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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

La Mort de César

Marie-Anne Barbier· créée en 1709, imprimée en 1745· 5 actes· 1 671 vers· 9 personnages

Représentée, pour la première fois, le 26 novembre 1709 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.

Personnages

  • JULES CÉSAR, Dictateur
  • ANTOINE, Consul Romain
  • BRUTUS, Prêteur
  • OCTAVIE, Nièce de Jules César
  • PORCIE, Fille de Caton
  • ALBIN, Confident de Jules César
  • FLAVIEN, Confident de Brutus
  • JULIE, Confidente d'Octavie
  • PAULINE, Confidente de Porcie
Dédicace

À MONSEIGNEUR D'ARGENSON, CONSEILLER D'ÉTAT.

Accepte de ma Muse un légitime hommage : C'est à toi, D'ARGENSON, que je dois cet Ouvrage ; Sans toi j'abandonnais l'empire des neuf soeurs, Où même nos amis deviennent nos Censeurs. Par toi contre leurs traits je me vis rassuré, Par toi dans la carrière enfin je suis rentrée ; Quel que soit le péril, je ne m'en repens pas. J'ai vu quelques lauriers y croître sous mes pas : Tu m'en avais promis la moisson éclatante, Et l'aveu du public a suivi ton attente. Quelle augure pour moi que ces pleurs glorieux, Qu'une simple lecture arracha de tes yeux. Que n'attendis-je pas du secours du spectacle ? Et que pouvais-je craindre après un tel oracle ? Je vìs le grand César indignement trahi ; Aussi chéri de toi, que Brutus fut haï, Ô qu'à mes yeux charmés, cette horreur pour un traître, Peignit tes sentiments pour notre auguste maître ! Que tu me montras bien par quelle ardente foi Tu réponds aux bontés que Louis a pour toi. Qu'il est digne du trône, et digne de ton zèle ! Quel Roi plus généreux. Quel sujet plus fidèle ! Quand nos champs fatigués d'une inutile main, Refusent les trésors déposés dans leur sein. Lorsqu'à tous nos désirs le Ciel même s'oppose, Sur Toi de nos destins ce Héros se repose : De nos maux par tes soins adoucissant le poids, Que tu sais bien alors justifier son choix I Puisse au grê de mes voeux un choix encor plus juste ; Te donner pour Mécène à ce nouvel Auguste. Au seul bruit de ton nom, on verrait les beaux Arts, Pour habiter ces lieux, voler de toutes parts ; Et le sacré vallon établi sur la Seine, Célébrer à l'envi l'Auguste et le Mécène.
PRÉFACE

C'est plutôt pour rendre compte au Public, que pour appeler de son jugement, que je mets une Préface à la tête de cette Tragédie. Les applaudissements qu'on a donnés aux trois derniers actes, sont allés au-delà de mes espérances, et j'entendrais mal mes intérêts, si je récusais des juges si favorables : ce n'est donc que pour justifier mes intentions sur le caractère que j'ai donné à mon Héros, que je m'adresse à mon Lecteur. On m'a blâmée de l'avoir dégradé de toute sa gloire passée, en lui donnant une timidité qui ne pouvait convenir au vainqueur de Pharsale. En effet, dira-t-on, qui ne sait que Jules César fut le plus audacieux de tous les Conquérants, et que ce fut du seul passage du Rubicon, comme d'un coup de dés, qu'il fit dépendre le destin de l'empire du monde : lorsque fermant les yeux à tous les périls attachés à la grandeur de son entreprise, il prononça ces paroles si célèbres, où son audace est si bien caractérisée, Le sort en est jeté.

Ce seul endroit de la vie de ce grand homme suffirait pour me fermer la bouche , si j'étais tombée dans la faute qu'on a voulu m'imputer : mais on n'a qu'à lire ma pièce sans prévention, pour me rendre justice sur ce point.

Dès le premier acte, Jules César proteste à son confident qu'il ne craint point la mort, mais seulement de mourir de la mort des Tyrans, et j'ose avancer que toute crainte fondée sur un tel principe est vertu plutôt que faiblesse. Mais sur quoi, dira quelqu'un, cette crainte est-elle fondée, sur le simple songe d'une femme ? Je réponds à cela que tous les lignes célestes qui ont précédé ce songe, joints aux signes des sacrifices, lui donnent beaucoup de poids, et qu'on ne doit pas regarder Calpurnie comme une femme ordinaire.

Cette dernière raison est soutenue de l'autorité de Plutarque, à qui je dois les principales beautés de ma Tragédie. Voici ses propres termes de la traduction d'Amiot. « Cela, dit—il, en parlant du songe en question, mit César en quelque soupçon quelque défiance, pource que jamais auparavant il n'avait aperçu en Calpurnie aucune superstition de femme, et lors il voyait qu'elle se tourmentait fort de son songe. »

L'agitation continuelle de César a révolté « quelques-uns des spectateurs ; mais on a dit considérer dans quelle circonstance de sa vie je le mets sur la scène, et quelle est la passion prédominante que je lui donne : la circonstance est des plus tristes, et la passion des plus violentes. C'est un ambitieux que je peins, et un ambitieux qui, comme il s'avoue lui-même, craint de perdre en un seul jour le fruit des travaux de plusieurs années.

J'ajoute à cela que la Tragédie n'ayant point d'autre fin, selon Aristote, que de purger les passions, ce serait les entretenir et les autoriser, que de les montrer sans les funestes suites qu'elles traînent après elles, et que chacun voudrait être ambitieux, si l'on pouvait l'être impunément et avec tranquillité.

La dernière raison que j'apporte pour justifier l'agitation de César, est que la terreur et la pitié étant l'âme de la Tragédie, je n'ai pas cru pouvoir inspirer ces deux passions, en peignant César insensible à ses propres malheurs. On ne s'avise guère de plaindre un homme qui ne se croit pas à plaindre, et l'on ne s'alarme pas pour lui quand on le voit tranquille.

On me reproche encore d'avoir fait Brutus plus grand que Jules César ; mais pour peu qu'on y fasse de réflexion, on verra que Brutus, n'est grand qu'en second, puisque ce n'est qu'à la générosité de César qu'il doit tout ce qu'il y a de plus vertueux dans son repentir. Toute la grandeur d'âme, qui précède les remords, n'est fondée que sur le système de liberté qui a immortalisé son aïeul : et à raisonner sur ce fondement, Brutus est véritablement plus grand que César, puisqu'il y a autant de gloire à rendre la liberté à sa Patrie, que d'injustice à l'en dépouiller.

Je ne dirai rien des autres caractères, puisqu'on en a paru content. Je sais qu'on a trouvé Octavie un peu indifférente, surtout quand elle apprend de la bouche d'Antoine que César la destine à Brutus ; mais comme l'histoire ne lui a pas donné des passions bien vives, et qu'elle a toujours préféré son devoir à ses plus chers intérêts, je n'ai pas cru qu'il me fût permis d'en faire une Hermione ou une Roxane, et je me suis contentée de ne lui point faire démentir le caractère que je lui ai donné dès la première scène, où il semble qu'elle n'aime Antoine qu'en considération du zèle de ce Consul pour Jules César. Dans tout le reste de la pièce elle est si scrupuleusement attachée à son devoir, qu'elle proteste à César que si une fois elle avait épousé Brutus, elle serai si aveuglement soumise à ses volontés, qu'elle lui garderait un secret inviolable dans les entreprises même qu'il formerait contre sa vie. Au reste, quelques personnes ont pris le change au sujet de cette vertueuse Romaine dans la sixième scène du second Acte, on lui a imputé à ambition une réponse qu'elle fait à Antoine, la voici :

Quoi ? César m'associe à d'illustres aïeux, Il m'unit à son sang par un choix glorieux ! Il m'adopte, et j'irais l'obliger à reprendre Tout l'éclat que sur moi sa main daigne répandre ! Que n'aurait pas alors l'envie à publier ?

On a cru que ces illustres aïeux, dont elle parle au premier vers, sont ceux de Brutus. Hé ! Qui ne voie que c'est de ceux de César qu'elle parle ? Le terme d'adoption, qu'elle emploie au troisième vers, peut-il laisser le moindre doute là-dessus ? Et cette adoption qui la rend fille de César lui permet-elle un autre langage ? Il le fait plus ; elle ajoute qu'Octavien a transmis à César tous les droits qu'il avait lui-même sur son sort. En faut-il davantage pour la tenir indispensablement dans l'obéissance qu'elle doit à ce père d'adoption ?

Voilà toutes les critiques qui sont venues à ma connaissance. Je ne sais si le Public sera content de mes réponses : mais s'il continue à me condamner après m'avoir entendue, je me soumettrai aveuglément à ses décisions, et je renoncerai à mes faibles lumières, pour me conformer à son goût.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Octavie, Julie.

SCÈNE II. Antoine, Octavie, Julie.

SCÈNE III. César, Antoine, Albin.

SCÈNE IV. César, Albin.

SCÈNE V. César, Brutus, Albin, Flavien.

SCÈNE VI. Brutus, Flavien.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Porcie, Pauline.

SCÈNE II. César, Porcie, Albin, Pauline.

CÉSAR

Madame, à votre sang je sais ce que je dois ; Et si j'ose aujourd'hui vous appeler chez moi Il en faut accuser les soins où je m'applique Pour le bonheur de Rome et de la République. Enfin voici le jour où je veux faire voir Si je sais bien user du souverain pouvoir. Je rappelle à regret la Discorde fatale Qui, ne nous rassemblant dans les champs de Pharsale, Que pour voir les Romains triompher des Romains Dans notre propre sang nous fit tremper nos mains. De nos divisions si malgré ma clémence, Il reste dans les coeurs encor quelque semence, Apprenez quels chemins je prends pour l'y chercher. Sans employer le fer je l'en veux arracher ; Et pourquoi recourir à cet affreux remède, Qui fait qu'au premier mal un plus grand mal succède ? Non de moi les Romains doivent mieux espérer : Je veux les réunir ; mais sans les déchirer. Que l'hymen entre nous forme ces douces chaînes ; Dans nos embrassements qu'il étouffe nos haines ; Qu'aux vaincus à jamais unissant les vainqueurs, Dans une paix profonde il tienne tous les coeurs. Madame, c'est à vous à donner la première Un aveu dont l'exemple entraîne Rome entière. En vain je la parcours pour trouver un Romain Qui mérite l'honneur de vous donner la main : Je n'y vois rien du prix d'une telle conquête ; Et sur le seul Antoine enfin mon choix s'arrête.

Bataille de Pharsale : bataille entre les troupes de César et celle de Pompée qui eut lieu le 9 août -48 en Thessalie (Grèce) et qui vit César triompher.

SCÈNE III. Porcie, Pauline.

SCÈNE IV. Antoine, Porcie, Pauline.

SCÈNE V.

SCÈNE VI. Antoine, Octavie.

ANTOINE

Hélas !

OCTAVIE

Hélas !

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Brutus, Flavine.

SCÈNE II. Brutus, Porcie, Flavien, Pauline.

BRUTUS

Ciel !

SCÈNE III. Brutus, Porcie.

SCÈNE IV. Brutis, Porcie, Flavien.

SCÈNE V. César, Brutus, Albin, Flavien.

SCÈNE VI. César, Antoine, Albin.

ANTOINE

Ciel !...

SCÈNE VII. César, Antoine, Octavie , Albin.

SCÈNE VIII. César, Octavie, Albin.

OCTAVIE

Hélas !

SCÈNE IX.

SCÈNE X. César, Albin.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Octavie, Julie.

SCÈNE II. César, Albin, Octavie, Julie.

SCÈNE III. César, Albin.

ORACLE

En vain par tes exploits mille peuples soumis De l'Univers entier te promettent l'Empire ; Contre tes jours Rome conspire :

Ides : Le quinzième jour des mois de mars, de mai, de juillet et d'octobre, et le treizième des autres mois, dans le calendrier des anciens Romains. [L]

Crains les Ides de Mars et tes plus chers amis.

SCÈNE IV. César, Antoine, Brutus.

Ils s'assoient.

ANTOINE

Si c'est au nom d'ami, Seigneur, qu'on doit connaître, Quiconque auprès de vous doit passer pour un traître, S'il faut qu'un nom si cher donne un titre odieux, Je ne puis démentir votre coeur ni les Dieux ; Des témoins si sacrés ont droit de me confondre, Et dès qu'ils ont parlé je n'ai rien à répondre : Mais si des faux amis les vrais sont discernés, Tout parle en ma faveur quand vous me soupçonnez : À mon zèle, à ma foi rendez toute leur gloire, De tout ce que j'ai fait rappeliez la mémoire, Et remontez d'abord jusqu'à ces premiers temps, Où vous aviez besoin d'amis vrais et constants. À votre fier rival le Sénat favorable, Lui prêtait contre vous un secours redoutable ; Je m'opposai moi seul au Consul Marcellus, Et par moi ce secours marcha vers Bibulus. Ce grand coup, et cent fois vous l'avez dit vous-même, Fit passer en vos mains l'autorité suprême, Et votre concurrent dénué de soldats, Par là se vit contraint à fuir devant vos pas. Mais allons plus avant, aux champs de Macédoine, Quel ami fut pour vous plus fidèle qu'Antoine ? Le sort vous y gardait un funeste revers, Si je n'eusse été prompt à traverser les Mers, Du chef Gabinius quel que fût le courage, Il n'en eut pas assez pour défier l'orage ; Je le bravai pourtant, et mes heureux secours Mirent en sûreté votre gloire et vos jours : Vous vainquîtes enfin : mais cette seule guerre N'avait pas décidé du destin de la terre ; Juba vous attendait sur les bords Africains ; Il fallait voir encor Romains contre Romains, Avant que tout fléchit sous les lois d'un seul homme, Et votre éloignement vous aurait nui dans Rome. J'y courus par votre ordre, et trop sûr de ma foi, Votre coeur de ce soin se reposa sur moi : J'arrivai, je trouvai Rome à demi rebelle, Par les complots secrets d'un tribun infidèle : Mais contre les mutins ma foi se signala, Et soumit avec eux leur Chef Dolabella. Voilà ce que j'ai fait ; si c'est être perfide, Je consens contre moi que votre coeur décide. Mais quand vous n'en croyez que ce coeur et les Dieux, Seigneur, un faux éclat peut éblouir vos yeux ; Et je tremble pour vous, si votre âme trompée Confond vos vrais amis avec ceux de Pompée.

Bibulus : Homme politique, gendre de Caton, partagea des responsabilités avec César puis s'opposa à lui.

Juba Ier : Dernier Roi de Numidie (-85,-46).

BRUTUS, à part

Hélas !

SCÈNE V. Antoine, Brutus.

SCÈNE VI.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Brutus, Flavien.

FLAVIEN

Vous ?

SCÈNE II. César, Antoine, Brutus.

SCÈNE III. César, Brutus.

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Brutus, Porcie.

SCÈNE VI. Brutus, Porcie, Flavien.

SCÈNE VII. Porcie, Pauline.

SCÈNE VIII. Porcie , Octavie, Pauline, Julie.

PORCIE, se retirant

Sauve Rome et Brutus.

SCÈNE IX. Octavie, Julie.

SCÈNE DERNIÈRE. Antoine, Octavie, Pauline.

ANTOINE

Hélas !

ANTOINE

Oui, Madame, à mes yeux il a perdu la vie, Et ses cruels bourreaux ne me l'ont pas ravie. J'ai dû suivre ses pas, et l'ai trop mérité ; C'est moi dans ce péril qui l'ai précipité ; C'est moi qui malgré lui, plein d'une ardeur extrême, Ai ceint son front sacré du fatal diadème. Dieux ! Qu'ai-je vu ? Des rois implacable ennemi, Tout le Sénat de rage aussitôt a frémi. Je cours des plus mutins apaiser le murmure ; En vain je les menace, en vain je les conjure. Brutus arrive enfin ; je tremble à son aspect : Sa démarche, ses yeux, tout me le rend suspect. Soudain près de César ma frayeur me rappelle. Ciel ! Il n'en est plus temps : une troupe cruelle, Tandis que l'on se jette au-devant de mes pas, Précipite ses jours dans la nuit du trépas. Quel objet ! Je le vois à mille traits en butte ; Sa mort semble un honneur que chacun se dispute. Il défend toutefois ses déplorables jours, Peut-être appelle-t-il Brutus à son secours : Mais combien de ses voeux l'espérance est déçue ! Un poignard à la main Brutus s'offre à sa vue. Que vois je, dit César ? Et toi, mon fils, aussi ! C'en est trop , poursuit-il ; tiens, frappe, me voici. À ces mots, des mutins favorisant la rage, De sa robe sanglante il voile son visage ; Honteux de voir encor dans ce moment affreux La lumière du jour qu'il partage avec eux. À ma douleur mortelle épargnez ce qui reste ; D'un trépas si cruel l'image est trop funeste. Mes yeux infortunés par de perfides mains, Ont vu trancher les jours du plus grand des humains.

"Et toi, mon fils, aussi !" est la traduction de la locution latine "Tu quoque mi fili" attribué à César au moment de sa mort. Selon Suétone, il aurait prononcé cette phrase en grec.

1 671 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica