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Comédie en vers· Comédie en vers

Les Fourberies de Nérine

Théodore de Banville· créée en 1864, imprimée en 1868· 288 vers· 2 personnages

Représentée chez S. A. la princesse Mathilde en présence de leurs majestés le 27 février 1864

Personnages

  • SCAPIN, grand premier rôle. M. COQUELIN
  • NÉRINE, dix-huit ans, jeune premier rôle. Mme EMMA FLEURY
Dédicace

À M. RÉGNIER DE LA COMÉDIE-FRANÇAISE

QUI NOUS A AIDÉ DE SES EXCELLENTS CONSEILS ET QUI A BIEN VOULU RÉGLER NOTRE PETITE MISE EN SCÈNE CET ESSAI DE COMÉDIE EST DÉDIÉ PAR SON TRÈS SINCÈRE ET TRÈS FIDÈLE ADMIRATEUR.

TH. DE B.

MON CHER AMI,

À CONSTANT COQUELIN

Un soir que je venais de voir représenter Les Fourberies de Scapin à la Comédie-Française, vous me peigniez ardemment votre enthousiasme pour la façon magistrale dont votre bon et illustre maître Régnier joue le principal rôle dans cette farce héroïque. Ce qu'il accomplit là avec tant de bonheur et tant de science, me disiez-vous, c'est, non pas une tâche difficile, mais une tâche impossible ; car, dès qu'il s'agit de représenter SCAPIN, où le prendre ? Ce n'est pas dans la Comédie-Italienne, dont Molière n'a fait qu'une bouchée ; ce n'est pas même dans la lettre du chef-d'oeuvre de Molière, et voici pourquoi. Tout en faisant de son Scapin un simple mauvais garçon échappé d'un bagne chimérique, dont les ruses enfantines feraient sourire Vautrin, le poète a su nous suggérer l'idée d'un personnage épique et surhumain, qui devait de jour en jour grandir dans nos imaginations, atteindre à des proportions démesurées, et devenir pour nous, non plus un fourbe, mais le génie même de la libre Fantaisie, protestant contre l'avarice et l'imbécillité humaines. Protestant est le mot, car ses ruses ne servent de rien autre chose, et n'amènent pas même le dénoûment, que le grand Contemplateur a demandé, comme toujours, au hasard. Le temps s'est chargé de commenter Les Fourberies, et la lettre a beau parler, nous ne pouvons plus voir dans Scapin, dont le front touche aux étoiles, le misérable valet qui se déguise en loup-garou et qui se cache pour boire du vin dans une cave ; car Molière n'a pas pu empêcher les figures pétries par ses mains de grandir jusqu'à atteindre à la taille même de ses pensées ! Comment le comédien peut-il se mettre d'accord en même temps avec le rôle écrit et avec sa transfiguration idéale, qui est vivante dans tous les esprits ? C'est ce que le jeu inspiré de Régnier fait comprendre bien plus clairement que toute théorie, et cet inimitable comédien, qui se montre à la fois un observateur si fidèle de la Réalité et un si religieux interprète du maître, a en lui le sentiment inné des plus hautes conceptions de la poésie. Ainsi disiez-vous, mon ami ; cette conversation n'avait pas été perdue pour moi, et j'eus l'audace de me la rappeler le jour où vous veniez me demander de brocher à la hâte une scène à deux personnages, qui devait être représentée quarante-huit heures plus tard devant un illustre auditoire. Mais je n'eus garde de vous parler alors de mon sujet et de vous avouer que j'allais essayer d'évoquer pour un soir votre rêve, tremblant à l'idée que vous jugeriez ma tentative par trop folle. Après tout, me disais-je pour m'absoudre moi-même, il ne s'agit là que de noircir une feuille volante avec laquelle nous allumerons notre cigare au sortir de la représentation ! Il en eût été ainsi assurément sans la superbe couleur lyrique dont vous avez embelli notre personnage, et qui vous appartient bien en propre. Vos auditeurs ont été surpris et charmés d'entendre Scapin se louer lui-même avec la voix souveraine d'un jeune Achille ; le succès a dérouté tous nos calculs, Les Fourberies de Nérine... de Nérine, représentée par Mme Emma Fleury avec tant d'esprit et de grâce mutine, ont fait le tour des grands salons de Paris : cinq ou six directeurs de province réclament ce frivole intermède, et nous voilà forcés de nous faire imprimer, coûte que coûte. Je m'en lave les mains, c'est votre faute, cher ami, et non la mienne ; pourquoi avez-vous dépensé sur une saynète écrite à la diable, plus de puissance scénique et de composition qu'il n'en faut pour faire réussir un grand drame ? Si ces quelques pages valaient qu'on demandât quelque chose, je supplierais les directeurs de faire jouer nos deux personnages, non par un comique et une soubrette, mais par les grands premiers rôles, homme et femme. Car, où trouver un comique possédant comme vous une voix d'airain ferme et sonore, faite pour exprimer toutes les explosions et toutes les tendresses de la langue poétique ? Mais, (s'il est permis de comparer un ciron à un lion,) je me rappelle à temps que la même recommandation, faite si expressément par Beaumarchais à propos du plus grand des rôles, n'a jamais été suivie. Je m'arrête ; c'est trop longtemps parler d'une bluette ; je l'aurais déjà oubliée, si elle ne vous avait fourni l'occasion de montrer une face inconnue de votre admirable talent. C'est le seul résultat dont puisse se réjouir en cette affaire.

Votre ami bien dévoué.

THEODORE DE BANVILLE. Paris, le 15 avril 1864.

LES FOURBERIES DE NÉRINE

Costume traditionnel, comme l'a gravé Riccoboni, et comme M. Maurice Sand l'a dessiné et peint avec la fantaisie la plus scrupulense et la plus charmante dans ses Masques et Bouffons, publiés par Michel Lévy. - Veste et culotte en poult de soie blanc, à brandebourg de velours bleu. Manteau en taffetas bleu de France grande largeur, coupé en biais et doublé en étoffe pareille, avec brandebourgs blancs. Ceinture de taffetas bleu. Toque blanche avec passe à revers en taffetas bleu. Bas de soie blancs à coins bleus. Souliers de peau blanche à rosettes bleues.

SCÈNE PREMIÈRE.

Le théâtre représente une place publique, éclatante de gaieté et dd soleil. Scapin entre d'un air joyeux, en traînant un énorme sac gonflé jusqu'aux bords.

SCAPIN

Ciel napolitain, fait d'azur et d'or vermeil, Vois Scapin triomphant ! Regarde-moi, soleil ! Baise ma chevelure, Aurore aux doigts de rose ! Je suis riche !

Montrant le sac qu'il tient.

J'ai là, dans ce sac, le Potose.

Il sort du sac des hardes précieuses, des joyaux, des sacoches d'or, qu'il remet dans le sac dès qu'il les a montrés.

Étoffes ! Diamants ! Sequins !

Après avoir tout remis dans le sac.

J'en ai beaucoup.

Il remonte la scène, regarde au fond avec une inquiétude rusée et revient.

Hé ! Nul ne peut m'entendre ici ?

Au public.

J'ai fait le coup. Géronte est mort. Bien mort. Tandis que ses prunelles S'ouvraient à la clarté des choses éternelles,

Gaiement.

Hélas !

Changeant de ton.

J'ai couru vers le coffre, et, sans fracas, J'ai pillé les joyaux, les hardes, les ducats ! J'ai tout pris. C'est en vain que la Fortune triche ; À présent, je la tiens aux cheveux. Je suis riche ! Adieu Naples, je pars ! Près de tes flots dormants J'ai trop longtemps servi d'imbéciles amants ; À l'avenir, je veux intriguer pour moi-même. Oui, c'est moi dont je sers les beaux amours Je m'aime. Vous mêlerez pour moi dans les riants manoirs, Hyacinte au front d'or, Zerbinette aux yeux noirs, Vos chansons aux sanglots de la vague indocile ! Et je vais te revoir, Éden, verte Sicile, Ô terre des épis tremblants et des grands lys, Où sourit cette mer, dont j'ai souvent, jadis, Pareil à Cléopâtre, admiré les colères Et les réveils charmants... du haut de mes galères !

Bondissant avec une excessive agilité vers un autre point de la scène.

Chut ! On a fait du bruit là-bas, près du volet.

Revenant.

Non, ce n'est rien. Pourtant, si quelqu'un me volait ! Naples, ce pays plein de filous et de ruses, À certains carrefours moins sûrs que les Abruzzes, Et les honnêtes gens sont fort volés. Mais on Ne m'y prend pas !

Montrant le sac.

Cachons cela dans la maison.

Comme assailli par une idée importune.

Nérine !... - Il serait fou que je la rencontrasse ! Pourtant, si la pauvrette avait suivi ma trace ? Baste ! Il est trop matin. Elle dort sur les deux Oreilles.

Il entre dans une petite maison de vilaine apparence, après avoir soigneusement regardé autour de lui. Nérine paraît, attentive, Inquiète, avec l'allure d'un chien de chasse qui flaire le gibier.

Potose : Se dit des montagnes voisines de Potosi (Pérou), dans lesquelles se trouvent des mines d'argent. [L]

SCÈNE II.

SCÈNE III. Scapin, Nérine, d'abord cachée.

NÉRINE, cachée

Nous verrons bien.

SCAPIN, appuyant

Un lys, une colombe.

Cherchant, avec une profonde indifférence.

N'ai-je Rien oublié ?

NÉRINE, cachée

Si fait.

SCAPIN

Tout succède a mes voeux. Je pars, je sens déjà passer dans mes cheveux Le souffle frais et pur do la brise marine !

Avec le même accent que la première fois.

N'ai-je rien oublié ?

Comme un homme qui se rappelle tout à coup une chose profondément oubliée.

Si ! D'épouser Nérine.

NÉRINE, cachée

C'est heureux.

SCAPIN, avec un détachement plein de fatuité

Bah !

Avec bonhomie.

Pourquoi se marier ?

NÉRINE, cachée

Pendard !

NÉRINE, cachée

Oui !

NÉRINE, cachée, avec colère

Ah !

NÉRINE, se montrant tout à coup et abordant Scapin

Bonjour, Scapin.

SCAPIN, feignant le plus grand étonnement

Eh ! C'est Nérine ! Par quel bon vent amenée ?

Très froidement.

Cher astre.

NÉRINE, avec effusion

Tout est prêt.

SCAPIN

Quoi ?

SCAPIN

Je...

NÉRINE, feignant de pleurer

Ah ! ah !

SCAPIN, la calmant

Nérine !

SCAPIN

J'aimai toujours ta bouche purpurine ! Mais...

Purpurine : Terme de chimie. Principe colorant pourpre de la racine de garance. [L]

NÉRINE

Ah !

NÉRINE, avec volubilité

Va-t'en, Satrape ! Lestrygon ! Crocodile ! Satan ! Voleur d'âmes ! Flatteur à langue vipérine ! Pendard ! Méchant ! Vaurien ! Fourbe ! Effronté !

Lestrygon : Nom d'un peuple de la Sicile, ou, suivant d'autres, de l'Italie inférieure, que les poëtes anciens nous ont représenté comme anthropophage. [L]

Vipérine : Qui a rapport à la vipère. [L]

NÉRINE

Mais...

NÉRINE, à part

Tu m'auras !

À Scapin, avec une humilité pompeuse.

Ô mon roi !

Changeant de ton.

Tu t'en fais bien accroire Pour quelques méchants tours fort dépourvus de gloire ! Quoi, duper des barbons chancelants, et taillés Sur un patron si vieux qu'on les croit empaillés ; Éteindre la chandelle et cacher ton front hâve Pour boire en frissonnant du vin dans une cave ; Te barbouiller de fange et de sang, comme si Des spadassins t'avaient assommé, tout ceci Pour voler une montre à quelque Égyptienne ; Descendre à copier cette aventure ancienne De travestissement, faire le loup-garou Pour bâtonner ton maître, aussi poltron que fou ; Puis, lorsque, dissipant ta grandeur usurpée, Frémit devant ton front le vent froid d'une épée, Te jeter à genoux et demander pardon, Et bientôt de César devenir Laridon, Voilà de beaux états de service ! J'admire Que tu ne chantes pas ces hauts faits sur la lyre, Et que, pour embellir ton front d'aventurier, Tu n'ais pas aux jambons dérobé leur laurier ! Ô grands événements, bien dignes de la race ! Beaux exploits de valet qu'on bâtonne et qu'on chasse ! Va, parle du Vésuve avec plus de douceur. Pauvre lièvre, fuyant au souffle du chasseur 1 Tes divertissements, dont tu nous fais parade, Sont bons à figurer dans une mascarade ; Tes ruses n'ont servi de rien, tu t'es vanté, Tu n'imagines rien, tu n'as rien inventé, Et, s'il faut parler franc, je crois que ton mensonge Confond la vérité palpable avec le songe, Et que, mêlant ton rêve aux récits d'almanach, Tu n'as même pas mis Géronte dans le sac !

Laridon : Nom donné par la Fontaine à un chien qui ne quittait pas la cuisine. "Oh ! combien de Césars deviendront Laridons !" Fable VIII {L]

SCAPIN, abasourdi

Quoi !

NÉRINE, montrant Scapin. Avec dédain

Pleurer pour ce drôle ! À présent j'en ai honte.

Allant à Scapin, et lui prenant le menton.

Pleurer... ceci !

SCAPIN, au comble de l'ébahissement

Comment ! Je n'ai pas mis Géronte Dans le sac !

NÉRINE

Non.

SCAPIN

Je n'ai...

NÉRINE

Non.

SCAPIN

Oui.

SCAPIN

Je...

NÉRINE

Réponds.

SCAPIN

Mais si...

NÉRINE, regardant le sac avec expression d'incrédulité

Et, là dedans, son corps tenait ?

SCAPIN, se mettant dans le sac

Comme tu vois. Facilement. Sans nul embarras.

NÉRINE, affectant la niaiserie

Mais sa tête Passait comme la tienne !

SCAPIN, avec une pitié complaisante

Allons ! Tu fais la bête.

Cachant et découvrant sa tête tour à tour.

Il ramenait ainsi les bords du sac, et rien Ne passait. Est-ce clair ? Me comprends-tu ?

NÉRINE, serrant vigoureusement la coulisse du sac, et la fermant par un noeud solide

Fort bien.

Criant, pour être entendue de Scapin.

Lorsque l'on met les gens dans un sac, la malice Est de songer d'abord à serrer la coulisse.

Elle prend un bâton et bat Scapin.

Tiens, beau ténébreux ! Tiens, vendeur d'orviétan ! Tiens, phénomène ! Tiens, héros ! Tiens, capitan !

SCAPIN, criant dans li sac

Nérine !

NÉRINE, le battant

Tiens, lion !

NÉRINE, criant et battant Scapin

Il fallait songer à la coulisse.

Imitantd'une manière enfantine les rodomontades de Scapin et de Sylvestre, et, pendant tout ce temps-là, battant Scapin.

Où donc est ce Géronte ? Allons ! marchons en rang. Donnons. Ferme. Poussons. Ah ! tête ! Ah ! ventre ! Ah ! sang ! Point de quartier. Comment, vous reculez ! Eh ! l'homme ! Pied ferme. Ah ! Coquins ! Ah ! Canaille ! Tue ! Assomme !

Scapin éventre le sac avec un couteau, et sort, haletant, effaré, ne sachant s'il doit se fâcher ou pardonner.

SCAPIN, sortant du sac

Bien joué.

NÉRINE, faisant la révérence, avec une modestie

Monseigneur me comble.

NÉRINE, saluant

J'ai fait bien peu.

SCAPIN, à part

Tu l'as voulu, Scapin.

Haut, et jouant avec le couteau qui lui a servi à éventrer le sac.

Ce couteau-là me vient de toi, Nérine. Grâce à lui, j'ai rompu la toile où ma poitrine Étouffait, et j'ai...

NÉRINE, les bras ouverts

Viens, Scapin, mon cher époux.

NÉRINE, inquiète

Quoi ! Zaïde...

NÉRINE, à part

Ah ! Maroufle ! C'est cela que tu veux.

À Scapin, d'un air tragique.

Eh bien ! Ô mon vainqueur, Puisque la pitié même a péri dans ton coeur, Puisqu'il bat désormais

Reprenant le ton naturel.

pour une péronnelle,

Reprenant le ton tragique.

Je pars, je vais te fuir dans la nuit éternelle, Et chercher du trépas le secours odieux.

Elle arrache des mains de Scapin le couteau avec lequel il n'a cessé de jouer, feint de se frapper, et jette le couteau.

Scapin, je meurs.

Elle se laisse tomber. - D'une voix mourante.

Vivez, digne race des dieux.

Elle feint d'être morte.

NÉRINE, rouvrant les yeux et se soulevant à demi. Avec joie

Ah !

SCAPIN, regrettant de s'être trop avancé

Pour un temps.

NÉRINE, retombant lourdement

Je meurs.

NÉRINE, se relevant avec gaieté et se jetant dans les bras de Scapin

Embrasse Ta Nérine, mon prince, et quittons la grimace.

NÉRINE, au public, avec calinerie

Messieurs, un bravo... pour Scapin !

288 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica