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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Intermède en vers

L'Ombre de Molière

P.J. Barbier· imprimée en 1847· 470 vers· 6 personnages

Personnages

  • MOLIÈRE, M. PROVOST
  • MERCURE, M. GOT
  • UN JEUNE POÈTE, M. MAILLART
  • LA COMÉDIE SÉRIEUSE, Mme RACHEL
  • LA COMÉDIE LÉGÈRE, Mme BROHAN
  • LES PERSONNAGES DES COMÉDIES DE MOLIÈRE
PRÉFACE

La Comédie Française, fidèle à ses vieilles traditions, préparait pour le 15 janvier, jour anniversaire de la naissance de Molière, son hommage accoutumé, lorsqu'il vint en l'esprit de l'un de Messieurs les Comédiens de rehausser l'intérêt de cette solennité en y ajoutant un petit intermède en vers composé pour la circonstance. On me fit l'honneur de s'adresser à moi, tout obscur que j'étais ; et voilà comment est né l'opuscule que je donne aujourd'hui au public.

Il semblera à plus d'un que ce soit là de ma part un manque de modestie, et qu'il y ait une certaine prétention à chercher tant de lumière pour une si petite oeuvre. En effet, je n'imaginais pas, en l'écrivant, qu'elle dût vivre au delà d'une soirée. Je n'ai point changé de sentiment. Néanmoins, la faveur accordée par le public à cet essai m'engage à prendre plus de souci de sa renommée.

J'accepte avec reconnaissance les louanges comme les leçons de la critique, et je me reconnais volontiers son homme lige en tout ce qui est du ressort de l'art et du langage ; je ne lui dénie que le droit d'altérer mes paroles ou de travestir ma pensée, pour les reporter ensuite sous forme d'offenses vers des noms ou des choses justement admirés. Ainsi, en nul endroit de mon prologue, je n'ai dit ou donné à entendre que tous les poètes contemporains fussent des cuistres ; bien que je ne me croie pas un modèle d'atticisme, ce n'est pas là un langage qui soit dans mes habitudes, ni une sottise enfantée par mon esprit. Je défie également que l'on trouve en mes vers une seule attaque directe contre les Gloires littéraires de notre époque, et je n'aspire à rien tant qu'à pouvoir un jour approcher mon nom des leurs. C'est viser haut sans doute ; mais un peu d'illusion sied à la jeunesse.

Je proteste donc résolument contre toute application particulière des traits de satire échappés à ma plume ; j'attaque les vices du temps et non les personnes. Est-il vrai qu'il y ait des écrivains qui fassent des belles-lettres métier et marchandise ? Est-il vrai qu'il en soit d'autres qui délaissent notre belle langue française pour écrire en je ne sais quel patois à peine compris des filles de chambre ? Est-il vrai que ceux-ci spéculent sur le scandale de leurs oeuvres, tandis que ceux là ne cherchent dans l'art que le profit ? Voilà la question : « That is the question. » Mais en quoi cela peut-il regarder les hommes de talent qui honorent toutes les voies littéraires où ils s'engagent, tous les genres qu'ils veulent bien traiter ? Tout au plus pourrait-on leur reprocher le servum pecus attiré sur leur trace, et je n'oserais même articuler ce blâme, l'âge et la renommée ne lui donnant pas assez d'autorité dans ma bouche.

Je devrais m'arrêter à ce point ; au delà je risque d'empiéter sur le légitime domaine de la critique littéraire. Ce pendant je ne puis me défendre contre le désir de consigner ici une dernière observation.

L'un de mes critiques, et des meilleurs, dit de moi : « Ce jeune écrivain paraît appartenir à l'école ou plutôt à la coterie du Bon-Sens. » En sommes-nous donc venus jusque-là que le bon sens soit une affaire de coterie ? Du temps de Molière, c'était bien différent ; le bon sens était l'affaire de tout le monde. Un autre critique, non moins estimé, m'accuse d'ignorer « le grand art de placer un peu de bon sens sous l'harmonie sonore d'un vers bien fait. » L'un et l'autre de ces esprits éminents a un droit égal à ma confiance ; ce pendant lequel dois-je croire ? Auquel faut-il me soumettre ? J'attendrai qu'ils se soient mis d'accord pour prendre un parti.

Il me reste à remercier Messieurs les Comédiens Français de l'accueil bienveillant qu'ils ont fait à mon premier ouvrage , si faible qu'il fût. Je suis heureux de reconnaître ici tout ce que je dois à l'appui de leurs talents ; le succès leur appartient plus qu'à moi. M. Provost a représenté Molière avec une profondeur d'intention, je dirai même avec une vérité de physionomie qui faisait presque illusion. M. Got, dans le personnage de Mercure, s'est montré comédien spirituel et intelligent. M. Maillart, dans celui du jeune poète, m'a laissé le regret de n'avoir pas eu à lui offrir un rôle plus important. Mademoiselle Brohan, sous le peplum comme sous le bavolet, a été ce qu'elle est toujours, charmante, enjouée et gracieuse. Quant à Mademoiselle Rachel, qu'elle reçoive ici l'expression de ma gratitude pour sa complaisance à charger sa mémoire du peu de vers que je lui avais confiés, et pour la valeur qu'ils ont empruntée de son beau talent.

Paris, 20 janvier 1847.

L'OMBRE DE MOLIÈRE

SCÈNE PREMIÈRE.

MERCURE, seul

Holà ! — Ho ! — Molière !... Eh ! — Ne répondras-tu pas, Maraud ? Je cherche en vain la trace de ses pas. Je me suis fourvoyé ! — Mon pauvre ami Mercure, On t'échappe. — Devant que la nuit soit obscure, Je veux tenir mon drôle.

S'asseyant.

Ouf ! Cela me déplaît, Faire courir un dieu comme on fait un valet ! Car enfin je suis dieu, fût-ce de vieille date. Çà, voyons ! — En quels lieux sommes-nous ? — Tête ingrate, Ne te souvient-il pas que Mercure autrefois Commit quelque fredaine à l'ombre de ces bois ?

Il se lève.

Vois-je point le bocage où Vénus me fut tendre ? Sont-ce les bords du Xanthe, — ou les bords du Scamandre ? N'est-ce pas l'Eurotas, où jadis s'attarda Le seigneur Jupiter dans les bras de Léda ? Ou... Ma foi, je ne sais ! — Mais quel sommeil me presse ? Je dors debout... Bonsoir !... Parbleu ! C'est le Permesse ! Oui, voilà Castalie aux rivages fleuris, Hyppocrène aux flots purs.... s'ils n'étaient point taris ! Je ne m'étonne plus qu'on y dorme à cette heure. Il faudra que Molière un instant y demeure, Et peut-être verrais-je, au seul bruit de sa voix, Courir les flots pressés et reverdir les bois ! Oui, mais en attendant je fais le pied de grue, Et c'est traiter un dieu de façon incongrue : Qu'on me reprenne encore à quereller Caron Pour faire à ces humains repasser l'Achéron. Ce matin , égaré dans les demeures sombres , Je rencontre Molière errant parmi les ombres : Je l'appelle, il m'aborde, et me serrant la main : Mercure, me dit-il, que fait le genre humain ? — La plaisante demande ! Ai-je dit. Par Hercule ! Le genre humain, Molière, est toujours ridicule. Il trahit la raison qui le veut conseiller. — Le fait-on rire au moins ? — Non, on le fait bâiller ; Si ce n'est aux grands jours où ta muse hardie Réveille en son tombeau la vieille comédie , Et respectée encor des rides et du temps Enseigne la jeunesse aux muses de vingt ans. Le théâtre a perdu son mâle caractère. — Alors il m'a pressé de l'amener sur terre : J'ai remis à peu près son âme avec son corps, Et nous sommes sortis de l'empire des morts, Admirant en chemin dans son vaste domaine Cette immortalité de la sottise humaine. — Peste ! Où vais-je chercher ce merveilleux discours ? Si Molière n'en vient interrompre le cours, Je suis bientôt à bout de verve et de logique. Pourquoi m'a-t-on donné le droit mythologique De tirer à mon gré les âmes des enfers ? Il en faut accuser quelque faiseur de vers, Un fou Grec ou Latin ! — Car tout dieux que nous sommes, Qu'est-ce que nous ferions sans le cerveau des hommes ? Enfin je l'aperçois.

SCÈNE II. Molière, Mercure.

SCÈNE III. Molière, Un jeune poète, Mercure.

MERCURE, à part

Jeune homme, doux !

MOLIÈRE

Molière.

MERCURE

Impertinent mortel !

Il s'assied en un coin du théâtre.

MOLIÈRE

Ma foi, vous en avez qui ne leur cèdent pas, Et sur beaucoup de points les vôtres ont le pas. Si nos marquis vivaient en des loisirs futiles, Peut-être ils n'avaient pas le pouvoir d'être utiles ; Mais la France aujourd'hui réclame tous ses fils, Et qui perd sa jeunesse a volé son pays. — Veux-tu d'autres sujets ? La suite en est nombreuse, Tu peux y promener ta plume aventureuse, Et guider tour à tour ta verve et ta raison Vers la place publique ou bien vers la maison. Là, c'est monsieur Jourdain dont la tête fêlée, Du désir de régner est tout ensorcelée. La noblesse à ses yeux a perdu de son prix, Mais le pouvoir sourit à ses petits esprits. Enflé de sa roture et de sa bourgeoisie, Il prétend régenter l'Europe avec l'Asie, Dans leurs plus beaux efforts empêche les grands coeurs, Et raille le génie avec des airs moqueurs. Cependant quand il a bien servi la patrie, Quand une noble idée à son front s'est meurtrie, Il rapporte chez lui ses lauriers triomphants, Et ne sait ce qu'ont fait sa femme et ses enfants ! — Ici c'est Philaminte et son humeur savante, Mais non plus seulement pour Vaugelas fervente ; D'un plus digne sujet son cerveau s'est épris : Il est temps de passer la quenouille aux maris, De prendre comme il faut son rang dans la famille, D'enseigner l'impudeur et le code à sa fille, D'expliquer librement l'évangile et la loi, Et de nous faire enfin cocus de bon aloi ! Pour Trissotin, la race en est si fort accrue Qu'on trouve ce gredin à tous les coins de rue ; L'un, l'effroi du papier et la honte de l'art , S'environne à plaisir d'un éternel brouillard, Va chercher dans les cieux le vague et le mystère , Et se croirait perdu s'il restait sur la terre. L'autre est à qui le paie, et fait en même temps Des chansons pour les bleus et des vers pour les blancs, Souille la probité dont l'éclat l'importune, Et sur son déshonneur établit sa fortune. L'autre enfin, oubliant d'apprendre le français, Le prétend inutile et lui fait son procès , Sur des absurdités bâtit un beau système, Et veut m'avoir compris beaucoup mieux que moi-même ! Voilà de vos rimeurs, et monsieur Trissotin Avait meilleure grâce à nous parler latin ! Dirais-je enfin Tartuffe et son âme hypocrite ? À ce seul souvenir ma voix encor s'irrite. Tartufe ! Il est partout, dans le temple, au Sénat, Sous l'habit du tribun, sous le dais du prélat ! Bien différent du gueux qu'au parvis d'une église Monsieur Orgon recueillit sans souliers ni chemise, Il porte haut la tête, et d'un encens banal Enfume des coquins dans un dévot journal. Habile à raconter de pieuses histoires, Des moines et des saints il écrit les mémoires ; Il parle au nom du peuple et de la liberté ! C'est lui qui prône en chaire un bal de charité, Et du gain qu'il en tire amasse des retraites Pour les filles de joie et les voleurs honnêtes. De leurs deniers pourtant il vit avec éclat, Criant fort, mangeant bien, jusqu'à ce que l'État, Dupe des beaux dehors de ce fourbe émérite, Le hausse à quelque emploi digne de son mérite ! Si tout ce que j'ai dit te semble un peu gaulois, Il en faut accuser le vieux parler français. Je hais la muse frêle et timide ; et la mienne Trahit dans ses instincts la race plébéienne ; Elle aime la rudesse, et sans chercher le mot, Quand elle trouve un sot, elle l'appelle un sot.

Trissotin : Personnage des Femmes Savantes de Molière qualifié de "Bel esprit".

Les vers 249 à partir de "dans" et 250, ont été supprimés par la censure.

Le vers 258, a été supprimé par la censure.

SCÈNE IV.

Le théâtre change d'aspect, et représente un temple au milieu duquel s'élève le buste de Molière. Les personnages des comédies de Molière arrivent de côtés différents, les uns avec la Comédie légère, les autres avec la Comédie sérieuse.

470 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0