Tragi-comédie en vers· Dédiée à la Reine
Clarimonde
Personnages
- CLARIMONDE, Prisonnière d'Almazan, et fille de Solimont
- LYDIANE, confidente de Clarimonde
- ALMAZAN, Roi d'Alger
- SOLIMONT, Roi de Tunis
- ALCANDRE, favori d'Almazan
- MELIDOR, Général d'armée
- ARGIRAN, confident d'Almazan
- LYCAS, Page
- CHEFS DE L'ARMÉE D'ALMAZAN
MADAME,
À LA REINE, ANNE D'AUTRICHE
Si Clarimonde se va jeter à vos pieds, ce n'est pas tant pour implorer la protection de Votre Majesté contre les attaques de l'envie, que pour vous rendre très humbles grâces de l'accueil qu'elle eût autrefois l'honneur d'en recevoir, et de la favorable attention que vous daignâtes prêter au récit que je vous fis de ses aventures. Que s'il plaît à Votre Majesté de jeter sur elle quelques regards seulement, j'ose me promettre que cette Princesse, pour être moins jeune de quelques mois, ne lui paraîtra pas moins belle, et que les mêmes traits qui purent alors donner quelque satisfaction à vos oreilles pourront encore donner quelque contentement à vos yeux. Je sais bien, MADAME, que son Destin la soumet à la nécessité de courir tout le monde, mais ce qui la console dans cet accident qu'elle ne peut éviter, c'est que dans tous les climats où l'on voudra la forcer d'ouvrir la bouche, elle ne parlera jamais de la fortune, sans avoir parlé des mérites de Votre Majesté, et sans avoir publié hautement, que si la Terre n'avait point de Couronnes qui ne pussent être le prix de votre naissance, le Ciel n'en a point qui ne doive être le prix de votre vertu. En effet, MADAME, comme si c'était renfermer votre bonté dans des limites trop étroites que de ne la mettre qu'au-dessus des personnes qui tiennent un superbe rang, on veut que vous triomphiez généralement de tout votre sexe. Et ce n'est pas assez de dire que vous êtes la meilleure Princesse qui fut jamais, si l'on n'y ajoute en même temps que vous êtes la meilleure de toutes les femmes. Cette qualité toutefois n'est pas la seule qui vous fait estimer, elle est accompagnée des plus hautes perfections dont une âme puisse être enrichie ; et de quelques beautés que vous soyez redevable au Sang dont vous avez tiré votre origine, on remarque aisément que les avantages que vous possédez doivent être nommés des effets de votre esprit, aussi bien que des présents de la Nature. Parmi ceux-là, MADAME, votre insigne piété doit être particulièrement considérée : aussi voyons-nous bien que c'est à elle que le Ciel a été comme forcé de se rendre, et que pour accomplir les voeux que nous avons mêlés durant si longtemps aux prières de votre Majesté, il a fallu qu'il ait donné à la France deux Princes qui doivent sans doute après avoir été les sujets de votre joie, être les appuis de sa grandeur. J'espère, MADAME, que ces nouveaux Astres ne brilleront pas d'une moindre splendeur que ceux qui leur ont communiqué la lumière ; au contraire, je suis assuré que ces Princes, nés d'un Monarque aussi Juste que Puissant, et d'une Reine aussi Sage que Belle, ne conserveront pas seulement cet Empire dans l'État florissant où nous le voyons, mais qu'ils enrichiront nos Fleurs de Lys des dépouilles du Croissant, et mêleront leurs victoires aux fameux lauriers que nous avons autrefois cueillis sur le Infidèles. En attendant, Madame, que l'ordre des temps présente aux yeux de Votre Majesté l'ordre des miracles qu'ils doivent produire, je la supplie avec humilité de pardonner à la hardiesse que j'ai prise de lui consacrer cet Ouvrage, et de croire que je n'ai jamais eu de plus glorieuse ni de plus forte passion que d'être,
MADAME, de Votre Majesté,
Très humble, très obéissant et très fidèle sujet et serviteur,
BARO.
ACTE I
SCÈNE I. Clarimonde, Lydiane.
CLARIMONDE
Ah ne t'oppose plus au torrent de mes larmes, Contre mes déplaisirs je n'ai plus d'autres armes, Lydiane c'est trop, tes soins officieux Gênent également mon esprit et mes yeux : Dans l'horrible transport qui me presse à toute heure, Si je ne puis mourir, souffre au moins que je pleure.LYDIANE
Mais comment les souffrir ces pleurs que vous versez, Puisqu'ils font une injure aux traits dont vous blessez ? Et détruisent en vous, par un trop long usage, La force de l'esprit et celle du visage ?CLARIMONDE
Leur source toutefois n'est pas prête à finir, Trop de fâcheux sujets viennent l'entretenir ; Considère à quel point la fortune me brave Si Tunis me vit libre, Alger me voit esclave, Mais esclave d'un Roi lâche, injuste, brutal, Et de notre couronne ennemi capital ; Almazan ! Ah ce nom me fait frémir de crainte.LYDIANE
Pourquoi le nommez-vous ?CLARIMONDE
Hélas j'y suis contrainte, Peut-être en ce moment nos États désolés Sont avecque mon père à sa haine immolés : Si le traître a forcé nos armes légitimes, Combien à ses forfaits va-t-il joindre de crimes, Que ne commettra point sa barbare fureur ? D'y penser seulement je frissonne d'horreur.LYDIANE
Chassez de votre esprit ces funestes images, Les Dieux et Solimont vengeront les outrages Dont envers votre sang le Tyran s'est noirci, Il perdra la bataille.CLARIMONDE
Et bien qu'il soit ainsi, Que ne faut-il pas craindre en l'état où nous sommes ? Crois que ce Roi d'Alger, le plus méchant des hommes, Voudra boire mon sang pour être remplacé De celui qu'au combat son corps aura versé.LYDIANE
S'il arrête ses yeux sur l'éclat de vos charmes, Loin de vouloir du sang il donnera des larmes, Il n'y peut qu'opposer des efforts superflus.CLARIMONDE
C'est ce que je méprise, et que je crains le plus, Si je croyais toucher ce Monstre de notre âge Sur mes coupables yeux j'exercerais ma rage, Et ma main prévenant des malheurs éternels, Éteindrait aujourd'hui ces flambeaux criminels.CLARIMONDE
Il est vrai, je n'ai pu m'en défendre, Dès que ce jeune Mars parut dans notre Cour, Mon âme jusqu'alors insensible à l'amour Apprit l'art des soupirs et l'usage des larmes, En effet si mes yeux ont pour lui quelques charmes, L'éclat de ses vertus a pour moi tant d'appas, Que je voudrais me perdre ou ne le perdre pas.CLARIMONDE
Pour acquérir un sceptre Alcandre a du courage, Cet Amant généreux autant que fortuné Pour mille exploits guerriers a le front couronné, Et s'il faut qu'il soit Roi pour faire que je l'aime Ses superbes lauriers seront son diadème.CLARIMONDE
C'est en quoi son destin est digne de pitié, Il tâche toutefois d'accorder dans son âme Les Maximes d'État, et celles de sa flamme ; Et sais-tu ce qu'il fait dans l'horreur des combats ? Il présente le coup, mais il retient le bras, Et son coeur amoureux, où la pitié commande, Craint de gagner un prix que sa gloire demande.SCÈNE II. Mélidor, Clarimonde, Lydiane.
MÉLIDOR
Madame plût au Cieux Qu'en ce moment je fusse ou sans voix ou sans vos yeux, Sans yeux, pour être exempt de l'ardeur violente, Qui par eux dans mon sein d'heure en heure s'augmente ; Et sans voix, pour couvrir sans être criminel Vos malheurs et les miens d'un silence éternel.CLARIMONDE
Vous n'en dites que trop, les Dieux contre mon père Ont sans doute lancé les traits de leur colère, Solimont ne vit plus, et je dois l'imiter.MÉLIDOR
La raison vous défend de rien précipiter, Solimont voit le jour, mais l'aveugle fortune A rendu sa disgrâce à la vôtre commune, Même sang, même sort.CLARIMONDE
Même sort, même fers, Le Ciel n'est point lassé des maux que j'ai soufferts ! Donc sa rigueur fatale a tout ce que j'espère, Ajoute à ma prison la prison de mon père ? Solimont est captif et ce Roi généreux A fléchi sous le joug d'un Prince plus heureux ? Ô sort injurieux ! Ô fille infortunée !MÉLIDOR
On combat vainement contre sa destinée, Solimont assailli, quelquefois assaillant, A fait ce que peut faire un Chef sage et vaillant. Prudence toutefois, adresse, ni courage N'ont pu le garantir de ce dernier outrage. Mais sans vous consommer en regrets superflus Songez à l'intérêt qui vous touche le plus, Madame vos malheurs ne sont point sans ressource, Si des maux que je sens vous arrêtez la course, Assez depuis longtemps mes soins vous ont fait voir Les marques de ma flamme et de votre pouvoir, Et si votre beauté qui voit ma servitude Me traite sans mépris et sans ingratitude, Je saurai vous tirer du gouffre dangereux Où vous jette l'aspect d'un Astre malheureux. Vous savez mon pouvoir, et combien dans l'armée Mon nom est redoutable et ma charge estimée, Ainsi que les soldats, les Chefs les plus fameux Font gloire d'obéir à tout ce que je veux. Nous fuirons vous et moi loin de cette contrée, Et qui de vos États nous défendra l'entrée Éprouvera l'effort d'un courroux allumé, Et d'un bras dès l'enfance à vaincre accoutumé : Je quitterai pour vous, parents, Prince et patrie, Rien ne paraît injuste à mon Idolâtrie Vous plaire est mon désir, et pour vous assister Je puis tout entreprendre et tout exécuter.CLARIMONDE
Le bien que vous m'offrez est un bien inutile, Où mon père n'est point trouverais-je un Asile ? Non, je n'en cherche plus, ma gloire est de périr, Et le bien où j'aspire est celui de mourir.MÉLIDOR
L'Occasion est chauve, et c'est être bien sage Quand elle vient s'offrir de la mettre en usage Madame pensez-y.Occasion : Terme de mythologie. Divinité qu'on représente sous la forme d'une femme nue, chauve par derrière, avec une longue tresse de cheveux par devant, un pied en l'air, et l'autre sur une roue, tenant un rasoir d'une main, et de l'autre une voile tendue au vent.
CLARIMONDE
Le conseil en est pris.CLARIMONDE
Nullement.SCÈNE III. Almazan, Solimont, Alcandre, Mélidor.
ALMAZAN
Enfin j'ai su ranger sous le joug de mes lois Ce Monarque insolent attaqué tant de fois, J'ai dompté son orgueil, et caché sous les herbes La pompe et la beauté de ses Palais superbes. Regarde Solimont où le sort t'a réduit, De ta présomption ta défaite est le fruit, Et ces chaînes sous qui je veux que tu gémisses Sont le prix de ta haine et de tes injustices.SOLIMONT
Cesse de me noircir de tes propres forfaits, Et ménage les biens qu'une aveugle t'a faits, Il ne faut qu'un moment, et qu'un tour de sa roue Pour te précipiter du trône dans la boue. Souvent les plus beaux jours ont de fâcheuses nuits, Songe à ce que je fus, et vois ce que je suis, Même sort te regarde, et le Dieu des batailles Peut mêler ton triomphe avec tes funérailles.Fortune : Terme du polythéisme gréco-romain. Divinité qui présidait aux hasards de la vie. [L]
ALMAZAN
J'aurai cet avantage et ce contentement Que jamais Solimont n'en sera l'instrument, Sa perte pour le moins devancera la mienne.SOLIMONT
N'importe de quel bras ta disgrâce provienne, Puisqu'en l'adversité que mon âme ressent On voit que le coupable opprime l'innocent Crois que ta tyrannie, en malheurs si féconde, Armera contre toi tout le reste du monde.ALMAZAN
Si ton malheur présent ne l'en peut retenir J'ai de quoi me défendre et de quoi le punir, Cependant tu mourras innocent ou coupable.SOLIMONT
Le trépas le plus rude et le plus effroyable Ne saurait m'étonner, mon courage constant Loin de le redouter le désire et l'attend ; Décharge hardiment ta haine et ta colère, Achève le destin de la fille et du père, Et couvre cette horreur d'un prétexte apparent : En l'état où je suis tout m'est indifférent.ALMAZAN
Indifférent ou non ta mort est assurée, Mon coeur l'a résolue, et ma voix l'a jurée Emmenez-le soldats et qu'on le garde bien, Car votre propre sang me répondra du sien. Cependant cher Alcandre il faut que je confesse Que je dois mon salut à ta seule prouesse, Ton insigne valeur a sauvé mes sujets, Et de cet ennemi confondu les projets. Le seul bruit de ta gloire et de ta renommée Va forcer tout le monde à craindre cette armée, Et je crois justement que pour tes faits guerriers La terre désormais manquera de lauriers : Donc après des exploits si remplis de merveilles, Après tant de combats, de sueurs, et de veilles, Compagnon de mon sort je ne veux plus penser Qu'à trouver les moyens de te récompenser.ALCANDRE
Sire je ne saurais sans me rendre coupable Du titre d'impudent, ou bien d'insatiable, Désirer quelque chose au-delà des bienfaits Dont votre bienveillance a comblé mes souhaits, Au contraire je crains que le Ciel ne s'irrite De voir que ma fortune excède mon mérite, Et que par vos faveurs je tienne auprès de vous Un lieu dont les plus grands ont droit d'être jaloux.ALMAZAN
Je sais que le pouvoir que ma faveur te donne En mille occasions t'égale à ma personne, Mais quoique la fortune ait voulu t'élever Où nul autre que toi ne saurait arriver, Ce qu'elle a fait pour toi n'est que trop peu de chose Fais de nouveaux souhaits.ALCANDRE
Grand Monarque je n'ose.ALCANDRE
Prince dont le courage est craint par tout le monde, J'ai suivi vos destins sur la terre et sur l'onde, Et de tant de soldats qui vivent sous vos lois Nul ne peut mieux que moi parler de vos exploits, J'ai vu vos actions depuis l'heure première Que tout plein de sueur et couvert de poussière Vous avez commencé de tenter les hasards, Et de couvrir de morts les campagnes de Mars : Mon âme cependant d'intérêt dépouillée, D'aucune avare faim ne fut jamais souillée. Et si de quelque chose on n'a pu l'assouvir, C'est de la passion qu'elle a de vous servir. Que si par vos bontés dignes qu'on les adore Je puis que quelque bien vous requérir encore, Je ne demande pas la dépouille des morts, Vos grâces m'ont comblé d'honneurs et de trésors, Mon unique souhait, ah penser téméraire Pardonnez grand Prince un tyran me fait taire.ALMAZAN
Quel tyran ?ALCANDRE
Le respect, ce fâcheux ennemi Ne me laisse exhaler ma flamme qu'à demi Clarimonde en un mot que j'aime et que j'adore Est le juste sujet pour qui je vous implore, Nous sommes deux captifs sous divers liens, Son corps est vos fers, mon âme est dans les siens, Et quand cette beauté qui vous est asservie Devrait causer ma mort, je demande sa vie. Assez de vos fureurs les tonnerres lancés Ont vengé le courroux de vos Dieux offensés Son père sent l'effort de la main qui le brave, Ses peuples sont vaincus, elle-même est esclave, Que voulez-vous de plus ? Il est temps d'arrêter Le coup que votre haine est prête à lui porter : Mêlant à la justice un acte de clémence, D'une illustre Princesse épargnez l'innocence, Grand Roi je vous en prie, et je ne veux cesser De baiser vos genoux, et de les embraser Jusqu'à tant...ALMAZAN
C'est assez, lève-toi cher Alcandre, Tu sais qu'à tes désirs je ne puis rien défendre, Mais contente en ce point mon esprit curieux Depuis quand ressens-tu le pouvoir de ses yeux ?ALCANDRE
Bien que je sois certain, Monarque magnanime, Que mon affection doit passer pour un crime, Deux mots feront connaître à votre Majesté, Et mon obéissance et ma témérité. Trois ans sont expirés depuis l'heure fatale Que malgré mes défauts votre grandeur royale Auprès de Solimont voulut me députer Sur des points importants qui s'offraient à traiter : Là par d'extrêmes soins, je m'efforçai d'éteindre Les malheurs que ce Prince avait sujet de craindre Mais je vis Clarimonde et ses charmants attraits Me livrèrent la guerre en parlant de la paix. Cette beauté divine en charmes si puissante Alluma dans mon coeur une flamme innocente, Mais de qui le pouvoir est si juste et si fort Qu'il vaincra la rigueur du temps et de la mort. Je comparai cent fois ma fortune à la sienne, Je mesurai mon sang à sa race ancienne, Mais l'Amour se moqua de ces respects humains Et pour lui résister mes combats furent vains.ALCANDRE
Pour ne commettre pas une impudence extrême, Sire, je puis jurer que cette vanité, Quelque éclat qu'elle ait eu ne m'a jamais flatté : Il est vrai qu'ayant su mes amoureux supplices, Cette jeune merveille a souffert mes services : Mais c'est qu'elle a jugé que votre affection M'élèverait plus haut que son ambition, Et qu'être aimé de vous valait mieux qu'un Empire.ALMAZAN
À ta prospérité toute chose conspire Esclave comme elle est te pouvoir posséder, Est le bien le plus grand qu'elle osât demander. Va donc rompre les fers de cette prisonnière, Rends-lui puisqu'il me plaît sa liberté première, Redonne son éclat à cet objet vainqueur, Et délivre son corps, mais arrête son coeur : Pourvu que son amour à la tienne réponde, Un Dieu ne te saurait disputer Clarimonde, Je l'immole à ta gloire.MÉLIDOR, à part
Ah Dieux qu'ai-je entendu ?ALCANDRE
Grand Roi, par qui j'obtiens ce que j'ai prétendu, Que je baise cent fois ces mains victorieuses, Puisque de vos faveurs les marques glorieuses Ne me permettent pas d'exprimer autrement Le véritable excès de mon ravissement : Je vais puisqu'il vous plaît revoir cette captive, Et lui rendre le bien dont sa beauté me prive, Je vais, quoique malade, être sa guérison, Et retirer des fers l'auteur de ma prison.Il sort.
MÉLIDOR
Ah parlons, il est temps, Monarque redoutable Excusez mon erreur si j'ose contester Sur l'Hymen inégal que l'on vient d'arrêter, Alcandre vaut beaucoup, mais si l'on considère Le sang de Clarimonde et le rang de son père, On ne doit pas souffrir qu'il triomphe d'un bien Digne plutôt d'un Dieu que non pas d'être sien. L'astre dont la splendeur donne le tour au monde, Ne voit rien sous le Ciel d'égal à Clarimonde, Ce chef-d'oeuvre des Dieux, ce merveilleux objet Mérite un Souverain et non pas un sujet. Pensez-y mûrement grand Prince, et qu'on espère Que la mort de la fille avec celle du père. Devant qu'elle s'abaisse à souffrir un parti Où son illustre sang puisse être démenti.ALMAZAN
À quel plus grand parti pourrait-elle s'attendre, Que de ravoir un sceptre et d'épouser Alcandre ? Sachez que Clarimonde esclave comme elle est Doit ployer sous le joug de tout ce qui me plaît. Mon bras et les malheurs dont elle est poursuivie, Ont mis en mon pouvoir et sa mort et sa vie, Ma seule volonté lui doit servir de loi, Et son bien ou son mal ne dépend que de moi.MÉLIDOR
Oui, mais de ce pouvoir que son malheur vous donne N'user pas comme il faut, blesse votre couronne, Enfin elle est Princesse, et pour un sang Royal Alcandre est un parti ce me semble inégal.ALMAZAN
Certain de son courage, et de ma bienveillance, Il peut plus haut encor porter son espérance, Cesse d'en murmurer, et ne le blâme point, Si le titre de Prince à sa vertu n'est joint, La différence entre eux me semble bien petite, Car s'il ne l'est de sang, il en a le mérite.MÉLIDOR
Mais Sire.ALMAZAN
C'est assez, le sort en est jeté, En cela ses désirs règlent ma volonté, Et je veux qu'aujourd'hui cet hymen s'accomplisse Qu'on ne m'en parle plus.Il sort.
MÉLIDOR
Ô Ciel quelle injustice ! Mais avant que souffrir ce déplaisir mortel, Mon coeur allons tenter le hasard d'un cartel, Allons mettre la plume et le fer en usage, Clarimonde saura ce que peut mon courage, Et le Roi pourra voir décider à ses yeux Qui d'Alcandre ou de moi la mérite le mieux. Toutefois ce dessein me paraît impossible, Le Prince pour Alcandre est un peu trop sensible : Si je veux étouffer ce Monstre qui me nuit, Il le faut attaquer sans témoin et sans bruit.Cartel : Défi par écrit pour un combat singulier. [L]
ACTE II
SCÈNE I. Clarimonde, Alcandre, Lydiane.
CLARIMONDE
Tu me trompes Alcandre en tenant ce langage, Ou s'il faut que j'espère un si grand avantage, Sache que le destin ne m'élève bien haut, Que pour me voir tomber d'un plus horrible saut. De mon Astre malin la fatale influence Rallumant mes désirs éteint mon espérance, Le Dieu qui le régit se moque de mes voeux, Et fait ce qui lui plaît non pas ce que je veux.ALCANDRE
Ce Dieu dont vous parlez amolli par mes larmes N'a plus pour vous troubler de colère ni d'armes, Mes pleurs ont détourné les traits de son courroux Et je n'ai désormais à combattre que vous. Je sais que pour le sang dont le Ciel vous fit naître, Quand de tout l'univers je me rendrais le maître, Je serais un objet indigne d'espérer La gloire où mes désirs me forcent d'aspirer ; Mais l'amour et la mort égalent tout le monde, Si ce Dieu qui me blesse a blessé Clarimonde, Cet obstacle fâcheux se verra surmonté, Ou par votre infortune, ou par votre bonté : Courez belle Princesse où ma foi vous convie, Vous êtes aujourd'hui l'arbitre de ma vie, Mon sort est dans vos mains, et mon contentement Ne dépend désormais que d'un mot seulement.CLARIMONDE
Hélas ! As-tu besoin du secours de ma bouche Pour savoir à quel point ton intérêt me touche ? Tes désirs sont les miens, tu le sais, tu le vois, Et mon coeur par mes yeux te l'a dit mille fois. Pourquoi donc aujourd'hui veux-tu que je t'exprime L'excès de mon amour ou plutôt de mon crime ? Et que dans ce moment mon feu te soit connu Par un mot que la honte a toujours retenu ? Et bien, puisqu'il le faut, et que c'est pour ta gloire, Écoute en ce seul mot l'arrêt de ta victoire. Je t'aime.ALCANDRE
Heureux Alcandre entre tous les mortels, Destins, Princesse, Amour, que je vous dois d'autels : Mais pour bien m'acquitter d'une faveur si grande, Quels voeux et quels devoirs faut-il que je vous rende ? Je t'aime ! Ah que ce mot a de charmes puissants, Il ôte à ma raison l'Empire de mes sens, Et l'excès du plaisir dont mon âme est comblée La rend également satisfaite et troublée. Qu'une Princesse m'aime, ah quel abaissement ! Que j'ose la prétendre ah quel aveuglement ! Et qu'elle a de bonté voyant cette injustice De ne m'imposer pas quelque étrange supplice. Madame, pardonnez à ma témérité, J'ai demandé beaucoup et bien peu mérité, Mais si vous désirez qu'aux mains de Clarimonde Tombent par ma valeur tous les sceptres du monde, Je saurai couronner par mille exploits divers La Reine de mon coeur, Reine de l'univers ; La terre n'aura point d'assez puissant obstacle Pour empêcher mon bras de faire ce miracle, D'un monde d'ennemis je briserai l'effort, Et j'y rencontrerai le triomphe ou la mort.CLARIMONDE
En pensant t'abaisser tu t'élèves Alcandre, Je sais ce qu'envers moi ta vertu doit prétendre, Je sais ce que ta peine a de moi mérité, Et je vois ta grandeur dans ton humilité : Tempère seulement les bouillons de ton âme, Ta valeur m'est connue aussi bien que ta flamme, Songe à d'autre desseins, et comblant mes souhaits ; Dispose ton Monarque à nous donner la paix ; Solimont tout courbé sous le faix des années Bénira notre hymen comme nos destinées, Et remettra l'éclat de son trône ancien Sous l'Asile d'un bras plus jeune que le sien, Donne-lui de ta flamme une marque bien forte, Obtiens sa liberté, romps les chaînes qu'il porte, Et par cette action d'amour et de pitié De même que la mienne acquiers son amitié.ALCANDRE
Quoique de son trépas sensible et déplorable Le funeste décret semble être irrévocable, Mon amour toutefois hardie à le servir Détournera le coup qui vous le dois ravir : Mais voyons Almazan, il est temps de lui rendre Les grâces et l'honneur qu'un bienfait doit attendre. Je crois qu'il vient ici.LYDIANE
Pourquoi pâlissez-vous ?SCÈNE II. Alcandre, Almazan, Clarimonde, Lydiane.
ALCANDRE
Délices de nos jours, Grand Roi chez qui ma peine a trouvé son secours, Puisque j'obtiens de vous cette rare merveille, Voyez quelle faveur à la vôtre est pareille, Me rendant possesseur d'un bien si glorieux, Vous égalez ma gloire à la gloire des Dieux ; Et si les immortels n'étaient exempts d'envie Vous les rendriez jaloux du bonheur de ma vie.ALMAZAN, considérant Clarimonde
Jaloux avec raison, ses yeux ont des appas Qui menacent les coeurs d'un amoureux trépas, Sa grâce et sa beauté sont de puissantes armes.ALCANDRE
Sire, quoique ses yeux brillent de tant de charmes Les vertus font en elle un amas de trésors, Par qui l'âme fait honte aux richesses du corps.ALMAZAN
Je ne la croyais point de tant d'attraits pourvue, Elle flatte, elle blesse, elle plaît, elle tue, Et l'on peut mieux sentir, que non pas exprimer Les rares qualités qui la font estimer.ALCANDRE
C'est d'où naquit en moi ce désir téméraire, Qu'à votre Majesté ma bouche n'a pu taire, Désir dont le succès produit en ce moment, Et ma reconnaissance et mon contentement.ALMAZAN
Ne parle point si tôt de ta reconnaissance, Je songe à te donner une autre récompense, Cet objet dont le charme a de quoi me ravir, Excite des ardeurs que je veux assouvir, Pour elle mon amour étouffe ma colère, Cherche d'autres beautés capables de te plaire Immole Clarimonde aux plaisirs de ton Roi, Si tu fus digne d'elle elle est digne de moi.ALCANDRE
Hélas que dites-vous par quel projet funeste Voulez-vous me ravir la gloire qui me reste ? Quelle cause produit un si fâcheux effet, Et pour le mériter qu'ai-je dit ? Qu'ai-je fait ?ALCANDRE
Est-ce être criminel, est-ce être malheureux, Que d'avoir achevé tant d'exploits valeureux ? Après avoir rendu vos victoires certaines, Faut-il qu'un désespoir soit le prix de mes peines ? Ah Sire ! N'accusez que le trouble où je suis, Si j'ose vous nommer l'auteur de mes ennuis, Et si près de souffrir un traitement si rude Je puis vous soupçonner d'un peu d'ingratitude. Je rougis d'alléguer mes travaux et mes soins, Vos yeux sont de mes faits les illustres témoins, Voyez mon sein ouvert, portez-les sur mes plaies.ALMAZAN
Tu penses me fléchir, mais en vain tu l'essaies ; Le trait que dans le coeur je viens de recevoir L'emporte sur les coups que tu veux faire voir : Ta blessure à la mienne est du tout inégale, Mais consultons un peu cette beauté fatale Nous agitons un point qu'elle doit décider, Mais pouvant prendre un bien pourquoi le demander ? Clarimonde il me plaît que ta fortune change, Et que par un prodige aussi juste qu'étrange, D'esclave que tu fus tu prennes dans les mains Le sceptre que j'emploie à régir les humains ; J'efface pour jamais ce caractère infâme, Et te faisant l'honneur de t'accepter pour femme, Je veux que mes sujets puissent ouïr ta voix Dessus le même trône où je donne des lois. Admire ce bienfait et n'en soit pas ingrate Songe aux prospérités dont ma grandeur te flatte, Ta réponse sera ton naufrage ou ton port, Et ta bouche est ici l'arbitre de ton sort.CLARIMONDE
Parmi les passions qui causent mon martyre, Ne sachant que penser je ne saurais que dire, Et dans le différend qui se vient d'agiter, Je vois mon précipice, et ne puis l'éviter ; Je sais ce que je dois aux bontés d'un Monarque Qui donnant de sa flamme une superbe marque, Prend soin de ma fortune, et me veut élever Au trône où ma naissance est digne d'arriver ; Mais j'ai d'autre désirs, d'autres sceptres m'attendent, Et ce qu'il veut de moi, d'autres voeux le demandent. Grand Prince pardonnez à ce juste refus, Si j'étais aujourd'hui ce qu'autrefois je fus, Si mon coeur était libre, et s'il pouvait sans honte Effacer le portrait du vainqueur qui le dompte, Je ferais vanité de vous rendre aujourd'hui Les voeux et les respects que je reçois de lui, Mais je ne le suis plus, il a ma foi pour gage.ALMAZAN
Tu peux ce qui te plaît il n'est rien qui t'engage, Rien ne peut attacher les Princes ni les Rois, Nous sommes au-dessus des serments et des lois.CLARIMONDE
Si de les observer votre âme se dispense, La mienne ne prend point de semblable licence, Mon coeur à mes serments ne peut contrevenir, J'ai fait voeu d'être sienne et je le veux tenir.ALMAZAN
Je tiens comme ton corps ta volonté captive, Quelques lois qu'aujourd'hui la mienne te prescrive, Tu me dois obéir.CLARIMONDE
Qui voudra m'y forcer, Verra sur son auteur l'outrage repousser, Mais si pour obtenir la fin de mes supplices, Il vous faut comme aux Dieux, faire des sacrifices, Montrez qu'en ce moment votre désir soit tel, Vous verrez la victime aussi tôt que l'autel. Votre bras et mon corps feront cette partie, L'un donnera le coup, l'autre sera l'hostie, Et j'aimerai le fer qui m'ouvrira le flanc, Si le feu qui vous brûle est éteint dans mon sang.ALCANDRE
Grand Monarque.ALMAZAN
Tais-toi ma colère s'allume, Qu'est-ce que désormais ta vanité présume ? Le bien que je prétends penses-tu l'emporter ? Clarimonde en un mot cède sans disputer, Reprends de ta raison la lumière et l'usage, Si ma flamme une fois se convertit en rage, Mille nouveaux tourments vengeront tes mépris.CLARIMONDE
Aux lâches actions les Tyrans sont appris, Ils courent aveuglés où la fureur les guide ; Mais au lieu d'être Amant soyez mon homicide, Votre haine pour moi vaut mieux que votre amour, Et si l'on m'ôte Alcandre, il faut m'ôter le jour.ALMAZAN
Si ma haine te plaît prépare-toi cruelle, À l'éprouver extrême aussi bien qu'éternelle, Mais avant que la mort succède à tes désirs, Sache que ta beauté saoulera mes plaisirs, Par ta propre rigueur mon triomphe s'apprête, Et malgré tes refus tu seras ma conquête. Qu'on l'enlève.ALCANDRE
À mes yeux plutôt.CLARIMONDE
À la force, au secours, ah quel acte barbare ! Je ne te verrai plus Alcandre on nous sépare.LYDIANE
Barbares arrêtez.ALCANDRE
Ah c'est tout mon désir, qu'elle me soit ravie, Après un tel affront je n'ai plus qu'à mourir.ALMAZAN
Cherche ailleurs qu'en la mort le moyen de guérir, Fais quelque autre amitié, le change est ton remède.Il sort.
ALCANDRE
Justes Dieux quel remède au mal qui me possède Que je change ah plutôt que de manquer de foi, Le Ciel verse sa haine et ses foudres sur moi. Perfide c'est à toi de manquer de promesse, C'est à toi de trahir, c'est à toi que s'adresse Ce coupable conseil puisque ta lâcheté M'ose ravir un bien promis et mérité. Respect dont j'ai senti l'injuste violence, Que ne m'as-tu permis de punir l'insolence Des complices cruels de ce rapt inhumain, Je leur eusse porté le trépas dans le sein, Ou mon coeur expirant sous leur vengeance prompte N'eût pas eu le regret de survivre à ma honte. Recours des affligés, funestes mouvements Qu'un désespoir inspire aux malheureux amants, Venez régner en moi, disposez ma pensée À chercher le secours d'une fin avancée, Et me représentez à ma faible raison, Que fer, flammes, cordeaux, précipice, et poison. Exploits mal reconnus, services inutiles, Paroles sans effet, promesses infertiles, Si vous me remplissez de regret et d'horreur, Mêlez-y désormais la haine et la fureur : Va mon coeur, va chercher celle qu'on t'a volée, Fais honte à ce Tyran de sa foi violée, Et puisque ton bonheur par sa perte est changé, Meurs, mais n'expire point qu'après t'être vengé : Labyrinthe confus.SCÈNE III. Mélidor, Alcandre.
[MÉLIDOR]
L'occasion est belle, Il faut puisqu'il est seul qu'au combat je l'appelle, Ma flamme à ma valeur demande cet effort ; Mais Lydiane vient.ALCANDRE
Ô sensible transport !MÉLIDOR, se cachant
Que lui veut-elle dire ? Écoutons son message.SCÈNE IV. Alcandre, Lydiane, Mélidor.
LYDIANE
Je viens par l'ordre exprès que Madame a prescrit, Pour arrêter d'Alcandre, et le bras et l'esprit, De crainte que son mal plus fort que sa constance Ne l'aveugle et le porte à quelque violence.ALCANDRE
Pour arrêter mon bras, ah que c'est bien en vain, Que celle que j'adore a formé ce dessein, Après ce qu'un respect m'a fait faire contre elle, Après ma lâcheté suspecte ou criminelle Craint-elle quelque chose ?MÉLIDOR
Approchons-nous plus près.LYDIANE
Au reste, elle m'envoie. Pour vous faire savoir qu'il faut qu'elle vous voie Ne lui refusez pas ce moment de plaisir.ALCANDRE
Tu sais que lui complaire est mon plus grand désir, J'achèterais ce bien par le prix de ma vie, Mais hélas ! Mon destin cette gloire m'envie, On la retient sans doute dans quelque appartement Où son bel oeil n'est vu, que du jour seulement.LYDIANE
Le lieu qui la retient n'est point inaccessible, Et puis à qui bien aime il n'est rien impossible, Ce fameux cabinet où l'Art a surmonté Tout ce que la nature eut jamais de beauté, Où mille oiseaux mignards gazouillent à toute heure Est sa faible prison, ou plutôt sa demeure, Elle a pour promenoir un Jardin spacieux, Dont les murs vont bien haut, mais non pas jusqu'aux Cieux Et si vous conservez quelque soin de lui plaire Vous les pouvez franchir.ALCANDRE
C'est ce que je veux faire, Oui je m'acquitterai de ce juste devoir, Elle en a le désir, j'en aurai le pouvoir, Mais sous un autre habit que celui que je porte, Le respect me contraint d'en user de la sorte, Pour n'offenser le Roi, de qui l'esprit jaloux Porterait jusqu'au bout sa haine contre nous, Outre qu'il faut sauver l'honneur de la Princesse.LYDIANE
C'est mêler sagement la prudence à l'adresse, Le Prince pour le moins ne vous connaîtra pas, Et ne troublera point vos désirs ni vos pas. Je vais de ce dessein la tenir avertie.ALCANDRE
Je vous suivrai bientôt.ALCANDRE
Ah frivole dessein, Qui ne sert qu'à nourrir un vautour dans mon sein, Un vautour, mais qui vient ? Ô rencontre importune !MÉLIDOR, l'abordant
Tout comblé des faveurs d'Amour et de fortune. Méditez-vous ici quelques exploits guerriers, Sur le point d'ajouter le Myrte à vos lauriers ? Je vous trouve pensif.ALCANDRE
Ceux que Mars favorise, Doivent seuls méditer quelque grande entreprise, C'est à vous de former ces desseins glorieux.MÉLIDOR
Ce noble sentiment, Ne règne pas Alcandre en tous également, J'en sais de criminels dont la haute espérance Surpasse le mérite et dément la naissance.ALCANDRE
L'imprudent ose tout, et le sage au contraire, Sans paraître jamais, lâche ni téméraire, Sait tenir un milieu dans ces extrémités.ALCANDRE
Vous le croyez ainsi.MÉLIDOR
J'en vois l'expérience.ACTE III
SCÈNE I. Almazan, Argiran.
ARGIRAN
Que chacun se retire.ALMAZAN
Atteint également de colère et d'amour, Je ne vois qu'à regret la lumière du jour, Clarimonde est pour moi trop coupable et trop belle, J'ai beau dire que j'aime, et que je meurs pour elle, J'ai beau me faire craindre et beau la menacer, Le trait de sa rigueur ne se peut effacer. Dans ces extrémités je ne sais que résoudre, Tantôt je me dispose à la réduire en poudre, Et tantôt écoutant la voix de la pitié, J'excuse son audace, et son peu d'amitié. Argiran ? Si jamais tu ressentis dans l'âme Quelque faible chaleur d'une pareille flamme, D'un utile conseil soulage mon tourment, Ne me déguise rien, parle-moi franchement, Et si tu n'as dessein d'encourir ma disgrâce, Dis ce que tu ferais étant mis en ma place.ARGIRAN
Ce que je ferais Sire ? Ayant de quoi dompter Celle de qui l'orgueil ose vous résister, Après avoir poussé tant de plaintes frivoles, Je voudrais ajouter les effets aux paroles, Je hasarderais tout, et pour la posséder, Je ferais à l'amour la force succéder.ALMAZAN
Il est vrai que je puis, usant de violence, Saouler mes appétits, vaincre sa résistance, Et pour mettre en effet mes amoureux desseins, Charger de fers pesants ses délicates mains. Mais quel contentement ou plutôt quelle gloire, D'acheter à ce prix une telle victoire ? Le moyen d'assembler le plaisir et l'horreur, Et d'accorder l'amour avecque la fureur ? Je voudrais qu'aujourd'hui son âme combattue, Pût ressentir l'effort du beau trait qui me tue, Et qu'Amour ce Tyran, ce superbe vainqueur Me voulût élever un trône dans son coeur. Par le plaisir qui naît d'une ardeur mutuelle, Il rendrait ma victoire et plus douce et plus belle, L'ingrate dont l'orgueil m'attaque insolemment Chercherait son bonheur dans mon contentement, Et pleine de ce Dieu qui n'épargne personne, Elle prendrait sa part du poison qu'elle donne.ARGIRAN
Certes si par douceur on pouvait la gagner, Ce serait bien des pleurs, ou du sang épargner, Mais que mon coeur ne fît cette conquête, Et qu'un Myrte amoureux ne couronnât ma tête, J'ajouterais sa perte à ses autres malheurs Et je n'épargnerais ni son sang ni ses pleurs.ALMAZAN
J'ai formé ce dessein, injuste ou légitime, Mon feu n'est allumé que pour cette victime, Il faut que cet objet si cruel, mais si beau Monte dessus le trône, ou descende au tombeau. À moins que son humeur seconde mon envie, Elle ne peut sauver son honneur ni sa vie, Et quoi qu'elle ose dire ou qu'elle ose espérer, Elle n'a que ce jour pour en délibérer. Mais qui vient ?ARGIRAN
C'est Lycas.SCÈNE II. Almazan, Lycas, Argiran.
ALMAZAN
Et bien ?ALMAZAN
Qu'il entre.SCÈNE III. Mélidor [suivi de quelques Chefs], Almazan, Argiran.
MÉLIDOR
Que votre Majesté grand Prince ne me blâme, Si j'ose l'interrompre, et d'un fâcheux discours Mêler quelque amertume aux douceurs de ses jours, Une puissante loi m'ordonne de le faire : Et si quelque raison m'inspirait de me taire, Cette raison légère offenserait les Dieux, Et ferait d'un silence un forfait odieux.ALMAZAN
Parle.MÉLIDOR
Avant qu'exprimer ce qu'il faut qu'elle entende, Que votre Majesté souffre que je demande, Quel prix elle offrirait à l'un de ses sujets, Qui d'un traître assassin confondrait les projets, Et qui d'un parricide exemptant sa personne, Sauverait tout d'un coup sa vie et sa couronne.ALMAZAN
Si d'un péril semblable on m'avait préservé, Je voudrais me donner à qui m'aurait sauvé, Je ferais vanité de lui rendre commune Ma gloire, ma grandeur, mon sceptre, ma fortune, Et pour l'avoir connu si fidèle à son Roi, Quoi qu'il pût désirer, il l'obtiendrait de moi.MÉLIDOR
Rien ne peut mériter cette reconnaissance, Mais Sire je vous tiens trop longtemps en balance, C'est moi de qui l'esprit fidèle et vigilant, A connu d'un ingrat le dessein violent, Il veut borner le cours de vos belles années, Mais j'ai su découvrir ses funestes menées, Et rien ne m'est caché de l'horrible attentat, Dont ce traître veut perdre et le Prince et l'État.ALMAZAN
Nomme cet impudent afin qu'un trait de foudre, L'extermine, l'écrase, et le réduise en poudre, Que sa mort soit le prix de sa témérité.MÉLIDOR
Je l'aurais déjà dit à votre Majesté, Mais pour surprendre mieux ce perfide Adversaire, Votre propre intérêt me force de le taire, Il suffit que bientôt vos yeux justes témoins Verront à découvert et son crime et mes soins, Fût-il la force même ou la même finesse, Il ne peut éviter les pièges qu'on lui dresse, Je vous l'amènerai vif ou mort.ALMAZAN
C'est assez, Ajoutant ce service aux services passés, Sois certain Mélidor d'obtenir dans l'Empire Quelque degré de gloire où ton humeur aspire, Songe donc à ma vie, et ne perds point de temps.Il sort.
MÉLIDOR
Enfin, chers Compagnons, mes désirs sont contents, J'aurai de mes travaux la juste récompense, Et le Roi m'a promis beaucoup plus qu'il ne pense. Aidez à mon dessein, et si j'obtiens jamais Le bien que je souhaite, et que je me promets, J'élèverai si haut vos fortunes prospères, Qu'on vous méconnaîtra par le nom de vos pères.SCÈNE IV. Clarimonde, Lydiane au Jardin.
CLARIMONDE
Si quelque impatience agite mon esprit, Ma raison la fait naître, et mon feu la nourrit, Je crois qu'à m'obliger Alcandre se dispose, Mais hélas ! Penses-tu qu'il le puisse ou qu'il l'ose ? Quelque respect humain, quelque lâche devoir Le pourra détourner du dessein de me voir ; Dures extrémités ! Importune contrainte ! Faut-il brûler d'espoir faut-il geler de crainte, Et ne dois-je pas dire en l'état où je suis, Qu'il n'est point de supplice égal à mes ennuis ?LYDIANE
Céder à la douleur c'est manquer de courage, Le Nocher qui se trouble au milieu de l'orage, Loin de le surmonter et de surgir au port, Trouve dans son naufrage et la honte et la mort. Espérez mieux Madame ; et soyez assurée D'une foi si connue et si souvent jurée, Eût-il toute la terre et les cieux ennemis, Il ne saurait manquer à ce qu'il a promis, Il le veut, il le peut, vous n'avez point de garde De qui l'oeil défiant jour et nuit vous regarde. Rien ne vous est suspect, puisque dans ce moment Vous êtes sous la foi d'une Clef seulement, Vous le verrez bientôt.CLARIMONDE
Ah c'est ce qui me trouble. Par l'espoir de ce bien ma disgrâce redouble De quel front, de quel oeil verrai-je devant moi Celui qui m'abandonne au triomphe du Roi ? Si ma perte le touche il doit cesser de vivre, Et s'il meurt pour m'aimer c'est à moi de le suivre. Ainsi qu'il soit coupable, ou qu'il ne le soit pas, Je ne puis Lydiane éviter le trépas : Car pour son innocence, ou bien pour son outrage, Il faudra que je meure ou d'amour ou de rage.LYDIANE
Si les Dieux protecteurs d'une sainte amitié, Ne jetaient sur la vôtre un regard de pitié, Je les accuserais d'une injustice extrême ; Mais j'aperçois quelqu'un.CLARIMONDE
Est-ce lui ?LYDIANE
C'est lui-même.SCÈNE V. Alcandre déguisé en Jardinier, Clarimonde, Lydiane.
ALCANDRE
C'est avec raison belle et grande Princesse, Que mon funeste abord vous étonne et vous blesse, Je ne suis plus qu'un Monstre à qui le juste sort Refuse également et la vie et la mort, Monstre de lâcheté, prodige de faiblesse, De qui le coeur sans coeur vit tomber sa maîtresse Sous le joug rigoureux d'un pouvoir étranger, Sans mourir à ses yeux comme sans la venger.CLARIMONDE
Alcandre si je crains, ce n'est pas ta présence, Comme elle est mon désir, elle est mon espérance, Mais ce qui peut ma peine et ma crainte causer, C'est l'extrême péril où tu viens t'exposer, Cesse de t'accuser, je connais ton courage, Si ton coeur offensé n'a repoussé l'outrage, C'est que ta prévoyance a jugé sagement ; Que la force manquait à ton ressentiment ; Répare ce défaut, songe à quelque artifice Qui trompe du tyran l'amour ou la malice, Détruis par ta prudence un injuste pouvoir, Et ce qu'il t'a ravi tâche de le ravoir.ALCANDRE
Je vois dans mes malheurs un excès qui m'étonne, Mon espoir me trahit, ma raison m'abandonne, Et je souffre un ennui qui me fait condamner Les plus sages conseils qu'elle puisse donner : Je pense toutefois qu'une fuite soudaine Serait un prompt moyen de vous tirer de peine. Je suis prêt de vous suivre, et de verser mon sang Pour rendre à Clarimonde et sa gloire et son rang, Confondant sa justice avecque mon courage, L'univers subjugué sera notre partage, Dans la flamme et le fer on me verra courir, Également heureux de vaincre ou de mourir.CLARIMONDE
Cher Alcandre un mal trop rude et trop sensible Oppose à ce conseil un obstacle invincible, Quel moyen de laisser mon père dans les fers ? Almazan plus démon, que tous ceux des enfers, Exercerait sur lui pour assouvir son ire, Tout ce que peut la haine et que la rage inspire : Je vois déjà son corps percé de mille coups, Je vois ce fier tyran enflammé de courroux, Qui veut qu'en cent morceaux ses membres on découpe ; Des bourreaux préparés je vois l'infâme troupe, Qui le fer à la main, et le bras retroussé, Foulant d'un pied superbe un vieillard terrassé, Va, par une fureur de mille autres suivie, Tirer le même sang à qui je dois la vie. Parmi tant de tourments, et de morts à la fois, Ce Prince malheureux hausse sa faible voix, Et touché de mon crime autant que de sa peine, Me nomme courageuse, hélas ! Mais inhumaine.ALCANDRE
Ce funeste penser vous dérobe des pleurs, Mais c'est trop accorder à de fausses douleurs, Le corps de Solimont ne baise point la poudre, Et votre éloignement est encore à résoudre.CLARIMONDE
Cette crainte à mon sexe est un vice fatal, Je suis ingénieuse à me faire du mal, Mais de quelque douleur que la mienne te blesse, Ton amour doit souffrir ou vaincre ma faiblesse. Quittons mon cher Alcandre un si fâcheux discours, Dans quelque autre projet cherchons notre secours, Il faut exécuter en faveur de mon père, Celui qu'un désespoir aujourd'hui me suggère : Mais pour ce qu'Almazan pourrait bien survenir, Et qu'il me faut du temps pour t'en entretenir, Fais le guet Lydiane, et veille en telle sorte Quel le Roi sans ton su ne puisse ouvrir la porte.LYDIANE
Et s'il vient ?CLARIMONDE
De perdre le coupable et sauver l'innocent, Ton amour le commande, et la mienne y consent, En un mot, d'Almazan l'injuste violence Mérite un châtiment égal à son offense, Ce Tyran contre nous n'a que trop entrepris, J'ai connu sa fureur, comme toi son mépris, Et j'appelle ton bras pour seconder l'envie, Qui veut qu'à ma vengeance on immole sa vie.ALCANDRE
Sa vie ? Ah qu'ai-je ouï ! Parlez-vous sainement, Cet arrêt me remplit d'un juste étonnement. Sa vie ?ALCANDRE
Madame je connais jusqu'où va son offense, Mais l'en oser punir excède ma puissance, Les Dieux sur les Rois ont un juste pouvoir, Et son crime n'est point plus grand que mon devoir.CLARIMONDE
Pour les Princes cléments, justes et magnanimes, L'amour et le respect sont toujours légitimes, Mais ce traître a pour nous des titres différents, Et l'on doit distinguer les Rois et les Tyrans.ALCANDRE
C'est le Ciel qui les fait, lui seul les peut détruire, Quand ces Astres vivants sont indignes de luire, C'est à lui d'en connaître, et non pas aux mortels.ALCANDRE
On doit trop ma Princesse aux têtes couronnées, Leur seule volonté règle nos destinées, Qu'un Monarque se montre ou barbare ou clément, Ses sujets contre lui s'arment injustement : Il apporte en naissant de sacrés privilèges, La main qui les détruit commet des sacrilèges ; Car son impiété par un acte odieux S'attaque insolemment à l'image des Dieux. Madame à ses pareils toute chose est permise, Quelque mal qu'il m'ait fait son sceptre l'autorise.CLARIMONDE
Tu peux exécutant ce que j'ai médité, Te servir mieux que lui de cette autorité, Cruel tu n'as donc plus d'amour ni de mémoire, Doncques cette action si récente et si noire, Qui t'a volé ton bien et soustrait mes appas, Est hors de ton esprit ou ne te touche pas ?ALCANDRE
Ah si vous ignorez combien elle me touche, Ma main vous l'apprendra beaucoup mieux que ma bouche, Je veux par mon trépas achever mes douleurs, Et verser désormais plus de sang que de pleurs Ce fer.Il met la main à un poignard.
CLARIMONDE
Arrête Alcandre et pardonne à ma flamme, Si j'ai voulu jeter ce dessein dans ton âme, Excuse mon offense, excuse mon amour, Et n'abandonne point ni mes yeux ni le jour. N'ayant pu d'un coupable étouffer l'insolence, Au moins en ma faveur épargne l'innocence, Et garde que ta main ne commette un forfait, Trop injuste en sa cause aussi bien qu'en l'effet, Je te soumets Alcandre, à deux lois qu'il faut suivre.ALCANDRE
Quelles ? Prononcez-les.CLARIMONDE
De m'aimer et de vivre.ALCANDRE
Que je vive, et qu'un autre à ma honte, à mes yeux, M'arrache de la main un bien si précieux !CLARIMONDE
Pour finir d'un coup sa gloire et ta misère, Il ne faut que forcer la prison de mon père, Je te propose Alcandre un projet hasardeux, Mais si tu peux d'ici nous retirer tous deux, Les Dieux que ce Tyran par ses crimes irrite T'accorderont le bien que ta vertu mérite. Nos peuples reprendront sous l'appui de ton bras, Leur espérance éteinte en leurs derniers combats Et secouant le joug d'une puissance indue Recouvreront sous toi leur liberté perdue.ALCANDRE
Je vais forcer Madame, à faire cet effort, Détournez cependant votre perte et ma mort, Que ce Prince amoureux...CLARIMONDE
N'en dis pas davantage, Si tu doutes de moi tu me fais un outrage, Je jure encore un coup de ne trahir jamais L'amitié qui t'est due, et que je te promets : Prends le soin seulement de conserver entière, L'illustre pureté de ta flamme première, Et jusqu'à ce qu'Alcandre apprenne mon trépas, Qu'il aime Clarimonde, et qu'il ne meure pas. Mais Lydiane accourt, va-t'en l'heure nous presse, Il faut te retirer.ALCANDRE
J'obéis ma Princesse.CLARIMONDE
Est-ce Almazan qui vient ?LYDIANE
Non ce n'est point le Roi.CLARIMONDE
Qu'est-ce donc ?ACTE IV
SCÈNE I. Mélidor, Alcandre arrêté.
ALCANDRE
Si tu ne crains mon bras, assassin exécrable, Si mon coeur à ton coeur n'est plus si redoutable, C'est que ta trahison trouve sa sûreté Sous l'asile des fers dont je suis arrêté : Mais pour ne point ternir le lustre de ta gloire, Désiste de poursuivre une action si noire, Si ma bonne fortune a pu blesser tes yeux, Use pour l'offusquer d'un moyen glorieux ; Sans trahir ton honneur, sans trahir ton courage, Si ton esprit jaloux cherche quelque avantage, Fais que Mars te le donne, et crois que les guerriers Doivent cueillir le Myrte où naissent les lauriers.MÉLIDOR
Mesurer mon épée à celle d'un infâme ! Folle prétention, je ne le puis sans blâme, Sa mort serait trop douce et son destin trop beau. Alcandre doit périr par la main d'un bourreau, De tout autre dessein son crime me dispense.ALCANDRE
Au lieu de me noircir cette injure t'offense, Puisqu'au point où ta haine a voulu me ranger, Je ne puis te punir non plus que me venger. Mais où se doit borner la fureur qui te dompte ?MÉLIDOR
Tu le sauras tantôt.SCÈNE II. mélidor, Almazan, Alcandre, Argiran.
MÉLIDOR
Sire, voici les marques Des soins qu'on doit donner au salut des Monarques, Voici de ma promesse et la cause et l'effet.ALMAZAN
Est-ce le parricide ?MÉLIDOR
Oui Sire, et son forfait, Demande à vos bontés comme à votre justice Pour moi la récompense, et pour lui le supplice.ALMAZAN
Commande qu'il approche.MÉLIDOR
Avancez.ALMAZAN
Justes Cieux, Alcandre sous des fers se présente à mes yeux. Ô de son désespoir témoignage sensible ! Alcandre parricide ! Ô Dieux est-il possible ?MÉLIDOR
Pour voir s'il est coupable, ou s'il est innocent, Sire, l'habit qu'il porte est un témoin pressant :Il jette aux pieds du Roi un poignard et une échelle de corde.
Quoi qu'allègue le traître, il faudra qu'il accorde, Que saisi d'un poignard, d'une échelle de corde, Et passant au Jardin par un endroit caché, Il n'a pu comme lui déguiser son péché.ALMAZAN
Je crois ce que tu dis, cette preuve puissante Tend son dessein visible, et sa faute évidente, Perfide Scélérat que dis-tu sur ce point ? Confesse ton offense, et ne t'excuse point, Quel démon t'inspira cette damnable envie D'usurper mes États, d'attenter à ma vie ?ALCANDRE
Moi Sire, ah si jamais d'une infidèle main J'ai tracé le projet de cet acte inhumain, Que la terre s'entrouvre, et qu'elle m'engloutisse, L'Enfer n'aurait point vu de pareille injustice, Et j'aurais mérité les flammes que vomit Le gouffre dans lequel Encelade gémit. Tous ces témoins produits contre mon innocence, Paraissent éloquents au milieu du silence, Ils disent que ce lâche est indigne du jour, Et que mon crime seul est d'avoir trop d'amour Mais Sire c'est en vain que je défends ma cause, En vain pour me laver du forfait qu'on m'impose, Je déploie à l'endroit d'un Monarque irrité, La force du langage et de la vérité ; Si d'être aimé de vous la gloire m'est ravie, Que ne dois-je donner à qui m'ôte la vie ? La mort est le seul bien qui me peut soulager, Et ce traître m'oblige au lieu de m'affliger. Donc, Sire, d'un regard faites mes destinées, Prolongez ou coupez le cours de mes années. Un trait de votre grâce ou de votre mépris Suffit à décider le débat entrepris. Si je puis espérer d'obtenir Clarimonde, Déjà mon innocence est claire à tout le monde, Et je vois sur le front de qui m'ose accuser, La honte de me nuire et de vous abuser : Mais si de vos désirs la fureur continue, Si comme vos faveurs mon espoir diminue, Et si vous n'écoutez en me manquant de foi, Ni raison ni pitié qui vous parlent pour moi, Sire, je suis coupable, il n'est rien dans l'histoire De lâche, de cruel, d'horrible à la mémoire, Qui ne soit au-dessous de ce que j'ai commis : J'ai méprisé les Dieux, j'ai trahi mes amis, Plaignez-vous, il est temps, familles désolées, Prêtres assassinés, Vestales violées, Et vous faibles vieillards, dont j'ai percé le flanc, Afin d'en tirer l'âme, et d'en boire le sang. Sire...Encelade : Un des Géants qui firent la guerre à Jupiter. [L]
ALMAZAN
Ne dis plus rien âme ingrate et traîtresse, Je connais ton dessein, et malgré ton adresse, Qui veut m'envelopper dans quelque obscurité, Je vois ton insolence et ta témérité : Te voilà convaincu par trop de conjectures, Va honte de ton siècle et des races futures, Qu'on l'emmène.ALCANDRE
Souffrez Sire.ALMAZAN
Ne parle plus.ALCANDRE
Qu'un combat.ALCANDRE, en s'en allant
Ô coeur inexorable !ALMAZAN
Qu'on l'enferme, et pour toi dont le soin favorable A de cet assassin détourné l'attentat, Auteur de mon salut, protecteur de l'État, S'il n'est rien qu'on ne doive à ton mérite extrême, Tu peux tout désirer jusqu'à l'empire même ; Je t'accorderai tout, demande seulement.MÉLIDOR
Sire, on me blâmerait de trop d'aveuglement, Si mon âme, aujourd'hui riche de votre estime, Se flattait d'un espoir qui ne fût légitime. Puisqu'Alcandre abusant de vos rares bienfaits, De son ingratitude a fait voir les effets, Et que par ma conduite et l'ardeur de mon zèle J'ai trompé, j'ai détruit son projet infidèle, Grand Prince, rendez-moi possesseur fortuné, Du trésor qu'à ce traître on avait destiné : Si votre Majesté désire que je vive, Elle doit m'accorder cette belle captive.ALMAZAN
Clarimonde ?MÉLIDOR
Elle-même.ALMAZAN
Ô faible ambition ! Est-ce là tout l'effort de ta présomption, Et le prix suffisant à payer tes services ?MÉLIDOR
Oui, c'est elle qui fait ma peine et mes délices, C'est elle qui me plaît, c'est elle que je veux, Et comme ses appas sont l'objet de mes voeux, Ils sont de mes désirs les plus justes limites.ALMAZAN
Je crois qu'elle te plaît, et que tu la mérites, Mais en vain ton esprit se flatte sur ce point, C'est elle que tu veux et que tu n'aura point.MÉLIDOR
Qui pourra l'empêcher ?ALMAZAN
Moi.MÉLIDOR
Vous Sire ?ALMAZAN
Moi-même.MÉLIDOR
Vous m'avez tout promis.ALMAZAN
Tu ne peux l'obtenir.MÉLIDOR
D'où naîtra ce refus ?ALMAZAN
N'en cherche pas la cause, et souffre sans murmure, La rigueur d'une loi si fâcheuse et si dure, Apprends ce que je puis, apprends ce que tu dois, Et que la volonté c'est la raison des Rois.MÉLIDOR
Mais cette volonté, Sire, étant engagée, Sans blesser la raison ne peut être changée, Et s'il n'est de sa gloire ennemi conjuré, Un Roi doit observer tout ce qu'il a juré.ALMAZAN
En vain dans ce désir ton âme est obstinée, Celle que tu prétends est ailleurs destinée, De cette passion tâche de te guérir, Je le veux, tu le dois, mais qu'on l'aille quérir.ALMAZAN
Clarimonde est le seul qu'Almazan te refuse, Ne m'en parle jamais ta vanité s'abuse, De croire l'emporter contre mon sentiment.SCÈNE III. Almazan, Clarimonde, Lydiane, Argiran.
ALMAZAN
Et bien âme de fer, coeur de bronze cou de roche, N'est-il rien sous le Ciel qui te puisse amollir ? Ce corps que la Nature a pris soin d'embellir, Doit-il sous les appas d'une grâce infinie Cacher tant de rigueur et tant de tyrannie, Et faire sous l'éclat d'un charme décevant, Régner la cruauté dans un trône vivant ? Parle, beauté fatale, au plus grand des Monarques, Pour ton propre intérêt fais l'office des Parques, Et sache qu'aujourd'hui par l'arrêt de ton sort Tu tiens en ton pouvoir et ta vie et ta mort. Si ton coeur adouci contribue à ma joie, Tu couleras des jours filés d'or et de soie, Et dans le cours égal de tes prospérités, Tu verras par l'effet tes désirs surmontés. Mais si malgré mes voeux ta rigueur persévère, Tu verras à ta honte éclater ma colère, Oui, crois que je mettrai pour punir ton erreur, Dans un même degré ta haine, et ma fureur.CLARIMONDE
En l'état déplorable où le Ciel m'a réduite, Je crains votre faveur moins que votre poursuite ; Je n'aime point la vie, et de m'en voir priver, Naîtra le plus grand bien qui me pût arriver. Quel moyen d'adorer une main violente, Du sang de mes sujets encor toute sanglante, Et qui pour redoubler les maux qu'ils ont soufferts Tient leur Princesse esclave, et leur Roi sous les fers.ALMAZAN
De leur captivité veux-tu rompre les chaînes ? Montre-toi favorable et sensible à mes peines, Un seul trait de tes yeux si charmants et si doux Peut aujourd'hui briser les traits de mon courroux.CLARIMONDE
À vos contentements mes disgrâces résistent, De votre hostilité trop de marquent subsistent, Quel moyen d'étouffer ce fâcheux souvenir, Et de récompenser celui qu'on doit punir ?ALMAZAN
Cesse de m'accuser, ô beauté que j'adore, De tes Palais brûlés la cendre fume encore, Mais sois mienne un moment et je te les promets Plus riches et plus beaux qu'ils ne furent jamais. Cet or dont ils brillaient, ces dômes, ces portiques, Ces superbes Lambris, et ces tours magnifiques, Pourront de ma grandeur les effets éprouver, Et qui les abattit les saura relever, Aussi bien c'est en vain que tu voudrais prétendre, Que ma flamme céda à la flamme d'Alcandre, Puisque par son orgueil cet ingrat s'est perdu, Tu n'en saurais tirer le secours attendu.ALMAZAN
Oui je tiens sous mes fers cette âme criminelle, De qui le désespoir condamnant mon amour, A voulu me priver de la clarté du jour, De son déguisement la cause m'est connue.CLARIMONDE
Ô Sainte vérité montre-toi toute nue, Viens Déesse immortelle, et donne à l'innocent, Contre la calomnie un Asile puissant, Sire, n'imputez rien au généreux Alcandre, Bien loin de vous trahir il a su vous défendre, Et s'il n'eût aujourd'hui mes désirs combattus, Solimont serait libre et vous ne seriez plus.ALMAZAN
Tu veux de cet ingrat détourner l'infortune, Par une invention trop faible et trop commune, Et c'est insolemment de ma grâce abuser, Que te feindre coupable afin de l'excuser. Ce forfait avéré mérite le supplice, S'il n'en est pas l'auteur il en est le complice, Il mourra Clarimonde, et ne te flatte pas, Tu n'as qu'un seul moyen d'éloigner son trépas.CLARIMONDE
Quels ?CLARIMONDE
Ô parjure !ALMAZAN
Rentre dans ton devoir, soulage ma blessure, Et pour n'être à toi-même ingrate extrêmement, Exempte du tombeau ton père et ton Amant.CLARIMONDE
Peut-être ils ne sont plus.ALMAZAN
Ils vivent, Clarimonde.ALMAZAN
Qu'on les amène ici, je veux te présenter Ces objets que ton âme a droit de consulter, Quand tu les auras vus j'apprendrai de ta bouche, Si comme leur salut ma passion te touche, Je veux aujourd'hui même ou les perdre ou guérir, Résous-toi d'être mienne ou de les voir mourir.Il sort.
CLARIMONDE
Dures conditions où je suis engagée, Justes Dieux si l'état de mon âme affligée, D'un seul trait de pitié touche vos sentiments Inspirez dans mon coeur de justes mouvements, Et toi ma Lydiane aide-moi, je te prie, Viens guider ma raison dans l'aveugle furie, Où ce lâche Tyran la voudrait abîmer.CLARIMONDE
Il faut perdre un époux ?LYDIANE
Où serait votre honneur ?CLARIMONDE
Où serait ma constance ?SCÈNE IV. Solimont suivi de quelques gardes, Clarimonde, Lydiane.
SOLIMONT
Approche Clarimonde, Mais si tu n'as dessein d'augmenter mes douleurs, Retiens pour quelque temps tes soupirs et tes pleurs ; J'excuse d'Almazan l'extrême tyrannie, Puisque malgré l'excès de sa haine infinie, Au moins avant ma mort il m'accorde ce bien D'unir encor un coup ton beau corps et le mien. Ouvre tes bras chéris, embrasse hélas, embrasse Ce père infortuné, dont la fameuse race, Est prête de s'éteindre, et n'a plus aujourd'hui Que ta seule vertu d'espérance et d'appui.CLARIMONDE
Je connais mon devoir, et sais bien qu'il m'ordonne D'observer quelques lois que mon père me donne, Mais un ressentiment que je ne puis trahir Me force pour ce coup à lui désobéir. Pourrais-je m'en défendre et refuser des larmes, Au funeste succès de vos dernières armes. Et n'accompagner pas de sanglots redoublés La mort de vos Sujets sous la foudre accablés ? Laissez-moi soupirer.SOLIMONT
Ah ta douleur m'outrage, C'est démentir ton sang que manquer de courage, Regarde nos malheurs d'un oeil ferme et constant, Pour les voir terminer il ne faut qu'un instant.CLARIMONDE
Quoi celui de la mort ?SCÈNE V. Alcandre suivi de quelques gardes, Clarimonde, Solimont, Lydiane.
ALCANDRE
Je viens belle Princesse exécuter l'Arrêt, Par qui l'injuste Ciel veut que je vous présente D'un homme déjà mort la dépouille vivante. Que recherche Almazan ? N'est-ce point son dessein Que vous plongiez vous-même un poignard dans mon sein ? Veut-il que dans mon sang votre main soit lavée ? Et qu'arrachant ce coeur où vous êtes gravée, Vous donniez à sa flamme ou bien à son courroux, Le portrait le plus beau qu'on fît jamais de vous ?CLARIMONDE
Chasse cette pensée, Alcandre si tu m'aimes, Souviens-toi toutefois que les rigueurs extrêmes Qu'excite dans son âme un feu continuel, N'ont pas contre ta vie un dessein moins cruel. Sire il faut qu'entre trois mots, ah ce penser me tue !CLARIMONDE
Trop pour ma guérison. En un mot le Tyran qui vous tient en prison ; Me présente ses voeux, me menace, et me presse, Il me traite en esclave, il me traite en maîtresse, Et dans sa passion, résolu de guérir, Il veut me posséder ou vous faire périr. Mais je ne puis l'aimer ce Tyran, ce perfide, Qui du sang et de l'or également avide, Ayant par son bonheur le vôtre surmonté, Triomphe insolemment de notre liberté.SOLIMONT
Tu peux briser les fers de ce dur esclavage, S'il adore l'éclat qui brille en ton visage, Et plus forte qu'un Camp de bataillons épais Nous rendre par tes yeux la victoire, et la paix. C'est à toi d'y penser.SOLIMONT
Tu serais notre port.CLARIMONDE
Je serais mon écueil.SOLIMONT
J'irais dans mes États.CLARIMONDE
Et moi dans le cercueil.SOLIMONT
Ah n'y pensons donc plus ! Ce n'est pas mon envie De racheter mon sceptre aux dépends de ta vie : Quoi que souffre ce corps accablé de liens, J'aime encore tes jours beaucoup plus que les miens, Laisse-moi donc mourir ma fille, et considère Qu'aussi bien t'immolant pour conserver ton père, Tu ne conserverais qu'un sépulcre mouvant, Une mort animée, un squelette vivant, Je sens déjà sur moi les rigueurs de la Parque, Pour passer l'Achéron j'ai le pied dans la barque, Et puisque je suis prêt de descendre aux Enfers, Qu'importe de partir du trône ou de mes fers.CLARIMONDE
Hélas que dites-vous, ce penser est coupable, De tant d'impiété je ne suis point capable, Dans cette opinion votre esprit s'est déçu :Regardant tantôt son père et tantôt Alcandre.
Non non je vous rendrai le bien que j'ai reçu, Mais l'étrange combat que je sens dans mon âme, Devoir, Nature, honneur, foi, services et flamme, Respect, Amour, ô Dieux !ALCANDRE
Ah ne contestez plus. Votre coeur fait pour moi des efforts superflus, C'est trop délibéré, c'est trop de résistance, La nature s'en plaint, le devoir s'en offense, Et c'est à mon avis peser trop longuement Le mérite d'un père et celui d'un Amant. Cédez à la pitié, ce vieillard vous implore, Les traces de ses pleurs qui paraissent encore, Par un discours muet semblent vous conjurer, De hâter le secours qu'il a droit d'espérer, Prononcez donc Madame, un arrêt équitable, Préférez votre gloire aux soins d'un misérable, Qui dans le précipice où le sort l'a jeté, Est puni justement de sa témérité.CLARIMONDE
Ton courage me plaît, mais ce conseil me tue, Et malgré les respects dont je suis combattue, Dans l'excès de ma flamme, et de mon désespoir, Je suis prête à trahir le sang et le devoir.ALCANDRE
Ah ne le faites pas, généreuse Princesse, Un sceptre vous attend et Solimont vous presse De joindre à ses soupirs les charmes de vos yeux, Pour lui rendre le trône où régnaient ses Aïeux. Vous tenez trop longtemps son esprit en balance, Quoi qu'exigent de vous l'Amour et la constance Il n'est rien si pressant que de le secourir. Je ne mérite pas...CLARIMONDE, l'interrompant
Ah tu me fais mourir ! Dures extrémités, nécessité cruelle, De me noircir du nom d'impie, ou d'infidèle. Et bien je vais trahir mes plaisirs et ma foi, Lydiane ? Mais non.LYDIANE
Que voulez-vous de moi ?CLARIMONDE
Rien, toutefois approche, en vain je le diffère, Mon honneur s'intéresse au salut de mon père, Va trouver Almazan.LYDIANE
Pour lui dire ?CLARIMONDE
Bons Dieux ! Faut-il que je m'explique autrement que des yeux ? Que pourvu qu'il nous rende et la paix et l'Empire, Mon âme est disposée à tout ce qu'il désire.SOLIMONT
Ô favorable Arrêt, crois ma fille qu'un jour Le Ciel reconnaîtra cette marque d'amour,Il sort.
Adieu j'ose espérer que ton obéissance, Avant qu'il soit longtemps aura sa récompense.CLARIMONDE
Et bien es-tu content ?ALCANDRE
Oui si vous permettez Qu'au milieu de la pompe et des prospérités, Et parmi les grandeurs où vous devez prétendre, Votre coeur pousse encore un soupir pour Alcandre.CLARIMONDE
C'est le moins que je dois.ALCANDRE
C'est le plus que je veux, Ce faible souvenir me rendra trop heureux, Jusqu'à ce que l'ennui de perdre Clarimonde, M'ait privé d'une vie en malheurs si féconde.ACTE V
SCÈNE I. Almazan, Solimont.
ALMAZAN
Ne renouvelons plus ce fâcheux souvenir, Cherchons d'autres sujets à nous entretenir. Qu'aussi bien Solimont m'accuse ou me soupçonne D'avoir sans fondement usurpé sa couronne, S'il veut de ses malheurs la cause divertir, Il doit être content de voir mon repentir. Je suis prêt de lui rendre et son sceptre, et sa gloire, Présents que j'ai reçus des mains de la victoire, Et de jurer ici, mais solennellement, Une paix dont le cours dure éternellement. Puisque cette Beauté qui vous doit sa naissance Veut bien de mes exploits être la récompense, C'est le prix que je cherche, et sa possession Peut assouvir ma flamme et mon ambition.SOLIMONT
Clarimonde eût paru doublement criminelle, De mépriser l'ardeur dont vous brûler pour elle, Et je suis trop heureux de voir que sa vertu, Relève la splendeur de mon trône abattu : À vos contentements toutes choses sont prêtes, Je cède à vos désirs ainsi qu'à vos conquêtes, Et suis prêt comme vous de jurer une paix, Que la suite des temps n'interrompe jamais.ALMAZAN
Ne différons donc plus ce merveilleux ouvrage, Étouffons dans l'oubli l'insolence et l'outrage, Pardonnons toute chose, et faisons à ce jourIls mêlent leurs mains l'une dans l'autre.
D'une haine mortelle une immortelle amour. J'atteste de mes Dieux la puissance suprême.ALMAZAN
Que de ma volonté.SOLIMONT
Ni de la mienne aussi.ALMAZAN
Cet accord ne rompra.SOLIMONT
Le Ciel le veuille ainsi.ALMAZAN
Argiran prends le soin d'enchaîner les furies, Va faire en ses États cesser nos barbaries, Puisque de tant de maux dont ce peuple est atteint Le sujet importun est à jamais éteint.ALMAZAN
Tu partiras demain.ARGIRAN
S'il vous plaît dès ce soir.ALMAZAN
Souviens-toi d'ajouter à ce premier devoir Le soin de publier sur la terre et sur l'onde, Le coup que j'ai reçu des yeux de Clarimonde. Dis que ma patience a vaincu son courroux, Et qu'enfin de Tyran je deviens son époux, Va mettre à ton départ les ordres nécessaires.Argiran sort.
Mais je les vois briller ces puissants adversaires : Ces beaux yeux dont l'éclat rayonnant de splendeur, Confond la modestie avecques la grandeur, Ils viennent s'éjouir d'avoir brisé vos chaînes. On le regarde comme nouveau.S'éjouir : se réjouir. [FC]
SCÈNE II. Solimont, Clarimonde, Lydiane, Almazan.
SOLIMONT
Nous voici Clarimonde à la fin de nos peines, Et ton obéissance à mes justes désirs, Nous va combler tous deux de gloire et de plaisirs ; Reprends ta gaieté, fais montre de tes charmes, Laisse enfin épuiser la source de tes larmes, Et voyant ton bonheur et mon contentement, Admire la bonté d'un vainqueur si clément.CLARIMONDE
Dans le bien de vous voir hors de la servitude, Je sais que je ne puis sans trop d'ingratitude, Ne bénir pas la main par qui le juste sort Vous porte du naufrage aux délices du port. Mais certes je le dis, et sans doute à ma honte, Si de vos intérêts je tenais moins de compte, La gloire et le bonheur dont vous flattez mes sens, Auraient pour me toucher des charmes impuissants, C'est pour vous seulement que je les considère, En vous je les chéris, et si j'étais sans père, Je rirais des desseins que l'on a résolus, Et vivrais innocente ou je ne vivrais plus.ALMAZAN
Qu'est ceci ma Princesse et d'où vient ce nuage Dont la sombre vapeur couvre ce beau visage ? Quel orage nouveau trouble mal à propos Le calme de ma joie et de votre repos ? D'où vient que ces beaux yeux veulent parmi les larmes Éteindre la puissance et le feu de leurs charmes ? Ah c'est trop soupiré, commencez à juger, Qu'il n'est rien aujourd'hui qui vous doive affliger ; Vous n'entendrez jamais l'effroyable tonnerre, Dont nos bras se servaient dans l'horreur de la guerre, Puisque par des serments qui ne sont point suspects, Nous avons fait un voeu d'alliance et de paix : Chassez donc ce regret dont vous semblez atteinte, Et faisant succéder l'espérance à la crainte, Préparez-vous Madame, à vous voir couronner Des titres les plus beaux qu'un Roi puisse donner.CLARIMONDE
Ces titres éclatants, ces qualités pompeuses Ne sont qu'une chimère aux âmes généreuses, Et qu'un fantôme vain dont l'éclat suborneur N'a jamais pu donner un solide bonheur. Ah ! S'il m'était permis d'expliquer ma pensée, Je dirais que l'ennui dont je me sens pressée Demande pour guérir des remèdes meilleurs.ALMAZAN
S'ils dépendent de moi n'en cherchez point ailleurs, Pourvu que mon amour ne souffre point d'injure, J'atteste en ce moment les Dieux et la nature, De ne rien épargner pour votre guérison.CLARIMONDE
S'il est vrai, retirez Alcandre de prison : Quoi qu'on ait allégué contre son innocence, Il n'a d'aucun forfait souillé sa conscience, Il n'a jamais trahi son Roi ni son devoir, Et quand on l'a surpris il venait de me voir. S'il perd pour ce sujet l'honneur de votre estime, Il faut que sa vertu soit prise pour un crime, Puisque son respect seul, et mon commandement Ont fait notre entrevue, et son déguisement. Grand Roi, ne souffrez pas si je lui dois la vie, Que pour me trop aimer la sienne soit ravie, C'est le moindre devoir où m'engage sa foi, Que de faire pour lui ce qu'il a fait pour moi : Soyez enfin sensible au remords qui vous pique, Rendez, rendez l'honneur à cette âme héroïque, Et si vous le privez du fruit de son amour, Laissez-lui pour le moins l'innocence et le jour. Quoique pour vous toucher ce soient de faibles armes, J'appelle à son secours mes soupirs et mes larmes, Pardonnez...CLARIMONDE
Grand Prince je présente Alcandre à vos genoux, Celle qui vous implore est en lui transformée, Et cette faible voix par la sienne animée, Ose vous conjurer de finir son malheur Par le ressouvenir qu'on doit à sa valeur : Armez votre bonté contre son infortune, C'est la seule faveur dont je vous importune, Si votre Majesté peut m'accordez ce point, Possédez, triomphez, je ne résiste point.ALMAZAN
Madame, c'est assez, quand il serait coupable Des crimes les plus noirs dont l'Enfer est capable, Et quand j'aurais cent fois résolu son trépas, Les pleurs que vous versez désarmeraient mon bras : Ne vous affligez plus, je cède à votre envie, Avec sa liberté je vous donne sa vie, Et bien loin de songer à le vouloir punir, Quelque mal qu'il ait fait j'en perds le souvenir. Mais sans nous amusez à des discours frivoles, Il faut que les effets succèdent aux paroles, Je vais vous l'envoyer, cependant permettez Que je hâte le temps de mes prospérités, Et que de vos rigueurs ayant eu la victoire Cette prochaine nuit soit le jour de ma gloire.Ils sortent.
CLARIMONDE
Déplorable moment, fatale obscurité, Abîme où mon bonheur sera précipité, Que ne m'est-il permis au lieu d'être infidèle, De prévenir ta nuit d'une nuit éternelle ? Mais qui peut l'empêcher ? Est-il rien d'assez fort ? Pour détourner mes pas du chemin de la mort ? Non, non, si je le veux, le fer, les précipices, La flamme et le poison finiront mes supplices. Quoique fasse le sort pour étendre mes jours, Il est en mon pouvoir d'en terminer le cours. Par pitié Lydiane, use d'un peu d'adresse, Pour armer d'un poignard la main de ta maîtresse Afin que mon trépas et juste et généreux Prévienne du Tyran le triomphe amoureux.LYDIANE
Quelle commission, quelle étrange pensée Pouvez-vous bien me croire à ce point insensée, Que de favoriser ce coupable dessein ? Plutôt je plongerais ce poignard dans mon sein.CLARIMONDE
Tu m'abandonnes donc ?LYDIANE
Pardonnez-moi Madame.CLARIMONDE
Aux extrêmes douleurs qui travaillent mon âme, Refuser un secours que tu peux me prêter, N'est-ce pas me trahir ? N'est-ce pas me quitter ?LYDIANE
Ne pouvoir consentir à faire une injustice D'un aveugle transport n'être pas le complice, Et de vos désespoirs la fureur arrêter, Ce n'est point vous trahir, ce n'est point vous quitter.CLARIMONDE
L'office que tes soins refusent de me rendre T'accuse ; mais c'est trop je vois venir Alcandre, Va, fais ce que j'ai dit, si tu veux m'obliger.LYDIANE, en s'en allant
Feignons-le pour le moins de peur de l'affliger.SCÈNE III. Alcandre, Clarimonde.
ALCANDRE
Affranchi de prison et libre en apparence, Je viens rendre les voeux de ma reconnaissance À la divinité, qui d'un oeil généreux A daigné regarder le sort d'un malheureux, Je viens vous présenter sous des fers invisibles, Un coeur pour qui les Cieux paraissent insensibles, Et sur qui le destin répand à pleines mains Tout le mal dont sa haine accable les humains : Dans cet état mêlé de faveur, de disgrâce, À quoi m'a-t-on soumis ? Que faut-il que je fasse ? Pour rendre mon malheur plus horrible et plus noir, Veut-on point que mes yeux fassent mon désespoir, Et que ma propre main bâtisse les trophées, Où mes félicités doivent être étouffées ? Enfin pour me combler d'un regret immortel, N'a-t-on point résolu que je pare l'autel, Où l'on doit immoler l'adorable victime, Qu'on avait destinée à mon feu légitime ? Ah funeste moment !CLARIMONDE
Ah cruel souvenir ! Mais ce triomphe Alcandre est encore à venir, Crois que si j'ai forcé ta prison importune, Je l'ai fait, pour mêler à ta triste fortune Le plaisir de savoir qu'en voyant ton malheur, Je meurs également d'amour et de douleur. Je t'aime, cher Alcandre, et le Ciel qui m'écoute Sait bien qu'en cet instant tu me possèdes toute : Plût aux Dieux seulement que ton front fût orné Des myrtes dont le Roi veut être couronné. Mais puisqu'il ne se peut, console-toi, ma vie, Au bonheur qu'il prétend ne porte point d'envie, Puisque ma passion triomphant de ma foi Ne lui laisse qu'un corps de qui l'âme est à toi. Son amour de la mienne aura de faibles marques, Son prix sera le prix et des vers et des Parques, Mais le tien surmontant mille siècles divers, Verra vivre sa flamme, et mourir l'univers.ALCANDRE
Cette faveur, Madame, excède mon mérite, Mais celle dont mon coeur vos bontés sollicite, Si vous me l'accordez me rendra désormais Le plus heureux Amant qui soupira jamais.CLARIMONDE
Que veux-tu mon Alcandre ?ALCANDRE
Hélas je ne désire Ni de voir dans mes mains les rênes d'un empire, Ni de monter au trône où je vous vois courir, Tout ce que je demande est de pouvoir mourir.CLARIMONDE
Mourir ! Ah ne crois pas que mon coeur y consente, Quelques fâcheux ennuis que ton âme ressente, Ton courage plus fort que ton adversité, Doit faire une vertu de la nécessité, N'attente rien sur toi, cherche dans les batailles, Après un beau trépas, d'illustres funérailles, Ou si tu veux mourir par un coup violent, Attends que je t'en donne un exemple sanglant.ALCANDRE
Madame, je vais donc aux deux bouts de la terre Chercher quelques Climats où l'on fasse la guerre, Glorieux si je puis tomber en même jour, Victime tout ensemble et de Mars et d'Amour. Ainsi pour une absence éternelle et funeste, Prendre congé de vous est tout ce qui me reste Adieu donc ma Princesse, adieu tous mes plaisirs, Adieu le seul objet de mes chastes désirs ; Si ma flamme chez vous trouve encore quelque grâce, Excusez son ardeur, excusez mon audace, Vous voyez que le Ciel justement irrité Ne vous venge que trop de ma témérité. Vivez, régnez heureuse.CLARIMONDE
Alcandre tu me quittes, Que le gouffre est profond où tu me précipites, Tu me quittes Alcandre, ô triste et dure loi !ALCANDRE
Vous l'ordonnez Madame.CLARIMONDE
Hélas ce n'est pas moi, C'est de nos fiers destins l'arrêt irrévocable, Qui fait de ton départ un mal inévitable.ALCANDRE
L'un et l'autre pour moi sont une même chose, Mais puisqu'il faut fléchir sous le joug qu'on m'impose : Je vais loin de vos yeux soupirer mes ennuis, Dites-moi seulement un Adieu.CLARIMONDE
Je ne puis.ALCANDRE
Ah transport !CLARIMONDE
Ah douleur !ALCANDRE
Madame.CLARIMONDE
Mon Alcandre, Mais c'est trop résister, il est temps de se rendre, Tu connais par ma voix bien moins que par mes yeux, Ce que souffre mon âme en ces derniers Adieux. Va, songe aux déplaisirs que ton départ me laisse, Adieu ! Mon cher Alcandre.ALCANDRE
Adieu belle Princesse.CLARIMONDE, seule
Tu pars cher objet que j'adore, Tu pars délices de mes yeux : Respect tyran pernicieux, N'es-tu point satisfait encore, Vois l'état déplorable où ta loi me réduit, Et parmi les transports que ma rage produit : Permets que je contente une fois mon envie, Alcandre tu sauras par ce dernier effort, Que comme ta présence était toute ma vie, Ton absence sera la cause de ma mort, Je te perds, mais que vois-je ?SCÈNE IV. Lydiane, Clarimonde.
LYDIANE
Ah bons Dieux.CLARIMONDE
Lydiane ?LYDIANE
Tout est perdu.CLARIMONDE
Comment ?LYDIANE
Un perfide, un profane, Également poussé d'amour et de fureur Fait du Palais Royal un théâtre d'horreur, En un mot Mélidor suivi de ses cohortes A pu se faire jour dans les première portes, Les chefs qu'en sa faveur le traître a corrompus Ont si bien combattu qu'on ne les attend plus, À peine de nos gens ce qui reste en défense, Au bas de l'escalier fait quelque résistance, Almazan repoussé ne sait où recourir, Solimont comme lui ne s'attend qu'à mourir, Le tonnerre est tout prêt d'éclater sur leur tête. Et si vous ne fuyez vous serez la conquête De ce désespéré ; qui pour vous seulement A porté son esprit dans ce dérèglement.CLARIMONDE
Où fuir Lydiane ?SCÈNE V. Almazan, Solimont.
ALMAZAN
Enfin puisqu'il n'est rien qui le puisse toucher, Et que sa trahison en meurtres si féconde Ne se peut assouvir qu'en m'ôtant Clarimonde, Attendons en ce lieu ce rebelle sujet, Et mourons ou vengeons son coupable projet.SOLIMONT
Se venger ? Ah dessein tout à fait inutile ! Ce nombre de soldats forcerait une ville, À plus forte raison ce Palais écarté, Ou d'être secouru l'espoir vous est ôté, Nous devions achever d'exposer nos personnes, Peut-être qu'à la fin l'éclat de nos couronnes Eût touché de respect leur courage inhumain, Et leur eût fait tomber les armes de la main.SCÈNE VI. Argiran, Almazan, Solimont.
ALMAZAN
Ah Dieux quelles nouvelles ?ARGIRAN
Mélidor tout percé de blessures mortelles N'a plus pour vous troubler ni force ni vigueur, Ses gens sont dissipés, ils ont manqué de coeur, Et sa chute aujourd'hui fatale à ses complices, Leur laisse pour butin la honte et les supplices.ARGIRAN
Sire le seul Alcandre a ces Monstres domptés.Dans l'édition originale on lit "ses" au lieu de "ces".
ALMAZAN
Alcandre ?ARGIRAN
Oui sa valeur a brisé tous obstacles, Et pour vous garantir il a fait des miracles. Déjà dans le degré Mélidor triomphait, Quand ce jeune vainqueur que le deuil étouffait, Paraissant tout_à_coup, et nous donnant courage Parmi vos ennemis s'est ouvert un passage. Vous raconter ici les exploits qu'il a faits, Ce serait un discours à ne finir jamais, Il suffit qu'affrontant cet ingrat, et ce traître, Après un dur combat il s'en est rendu maître ; De sorte que l'ayant à ses pieds terrassé L'exemple de sa mort tout le reste a chassé.Deuil : Affliction, tristesse, longue douleur.
SCÈNE VII. Mélidor, Almazan, Solimont.
MÉLIDOR
Accablé de remords, Et blessé dans mon âme aussi bien qu'en mon corps, Sire, je viens ici pour mettre en évidence Un tort que l'imposture a fait à l'innocence, Alcandre devant vous faussement accusé M'a lui-même puni du forfait imposé, Et son bras me couvrant de mortelles blessures A voulu que mon sang expiât mes injures : Pardonnez, punissez, tout m'est indifférent, Je ne saurais souffrir de supplice bien grand Puisque je sens le trait dont la fatale atteinte Affranchit les mortels et de peine et de crainte. Je n'en puis plus, je meurs.ALMAZAN
Ôtez-le de mes yeux Ce traître qui naquit à la honte des Cieux, Qu'on en fasse un spectacle horrible à la Nature Qu'il n'ait ni larmes ni voeux, devoir ni sépulture, Et qu'au lieu de cercueil le dévorant corbeau, Et le loup affamé lui servent de tombeau. Cependant qu'on me cherche Alcandre et Clarimonde, Que mon ressentiment à sa faveur réponde, Il m'a sauvé la vie, il m'a sauvé l'honneur, Je lui dois mon salut, je lui dois mon bonheur ? Ah rentre dans toi-même, et repens-toi mon âme D'avoir fait une injure à sa pudique flamme.SCÈNE VIII. Almazan, Clarimonde, Lydiane, Solimont, Argiran.
SCÈNE IX. [Alcandre, Almazan, Clarimonde, Lydiane, Solimont, Argiran].
[ALMAZAN]
Embrasse-nous Alcandre, et perds le souvenir Des ennuis importants dont j'ai troublé ta vie, De mille repentirs mon offense est suivie, Et tu me vois tout prêt à te rendre ton bien, Grand Prince permettez que mon prix soit le sien Qu'aujourd'hui Clarimonde à mes voeux destinée Contracte avec Alcandre un plus doux hyménée Pour le récompenser de m'avoir conservé, Je lui donne après moi l'État qu'il a sauvé, Je l'adopte à l'empire, et veux qu'en sa personne Le Ciel unisse enfin l'une et l'autre couronne, N'y consentez-vous pas ?ALCANDRE
Ah Sire.SOLIMONT
C'est assez, Alcandre il faut payer vos services passés Vos vertus dont le bruit va charmer tout le monde Mériteraient un prix plus grand que Clarimonde, Je vous donne avec elle et mon sceptre et ma foi.ALCANDRE
Madame.CLARIMONDE
Mon Alcandre.ALCANDRE
Est-ce vous ?CLARIMONDE
Est-ce toi ?ALCANDRE
Hélas qu'à vos bontés je dois de sacrifices, Mais dans ce doux transport où vous m'avez jeté Je manque de respect et de civilité : Sire...LYDIANE
Ils ont disparus.1 716 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica