBINE, entrant gaiement
Bonjour, mon chevalier !LÉANDRE, à part
Te voilà, mon argent.Il va s'asseoir sur le banc et cache sa tête dans ses mains en donnant les signes du plus violent désespoir.
COLOMBINE, voulant faire admirer sa parure à Léandre
Me trouves-tu gentille ?Léandre reste immobile.
Allons, qu'on me sourie 1 Ce matin, ce n'était que pure espièglerie Si je t'ai rudoyé ! Dites-moi, mes amours, Votre chanson nouvelle ! Aime-t-on bien toujours Sa petite Colombe ?LÉANDRE, tragiquement
Ô sombre destinée !LÉANDRE, comme un homme qui répète machinalement sans comprendre
Votre père ?LÉANDRE, avec une profonde mélancolie
Le sage a bien raison de dire Que la vie ici-bas est comme un long martyre, Et nous cache un abîme en ses chemins frayés.Criant d'une façon terrible.
Un affreux abîme !LÉANDRE, d'un air sombre
Je possède un frère dans le monde.COLOMBINE
Je l'ignorais.COLOMBINE
Il est mort ?LÉANDRE
Non.Avec exaltation.
Ô deuil ! Ô regrets superflus ! Ainsi que sont unis la poignée et le glaive, Les doigts avec la main, nous l'étionsCOLOMBINE
Ciel ! Achève.COLOMBINE
Mais dis-moi.LÉANDRE
Je ne puis.COLOMBINE
Ce frère...LÉANDRE
Plut aux Dieux qu'il eut pu ne pas l'être ! Un ami sûr m'apprend son sort dans cette lettreIl feint de chercher, en retournant toutes ses poches, une lettre qu'il ne trouve pas.
Que mes pleurs ont mouillée !COLOMBINE
Eh bien ?LÉANDRE
Le malheureux Habitait dans Antibes. Il était amoureux. Antibes est une ville étrange et surannée Que baigne en son azur la Méditerranée, Un port de mer. Un jour que, loin de tous les siens, Dans un esquif suivi par des musiciens, Il allait promener sur la mer sa maîtresse, (La fraîcheur de la nuit enchantait leur paresse,) Au loin on voyait fuir dans les cieux étoilés Le rivage, et tous deux, par un rideau voilés, Comme ils en admiraient les contours pittoresques, Des corsaires venus des états_barharesques.COLOMBINE
On l'a fait prisonnier ?LÉANDRE
Justement.À part.
Le moyen Est adroit, et surtout nouveau, mais est-il rien À quoi d'abord un coeur aveuglé ne consente ?Haut et déclamant.
Mon pauvre neveu pleure, et sa patrie absente L'appelle en vain ! Hélas ! Cher neveu !COLOMBINE
Bon.LÉANDRE
Ah ! Les forbans ! Quel crime ! Le malheur, c'est qu'ils ont emmené leur victime À Tunis, j'imagine, ou dans un port voisin Or, ils ne veulent pas relâcher mon cousin, Qui perdit, par surcroît, un oeil dans la bagarre...COLOMBINE
Vous disiez un neveu.LÉANDRE
Moi ? la douleur m'égare À ce point que j'oublie, en mon trouble apparent, À quel degré le pauvre. Octave est mon parent. Mais comme le récit exact de ses misères M'a touché !COLOMBINE
Je le crois !COLOMBINE
Quoi donc, l'ont-ils battu ?LÉANDRE
Sans pitié. Ces requins...Cherchant dans ses poches.
J'ai la lettre ; que diable est-elle devenue ?... Lui font scier du bois sur une roche nue...COLOMBINE
Sur une roche !LÉANDRE
Eh, oui !COLOMBINE
La barbare façon !LÉANDRE
Et ne le veulent pas renvoyer sans rançon. Enfin, si je n'ai pas cent écus dans une heure Pour ramener ici le neveu que je pleure ; S'il faut que sans secours il périsse là-bas Sous le bâton d'un Turc...COLOMBINE
Il ne périra pas ! Compte sur ton amie en ce péril extrême. Quand te faut-il les cent écus ?LÉANDRE
À l'heure même.COLOMBINE
Eh bien ! Rassure-toi, tu les auras.LÉANDRE, feignant de ne pas avoir entendu
S'il faut Qu'ainsi ma loyauté soit surprise en défaut, Malgré mes feux, cherchant le fier trépas du brave, Aux bords tunisiens j'irai rejoindre Octave, Et tous les deux perdus...LÉANDRE
Tu l'exiges ?COLOMBINE, lui tendant la main
Vivez !LÉANDRE, baisant la main de Colombine
Pour vous seule !Avec emphase.
Quoi qu'il arrive ou qu'il advienne !Il sort.
Quoi qu'il advienne ou qu'il arrive. ( M. Scribe, Les Huguenots acte III, scène IV.)
SCÈNE VII. Colombine, puis Orgon.
COLOMBINE
Ah ! Mon père me gourme et m'appelle vaurienne Si je prends les cadeaux des dénicheurs d'amour Lorsqu'ils m'ont reluquée et qu'ils me font la cour Ma foi, nous n'aurons plus ensemble de bisbille : J'espère qu'a présent je suis honnête fille, Car je n'accepte rien cette fois d'un amant, Je lui donne au contraire, et je pense vraiment Que d'une vertueuse et sage demoiselle C'est là le fait. Mais vite, il faut montrer mon zèle. Mon père vient ! Toujours il cède en enrageant : 11 faut que je le tâte au sujet de l'argent.À Orgon, qui s'avance et qui se trouve près d'elle.
Comme vous vous portez aujourd'hui, petit père !Gourmer : Battre à coups de poings. [L]
Bisbille : Petite et futile querelle. Très familier. [L]
ORGON
Oui.ORGON
Je l'espère.COLOMBINE, s'exaltant
Que diriez-vous, au fond vous êtes obligeant, Si j'essayais. de vous emprunter de l'argent ?ORGON
Lorsqu'aux joueurs fameux voulant faire une niche, En poursuivant sa belle un amoureux caniche Se jette au beau milieu d'un jeu de cochonnet, Comment le reçoit-on ?COLOMBINE
Alors donnez-moi ? Cent écus ?ORGON
Le beau fuseau Que vous filez ! J'irais engraisser le museau D'un bravache ! Rayez cet espoir de vos livres. Je ne donnerai pas un écu de six_livres.Bravache : Fanfaron de sa bravoure. [L]
COLOMBINE, gaiement
Oh ! Que si !ORGON
Pas cinq sous. Retenez bien cela. Dans le jardin je sais de l'argent qu'on cela., J'irai le déterrer.COLOMBINE
Bon vous n'êtes pas donneur. Mais si je vous disais qu'il s'agit là d'honneur, Et que, pour cent écus, celui de votre fille Est en danger ?ORGON
Je suis bon père de famille. En toi je vois revivre et mon sang et ma chair, Je fais de ton honneur mon souci le plus cher, J'y tiens mille fois plus qu'à ma vie, et le prouve Mais je tiens plus encore à cent écus.ORGON
À coup sûr, pour en faire un remploi. On les trouve, mais on les garde.Remploi : Terme de jurisprudence. Remplacement, nouvel emploi. [L]
ORGON
Quelque chimère !ORGON
Eh bien ?ORGON
Je répondrais que certes, Ton avenir perdu ce serait une perte, Mais, ma foi, cent écus ! Peste du sentiment 1COLOMBINE
Chaque fois que je veux vous parler gentiment, Vous cherchez les moyens de me faire une scènePleurant.
Eh bien monsieur, je vais me jeter dans la Seine Oui, je veux me noyer ! qui m'en empêchera. ? J'y suis bien résolue.COLOMBINE
Eh bien vos cheveux blancs verront de mes fredaines. Papa, je les ferai rougir si je m'y mets !COLOMBINE
Ah c'est ainsi que vous prenez la chose Comme si votre enfant chantait Bouton_de_Rose ! Votre femme parfois vous donna des soufflets Moi je vous prie, et c'est comme si je soufflais Dans ma flûte ! Sachez que je tiens de ma mère, Monsieur, et que je suis comme elle une commère.COLOMBINE
Non, sarpejeu ! Je ne me tairai pas. Qui brode vos collets ? Qui sans espoir de lucre Bassine votre lit le soir avec du sucre ?Collet : Partie d'un vêtement qui entoure le cou. Collet d'habit. [L]
Lucre : Profit qui se tire d'une industrie, d'une opération quelconque. [L]
ORGON
Toi, ma fille.COLOMBINE
Ah !ORGON
Toi-même.COLOMBINE
Je lésine Pour vous plaire, et vous fais moi-même une cuisine D'ambassadeur, avec rien que vous me donnez. Mais que je vous supplie, et vous m'abandonnez Sans payer seulement les robes que je traîne !ORGON
Si !COLOMBINE
Cherchez qui vous mijote Ils vous apporteront des plats de la gargote.Gargote : Petit cabaret où l'on donne à manger à bas prix.
ORGON
Non !ORGON, désolé
Et des ragoûts pas cuits !COLOMBINE
Ils prendront, où l'on fait un commerce qu'empêche La police, des vins faits de bois de campêche !Campêche : Arbre d'Amérique dont le bois fournit une belle teinture rouge.
ORGON
Ma petite mignonne !COLOMBINE
En vain vous me flattez : Des bouillons sans couleur et des vins frelatés, Voilà votre lot.ORGON, à part, avec attendrissement
Ciel, à qui je rends hommage, Écarte de mes yeux cette funeste image !Haut.
Colombe, mon trésor, vois-tu, j'ai réfléchi : Tes raisons et surtout ta grâce m'ont fléchi. Je m'en vais te donner ton argent.Colombine veut parler, Orgon l'interrompt.
Point d'affaire. Je ne demande pas ce que tu veux en faire.COLOMBINE
Et vous faites fort bien.ORGON, à part
Son aplomb m'interdit.ORGON, à part
C'est un grave malheur, mais enfin, sans rien prendre Chez moi, je donnerai les écus que Léandre Va m'apporter ici tout à l'heure.COLOMBINE, à part
Merci, Amour ! Mon Léandre est sauvé !Léandre parait au fond.
Mais le voici. Quel bonheur ! C'en est fait des périlleux négoces, Je vois s'ouvrir les fleurs de mon bouquet de noces !SCÈNE VIII. Colombine, Orgon, Léandre
ORGON, apercevant Léandre, à part
Il parait justement, cela n'est pas mauvais.COLOMBINE, à Orgon, lui tendant la main
Mon père, donnez-moi les cent_écus.ORGON, à Colombine
Je vais Te les donner.Il fait signe à Léandre, qui vient se placer auprès de lui, et lui dit en lui tendant la main.
Mes cent_écus ?LÉANDRE
Oui, tout de suite.COLOMBINE, à Orgon, de même
Eh bien ! Donnez-les donc.LÉANDRE, à Orgon
Sans doute, je les aiORGON, à Léandre
Allons.LÉANDRE, à Orgon
Ne craignez pas au moins d'être lésé.Il change de côté, et va se mettre auprès de Colombine à qui il tend la main.
Donne l'argent.COLOMBINE, à Orgon, tendant la main
Donnez.ORGON, qui croit toujours Léandre à côté de lui
Donne donc.LÉANDRE, à Colombine
Allons, donne.ORGON, même jeu
Donne.LÉANDRE, â Colombine
Donne.COLOMBINE, à Orgon
Donnez.ORGON, éclatant haut à Léandre, qu'il aperçoit près de Colombine
Ah ça ! Dieu me pardonne, Où sont mes cent écus ?LÉANDRE, haut à Colombine
Où sont les tiens ?ORGON
Je m'y perds vraiment ! Qu'est-ce qu'ils ont ?Haut, à Léandre.
Ne m'avais-tu pas dit, aussi vrai que je m'aime, Que tu m'apporterais cent écus ici même ?LÉANDRE, haut, à Orgon
Cet argent que je vous promettais...ORGON, montrant Léandre
Moi, je comptais sur lui !COLOMBINE, à Léandre
Ainsi ton frère Octave, Antibes, les corsaires...LÉANDRE
C'était pour t'obtenir.ORGON
Vous êtes deux faussaires. Je devrais, et j'en sens quelque tentation, Vous donner à tous deux ma malédiction.COLOMBINE
Mon père !...ORGON, à part
Il n'est que temps de marier ma fille. Je la sens de mes doigts couler comme une anguille.Haut.
Épousez-vous, l'argent ne fait pas )e bonheur.LÉANDRE, à part
Ainsi je me serais marié pour l'honneur !Haut, à Orgon.
Tenez, Monsieur_Orgon, je sais, père modèle, Ce qu'il vous coûterait de vous séparer d'elle. D'ailleurs, vous n'aimez pas mes procédés errants. Vous ne m'estimez guère, allez !Jetant Colombine dans les bras d'Orgon.
Je vous la rends !ORGON, à Léandre
Non, amant généreux, tu l'auras, je l'atteste, Et son père avec toi ne veut pas être en reste.Il jette Colombine dans tes bras de Léandre.
LÉANDRE
Gardez-la, mes esprits y sont bien résolus. Je ne veux pas vous en priver.Même jeu avec Colombine dans tes bras d'Orgon.
ORGON, la lui rejetant
Ni moi non plus.ORGON, même jeu
À moi de te la repasser.COLOMBINE, se dégageant violemment
Ah ! Tout beau, s'il vous plaît ! C'est un peu trop de zèle. Vous vous ferez du mal ! Suis-je une demoiselle Qu'on se jette de main en main comme un ballot ? Vous n'y voyez pas clair : prenez votre falot. Tant de beaux sentiments à mettre en étiquettes ! Suis-je un volant ? Peut-être, et vous les deux raquettes ?À Léandre, à part, dans un coin.
Épouse-moi, Léandre, et quitte le tripot. Mon père est... non pas est, mais a dans un vieux pot Des boisseaux de ducats enfouis sous la terre Au fond de son jardin. Tu sauras le mystère. Je tiens les bons endroits.COLOMBINE, à Orgon
Il consent, et tout est éclairci.ORGON
C'est fort bien, j'applaudis à ce rapatriage. Rien n'est moral au fond comme le mariageÀ part.
Forcé.LÉANDRE, avec un soupir
Heureux !ORGON, à Léandre, prophétiquement
Tu le seras !Montrant sa maison.
Allons Célébrer là-dedans cet aimable hyménée.COLOMBINE, au public
Mesdames et Messieurs, la pièce est terminée. Lorsque la Muse agite avec des rires clairs La Rime, cette épée aux magiques éclairs, Et qu'elle vient à vous le front taché de lie, Ruisselante de pampre et vêtue en Folie, Souffrez-lui sa gaieté, même en de tels excès, Car son rire immortel est le bon sens français.496 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica