Comédie en vers
Le Faucon
Représentée, pour la première fois, le 1er septembre 1719 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.
Personnages
- FEDERIC, Amant d'Axiane
- AXIANE, Amante de Federic
- PASQUIN, Valet de Federic
- LISETTE, Suivante d'Axiane
SCÈNE PREMIÈRE. Federic, Pasquin tenant un faucon sur le poing.
FEDERIC
Te voilà bien chagrin ?FEDERIC
Hé, maraud, que t'importe ?Maraud : Terme injurieux qui se dit des gueux, des coquins qui n'ont ni bien ni honneur, qui sont capables de faire toutes sortes de lâchetés. [F]
PASQUIN
Comment ! Nous ne vivons que de ce qu'il rapporte : Il nous a jusqu'ici fourni quelques repas ; Mais il ne vaut plus rien depuis qu'il est si gras ; Ah ! Que j'aime un Oiseau, qui par un seul coup d'aile, S'en va me tenir lieu de pourvoyeur fidèle ! Je voudrais que son vol fut plus prompt qu'un éclair : J'appelle tels oiseaux les pirates de l'air. Un Vaisseau trop chargé, Monsieur, n'avance guère, Et le meilleur voilier, est le meilleur corsaire.PASQUIN
Ah ! Le petit ingrat, je l'ai trop engraissé ; Et pour ma récompense il veut que je maigrisse : Tenez, voyez plutôt, j'ai déjà la jaunisse, Me voilà safrané jusques au blanc des yeux.FEDERIC
Tant mieux.PASQUIN
Que dites-vous ?PASQUIN
Dites plutôt, tant pis.FEDERIC
Hé ! Hé ! Hé !PASQUIN
Pourquoi rire ?FEDERIC
Hé ! Qui ne rirait pas ? Ne viens-tu pas de dire, Que depuis qu'il est gras ce faucon ne vaut rien ? Prononçant son arrêt tu prononces le tien ; À te faire jeûner je mettrai mon étude ; Tu n'en vaudras que mieux.PASQUIN
L'épreuve est un peu rude ; Et s'il y faut venir, je ne vous réponds pas, De m'attacher ici plus longtemps sur vos pas.FEDERIC
Tu pourrais me quitter !PASQUIN
J'irai trouver Lisette ; Pour me mettre à l'abri d'une affreuse disette : Dans ce triste séjour, on ne fait que jeûner ; L'Oiseau n'a-t-il rien pris ? Il ne faut point dîner ? Voilà ce qu'ont produit vos feux pour Axiane : J'en enrage ; à jeûner, c'est ce qui me condamne.FEDERIC
Le terme est un peu fort.PASQUIN
Nous voici dans un lieu propre à moraliser. Cà, raisonnons un peu : pour plaire à votre ingrate, Dont malgré ses rigueurs le souvenir vous flatte, Vous n'avez épargné ni bijoux, ni cadeaux : Pour elle tous les jours c'étaient plaisirs nouveaux, Comédie, Opéra, bombance sur bombance : Cependant, de vos soins, quelle est la récompense ? L'Amour qui vous a fait consumer votre bien, Est ce faucon lâché, qui ne rapporte rien.Bombance : Vieux mot qui signifiant, grande dépense faite pour la parade, pour la vanité. On s'en peut encore servir aujourd'hui, pourvu que ce soit en riant, en goguenardant, en imitant le style du siècle précédent. [F]
FEDERIC
Quoi ! Des comparaisons !PASQUIN
Ce sont sages paroles ; Mais vous les écoutez comme des fariboles, Que d'un air dédaigneux il faut mettre à l'écart ; Et d'ailleurs mes leçons viennent un peu tard.Fariboles : contes ; choses vaines qui ne méritent aucne considération. [F]
PASQUIN
Quoi ! Vous ne pleurez pas !FEDERIC
Va, je n'aime qu'à rire. Philosophe nouveau, tu le sais bien. Pasquin, Plus l'amour autrefois m'a causé de chagrin, Plus mon coeur du repos goûte aujourd'hui les charmes ; La molle oisiveté succède à mille alarmes : Si j'ai vu tant de soins, tant d'amour négligé, Par un profond oubli n'en suis-je pas vengés ? Je l'avoue, Axiane est toujours jeune et belle, Elle mérite bien le soin qu'on prend pour elle ; Mais par sa cruauté mon espoir démenti, M'a fait résoudre enfin à prendre mon parti. Tiens, sa maison des Champs n'est pas loin de la mienne, Vers moi tranquillement j'attendrai qu'elle vienne : Moi, je l'irais chercher ! Qu'elle n'y compte pas, Dussai-je autant d'amour que je lui sais d'appas : Non, je fuis trop piqué.PASQUIN
Monsieur, je me défie D'un dépit si contraire à la Philosophie ; Votre coeur me paraît un peu trop agité : Ne sauriez-vous haïr avec tranquillité ?PASQUIN
Je crains peu le parjure : On ne peut qu'à grands frais se montrer son amant, Et votre pauvreté me répond du serment : Ah ! Qu'il eût mieux valu...FEDERIC
Toujours de la morale ?FEDERIC
Tu dîneras demain.PASQUIN
Mais, comme sa Maîtresse, était-elle coquette ? Du moins dans mes amours je n'ai rien mis du mien.PASQUIN
Qu'importe, à vos dépens je me donnais carrière : Ô Lisette ! Avec toi je faisais chère entière : Que de charmants repas ! Mais regrets superflus ! Hélas ! J'en ai tant fait, que je n'en ferai plus : Tous mes plaisirs passés ne sont qu'une ombre vaine ; Vous avez fait la faute, et j'en porte la peine.FEDERIC
Imite ma sagesse, Oublions pour jamais et suivante et maîtresse ; De la seule raison il faut suivre la loi ; Pour moi je n'aime plus que ce faucon et toi.PASQUIN
Passe pour le faucon, grâce à votre tendresse, Autant que je maigris, tous les jours il engraisse.On entend un bruit de cors.
FEDERIC
N'importe, va savoir...SCÈNE II.
FEDERIC, seul
Toi qui d'un vol plus prompt que celui des Zéphirs, T'élances dans les airs au gré de mes désirs , Et qui dans les forêts à mes leçons docile, Apprens l'art de mêler l'agréable à futile ; Cher oiseau, c'en est fait, je veux n'aimer que toi ; J'ai vécu trop longtemps sous une dure loi.On entend encore le bruit de la chasse, qui fait tourner la tête à Federic.
Cesse bruit importun, cesse de me distraire, Ne trouble plus la paix de ce bois solitaire ; Dûsses-tu m'annoncer Axiane en ces lieux, Avec tous ses appas la montrer à mes yeux ; À mon fidèle oiseau, mon coeur toujours fidèle ; Tout de feu pour lui seul, tout de glace pour elle, Ne lui laissera voir qu'une noble fierté : Ii était dans les fers, il est en liberté. Quel bonheur de pouvoir dans une paix profonde, Pour n'être qu'à soi-même, oublier tout le monde !Le bruit de chasse continue.
Hé quoi ! Ce bruit fâcheux vient toujours me frapper ? Cher oiseau de toi seul je prétends m'occuper : Non, je ne veux plus voir l'insensible, l'Ingrate, Qui peut-être en secret de mon retour se flatte. Je veux bien convenir qu'elle avait mille attraits ; Qu'il partait de ces yeux d'inévitables traits : Je veux de sa beauté conserver la mémoire ; Mais c'est pour ma vengeance, et non pas pour sa gloire : Si je l'élève ici, c'est pour l'humilier, Et je ne m'en souviens, que pour mieux l'oublier. Mais j'aperçois Pasquin.SCÈNE III. Federic, Pasquin.
FEDERIC
Hé bien ! Quelle nouvelle ?PASQUIN
Ah ! Monsieur, il n'en fut jamais de plus cruelle : Ouf ! Je ne puis parler tant je suis confondu.PASQUIN
Tout est perdu.FEDERIC
Pasquin ?FEDERIC
Ô comble de bonheur ! Pasquin, un tête-à-tête ! Qu'à la bien recevoir à l'envi tout s'apprête. Adorable beauté ! Que ne puisse à tes yeux Prodiguer l'ambroisie, et le nectar des Dieux ?PASQUIN
Que parlez-vous ici de nectar, d'ambroisie ? L'Amour vous a-t-il fait tomber en frénésie ? Ne vous souvient-il plus de cet ordre inhumain, Qui tantôt pour dîner m'a remis à demain ?FEDERIC
Que me rappelles-tu ?FEDERIC
Ô fortune cruelle ! Ne m'as-tu pas encor assez persécuté ? Je te pardonnerais de m'avoir tout ôté, Si du moins pour premier et pour dernier office Dans ce pressant besoin je te trouvais propice. Pasquin ?PASQUIN
Hé bien ! Pasquin ?PASQUIN
Monsieur...FEDERIC
Hé bien ! Dépêche.PASQUIN
Hé bien !PASQUIN
J'enrage. De rien on ne fait rien ; et le diable, je gage, S'il était comme moi dans un si mauvais pas, Tout inventif qu'il est, ne s'en tirerait pas. Je ne sais qu'un moyen.FEDERIC
Ah ! Que j'aime ton zèle !PASQUIN
Elle est à bout.FEDERIC
Ah ! Ciel ! Cependant le temps presse ; Et l'objet de mes feux sans doute n'est pas loin ; Il y va de ma gloire, il faut en prendre soin : Il faut, quoi qu'il arrive, aux yeux de ce que j'aime Dérober, s'il se peut, mon indigence extrême. Amour, inspire-moi.FEDERIC, lui parlant bas
On vient. Écoute.PASQUIN
Je suis mort.SCÈNE IV. Federic, Axiane en habit de chasse, et Lisette.
FEDERIC
Quoi ! C'est vous, trop aimable inhumaine ! Auprès de Federic quel destin vous amène ? J'avais cru pour jamais être oublié de vous.FEDERIC
Hélas ! En vous fuyant, je fuis tout ce que j'aime ; Et m'arrachant à vous, je m'arrache à moi-même : Mais je me cache en vain dans le fond des forêts ; Des yeux qui m'ont blessé, jc sens partout les traits. Se peut-il que l'Amour survive à l'espérance ?AXIANE
Vous plaindrez-vous toujours de mon indifférence ? L'Amour a des tourments quii doivent m'alarmer, Et mon coeur à ce prix ne veut pas s'enflammer.FEDERIC
Le mal de mes rivaux n'adoucit pas le mien : Est ce un bonheur pour moi que ce coeur n'aime rien ? Que dis-je ? Pour ma flamme il vaudrait mieux peut-être, Qu'un Rival plus heureux eût su s'en rendre maître ; Comme j'ai plus d'amour, je pourrais aspirer Au bonheur, sans égal, de me voir préférer.AXIANE
Ah ! Ne souhaitez pas qu'un autre objet m'enflamme, Si l'amour une fois s'emparait de mon âme : J'ose vous l'assurer, ce serait pour toujours ; Je me connais trop bien : mais quittons ces discours.AXIANE
Mon coeur s'est expliqué, cela vous doit suffire : Croyez que jusqu'ici vous l'avez mal connu, Et qu'un jour... mais ce jour n'est pas encor venu.AXIANE
Arrêtez, ces transports ont trop de violence : Mais je m'en prends à moi, ce que j'ai fait pour vous A donné lieu, Sans doute, à des transports si doux : Détrompez-vous pourtant ? Malgré ce tête-à-tête, Ne me regardez pas comme votre conquête ; À ma présence ici l'amour n'a point de part, Et vous ne la devez tout au plus qu'au hasard. Après avoir longtemps couru de plaine en plaine, Ma troupe chasse encor dans la forêt prochaine ; Moi, pour me reposer, je viens l'attendre ici.SCÈNE V. Federic, Axiane, Lisette, Pasquin.
FEDERIC, bas
Si tu dis un mot, crains d'éprouver ma rage ;FEDERIC, bas
Bourreau, te tairas-tu ?À Axiane.
Madame, pardonnez, pour certaines affaires ; Je donne à ce valet des ordres nécessaires.À Pasquin bas.
Prends garde de broncher.Haut d'un ton radouci.
Pasquin, tu m'entends bien, De tout ce que j'ai dit, fais qu'il ne manque rien.PASQUIN
Non, je ne saurais plus me faire violence ; Ce serait vous trahir que garder le silence. Madame.FEDERIC, à part
Ce coquin va me deshonorer ; D'un pas si dangereux, tâchons de nous tirer.À Axiane.
Pasquin depuis un temps est sujet au délire, Il est fou.PASQUIN
Moi !PASQUIN
Quoi donc ?FEDERIC, tout bas à Pasquin
Si tu réponds, je te casse les bras.FEDERIC, à Axiane
Voyez, comme il répond, et jugez s'il est sage.PASQUIN
C'est bien en vous voyant en ces lieux l'une et l'autre ; Qu'y venez - vous chercher ì Quel malheur est le nôtre !LISETTE
Madame, il est trop vrai ; n'en doutons nullement ; De ses yeux enfoncés, voyez l'égarement, L'amour l'a rendu fou.LISETTE
Cette seule parole Ne me fait que trop voir que son timbre est fêlé, ll peut nier qu'il m'aime ! il est ensorcelé.PASQUIN
Trêve d'amour, Lisette, et de sorcellerie ; Veux-tu savoir d'où vient toute la diablerie. C'est...FEDERIC, bas à Pasquin
Pour un mot lâché, deux cents coups de bâton.FEDERIC, à Axiane
Je lui dis certains mots d'un Médecin Arabe.PASQUIN
Je n'ai garde d'en perdre une seule syllabe : Ce sont mots d'un grand poids, ils opèrent des mieux.FEDERIC, à Lisette
Il est temps de finir tes mortelles alarmes ;À Axiane.
Madame ; votre vue a pour moi mille charmes : Mais au mal de Pasquin il faut aller pourvoir, Et préparer ces lieux pour vous y recevoir.PASQUIN, à Axiane
Allez, vous nous ruinez ; c'est une conscience.FEDERIC
Un plat, et très léger.SCÈNE VI. Axiane, Lisette.
AXIANE
Pasquin me fait pitié.LISETTE
Je suis inconsolable. Encor si de son mal j'étais seule coupable ; Si pour me trop aimer il perdait la raison, D'où le mal est venu viendrait la guérison ; Je sens que ma fierté rendrait bientôt les armes, Et d'ailleurs sa folie honorerait mes charmes ; Mais, Madame ; c'est vous que j'en dois accuser.AXIANE
Moi !LISETTE
Je vous parle ici sans vous rien déguiser, Je vous garantis sous le valet et le maître ; L'un l'est déjà, pour l'autre il n'est pas loin de l'être.LISETTE
Oh que non.LISETTE
La faim. Quand malgré soi l'on jeûne trop souvent, L'estomac au cerveau ne porte que du vent. Du corps et de l'esprit la sympathie est telle, Que l'un s'affaiblissant, l'autre baisse et chancelle ; Et voilà ce qui fait que le pauvre Pasquin, Des petites-maisons enfilant le chemin, Vient par tous ses discours de vous faire connaître, Qu'il y va préparer la loge de son maître.Petites-maisons : nom donné autrefois à un hôpital de Paris où l'on renfermait les aliénés. [F]
LISETTE
Qui donc ? Morbleu ! Qui donc ? Parlez de bonne foi : Avez-vous pu souffrir en bonne conscience, Que pour vous Federic épuisât fa finance, Que pour vous nuit et jour il fît tant de fracas ? Car enfin vous l'aimiez, ou vous ne l'aimiez pas ; Parlez : si vous l'aimiez, c'est un trait d'étourdie ; Si vous ne l'aimiez pas, c'est une perfidie : C'à que répondez-vous sur l'un et l'autre point ?Trait d'étourdie : trait d'étourderie ; un agissement sans reflexion, sans prendre garde à ce qu'on fait.
LISETTE
Lequel choisir des deux ?AXIANE
Tout est égal pour moi.LISETTE
Me voilà bien instruite : Quoi ? Dans tous vos discours trouver fuite sur fuites ! Je m'y perds.AXIANE
Je ne dis pas cela.LISETTE
Quoi donc ?LISETTE
Ha ! Ha ! Voilà le hic. Nous n'osons pas aimer, ou nous n'osons le dire, Que sur de bons garants que pour nous on soupire ; Mais quel garant plus sûr voulez-vous de l'amour, Dont Federic pour vous brûla jusqu'à ce jour ? Ces Fêtes, ces cadeaux, cette énorme dépense, Dont il n'obtint jamais la moindre récompense, Et dont il fait ici pénitence à loisir , Tout cela s'est donc fait, pourquoi ?AXIANE
Pour son plaisir, Voilà comme ils sont tous. Crédules que nous sommes, Ne serons-nous jamais que les dupes des hommes. Quoi qu'ils fassent pour nous, toute leur passion N'est qu'orgueil, qu'amour propre, et qu'ostentation. C'est pour faire du bruit seulement que l'on aime ; Le véritable amour s'explique-t-il de même ? Ne peut-on renfermer son secret dans son coeur, Sans que d'une maîtresse on triomphe en vainqueur ? Je rends à Federic un peu plus de justice ; Et s'il faut te parler enfin sans artifice ; Mon coeur le distinguait du reste des amants ; Mais combien sont changés mes premiers sentiments, Depuis que loin de moi, méditant sa retraite, Il ne m'en a laissé, que la honte secrète. L'inconstant, à mes yeux soigneux de se cacher , Triomphe et me réduit à le venir chercher. Que dis-je ? Sans raison, vois si je le condamne ; Un oiseau qu'il chérit lui tient lieu d'Axiane, Et je vois dans son coeur succéder en ce jour, La fureur de la chasse aux transports de l'amour ; Et tu te plains encor ! C'est moi que tu dois plaindre.LISETTE
Que j'aime à voir enfin que vous cessiez de feindre ! Je me doutais déjà que vous l'aimiez un peu.AXIANE
Moi ! l'aimer !LISETTE
Est-il temps d'en rétracter l'aveu ? Mais, quand de Federic votre coeur se défie, Permettez un moment que je le justifie. S'il vous fuit, c'est qu'il craint de vous importuner, Quiconque, comme lui n'a plus rien à donner Auprès d'une Maîtresse est bientôt incommode ; N'aimer que pour aimer ! Ce n'en est plus la mode ; Et l'on risque de perdre, et ses soins et son temps, Quand on ne fait l'amour qu'à beaux soupirs comptants. Pour la chasse, entre nous, fait-il mal quand il l'aime ? Il veut vous imiter, être un autre vous-même. Pour le faucon, malgré votre mauvaise humeur, Je ne puis m'empêcher d'en rire au fond du coeur : Et d'un oiseau chéri vous voyant inquiète, Je vous dirais tout franc, si vous étiez coquette, Qu'avec vous Federic le fait aller de pair, Et qu'il n'a jamais eu que des amours en l'air.LISETTE
Ah ! Vous le prenez là sur un ton qui m'enchante. Poursuivez : redoublez ce charmant ........ Vous ne fûtes jamais plus aimable à mes yeux. Continuez, Madame, aimez qui vous adore : Que Federic apprenne...LISETTE
Qu'attendez-vous ? Qu'il perde ou l'esprit, ou le jour ? Voyez où l'a réduit l'excès de son amour ! Avec le seul Pasquin dans un séjour sauvage, Il cache le débris d'un éclatant naufrage : Lui, qu'on vit autrefois entouré de laquais, Remplir pompeusement un superbe palais : Les mets les plus exquis inondaient ses cuisines : Il ne vit que de fruits, peut-être de racines ; Et s'il mange parfois un morceau de gibier, Il le tient d'un oiseau, son père nourricier. Cependant... j'en ressens une douleur amère : Hélas ! S'il s'est ruiné ce n'est que pour vous plaire ; Voilà de son amour le déplorable effet.SCÈNE VII.
SCÈNE VIII. Pasquin, Lisette.
PASQUIN
Hélas !LISETTE, à part
Je sens venir quelque accès de folie.PASQUIN, sans voir Lisette
Hélas ! Il ne vit plus ! Ô comble de malheurs ! Je viens de voir son sang couler avec mes pleurs.PASQUIN
Qui te parle de lui ?PASQUIN, à part
C'est... gare le bâton.LISETTE
Achève...PASQUIN
C'est...LISETTE
Hé ! Bien.PASQUIN
C'est le meilleur oison ; Par qui l'on puisse voir des basse-cours peuplées, Qu'allez-vous devenir, ô veuves désolées ?LISETTE
Ah ! Ciel ! Peut-on plus loin porter l'égarement ? Sans doute son délire augmente en ce moment, Fuyons.LISETTE
Je frissonne.LISETTE
Je crains les fous.PASQUIN
Mon Maître est moins sage que moi. Peste soit de l'amour qu'il a pour Axiane ! Puisqu'à mourir de faim tous deux il nous condamne...LISETTE, à part
Je l'ai bien dit ; la faim lui trouble la raison. Mais par bonheur pour lui, j'ai le contre-poison ; Il en faut sur le champ employer la recette. Pasquin ?PASQUIN
Hé bien.LISETTE
Un mot.PASQUIN
Je vais mourir, Lisette.LISETTE
Bon, tu ne mourras pas pour un oison de moins ; Et l'Amour va bientôt pourvoir à tes besoins.LISETTE
C'est un grand médecin.LISETTE, riant
Ha ! Ha !PASQUIN
Tous les oisons ne se ressemblent pas ; Et le nôtre était tel, que tout notre ménage... Federic me défend d'en dire davantage. Mais ce jour malheureux, le dernier de nos jours, À ta feule pitié me fait avoir recours : Jette sur ton Pasquin un regard favorable ; M'abandonneras tu dans mon sort déplorable : Souviens-toi de ces temps que nous trouvions si doux ; Tous les jours se levaient clairs et sereins pour nous ; Nous les passions ensemble à bien manger et boire : J'irai t'en rafraîchir quelquefois la mémoire ; Et promenant mes yeux sur quelque plat charmant, Dans l'Office avec toi soupirer goulûment. Là, mes boyaux plaintifs, de mes langueurs secrètes, Au défaut des échos seront les interprêtes : Là, le tendre Pasquin, t'assurant de sa foi, Lisette, dira-t-il, puis-je vivre sans toi ?PASQUIN
Que viens-tu m'annoncer ?LISETTE
La plus grande nouvelle... Axiane à la fin cesse d'être cruelle, Et ton Maître pourrait s'en ressentir un jour : Mais, Pasquin, elle doute encor de son amour.LISETTE
N'importe, il faut la mettre à même ; Offrir tout, donner tout, pour lui prouver qu'il l'aime. Elle veut de son coeur s'assurer aujourd'hui. Tiens, s'il ne promet tout, tout est perdu pour lui.PASQUIN
J'en pleure tous les jours.PASQUIN
Au moins s'il se pouvait que ta riche maîtresse, Jusqu'à nous épouser fît aller sa tendresse ; Je braverais la faim, muni d'un tel appui, Et me consolerais du repas d'aujourd'hui. Mais les moments sont chers ; et pour peu qu'on diffère...PASQUIN, gaiement
Ah ! Quel est mon bonheur ! Allons, plus de soucis, plus de mauvaise humeur ; Rions, chantons, dansons. Ô ! Ma chère Lisette ! Je ne me connais plus ; ma joie est si parfaite, Qu'il ne tient plus qu'à moi de te sauter au cou.PASQUIN
On les croit à moins : Oui, ma belle Princesse, On devient fou de joie, ainsi que de tristesse : D'un excès de plaisir les traits sont si puissants, Que quand il surprend l'âme, il fait perdre le sens : Je sens que ma raison... mais Federic approche ; Je sens que c'est à moi d'aller tourner la broche. Je t'invite au convoi de défunt notre oison.SCÈNE IX. Federic, Lisette, Pasquin.
FEDERIC
Bien en prend à ton dos.SCÈNE X. Federic, Lisette.
FEDERIC
Lisette, que dis-tu ?SCÈNE XI. Federic, Axiane, Lisette.
FEDERIC
Madame, pardonnez si je vous ai quittée , D'un soin pressant mon âme était inquiétée, Et ma présence était nécessaire à Pasquin. On va bientôt servir.AXIANE
Tant mieux.FEDERIC
Dans un désert on fait mauvaise chère : Cependant je prends soin qu'on vous offre en ces lieux Ce que j'ai de plus cher, et de plus précieux.AXIANE
Je ne regarde ici que la main qui le donne : Quel que soit un repas, le bon coeur l'assaisonne : Je compte sur le vôtre, et j'ose me flatter... Mais non, n'achevons point.FEDERIC
Quoi ! vous pourriez douter, Quoique vous ordonniez, que je ne l'exécute ? La Fortune ennemie en vain me persécute ; Elle m'a tout ôté par une dure loi : Mais ce coeur qui me reste, est plus à vous qu'à moi.AXIANE
Que vous me rassurez !AXIANE
Federic, vous savez que la chasse Dès mes plus tendres ans fit mes foins les plus chers ; Vous avez un oiseau plus prompt que les éclairs.FEDERIC, à part
Je tremble.AXIANE
De plaisir je me sens éperdue, Sitôt que je le vois se perdre dans la nue : Je l'aime, et je mettrais mon coeur même à ce prix, Si...FEDERIC
Juste Ciel !AXIANE
Non, je ne veux plus rien ; le trouble de ton âme M'apprend trop tes refus : Que puis-je demander ?LISETTE, bas à Federic
Accordez tout, Monsieur.FEDERIC
Hé ! Que puis-je accorder ? Fortune impitoyable, achevé, prend ma vie ; Barbare, je croyais ta fureur assouvie ; Mais tu mets aujourd'hui le comble à mon malheur, Par le coup imprévu dont tu frappes mon coeur. Ô rigueur sans égale ! Ô tyrannique empire !AXIANE
Qu'entends-je ! Avec le sort c'est donc moi qui conspire ? Je viens à votre coeur porter les derniers coups : Quoi ! Pour un seul Oiseuu...AXIANE
Va, tu n'as pas besoin d'en dire davantage : Je sais qu'à le garder tout doit t'interesser ; Qu'il t'est cher, précieux : mais as-tu pu penser, Que pour te le ravir je fusse assez cruelle ? Je voulais de tes feux une marque nouvelle, Triste épreuve ! Ton coeur d'un seul mot alarmé, Ne m'a que trop fait voir qu'il n'a jamais aimé.FEDERIC
Je n'ai jamais aimé ! Quel injuste langage ! Hélas ! Et dans quel temps me fait-on cet outrage ! Je viens de me réduire au plus funeste état ; Et quand j'ai tout donné, je passe pour ingrat.AXIANE
Ah ! C'en est trop enfin , ce reproche me blesse. Pour m'en sauver la honte, il faut que je vous laisse. Adieu.FEDERIC
Non, demeurez, ou dans mon noir transport, De ce fer a vos yeux, je me donne la mort : Il faut sur mes refus que je me justifie. Heureux, si vous n'aviez demandé que ma vie ! Je vous l'aurais donnée, elle est en mon pouvoir, L'amour que j'ai pour vous m'en eût fait un devoir, Mais faut-il que le sort à tous mes voeux contraire, M'ôte le seul moyen que j'avais de vous plaire ? Avec plus de noirceur peut-il m'assassiner ? Hélas ! L'oiseau n'est plus, vous en allez diner.AXIANE
L'oiseau n'est plus !FEDERIC
Le sort à tel point m'est funeste, Que je vous offre en vain le seul bien qui me reste ; Mais n'importe, en ces lieux prêt à vous recevoir ; Ai-je pu trop payer le plaisir de vous voir ?AXIANE
Hélas ! Qu'avez-vous fait ? Et qu'ai-je fait moi-même ? Quel outrage ! Quel prix de votre amour extrême ! Et comment réparer cet excès de rigueur ? Est-ce assez de mes biens ? De ma main ? De mon coeur ? Tout est à vous.FEDERIC
Quels mots ont frappé mon oreille ! Votre coeur est à moi ! Je doute si je veille : Ah ! Dans le doux transport qui vient de me saisir, Permettez qu'à vos pieds j'expire de plaisir.SCÈNE DERNIÈRE. Federic, Axiane, Pasquin, Lisette.
566 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica