Tragi-comédie en vers· Poème Héroïque
Le Prince Fugitif
Représenté pour la première fois le 10 juillet 1697 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.
Personnages
- PHILOXANDRE, [de son vrai nom : Apollonie]
- CLYTON, [sauveteur et confident de Philoxandre]
- LE ROI DE CYRÈNE
- ARCHESTRATE, fille du Roi
- LUCINDE, [confidente d'Archestrate]
- ALCESTE, Prince rival d'Orphise
- ORPHISE, Prince Rival d'Alceste
- ARCYLAS, Capitaine des gardes
- ACANTE, Ambassadeur
- SOLDAT
MADAME,
À TRÈS HAUTE, TRÈS PUISSANTE ET SOUVERAINE PRINCESSE CHRISTINE. REINE DE SUÈDE.
Ce Prince que j'ai l'honneur de présenter à Votre Majesté ne croirait pas avoir reçu toute la gloire que ses belles actions ont méritée, s'il ne s'efforçait d'ajouter à l'estime que la France en a faite, l'approbation d'une Reine qui est aujourd'hui la merveille et l'étonnement de tout le monde. C'est pour cela, MADAME, qu'il vole avec joie vers les climats où vous commandez, et qu'il va tâcher en vous apprenant ses aventures, d'apprendre lui-même dans l'exemple de votre vie la science de bien régner. Et certes on ne peut savoir de quels châtiments vous accablez le vice, et de quelles récompenses vous honorez la vertu, sans confesser que c'est une espèce de prodige de voir que Votre Majesté possède en l'âge de vingt-deux ans, ce qu'à peine les plus grands Politiques ont bien su dans l'étendue de plusieurs siècles. Je sais bien que GUSTAVE, cet illustre Conquérant, qui s'étant fait sentir à nos Ennemis comme un foudre, disparut quasi comme un éclair ; je sais bien, dis-je, que ce grand Prince qui avait porté l'affection ou la crainte jusques dans le coeur de tous les Monarques, ne pouvait rien produire qui ne fût miraculeux. Mais, MADAME, ceux qui voient de quels trésors vous enrichissez une naissance si avantageuse, demeurent d'accord que vous vous devez presque tout à vous-même, et que les perfections que vous faites éclater, et les belles connaissances dont vous vous remplissez tous les jours, sont bien plutôt un ouvrage de vos veilles et de vos soins, qu'un présent de la Nature. J'entreprendrais d'exagérer dans cette lettre une partie des vertus dont vous brillez, si je n'étais bien assuré que ce que j'en dirais trouverait fort peu de créance parmi les hommes ; car, MADAME, qui pourrait se persuader que le Soleil n'eût jamais surpris dans le lit une jeune Reine, et que ces longues heures que les autres donnent au sommeil ne fussent employées par elle qu'à l'étude des belles choses ? Qui croirait que malgré la délicatesse de son sexe, Votre majesté eût pu s'accoutumer à l'usage des armes, et qu'au lieu de se plaire aux artifices d'une coiffure, ou à la pompe des habits, elle eût tant d'amour pour le courage et pour les lettres, qu'elle ne pût souffrir auprès d'elle ni les lâches, ni les ignorants ? Qui croirait que pour l'expérience de la guerre on pût avec justice préférer Votre Majesté aux plus grands Héros que l'antiquité nous ait vantés, puisque aussi savante qu'eux en l'Art de faire subsister et combattre les armées vous avez encore le secret d'y attacher inséparablement la victoire ? Qui croirait enfin que dans un âge si peu avancé une Princesse présidât dans son Conseil, beaucoup moins par sa condition que par sa suffisance, et qu'en toutes rencontres faisant de ses Conseillers les sectateurs de ses justes sentiments, elle leur fit avouer qu'il serait impossible de trouver dans tous ses États un plus solide jugement, ni plus capable de la conduite d'un Empire. Ce sont là, MADAME, des choses qui semblent aller au-delà de l'imagination. Et ce sont pourtant des vérités que j'ai apprises, non pas d'un simple bruit commun, mais d'une bouche sacrée, et qui a cet avantage sur la Renommée, de ne savoir ni déguiser ni mentir. Et c'est par cette même bouche, MADAME, que j'ose espérer que Votre Majesté saura quelque jour combien sensiblement m'ont touché des qualités si extraordinaires, et que quand je ne devrais pas toutes choses aux bontés qu'elle a pour ma Nation, je ne laisserais pas d'être par une obligation très légitime, et avec un respect très soumis,
De Votre Majesté, MADAME,
Très humble, très obéissant, et très fidèle serviteur,
BARO.
ACTE I
SCÈNE I. Philoxandre, Clyton.
CLYTON
J'en ai vu jusqu'aux Cieux les flammes s'élever. Le torrent de mes pleurs n'a pu la conserver, Et si votre pitié, grand Prince...PHILOXANDRE
Ah ! Je te prie Tiens mon rang plus secret, il y va de ma vie, Pour peu que ton repos au mien soit attaché, Fais si bien, cher Clyton, que mon nom soit caché.CLYTON
Pourquoi ?PHILOXANDRE
Le fier Tyran dont j'éprouve la haine, Compte entre ses parents le Prince de Cyrène, Qui, m'ayant eu chez soi, pour s'en justifier Croirait être obligé de me sacrifier : Si tu veux donc me faire une grâce infinie Ne prononce jamais le nom d'Apollonie, Puisqu'enfin je ne puis sans un prompt repentir Faire briller ici la Couronne de Tyr. Hélas...CLYTON
Vous soupirez.PHILOXANDRE
Dis qu'après tes bienfaits, Clyton, je dois parler, Tu m'as sauvé la vie, il faut le reconnaître, Et que de mon destin tu sois deux fois le maître. Apprends donc en deux mots la rigueur de mon sort, J'ai trouvé le naufrage où je cherchais le port, Par un coup de tempête, à mon âme imprévue, Contre un écueil vivant ma raison s'est perdue, Et pour comble des maux que j'ai déjà soufferts Quand j'ai cru d'être libre on m'a donné des fers.CLYTON
Vous êtes prisonnier ?PHILOXANDRE
Je le suis d'Archestrate, Cette rare beauté qui me tue et me flatte A des traits dans les yeux si doux et si puissants Que je leur ai cédé l'empire de mes sens : Mais hélas tant s'en faut que j'ose en sa présence Donner de mes désirs la moindre connaissance, Qu'à peine, éloigné d'elle, ai-je pu librement Prêter à ma douleur un soupir seulement.CLYTON
Que craignez-vous ?PHILOXANDRE
Le Roi, mes Rivaux, elle-même, Elle, qui jugeant mal de cette ardeur extrême, Et croyant que je sors des termes du devoir Me défendrait l'honneur et le bien de la voir.PHILOXANDRE
Parmi les Gentilshommes Qui composent l'éclat de la Cour où nous sommes, Les devoirs assidus, et les soins que je rends Ont les regards du Roi les moins indifférents ; Deux ou trois actions m'ont donné l'avantage De passer près de lui pour homme de courage, Et j'y veux, si je puis, tant d'honneur acquérir Qu'il ait de quoi me craindre, ou de quoi me chérir. Alors, mais il s'avance.SCÈNE II. Le Roi, Arcylas, Alceste, Philoxandre, Clyton.
LE ROI, parlant à Arcilas
Est-il hors de Cyrène ?ARCYLAS
Non, Sire, on l'a trouvé.LE ROI
C'est assez, qu'on l'amène. Alceste, pardonnez à ma juste douleur Si je blâme aujourd'hui ces marques de valeur ; De vouloir dans un duel exposer sa personne C'est trahir mon espoir, c'est blesser ma Couronne Que je vois chancelante, et prête à succomber Sous les mêmes efforts qui vous feraient tomber. Assez d'autres sujets pressent le témoignage De votre affection et de votre courage, Cette ville attaquée, et ses murs investis, Offrent de quoi saouler vos sanglants appétits.Vers 51-68, les 2 premières syllabes des vers sontdifficiles à déchiffrer. La traduction est vraisemblable mais non garantie.
ALCESTE
Et si ce dessein a pu troubler votre âme, Orphise en doit porter et la honte et le blâme : Il a fait la querelle, et j'atteste les Dieux Que j'allais à regret perdre ce furieux : Mais, Sire, vous savez où l'honneur nous convie, Comme il est au-dessus des biens et de la vie Il est si délicat, si facile à périr Et pour peu qu'on le blesse, il fait tout pour guérir.SCÈNE III. Le Roi, Orphise, Alceste, Arcylas,
[LE ROI]
Enfin ma vigilance a trompé votre attente, Et le Ciel ennemi d'un projet inhumain Vous ôte pour ce coup les armes de la main : Ne dissimulez plus, j'ai su votre querelle, Mais si mon intérêt peut prévaloir sur elle, Ce que vous me devez vous parle de changer L'ardeur de vous détruire au soin de me venger.ORPHISE
Sire, si j'ai failli ma flamme a fait mon crime, Flatté comme je suis d'un espoir légitime, Je fais comme un torrent qui se plaît à briser L'obstacle qu'à sa chute on tâche d'opposer : Je ne le cache point, un rival m'importune, Non pour être pareils de sang et de fortune, Mais pour voir un captif sous de mêmes liens Élever ses désirs où je porte les miens.LE ROI
Arrêtez ce transport dont votre âme est saisie, Ne vous regardez plus d'un oeil de jalousie, Car enfin, où tendrait ce combat entrepris ? Pensez-vous qu'Archestrate en dût être le prix ? Elle dépend de moi, non du sort de vos armes, Il faut pour l'acquérir moins de sang que de larmes, Ou s'il en faut du sang il ne vous est permis D'en puiser autre part que chez mes ennemis ; C'est là qu'il faut cueillir des lauriers dignes d'elle, À ce noble devoir la gloire vous appelle, Mais que veut ce soldat que ma fille conduit ?SCÈNE IV. Archestrate, Soldat, Le Roi, Orphise, Alceste, Arcylas, Philoxandre, Clyton.
ARCHESTRATE
Sire, apprenez l'état où le sort nous réduit, Osmond cet orgueilleux qui du sceptre s'empare Prétend vous accabler sous l'effort qu'il prépare, Glorieux comme il est des triomphes passés, Et d'un nombre infini de soldats amassés, Il vient pour couronner ses injustes conquêtes Par le sac de Cyrène, et le prix de nos têtes.LE ROI
As-tu vu sa démarche ?LE ROI
C'est l'ordre de la guerre, et l'effet des combats Dont le succès sinistre, et fatal à ma gloire, Le presse d'achever ma perte, et sa victoire. Mais le sort peut changer, Cyrène a des guerriers Qui peuvent de son front arracher les lauriers, Et pour peu que le Ciel en veuille à l'injustice Le trône qu'il prétend sera son précipice. Il est bon toutefois qu'en des termes pareils Un Roi se détermine aux plus sages conseils. Orphise, et vous Alceste en qui je me propose De trouver la défense et l'appui de ma cause, J'appelle à mon secours votre fidélité, Parlez, que dois-je faire en cette extrémité ?ORPHISE
Ô Dieux ! Sur ce sujet faut-il qu'on délibère, Sire, tout contribue au bonheur que j'espère, Puisque cet insolent qui pense triompher S'approche de la main qui le doit étouffer. Pour cela permettez qu'au front de cette armée Que vos derniers malheurs ont ici renfermée, Mon bras aille écraser ce funeste serpent Dans le propre venin que sa haine répand. Par les justes efforts d'une prompte vengeance Osmond verra sa perte, et votre délivrance, Il verra foudroyer ses bataillons épais, Et naître de leur sang l'abondance et la paix. Grand Prince accordez-moi cet illustre avantage De produire un effet d'amour, et de courage, De délivrer Cyrène, ou pour en parler mieux De venger Archestrate, et d'essuyer ses yeux.ALCESTE
Sire, ce sentiment répond à ma pensée, Mais le soin de venger Archestrate offensée, Et de porter la mort au sein des ennemis À nul autre qu'à moi ne doit être remis. C'est de moi que Cyrène attend cette merveille, Tu le peux mon amour, ta force est sans pareille, Et l'on ne peut m'offrir murs, remparts, ni fossés, Qui sous tes étendards ne se trouvent forcés. Animé des beaux yeux qui font toute ma gloire J'irai des bras d'Osmond arracher la victoire, Et de son attentat justement irrité J'irai punir l'orgueil où l'ingrat s'est porté.LE ROI
Je lis dans votre coeur ce qu'exprime la bouche, De votre affection cette marque me touche, Elle flatte mes sens, mais cet emploi fameux De tous deux désiré, ne peut être à tous deux. Philoxandre ? On ne peut sans espèce de crime Négliger un conseil dont je dois faire estime, Donne-moi ton avis, que dois-je exécuter ? Tu sais le différend que l'on vient d'agiter.PHILOXANDRE
Sire, je sais qu'Osmond en veut à votre Empire, Et puisque mon devoir me force de le dire, Je sais que les combats par les vôtres tentés Ont de votre disgrâce enflé ses vanités : Oui, depuis que les flots de l'inconstant Neptune Ont à votre personne attaché ma fortune ; J'ai vu dans quel état vous ont enfin réduit Et l'heur qui l'accompagne, et celui qui vous fuit. Mais, Sire, il faut tenter un dessein légitime, Il faut des souverains pratiquer la maxime, Et chercher de vos maux la prompte guérison, Sans vouloir de vos murs faire votre prison. Quoi ? Souffrir lâchement qu'au milieu de Cyrène Un insolent vainqueur en triomphe vous traîne, Et qu'ayant usurpé le trône de leurs Rois À vos peuples soumis il impose des lois ! Ah ! Sire, détournez ce péril qui m'étonne, Il en faut, s'il se peut, sauver votre Couronne, Ou si d'un ennemi l'indomptable bonheur Veut que vous la perdiez, la perdre avec honneur. C'est donc mon sentiment qu'assisté d'une armée Par l'objet de son Prince à mieux faire animée Votre Majesté cherche un moyen glorieux Ou de chasser Osmond, ou de quitter ces lieux : Vous pouvez autre part rencontrer un asile, Et laissant la Princesse à défendre la ville Revenir plus puissant faire un dernier effort, Et près d'elle trouver la victoire ou la mort. Voilà ce que je pense.LE ROI
Ah ! Conseil légitime.ARCHESTRATE
Mais conseil dangereux.LE ROI
Mais conseil magnanime.ARCHESTRATE
Vous exposer Seigneur !LE ROI
Il le faut, je le veux, Et toi dont la pensée a secondé mes voeux Pour le prix d'un conseil si juste.ARCHESTRATE, à part
Et si funeste.LE ROI
Je te laisse en dépôt tout le bien qui me reste, Je te laisse avec elle une ville à garder, Défends-la, s'il le faut, mais sans rien hasarder, Le temps est nécessaire à l'effet où j'aspire, Et ce temps ménagé peut sauver mon Empire.PHILOXANDRE
Mais, Sire.PHILOXANDRE
Vous pouvez tout sur moi.LE ROI
Je n'en veux que ce point, Et je t'accuserai d'aimer peu mon service, Si ta fidélité ne me rend cet office. Et vous mon seul refuge, enfin voici le jour Où Mars doit préparer un triomphe à l'Amour. Dans le fameux combat où ce Dieu nous appelle Celui qui produira l'action la plus belle Sera de la Princesse unique possesseur, Et d'un trône affermi le juste successeur. Oui, Princes, nous joindrons son coeur et ma couronne À ces fameux lauriers que la victoire donne, Mais qui succombera sous l'effort d'un vainqueur Qu'il n'espère jamais ni Couronne, ni coeur.ORPHISE
Cette loi me ravit.ARCHESTRATE, à part
Ah ! Funeste départ qui me fera mourir.SCÈNE V. Philoxandre, Archestrate, Lucinde.
PHILOXANDRE
Vous partez mécontente ?ARCHESTRATE
Ah ! Cruel, laisse-moi ?PHILOXANDRE
Vous fuyez !ARCHESTRATE
Oui barbare, et tu sais bien pourquoi. Après ce beau conseil, que veux-tu que j'espère ? Je ne dois qu'à toi seul la perte de mon père.PHILOXANDRE
Avant que me blâmer, voyez ce que j'ai pu, Lui donnant ce conseil j'ai fait ce que j'ai dû, Et j'eusse en le flattant d'un contraire langage Blessé ma conscience et trahi son courage. Je sais que la nature a des droits bien puissants, Je les ai violés, vengez-vous j'y consens. Mais dites pour le moins en voyant mon supplice, C'est le sang qui le perd, et non pas la justice.ARCHESTRATE
Me privant pour jamais et d'un père et d'un Roi, De même que le sang la justice est pour moi, Qui n'en saurait tirer de vengeance si dure Qu'elle ne soit encore au-dessous de l'injure.PHILOXANDRE
L'honneur et le devoir, ont fait mon attentat, Mais soit qu'il ait blessé vos plaisirs, ou l'État, Je vais vous épargner par un soin légitime La peine d'imposer une peine à mon crime. Ne remettez qu'à moi ce rude châtiment, Il est prêt, Archestrate, en voici le moment, Puisqu'il faut vous quitter, et perdre l'espérance De recouvrer chez vous ma première innocence.ARCHESTRATE
Me quitter !PHILOXANDRE
Oui, Madame, un dessein glorieux Veut que ce criminel s'éloigne de vos yeux, Il veut que ce coupable exécute en personne Les funestes conseils que son audace donne, Et que dans les périls qu'il vous préparés Il trouve enfin la mort que vous lui désirez.ARCHESTRATE
Moi, désirer ta mort, ah ! Soupçon qui me fâche, Peux-tu me présumer si barbare, ou si lâche ? Cruel fais d'Archestrate un meilleur jugement, Ta vie est au-dessous de mon ressentiment, Et bien qu'à ma colère elle soit exposée Ma colère méprise une vengeance aisée. Non, non, suis le chemin que le Roi t'a prescrit, Seconde son courage, avecque ton esprit ; Tandis que son acier brillera dans la plaine Fais briller ta conduite au milieu de Cyrène, Et si jamais ton coeur montra quelque vertu Relève en t'élevant tout un peuple abattu. Quoi, tu ne réponds rien ? Qui te ferme la bouche ? Voudrais-tu négliger un salut qui me touche ? Parle, suis-je un dépôt indigne de tes soins ?PHILOXANDRE
J'en prends votre mérite et vos yeux à témoins. Mais, Madame, une loi secrète et souveraine Me force de quitter Archestrate et Cyrène ; Y vivre est un bonheur que le Ciel m'interdit, Et pour m'y retenir le Prince en a trop dit. Allez d'autres que moi donneront dans la ville Un ordre plus puissant, un ordre plus utile, Et quelque grand malheur qui la pût menacer Vous portez dans les yeux des traits pour le chasser. Permettez-donc, Madame, et je vous en conjure, Par tout ce qui peut vaincre une âme la plus dure, Permettez que je cueille un peu de ces lauriers Dont se va couronner le front de vos guerriers. Consentez...ARCHESTRATE
C'est assez, j'aime ta résistance, J'aurais trouvé du crime en ton obéissance, Cyrène est un séjour que l'honneur t'interdit, Et pour t'y retenir le Prince en a trop dit. Je ne résiste plus, ami, va, vois, surmonte, Couvre l'ingrat Osmond d'une éternelle honte, Et punissant l'orgueil qu'il ose témoigner Étouffe dans son coeur le désir de régner. Lance jusqu'à ce traître un éclat de tonnerre, Fais rougir de son crime et son front et la terre, Porte cent coups mortels dans cet indigne flanc, Et songe qu'un Empire est le prix de son sang : Montre dans ce combat où la gloire t'engage Qu'on peut tout espérer quand on a du courage, Et qu'un bras qui n'a point de sceptres à porter En peut bien acquérir, s'il en peut mériter. Va, puisque t'arrêter est un coup impossible, Souviens-toi seulement dans ce moment terrible, Où l'air retentira de tes coups furieux, De ménager des jours qui nous sont précieux, Mêle au soin d'attaquer celui de te défendre, Et ramène vainqueur mon père et Philoxandre.PHILOXANDRE
J'y ferai mon effort, mais avant que partir Si je vous ai déplu voyez mon repentir, Les pleurs et les soupirs où mon coeur s'abandonne Demandent un pardon.ARCHESTRATE
Adieu je te pardonne.ACTE II
SCÈNE I. Archestrate, Lucinde.
[ARCHESTRATE]
Ah ! Ne me retiens point.ARCHESTRATE
Lucinde, je me lasse, L'occupe qui voudra, j'abandonne la place. Cet objet, ce spectacle horrible et furieux Offense également mon esprit et mes yeux ; Blâme-moi si tu veux de manquer ce courage, Je te dis mon humeur, j'abhorre le carnage.LUCINDE
Quel plaisir toutefois du haut de cette Tour De voir naître la nuit dans le milieu du jour, Et du Soleil naissant obscurcir la lumière Par un brouillard formé de traits et de poussière : Quel plaisir de revoir cet Astre flamboyant Se faire d'un armet un miroir ondoyant, Et déployant au jour ses couleurs éclatantes, Peindre mille Soleils sur des armes brillantes.Armet : Casque, ou habillement de tête.
ARCHESTRATE
Je ne m'étonne pas si ton âme s'y plaît, Où que tourne le sort elle est sans intérêt ; Mais à deux passions la mienne assujettie Croit faire du combat la meilleure partie, Les cris de tant de morts sous le fer expirants La blessent à la fois de cent coups différents, Elle brûle, elle tremble, et n'est pas moins atteinte Des traits de la pitié, que de ceux de la crainte.LUCINDE
La crainte ?ARCHESTRATE
Pour mon père.LUCINDE
Et la pitié ?ARCHESTRATE
Pour tous.ARCHESTRATE
N'en sois pas offensée, Et puisqu'il faut t'ouvrir le fonds de ma pensée, Sache qu'à deux objets mon âme se restreint, C'est pour eux qu'elle espère, et pour eux qu'elle craint.LUCINDE
Si tous deux ont sur vous un pareil avantage, La Nature et l'Amour font ce juste partage, Ces deux Divinités touchent également, C'est-à-dire qu'Alceste et le Roi...ARCHESTRATE
Orphise encore moins.LUCINDE
Qui donc ? Je ne vois pas D'autre objet dans la Cour digne de vos appas, Ces Princes pour vous plaire ont quitté leur patrie, Vous êtes le sujet de leur idolâtrie, Et sans faire les vains ils peuvent espérer Qu'à toute autre personne on les doit préférer.ARCHESTRATE
Ah ! Que tu connais mal ce que peut le mérite, Comme leur passion leur recherche m'irrite, Tandis que leur esprit par l'amour échauffé Disputait la victoire, un tiers a triomphé.LUCINDE
Ce discours est obscur.ARCHESTRATE
Quoi tu ne peux m'entendre ?LUCINDE
Il faut s'expliquer mieux.ARCHESTRATE
Connais-tu Philoxandre ?LUCINDE
Je le vois tous les jours.ARCHESTRATE
Mais le connais-tu bien ?LUCINDE
J'en fais beaucoup de cas, j'aime son entretien, Et crois que pour prétendre de hautes fortunes Il a des qualités qui ne sont pas communes, Mais d'aller jusqu'à vous, il peut tout hors ce point.ARCHESTRATE
Dès là n'en parlons plus, tu ne le connais point, Pour te dire en deux mots ce que j'en imagine, Je crois qu'à sa vertu répond son origine, Et sache, s'il ne porte un visage menteur, Qu'il est grand de naissance aussi bien que de coeur. J'observe dans ses yeux je ne sais quoi d'illustre, Tout autre comparé ne lui sert que de lustre, Ses discours relevés comme ses actions Excitent dans les coeurs de justes passions ; Instruit comme je crois dans l'école des Princes, Il sait l'art de régir les coeurs et les Provinces Il sait ce qu'il faut suivre, et ce qu'il faut blâmer, En un mot il sait tout jusqu'à se faire aimer.Dès là : signifie aussi, Cela étant.
LUCINDE
Je ne m'informe point de ces hautes sciences Où ce fameux esprit porte ses connaissances, Mais voyant aujourd'hui combien vous l'estimez Je dis qu'il en sait trop s'il sait que vous l'aimez.ARCHESTRATE
Il ne le saura point, l'amour que je lui porte Trouve dans mon devoir une chaîne trop forte.LUCINDE
Un soupir le peut dire.LUCINDE
Clyton, ce bon vieillard dont le soin favorable Le tira d'un état triste et misérable, Sait-il point sa naissance ?ARCHESTRATE
Il faudrait l'éprouver.LUCINDE
Il est dans le Palais.SCÈNE II. Lucinde, Archestrate, Clyton.
ARCHESTRATE
Il craint pour son ouvrage. Approche, bon vieillard, par la foi que tu dois À cette majesté dont éclatent les Rois, Ne me déguise rien, connais-tu ?CLYTON
Qui, Madame ?ARCHESTRATE
Celui dont tes bontés ont prolongé la trame, Et qui depuis trois mois dans Cyrène est venu ?CLYTON
Philoxandre ?ARCHESTRATE
Oui, Clyton.CLYTON
S'il vous est inconnu Par quel moyen, Madame, aurais-je pu connaître Dans quel endroit du monde il a tiré son être ?ARCHESTRATE
Lorsqu'à ce malheureux ton secours fut ouvert, Quels étaient les habits dont il était couvert ?CLYTON
Il les avait quittés pour venir à la nage Gagner le même écueil qui causa son naufrage. Par bonheur ma fenêtre ouverte en ce moment Laissait aller mes yeux jusqu'à cet élément, Voyant donc ce dépôt que la mer semblait rendre, Je pris une chaloupe et j'y mis Philoxandre.ARCHESTRATE
Quel parut son esprit dans son adversité ?CLYTON
Tel qu'un ferme rocher contre un flot irrité, Sa bouche ne poussa ni plainte ni menace, Et son coeur fut encor plus grand que sa disgrâce. Dieux que ne dit-il point de l'injure des flots, De l'effroi qui saisit l'âme des matelots, De la fureur des vents, de l'effort du tonnerre, De ses mâts abattus et brisés comme verre, Des nuages crevés, de leurs feux nonpareils, Et d'une obscure nuit qui dura trois Soleils. Il vit cent et cent fois la pointe de ses voiles Du centre de la terre aller jusqu'aux étoiles, Enfin pour achever, il vit tous ses vaisseaux Céder à la tempête et périr sous les eaux.SCÈNE III. Philoxandre, Archestrate, Lucinde, Clyton.
ARCHESTRATE
Quoi ? Mon père revient ?PHILOXANDRE
Tout chargé de lauriers. L'insolence d'Osmond funeste à ses guerriers, Fatale à son État, et fatale à lui-même, A fléchi sous le poids d'un châtiment suprême : On voit par son orgueil pour jamais abattu Ce que peut la justice avecque la vertu, Enfin, comme son corps, le corps de son armée N'est plus qu'un peu de cendre, ou qu'un peu de fumée.ARCHESTRATE
Ne me flattes-tu point d'un espoir décevant ? Nos ennemis sont morts, et mon père est vivant, Se peut-il, Philoxandre ?PHILOXANDRE
Oui, j'ai vu cet infâme Perdre en même temps l'espoir, le sang et l'âme. Mais pour ne mentir point, les efforts qu'il a faits Ont produit aujourd'hui de funestes effets, Et je puis assurer que jamais dix batailles N'ont fourni de matière à tant de funérailles. La frayeur et la mort allaient de tous côtés, Tantôt à pas tardifs, tantôt précipités, Tandis que la victoire en pompe descendue Entre les deux partis demeurait suspendue : Enfin par un bonheur tant de fois désiré, Et par un coup du Ciel justement espéré Osmond ayant versé pour terminer vos peines Tout le fiel et le sang qu'il avait dans les veines, On a vu tout d'un coup ses escadrons plier, Et sans qu'aucun fuyard ait pu se rallier, Pour vous laisser jouir d'une victoire entière Ils ont fait de nos champs un ample cimetière. Le Roi voulant sauver par ses rares bontés Ce qui reste vivant des ennemis domptés Fait cesser le carnage, et vient par sa retraite Rendre comme vos yeux votre âme satisfaite. Mon zèle cependant a prévenu ses pas.ARCHESTRATE
Sage et parfait ami que ne te dois-je pas ? Et quelle récompense assez grande, assez digne Peut jamais égaler cette faveur insigne. Demande.PHILOXANDRE
Permettez, Madame,À part.
Ah ! Que fais-tu ? Regarde tes malheurs, et qu'elle est sa vertu.ARCHESTRATE
Quoi ? Poursuis.PHILOXANDRE
Permettez qu'un éternel silence À ce Prince vainqueur cache mon imprudence ; Ne lui témoignez pas que pour aller aux coups Mon honneur m'ait forcé de m'éloigner de vous, Ni que je sois venu du bruit de ses merveilles Charmer également votre âme et vos oreilles. Aussi bien n'ai-je fait que le suivre des yeux, Et bien loin d'imiter ses exploits glorieux, De m'attacher à lui, d'être comme son ombre, À peine en ce combat ai-je servi de nombre, À peine un ennemi de son sang a mouillé L'habit que j'avais pris, et que j'ai dépouillé.ARCHESTRATE
Je le veux, Philoxandre, il faut te satisfaire, Depuis assez longtemps je sais l'art de me taire, Mais j'entends quelque bruit.PHILOXANDRE
Madame c'est le Roi.PHILOXANDRE
Ah ! Clyton, jure-moi De ne me point cacher qu'elle est cette aventure, Ne m'as-tu point trahi, parle ?CLYTON
Non, je le jure.SCÈNE IV. Le Roi, Archestrate, Alceste, Orphise.
LE ROI
Arrête, enfin le cours de ces larmes de joie, Dans les maux et les biens que le Ciel nous envoie Un coeur est peu constant qui se laisse saisir, Ou de trop de douleur, ou de trop de plaisir.ARCHESTRATE
Vouloir que je rejette un penser qui me flatte, C'est chercher trop de force en l'esprit d'Archestrate, Elle veut que ses yeux mêlent en même jour Les larmes du départ aux larmes du retour. Quoi ? Vous voir triomphant et n'être pas atteinte D'un mouvement contraire à ma première crainte, Ce serait exiger de l'état où je suis Et plus que je ne dois, et plus que je ne puis.LE ROI
Ce triomphe obtenu n'est rien en apparence, J'ai fait dans le combat beaucoup moins qu'on ne pense, Un démon inconnu parmi nous se coulant A tout seul soutenu cet État chancelant, Par le secours puissant de cette main hardie Osmond a vu punir sa noire perfidie, Déchoir ses vains désirs de leur superbe rang, Et noyer son espoir dans les flots de son sang. Parmi des faits guerriers si dignes de l'Histoire Ces Princes ont de même éternisé leur gloire, Assistés doublement et de Mars et d'Amour Ils ont sauvé l'État, et m'ont rendu le jour. Pensez-y désormais, mon aimable Archestrate, Prends part à ce bienfait, et n'en soit point ingrate, Écoute leurs soupirs, récompense leurs voeux, C'est ce que tu leur dois, et c'est ce que je veux.ARCHESTRATE
Je sais que l'on ne peut, sans faire une injustice, Laisser sans récompense un si rare service ; Mais pour le reconnaître on ne devrait songer Qu'à leur donner un prix qui se pût partager : Si leur ambition aux richesses aspire Vous pouvez épuiser les trésors de l'Empire, Mais, Seigneur, tout le monde est d'accord de ce point Que le sceptre et le coeur ne se divisent point.ALCESTE
Sire, cette Princesse en miracles féconde A prononcé l'Arrêt le plus juste du monde, Ses grâces qu'un Amant ne saurait trop priser Ne sont pas un butin qu'on doive diviser, Il faut, et c'est un mal qui n'a point de remède, Que nul ne la mérite, et qu'un seul la possède. C'est trop pour un mortel que de la rechercher, Je ne vois rien en moi qui la puisse toucher. Mais je crois si quelqu'un a droit de la prétendre, Que ce droit est un bien qu'on ne peut me défendre, J'y fonde mon espoir, et fais voeu de périr Si mon affection ne la peut acquérir.ORPHISE
Prince victorieux, c'est en vain qu'on agite S'il est dans l'Univers quelqu'un qui la mérite, Ses rares qualités par un charme apparent Ont déjà décidé ce fameux différend : Il ne s'agit donc plus, Sire, que de résoudre Qui dans le champ de Mars dans le sang et la poudre, Dans l'horreur d'un combat de triomphes suivi Ou d'Alceste ou de moi vous a le mieux servi : Cette condition de tous deux acceptée Trouve dans ce moment la chose exécutée, Vous pouvez prononcer quel sera notre sort, C'est de là que j'attends ou la vie ou la mort.LE ROI
Tout ce que votre bras a fait dans mon armée Je l'ai su par mes yeux ou par la Renommée, Mais plus je le balance, et plus son juste poids Ôte à mon jugement la liberté du choix : Je sais bien toutefois qu'il faut vous satisfaire, Aussi l'Astre qui luit dessus notre hémisphère N'en retirera point ses rayons éclatants, Qu'un décret solennel ne vous rende contents.ARCHESTRATE
Donner si peu de terme à m'y pouvoir résoudre, Ah ! Seigneur, cet arrêt est pis qu'un coup de foudre, M'ayant donné la vie éloignez mon trépas, Et sans vouloir m'ouïr ne me condamnez pas, Goûtez avec plaisir le fruit d'une victoire Qui vous rend le repos, qui vous comble de gloire, Mais qu'un jour si brillant ne devienne pas noir Par votre violence, ou par mon désespoir : Que j'aurai peu de part au bonheur de Cyrène Si de votre salut on voit naître ma peine, Et que vos soins pour moi seront mal témoignés Si je deviens esclave alors que vous régnez. De l'État et de moi le sort est dissemblable, Il veut le plus vaillant, je veux le plus aimable. C'est un peu d'exercice à ces deux combattants, Et pour faire ce choix je demande du temps.LE ROI
Du temps ? N'espère pas d'en tirer avantage, Tu connais leur mérite autant que leur courage, Pour juger toutefois du prix de tes amants Je veux bien t'accorder quelque peu de moments, Je me rends, Archestrate, au pouvoir de tes larmes. Cependant chers Amis allons quitter nos armes, Et pousser jusqu'aux Cieux sous l'odeur des encens Mille sacrés témoins du plaisir que je sens.ACTE III
SCÈNE I. Alceste, Orphise.
[ALCESTE]
J'y rêve comme vous, mais plus je me consomme À chercher un Héros pareil à ce grand homme, Moins je trouve d'exemple à ses rares exploits, Mars parut moins terrible et moins fier mille fois Lorsque...ORPHISE
N'en parlons plus, quittons cette manie, Comme nous les États ont chacun leur Génie Qui veille à leur défense, et sans doute aujourd'hui Le Démon de l'Empire a combattu pour lui.ALCESTE
Que le nôtre ou le sien ait produit ce miracle, Si la valeur d'Osmond n'eût trouvé cet obstacle, Nous serions dans ses fers, ou nous ne serions plus.ORPHISE
Alceste, ces discours me semblent superflus, Imitons le Pilote échappé du naufrage, Il se moque des flots, il se rit de l'orage, Et s'abandonnant tout au bien dont il jouit, Plus il eut de frayeur, plus il se réjouit. Enfin, puisque le Prince a banni de notre âme La haine qui naissait de notre seule flamme, Et qu'il fait compatir nous ayant bien remis Ces titres opposés de rivaux et d'amis, Ouvrons un peu nos coeurs, mais n'usons plus de feinte, Et pour me confirmer le sujet de ma crainte Confessez qu'Archestrate a d'un oeil plus humain Vu fumer les Encens offerts de votre main ; Vous êtes son désir, vous êtes ses délices, Les faveurs sont pour vous, et pour moi les supplices.SCÈNE II. Alceste, Lucinde, Orphise.
[ALCESTE]
Peut-on voir ta Maîtresse ?LUCINDE
Je le crois.ORPHISE
Que fait-elle ?LUCINDE
Un dessein merveilleux, Elle trace d'Osmond les projets orgueilleux, Sous la fable de ceux qu'un éclat de tonnerre Fit rentrer tous fumants dans le sein de la terre. Là se verront dépeints ces superbes géants, Bien qu'à peine sortis de leurs gouffres béants, Qui d'un soin empressé portant roches sur roches Feront contre le Ciel leurs fatales approches, Là Jupiter riant de leur vaine fureur Se couvrira le front d'une feinte terreur, Puis lâchant tout d'un coup sa colère et sa foudre Fera de ces Titans une masse de poudre. Là pour avoir fini sa crainte et ses malheurs Elle vous portraira, mais avec des couleurs Qui des temps à venir mépriseront l'injure, Et ne mourront jamais qu'avecque la Nature.Portraire : Faire la représentation d'une personne avec le pinceau, la plume, le crayon, etc.
ALCESTE
Que je suis redevable à ce noble désir ; Si sa bonté pourtant m'eût permis de choisir, J'eusse tenu sans doute à bien plus d'avantage De me voir dans son coeur que dedans son ouvrage ; Et bien que ce bonheur ne se puisse espérer, Puisque j'en ai le temps je vais l'en conjurer.Il sort.
ORPHISE
Ah Lucinde !LUCINDE
Seigneur.ORPHISE
Ah Lucinde ! Ah ma vie ! Si tu voulais un peu seconder mon envie, Si tu voulais, Lucinde, éloigner mon trépas, Qu'est-ce qu'en ta faveur je n'entreprendrais pas ? Confidente d'un coeur que le mien idolâtre, Tu peux me rendre maître en l'art de la combattre, Et malgré mes malheurs que tu peux étouffer, Tu peux me rendre maître en l'art de triompher. Fais-le donc ma Lucinde, et d'un soin pitoyable Favorise le sort d'un Prince misérable. Trouble de mon Rival les desseins amoureux, Et fût-il plus aimé, fais qu'il soit moins heureux. Si pour une faveur j'en ai mille à te rendre, Juge après ce bienfait ce que tu dois attendre.LUCINDE
Vouloir par des présents me vaincre ou me lier, C'est de votre mérite un peu se défier, Si je pouvais toucher ce courage de glace Je ne regarderais promesse ni menace, Et pour tirer de moi toute sorte d'efforts, Vos vertus pourraient plus que non pas vos trésors : Mais le coeur d'Archestrate est un fort imprenable, Elle a pour le défendre un garde inexorable.ORPHISE
Quel ?LUCINDE
Sa propre vertu qui lui donne pour loi D'accommoder son âme aux sentiments du Roi ; Rendez-le favorable à votre amour fidèle, En triomphant de lui vous triompherez d'elle, Voilà tout le conseil que je puis vous donner, Adieu je suis forcée à vous abandonner.ORPHISE
Sitôt.SCÈNE III. Orphise, Alceste.
[ALCESTE]
Je reviens tout confus.ORPHISE
La cause ? On la peut dire.ALCESTE
On se rit de nos voeux et de notre martyre, Archestrate nous joue, et feint adroitement De craindre l'esclavage où languit son amant. À peine elle m'a vu qu'elle s'est retirée, Et cédant à l'aigreur dont elle est inspirée, Maintenant qu'elle goûte un repos assuré Elle songe à bannir ceux qui l'ont procuré.ORPHISE
Trop de présomption pourrait bien la séduire, Qui sait l'art d'élever, sait bien l'art de détruire : Si son père nous force à venger un affront, Quelque ombre de lauriers qui lui couvre le front, Il faut qu'il craigne un bras sans qui cette Couronne Gémirait aujourd'hui sous le joug qu'elle donne. Mais sans nous amuser à flatter un esprit Qui de nos passions se défend ou s'aigrit, Voyons le Roi.SCÈNE IV. Le Roi, Philoxandre, Orphise, Alceste.
LE ROI
Après ce nombre affreux d'ennemis surmontés, Crois-tu seul résister contre mes volontés ? Cesse de t'en défendre, il faut que tu demandes Quelque prix qui réponde à des faveurs si grandes ; Tes conseils ont sauvé le sceptre que tu vois, Et ne l'impute point à nos fameux exploits, Assez d'autres que toi, s'il faut croire aux Histoires, Par leur seule prudence ont gagné des victoires. Ne conteste donc plus, exprime tes désirs, De ta félicité je ferai mes plaisirs. Il n'est dans mes États de dignité si belle Que ton mérite encor ne soit au-dessus d'elle.PHILOXANDRE
Tout ce que je demande, et qu'on doit m'accorder C'est qu'il me soit permis de ne rien demander, Ou s'il faut malgré moi que je sois mercenaire, Je ne veux pour tout bien que le bien de vous plaire, Lui seul peut assouvir toutes mes vanités, Et là tous mes désirs se trouvent limités. Les trésors dont nos mains font des sources de crime, Ne sont pas un objet digne de mon estime, Je fuis les dignités, et sais que je ne puis Être plus malheureux, ni plus grand que je suis, Ces Princes sont tous seuls dignes de ce langage.ALCESTE
Sire, cette beauté A fait un sacrifice à la sévérité, Par quel voeu secret qui la tient attachée Sa froideur envers moi ne s'est point relâchée, Au contraire...ORPHISE
Trop assuré de son humeur farouche Je n'ai voulu tenter ni son coeur ni sa bouche, Sa vertu m'est connue, extrême comme elle est, Il faut qu'elle se règle à tout ce qui vous plaît : Pour cela c'est à vous, Sire, que je m'adresse, Vous seul me tenez lieu de Maître et de Maîtresse.LE ROI
Peut-être le respect en ce fait qui la touche A contraint son humeur et retenu sa bouche ; Par quelque stratagème apprenons son dessein, Et pour ouvrir son coeur servons-nous de sa main. Il faut que vos deux noms écrits dans mes tablettes Découvrent à nos yeux ses passions secrètes. Porte-les, Philoxandre, et fais qu'absolument Elle y marque celui qu'elle veut pour amant, Sous peine d'attirer une juste colère.PHILOXANDRE
Que je les porte, Sire.LE ROI
Oui, si tu veux me plaire, Ton coeur et ton esprit éprouvés tant de fois M'obligeant à t'aimer, m'obligent à ce choix, Et sache qu'aujourd'hui cet illustre message N'est pas de mon estime un faible témoignage. Mais te trouves-tu mal tu changes de couleur, D'où vient cette triste et soudaine pâleur ?LE ROI
Tu dois en ma faveur vaincre cette faiblesse, Mon amitié remet leur sort en ton pouvoir, Ne délibère plus, va, rends-nous ce devoir. Le Roi sort avec les deux Princes.PHILOXANDRE
Dure Commission, injuste obéissance, Éclate, Apollonie, ah ! C'est trop de silence, Exhale ta douleur, et fais-la retentir Du Palais de Cyrène aux murailles de Tyr. Appelle à ton secours cette illustre Couronne Riche des plus beaux droits que la naissance donne, Appelle à ton secours ces illustres Aïeux Qui confondent leur source à la source des Dieux. Enfin, parle si haut que ta voix entendue Ne laisse plus douter de l'ardeur qui me tue, Et que l'air tout rempli de ses tristes accents Disant ce que je suis, dise ce que je sens. Mais parler qu'ai-je dit ? Étouffons cette envie, Ménageons un peu mieux quelques restes de vie, Et n'abandonnons pas au gré d'un ennemi Un sang que les destins n'ont sauvé qu'à demi. Toutefois consentir qu'on me vole Archestrate Sans que je la dispute, ou sans que je combatte, Et que par la rigueur d'un message fatal Je l'immole moi-même aux désirs d'un rival ! Que je la perde ! Ô Dieux, détournez cet outrage, Exécute plutôt ce qu'inspire la rage, Meurs, Prince misérable, achève tes travaux, Mais trouve dans ta mort la mort de tes rivaux ; Et ta juste vengeance une fois assouvie Nomme quel fut le bras qui leur ôta la vie. Mais quand je parlerai, quels seront mes témoins ? Clyton sera-t-il cru ? Philoxandre ? Bien moins, Et je ne trouverai dans ce dessein funeste Qu'un naufrage assuré de l'espoir qui me reste. À quoi donc se résoudre ou pencher désormais, Si je parle je meurs, je meurs si je me tais, Et dans ce dur combat ; mais voici la Princesse.SCÈNE V. Archestrate, Philoxandre, Lucinde.
ARCHESTRATE
Ainsi mon défenseur au besoin me délaisse ?PHILOXANDRE
Moi, Madame ?ARCHESTRATE
Toi-même, on t'excuse pourtant, Et bien que ton secours fût assez important, Sans lui j'ai su combattre une âme ambitieuse, Et sortir du combat saine et victorieuse.PHILOXANDRE
Je ne sais quel combat votre esprit a rendu, Ni de quoi votre coeur s'est si bien défendu.PHILOXANDRE
Qu'a-t-il fait ?ARCHESTRATE
Un dessein dont je n'ai fait que rire, Il venait me donner, par des traits tous de feu, Des marques d'une amour que j'estime si peu, Que ne tournant vers lui qu'un visage farouche J'ai fait mourir sa joie, et sa voix dans sa bouche ; Enfin je l'ai quitté tout confus et déçu.PHILOXANDRE
Il s'en est plaint au Roi.ARCHESTRATE
Quoi mon père l'a su ?ARCHESTRATE
Comment ?PHILOXANDRE
Un Ennemi n'a su vous surmonter ?ARCHESTRATE
Non.PHILOXANDRE
Deux tout à la fois viennent vous affronter, Dont je crois le pouvoir d'autant plus redoutable Qu'ils doivent vous porter un coup inévitable. Ces tablettes que j'ai vous les reconnaissez ?ARCHESTRATE
Oui, qu'insères-tu ?PHILOXANDRE
Vous y verrez tracés, Mais d'une main sacrée, et qu'on ne peut dédire, Deux noms, parmi lesquels.ARCHESTRATE
Achève.PHILOXANDRE
Quel martyre, Parmi lesquels un père absolu dessus vous Vous impose la loi de choisir un époux.ARCHESTRATE
Voyons. La main te tremble, ô Dieux quelle surprise !Elle lit.
Marque lequel tu veux ou d'Alceste ou d'Orphise, L'un d'eux sera ce soir ton Époux et ton Roi. Ô Ciel ! Quelle menace ? Et quelle injuste loi ? Lucinde quel arrêt !LUCINDE
Remettez-vous, Madame, Et tâchez de calmer le trouble de votre âme, Tout ce visage en feu marque votre douleur.ARCHESTRATE
Hélas ! Que dirais-tu si tu voyais mon coeur. Mais cachons ce transport. Quel si grand avantage Penses-tu rencontrer en ce plaisant message ? As-tu bien sans regret accepté cet emploi ?PHILOXANDRE
Madame, je dois tout aux volontés du Roi.ARCHESTRATE
Cette Commission que le Roi t'a fait prendre A flatté ton esprit, ne mens point Philoxandre, Et peut-être en cela tu penses me servir ?PHILOXANDRE
J'en ai fait un dessein qu'on ne peut me ravir Sans me ravir aussi le jour que je respire, Vous étendez partout les lois de votre Empire, Et dans tous les climats qu'habitent les mortels Vos yeux ou votre nom se sont fait des autels : Sans doute en ce moment mille Rois tributaires Languissent attachés à des fers volontaires, Et s'ils doivent pour vous souffrir mille trépas Descendez jusqu'à moi, que ne vous dois-je pas ?ARCHESTRATE
J'ai trop vu ton devoir dans ton obéissance, Mais enfin cette douce ou cruelle ordonnance Te déplaît-elle ou non ?PHILOXANDRE
Vous en devez juger, Selon qu'elle vous plaît, ou vous peut affliger, C'est à votre intérêt que le mien se mesure.ARCHESTRATE
Que me conseilles-tu ?PHILOXANDRE
D'obéir sans murmure.PHILOXANDRE
Le Roi pour y faillir a trop de jugement.ARCHESTRATE
Cet exemple le montre.PHILOXANDRE
On voit par cet exemple De l'amitié d'un père une preuve bien ample, Vous donner aujourd'hui deux Princes à choisir.ARCHESTRATE
Mais en me les donnant restreindre mon désir, Régler mes volontés au gré de sa manie N'est-ce pas me traiter avecque tyrannie ? Sait-il bien si mon coeur n'a point d'autre dessein ? Peut-être que je brûle, et que j'ai dans le sein Un trait empoisonné, dont la vive pointure Me force à violer les lois de la Nature : Peut-être qu'un vainqueur plus digne qu'ils ne sont D'avoir un diadème à lui ceindre le front, Malgré les monuments de leur race ancienne Du débris de leur gloire a composé la sienne, Et plus fort que ne sont les Princes ni les Rois En un même triomphe il nous traîne tous trois.PHILOXANDRE
Le Roi ne peut juger que selon l'apparence ; Il sait votre froideur et votre indifférence, Et combien vos esprits se trouvent éloignés De l'ombre seulement du mal que vous feignez. Pour cela se bornant au choix de ces deux Princes, Riches de tant de gloire et de tant de Provinces, Puisque nul autre qu'eux ne vous peut mériter Il croit que vos désirs le doivent imiter.ARCHESTRATE
Peut-être qu'il se trompe, et qu'en cette matière Ayant moins d'intérêt, il a moins de lumière. Mais Lucinde, que dis-je, et que fais-je aujourd'hui, J'entretiens un objet plus aveugle que lui ; Et bien puisqu'il le faut tiensElle lui jette les tablettes.
Et marque toi-même Celui que je dois prendre et que tu veux que j'aime, Incapable de choix en l'état où je suis Soulage un peu ma main, fais ce que je ne puis, Mon esprit combattu remet à ta prudence Le soin de procéder à cette différence, Nomme duquel des deux je serai le butin,À part.
Je vois qu'il t'est fatal de faire mon destin.PHILOXANDRE
Ne me condamnez pas si ma main vous refuse, Elle est un peu suspecte, et le droit la récuse, Le Roi pour cet arrêt ne consulte que vous.ARCHESTRATE
Donne, je vais saouler sa haine et mon courroux,Elle reprend les tablettes.
Adieu, ne m'attends point, mais reviens dans une heure.ACTE IV
SCÈNE I. Archestrate, Lucinde.
[ARCHESTRATE]
D'un esprit partagé mouvements incertains, Amour pour qui j'espère, Honneur pour qui je crains, Ne me tourmentez plus, et laissez-moi paisible Attendre la rigueur d'une mort infaillible.LUCINDE
Qu'avez-vous résolu ?ARCHESTRATE
Je ne puis l'assurer, Le trouble que je sens ne se peut mesurer, Et ma faible mémoire en l'abîme où je tombe Ne sait si je triomphe ou bien si je succombe.ARCHESTRATE
Ma main malgré moi-même a disposé de moi.LUCINDE
Et malgré vos discours j'ai bien jugé, Madame, Que vous pourriez guérir de cette injuste flamme.ARCHESTRATE
Injuste ?LUCINDE
Doublement.ARCHESTRATE
Pourquoi ?ARCHESTRATE
Je connais sans mérite.LUCINDE
Supposons que d'aimer l'offense fut petite, C'est à mon jugement faillir au dernier point Que d'avoir de l'amour pour un qui n'en a point.ARCHESTRATE
Qu'en sais-tu ?LUCINDE
Je le vois.ARCHESTRATE
Quelque nuage sombre Te fait quitter le corps pour t'attacher à l'ombre : Hélas ! Si tu pouvais, afin d'en juger mieux, Emprunter pour une heure ou ma flamme ou mes yeux, Tu verrais que la sienne est d'autant plus ardente Et plus rude à souffrir qu'elle est moins évidente. N'as-tu point observé combien en me parlant Il a paru tantôt pâle, triste, et tremblant ?LUCINDE
Que cela soit, Madame, est-ce tant de merveille, 0n n'a pas en tout temps une santé pareille, Il ne faut pour causer toute cette langueur Qu'un simple mal de tête.ARCHESTRATE
Ah ! Son mal est au coeur, Et demeure d'accord, sans flatter ce que j'aime, Qu'au retour du combat il n'était pas de même. Il souffre, mais il n'ose exhaler sa douleur, Et tout vaillant qu'il est il cède à son malheur. Je lis dans ses regards et sa flamme et sa crainte, J'y vois les mouvements dont son âme est atteinte, Et malgré le silence ou juste ou criminel Où j'engage pour moi son respect éternel, Il me semble d'ouïr chaque fois qu'il soupire Je meurs belle Archestrate, et je n'ose le dire. Le voici, prends-y garde, il a l'oeil et le port D'un homme condamné que l'on traîne à la mort.SCÈNE II. Archestrate, Philoxandre, Lucinde.
[ARCHESTRATE]
Je t'attends Philoxandre avec impatience Pour te montrer l'effet de mon obéissance. Enfin la main craintive et le coeur tout tremblant, J'ai satisfait aux lois d'un père violent, Mon âme à lui complaire enfin déterminée Soit bonne soit mauvaise a fait sa destinée, J'ai choisi.PHILOXANDRE
C'en est fait, Madame ?ARCHESTRATE
Absolument.PHILOXANDRE
J'admire le destin de cet heureux Amant, Et nul à mon avis ne respire la vie Qui n'ai quelque sujet de lui porter envie ; Mais admirant le sort d'un que vous couronnez Je plains un malheureux que vous abandonnez. Et certes quand je pense à cet excès de rage Où ce coup dangereux portera son courage, Je me trouve réduit à telle extrémité Qu'il semble que c'est moi que vous avez quitté.ARCHESTRATE
Si quelque téméraire en mon choix s'intéresse, Qu'il cherche à soulager la douleur qui le presse, Qu'il forme sur moi-même un dessein généreux, Dès lors qu'on peut mourir on n'est plus malheureux. Tiens, va trouver le Roi, rapporte ses tablettes De mon intention fidèles interprètes. Sois discret toutefois rends-les sans les ouvrir, Si d'un blâme éternel tu ne veux te couvrir, S'il y faut ajouter une force plus grande Songe que je le veux et que je le commande.Elle sort.
PHILOXANDRE
Fuite précipitée où je lis mon malheur. Arrêt jadis ma crainte, aujourd'hui ma douleur, Écrit infortuné, choix, tablettes, message, Que vous faites d'une âme un funeste partage. Apprenons notre sort, ouvrons-les, ah ! Mon coeur, Étouffe pour jamais ce désir suborneur, Et chasse loin de toi ce penser infidèle, On n'apprend que trop tôt une triste nouvelle. Mais je suis sans témoins, n'importe mon devoir Quelque part où je sois ne cesse de me voir, Et l'Amour qui se rit des maux qui me travaillent Lui prête pour cela les yeux qui lui défaillent. Obéis, Philoxandre, et ne les ouvre pas, Ouvre-toi seulement le chemin du trépas, Et cédant sans murmure au malheur qui t'accable, Saoule de ton destin la rigueur implacable. Mais si l'on voit mon zèle aux respects que je rends Qu'on voit de lâcheté dans le soin que je prends, Quoi, j'irai d'un Rival proclamer la victoire ? J'irai faire éclater et ma honte et sa gloire ? Et m'imposant moi-même un supplice nouveau, Quand je serai son Dieu je serai mon bourreau. Ah ! Plutôt que tomber dans ce malheur étrange, Cherche qui te punisse ou trouve qui te venge, Et pour courir à l'une ou l'autre extrémité Va-t-en rendre à la mer ce qu'elle t'a prêté, Ou lui redemander avec plus de justice Tout ce que t'a ravi sa dernière malice. Mais pourquoi s'attacher à des projets si vains ? Mais pourquoi se former d'impossibles desseins ? Plutôt foulons aux pieds l'arrêt illégitime Qui de tous nos plaisirs va faire une victime, Donnons un témoignage à l'amant qu'elle a pris, Et de notre colère et de notre mépris, Et pour braver l'orgueil d'un Rival qui nous brave Foulons son nom superbe et traitons-le d'esclave. Toutefois insensé qu'est-ce que j'entreprends ? Ah ! Dieux que mes transports sont injustes et grands : C'est trop nous oublier, vengeons-nous d'autre sorte, Foulons au lieu du nom le Prince qui le porte, Respectons Archestrate, et baisons cet arrêt, Tout injuste, tout rude et funeste qu'il est. Mais le Prince paraît.SCÈNE III. Le Roi, Philoxandre.
LE ROI
Où sera ton excuse ? Quoi ? Pressé d'obéir, Philoxandre s'amuse ? Quel sujet si longtemps a pu te retenir ?PHILOXANDRE
Sire, on n'a su plutôt sa réponse obtenir.PHILOXANDRE
Comme elle est dans ce choix la plus intéressée, Elle ne pouvait moins, ce me semble, espérer Que d'avoir un moment pour en délibérer.LE ROI
Enfin pour se soumettre aux lois de l'hyménée A quel des deux partis s'est-elle destinée ? Tu le sais, et sans doute en un état pareil, Comme moi la Princesse a suivi ton conseil.PHILOXANDRE
Sire, puissent les Dieux me traiter en parjure, Si j'ai de son dessein la moindre conjecture, J'en ai reçu l'arrêt sans y porter les yeux.PHILOXANDRE
Un sensible respect pour tout ce qu'elle impose, Elle me l'a prescrit, et j'observe la loi Qui de son sentiment fait un secret pour moi.LE ROI, à part
Il lit.
Marque lequel tu veux d'Alceste ou d'Orphise, L'un d'eux sera ce soir ton Époux et ton Roi, Qu'ils cessent désormais de soupirer pour moi, Les Dieux ont autre part engagé ma franchise. Ta franchise ! Ah destins à quoi suis-je réduit ?À part.
Ô discours impudent ! Mais voyons ce qui suit. Eussent-ils dans leurs mains tous les sceptres du monde, Mon coeur préoccupé les méprise aujourd'hui, Et s'il peut demander il demande celui Que Clyton a sauvé de la fureur de l'onde. Vous vous trompez mes yeux, vous vous êtes mépris ; Nullement, elle-même a peint ce que je lis, Et les traits apparents de sa main effrontée Découvrent le venin dont elle est infectée. Ce perfide abusant de ma facilité En a fait les degrés de sa témérité, S'il est vrai mille morts puniront cette injure, Et pour venger un sang où le sien se mesure, Ma haine appellera contre sa lâcheté Tout ce que les Tyrans ont jamais inventé. Mais tâchons de savoir combien elle contribue À former ou nourrir ce dessein qui me tue, Philoxandre ? Ce choix me comble de plaisir, Elle s'est expliquée, Alceste est son désir.PHILOXANDRE
Je l'ai cru.LE ROI
Que t'en semble ?LE ROI
En semblable matière Par un aveuglement dont notre oeil est frappé Tel pense bien choisir qui se trouve attrapé.PHILOXANDRE
D'un pareil déplaisir son mérite l'exempte.LE ROI
Veux-tu bien de tout point rendre une âme contente, Fais qu'Alceste par toi de sa gloire informé Sache dans ce moment combien il est aimé ; Sois l'heureux messager par lequel il apprenne Le temps de son triomphe et la fin de sa peine, Dis-lui qu'il se dispose à cet heureux accord Dans ce soir au plus tard.PHILOXANDRE, s'en allant
Ou plutôt à la mort.LE ROI
Ô Dieux ! Il obéit. Arrête, Philoxandre, Ce bien n'est pas si grand qu'il ne puisse attendre, Reviens.À part.
Ses yeux ardents témoignent son courroux, Quelque secret mystère est caché là-dessous, Il faut le découvrir. J'ai deux mots à te dire, Approche, Philoxandre, et que l'on se retire. Ai-je sur ton esprit un absolu pouvoir ?PHILOXANDRE
Sire, je suis tout prêt de vous le faire voir, Et l'on n'en peut douter sans me faire un outrage.PHILOXANDRE
Le tyran qui règne dans mon âme N'a jamais allumé de plus puissante flamme, Puisque jamais le Ciel pour former un beau corps N'obligea la Nature à de si grands efforts.LE ROI
Ses qualités ?PHILOXANDRE
Ah ! Sire, elle est belle, elle est sage, L'éclat de sa vertu brille sur son visage, Et l'honneur a donné le secret à ses yeux D'inspirer le respect aux plus audacieux.LE ROI
Elle a su ton amour.PHILOXANDRE
La douleur qui me touche N'a jamais su voler du coeur jusqu'à la bouche, J'en étouffe l'aigreur, et je veux expirer Avant qu'un seul soupir ose la déclarer.LE ROI
Son nom.PHILOXANDRE
Pardonnez-moi, Sire, si mon silence M'accuse en votre endroit de peu d'obéissance, Je le cache, et jamais ni faveur ni tourment Ne m'en feront donner un signe seulement.LE ROI
Brûler comme tu fais, d'une flamme secrète, N'est pas une action d'une âme peu discrète, J'admire ton respect, mais si tu peux cacher Sous ce juste silence un nom qui t'est si cher, Si je dois ignorer cette beauté divine Pour le moins cher Ami dis-moi ton origine : Depuis que sur nos bords Neptune t'a jeté Je n'ai pu contenter ma curiosité, Assouvi maintenant ce désir qui me presse, J'aime le serviteur autant que la maîtresse.PHILOXANDRE, à part
Si tu la connaissais.PHILOXANDRE
À quel récit m'allez-vous engager ? Et ne savez-vous pas, Sire, que l'imposture Traite comme il lui plaît une naissance obscure. Il ne tiendra qu'à moi de feindre de sortir De cent Princes assis sur le Trône de Tyr, Je puis pour éclater d'une gloire infinie Emprunter si je veux le nom d'Apollonie, Feindre que dans la Grèce il n'est point de grandeur Que ne puisse éblouir l'éclat de ma splendeur. Qui voudra tant soit peu faire agir sa mémoire De quoi ne peut-il pas enrichir son histoire, Le monde est un théâtre où chacun comme moi Peut faire en même jour et l'esclave et le Roi, Vous connaissez la flamme et l'amour impudique Dont brûle pour sa fille un Prince Asiatique, Et dessous quel énigme il cache lâchement Ces doubles qualités et de père et d'Amant. Je feindrai si je veux d'avoir avec adresse, Cet Énigme expliquant, découvert sa finesse, Mis son crime en lumière, et d'avoir essayé Ce que mille avant moi de leur sang ont payé. Je dirai que sa haine ou bien sa jalousie M'a banni de chez moi, m'a chassé de l'Asie, M'a poursuivi sur terre et sur les flots amers, Jusqu'à ce que ma flotte ayant couru les mers, Sans savoir où surgir, errante ou vagabonde A saoulé la fureur de Séleuque et de l'onde.LE ROI
Quand on veut nous toucher de quelques vérités On ne se jette pas dans ces extrémités, Parle plus nettement, je jure Philoxandre Que ta vertu m'inspire un sentiment bien tendre.PHILOXANDRE
Si votre Majesté me le veut témoigner Qu'elle ne songe plus qu'au plaisir de régner, Qu'elle perde le soin d'aider un misérable Dont les malheurs divers passent pour une fable, Et de qui la fortune est réduite à ce point Que même en la disant on ne la connaît point. Hâtez puisqu'il le faut le triomphe d'Alceste, Il languit trop longtemps, pressez l'heure funeste Que le jaloux Orphise et bien d'autres que lui, S'ils ne meurent d'amour doivent mourir d'ennui.PHILOXANDRE, à part
Prépare-toi ma haine Et sans délibérer où je dois recourir Allons, puisqu'il le veut nous venger ou mourir.Il sort.
LE ROI
Infidèle Archestrate, âme lâche et rebelle Voilà de tes désirs la source criminelle, Et ce triste rebut d'un perfide élément Fait aujourd'hui ma peine et ton aveuglement. Ah ! Si je ne punis... Mais que veux-je entreprendre, Ce qui peut l'accuser peut aussi la défendre, Le feu qu'elle ressent n'a jamais vu le jour, Et sa discrétion excuse son amour : Ah ! Cachons un malheur où ma part est si grande, La nature le veut, l'honneur me le commande, L'effet de mon courroux sur moi rejaillirait, Et dans son châtiment ma honte éclaterait : Non, non, couvrons ici d'un éternel silence Un trait de ma disgrâce et de son imprudence, Qu'est-ce ?SCÈNE IV. Arcylas, Le Roi.
SCÈNE V. Le Roi, Alceste, Orphise.
ALCESTE
Qu'a-t-elle prononcé, Sire ?LE ROI
Rien qui m'arrête, Enfin à m'obéir il faut qu'elle s'apprête, J'ai droit sur ses désirs, et j'en veux ordonner, Puisqu'elle a tant de peine à se déterminer ; Je me lasse de voir dans son incertitude Sa désobéissance ou son ingratitude.ORPHISE
Archestrate, grand Roi ne peut trop balancer Un choix qui doit nous perdre ou nous récompenser, Et j'oserais jurer qu'elle serait ravie De ne devoir son bien qu'à l'auteur de sa vie.LE ROI
Dans le juste désir de procurer son bien Il ne faut consulter son esprit ni le mien, Mais pesant vos exploits et vos vertus insignes Voir quelles actions en seront les plus dignes : C'est un expédient où j'avais recouru, Avant que vous eussiez mon état secouru, Achevons ce dessein, et mettons en balance Les effets qu'a produits votre rare vaillance : Mon faible jugement tâchera de vider Cet illustre débat qui reste à décider, Et je suis résolu de donner la Couronne À qui le plus de droit voudra que je la donne. Princes, pour un moment il faut nous séparer, L'affaire le mérite, allez vous préparer.ACTE V
SCÈNE I.
SCÈNE II. Archestrate, Lucinde.
ARCHESTRATE
Et bien l'as-tu trouvé ?LUCINDE
Je l'ai cherché partout, J'ai couru le Palais de l'un à l'autre bout, Mais sans rien avancer.ARCHESTRATE
N'en soyons plus en peine, Philoxandre a quitté le séjour de Cyrène, Mais ne peut-on savoir le chemin qu'il a pris ? Lucinde dis-le moi, n'en as-tu rien appris ?LUCINDE
Pourquoi ?ARCHESTRATE
Pourquoi cruelle, ah ! Je vais te le dire, Pleine de ce beau feu qui fait que je soupire, J'irais sans redouter les plus âpres dangers M'enquérir de moi-même aux climats étrangers, Chercher avec plaisir jusques dans la Scythie De ce tout divisé la meilleure partie, Et joindre par le noeud d'une chaste amitié La moitié de mon âme à son autre moitié.LUCINDE
Hélas ! Que dites-vous, une âme bien sensée Conçut-elle jamais une telle pensée, Songez un peu Madame, au nom que vous portez, Et ne démentez pas le sang dont vous sortez : Tant d'illustres Aïeux dont la gloire épandue De l'injure des ans s'est si bien défendue, Rougissent aujourd'hui de votre aveuglement Sous les marbres d'un obscur monument, Ce discours vous offense et leur fait une injure.ARCHESTRATE
Amour n'a point d'égard aux droits de la Nature, Il faut que tout lui cède, et son puissant effort Détruit les lois du sang et celles de la mort. Ces Aïeux renommés dont tu fais tant de compte, Ont connu comme moi le Tyran qui me dompte, Voudraient-ils condamner un coeur qu'ils ont formé Et qui n'aimerait pas s'ils n'avaient point aimé ? Mais je formais sans doute un projet inutile, Je crains que Philoxandre en malheurs si fertile Ayant su qu'on me donne en proie à ses rivaux ; N'ait cherché dans la mort la fin de ses travaux, D'un Roi méconnaissant il a craint la menace, Son bras a prévenu le coup de sa disgrâce, Et le même respect qui pour ne faillir pas Me cacha son amour, m'a caché son trépas. S'il est vrai, ma Lucinde, en vain tu me consoles, Ma douleur trahira tes soins et tes paroles, Enfin je le suivrai, pour un si beau dessein, J'ai déjà préparé mon courage et ma main.LUCINDE
Pourquoi sur un soupçon se rendre malheureuse ? Votre âme à s'affliger est trop ingénieuse, Après tout si le Prince en était averti Il lui ferait sans doute un très mauvais parti.SCÈNE III. Le Roi, Archestrate.
LE ROI
Archestrate ?ARCHESTRATE
Seigneur.LE ROI
Quoi tu baisses la vue Cette noble fierté qu'est-elle devenue ? Laisse dire à tes yeux ton coupable dessein, Et ne les punis pas du crime de ta main.ARCHESTRATE
C'est eux seuls toutefois qu'il faut que l'on punisse, Ils sont auteurs du mal dont ma main est complice, Puisqu'au lieu de s'armer d'une juste rigueur, Ils ont bu le poison qui m'a gagné le coeur. Sire, permettez-donc que dans l'eau de mes larmes J'éteigne ce qu'ils ont de lumière ou de charmes, Et que pour les punir du feu que vous blâmez Ces flambeaux criminels soient à jamais fermés. Seigneur à deux genoux j'implore cette grâce.LE ROI
Est-il quelque péché qu'un repentir n'efface ? Lève-toi, quelque grand que semble ton forfait D'une cause forcée on excuse l'effet : Si j'ai su ton amour j'ai su ta retenue, Et puisque de moi seul cette ardeur est connue, Ta conduite me plaît et me fait balancer, Si je dois te punir ou te récompenser. Mais enfin, Archestrate, il est temps que ton âme S'affranchisse du joug de cette indigne flamme, Et que la passion des deux Princes offerts Te retienne captive en de plus nobles fers, Tu seras du conseil. Les voilà qui s'avancent.SCÈNE IV. Le Roi, Orphise, Alceste, Archestrate, Lucinde.
LE ROI
Princes ? Puisqu'un destin favorable ou contraire A suspendu le choix qu'Archestrate a dû faire, C'est à vous d'alléguer par quels fameux exploits Ce coeur irrésolu doit tomber sous vos lois, Parlez.ORPHISE
Cette rougeur qui couvre mon visage Devrait me dispenser de tout autre langage, Et m'épargner, grand Roi, la honte d'avouer, Deux ou trois actions dont je dois me louer, Puisqu'il faut toutefois par une loi prescrite De ce peu que j'ai fait exalter le mérite, Je jure par vous, Sire, et par cette beauté De ne rien avancer contre la vérité. Âmes par ma valeur aux Enfers descendues, Malgré tous les efforts qui vous ont défendues, Rentrez dans vos prisons et sur vos corps sanglants Montrez la pesanteur de mes coups violents, Que celles dont Alceste a fait de pâles ombres Sortent en même temps de leurs demeures sombres, S'il est vrai que leur nombre est au-dessous du mien J'abandonne le myrte, et n'espère plus rien Mais, Sire, à des exploits de cette conséquence Promettre la Princesse, est trop de récompense, Le gain d'une bataille est moins qu'elle ne vaut, Et pour la mériter il faut monter plus haut. C'est par là qu'on me doit le prix que je dispute, De l'État ébranlé j'ai détourné la chute, Lorsque vous rencontrant sous un cheval blessé Abattu sans défense, et d'ennemis pressé, Cette fatale main de peu d'autres suivie Pour vous en retirer a prodigué ma vie. Sire, ce souvenir est encore tout récent, J'ai procuré le bien qu'Archestrate ressent, Mêlant votre salut à celui de vos armes, J'ai tari pour jamais la source de ses larmes, Ce service est-il grand ? Vous le savez grand Roi, Je n'ai donc qu'à me taire, il parle assez pour moi.ALCESTE
Dans la nécessité qui me force à répondre, Je sens des mouvements qui me viennent confondre, Mais, Sire, votre loi couvre la vanité Qui me fait publier ce que j'ai mérité. Je ne rappelle pas de ces noires demeures D'où le Ciel a banni les saisons et les heures, Ces coupables esprits que j'ai précipités Et qui tremblent encor des coups que j'ai portés, Séparés comme ils sont du commerce du monde Jamais pour le reprendre ils ne repassent l'onde ; J'appelle pour témoin de mes rares efforts La bouche des vivants, non pas celle des morts ; Mais, Sire, quand j'aurais sous mon bras indomptable Vu tomber d'ennemis une suite innombrable, Cent autres exposés dans le même danger Peuvent avecque moi cet honneur partager ; Au père d'Archestrate avoir sauvé la vie, Est la seule action dont je me glorifie, D'autant mieux qu'il n'est point de motifs plus puissants Pour la rendre sensible aux peines que je sens. Orphise je l'avoue en la même rencontre A fait de sa valeur une superbe montre, Et son bras échauffé par un noble courroux A chassé l'ennemi qui fondait dessus vous, Mais je l'ai secondé dans ce péril extrême, Et devenu pour vous oublieux de moi-même, Voyant votre cheval sans force et sans soutien, J'ai commis votre vie à l'adresse du mien. Veut-on de mon courage une plus belle marque, J'ai sauvé tout un peuple en sauvant son Monarque, Sire, si cet exploit a pu vous obliger Vous l'avez ressenti, c'est à vous d'en juger.Montre : Ce qui est exposé aux yeux, et qui paraît à découvert. [F]
SCÈNE V. Philoxandre, Le Roi, Archestrate, Orphise, Alceste, Lucinde, Clyton.
PHILOXANDRE
Sire.PHILOXANDRE
Sire, je vous demande un moment d'audience.PHILOXANDRE
Oui, Sire, je présente à votre majesté Celui de qui la voix dans le Ciel entendue A de votre ennemi l'audace confondue ; Ce lâche usurpateur de cent crimes souillé Enfin a vu son bras de forces dépouillé, Me céder en mourant cette fatale épéeIl jette aux pieds du Roi l'épée d'Osmond.
Du sang de vos sujets encor toute trempée, Ces Princes n'auraient pas un destin plus heureux Et j'ose protester que l'honneur qu'ils reçoivent De même que la vie est un bien qu'ils me doivent : Ayant du fier Osmond les escadrons ouverts J'ai tiré ces captifs de la honte des fers, Et sans leur reprocher un coup de la fortune Je les ai relevés d'une chute commune. Que mille beaux desseins exécutés depuis Les rendent d'un État les solides appuis, Qu'un Prince conservé leur doive la lumière, Sire, j'en suis l'auteur et la cause première ; Mais de tous ces exploits perdez le souvenir, Armez votre colère afin de me punir, Je viens dans les remords qu'excitent mes offenses, Chercher des châtiments, non pas des récompenses. Secret jusqu'à ce jour dans mon âme caché Vous respects où mon coeur s'est toujours attaché, Mourez je vous suivrez, mais souffrez que j'exprime Dans mon dernier soupir la grandeur de mon crime. Je ne tarderai pas, je ne veux qu'un moment, Et je vais l'expliquer par un mot seulement. J'aime, ah ! Vous le savez ce courroux qui s'enflamme, Montre que vos regards ont pénétré mon âme, Oui, vous savez que j'aime, et ce qu'a mérité Le punissable excès de ma témérité. Qu'à venger cet affront votre main se prépare, Tournez contre mon coeur le fer de ce barbare, Perdez en même jour deux funestes objets, Et couvrez de mon sang celui de vos sujets. De ce juste dessein rien ne vous doit distraire, Faites ce que la mer a refusé de faire, Et punissant ici pour la dernière fois Une âme accoutumée aux disgrâces des Rois, Vengez Séleuque et vous, d'une coupable vie, Et noyez votre haine au sang d'Apollonie, Je suis ce malheureux qui tout grand Roi qu'il est Nourrit pour Archestrate un feu qui vous déplaît.Il manque ici un vers pour rimer avec heureux.
LE ROI
Ah ! Ne poursuivez pas un discours qui m'étonne, Séleuque m'est bien cher, j'honore sa personne, Mais après le repos que je goûte aujourd'hui Je ne le cache point, je vous dois plus qu'à lui : Pardonnez seulement à ma crainte première, Si je demande aux Dieux un peu plus de lumière, Et si par ce récit mon jugement flatté Cherche un peu plus de jour dans cette obscurité.CLYTON
Le jour que mon secours détourna son naufrage, J'ouïs la même plainte et le même langage, Et j'en aurais parlé, mais par un ordre exprès Je me suis vu forcé de les tenir secrets.ALCESTE
Sire, n'en doutez plus, une moindre naissance Eût montré moins de coeur ou moins d'expérience, Mais quand à ses vertus un sceptre manquerait Du trône qui m'attend je lui cède le droit ; Je dois à sa valeur le jour que je respire, Et bien loin de porter les rênes d'un Empire, Sans lui j'aurais souffert par l'injure du sort, Et la rigueur des fers et celle de la mort.LE ROI
Plus j'entends ces discours, plus ces discours me troublent. Et dans l'incertitude où je me vois réduit Ce qu'un penser élève un autre le détruit.SCÈNE VI. [Philoxandre, Acante, Le Roi, Archestrate, Lucinde, Apollonie, Orphise, Alceste].
PHILOXANDRE
Juste Ciel ! C'est mon fidèle Acante.ACANTE
Grand Roi toute l'Asie à vos pieds se présente, Et vient par notre bouche offrir à vos vertus Deux sceptres différents que deux Princes ont eus. Quatre mois sont passés depuis l'heure funeste Que Séleuque souillé de l'horreur d'un inceste De nos climats heureux contraignit de sortir Le juste possesseur du Royaume de Tyr, Pour avoir découvert et sa flamme et son crime Ce cruel le chassa d'un trône légitime, Et la force pour lors surmontant la valeur Porta ce jeune Prince à son dernier malheur. Enfin le Ciel touché de cette violence Arrêta du Tyran la coupable insolence, Et sa foudre en deux corps perça de mêmes coups Ainsi n'espérant plus ce Prince légitime, Et prévenus pour vous et d'amour et d'estime, Ils nous ont députés afin de vous offrir Ces deux sceptres fameux d'Antioche et de Tyr.Il manque ici un vers pour rimer avec coups.
LE ROI
Quoi, Séleuque n'est plus, ô suprême justice, Vous avez au forfait égalé le supplice ; Je le plains toutefois cet illustre parent Mais avant que penser aux honneurs qu'on me rend Sages Ambassadeurs pourriez-vous me dépeindre Ce Prince dont la perte aujourd'hui vous fait plaindre ? Quel de mes courtisans de visage ou de port Peut le mieux ressembler à cet illustre mort, Voyez, observez-les.ARCHESTRATE
Pourra-t-il le connaître ?LUCINDE
Il n'en faut point douter.ACANTE, se jetant aux pieds de Philoxandre
Ah ! Mon Prince, ah ! Mon maître.LE ROI, embrassant Philoxandre
Vaillant Apollonie Je me sens accablé d'une honte infinie, D'avoir si mal connu, d'avoir si mal traité Le glorieux auteur de ma félicité. Illustre fugitif que faut-il que je fasse Pour réparer ce tort.APOLLONIE
M'accorder une grâce, Laisser à la Princesse exprimer son désir, Et remettre son âme en pouvoir de choisir. Maintenant qu'elle voit ma passion extrême, Qu'elle sait qui je suis, qu'elle sait que je l'aime, S'il faut qu'elle résiste à l'ardeur de mes feuxIl manque ici un vers pour rimer avec feux. Il manque ensuite deux vers avec une rime féminine. Il manque également le changement de locuteur, que j'ai noté ci-dessous.
[LE ROI]
Son teint parle pour elle, et ce rouge éclatant Prononce contre nous cet arrêt important. Qu'elle aille sans obstacle où son bonheur l'invite, C'est un coup du destin, ce Prince la mérite, Ayant eu tout l'honneur du combat entrepris Il la doit emporter, puisqu'elle en fut le prix.APOLLONIE
Le bien dont ce discours flatte mon espérance Ne laisse point de place à la reconnaissance, J'ai deux soeurs toutefois qui cet Astre excepté Emportent aujourd'hui le prix de la beauté, J'ose vous les offrir, et ce noble partage Nous tiendrait tous unis de sang et de courage.ORPHISE
J'accepte cet honneur.ALCESTE
C'est plus que je ne vaux.1 464 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0