Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragi-comédie en vers· De Baro

La Parthénie

Balthasar Baro· créée en 1637, imprimée en 1642· 5 actes· 1 684 vers· 8 personnages

Représentée pour la première fois le 4 janvier 1637 au Théâtre du Marais.

Personnages

  • NEARQUE, Chef de l'armée d'Alexandre
  • HARPALE, Chef de l'armée d'Alexandre
  • ALEXANDRE
  • ÉPHESTION, favori d'Alexandre
  • PARTHÉNIE, Princesse esclave
  • HYTASPE, Prince et prisonnier de guerre
  • CARINTE, confidente d'Alexandre
  • LYCANDRE, Capitaine des Gardes d'Alexandre
MADAMOISELLE,

À TRÈS-PUISSANTE ET SOUVERAINE PRINCESSE ANNE MARIE LOUISE D'ORLÉANS, Fille unique de Monseigneur Frère du Roi, Souveraine de Dombes, Dauphine d'Auvergne, Duchesse de Montpensier, etc.

Sachant jusqu'où va l'esprit de votre Altesse Royale, et combien il a d'excellentes qualités, je ne puis que je ne rougisse en lui présentant un Ouvrage si peu digne de l'entretenir. Votre mérite fait toute ma honte, et certes quand je considère qu'en un âge si tendre vous avez des connaissances qu'à peine les plus assidus à l'étude possèdent après un travail de beaucoup d'années, il faut que je confesse ou que vous êtes née pour notre confusion, ou que la Nature réservant pour les personnes de votre naissance des trésors tous particuliers, vous a prodigué des biens dont elle est avare pour tous les autres. Je croirais toutefois, MADAMOISELLE, trahir en quelque sorte la vérité si j'attribuais tous les avantages qui vous enrichissent à la seule grandeur du Sang dont vous êtes issue ; et si je ne disais que, quelque glorieux qu'il soit, il n'a pas fait tout seul les perfections qui vous rendent admirable. Les veilles de Madame de Saint Georges, et les soins nonpareils que cette illustre gouvernante a mis à vous élever, y ont contribué tant de choses, que sans une flatterie criminelle on ne saurait vous persuader que vous n'ayez point eu besoin de ses enseignements ni de ses exemples. Il est vrai que vous avez si heureusement profité des uns et des autres, que je n'en dois tirer une nouvelle manière de vous louer, et publier hautement qu'un naturel moins doux et moins riche que le vôtre n'aurait pu acquérir en si peu de temps les lumières dont vous brillez, ni les vertus qui vous font nommer aujourd'hui la merveille de notre siècle. Ce n'est pas sur le rapport d'autrui, MADAMOISELLE, que je fonde le jugement que je fais de vous, depuis le temps que Monseigneur le Cardinal de Richelieu daigna favoriser la passion que j'avais d'être à votre Altesse Royale, et qu'outre un nombre infini d'autres bienfaits il plût à ce grand Ministre de me procurer l'honneur d'être de votre Maison, j'ai été le fidèle témoin de vos déportements, et je puis dire qu'il ne s'est rien passé dans le cours de votre vie qui ne m'ait ravi d'étonnement et d'admiration. Que s'il est possible qu'il se rencontre quelqu'un assez ignorant de ce que vous êtes et de ce que je suis pour trouver vos louanges suspectes en ma bouche, qu'il se donne pour un seul moment l'honneur de vous approcher ; je suis assuré que toutes vos actions passeront auprès de lui pour des miracles ; et qu'il sera contraint d'avouer que je n'ai pas été moins véritable en tout ce que j'ai dit, que je le suis quand j'ose protester

MADAMOISELLE,

que je suis de Votre Altesse Royale,

Très humble, très obéissant et très fidèle serviteur,

BARO.

AU LECTEUR

Ne m'accuse pas, cher Lecteur, si tu vois dans cet Ouvrage quelques actions qui démentent la haute réputation dont Alexandre a surmonté l'injure de tant de siècles. Quinte-Curce lui a rendu ce mauvais office devant que moi. Et nous l'ayant représenté, après la conquête de la Perse, dans un abandonnement à toutes sortes de voluptés, il a semblé nous vouloir montrer combien est grande la faiblesse humaine, et qu'il n'y a point de si belle vie qui n'ait quelque intervalle fâcheux. Encore crois-je avoir obligé la mémoire de ce Héros, puisque lui ayant fait concevoir quelque honte de sa mollesse, et de son oisiveté, j'ai suppléé à ce que l'Histoire devait dire ; et lui ai fait entreprendre par un principe de vertu la suite des grandes choses qu'il semble n'avoir faites que par hasard ou par intérêt. Si tu considères donc que l'état de la vie qu'il menait alors, tu ne trouveras pas étrange qu'au lieu de le dépeindre dans une honteuse prostitution, je l'ai fait amoureux de PARTHÉNIE. C'est assez que l'historien (qui ne devait pas avoir oublié le nom de cette généreuse femme) nous ait dit qu'elle était belle pour me faire juger qu'elle était aimable ; et j'ai cru qu'il était plus glorieux pour Alexandre de lui donner de la passion pour une Princesse que pour des esclaves. Au reste, s'il y a quelque espèce de cruauté dans le dessein où il se porte de faire mourir Hytaspe, on ne la trouvera pas extraordinaire si l'on connait ce que peut sur les esprits une amour désordonnée : et quand elle n'aurait pas eu des exemples dans notre temps, on pourra croire facilement que celui qui tua de sa propre main le meilleur de tous ses amis, pût bien dans une dépravation pareille qu'on le défit d'un Rival qui en cette qualité ne pouvait être que son ennemi. Adieu

ACTE I

SCÈNE I. Harpale, Néarque.

SCÈNE II. Alexandre, Éphestion.

ALEXANDRE

Hélas ! Si tu savais quel objet la produit, Si tu voyais l'éclat de l'astre qui me luit, Tu le croirais fatal à qui bien le contemple : Mais apprends un Destin qui n'eut jamais d'exemple. Après cette journée, où les Perses domptés Virent mourir leur Prince et leurs prospérités, Harpale m'amena des esclaves si belles, Qu'elles pouvaient charmer les coeurs les plus rebelles. Dès lors j'ordonnai que durant mes repas Les unes chanteraient, les autres de leurs pas Formant selon les airs des figures diverses, Flatteraient mon esprit des délices des Perses. Ainsi, comme mes sens demeuraient enchantés Par un mélange heureux de pas et de beautés, Et qu'elles à l'envi s'efforçaient de me plaire, J'en vis une à l'écart pensive et solitaire, Qui d'un oeil curieux cherchant où se cacher, Par honte ou par mépris refusait d'approcher, Je l'aborde, et feignant quelque peu de colère, D'où vient (lui dis-je alors d'un ton grave et sévère) Que ton coupable orgueil refuse à mes désirs Le soin avantageux d'aider à mes plaisirs ? Parle qui que tu sois, et soumets à ma vue Les rares qualités dont le Ciel t'a pourvue. Ne me refuse rien, regarde qui je suis, Ou si tu me déplais, songe à ce que je puis. Elle toute superbe et pompeuse en son geste, Répond d'une voix ferme, et toutefois modeste : Sire, ce qu'aujourd'hui tu recherches de moi, Est digne d'un Tyran, mais indigne d'un Roi. Que ces lâches beautés devant toi prostituent Leurs infâmes appas qui charment, mais qui tuent, Qu'elles t'accordent tout de crainte de périr, Elles savent flatter, et moi je sais mourir. Use plus sagement des faveurs de Bellone, Naguère je portais le Sceptre et la Couronne, Et bien que désormais ces marques de grandeur Ne soient plus dans mes mains elles sont dans mon coeur, C'est là que dépitant les coups de la Fortune Et le fâcheux succès d'une guerre importune, Malgré ma servitude et malgré tes projets Ma vertu trouve encore un sceptre et des sujets. À ce mot la pudeur lui couvrant le visage, Défendit à sa voix d'en dire davantage : Mais pour se satisfaire et pour me toucher mieux, Cette adroite beauté laissa faire à ses yeux, Qui tous armés de traits et tous couverts de flamme, Se rendirent bientôt les maîtres de mon âme. Vois comme la Fortune a d'étranges revers, Cette esclave triomphe au milieu de ses fers : La Déité s'immole à la victime offerte, Et ma seule victoire est cause de ma perte.

Bellone : Déesse de la Guerre, soeur ou compagne de Mars. [T]

SCÈNE III. Alexandre, Carinte, Éphestion.

CARINTE

Sire.

SCÈNE IV. Parthénie, Alexandre, Éphestion, Carinte.

PARTHÉNIE

Sa taille ?

ÉPHESTION

Riche et belle.

PARTHÉNIE

Et son teint ?

PARTHÉNIE

C'est lui-même.

ÉPHESTION

Ô prodige !

ÉPHESTION

J'obéis.

ACTE II

SCÈNE I. Hytaspe, Éphestion.

SCÈNE II. Alexandre, Éphestion, Hytaspe.

SCÈNE III. Alexandre, Parthénie, Hytaspe, Éphestion.

ALEXANDRE

Éphestion.

HYTASPE

Ma Reine.

PARTHÉNIE

J'y ferai mon pouvoir.

Il s'en va.

ACTE III

SCÈNE I. Alexandre, Carinte.

SCÈNE II. Alexandre, Parthénie.

SCÈNE III. Hytaspe, Parthénie.

PARTHÉNIE

La fuite.

PARTHÉNIE

Pourquoi ?

PARTHÉNIE

Quel ?

SCÈNE IV. Lycandre et quelques Gardes, Parthénie, Hytaspe.

PARTHÉNIE

Je tremble.

ACTE IV

SCÈNE I.

SCÈNE II. Éphestion, Lycandre, [Hytaspe].

SCÈNE III. Alexandre, Éphestion.

ALEXANDRE

Ah ! Cher Éphestion, où me vois-tu réduit ? D'un désir forcené, victime déplorable Je soupire, je meurs, tout me nuit, tout m'accable, Outre mille accidents qui troublent mon dessein La jalouse fureur qui dévore mon sein D'amour et de dépit doublement agitée, Fait du coeur d'Alexandre un coeur de Prométhée.

Prométhée : L'un des fils de Japet, qui, selon les poètes, déroba le feu du Ciel, pour en animer l'homme qu'il avait formé ; en punition de quoi Jupiter le fit enchaîner sur le Caucase, où un Vautour lui dévore le foie. [T]

SCÈNE IV. Alexandre, Parthénie, Carinte, [Lycandre].

PARTHÉNIE

Il est temps d'éclaircir le doute qui vous reste, Il est temps qu'un discours véritable et funeste Vous fasse confesser que votre jugement Avec trop de rigueur blâme ce changement. Je tairai les sujets d'où naquit cette flamme Qu'Hytaspe ressentit et qui brûla mon âme, Je dirai seulement que nos pères amis Nous virent sans regret l'un à l'autre soumis : Comme ils avaient dessein d'unir en nos personnes Deux peuples divisés sous deux grandes couronnes, Quelques Ambassadeurs députés entre nous Firent dans peu de temps d'un Amant un Époux. Ah cruel souvenir ! Ô douleur qui me tue ! Nous attendions le jour pris pour notre entrevue Quand vos fiers escadrons qui semblèrent voler, Vinrent à l'impourvu nos États désoler, Nos pères attaqués se mirent en défense, Mais leur mort consomma toute notre espérance, Et ce que pût Hytaspe en ce malheur pressant, Ce fut de rechercher quelque Asile puissant : Tout bouillant de l'ardeur de venger sa patrie, Il me fit avertir qu'il allait chez Darie, Je l'y suivi de près, mais ce Roi généreux N'a pas eu contre vous un succès plus heureux. Je ne parlerai point de sa mort avancée, Ce fâcheux souvenir blesse votre pensée. Il suffit que le sort contraire à nos desseins A fait tomber Hytaspe et sa femme en vos mains, De peur que comme Époux il n'excitât l'envie J'ai feint d'être sa soeur pour conserver sa vie. Voilà dans peu de mots comment ce favori Se trouve en même jour frère, amant et mari.

Impourvu : Terme vieilli. Non prévu. [L]

PARTHÉNIE

Pourquoi ?

PARTHÉNIE

Achevez.

PARTHÉNIE

Ah ! Je ne le crois pas On doit à ta vengeance imputer son trépas, Il n'eût osé sans moi disposer de son âme Il est mort par le fer, le poison ou la flamme, Et pour le voir gémir sous des tourments nouveaux, Ta coupable fureur a trouvé des bourreaux. Mais quoiqu'il ait senti les effets de ta rage, Ta colère n'a pas achevé son ouvrage, Il faut m'ôter le jour, il faut m'ouvrir le flanc, Et noyer tes désirs dans les flots de mon sang. Quel respect te retient, quelle crainte t'arrête ? À cet acte sanglant ta main doit être prête. Cruel si jusqu'ici tes amoureux efforts N'ont pu blesser mon âme, au moins blesse mon corps. Pourquoi recules-tu ? Le remords qui t'opprime Cherche en vain des raisons pour déguiser ton crime. Tu ne peux éviter un reproche éternel Puisqu'un Prince innocent est mort en criminel. Poursuis ton attentat, et franchis toute honte, Porte jusques au bout la fureur qui te dompte, Et tâche en me perdant de perdre à l'avenir De ce double forfait le fâcheux souvenir. Ou si ton bras puissant en victoires fertile Dédaigne de s'armer contre un sexe imbécile, Remets-moi ce dessein, laisse-le moi tenter, J'ai du coeur pour le faire et pour l'exécuter : Mais souffre auparavant qu'un des tiens me présente De mon Hytaspe mort la dépouille sanglante, Que je puisse attacher sur ce corps glorieux Et ma bouche à sa bouche, et mes yeux à ses yeux : Que lui communiquant quelques restes de flamme, Je souffle dans son corps la moitié de mon âme ; Afin qu'il puisse au moins soulager mon désir, Et pour dernier Adieu me donner un soupir.

ALEXANDRE

Parthénie !

ALEXANDRE

Un poignard ?

ACTE V

SCÈNE I. Harpale, Néarque.

HARPALE

Pourquoi ?

SCÈNE II.

ALEXANDRE

Vouloir me secourir, c'est me faire une injure, Qui pensera me suivre, il mourra je le jure. Amis éloignez-vous, et ne contestez plus : Mais ils m'ont obéi, les voilà disparus, Et je puis de mes maux plaindre la violence Sans avoir de témoins que l'ombre et le silence. Qu'as-tu fait Alexandre ? Où t'a précipité L'aveugle mouvement de ta brutalité ? À quel point de fureur s'est enfin relâchée Ton âme aux voluptés trop longtemps attachée ? Lâche et digne cent fois d'un éternel affront Porte au lieu de lauriers la honte sur le front, Puisque de tes hauts faits étouffant la mémoire Tu perds en un moment mille siècles de gloire, Honneur dans les périls tant de fois éprouvé, Trésor si bien acquis et si mal conservé, Pour rendre de mon sort la rigueur assouvie, Comme je t'ai perdu je veux perdre la vie. Syriens abattus, Thébains deux fois conquis, Arabes subjugués, et vous que je vainquis Lorsque l'on vit rougir du sang Asiatique Les rives de l'Euphrate et celles du Granique ; Forcez l'obscurité d'une éternelle nuit, Voyez à quel malheur Alexandre est réduit, Puisqu'il faut qu'aujourd'hui par un retour étrange La main qui vous défit soit celle qui vous venge. Toi par qui j'ai changé par un crime nouveau Le titre de vainqueur en celui de bourreau, Prince de qui la vie en disgrâces féconde Fut un vivant tableau des misères du monde. Hytaspe où que tu sois pardonne mon forfait, Et pour excuser mieux le mal que je t'ai fait, Jette un de tes regards sur celui que j'endure, Je vais te présenter blessure pour blessure, Te rendre sang pour sang, et trépas pour trépas ; D'un spectacle si beau ne te détourne pas, Belle ombre viens à moi, mais quitte je te prie Ta juste inimitié, laisse à quelque furie Ces horribles serpents et ces rouges flambeaux, N'invente point pour moi de supplices nouveaux, Je veux suivre à ce coup ta main et ton courage, Voir l'horreur de la mort sans changer de visage, Souffre que je t'imite en ce dernier moment, Et laisse-moi le bien de mourir doucement, Glorieux instrument de ma perte prochaine, Recours des malheureux, seul remède à ma peine, Dans le juste transport dont je me vois saisi Que je suis redevable au bras qui t'a choisi, Favorable poignard seconde son envie, Achève son dessein en arrachant ma vie, Et confonds dans mon coeur sous tes coups abattu Les traits de ma justice et ceux de sa vertu : Mais différons un peu, mon trépas légitime Doit avoir des témoins aussi bien que mon crime, Il faut que Parthénie ait au moins ce plaisir De pouvoir par ma mort contenter son désir. L'Arrêt que j'ai donné n'est pas inviolable, Moins il eût d'équité plus il est révocable, À moi Gardes amis, ils craignent mon courroux, Soldats ? Je vois quelqu'un.

Granique : Nom propre d'une petite rivière de la Natolie, en Asie. Granicus. Elle a sa source au mont Ida, vers les rivières de l'ancienne Troye, et se décharge dans la mer de Marmara, au levant de Lampsaco. C'est au passage de cette rivière, qu'Aléxandre le Grand remporta sa première victoire sur les Perses, qui, dit-on, y perdirent cent mille hommes. [F]

SCÈNE III. Lycandre, Alexandre.

SCÈNE IV. Parthénie, Alexandre, Lycandre et quelques Gardes.

SCÈNE V. Néarque, Alexandre, Parthénie.

ALEXANDRE, parlant tout bas à Néarque

Hytaspe n'est pas mort ?

PARTHÉNIE, qui n'a point ouï le message de Néarque

Oui puisqu'on m'a donné le pouvoir de mourir.

PARTHÉNIE

Je ne pense pas.

SCÈNE VI. Parthénie, Alexandre, Hytaspe, Éphestion.

1 684 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica