Tragédie en vers· Poème Dramatique
Saint Eustache Martyr
Personnages
- TRAJAN, Empereur
- PLOTINE, Femme de l'Empereur
- PLACIDE, Eustache
- TYRSIS, Amoureux de Trajane
- TRAJANE, Téopiste, femme de Placide
- AGAPITE, LA FORTUNE, Fils de Placide et de Trajane
- TEOPISTE, LA FLEUR, Fils de Placide et de Trajane
- MATELOT
- FLORE, Bergère
- LYSIS
- MESSAGER
- ARBILAN
- AMINTOR
- PRETEUR
- SOLDATS
MADAME,
À LA REINE D'ANGLETERRE HENRIETTE-MARIE. FILLE DE FRANCE.
Cet illustre Martyr que je prends la hardiesse d'exposer aux yeux de Votre Majesté se flatte d'une espérance qui ne sera peut-être pas vaine, et croit avec quelque justice que le récit de ses peines apportera quelque consolation à vos déplaisirs. Votre vie et la sienne ont un rapport qui me donne de l'étonnement et de l'admiration tout ensemble, et si l'on peut y trouver quelque différence, elle servira seulement à faire voir que votre vertu ayant été plus éprouvée, elle doit être aussi plus glorieuse. Placide était sorti d'un sang dont Rome considérait la Noblesse, mais l'Histoire ne marque pas qu'il eût comme vous pour Aïeux une longue suite de Rois, et parmi les biens qu'il perdit elle ne compte point de Couronnes. Il fut l'innocent et le misérable spectateur de l'enlèvement de sa femme, dont l'honneur faillit d'être la proie d'un ravisseur insolent ; et Votre Majesté peut dire avoir vu la moitié de soi-même, ou plutôt son tout entre les mains des bourreaux, dont la rage criminelle a triomphé de son honneur et de sa vie. À peine, MADAME, qu'en écrivant ces paroles mon âme n'abandonne mon corps, et ne se mêle aux larmes de sang que je verse. Ma douleur va dans un excès qui ne peut être surpassé que par le vôtre ; et certes si jamais la reconnaissance fut capable d'exciter un juste ressentiment, elle doit produire cet effet en moi, qui reçus autrefois de la générosité de ce Prince des bienfaits qui ne mourront jamais en mon souvenir. Je sais bien, MADAME que m'ayant été procurés par Votre Majesté, votre bonté en doit partager la gloire, mais elle me permettra de dire à l'avantage de ce Monarque infortuné, que quand il était question de faire du bien son esprit ne souffrait point de violence, et qu'il était bien plus difficile d'arrêter sa libéralité que de l'émouvoir. Qui saura l'état où Votre majesté se rencontre maintenant après des pertes si funestes, verra bien que le présent que j'ose lui faire est plutôt pour m'acquitter des grâces que j'en ai reçues que pour en attirer de nouvelles. Dieu m'est témoin que je n'ai rien que je ne sois prêt à sacrifier pour vos intérêts, et que ne pouvant me vanter d'avoir une fortune qui puisse contribuer quelque chose à vous faire rendre ce que la rébellion et l'injustice vous ont en quelque façon ravi, j'ai au moins quelques restes de vie que j'y emploierai avec chaleur, et avec autant de passion que j'en ai d'être cru,
De Votre Majesté, MADAME,
Très humble, très obéissant,
très fidèle, et très obligé serviteur,
BARO.
AVERTISSEMENT
Cher Lecteur, je ne te donne pas ce Poème comme une pièce de Théâtre où toutes les règles seraient observées. Le sujet ne s'y pouvant accommoder, c'est sans doute que je n'y aurais point travaillé si je n'y avais été forcé par une autorité souveraine. La même obéissance qui me le fit composer me le fait mettre en lumière, après m'en être défendu depuis dix ans. Et j'ai cru enfin que je devais cette justice au sieur des Fontaines qui a fait imprimer le sien sans se nommer, de ne souffrir point que son nom et le mien fussent confondus dans un même ouvrage. Il est juste qu'on ne m'attribue point ses grâces, et qu'on ne le charge point de mes défauts. En un mot, je suis bien aise qu'en cette rencontre, comme en toute autre chose, on rende à chacun ce qu'il lui appartient. Au reste, tu trouveras à mon avis peu de fautes en l'impression, je l'ai corrigée assez exactement, et pourtant je n'ai su empêcher qu'il ne s'y soit glissé une transposition qui fait dans le vers une faute de novice, c'est en la page 49. ligne 15. Où l'on a mis Void succéder ici à l'éclat de sa gloire, au lieu de mettre Void ici succéder à l'éclat de sa gloire, etc. Veuille ma bonne fortune que [tu] trouves dans la conversion de Placide un exemple qui te serve. Adieu.
ACTE I
SCÈNE I. Trajan, Placide, Plotine.
TRAJAN
Enfin sous tes lauriers on voit croître nos palmes. Placide, ta fortune et l'Empire sont calmes, Rome sur le débris des Parthes abattus Va dresser un trophée à tes rares vertus. Que dis-je ? Ta valeur en merveilles féconde A presque assujetti tout le reste du monde, Et mon règne fameux n'a point eu d'ennemis Qu'aujourd'hui ta conduite ou ton bras n'ait soumis. Après des actions si dignes de mémoire Quel coeur assez brutal ? Et quelle âme assez noire Ne confessera pas qu'on doit à tes exploits Le triomphe éclatant des armes et des lois ? Par les beaux sentiments que la gloire t'inspire La guerre et les ennuis ont quitté cet Empire, Et les champs que foulaient nos bataillons épais Ne sont plus qu'un objet d'abondance et de paix.PLACIDE
Adorable Empereur, et qu'à bon droit on nomme Les délices du monde et la gloire de Rome, De vous, ni de l'État je n'ai rien mérité Lorsque de mon devoir je me suis acquitté : C'est une loi commune où l'honneur nous convie Que d'exposer pour vous et les biens et la vie, Et si vous en gardez le moindre souvenir, C'est le prix le plus grand qu'on en puisse obtenir.PLOTINE
Le plus grand ? Ah ! Placide, il faudrait que notre âme Se noircît pour jamais et de honte et de blâme, Si nous ne faisions voir par quelque autre action Jusqu'où va ton mérite et notre affection, Il faut qu'on puisse lire au pied de tes statues Combien de Nations ta main a combattues, Combien ta prévoyance a de maux évités, Et combien ton courage a de Monstres domptés, Il faut que tes travaux mêlés de tes victoires Soient comme le sujet l'ornement des histoires, Et que ton nom connu du dernier des mortels Le force à te donner des voeux et des autels.PLACIDE
De la postérité recevoir cet hommage, C'est le destin des Dieux dont vous êtes l'image, C'est à vous de prétendre, et d'exiger les voeux Que la vertu demande à nos derniers Neveux. De moi je n'ai rien fait qu'exposer ma personne, Comme un faible soutien d'une illustre couronne Quel service si grand a pu rendre mon bras Que ne vous ait rendu le moindre des soldats ? Aussi je n'en cherche aucune récompense, L'objet de mes désirs et de mon espérance Est de goûter un bien dans l'aise de la paix Qu'aucune ambition n'interrompe jamais, Au point où mes Aïeux ont laissé ma fortune L'avare faim de l'or mon esprit n'importune, Et dans le juste soin d'avoir tout ce qu'il faut Mon âme craint l'excès autant que le défaut, Ainsi comme il le doit mon esprit se limite, J'accorde mes désirs avecque mon mérite, Et ne demande rien au caprice du sort Sinon qu'à ma naissance il compare ma mort. Croyez-le, grand Monarque, et souffrez que ma vie Se dérobe elle-même au pouvoir de l'envie, Maintenant que la paix a mes bras désarmés, Ils cherchent les plaisirs qu'ils ont accoutumés. Ils vont recommencer une guerre sanglante Mais bien moins inhumaine et bien moins violente.TRAJAN
Je lis dessus ton front le bien où tu prétends, Tu veux reprendre ici tes premiers passe-temps, D'un paresseux repos ton âme est ennemie, Et de peur de se voir lâchement endormie, Après avoir vaincu tant de fameux guerriers Elle cherche à dompter les Ours et les Sangliers. Et bien, mon cher Placide en ce bel exercice Goûte une volupté qui jamais ne finisse, Fais que tes bras adroits aussi bien que puissants Rougissent chaque jour de meurtres innocents, Je veux contribuer à l'excès de ta joie, Et t'offrir deux lévriers les plus nobles qu'on voie, Qu'on les aille quérir. Ils sont grands et si forts Que le moindre abattrait un sanglier corps à corps. Si d'un si faible prix j'honore ton courage, Ton humeur me défend de faire davantage, Et ton âme obstinée à ne rien recevoir Impose malgré moi des lois à mon pouvoir.PLACIDE
Si mon âme s'obstine à refuser les marques Dont la daigne honorer le plus grand des Monarques, C'est pour ce qu'elle veut que votre Majesté Mêle un peu de justice avec tant de bonté, Vous devez réserver pour des objets plus dignes L'inestimable prix de vos faveurs insignes, Et ne profaner pas...TRAJAN
Placide, c'est assez Rien ne saurait payer tes services passés, Pour preuve toutefois de ma reconnaissance, Encore que ce présentOn lui présente les deux lévriers.
Soit de peu d'importance, Reçois-le de ma main, ô Généreux vainqueur ! Et crois qu'avecque lui je te donne mon coeur.PLACIDE
Puisque c'est une loi que mon Prince m'impose, J'accepte pour lui plaire une si belle chose, Tout prêt de lui montrer même par mon trépas Qu'à ce qu'il veut de moi je ne résiste pas. Dieux que leur port est noble et leur taille bien prise Ces climats séparés qu'abreuve la Tamise N'ont rien vu de pareil.TRAJAN
Ils en viennent pourtant. Mais veux-tu m'obliger, ne les vante pas tant, Vois ce qu'ils savent faire ; et va nouveau Céphale Juger si leur vitesse à leur force est égale.Céphale : Fils de Déjonée, Roi de Phocide, épousa Procris, soeur d'Orithie, Roi d'Athènes. Céphale étoit bisaïeul d'Ulysse. Euripide dit que l'Aurore enleva aux Cieux Céphale après la mort de Procris. [T] Céphale est un chasseur.
PLACIDE
Je vais vous obéir, car pour les éprouver Voici le plus beau jour que l'on saurait trouver.Il sort.
TRAJAN
Enfin puisque Placide avecque tant d'étude Semble nous retenir dans quelque ingratitude, Puisqu'il craint qu'on lui donne, et que c'est l'offenser De parler seulement de le récompenser, Donnez-moi vos conseils, quel dessein puis-je faire Je voudrais m'acquitter, mais non pas lui déplaire, Cherchons quelque moyen qui puisse soulager L'impatient désir que j'ai de l'obliger.PLOTINE
Un conseil sur ce point n'est pas bien difficile, Au siècle où nous vivons chacun aime l'utile, Et par un sort avare et qui doit étonner Tout le monde sait prendre et peu savent donner. Je sais bien que Placide a beaucoup de courage, Qu'il peut voir d'un même oeil et le calme et l'orage, Et que son coeur exempt de toutes vanités Méprise les trésors comme les dignités. Mais Trajane sans doute un peu moins dédaigneuse Suivra les mouvements d'une âme ambitieuse, Et si de quelque titre on la flatte aujourd'hui Tout ce que vos efforts n'ont pu gagner sur lui, L'avarice ou l'orgueil l'emportera sur elle.TRAJAN
Ah ! Ne l'espérez pas, cette femme fidèle Aux nobles sentiments d'un généreux Époux, Quoi qu'on lui veuille offrir se moquera de nous. Leur courage n'est qu'un, leur volonté n'est qu'une, Ils sont également contents de leur fortune, Et nous différons peu dans nos conditions, Puisqu'ils savent régner dessus leurs passions.TYRSIS, à part
Hélas ! Depuis le temps que je languis pour elle Je n'ai que trop connu combien elle est fidèle. Mais cachons bien l'ardeur de cette passion.PLOTINE
Il faut avoir recours à quelque invention, Il n'est point de présent qui ne soit recevable Si l'on sait le couvrir d'un prétexte honorable, Offrez-lui sous l'éclat d'un métal précieux Mars, Saturne, Apollon, ou quelque autre des Dieux, Puisqu'à les recevoir sa piété l'engage, Elle prendra de l'or en prenant leur image.TRAJAN
J'approuve ce dessein, il faut l'exécuter, Quel blâme pour cela me peut-on imputer ? Je serai satisfait, elle sera contente, Et jamais trahison ne fut plus innocente. La voici, va Lysis où reposent mes Dieux, Apporte le plus riche et le plus précieux, Dépêche.LYSIS
J'obéis.SCÈNE II. Plotine, Trajane, Trajan, Agapite, Téopiste.
PLOTINE
Enfin cet oeil humide, Ce bel oeil qui pleurait l'absence de Placide, Voit avecque plaisir succéder à leur tour Aux rigueurs d'un départ les douceurs d'un retour ?TRAJANE
Enfin l'heureux moment qui fait cesser mes craintes A fait cesser aussi mes larmes et mes plaintes, Et le même retour que vous nommez si doux Vous rend un serviteur s'il me rend un Époux.TRAJAN
Il me sert, il est vrai, mais sa gloire est si grande Que lorsqu'il m'obéit, je crois qu'il me commande, Son mérite me charme, et me plaît à tel point Qu'il règne sur un coeur où je ne règne point, Oui, Placide est sur moi plus puissant que moi-même.TRAJANE
S'il est aimé de vous sa fortune est extrême, Et quelque vanité qui le puisse flatter Il a plus obtenu qu'il n'a su mériter.TRAJAN
Les efforts qu'il a faits pour venger nos querelles Éclatent à nos yeux sous des marques si belles Que pour payer ses soins tant de fois éprouvés Il faut lui présenter les Dieux qu'il a sauvés. Eux seuls dont la puissance est féconde en merveilles Peuvent être l'objet et le prix de ses veilles, Mais il faut qu'une main belle et sainte comme eux Consacre à ce guerrier un présent si fameux, La Vôtre à cet effet par nous-même choisie Doit soulager l'ardeur dont notre âme est saisie, Et c'est à vous que nos voeux réclament aujourd'hui Pour lui faire un présent qui soit digne de lui. Ce JupiterIl lui présente la figure d'un Jupiter enrichie de pierreries.
Armé de ce même tonnerre, Qui foudroya l'orgueil des enfants de la Terre, Marquera que Placide en ses derniers exploits A terrassé l'orgueil des Princes et des Rois, Comme il nous a couverts de son bras salutaire Que ce Dieu désormais soit son Dieu tutélaire Et comme il est l'auteur de nos félicités, Qu'il le comble de gloire et de prospérités, C'est le dernier souhait dont ma bouche seconde Les voeux que son mérite obtient de tout le monde. Adieu.TRAJANE
Quoi ? S'éloigner sans vouloir seulement Voir les moindres effets de mon ressentiment. Ah ! Sire, permettez, mais en vain je l'appelle, Il faudra malgré moi que je sois criminelle, Et qu'ingrate envers lui pour un présent si beau, J'emporte ses faveurs jusques dans le tombeau, Madame, pour le moins...PLOTINE
Que faut-il que je fasse ?PLOTINE
Elle n'est rien au prix de notre affection. Adieu vous le verrez par quelque autre action.Elle sort.
TRAJANE
Monarque souverain du Ciel et de la Terre, Qui disperses les biens ou lances le tonnerre, Selon que notre crime ou notre piété Anime ta colère ou presse ta bonté, Supplée à mon défaut, seconde mon courage, Répand à pleines mains sur ta vivante image, Cette gloire éclatante, et ces riches trésors Qui font tout le bonheur et de l'âme et du corps, Et vous gages sacrés d'une amour conjugale Dont la main quelque jour aux rebelles fatale Par mille et mille exploits justement attendus Marquera de quel sang vous êtes descendus, Secondez à genoux pour le bien de l'Empire Les voeux et les discours que mon devoir inspire. Jupiter.Vers 202, l'original porte plaines au lieu de pleines.
AGAPITE
Jupiter.TRAJANE
Dieux puissants !TEOPISTE
Dieux puissants !SCÈNE III. Placide, Trajane, Agapite, Téopiste.
PLACIDE
Ah ! Qu'ai-je vu ?TRAJANE
D'où vient ce changement ?PLACIDE
Ah ! Quel Monstre, ou plutôt quel prodige d'amour Dont les yeux plus brillants et plus beaux que le jour Lancent des traits de feu qui réduiraient en cendre Les coeurs les plus glacés.TRAJANE
Vous l'aimez ?PLACIDE
Je l'adore.PLACIDE
Ne crains rien, je ne veux qu'un moment Pour guérir ton esprit, écoute seulement. À peine étais-je entré dans la forêt obscure Qu'un Cerf puissant de tête, et grand outre mesure S'est campé devant moi ferme comme un rocher, Mes chiens que j'animais afin de l'approcher Loin de presser la bête, et de leurs dents pointues Lui déchirer les flancs, ressemblaient des statues. Enfin portant mes yeux du spectacle étonnés Tantôt sur les deux chiens que Trajan m'a donnés, Et tantôt sur le Cerf, ô prodige ! Ô merveille ! À peine en le contant crois-je encor que je veille, J'ai vu sur une croix s'étendre et s'élever Ce Dieu qui s'est fait homme afin de nous sauver. Frappé de cet objet ainsi que d'un tonnerre Mon corps pâle et tremblant a mesuré la terre, Et si j'ai pu survivre à cet étonnement C'est en quoi le miracle a paru doublement.TRAJANE
L'ombre trompe souvent par de fausses images L'oeil des plus clairvoyants, et l'esprit des plus sages.PLACIDE
Hélas ! Pour le connaître et pour en juger mieux Mon oreille a pris part au plaisir de mes yeux. Placide, m'a-t-il dit, mais d'une voix qui porte Le respect dans les coeurs même avant qu'elle sorte, Placide, cesse enfin de t'armer contre moi, Ouvre l'oeil de ton âme aux rayons de la foi, Et rendant tes esprits de ma gloire capables Brise de tes faux Dieux les Idoles coupables, C'est moi seul qui de rien ai formé l'Univers, La Nature me doit ses miracles divers, Et tout ce qui respire, ou qui paraît au monde N'est fait que pour bénir ma sagesse profonde. Ces deux bras que je t'ouvre, et ces pieds que tu vois Attachés par des clous sur une infâme Croix Ont servi de tribut, ou plutôt de victimes Pour expier l'horreur et l'excès de tes crimes. Ce côté, d'une lance a souffert la rigueur Seulement pour t'ouvrir un passage à mon coeur, Et ce corps immolé n'aurait point de blessures S'il n'eût fallu du sang pour laver tes injures. Amour est de ma mort et la cause et l'effet, Va, ne soit point ingrat du bien que je t'ai fait, Et devant que rentrer d'où ma voix te retire Signale ta constance au milieu du martyre. À ce mot se perdant dans l'espace de l'air, L'objet a disparu plus vite qu'un éclair, Remplissant toutefois de lumière et de flamme Toutes les facultés qui composent mon âme. Voilà ce que j'ai vu d'aimable et de charmant, En serez-vous jalouse ?TRAJANE
Ah ! Mon coeur, nullement, Au contraire, je sens qu'à ce récit étrange Mon jugement s'éclaire, et ma volonté change, Le feu qui vous consomme est venu jusqu'à moi, Mon coeur est plein d'amour aussi bien que de foi, Et ce Dieu qui pour nous voulut cesser de vivre Inspire dans mon sein le désir de le suivre. Dieux, ou plutôt Démons ennemis des mortels À qui notre ignorance a dressé des Autels, Détestables auteurs de l'erreur où nous sommes, Ouvrage de l'Enfer et de la main des hommes, Cédez au vif éclat d'une Divinité Qui termine le cours de notre impiété, Un Dieu tout plein d'appas et tout brillant de gloire Vous bannit de nos yeux et de notre mémoire, Sus donc brisons la tête à ce fantôme vain.PLACIDE
Ah ! Que j'aime à te voir dans ce juste dédain. Mais d'où vient ce présent si digne de ta haine ?TRAJANE
De la main de Trajan.PLACIDE
Ô bonté souveraine ! Dieu puissant, permettez qu'un Monarque si doux Brûle pour votre amour du même feu que nous. Mais nous perdons du temps, allons ma chère vie Apprendre le mystère où le Ciel nous convie, Et pour entendre mieux les termes de sa loi Allons chercher un guide au chemin de la foi. C'est ce que m'a prescrit cette bouche adorable Dans le soin qu'elle a pris d'aider un misérable. Hâtons-nous d'accomplir de si justes desseins, Et pour rendre nos voeux plus justes et plus saints, En dépit des bourreaux et du supplice même Recourons au Baptême.TRAJANE
Au Baptême.AGAPITE et TÉOPISTE
Au Baptême.ACTE II
SCÈNE I.
TYRSIS
Puisque je ne désire et n'espère plus rien, Venez, venez en foule ennemis de mon bien, Accourez désespoirs, et comme des furies Exercez dans mon sein toutes vos barbaries. Cette ingrate me hait, ah ! Fâcheux souvenir, Qui me devrait aimer demande à me punir, Et faisant vanité du titre d'inhumaine Trouve un sujet de gloire en l'excès de ma peine. Et bien saoulons ensemble et sa haine et mon sort, Et courant de l'amour dans les bras de la mort Mêlons parmi le sang qu'exige son envie Les restes de ma flamme aux restes de ma vie. Ou bien puisque l'absence est funeste à l'amour Fuyons, mais promptement, de ce triste séjour, Afin que la beauté dont la rigueur me tue Se dérobe à mon coeur aussi bien qu'à ma vue. Pour obtenir ce bien où mon âme prétend Déjà flotte à la rade un vaisseau qui m'attend, Je vais des mains d'Amour retirer ma fortune Afin de la remettre en celles de Neptune. Aussi bien je ne puis sans un trouble d'esprit Revoir cette beauté dont l'éclat me surprit. Ah ! Bons Dieux elle vient, fuyons, l'heure nous presse.SCÈNE II. Eustache, Téopiste, Agapite, Téopiste [fils].
EUSTACHE
Ne veux-tu point calmer cet excès de tristesse, Par tes soupirs fréquents mon repos est détruit, Et la même douleur qui t'afflige me nuit.TEOPISTE
Hélas ! Comment tarir mes larmes ni mes plaintes, Je tombe à tous moments en de nouvelles craintes. Chaque objet m'épouvante, et partout où je suis Le Ciel offre à mon âme une source d'ennuis. Le faîte sourcilleux de nos Palais superbes Par la rigueur du feu baise aujourd'hui les herbes, Et l'horrible fureur de ce fier Élément A détruit leur matière avec leur ornement, La Mort cette commune et fatale ennemie, Par nos prospérités autrefois endormie, Réveillant sa colère et relevant sa faux N'a laissé dans vos parcs boeufs, moutons ni chevaux : Pour engloutir vos champs la Terre s'est ouverte, Et de tous les trésors dont nous souffrons la perte Il ne me reste plus qu'un mortel souvenir Que mon coeur ne saurait ni vaincre ni bannir. Voilà de notre foi quelle est la récompense, On nous a tout ravi, si ce n'est l'espérance, Et ce Dieu tout-puissant qui dompta le trépas Quoiqu'il soit imploré ne nous assiste pas, S'il faut quelque autre chose à sa rigueur extrême, Qu'il prenne mes enfants, qu'il me prenne moi-même, J'ai honte de survivre un si triste accident, Et mes jours sans regret verront leur Occident.EUSTACHE
Téopiste un blasphème accompagne tes plaintes, Ce Dieu te peut donner de plus rudes atteintes Souffre, et malgré le coup que son bras a porté N'appelle point rigueur ce qui n'est que bonté. Ces trésors dont l'éclat éblouissait ta vue Ont un charme qui plaît, mais un charme qui tue, Puisqu'il en est bien peu qu'on ne puisse accuser, Ou de n'en user point, ou bien d'en mal user, À quoi servent les biens ni les charges publiques, Qu'importe d'occuper des Palais magnifiques, Ce Dieu par qui le Ciel aux humains est ouvert Mourut sans posséder ni terres ni couvert.EUSTACHE
Ce vieux nom s'est noyé dans l'eau de mon Baptême, Ne me le donnez plus, il me remplit d'horreur.TEOPISTE
Et bien, mon cher Eustache, excusez mon erreur, Mais souffrez que mon coeur d'un blasphème incapable Donne quelques soupirs au malheur qui l'accable. Je sais que nous naissons aussi faibles que nus, Que retournant ainsi d'où nous sommes venus, Il faut que de nos corps nos âmes dépouillées Quittent l'or dont nos mains semblaient être souillées. Je sais que les grandeurs n'ont qu'un éclat trompeur, Qui pareil au destin d'une simple vapeur, Prompt à se dissiper comme prompt à paraître Compte à peine un moment entre mourir et naître, La mort sourde pour tous grave de mêmes lois Sur le front des bergers et sur le front des Rois, Le Noble et l'Artisan vivent sous son Empire, Et malgré les tombeaux de Jaspe et de Porphyre, Dès qu'ils sont enfermés sous un même Élément, La Terre les pourrit et traite également. Cette nécessité ne respecte personne. Mais le seul accident qui m'afflige et m'étonne, C'est qu'il semble que Dieu se moque de mes pleurs, Et que notre Baptême ait fait tous nos malheurs. Avons-nous provoqué son mépris ou sa haine ? Quel crime avons-nous fait pour en souffrir la peine, Et pour voir ces enfants qui nous ont imités Gémir dessous le faix de nos calamités ?EUSTACHE
Il est juste et clément.TEOPISTE
S'en prendre à l'innocence, Est-ce un trait de justice ? Est-ce un trait de clémence ? La Justice a des lois que ma peine dément, Mais dans le Ciel peut-être on l'exerce autrement.EUSTACHE
Ma chère Téopiste il faut que je confesse Que je plains moins encor ton mal que ta faiblesse, Tu murmures à tort, et résistes en vain Aux décrets merveilleux d'un Juge souverain, Si le coupable rit, et l'innocent soupire, Si l'un monte aux honneurs quand l'autre s'en retire, Si l'un a dans sa gloire autant d'adorateurs Que l'autre dans sa honte a de persécuteurs, Dieu pour autoriser ces effets admirables Se forme des raisons qui sont impénétrables, Nous trouvant donc réduits aux termes d'endurer, Nous devons obéir, et non pas murmurer Nous devons nous soumettre aux lois d'une puissance Qui du mal et du bien faisant la différence Dans la seconde vie où nous devons penser A le droit de punir et de récompenser. Crois-moi, ma Téopiste, arrête si tu m'aimes Le cours de tes soupirs, comme de tes blasphèmes. Gardons-nous d'ajouter à nos autres défauts La honte de produire un sentiment si faux. Baisons avec amour la main qui nous outrage Nous trouverons le port au milieu du naufrage, Et ce que nous souffrons de plus injurieux Nous ayant abaissés nous rendra glorieux.TEOPISTE
Je cède à vos raisons aussi justes que saintes, Je ne me plaindrai plus que d'avoir fait des plaintes, Et d'avoir fait paraître en cette extrémité Trop peu de confiance, et trop de lâcheté. Mais courrons, mon Eustache, en quelque autre demeure, Me retenir ici, c'est vouloir que je meure, Vous me délivrerez et de honte et de soin, Rendant quelque autre lieu de nos peines témoin.EUSTACHE
Tes désirs sont les miens, courons la terre et l'onde, Allons si tu le veux chercher un autre monde, Tout m'est indifférent.0SCÈNE III. Matelot, Eustache, Téopiste, [Agapite, Téopiste fils].
MATELOT
M'appelez-vous ?EUSTACHE
Oui.MATELOT
Pourquoi.EUSTACHE
Pour te dire Que si quelque navire était prêt de partir Tu nous ferais faveur de nous en avertir.MATELOT
Attendez un moment, Un Seigneur doit partir qui presse extrêmement, Je vais lui demander ce qu'il veut que je fasse, Le navire est à lui.TEOPISTE
Va, fais-nous cette grâce, Et s'il peut par tes soins nous souffrir et nous voir Amène ta chaloupe, et viens nous recevoir.MATELOT
Je n'y manquerai point.TEOPISTE
Peut-être, cher Eustache, Nos maux dans cet exil auront quelque relâche, Et Dieu consentira que nous trouvions ailleurs Une terre plus douce et des Astres meilleurs.EUSTACHE
Quoi qu'il puisse ordonner sa volonté soit faite, Le bonheur le plus grand que mon âme souhaite Est de se conformer sans réserve et sans choix Au décret souverain de ses divines lois. Mais cet homme revient.TEOPISTE
Si tôt ?EUSTACHE
Oui, c'est lui-même.MATELOT
Madame, on vous désire, entrez, le Ciel vous aime, Tout rit à vos désirs, çà donnez-moi la main.EUSTACHE
Et nous ?EUSTACHE
Ah ! Barbare inhumain, Tu fuis, et le destin secondant ton envie Me vole par tes mains la moitié de ma vie. Retourne déloyal, homme lâche et sans coeur, Viens achever sur moi ta dernière rigueur. Viens m'ouvrir l'estomac, et d'une main sanglante Joindre une moitié morte à sa moitié vivante. Retourne encor un coup ravisseur insolent, Ma mort doit couronner ton dessein violent, Viens ravir à mes yeux la clarté qui me reste, Et m'ayant obligé par un coup si funeste, Va, riche de mon bien, te soumettre à la foi D'un Élément moins traître et moins cruel que toi. Mais hélas ! C'est en vain que ma voix te réclame, Tu méprises le corps dont tu possèdes l'âme, Tu fuis, et ta chaloupe aidant à ton forfait Va décharger bientôt le vol qu'il m'a fait. Je ne te verrai plus aimable Téopiste, Cher objet de mes voeux où ma gloire consiste, De même que mes pleurs mes cris sont superflus, Mon âme, c'en est fait, je ne te verrai plus : Je ne te verrai plus merveille de notre âge, Épouse toute belle, épouse toute sage, Beau corps, trône vivant où régnaient les vertus, Hélas ! Le Ciel le veut, je ne te verrai plus. Gages de notre amour accompagnez mes larmes, Déployez, déployez ces innocentes armes, Peut-être que le Ciel touché de nos malheurs Voudra prêter l'oreille à la voix de vos pleurs.AGAPITE
Quand nous aurions reçu de moins rudes atteintes, Votre exemple, mon père, attirerait nos plaintes, Et nous serions heureux s'il dépendait de nous D'arrêter du destin l'implacable courroux.EUSTACHE
Le Ciel vous peut venger, déjà sous un nuage Le Soleil a caché l'éclat de son visage, La Terre devient sombre, et l'air s'est obscurci.TEOPISTE fils
Il pleut.EUSTACHE
Oui, le brouillard vient fondre jusqu'ici, Et puisque ce torrent court déjà les campagnes, Quelque orage est tombé sur ces proches montagnes. Cependant que son cours n'est point trop dangereux Je vais le traverser, et vous passer tous deux,Il en met un à bord, et cependant qu'il va quérir l'autre un Loup et un Lion les ravissent en même temps.
Agapite attends-moi. L'eau n'est pas trop profonde. Je vais quérir ton frère. Ô douleur sans seconde ! Un Loup me le ravit, ce Monstre furieux Le dérobe à la terre aussi bien qu'à mes yeux. Courons.TEOPISTE fils
À mon secours, mon père.EUSTACHE
Ah ! L'infortune, La disgrâce de l'un est à l'autre commune, Un Lion me l'enlève, et dans ce bois prochain Va saouler tout ensemble et sa rage et sa faim, Horreur de la Nature, et l'effroi de la Terre, Monstres nés seulement pour me faire la guerre, Pour vous ces faibles corps sont encor trop petits, C'est moi qui dois saouler vos sanglants appétits. Épargnez par pitié cette chair innocente, Voici le même sang qu'Eustache vous présente, Dont vous serez plutôt et bien mieux assouvis Que de ces deux enfants que vous m'avez ravis. Ou si déjà leur mort a devancé la mienne, Retournez sur vos pas que rien ne vous retienne, Et venez vous repaître Animaux dévorants D'une même substance en trois corps différents. Toi le premier auteur des peines que j'endure, Traître et fier Élément creuse ma sépulture, Et puisque mon malheur ne se peut divertir Ouvre-moi quelque gouffre afin de m'engloutir. Pour me perdre plutôt je te prête des armes, Je mêle à ce torrent le torrent de mes larmes, Heureux si je finis ma vie et mes douleurs, Ou dans l'eau du torrent, ou dans l'eau de mes pleurs. Mais je me flatte ici d'un secours impossible, Je ne consulte rien qui ne soit insensible, Dieu seul me peut donner quelque soulagement, Et qui le cherche ailleurs manque de jugement. Cependant pour trouver dans ces bois effroyables De ceux que j'ai perdus les reliques aimables Cherchons dans ces hameaux un guide officieux. Quelqu'un tout à propos se présente à mes yeux.SCÈNE IV. Eustache, Flore.
EUSTACHE
Bergère ainsi le Ciel vos souhaits accomplisse, Puis-je espérer de vous un charitable office ?EUSTACHE
Puis-je vous dire un mot ?EUSTACHE
N'a-t-il que vous d'enfants ?FLORE
Il n'a que moi de fille, Mais deux fils grands et forts augmentent sa famille, Qui sont tout son trésor comme tout son appui.EUSTACHE
Où sont-ils maintenant ?EUSTACHE
Contents ?FLORE
Comme des Rois, rien ne les importune, Ils vivent à couvert des coups de la Fortune, Et savent éviter les appas dangereux De cette passion qui fait les malheureux.EUSTACHE
Vous en savez beaucoup.FLORE
En ses jeunes années Mon père moins prudent eut d'autres destinées, Il servit à la guerre, il courtisa les Grands, Mais ayant aujourd'hui des desseins différents Dans l'aimable repos d'une contraire vie Il nous conte les maux dont la Cour est suivie.EUSTACHE
Mais encor qu'en dit-il ?FLORE
Qu'on y cherche que soi, Qu'on n'y voit observer ni parole ni foi, Que le mensonge y règne avecque l'artifice Dans un trône bâti des mains de la malice, Qu'il n'est rien de si fort qu'on ne veuille affaiblir, Qu'on détruit tout le monde afin de s'établir : Qu'on y voit par un coup qui blesse la nature Les vices en effet, les vertus en peinture, Que le luxe y triomphe avec l'impureté, Que ces deux noms fameux Justice et Vérité Sont deux termes sacrés où personne ne touche, Ou s'ils sont quelquefois prononcés par la bouche, C'est avec tant de fard qu'on remarque aisément Qu'elle fait violence au coeur qui la dément. Qu'à peine en tout un siècle a-t-on trouvé dans Rome Un seul homme qui fût véritablement homme, Et dont le sage esprit d'intérêt dépouillé De ces vices communs ne se trouvât souillé : Que dans les entretiens on n'y fait que médire, Que lorsqu'on doit pleurer on fait semblant de rire. En un mot il nous dit toutes vos qualités, Si l'humeur ne dément l'habit que vous portez.EUSTACHE
Bergère, mon malheur qui n'a point de limites Marque en moi des défauts plus grands que vous ne dites.LE PÈRE
Flore ?ACTE III
SCÈNE I. Trajan, Arbilan.
TRAJAN
Qu'ont fait mes Lieutenants dans cette conjoncture ? Devaient-ils pas mourir ou venger cette injure ?TRAJAN
Ils devaient par leur sang me l'avoir témoigné : Dis ce que tu voudras, mais dans cette occurrence Ils ont manqué de coeur autant que de prudence, S'ils eussent au pouvoir ajouté la valeur L'État serait exempt de ce dernier malheur, Et Rome qui gémit sous des frayeurs nouvelles Serait libre du soin de punir ces Rebelles.SCÈNE II. Lysis, Trajan, [Messager].
TRAJAN
Qu'il entre. Je me trompe ou l'air de son visage Est d'un nouveau malheur le funeste présage, Approche, et sans t'étendre en discours superflus Expose librement ton message, et rien plus.MESSAGER
Monarque redoutable, et digne qu'on l'adore, Je viens de ces climats qu'abreuve le Bosphore, Où j'ai vu depuis peu contre vous révoltés, Ces peuples qu'autrefois votre bras a domptés.MESSAGER
Ils l'ont attaché, Et par une vengeance inhumaine et barbare, Remplissant d'or fondu son estomac avare Leur rage a voulu faire en achevant son sort De l'objet de ses voeux le sujet de sa mort.TRAJAN
Quelque horreur qu'on remarque en ce dernier supplice, J'y trouve de rigueur bien moins que de justice, Ils eussent en sa perte obligé les Romains S'ils ne l'eussent puni par de coupables mains, Oui ce peuple opprimé par ce chef infidèle Pouvait être vengé sans devenir rebelle, Et c'était à moi seul qu'il devait recourir, Sans m'usurper le droit de le faire mourir. Mais qu'ont fait les soldats soumis à sa conduite ? Conte-moi leur destin.MESSAGER
Les uns ont pris la fuite, Et les autres surpris dans les pièges tendus Au moins ont eu l'honneur de s'être défendus, Mais n'ayant pas de force autant que de courage, Ce peuple de leurs corps a fait un tel carnage Que le fleuve héritier des outrages du fer En a porté le sang jusqu'au sein de la Mer.SCÈNE III. Plotine, Trajan, Arbilan, Messager.
PLOTINE
Quel dessein ?TRAJAN
De partir Pour étouffer l'orgueil de deux peuples rebelles Sous la juste fureur de mes armes nouvelles.TRAJAN
Deux peuples oublieux de mes premiers exploits. Mais je mourrai bientôt, ou mon bras magnanime Lavera dans leur sang la grandeur de leur crime.PLOTINE
Quoi ! Sans vous imposer cette nécessité Ne peut-on les punir de leur témérité ? Manquez-vous de lauriers ? Manquez-vous de Couronnes ? Assez pour cet exploit s'offrent d'autres personnes. Assez d'autres guerriers à vaincre destinés Rangeront sous vos lois ces peuples mutinés, Sans vous soumettre encore à de nouvelles peines Au seul nom de Placide, et des armes Romaines, Vous leur verrez changer malgré tous leurs projets Le titre d'ennemis en celui de sujets, Permettez qu'il ajoute à ses autres conquêtes La gloire de calmer ces dernières tempêtes, Vous n'avez qu'à donner l'ordre qu'il doit tenir.TRAJAN
Mais je ne le vois plus.PLOTINE
Oui, se voyant trahi de la fortune. Et le sort inconstant de sa gloire lassé Ayant de sa grandeur tout l'éclat effacé, Son destin malheureux et sa douleur profonde Le tiennent éloigné du commerce du monde.TRAJAN
Quoi, Placide éloigné ?PLOTINE
J'ai su, mais sourdement, Que par la cruauté d'un funeste Élément Ses maisons ne sont plus que poussière et que cendre, Et qu'enfin un destin qu'on ne saurait comprendre Faisant d'autres malheurs aux flammes succéder L'a dépouillé des biens qu'il soulait posséder.Souloir : Vieux mot qui signifiait avoir de coutume. On le dit encore en Pratique. [F]
TRAJAN
À quelque autre sujet j'impute son absence, Placide a trop d'esprit et trop de connaissance, Pour douter que Trajan ne soit encor plus fort Que la rigueur du Ciel et la rage du sort : Que le destin l'attaque, et qu'il le persécute, Quoi qu'attente sa haine, et quoi qu'elle exécute, Sous l'effort de ses traits il ne peut succomber, Et si je le soutiens il ne saurait tomber. Qu'on le cherche partout, et que l'on me ramène Ce fameux Artisan de la grandeur Romaine, Dites-lui que charmé de ses exploits guerriers Je destine sa tête à de nouveaux lauriers. Madame si j'obtiens que Placide revienne À votre volonté je conforme la mienne, Autrement...PLOTINE
C'est assez, il ne peut être loin, Et son bras n'oserait vous manquer au besoin.Ils sortent.
ARBILAN
Ami, quand nous devrions par des chemins divers De l'un à l'autre bout courir tout l'Univers, Il faut exécuter ce que Trajan désire, À quoi t'amuses-tu ?MESSAGER
Me voilà prêt.SCÈNE IV. Tyrsis, Téopiste liée.
TYRSIS
Enfin malgré les vents de leurs gouffres sortis Qui nous ont repoussés d'où nous étions partis. Enfin malgré le Ciel et l'horreur des tempêtes Dont le coup dangereux a menacé nos têtes, L'air s'est rendu serein, cet orage a cessé, Et comme nos frayeurs le péril est passé. Votre seule rigueur contre moi continue, Bien loin de la bannir, rien ne la diminue, L'air, les vents et les flots dans leur plus grand courroux Se sont montrés pour moi plus sensibles que vous.TEOPISTE
Enfin malgré les flots qui t'ouvrant leurs abîmes T'ont fait voir le séjour où t'appellent tes crimes, Ta flamme continue, et l'objet de la mort Sur ta coupable ardeur n'a pu faire d'effort. J'ai beau dans mes malheurs t'implorer ou me plaindre, J'allume ton brasier plutôt que de l'éteindre, Et tu sembles nourrir ton feu pernicieux Du vent de mes soupirs et de l'eau de mes yeux, Qu'est-ce que ma douleur n'a point mis en usage Pour toucher ta pitié, pour vaincre ton courage ? Cependant insensible aux maux que j'ai soufferts Au lieu de m'obliger, tu me charges de fers.TYRSIS
Mon coeur assujetti porte bien d'autres chaînes, Mais ne condamnez pas mes amoureuses peines Si le feu que je sens vous déplaît et vous nuit Il en faut accuser vos yeux qui l'ont produit.TEOPISTE
Mes yeux ! Ah ! Faibles mains que n'êtes-vous capables D'éteindre pour jamais ces lumières coupables, Laisse-les moi punir, et tu verras combien J'abhorre les auteurs de ton mal et du mien, Tyrsis encor un coup par les pleurs que je verse Vois ce que ton amour ou ta rigueur exerce. Vois que dans le dessein où tu veux m'immoler Tu blesses des respects qu'on ne peut violer, Arrête le progrès de ta fureur extrême, Vois ce que tu me dois, ou plutôt à toi-même, Laisse agir ta raison, règle mieux tes désirs, Et borne ton envie à de justes plaisirs. Ou si pour démentir ton rang et ta naissance Tu ne veux t'éloigner d'un projet qui m'offense, Avant que commencer tes coupables efforts Sépare par pitié mon âme de mon corps : C'est l'image d'un Dieu, laisse-la toute pure, Conserve sa beauté, ne lui fait point d'injure, Elle peut à ton coeur sous le vice abattu Abandonner ma vie, et non pas ma vertu. Tyrsis à deux genoux...TYRSIS
À quoi toutes ces larmes, Puisque ma passion ne peut rendre les armes, Vos pleurs ni ma raison ne peuvent l'étouffer, Trajane m'a su vaincre, et j'en veux triompher, Si je me relâchais d'un si grand avantage Je manquerais d'esprit autant que de courage, Et mon coeur se croirait digne de vos mépris S'il quittait un combat dont vous êtes le prix. Croyez-moi consentez au dessein de me plaire, Rien ne peut vous trahir en ce lieu solitaire. Le silence a bâti son trône dans ces bois, Le Ciel même a des yeux, mais il n'a point de voix.TEOPISTE
Si le Ciel a des yeux, coeur de sang et de terre, Crois qu'il peut s'expliquer par la voix du tonnerre, Et que pour condamner et punir les humains Il ne manque jamais de bouche ni de mains. Qu'importe que ces bois souillés par ta présence Couvrent ton attentat de l'ombre et du silence, Si les yeux pénétrants de ce Dieu que je sers Percent l'obscurité des plus sombres déserts, Partout il est présent, il voit que tu l'offenses, Il voit ce que tu sais, il sait ce que tu penses, Et cette solitude où tu sembles caché Lui montre à découvert l'horreur de ton péché.TYRSIS
En vain tu m'entretiens de ce Dieu chimérique, Mon âme ne connaît dans l'ardeur qui la pique D'autre Dieu que l'amour.TEOPISTE
Ô blasphème odieux !TYRSIS
Mais c'est trop différer, fais-toi de nouveaux Dieux, Et crois qu'il n'en est point que ta douleur invoque Dont mon coeur amoureux aujourd'hui ne se moque, Après tant de refus et tant de cruauté Il faut à mes plaisirs immoler ta beauté.TEOPISTE
Diffère un peu Tyrsis, et permets que mon âme Dans l'excès de son mal et l'horreur de ta flamme, Pousse encor un soupir, je ne veux qu'un moment.TYRSIS
Dépêche, je languis.TEOPISTE
Dieu qui vois mon tourment, Et toi dont le beau corps n'eut jamais de souillure, Vierge toute féconde, et mère toujours pure, Puisque larmes ni cris ne me peuvent servir, Conservez mon honneur qu'un tyran veut ravir. Confondez.Tyrsis est foudroyé.
Mais, bon Dieu ma voix est exaucée, Ton bras vient de venger ta justice offensée, La Terre s'est ouverte, et ce Monstre englouti, De tes foudres lancés a le coup ressenti. Quoi ? Mes fers sont brisés, mes mains n'ont plus d'obstacle, Dieu qui viens m'assister par ce double miracle, Soumise aveuglément au décret de tes lois, Je rends à tes faveurs les grâces que je dois, Et si c'est ton dessein de conserver ma vie, Garde l'autre moitié qu'un traître m'a ravie, Et fais que mon Époux apprenne quelque jour L'effet de ta bonté comme de ton amour. Mais enfin il est temps de quitter ce rivage, Il est temps de chercher une main qui soulage, Après tant de travaux ma misère et ma faim Le Ciel m'offre à propos ce village prochain, Allons-y rechercher un traitement moins rude Dans le sein de la mort, ou dans la servitude.Elle sort.
SCÈNE V.
EUSTACHE habillé en villageois
SCÈNE VI. Arbilan, Messager, Eustache.
ARBILAN
Ne nous rebutons point, courons tous ces villages Ils les traverseront où qu'ils veuillent aller, S'ils n'ont comme un Icare appris l'art de voler.Icare : Nom propre d'un jeune homme fameux dans la fable. Icarus. Il était fils de Dédale, célèbre par son habileté dans les Mécaniques. [T] Icare fabriquer des ailes pour s'échapper du labyrinthe.
EUSTACHE
Si le dessein qu'ils ont ne trompe ma pensée Ils vont pour quelque affaire importante et pressée, Il en faut, s'il se peut, savoir la vérité, Puis-je bien sans commettre une incivilité, Dans le désir que j'ai de vous tirer de peine, Demander quel sujet en ce lieu vous amène.MESSAGER
Je veux bien contenter ton esprit curieux, Car ayant une bouche aussi bien que des yeux, Tu peux nous dire au vrai si certain Gentilhomme Dont le nom est la gloire et l'ornement de Rome, N'a point pour s'embarquer pris ce chemin ici, Suivi de deux enfants et d'une femme aussi.EUSTACHE
Mes yeux n'ont point joui du bien de sa présence, S'il ne s'est déguisé pour cacher sa naissance, Et je crois qu'il ne peut s'être embarqué sur l'eau, Car je n'ai vu partir qu'un malheureux vaisseau, Où je suis assuré qu'il n'est point entré d'homme Dont le nom soit la gloire et l'ornement de Rome.EUSTACHE
Messieurs encore un mot ? Celui que vous cherchez avecque tant de hâte N'a-t-il point sous l'effort d'une fortune ingrate Vu périr depuis peu ses superbes Palais Ses Terres, ses trésors, ses meubles, ses valets ?ARBILAN
Qui t'a dit son destin ? Oui, par une disgrâce Que nul autre malheur aujourd'hui ne surpasse, Presque dans un moment Placide a tout perdu, Mais si nous le trouvons tout lui sera rendu. Trajan notre Empereur qui l'aime et qui l'estime Peut et veut le tirer de ce profond abîme, Et lui rendant l'honneur de ses premiers emplois, Animer son courage à de nouveaux exploits.EUSTACHE
Mon_Dieu quel nouveau feu dans mes veines s'allume Qui par des mouvements plus forts que de coutume Tâche de relever mon esprit abattu.MESSAGER
Ne nous arrête point, à quoi t'amuses-tu ? Parle-nous franchement, en sais-tu quelque chose ?EUSTACHE
Mais le connaissez-vous ?ARBILAN
Qu'est-ce qu'il nous propose, Si nous le connaissons, je l'ai vu mille fois, Je sais quel est son port, son visage et sa voix, Et fût-il dans la boue, ou chargé de couronnes, Je le reconnaîtrais entre mille personnes.EUSTACHE
Toutefois Arbilan, Placide...ARBILAN
Justes Dieux ! Quel prodige nouveau se présente à mes yeux ? Ah ! Seigneur, est-ce vous que cet habit champêtre Nous a malgré nos soins empêché de connaître ? Excusez notre faute, et notre aveuglement.EUSTACHE
Vous n'auriez point failli sans mon déguisement, Et sans l'extrémité du malheur qui m'accable, Qui plus que mon habit me rend méconnaissable. Mais quittons ce discours, partons me voilà prêt, Le Ciel de mon voyage a prononcé l'arrêt, Le Ciel qui montre bien par l'ardeur qu'il m'inspire Qu'il y va de sa gloire et du bien de l'Empire. Il faut qu'un Citoyen meure pour son pays. Allez donc, Arbilan, dire que j'obéis, Et que pour exécuter les ordres qu'on me donne Il n'est point de péril où je ne m'abandonne, Et que je vais reprendre afin de les tenter L'habit que les malheurs m'ont forcé de quitter.ACTE IV
SCÈNE I. Amintor, Téopiste.
AMINTOR
Je vous crois, Téopiste, il n'en faut point jurer, Aucun mauvais désir ne vous fait soupirer, Et le feu de l'amour qui trouble la jeunesse Ne fait point aujourd'hui la douleur qui vous presse. Confessez toutefois que vos pleurs répandus Diraient bien des secrets s'ils étaient entendus, Tant de sanglots tirés du fonds de la poitrine Quoi que vous puisiez dire ont bien quelque origine, Et celle qui les forme et les pousse dehors Est sans doute malade, ou d'esprit, ou de corps.TEOPISTE
Il est vrai que mes pleurs m'accusent de faiblesse, Avec quelque raison ma présence vous blesse, Puisqu'on doit en servant montrer de gayeté Autant que de ferveur et de fidélité, Mais je ne puis forcer quelque soin que j'y prenne Le chagrin qui me ronge et qui vous met en peine.AMINTOR
D'où procède ce mal ?TEOPISTE
D'un bien que je n'ai plus.TEOPISTE
Et le plus impossible, La perte que j'ai faite est un peu trop sensible, Ma bouche en cet état n'ose la publier, Et mon coeur malheureux ne la peut oublier.AMINTOR
Cependant ?TEOPISTE
Cependant je ferai mon devoir, Forte d'affection, mais faible de pouvoir, Et dans la servitude où mon destin m'appelle Si je ne suis contente on me verra fidèle.AMINTOR
C'est de quoi, Téopiste, on ne saurait douter, Mais il faut à cela quelque chose ajouter, Et paraître plus gaie, afin que ta tristesse Dans la suite du temps ne fâche ta maîtresse, Assez d'autres sujets aigrissent son esprit, J'étais jeune et galant alors qu'elle me prit, Et par mille secrets capables de lui plaire Je savais le moyen d'apaiser sa colère, Maintenant tout la brouille, et cet âge où je suis A changé ses beaux jours en de fâcheuses nuits, Si tu ne quittes donc cette mélancolie Nous irons de l'ennui jusques dans la folie, Et le sort inconstant s'il n'a pitié de nous Fera de ma maison un hôpital de fous.AMINTOR
Oui, si de soupirer tu veux perdre l'usage Et joindre à la beauté dont tu peux nous ravir Le désir de nous plaire et de nous bien servir.TEOPISTE
J'y ferai mes efforts.AMINTOR
Bientôt dedans ces plaines Nous verrons déployer les Enseignes Romaines. On m'a dit que l'armée y doit camper ce soir, La montre en est superbe, et je sors pour la voir. Va, retourne au logis. Mais déjà ce me semble Je vois quelques soldats qui discourent ensemble Ils viennent droit ici, tâchons d'apprendre d'eux Où penchent de leur Chef les desseins généreux.Montre : Revue d'une armée, d'un Régiment. En ce sens, il est vieux ; on dit revue. [FC]
SCÈNE II. Amintor, La Fortune, La Fleur.
AMINTOR
Apprendre seulement Si l'armée en ce lieu campera longuement, Et quels sont les Tyrans dont les coupables têtes Peuvent être aujourd'hui l'objet de vos conquêtes.LA FORTUNE
S'il faut croire aux discours que tiennent nos soldats Le voyage est rompu, les Tyrans sont à bas. Au seul bruit des lauriers qui couvrent notre armée Leurs rebelles projets sont allés en fumée, Et la peur de périr leur a fait réclamer La Clémence d'un bras qu'ils avaient fait armer, On va licencier les nouvelles Cohortes, Et du Temple de Mars fermer toutes les portes, J'en suis au désespoir.LA FLEUR
J'en puis bien dire autant.AMINTOR
Pourquoi vous affliger si le peuple est content ? Quel plaisir prenez-vous à voir tant de ravages ? À piller, à brûler, à faire tant d'outrages, Et voir dans des États, tristes et désolés Par la flamme et le fer tant d'hommes immolés ? La guerre, croyez-moi, n'est qu'un mal bien étrange Dont le Ciel irrité nous punit et se venge, Témoins tant de soldats qui nous tendent la main, Pauvres, estropiés, et qui meurent de faim. Témoins tant de pays et de villes désertes.LA FLEUR
Il n'est de maux si grands ni de si grandes pertes Qui ne soient réparés par un rayon d'honneur.AMINTOR
Pour perdre un bien solide on cherche un faux bonheur. Voyez-vous mes Enfants, la guerre est légitime, Lorsqu'un Prince prudent autant que magnanime Tâche de protéger le faible et l'innocent Contre l'oppression d'un voisin trop puissant. Je ne la blâme point, lorsqu'un peuple infidèle Prenant la qualité d'ingrat et de rebelle Force un bras souverain à lui faire sentir De sa témérité le juste repentir, Mais la faire autrement, c'est commettre une injure, C'est offenser le Ciel, c'est trahir la Nature, Et changer lâchement par un crime nouveau La qualité d'arbitre en celle de bourreau.AMINTOR
Je n'en murmure pas, j'y souscris, et j'ajoute Qu'il ne saurait faillir étant bon come il est. Mais c'est assez, Adieu.Il sort.
LA FLEUR
Ce bonhomme me plaît, Et dans tout son discours comme sur son visage Je n'ai vu que des traits d'un homme de courage.LA FORTUNE
Ah ! Que nos sentiments ont un juste rapport, Ami cela me charme, et m'attache plus fort, Je vois que le dessein que j'ai fait de te plaire Provient d'un mouvement qui n'est pas ordinaire, Puisque de jour en jour, de moment en moment Je connais que mon coeur t'aime plus tendrement.LA FLEUR
D'un semblable désir mon âme est enflammée, À peine t'ai-je vu paraître dans l'armée Que j'ai fait en moi-même un serment solennel D'offrir à ton mérite un service éternel, Mais pour se bien aimer, s'il faut se bien connaître, Dis-moi si tu le sais, quel climat t'a vu naître ? Apprends-moi ta fortune.LA FORTUNE
Tu devrais obéir, mon âge le commande.LA FLEUR
Et bien puisqu'il le faut prépare-toi d'ouïr, Et de quoi t'étonner, et de quoi t'éjouir. Le sang à qui je dois le bien de ma naissance Est illustre en effet, bien plus qu'en apparence, Puisqu'un sort inconstant nous a précipités Du faîte des grandeurs où nous étions montés, Mon père ayant souffert cette chute importune Fit dessein de changer, et d'air, et de fortune, Mais prêt de s'embarquer, un Pirate impudent Redoubla ses malheurs par un triste accident, Et ce traître vola par une main infâme Le bien qui lui restait en lui volant sa femme. Après ce coup mortel digne de mes regrets Un frère qui serait de votre âge à peu près, Et moi, qu'on réservait à de pires alarmes Demeurâmes tous seuls pour essuyer ses larmes. Enfin après un temps de brouillard obscurci Traversant un ruisseau par les pluies grossi, Un Lion sort du bois, et vient sans qu'on le voie Saisir mon faible corps pour en faire sa proie. Il allait dévorer mes membres déjà nus Lorsque certains bergers par hasard survenus Trompèrent sa fureur, et forcèrent la bête De vomir à leurs pieds sa dernière conquête, Ainsi...LA FORTUNE
N'achève pas, tu te moques de moi.LA FLEUR
Je dis la vérité.LA FORTUNE
Tu la dis, je le vois, Puisque de mot à mot tu redis mon histoire, Toutefois en un point tu manques de mémoire, Ou ceux qui t'ont appris le conte que tu sais Ont changé quelque chose en ce dernier succès, Puisqu'au lieu d'un Lion c'est un Loup dont la rage A voulu sur mon corps commettre cet outrage.LA FLEUR
Un Loup, vous m'étonnez.LA FORTUNE
Cher Ami, si je mens Que le Ciel me destine à de pires tourments, Que si quelques bergers par un cri secourable N'eussent épouvanté cette bête effroyable J'eusse été sa victime, et ce Monstre inhumain Eût assouvi sur moi sa fureur et sa faim.LA FLEUR
Vous êtes donc, bon Dieu !LA FORTUNE
Quoi ? Je suis Agapite.TEOPISTE La Fleur
Oui mon frère c'est moi, Qui soumis par le Ciel à la même infortune En reçus une grâce à la vôtre commune.AGAPITE La Fortune
Ô rencontre inouïe ! Ô Dieu je vous bénis Et ne m'étonne plus si nous sommes unis, Puisque pour contracter une amitié si pure Le mérite s'est joint avecque la Nature, Mais avant que le jour nous ait abandonné, Allons voir le logis que l'on nous a donné, Nous n'en sommes pas loin.TEOPISTE La Fleur
C'est ici, ce me semble. On nous l'a désigné tout proche de ce tremble.Tremble : Peuplier dont les feuilles tremblent au moindre vent, populus tremula, L. [L]
AGAPITE La Fortune
Heurtez.TEOPISTE La Fleur
Je le veux bien.SCÈNE III. Téopiste, Agapite, Téopiste fils.
TEOPISTE mère
Qui heurte ?TEOPISTE
Demandez-vous le Maître ?TEOPISTE La Fleur
Ô Dieu ! La belle hôtesse.AGAPITE La Fortune
N'importe de trouver le maître ou la maîtresse Pourvu qu'on nous reçoive il suffit.TEOPISTE
À loger ?TEOPISTE La Fleur
Oui.AGAPITE La Fortune
Un billet que voilà.TEOPISTE La Fleur
La belle en nous voyant a changé de couleur.TEOPISTE La Fleur
Répondez.AGAPITE La Fortune
Je ne saurais le faire, Et touché d'un respect qui n'est pas ordinaire, Sans savoir d'où ce charme est en moi provenu, J'ai peine d'aborder cet objet inconnu. Oui c'est nous.TEOPISTE La Fleur
Mais, cachés sous ces deux noms de guerre.AGAPITE La Fortune
Il est vrai.TEOPISTE
Dieu du Ciel, arbitre de la Terre ! Pourrais-je bien jouir de ce contentement. À ce conte on soulait nommer autrement ?TEOPISTE La Fleur
Oui.TEOPISTE
Comment ?TEOPISTE La Fleur
Téopiste, et mon frère, Agapite.AGAPITE
Je ne sais, car après le malheur Qui fit tomber ma mère au pouvoir d'un voleur, Un destin ennemi pour comble de misère, Par un autre accident nous ravit à mon père.TEOPISTE
Il se nommait ?AGAPITE
Placide.TEOPISTE
Ah ! Je n'en doute plus, Ces discours sont pour moi des témoins superflus, Par de chastes transports et des marques secrètes Le sang beaucoup plus fort me dit ce que vous êtes. Courage mes enfants trop plaints et trop aimés, Ouvrez pour m'embrasser des bras que j'ai formés, Et bénissez la main dont la bonté suprême Vous redonne une mère et me rend à moi-même ?AGAPITE
Confus de la faveur dont m'obligent les Cieux, À peine j'ose ouvrir la bouche ni les yeux. Mes secrets mouvements répondent bien aux vôtres, Mais votre habit m'étonne et m'en inspire d'autres.TEOPISTE
Ne délibérez plus, dans un moment d'ici Votre esprit se verra de doutes éclairci. Cependant mon amour veut que je me déclare, Et si vous ne suivez un Général barbare, Que j'obtienne de lui par du sang ou des pleurs, De quoi me consoler après tant de malheurs. Menez-moi droit à lui, venez guides fidèles.SCÈNE IV. Téopiste, Eustache, Agapite, Téopiste fils.
TEOPISTE
Vous dont la sage main par le coeur animée Donne le mouvement au corps de cette armée, Lieutenant ou consul excusez par pitié Mon trop d'impatience, ou mon trop d'amitié. Celle que vous voyez à vos pieds prosternée N'avait pas autrefois la même destinée, Et l'Astre dont ma vie éprouve le courroux Avait une influence et des aspects plus doux.EUSTACHE, à part
Juste Dieu quel objet à mes yeux se présente ?TEOPISTE
Mais puisque la fortune un peu trop inconstante A voulu me réduire en l'état où je suis Je viens à votre oreille exposer mes ennuis.EUSTACHE
C'est elle assurément ; mais retenons encore Les justes mouvements du feu qui me dévore. Parle.TEOPISTE
Je suis absente ou veuve d'un Époux Élevé dans l'Empire au même rang que vous, Après le tour fatal d'une funeste roue Qui du haut des grandeurs nous jeta dans la boue, Nous nous vîmes soumis à la nécessité De cacher autre part notre calamité. Prêts à nous embarquer un Citoyen de Rome Qui n'avait rien d'humain que la forme d'un homme, Dès que sur le rivage on nous vit arriver Trouva l'occasion de me faire enlever. Je voulus m'écrier ; mais un lâche complice De sa fureur brutale et de son injustice, Me couvrant d'un manteau m'ôta tout à la fois L'usage de la vue et celui de la voix. L'accident qui suivit cette triste aventure À peine sera cru dans la race future ; Aussi je m'en tairai pour vous solliciter D'une grâce qui peut mes douleurs arrêter.EUSTACHE
Que veux-tu ?TEOPISTE
Deux soldats.EUSTACHE
Quels soldats ? Les coupables Qui par la trahison dont ils furent capables À ta chaste moitié firent ce lâche tour ?EUSTACHE, à part
Ah ! Le plaisant objet, le ravissant spectacle, Le Ciel pour les sauver a donc fait un miracle ? Je ne me trompe point, voilà les mêmes traits, Donnez quelque relâche à vos justes regrets, Il faut que votre mal désormais se tempère, Je vous rends vos enfants, et vous offre leur père,Il ôte son casque, et se fait reconnaître.
Téopiste ?EUSTACHE
Approche et contribue à mon contentement, Viens savoir mon destin, et me dire ta vie Depuis le dur moment que tu me fus ravie. Viens noyer dans l'oubli notre malheur passé, Et relever l'éclat de ton rang effacé. Vous mes portraits vivants dont j'ai pleuré la perte, Puisqu'encore à mes yeux votre image est offerte Venez me raconter quel heureux accident Vous montre le matin après votre occident. Mais pour cet entretien sur tout autre agréable, Il faut chercher ailleurs un lieu plus favorable, Et pour me soulager dans ce juste désir Avoir peu de témoins et beaucoup de loisir.TEOPISTE
J'y consens. Toutefois si je ne suis déçue Je vois parmi vos gens celui qui m'a reçue, Le devoir où mon sort se trouvait engagé M'oblige à ne partir qu'avecque son congé.EUSTACHE
Lequel est-ce ?TEOPISTE
Approchez Amintor.AMINTOR
Ah ! Madame, Si la confusion que je sens dans mon âme Ne vous parle pour moi, quel mérite puissant Obtiendra le pardon de mon crime innocent ?TEOPISTE
Loin de vous accuser je dois vous reconnaître, Et prenant pour ami celui qui fut mon maître Lui jurer un service éternel et constant.EUSTACHE
C'est à moi d'ajouter à des offres si justes De mon affection quelque marques augustes, Cette chaîne, Amintor, est un gage assuré De ce que Téopiste en vos mains a juré, De nos ressentiments gardez ce témoignage.AMINTOR
Dieux ! À quelle action votre bonté m'engage ? Ici l'autorité la Justice déçoit, Et qui devrait donner est celui qui reçoit. Ô couple généreux, puissent les destinées Aux heures d'Amintor mesurer vos années, Et sans rien altérer de vos contentements Vous donner plus de jours que je n'ai de moments.ACTE V
SCÈNE I. Ormond Préteur, Arbilan, Soldats.
SCÈNE II. Ormond, Eustache, Arbilan.
ORMOND
Ah ! Généreux Placide, En qui de cet État l'espérance réside, L'Empereur m'a chargé d'offrir à vos désirs Tout ce qu'il a de biens, et Rome de plaisirs. Vos vertus dont l'éclat brille par tout le monde, Sont, de gloire et d'amour une source féconde, Et qui n'est pas charmé de vos faits glorieux Manque pour les connaître ou d'oreilles ou d'yeux.EUSTACHE
Du bonheur de l'État je ne suis point la cause, Sur des bras plus puissants cet Empire repose, Et de quelques honneurs qu'on me flatte aujourd'hui On ne m'en doit nommer ni l'espoir, ni l'appui. Je viens donc recevoir cette marque d'estime, Non comme d'un devoir le tribut légitime, Mais comme une action par qui votre bonté Se veut rendre admirable à la postérité.ORMOND
Je sais bien que des Dieux la faveur coutumière De nos prospérités est la cause première, Après eux toutefois le repos des Romains Se peut dire à bon droit l'ouvrage de vos mains. Mais de quelque bonheur qu'on vous soit tributaire Je veux bien consentir afin de vous complaire, Que de notre salut les premiers instruments Soient les premiers objets de vos ressentiments. Allons donc grand guerrier contenter votre zèle, Et parmi l'appareil d'une pompe nouvelle Porter de nos Autels jusques dedans les Cieux Les hommages sacrés que nous devons aux Dieux. Allons, qui vous retient ?EUSTACHE
Ces déités frivoles, Ces fantômes parlant, ou plutôt ces Idoles, Que votre esprit déçu révère en tant de lieux, En un mot ces Démons que vous nommes vos Dieux, Sont des objets trop bas pour des voeux légitimes, Je ne connais qu'un Dieu, qui chargé de nos crimes Pour contenter son père et fléchir son courroux Sur l'Autel de la Croix s'est immolé pour nous.ORMOND
Dieux que viens-je d'ouïr ? Ah ! Rentrez en vous-même, Placide, osez-vous bien proférer ce blasphème ? Croyez-moi parlez mieux, voyez ce que je suis, Et si vous vous aimez craignez ce que je puis.EUSTACHE
Je sais de quel pouvoir votre charge est suivie, Mais quoique vous soyez arbitre de ma vie, Ce corps impatient de revoir son auteur Ne craint point de s'offrir à son persécuteur, Enfin je suis Chrétien.Dès qu'il a prononcé ce mot ceux qui le suivaient l'abandonnent.
ORMOND
Encore un coup, Placide, Étouffez le dessein d'être votre homicide, La pitié me combat, et j'ai honte de voir Où vous porte l'horreur de votre désespoir. Joignez quelque prudence avec tant de mérite, Et puisqu'en ce moment tout le monde vous quitte Jugez, jugez combien ce nom contagieux Produira contre vous d'effets prodigieux.EUSTACHE
Je perds avec plaisir cette troupe importune De lâches partisans de ma bonne fortune, Et je puis sans rien craindre affronter le trépas Si le Dieu que je sers ne m'abandonne pas. Son beau nom trois fois Saint, malgré les injustices Malgré tous les bourreaux et malgré les supplices D'âge en âge porté par des hommes constants Vaincra la tyrannie et l'injure des temps.ORMOND
Que de son propre bien votre âme est ennemie, De ce degré d'honneur tomber dans l'infamie Quelle chute, Placide, et quel aveuglement ?EUSTACHE
Je trouve ma grandeur dans cet abaissement, En cette occasion ma honte fait ma gloire Et me perdant ainsi je gagne une victoire.EUSTACHE
Qu'ont-elles ordonné ?EUSTACHE
Ô la belle Ordonnance !ORMOND
Nul encor de ces lois n'a reçu la dispense Et quelque cruauté qu'on me puisse imputer L'Empereur m'a prescrit de les exécuter.EUSTACHE
Puisque par leurs décrets l'innocence est un crime, Préparez un Autel, voici votre victime Toute prête à souffrir la rigueur de vos coups.SCÈNE III. Ormond, Téopiste, Arbilan, Agapite, Téopiste fils.
TEOPISTE
Quoi ?ORMOND
Que par un malheur fatal à cet Empire Placide opiniâtre eût enfin préféré À l'honneur du triomphe un trépas assuré.TEOPISTE
Comment ?ORMOND
Il est Chrétien.TEOPISTE
L'a-t-il dit ?AGAPITE
S'il l'a dit.ORMOND
Contraint de m'acquitter de ce fâcheux devoir Je l'ai fait prisonnier ; toutefois s'il vous reste Quelque charme pour rompre un dessein si funeste, Vous pouvez l'employer, adieu, n'épargnez rien, Car il perdra la vie, ou le nom de Chrétien. Faites qu'elle lui parle.SOLDAT
En secret ?ORMOND
Il n'importe.TEOPISTE
Hélas dans quel péril ma faiblesse me porte ! Qu'on voit d'incertitude en l'esprit des humains, Je brûle, je frémis, je désire, je crains, Et de quelque repos que ma mort soit suivie Je redoute le coup qui doit m'ôter la vie. Enfants que je chéris beaucoup plus que le jour, Témoins de nos malheurs, gages de notre amour, Allez trouver Placide, et faites-lui connaître Qu'il doit se conserver pour ceux qu'il a fait naître, Faites qu'il vous écoute, et qu'il ne meure pas, Ou s'il ne peut sans crime éviter le trépas Dites qu'il le diffère, et qu'il faut qu'il m'attende Puisque le Ciel le veut et ma foi le commande.AGAPITE
Où le trouverons-nous ?SOLDAT
Au logis du Préteur.SCÈNE IV. Plotine, Téopiste.
PLOTINE
Trajane qu'avez-vous qui vous force à pleurer ? Avez-vous quelque chose encore à désirer ? Sous le faix des grandeurs et de tant de trophées Vos douleurs que je crois doivent être étouffées.TEOPISTE
L'éclat de ses grandeurs facile à se ternir Augment ma disgrâce, au lieu de la finir, L'excès de la clarté nous met dans les ténèbres, Nos pompes ne sont plus que des pompes funèbres, Et malgré tant de gloire et de travaux soufferts Placide a vu changer son triomphe en des fers.PLOTINE
À des fers ?TEOPISTE
Oui, Madame, il faut que je confesse Que le mal qu'il ressent fait toute ma tristesse. Mais si le souvenir des illustres exploits Dont il porta si loin vos bornes et vos lois, Si tant de longs travaux, si le sang ou les larmes Pour empêcher sa mort sont d'assez fortes armes, Madame par pitié détournez ce malheur, Et rendez-vous sensible aux traits de ma douleur.PLOTINE
De quoi l'accuse-t-on ?TEOPISTE
J'ignore son offense.PLOTINE
Pourrait-on sous des fers voir gémir l'innocence ? Voudrait-on de l'Empire abattre le soutien ?PLOTINE
Quoi n'est-ce pas assez ? Peut-on trouver de crime Qui ne cède à celui de ces lâches esprits, Qui couvrant nos Autels d'un injuste mépris Font éclater partout leur puissance magique, Et menacent l'État de quelque fin tragique ? Trajane je ne puis que plaindre votre sort, Mais ne vous flattez point, s'il persiste il est mort, Quoi qu'il eût entrepris, et qui qu'il eût pu faire, Eût-il trempé ses mains dans le sang de son père, J'eusse pu d'un seul mot son pardon obtenir, Et nul homme aujourd'hui n'eût osé le punir. Mais touchant le forfait dont Placide est coupable, De parler seulement je me trouve incapable, Puisqu'en cette matière un décret solennel Punit l'intercesseur comme le criminel.TEOPISTE
Vous me refusez donc ?TEOPISTE
Quelle rigueur ! Quelle métamorphose ! Fondez quelque espérance aux promesses des grands. Juste Dieu c'en est fait, je cède, je me rends, La faiblesse du sexe a fait ma résistance, Pardonne à mes défauts ce défaut de constance, Pour étouffer l'ennui qui me vient dévorer, C'est ta seule bonté que je dois implorer, Viens donc à mon secours, c'est en toi que j'espère, Quitte le nom de Juge, et prends celui de père Et donne-moi la gloire avecque le plaisir, De seconder Placide en son juste désir. Ah ! Que je sens de zèle et de force en mon âme, Elle n'était que glace, elle n'est plus que flamme, Mon coeur malgré l'horreur des supplices nouveaux, Va mépriser la rage et la main des bourreaux. Sus donc, que tardons-nous mon Eustache m'appelle, Cueillons avecque lui cette palme immortelle, Aussi bien j'aperçois le Préteur qui revient.SCÈNE V. Ormond, Arbilan, Soldats.
ORMOND
Vous l'avez pu connaître aux paroles qu'il tient. Il n'est point de fureur égale à sa colère, Quand Placide aujourd'hui serait son propre père, S'il ne change il mourra, l'Empereur m'a prescrit De tourmenter son corps, d'affliger son esprit, Afin que la rigueur d'une peine si dure Passe pour un exemple à la race future.ARBILAN
C'est dommage pourtant.ORMOND
Je le plains comme vous, Mais n'ayant pu du Prince apaiser le courroux, À ce fâcheux Arrêt il faut que j'obéisse, Et malgré nos souhaits que Placide périsse, J'ai déjà dessiné le genre de sa mort, Trajane toutefois a dû faire un effort, Voyons si les attraits qu'elle a mis en usage Auront eu le pouvoir d'altérer son courage. Ils ne sont pas bien loin qu'on les fasse venir. À ce premier abord je veux me retenir, Mais pour le punir mieux, si comme je le pense Son esprit obstiné lasse ma patience.SCÈNE VI. Ormond, Eustache, Téopiste, Agapite, Téopiste fils, Arbilan, Soldats.
ORMOND
Les voici, mais sans doute à voir sa gaieté Trajane du combat a le prix emporté, Que Placide a des yeux et modestes et graves, Il semble qu'il conduit mes soldats comme esclaves. Et bien coeur endurci qu'avez-vous résolu ? Parlez, ne celez rien.EUSTACHE
Tout ce qu'elle a voulu.TEOPISTE
Oui, mais par un martyre, Je n'ai point d'autre Dieu que le Dieu des Chrétiens, Comme lui je l'adore, et me moque des tiens.ORMOND
Lâche confession ! Ah ! Je meurs de dépit, Trajane ? De vos sens la vigueur s'assoupit. Quoi, vous méprisez donc nos Autels et nos Temples, De tant d'hommes punis les funestes exemples Ne portent point d'horreur qui vous puisse toucher ?TEOPISTE
Expose-moi vivante aux flammes d'un bûcher, Montre-moi si tu veux un gibet, une roue, Ce sont de petits maux dont mon âme se joue, Après tant de faiblesse ou tant d'impiété Je ne saurais souffrir ce que j'ai mérité.ORMOND
En vain tu fais paraître une âme si constante, La mort a des regards dont le trait épouvante, Et je veux que ton coeur tant soit-il assuré S'ébranle au seul objet du tourment préparé. Un dessein criminel ne manque point d'obstacle, Qu'on découvre à ses yeux cet horrible spectacle.Il lui fait voir le Taureau enflammé.
EUSTACHE
Est-ce là mon tombeau ? Mourons me voici prêt, Ce taureau me ravit, et ce brasier me plaît. Mais si quelque pitié dans votre âme se glisse, Sauvez ces deux enfants de ce dernier supplice, Sauvez cette beauté dont le sexe innocent Pour vous troubler jamais n'a qu'un bras impuissant. La Nature et les lois défendent qu'on l'opprime, C'est moi qu'il faut punir, puisque j'ai fait son crime Moi dont les sentiments étant maîtres des siens Ont engagé son âme au parti que je tiens.TEOPISTE
Hélas que t'ai-je fait ! Et par quelle injustice Placide en te sauvant veux-tu que je périsse ? Et que pour éviter la peine d'un moment Celle que tu chéris souffre éternellement ? S'il faut sauver quelqu'un, c'est toi qui le mérites, Ton bras a de l'Empire étendu les limites, Et l'État aujourd'hui peut un blâme encourir, Si l'ayant pu sauver il te laisse périr, Donc pour le dérober à des peines si dures, Écoutez par pitié la voix de ses blessures, Consultez ses exploits, et pour vous émouvoir Comme ses actions pesez votre devoir. Sauvez avecque lui ses vivantes images, Rome doit s'affermir par ces jeunes courages, Qui dignes héritiers d'un père glorieux Peuvent rendre son nom redoutable en tous lieux. Détournez de leurs yeux l'objet de ces supplices, Séparez la vertu de la peine des vices, Ou croyez quelque mal qu'ils puissent avoir fait Qu'il ne faut que mon sang pour laver leur forfait.AGAPITE
Votre sang ? Ah ! Madame, avant que je l'endure On verra pervertir l'ordre de la Nature, Je vous dois la lumière, et la perdre pour vous Est un juste devoir auquel je me résous. Ou si l'ingrate main d'un Tyran implacable Signant de votre mort l'arrêt irrévocable, Ne veut pas que mon sang du vôtre soit le prix, À mépriser le jour mon courage est appris. Je dois finir mon sort par un même supplice, Ou comme auteur du mal ou bien comme complice.TEOPISTE fils
Seigneur, puisque mon frère a formé ce dessein, Ouvre à nos justes voeux ton oreille et ton sein, Quand ils auraient failli, n'est-ce assez pour leur crime D'offrir à ta rigueur une double victime, Épargne ces Amants, ne lance que sur nous Les traits de ta justice ou ceux de ton courroux, Je ne quitterai point tes genoux que j'embrasse, Que ton coeur imploré ne m'ait fait cette grâce, Seigneur.ORMOND
Va, lève-toi, faible, mais généreux, Et digne d'être né d'un homme plus heureux ; Si tu n'es aveuglé, Placide, considère Ces enfants attachés au destin de leur père Vois que par les transports d'un esprit forcené Tu leur ôtes le jour que tu leur as donné. Mesure encor un coup les grandeurs qui t'attendent À la honteuse fin que tes crimes demandent, Placide repens-toi, retourne à nos Autels, Je vais te préparer des honneurs immortels.EUSTACHE
Les honneurs que le Ciel ordonne que j'obtienne Me viendront d'une main plus riche que la tienne, J'abhorre avec raison tes présents criminels, Et ne veux plus de biens s'ils ne sont éternels. Lève donc le bandeau dont ta haine est couverte, Prononce mon salut en prononçant ma perte, Pourvu...ORMOND
N'en parle plus, il est temps que la mort Règle vos différends, et vous mette d'accord. Puisque voyant le port tu cours à ton naufrage, Je veux en ce moment satisfaire à ta rage, Contenter ta folie, et te faire éprouver Le plus rude tourment que l'on saurait trouver. Ouvrages dangereux d'un corps mélancolique,Il s'adresse aux Enfants.
Capables d'infecter toute la République, Puisque cet obstiné n'est pas prêt à changer, Commencez les douleurs dont je veux l'affliger. Mourez.TEOPISTE
Ah ! Quel arrêt.AGAPITE
Mon frère que t'en semble.TEOPISTE fils
Je suis prêt.AGAPITE
Allons donc, et mourrons tous ensemble, Ce Théâtre est un champ où naissent les lauriers, Pour en cueillir plutôt montons-y les premiers.EUSTACHE
Allons mes chers enfants.TEOPISTE
La Nature les pousse et non pas la raison, Allez je n'en puis plus, ma voix meurt en ma bouche.ORMOND
Cette perte insensé n'a donc rien qui te touche ? Ménage mieux ton sang, sauve-les du trépas, Placide ils sont perdus, s'ils font encore un pasEUSTACHE
Il n'importe.ORMOND
Achevez.AGAPITE
Roi du Céleste Empire Pour nos persécuteurs nous t'offrons ce martyre.Ils se jettent dedans.
ORMOND
Trajane suivez-les.TEOPISTE
C'est tout ce que je veux, Le feu que ce désir dans mes veines allume Égale pour le moins celui qui les consume. Adieu donc mon Eustache, adieu mon cher Époux Je commence à mourir me séparant de vous, Et ne puis résister aux transports dont me presse Cette nécessité qui fait que je vous laisse. Mais pour nous rassembler faites quelques efforts Afin que de nos coeurs ainsi que de nos corps Ce tombeau mugissant où je m'en vais descendre, Montre encor l'union par une même cendre, Me le promettez-vous ?EUSTACHE
Oui, partez seulement, Vous ne me devancez que d'un simple moment, Qu'à l'objet du péril votre âme ne s'étonne, Dieu du plus haut des Cieux vous tend une Couronne ; Heureuse Téopiste admirez votre sort, Vous allez au triomphe, et non pas à la mort.EUSTACHE
Dites de la victoire.TEOPISTE
Dieu l'unique refuge et l'espoir des humains Je résigne ma peine et ma mort en tes mains.Elle se jette.
Resigner : Se démettre d'un Office, d'un Bénéfice en faveur de quelqu'un. [Acad. 1762]
ORMOND
Quoi tu la vois périr sans changer de visage ? Quelle brutalité ! Mais plutôt quel courage ! Va, coeur dénaturé, meurs, c'est trop différer.EUSTACHE
C'est le plus grand bonheur que je puisse espérer J'ai regret seulement de n'en être pas digne. Mais puisque je reçois cette faveur insigne, Que je baise la main de qui l'autorité A tracé le décret de ma félicité. Adieu je tarde trop, volons. Dieu de nos âmes Je te donne mon coeur, et mon corps à ces flammes.ORMOND
Ô sort digne d'envie ! Ô trépas glorieux ! Mais qu'est-ce que j'entends ? Que voyez-vous mes yeux, Ces bienheureux esprits avec mille louanges Sont emportés au Ciel sue les ailes des Anges.Il cherche les bourreaux.
Venez exécuteurs de nos lâches desseins, Et tournez contre moi vos sacrilèges mains, Tout n'est pas achevé, je suis de la partie, Leur exemple puissant mon âme a convertie. Mais je ne vois personne, ah ! C'est trop discourir, Allons publiquement et le dire et mourir.1 582 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica