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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragi-comédie en vers· Pastorale

La Clorise

Balthasar Baro· créée en 1697, imprimée en 1634· 5 actes· 1 776 vers· 8 personnages

Représenté pour la première fois le 10 juillet 1697 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.

Personnages

  • PHEDON, Père de Clorise
  • NICANDRE, Père d'Éraste
  • ÉRASTE
  • ALIDOR, Frère de Philidan
  • PHILIDAN, Frère de Alidor
  • CLORISE
  • ÉLIANTE
  • DORILAS
MONSEIGNEUR,

À MONSEIGNEUR LE CARDINAL DE RICHELIEU.

Quelque grande que soit la témérité qui accompagne le dessein que j'ai eu de vous donner cette Comédie, elle se rend excusable par le choix que j'ai fait de la personne et du temps, puisque voici la saison où cette sorte de plaisirs semble être plus légitime, et qu'il est vrai que la grandeur de votre courage et de votre esprit, occupe aujourd'hui la bouche de tous les hommes, à vous donner la gloire d'avoir mis la France en état de ne craindre plus de Tragédies. Ce Poème a reçu la vie au temps que vous travailliez à l'ôter à nos ennemis, et la parfaite connaissance que j'ai toujours eue de votre jugement, a fait que j'ai si peu douté du succès de vos entreprises, que j'ai commencé de contribuer quelque chose aux contentements qui devaient suivre vos triomphes, lors même que les autres ne faisaient que les espérer. J'avoue, Monseigneur, que le seul éclat de votre fortune m'a jusqu'ici détourné de vous consacrer mes ouvrages ; une certaine humeur, qui pourtant ne s'accorde pas fort bien avecque l'état où je vous suis, m'a toujours fait condamner ces esprits lâches et mercenaires, qui mêlant un sale intérêt en toutes choses, se laissent légèrement emporter au vent de la faveur, et pensent que la vertu, comme la plupart des femmes du temps, ne peut paraître que sous l'éclat des Diamants et des perles : de sorte, Monseigneur , que si l'excès de votre mérite ne se fût trouvé sans comparaison au-dessus de tous les biens qui servent d'objet à l'ambition des hommes, je n'eusse jamais rompu mon silence, de crainte de noircir ce peu que j'ai acquis d'estime dans le monde, par le blâme que méritent les flatteurs et les impudents. Agréez donc, Monseigneur, cette Pastorale que je vous présente, où mon esprit s'est diverti bien plutôt pour délasser quelquefois le vôtre, que pour croire mériter jamais l'honneur d'être connu de vous : et trouvez bon, qu'en finissant ma lettre, je vous fasse rire de la rencontre d'un Étranger, qui me demanda si vous étiez un Géant, m'ayant ouï dire que vous étiez le plus grand homme de notre siècle.

MONSEIGNEUR,

Je suis

Votre très humble et très obéissant serviteur.

BARO.

AU LECTEUR

Puisqu'une secrète fatalité, ordonne que toutes mes fautes soient publiques, et que bien loin de pouvoir cacher ce que je fais, il semble qu'il ne me soit pas seulement permis de celer mes pensées ; je te prie, cher Lecteur, de voir de bon oeil ces Bergeries : que si tu ne juges mon travail digne de ton estime et de ta faveur, tu seras barbare si tu n'accordes l'un et l'autre aux mérites de celui à qui je l'ai consacré. Ce n'a pas été mon invention de rendre son nom immortel par mes Ouvrages, tant de rares esprits donnent leurs veilles à ce dessein qu'en leur comparaison ma faiblesse lui serait désavantageuse, et ne pourrait qu'accroître ma honte, et diminuer l'éclat de ses grandes actions ; mais je veux que la Postérité sache que j'ai vécu dans le temps où ses conseils, et la valeur de mon Roi, ont rendus communs les Prodiges et les Miracles, et ont fait graver jusques dans le coeur de nos marbres des exploits qui n'eurent jamais d'exemple, et que nos Neveux ne pourront lire sans en être ravis d'étonnement. Je ne doute point, cher Lecteur, que si tu lis attentivement cette pastorale, il ne te reste après cela quantité de choses à désirer ; je confesse que j'ai mis trop peu de temps à la polir, et bien que je sois assuré que pour en pallier les défauts cette excuse n'est pas assez pertinente, je serai pourtant bien aise que tu les imputes plutôt à mon peu de patience qu'à mon peu de jugement. Mon premier dessein était de prendre dans l'Astrée de Monsieur d'Urfé, l'histoire de Célion et de Bélinde : mais la voulant accommoder au Théâtre, je me suis vu comme forcé d'y joindre tant de choses, qu'enfin j'en ai voulu changer les noms, aimant mieux qu'on m'accuse de lui avoir dérobé quelques accidents, que d'avoir eu la vanité d'ajouter quelque grâce à ses riches inventions. Au reste je t'avertis que les pièces que tu verras de moi en ce genre d'écrire n'auront jamais d'Arguments, je ne les trouve pas seulement inutiles, mais j'oserais dire qu'on les devrait absolument condamner : ma raison est, qu'on ne doit pas traiter d'autre sorte celui qui lit, que celui qui écoute. Et jamais on n'a vu qu'au récit d'un Poème, on ait préoccupé les spectateurs par la connaissance du sujet ; autrement, il serait impossible qu'ils ressentissent les passions qu'on leur veut inspirer : et leur esprit éloigné de cette agréable suspension où il doit être entretenu jusqu'à la Catastrophe, ne demeurerait pas même dans la liberté de juger du mérite d'un Ouvrage, et si l'Auteur se serait bien ou mal expliqué. Je ne prétends pas toutefois, que mon sentiment passe pour une loi ; je sais trop bien qu'il y a de la difficulté à étouffer une mauvaise habitude ; je suis fâché seulement de quoi ceux qui ont eu la même pensée que j'ai, n'ont pas eu assez de résolution pour la suivre, et ont mieux aimé se laisser emporter à la coutume, que non pas à la raison. Pour ce qui regarde les Choeurs, j'avoue encore qu'ils ne soient pas tout à fait nécessaires, ils sont extrêmement bienséants : et je n'aurais pas oublié de donner cet ornement à ma Pastorale, si une cause qui ne peut être connue que de moi, n'en avait rendu l'impression un peu trop précipitée. Au pis-aller ta bonté peut suppléer à ce manquement : et ma Clorise se pourra vanter de ne porter point d'envie aux plus beaux Choeurs du monde, si tu me fais l'honneur de lui donner le tien. Adieu.

ACTE I

SCÈNE I.

SCÈNE II. Phédon, Nicandre.

NICANDRE

Nécessaire.

SCÈNE III. Éraste, Nicandre.

ÉRASTE

La cause ?

SCÈNE IV. Alidor et Philidan, frères.

ALIDOR

Moi ?

PHILIDAN

Vous-même.

SCÈNE V. Éliante, [puis Alidor, puis Philidan].

[ÉLIANTE]

N'y pensons plus mon âme il est temps que je tâche De chercher un remède à ce mal qui me fâche, Et que pour mieux forcer ma première prison Je recoure aux conseils que donne la raison. Ne le revoyons plus, peut-être que l'absence Étouffera ma flamme au point de sa naissance, Et qu'ayant dans mon coeur son Empire établi Au lieu de tant d'amour elle y mettra l'oubli : Aussi bien tous les traits que mon oeil lui décoche, Semblent de petits vents qui baisent une roche, Et jamais il ne prend que pour civilité Les preuves qu'il reçoit de ma fidélité. Mille fois mes pensers ont remis à ma bouche Le soin de lui parler du tourment qui me touche, Mais ce traître respect tyran pernicieux A mille fois remis cet office à mes yeux, De sorte qu'impuissante à lui montrer ma flamme Il me fuit l'insensible, et moi je le réclame. Alidor aveugle, n'aimeras-tu jamais ? Prends exemple à ce coeur qu'en tes mains je remets, Et donne-moi l'honneur de te pouvoir soumettre. Mais le hasard présente à mes yeux une lettre, Quelque Berger sans doute aussi blessé que moi Aura dépeint ici son martyre et sa foi ; Curieuse assouvis le désir qui t'emporte : Mais tout mon sang s'émeut, ma main tremble, il n'importe, Ouvrons-le ; toutefois ce dessein indiscret Offense les respects que l'on doit au secret : C'est tout un achevons de plaire à mon envie, Coupons

Elle ouvre la lettre.

quand ce serait le filet de ma vie.

LETTRE D'ALIDOR A CLORISE.

Clorise il est temps que ton coeur S'apprête à me rendre Justice, Er qu'il accepte mon service, Malgré l'effort de sa rigueur : Considère, belle inhumaine, Que la naissance de ta haine M'a rendu l'horreur de nos bois ; Que mes cris sont toutes mes armes, Et que j'ai noyé mille fois Mon offense dedans mes larmes, Toutefois, aimable beauté, Si ta rigueur n'est assouvie Et si la perte de ma vie Doit contenter ta cruauté ; Je suis prêt, je n'attends que l'heure Dis comme tu veux que je meure Je jure que je le ferai : Ce qui te plaît m'est agréable, Mais souviens-toi que je mourrai En Amant, non pas en coupable. Alidor. C'est lui-même. Ah cruel c'est assez Je connais le sujet de tes mépris passés, À tort je t'ai nommé tant de fois insensible, Ton coeur est allumé d'une flamme visible, Tu brûles pour Clorise, et ses yeux m'ont ôté L'honneur d'assujettir ton courage indompté. Mais d'où vient que ces soins brouillent ma fantaisie ? Faut-il à mon amour joindre la jalousie ? Dieux ! Il n'est que trop vrai, je ne le puis celer ; Je sens cette fureur qui me vient bourreler, Elle échauffe mon sang, son injure me presse : Quoi ! Je suis son esclave une autre est sa maîtresse, Et pour souffrir en l'âme un affront plus mortel Je suis donc sa victime, une autre est son Autel ? Étranges lois du sort, qui voulez que j'expire Dessous le joug pesant d'un si fâcheux Empire, Ai-je offensé le Ciel ? Quel crime ai-je commis Pour avoir Alidor et les Dieux ennemis ? Ah laissez-moi sortir de ce honteux servage, Donnez-m'en le pouvoir, car j'en ai le courage ; Ose donc Éliante et pense pour le moins À faire que ton mal n'ait jamais de témoins

Elle voit Alidor.

Mais n'aperçois-je pas un Berger qui sommeille ? C'est Alidor lui-même, ah Dieux ! Quelle merveille, Cette grande beauté montre bien qu'on a tort De nommer le sommeil l'image de la mort. Courage vengeons-nous, éveillons-le, ah craintive Pourquoi lui laisses-tu le bien dont il te prive ? Berger à mon dommage un peu trop amoureux Puisque tu dors si bien tu n'es pas malheureux, Ton repos à ce coup dément ton écriture. Son silence est commun à toute la Nature, Je n'entends aucun bruit, le Rossignol caché Pense que le Soleil est encore couché, Et dans tout le séjour de cette solitude Mon esprit seulement a de l'inquiétude, Ah Berger ! Il s'éveille.

ÉLIANTE, essayant d'imiter la voix de son frère

Oui.

ÉLIANTE

D'Amour.

ÉLIANTE

Ta froideur.

ÉLIANTE, tout bas

Dissimulé menteur.

ALIDOR

Quoi.

ALIDOR

Tout beau.

ACTE II

SCÈNE I.

SCÈNE II. Clorise, Philidan.

PHILIDAN

Qui l'a dit.

CLORISE

Éliante.

SCÈNE III. Éliante, Clorise.

ÉLIANTE

Je vois que (...) peint sur votre visage ;

Le passage entre parenthèses est illisible.

SCÈNE IV. Philidan, Alidor, Clorise, Éliante.

ÉLIANTE, sans se faire voir

Tu me l'as bien montré.

ÉLIANTE

Bel Arbre.

PHILIDAN

Pour vous.

PHILIDAN

Quelque jour.

ÉLIANTE

Adieu.

SCÈNE V. Dorilas, Philidan, Alidor.

PHILIDAN

Ton secours.

DORILAS

Pour qui ?

PHILIDAN

Amour.

DORILAS

Amour.

PHILIDAN

Lui-même.

DORILAS

Tout va bien, il tressaut ; Courage beau berger ? Ô l'action perfide Il faut que nous fassions punir cet homicide.

Tressaut : on devrait lire trésautte, mais la graphie est maintenue pour la rime.

ACTE III

SCÈNE I.

ALIDOR

Enfin pour éviter une injuste poursuite Ma fureur a trouvé son salut en ma fuite, Désormais j'obtiendrai, si ce n'est de guérir, Au moins la liberté de plaindre, et de mourir. Favorable Rocher dont les pointes cornues Surpassent en hauteur la région des Nues, Ouvre-moi tes détours, je te viens consulter Sur le dessein que j'ai de me précipiter. Et vous qui méprisant la colère des Ondes Habitez aujourd'hui ces cavernes profondes, Ours, sangliers, et Serpents, témoins de mon trépas, De ce corps divisé ne faites qu'un repas ; Une ingrate, pour plaire à son humeur barbare Vous donne ce festin, et je vous le prépare : Comme elle triomphez de mes malheurs passés, Voyez avec plaisir mes membres fracassés, Et devant qu'engloutir mes os dans vos entrailles Avec des hurlements faites mes funérailles. Ou plutôt animé d'un plus noble dessein Lignon reçois mon corps et mes feux dans ton sein ; Sensible à la pitié tends-moi tes bras humides, Mais afin que les yeux qui sont mes homicides Puissent faire un miracle où je fais mon tombeau, Laisse durer ma flamme au milieu de ton eau. Dieux ! J'aperçois déjà l'horreur des précipices Toute prête à finir celle de mes supplices ; Je suis monté si haut, qu'à mes yeux, ces forêts N'ont pas plus de hauteur que l'herbe des marais Lignon n'a plus qu'un pas qui sépare ses rives, On ne voit plus le cours de ses ondes fuitives, Et les Nymphes des eaux ne me connaissant point Comparent ma grandeur avec celle d'un point. C'est ici que je dois employer le remède Que Clorise a prescrit au mal qui me possède, Ici te dois changer par un dernier effort Les blessures d'amour à celles de la Mort. Mais pourquoi différer ce dessein légitime ? En l'état où je suis ma paresse est un crime ; Cause de mes douleurs belle ingrate viens voir Combien tes cruautés ont sur moi de pouvoir, Afin que ce moment, le dernier de ma vie, M'assure pour le moins de ta haine assouvie. Mais tu ne viendras point, Grands Dieux, pour m'obliger Adressez jusqu'ici quelque simple berger, Qui, fidèle témoin des soupirs que j'évente Lui fasse le discours de ma fin violente, Lui reproche son crime, et la fasse frémir Au récit des horreurs que je vois sans blêmir. Mais ou mon oeil me trompe, ou ma juste requête A trouvé dans le Ciel une assistance prête ; Je ne suis point déçu quelqu'un paraît en bas, Descendons, autrement il ne me verrait pas. C'est Éliante !

Fuitif : Fugitif [SP]

SCÈNE II. Éliante, Alidor.

ÉLIANTE

Elle le voit tomber dans [le] Lignon.

Berger arrête. Ah Dieux ! Quelle manie, D'un saut il s'affranchit de notre tyrannie, Il s'est précipité ; ce précieux trésor S'est caché dans Lignon, son onde en rit encor, Glorieuse d'avoir une beauté si rare. Contre son ordinaire elle paraît avare, Autrement quelquefois il reviendrait sur l'eau ; Mais je ne le vois plus, ce liquide tombeau De crainte de rendre une fois son image Après l'avoir reçue, a fermé son passage. Que ferai-je chétive ? En quelle extrémité Ne me doit pas jeter mon courage irrité ? Faut-il que je le suive ? Oui ma fureur m'y pousse ; Mais ne le faisons pas cette mort est trop douce, J'offenserais sa haine, et le Ciel ne veut pas Que je sois jointe à lui-même dans le trépas. Mais vous qui punissez les actions perfides, Qui connaissez mon crime égal aux parricides, Grands Dieux, qu'attendez-vous d'apprêter mes tourments ? Faites jurer ma perte à tous les Éléments, Que la Terre à l'instant par un trait de Justice S'ouvre dessous mes pieds, et qu'elle m'engloutisse ; Que je sois mise au Feu, que l'Air pour me punir Refuse à mes poumons de quoi s'entretenir, Et si l'Eau ne tenait mon berger hors du monde, Je voudrais m'exposer à la fureur de l'onde. Mais que ma plainte est folle, et que mes cris sont vains, Le Destin qui se joue avecque les humains Interdit ce remède à mes maux déplorables : Doncques à son défaut Monstres épouvantables, Ours, Vipères, Démons, je vous invoque tous Qui retient vos fureurs ? Pourquoi m'épargnez-vous ? Venez joindre à mes mains l'effort de votre rage Pour déchirer ce sein, ces cheveux, ce visage.

SCÈNE III. Clorise, Éliante.

SCÈNE IV. Philidan, Clorise, Éliante.

SCÈNE V. Alidor, Clorise.

ALIDOR

Il l'écoute sans être vu.

Elle a su l'accident.

ALIDOR

Lorsque votre rigueur un peu trop violente M'a prescrit de mourir ou d'aimer Éliante, Car j'appelle mourir être éloigné de vous, Le trépas m'a semblé plus facile et plus doux : De sorte que j'allais mettre fin à ma vie Si personne n'eût mis d'obstacle à mon envie. Mais Philidan touché de mon affliction Par l'intérêt du sang, et de l'affection, Cher frère, m'a-t-il dit, contre tant d'injustice Nous pouvons sans offense opposer l'artifice : Feignez donc de quitter le soin de vos brebis, Mettons force cailloux dans l'un de vos habits Et puis le remplissant de feuillage ou de chaume, Le mieux qu'il se pourra formons-en un fantôme ; Nous le ferons porter tout contre ces rochers Dont le fâcheux abord fait pâlir les Nochers, Et là quand vous aurez d'une plainte commune Blasphémé contre Amour, et contre la Fortune, De qui la Tyrannie ouvre votre Tombeau, Vous précipiterez ce fantôme dans l'eau, Qui ne paraîtra plus, car les pierres massives Ne permettront jamais qu'il approche des rives. Le bruit de votre mort courra tout le Forez, Peut-être que Clorise en fera des regrets, Et qu'un vif repentir pourra plus sur son âme Que n'a fait jusqu'ici le Temps ni votre flamme Éliante en aura beaucoup de déplaisir, Mais n'ayant plus d'espoir, que fera son désir ? Sans doute qu'il mourra, le temps qui tout efface Lui fermera son coeur et m'ouvrira sa grâce. Voilà tout le discours que mon frère m'a fait Qui de fort peu de temps a prévenu l'effet, Mais lorsque je cherchais un témoin de ma perte De hasard Éliante à mes yeux s'est offerte, Qui par cette action trompée heureusement Me croit enseveli dans l'humide Élément.

Nocher : Vieux mot qui signifiait autrefois Pilote. [F]

Forez : région montagneuse du centre de la France, au nord du Massif Central.

SCÈNE VI. Éliante, Philidan, Alidor, Clorise.

ACTE IV

SCÈNE I. Philidan, Éliante.

SCÈNE II. Phédon, Clorise.

PHÉDON

Cela ne sera point, Éraste ton époux, Ayant ses biens enclos dans notre voisinage, Nous ne serons jamais séparés de ménage. Mais d'où vient que ton âme oppose à mes plaisirs Un esprit éloigné de semblables désirs ? Ma fille, songe à toi, toutes ces belles marques Ne servent qu'à dresser le triomphe des Parques ? Le temps fait les beautés, mais enfin il détruit Par un ordre fatal tout ce qu'il a produit : Ce front impérieux se couvrira de rides, Et ces yeux, tant de fois appelés homicides, Déchus en peu de temps de leur éclat trompeur Sans doute, au lieu d'amour, feront mourir de peur. Toutes les fleurs mourront qui paraissent écloses, Sur ce teint tout couvert et de lys et de roses, Et rien n'y restera que ce jaune souci Qui paraît sur un corps que la fièvre a transi. Ce beau sang, qui te bout aujourd'hui dans les veines, N'aura plus de vigueur que pour nourrir tes peines. L'or de tes beaux cheveux prendra le teint d'argent, Les grâces s'enfuiront ; et ce pied diligent Qui te fait admirer à la danse, à la chasse, N'aura plus le pouvoir de sortir d'une place. Ton oeil s'étonnera de se voir différent, Et d'être si petit auprès d'un nez si grand ; Enfin cet Embonpoint, et cette peau si nette, Un jour seront pareils à l'horreur d'un squelette. Alors que deviendra l'hommage qu'on te doit ? Tous ceux qui te verront te montreront au doigt, Et diront qu'un défaut d'esprit, ou de mérite, T'aura fait mourir fille en l'âge décrépite.

SCÈNE III. Nicandre, Phédon, Éraste, Clorise.

CLORISE

Qu'ai-je fait, criminelle, et de quelle injustice Permets-je que mon âme aujourd'hui se noircisse ; Alidor est-il vrai que mon consentement Ait détruit ton espoir et mon contentement ? Hélas ! Que nos plaisirs sont de peu de durée, Que d'un espace court leur Âge est mesurée, Et que ce Dieu puissant connu sur nos Autels Fait peu régner la joie en l'esprit des mortels. J'ai donc trahi tes feux, et d'un coup homicide Acquis la qualité d'ingrate et de perfide ! J'ai donc trahi tes feux, et contre mon amour Préparé ton courage à la perte du jour ! Ah devoir tyrannique ! Ah contrainte importune ! Qui nous blesses tous deux d'une douleur commune, D'où vient que désormais ta rigueur ne veut pas Unir en ma faveur ma peine et mon trépas ? Hélas ! Dans le succès de ce malheur extrême, Coupable, je ne dois m'en prendre qu'à moi-même J'ai trop peu résisté, j'ai trop tôt consenti, Mon silence est un trait d'un esprit diverti, Je devais prévenir le tourment qui m'affole Et perdre également la vie, et la parole. Mais je ne l'ai pas fait ! Cet injuste devoir En ce moment funeste a montré son pouvoir, Et j'ai montré (perfide à mon premier servage) Une grande vertu, mais bien peu de courage. Infortuné berger, que ne doit ta raison Désormais attenter contre ma trahison ? Trahison, qu'ai-je dit ? Qui suit les lois d'un maître, Ne fait rien qui convienne aux actions d'un traître ; Vois combien de Tyrans y forcent mon esprit Les Dieux l'ont désiré, Phédon me l'a prescrit. Dieux ! Quel deviendras-tu quand cet arrêt étrange T'apprendra le destin où sa rigueur me range ? J'entends son flageolet, ah qu'il ne pense pas Rencontrer ses plaisirs si proches du trépas.

SCÈNE IV. Alidor, Clorise.

ACTE V

SCÈNE I.

ALIDOR

Vous, qui souliez jadis parler de mes douleurs, Traîtres yeux, qui retient la source de vos pleurs ? Ah ! Souffrez que par vous mon désespoir s'exprime, Vous savez que la cause en est trop légitime, Et que s'en abstenir en cette extrémité Serait vraiment commettre un trait de lâcheté. Il est donc ordonné qu'à jamais je m'absente De l'objet le plus beau dont la Terre se vante, Et que me séparant de cet heureux séjour Je perde mon soleil et je souffre le jour. Beaux arbres élevés, dont les rameaux superbes Éloignent de vos troncs la chaleur et les herbes ; Enfin cette Beauté, trop prompte à me changer Prescrit à ma demeure un Climat étranger, Vous ne me verrez plus, mais quoi, s'il est possible, Que pour moi votre coeur ne soit pas insensible, Encore que mon corps soit séparé du sien Ne séparez jamais son beau nom et le mien. Et toi qui dans l'excès de ma douleur amère As porté mes regrets jusqu'au sein de ta mère, Lignon, s'il advenait que ce couple d'amants Vint profaner tes bords de ses contentements, Venge-moi je te prie, et dans tes bras humides Étouffe en ma faveur leurs flammes homicides. Et vous monts sourcilleux, déserts inhabités, Touchant ma passion tant de fois consultés, Qui trouvant une voix dedans vos roches creuses Avez cent fois redit mes plaintes amoureuses, Vous ne parlerez plus, cet esprit criminel, Comme à moi, vous impose un silence éternel : Mais d'où vient qu'au logis trop longtemps retenue Cette ingrate Beauté n'est point encor venue ; Voudriez-vous bien m'ôter destins pernicieux La dernière faveur que j'attends de ses yeux ? Ah je vois bien qu'à tort je fais cette reproche, À travers ces Ormeaux je la vois qui s'approche.

Souliez ; souloir. Terme vieilli dont il ne reste que l'imparfait, à peine encore usité quelquefois. Avoir coutume. [L]

Reproche : Le mot était féminin. Malherbe écrit encore au Traité des bienfaits de Sénèque, III, p. 16 : " On ne se pique point d'une reproche qu'on peut faire à tout le monde. " Blâme, désaveu. [SP]

SCÈNE II. Clorise, Alidor.

SCÈNE III. Éraste, Clorise, Alidor.

ÉRASTE, tout bas

Secrète intelligence.

ÉRASTE

Dès qu'il voit paraître Philidan, il lui va parler à l'oreille.

Ils s'en viennent à nous.

SCÈNE IV. Éliante, Clorise, Éraste, Philidan.

SCÈNE V.

ALIDOR

Il revient sur ses pas.

Quoi donc ? Je permettrai qu'on m'impute la honte De vivre et de souffrir qu'un autre la surmonte, Qu'un Tyran, qu'un voleur, envieux de mon bien, Triomphe d'un objet qui devrait être mien ? Non non ne partons point, mon désespoir s'oppose À ce commandement que Clorise m'impose, Il vaut mieux que je meure, et que d'un même sort Nous recevions tous trous une pareille mort. Voici...

Il regarde un poignard qu'il tient dans la main.

qui punira l'excès de leur injure, Qui fera dans nos corps une même blessure, Et qui par ma fureur, poussé dans notre flanc, Séparant nos esprits mêlera notre sang. Après mon attentat qu'importe qu'on m'accuse, Il n'est point de péché que ma rage n'excuse, Et de quelque transport que je sois agité Mon amour le rend juste en cette extrémité. Ravisseur impudent, ta fortune est semblable À de beaux fondements, mais jetés sur le sable ; Au destin d'une fleur, mais qui n'a qu'un moment Qui sépare sa fin de son commencement : Voici d'où je prétends tirer mon allégeance, C'est ici le Démon qui fera ma vengeance, Et que les tiens, surpris d'un prodige nouveau, Te pensant voir au lit te verront au tombeau. Mais je ne songe pas en formant cette plainte Au principal sujet d'où procède ma crainte ; Peut-être en ce moment, Éraste, mon rival, Possède autant de bien que je souffre de mal, Il se rit de mes pleurs, il embrasse, il caresse, Celle qu'il tient esclave et qui fut ma maîtresse ; Il tâche d'amollir, agréable dessein, Par d'humides baisers la neige de son sein, Possesseur absolu d'une belle victoire, Il voit mille trésors préparés à sa gloire, Et j'ajoute à mes maux encor ce dernier point Que Clorise le souffre et ne se défend point. Ah c'est fait, hâtons-nous de punir cet outrage Achevons le dessein où se porte ma rage, Vengeons-nous par sa mort de sa témérité, Je dois cette victime à ma fidélité. Et donnant à sa flamme un glorieux obstacle Faire de notre histoire un tragique spectacle. Mais ce dernier soupçon ne me doit pas fâcher, À peine le Soleil commence à se cacher, Et pour joindre l'effet à mes craintes funèbres Il faudra que la nuit leur prête ses ténèbres. S'il est vrai, beau Soleil, arrête ici ton cours, Mais je t'appelle en vain tu t'éloignes toujours, Et sans avoir égard à ma juste prière Tu m'ôtes l'espérance avecque ta lumière. Ah suivons hardiment notre premier objet ; Mais pour mieux réussir en ce triste projet, Dont le succès doit être à trois Amants funeste, Laissons passer encor ce peu de jour qui reste.

SCÈNE VI. Éraste, Philidan, Alidor.

PHILIDAN

Du village.

PHILIDAN

Rien du tout.

PHILIDAN

Éraste.

SCÈNE VII. Nicandre, Éraste, Phédon, Alidor, Clorise, Philidan, Éliante.

1 776 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica