Comédie en vers· Ou l'Intéressée
La Rapinière
Représentée pour la première fois le 27 Février 1692 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.
Personnages
- LA RAPINIÈRE, Fermier général des droits de la République de Gênes, amoureux de Léonore, tuteur du frère et de la soeur
- DORANTE, frère de Léonore, amant d'Isabelle
- LÉONORE, soeur de Dorante, amante de Fernand
- FERNAND, frère d'Isabelle, amant de Léonore
- ISABELLE, soeur de Fernand, amante de Dorante
- MONSIEUR LE BLANC, sous-Fermier
- BÉATRIX, suivante de Léonore
- LA ROCHE, Commis de Monsieur la Rapinière
- JASMIN, valet de Fernand et Commis de Monsieur La Rapinière
- MASCARILLE, autre valet de Fernand
- LA FLEUR, Sergent de la Compagnie de Fernand
- LE CLERC DU NOTAIRE
- UN CROCHETEUR
- OLIVE, blanchisseuse
- UNE PAYSANNE
PRÉFACE
Il est bien difficile de reprendre les vices et de plaire en même temps aux vicieux. Quelque air que l'on emploie pour cacher l'amertume de la censure, les personnes qui trouvent quelque utilité dans leurs défauts n'écoutent que la voix de leurs passions, et font comme ces malades cacochymes qui ne pouvant faire un bon usage des remèdes, à cause de leur mauvais tempérament, insultent à l'art du Médecin, et rejettent sur lui la cause de leurs maladies incurables.
C'est pourtant le but de la Comédie de purger les passions, c'est à dire de corriger les défauts en divertissant. Horace a bien remarqué de quelle conséquence était cette manière de reprendre : et notre Satyrique moderne allant encor plus avant, a bien osé dire :
Et qui ne craint point Dieu, craint Tartuffe et Molière.Cette entreprise est d'autant plus difficile que le nombre de ceux qu'on attaque est grand et d'autan plus hasardeuse, que ces gens sont puissants par leur intrigues et par les raisons qui attachent plusieurs personnes de crédit à leurs intérêts.
Qn m'a donné avis que de certaines gens, qui ont cru être intéressés dans la représentation de cette pièce ont employé tout ce qu'ils avaient de pouvoir et d'amis pour la faire défendre, ou du moins pour en empêcher la réussite. Mais malgré leur cabale, je puis dire sans vanité, que jamais Piece n'a plus diverti la Cour depuis longtemps, et l'on en a vu fort peu de cette espèce dans Paris, qui ait eu une plus grande affluence d'auditeurs.
Les Critiques de profession, qui se sont fait une habitude de ne rien approuver, avouent qu'à la vérité il y a de fort beaux endroits dans cette pièce, mais qu'il y en a de bien faibles. À cela, je réponds que le théâtre est un tableau, où l'on représente les moeurs et les actions des hommes, que c'est le contraste et le prudent ménagement des clairs et des ombres qui fait la beauté d'un tableau, et que si tout y était d'une égale force, on n'y discernerait plus ni reliefs, ni contours, ni saillie, ni enfoncement ; mais ce ne serait plus qu'une peinture plate, désagréable et sans goût. Ils disent que les actions qui finissent les II. III. et IV. Actes sont trop triviales, plus propres pour le théâtre des Italiens, que pour celui des Français, et que je pouvais facilement m'exempter de les y faire paraître. Et moi j'ai cru que mes valets déguisés devoient faire ainsi des fourberies burlesques à des fripons de Commis, qui veulent sans aveu, faire des exactions impertinentes et ridicules. D'ailleurs, la scène étant en Italie, j'ai trouvé à propos de suivre le génie du pays.
Je sais que bien des gens ont fait de malicieuses applications de mes pensées à plusieurs personnes qui sont dans les Fermes du Roi, et qu'ils ont cru en voir des portraits fort fidèles. Mais je leur déclare que je ne connais pas un de ces Messieurs, et que si j'ai rencontré à les faire ressembler, c'est un pur effet d'hasard.
D'autres prétendent que les exactions qu'y font les Commis, sortent du vraisemblable et qu'elles sont trop outrées. À cela, je réponds que l'Italie est le berceau te l'Académie des Impôts ; qu'il n'y a point d'Etat dans l'Europe, où ils se payent avec tant d'exactitude, et que s'ils avaient eu le Chapitre des Richesses de Gênes, ils y auraient vu que *des moindres choses qui entrent dans Gênes, prises des jardins et des vignes, on en paye le droit au Prince et à la Seigneurie.
* Daviti chap. de Genes.
ACTE I
SCÈNE I. Fernand, Dorante.
FERNAND
Oui, puisque ainsi pour moi vous voulez vous commettre : Avec un tel secours j'ose tout me promettre : D'un bizarre tuteur les transports outrageants Céderont aux efforts de vos soins obligeants, Et je sens que mon coeur animé d'espérance S'en fait secrètement un plaisir par avance.DORANTE
Fernand je suis ravi, pour répondre à vos voeux, Que pareille ardeur nous enflamme tous deux, Que notre sang d'accord avec l'amour conspire À nous donner les biens, où cette ardeur aspire, Et que pour affermir encor notre amitié, Ils travaillent tous deux aujourd'hui de moitié, Vous aimez Léonore et moi j'aime Isabelle, L'une et l'autre à nos yeux paraît aimable et belle, Et j'espère que l'une au plus tard dans demain Pourra m'acquérir l'autre, en vous donnant la main.FERNAND
Dorante cependant, Monsieur la Rapinière Est un homme bâti d'une étrange manière ; Et de quoi qu'aujourd'hui mon coeur s'ose flatter, Quand je songe qu'il est...DORANTE
Il n'en faut point douter, Le pouvoir que sur nous lui laissa notre mère, De disposer de nous comme ferait un père, M'a fort embarrassé depuis un certain temps ; Mais devenu majeur, désormais je prétends Du destin de ma soeur être à mon tour l'arbitre : Le sang et mon emploi m'en donnent un bon titre. Nous avons des amis, et sur ce testament Le Sénat nous rendra justice assurément. Tout ce que j'appréhende, est que si l'on l'irrite, Il ne donne son bien, et ne nous déshérite.FERNAND
Hé, Monsieur, qu'avez-vous affaire de son bien ? Vous en avez assez, sans attendre le sien. Faut-il qu'à ces égards votre raison s'applique : Déjà vous tenez rang dans cette République, Et Gênes quelque jour saura mieux s'acquitter De ce qu'un père et vous avez su mériter.DORANTE
D'un si frivole espoir je ne suis point capable, Et ce n'est point ce soin aujourd'hui, qui m'accable. Les services d'un mort sont bientôt effacés, Et les miens sont assez déjà récompensés. Je songe à ménager un tuteur trop avare ; Mais il est devenu si dur et si bizarre, Depuis qu'en ses conseils, certain Monsieur Griffon L'anime, comme lui, de l'esprit du Démon ; D'un tel original imitateur fidèle, Il se compose en tout, sur ce méchant modèle. Le titre fastueux de Fermier Général Le rend de jour en jour mille fois plus brutal : Il ne veut voir personne, et son abord farouche Glace les plus hardis, et leur ferme la bouche. Il donne en certains jours, par un faste inouï, Comme un homme d'État, audience chez lui. Là, d'un grave maintien, et d'un regard sauvage, Il reçoit des Commis les respects et l'hommage : Il y traite ces gens, comme autant de captifs. Tous ses mots sont autant d'Arrêts définitifs. Les présents sont chez lui les patrons et les guides, Et l'on n'ose venir lui parler, les mains vides.DORANTE
Il était seul fait selon son désir. C'était son bon parent, prudent, sage, économe, Et jamais à son goût, ne fut plus honnête homme. Lui seul sur son esprit avait quelque pouvoir. Vous ne savez pourquoi ?FERNAND
Non.DORANTE
Vous l'allez savoir. Par là, de sa famille elle se montrait digne, Fille de Partisan, mais partisan insigne, Dont l'esprit inquiet mettait tout son repos À faire des partis, et forger des Impôts, Et dont le coeur avare et l'âme dévorante, Dans vingt ans épargna vingt mil écus de rente : Fille unique, en un mot c'était un grand parti.FERNAND
J'entends.DORANTE
Mon père fut en secret averti, Que le sien redoutant les Syndics de l'Office, Quelque taxe, un exil, ou peut-être un supplice, Souhaitait prudemment, pour en parer les coups, Dans les gens de faveur lui choisir un époux. Vous savez qu'il était d'une faille illustre : Ses services encor en augmentaient le lustre ; Mais les biens qu'il avait reçus de ses parents, Pour son ambition n'étaient pas assez grands.DORANTE
Mon Père Étant en cet état, épousa donc ma mère, Préférant l'intérêt à la naissance, au sang, Afin d'avoir de quoi soutenir mieux son rang. Il fut bientôt après Gouverneur de Savonne, Puis de Corse, et partout payant de sa personne, Des Galères ensuite, il fut fait Général, Et l'on parlait déjà de le faire Amiral, Quand un coup imprévu, de nos destins contraires, Lui fit trouver la mort en suivant des Corsaires. Ma mère dont les soins ne tendaient qu'à gagner, Et dont les entretiens n'étaient que d'épargner, Eut un veuvage court : dans la cinquième année Elle vit tout_à_coup trancher sa destinée, Et pour comble de maux, nous donna pour tuteur Monsieur la Rapinière.FERNAND
Ah juste ciel !DORANTE
Ma soeur Fut dans ce testament la plus intéressée ; Car elle la soumit à l'humeur insensée Du brutal, lui donnant sur elle un plein pouvoir, Voulut qu'il prît seul le soin de la pourvoir ; Et pour pousser enfin, l'erreur jusqu'à l'extrême, Qu'il eût encor le choix de l'épouser lui-même.FERNAND
Ô Dieux ! Vit-on jamais plus grand aveuglement ? Hé, ne pourrait-on pas casser ce testament ?FERNAND
Il est vrai ; mais est-il sans reproche ? Et le Sénat peut-il autoriser ce choix ? Mais dites-moi, son nom marque qu'il est Français.DORANTE
Il est vrai, c'est un point encore que j'oublie. Depuis vingt ans, au plus, il est en Italie : Ne pouvant demeurer en France en liberté, Il vint ici chercher un lieu de sûreté. Ce que j'en sais de plus, c'est qu'on dit que son père De Basse-Normandie était originaire, Qu'il s'était fait Prévôt de la Ville du Mans ; Ainsi tous ses parents sont Manceaux ou Normands.Prévôt : Prévôt, dans plusieurs petites villes, juge royal qui connaissait des causes entre les habitants non privilégiés. [L]
FERNAND
Comment ? Il est donc fils de ce la Rapinière Dont je lisais encor la semaine dernière La ridicule histoire et la haute valeur ? Je ne m'étonne plus, étant fils de voleur, S'il aime tant à prendre.DORANTE
Enfin oui, c'est lui-même. Je me suis mis en tête un certain stratagème... Avez-vous un valet, qui soit adroit et fin ? Et qui puisse...DORANTE
Appelez-les.FERNAND
Jasmin, Mascarille.SCÈNE II. Fernand, Dorante, Mascarille, Jasmin.
MASCARILLE
Mon Maître.JASMIN
Dis donc Monsieur, benêt, et connais ton erreur : On te croira valet de quelque laboureur. Mon Maître, il est aisé à voir à ton langage Que tu viens de quitter fraîchement ton Village.JASMIN
D'accord.FERNAND, à Dorante
Hé bien ?JASMIN
Oui : car défunt Barbedor Fameux Maître à Paris, fut parrain de mon Père, Et de plus bon ami, dit-on, de ma grand-mère.JASMIN
On m'a dit que mon père apprit de son parrain, Qu'il se rendit expert, savait l'Arithmétique, Parlait fort bien Latin, entendait la pratique, Ayant écrit longtemps dans un des Châtelets, Et savait tous les tours que l'on fait au Palais. Or, comme un fils bien né tient toujours de son père, Jugez par là, Monsieur, de ce que je sais faire.Pratique : se dit absolument de la procédure et du style des actes, qui se font dans la poursuite d'un procès. [FC]
DORANTE
Oui.JASMIN
Non. J'en connais seulement la demeure et le nom, Pour avoir quelquefois par l'ordre de mon Maître, Été vous y trouver, ce que j'en puis connaître. De plus, c'est son renom d'insigne maltôtier, Et de Fesse-Mathieu, c'est-à-dire usurier, D'être en argent comptant un Crésus, mais plus chiche, Et plus vilain cent fois encore qu'il n'est riche. Mais pardon, car peut-être est-il de vos amis.Maltôtier : est celui qui éxige des droits qui ne sont point dûs, ou qui sont imposés sans autorité légitime. [T]
Fesse-mathieu : On appelle ainsi Un usurier, un homme qui prête sur gage. [Acad. 1762]
Crésus : Homme extrêmement riche. [L]
JASMIN
De ses Commis, Monsieur ? Quoi, de ces rats de caves ?Rat de cave : On appelle ironiquement rat de cave, un Commis des Aides qui va visiter et marquer les tonneaux des Cabaretiers, pour en faire payer le Gros et le Huitième. [T]
DORANTE
Non, non, de ces Commis qui sont toujours si braves, Qui reçoivent l'argent, et qui dans leur Bureau Sont si fiers, qui jamais ne touchent le chapeau, Quand on vient leur parler, et qui font moins de compte D'un homme comme moi, d'un Marquis et d'un Comte, Dont ils sont quelquefois au besoin caressés, Que du moindre laquais de leurs Intéressés. Qui deviennent Fermiers au Bail suivant.Toucher le chapeau : On touche le chapeau pour saluer. Donc ici ces Commis si fiers ne saluent même pas.
DORANTE
Par leurs appointements, on leur donne, dit-on, Huit cent livres au moins, et le tour du bâton, Ce sont certains profits qu'on reçoit en cachette, Dont l'on ne charge point le livre de recette, [Mais qui valent] souvent encor trois fois autant.Tour du bâton : Tour du bâton, profit secret et illicite. [L]
FERNAND
Va, laisse-toi conduire.SCÈNE III. Fernand, Mascarille.
MASCARILLE
Monsieur, vous en serez dans peu mieux éclairci. Je crois que c'est un tour, que votre ami prépare. Pour tromper tous les soins de son tuteur avare. Il lui manquait encor un fourbe, pour cela. Et Jasmin justement à point s'est trouvé là.FERNAND
Non, mais on doit du moins courir quelque danger, Quand on trouve par là, moyen de l'obliger.MASCARILLE
D'un si hardi dessein Jasmin est seul capable, Et tout autre que lui vous est insupportable.MASCARILLE
Qui moi, Monsieur ?FERNAND
Oui, toi.MASCARILLE
Un esprit qui ne peut de soi-même connaître Les temps où l'on doit dire ou Monsieur ou mon Maître, Peut-il à votre avis, être fort inventif. Non, non, et de Jasmin je ne suis qu'apprentif.Apprentif : Celui qui est novice dans les arts et les sciences. [F]
FERNAND
Mascarille, à tous deux je sais rendre justice, Avant toi tu le sais, il est à mon service. De plus certain brillant, qu'on découvre d'abord, Frappe...MASCARILLE
Bon !...MASCARILLE
Soit, çà, que voulez-vous ?MASCARILLE
Oui-da, je connais bien la soeur de votre ami, Pour qui vos tendres yeux n'ont pas toujours dormi.FERNAND
Que t'en semble ?MASCARILLE
Ma foi, je la trouve jolie.MASCARILLE
Çà, parlons sagement.FERNAND
Sache donc en deux mots...MASCARILLE
Quoi ?FERNAND
Que je voudrais bien, pour marquer ma tendresse Faire quelque présent à ma belle Maîtresse, De nippes, de rubans, de bijoux curieux, Et de tout ce qui peut enfin plaire à ses yeux ; Mais comme sur ce point elle est fort circonspecte Je veux lui faire voir combien je la respecte, Par les précautions que j'y veux apporter. Çà, ne pourrais-tu point lui faire présenter, Par exemple un beau point, mais de belle manière, Que je ne choque point son humeur un peu fière. Rêve un peu.MASCARILLE
Quoi, Monsieur ? Vous faites le Docteur, Et vous avez encor besoin d'un Conducteur ? Ah ! Que ces blonds cheveux couvrent peu de cervelle. Monsieur la Rapinière aime fort cette belle, M'a-t-on dit.FERNAND
Oui.MASCARILLE
De plus il est Fermier.FERNAND
Après.MASCARILLE
Nous y voici bientôt, disposez vos présents, Donnez-les à porter à de certaines gens, Qui sans les déclarer, entrerons dans la Ville ; Les commis du Bureau, nation incivile, De même qu'on en trouve aux portes de Paris, Surveillant comme chats qui guettent la souris ; Viendront fondre dessus, d'une grande vitesse, Les fouilleront partout.FERNAND
Je comprends ton adresse, Tout ce que j'enverrai, saisi par ces Commis, Dans les mains du Fermier sera bientôt remis. Lui, se montrant d'humeur libérale et civile, En fera sur le champ présent à sa pupille, D'autant plus, qu'ils seront à son usage.FERNAND
Tu m'as tout réjoui. Par cette invention... Mais si ces Commis mêmes Dont les démangeaisons de prendre sont extrêmes Retiennent mes présents.MASCARILLE
Bon ! Notre ami Jasmin N'en prendra-t-il pas soin ? Vous savez que demain Il doit être Commis.FERNAND
J'admire ton génie.SCÈNE IV. Fernand, Mascarille, La Fleur.
LA FLEUR
Monsieur, elle va bien Dieu merci maintenant, Depuis que vous avez changé de lieutenant. C'est la plus belle enfin, qui soit dans Vintimille. Tenez Monsieur, lisez, Serviteur Mascarille.Vintimille : Ville de la cote italienne à la frontière actuelle de la France.
LA FLEUR
Tu vois, Morguié, tout prêt à boire quatre coups. Je suis depuis dîné, venu sans boire goutte, Et jamais je ne vis une si triste route.Morguié : Altération pour Morgué qui une altération pou Morbleu. Sorte de jurement en usage même parmi les gens de bon ton.
MASCARILLE
Voulez-vous m'assister ?MASCARILLE
Pour attraper ici ces Maltôtiers. Vous savez, ces commis qui sont à cette porte, Qui veulent visiter tout ce que l'on apporte ?LA FLEUR
Oui.MASCARILLE
De certains bijoux qu'ils saisiront demain, Sans doute leur pourront affrioler la main.Affrioler : Terme populaire. Affriander, attirer par quelque amorce de plaisir. [F]
LA FLEUR
Quels bijoux ?MASCARILLE
Vous saurez tantôt tout le mystère.FERNAND, à La Fleur après l'avoir lu
J'y répondrai demain.FERNAND
Bien. Qu'il aille avec toi.MASCARILLE
Je vous demande encor, Par grâce, qu'aux dépens de ces gens de barrière, Vous nous laissez tous deux, un peu donner carrière.Barrière : Bureaux établis aux portes et aussi à certaines limites de territoire pour la perception des droits d'entrée. [L]
Carrière : Donner carrière, laisser le champ libre. [L]
SCÈNE V. La Rapinière, Monsieur Le Blanc, Fernand.
MONSIEUR LE BLANC
Monsieur, j'étais venu, Fondé sur vos bontés, animé d'espérance, Pour vous faire chez vous très humble remontrance, D'avoir un peu d'égard aux pertes que je fais, Dans un malheureux bail et deux maudits forfaits...LA RAPINIÈRE
À l'autre, vous perdez toujours à vous entendre.MONSIEUR LE BLANC
Mais...MONSIEUR LE BLANC
Non, Monsieur.LA RAPINIÈRE
Hé bien donc ?MONSIEUR LE BLANC
Il est vrai, c'est ma faute.LA RAPINIÈRE
Depuis quand avez-vous cette Ferme si haute ?MONSIEUR LE BLANC
Depuis quatorze mois.MONSIEUR LE BLANC
J'ai cinquante ans Monsieur.LA RAPINIÈRE
Tant pis ; vous aviez l'âge.MONSIEUR LE BLANC
Ah, la funeste Ferme ! J'en paye au grand Bureau vingt mil écus par terme. J'ai comme vous savez avancé le premier, J'ai payé le second ; le troisième et dernier Sont encor à payer ; car Monsieur, la recette, Qu'en un an les Commis dans les Bureaux ont faite, N'excède pas, je crois, soixante mil écus, Les établissements, frais de régie...LA RAPINIÈRE
Abus.MONSIEUR LE BLANC
L'intérêt de l'argent, les présents qu'il faut faire...LA RAPINIÈRE
Abus.MONSIEUR LE BLANC
Les pensions...LA RAPINIÈRE
Mais voulez-vous vous taire.LA RAPINIÈRE
C'en est trop, allez, retirez-vous. Je suis las d'écouter vos insolentes plaintes. Payez, ou n'attendez de nous rien que contraintes Que garnisons chez vous, et que sévérités, Rien qu'exécutions, rigueurs et duretés.Garniser : barbarisme pour dire établir garnison, s'installer.
MONSIEUR LE BLANC
Je demande à compter Monsieur, de Clerc à Maître.SCÈNE VI. La Rapinière, Fernand.
LA RAPINIÈRE
Nous vous ferons, ma foi Soutenir comme il faut, ou vous direz pourquoi, Postiche sous-fermier de nouvelle fabrique, Que si légèrement quittez votre boutique. Il valait mieux pour vous, être toujours marchand, Que de venir ici faire le chien couchant. Vous avez voulu sottement voulu tâcher des Fermes ; Parbleu, vous payerez exactement vos termes, Sinon, vous le verrez dans huit jours publier À votre folle enchère, et sans aucun quartier.LA RAPINIÈRE
M'en voulez-vous, Monsieur ?FERNAND
Oui, Monsieur, à vous-même.FERNAND
M'a fait chercher le bien de vous pouvoir parler, Dans le dessein de faire avec vous connaissance...LA RAPINIÈRE
Est-ce pour quelque emploi, qui soit en ma puissance ; Êtes-vous Sous-fermier, Croupier, ou bien Commis ?LA RAPINIÈRE
Je vous suis obligé.Bas.
Les gens de cette taille, À des gens comme nous, n'augurent rien qui vaille.FERNAND
J'étais venu Monsieur,...LA RAPINIÈRE, bas
Oui-da, pour m'affronter.FERNAND
Vous prier seulement.FERNAND
Mais Monsieur...LA RAPINIÈRE
Chacun sait ses affaires. Il faut donner ici les ordres nécessaires. Êtes-vous là la Roche ?LA ROCHE, dans le Bureau
Oui, Monsieur.LA RAPINIÈRE, à Fernand
Serviteur.SCÈNE VII. La Rapinière, La Roche.
LA RAPINIÈRE
Voyons, quelle recette a-t-on faite au Bureau ? N'avez-vous rien saisi ? Voyons un peu vos livres.LA RAPINIÈRE
Deux cents livres par jour ? Comment donc ? Sur ce pied, J'y perdrai tout au moins, par an plus de moitié ? De tout temps cette porte en rendit au moins quatre.LA ROCHE
Monsieur, il n'entre rien qu'ânes chargés de plâtre, Que farines, que pains, dois-je les arrêter ?LA RAPINIÈRE
Autant bêtes que gens, il faut tout visiter.LA ROCHE
Mais Monsieur, vous savez que cette exactitude Vous a souvent causé beaucoup d'inquiétude. Vous ressentez encor ce que ces jours derniers Mon camarade a fait au chef des fontainiers : Pour avoir confisqué dix ou douze bouteilles, On en souffre chez vous des peines sans pareilles. Il s'est vengé de vous, en vous ôtant vos eaux, Il a même dit-on, fait couper les tuyaux, Qui pouvaient en donner à Messieurs vos confrères Et voilà les effets de vos ordres sévères.LA RAPINIÈRE
J'y saurai donner ordre, et j'en aurai raison : On n'ôte pas ainsi les eaux d'une maison.LA ROCHE
Vous y perdrez Monsieur, votre temps et vos peines, Vous lui prenez son vin, il reprend ses fontaines.LA RAPINIÈRE
Hé bien soit, j'aime mieux cent fois n'en point avoir, Que de voir faire ici mollement son devoir. Tantôt ne manquez pas d'apporter ce registre, Avec votre recette.LA ROCHE, bas
Ah ! Quel regard sinistre.SCÈNE VIII. La Rapinière, Isabelle, Léonore.
LA RAPINIÈRE
Entrez ici Madame. Oh ! Des sièges, la Roche ! Vous ferez s'il vous plaît, les honneurs du logis, Léonore, et tandis qu'avecque mon commis Je vais examiner une petite affaire, Vous vous reposerez.ISABELLE
Il n'est pas nécessaire, Monsieur, j'ai mon Carrosse ici près, qui nous suit, Et j'ai quelque visite à rendre avant la nuit.LA RAPINIÈRE
Tout ce qu'il vous plaira, je cède toujours aux belles, Et suis comme le bois, de quoi l'on fait les vielles, Toujours de bon accord. Vous pourriez cependant, Entrer et vous asseoir toujours, en l'attendant.LA RAPINIÈRE
L'on appelle ainsi dans la Romagne, Un cousin qui sur nous a le germain.Romagne : Région italienne au nord de la Toscane sur l'Adriatique.
Germain : Cousin remué de germain, se disait autrefois pour cousin issu de germain. Substantivement. Il a le germain sur moi, il est cousin germain de mon père ou de ma mère.
ISABELLE
J'entends.LÉONORE
La belle promenade ? Ah, l'agréable temps ! Donnez-vous le plaisir quelque jour, je vous prie, D'aller goûter le frais là-bas dans la prairie, Ces tapis émaillés entourés de ruisseaux, L'ombrage des peupliers, le chant de mille oiseaux Ont eu pour nous ce soir une douceur extrême.LA RAPINIÈRE
Chacun selon son goût, en trouve en ce qu'il aime. Nous ne devons jamais disputer sur les goûts : Les uns aiment piquant, les autres aiment doux, Et chacun se flattant dans cette différence, Croit toujours, que l'on doit au sien la préférence.LA RAPINIÈRE
Vous ne connaissez point Le plaisir que l'on goûte, à gagner des pistoles.Pistole : monnaie qui vaut dix francs.
LÉONORE
Moi ? Non.ISABELLE
Ni moi non plus.LA RAPINIÈRE
Vous êtes donc des folles, De vouloir raisonner sur le fait des plaisirs ? Celui du gain doit seul faire tous nos désirs. Il est jour de marché demain, sans plus attendre, Je veux moi-même ici vous le faire comprendre. Et je vous ferai voir pour divertissement, Le profit qu'on y fait en un jour seulement. Madame, voulez-vous être de la partie ?ISABELLE
J'en serais sans mentir, Monsieur, mal divertie : Car tous les gains du monde ont pour moi peu d'appas.LA RAPINIÈRE
Oh, oh !LA RAPINIÈRE
Le goût du gain est bon, de quelque endroit qu'il vienne, Et pour moi j'eus toujours l'âme vespasienne.Âme vespasienne : Quand on a l'âme vespasienne on ne pense pas à l'origine de ce qui nous rapporte de l'argent, mais à l'argent que cela nous rapporte.
LÉONORE
Tant mieux.LA RAPINIÈRE
Ah ! S'il vous plaît, Madame, point de frère.LA RAPINIÈRE, bas
Tant pis.LA RAPINIÈRE, bas
Tant pis.LA RAPINIÈRE, haut
Tant pis.ISABELLE
Tant pis, Monsieur ?LA RAPINIÈRE
Oui-da tant pis, Madame.LA RAPINIÈRE
Quelque jour...SCÈNE IX. La Rapinière, La Roche, Un Crocheteur.
LA ROCHE
C'est un faquin, Monsieur, que j'ai surpris ici, Avecque ce quartaut.Faquin : Crocheteur, homme de la lie du peuple, vil et méprisable. [F]
Quartaut : Petite pièce de vin qui contient le quart d'un tonneau, ou presque un demi-muid. {F]
LA RAPINIÈRE
Qu'est-ce ?LA ROCHE
Du vin d'Espagne.LA RAPINIÈRE, au Crocheteur
Sais-tu qu'à nous tromper, on perd plus qu'on ne gagne ?LE CROCHETEUR
Monsieur c'est un présent, que deux de vos amis Vous envoient, ainsi qu'ils vous avaient promis. Ce sont Messieurs Pazzi.LA RAPINIÈRE
Qui que ce soit, n'importe ; Tu le devais d'abord déclarer à la porte ; Et j'aime mieux l'avoir par confiscation, Que de leur en avoir quelque obligation.LE CROCHETEUR
Mais jamais dureté n'approche de la vôtre.LA RAPINIÈRE
Hé bien, je leur permets d'en envoyer un autre, Dis-leur, dès à présent je le tiens déclaré.LE CROCHETEUR
Bon !LA RAPINIÈRE
Mais pour celui-ci, néant.LA RAPINIÈRE
Ceux qui t'ont employé, te payeront.LA ROCHE
Serviteur.ACTE II
SCÈNE I.
LA RAPINIÈRE, seul
Je crois voir en tous lieux la mort qui me poursuit. Je n'ai presque point clos l'oeil de toute la nuit. Je suis tout inquiet, certain chagrin me ronge : Le peu que j'ai dormi, s'est passé tout en songe. J'ai rêvé que malgré mon esprit diligent, On avait à mes yeux, volé tout mon argent. J'ai vu...... De funestes...... Introduites chez moi [par] un monstrueux loup ; Enfin ce songe affreux me fatigue beaucoup. Cet homme, qu'hier au soir je trouvai dans la rue, Me revient à l'esprit ; mon âme toute émue, Pour apaiser son trouble, en vain veut s'efforcer, Je ne saurais jamais m'empêcher d'y penser. Je veux sur un parti pressentir Léonore, Puis après, lui montrer à quel point je l'adore ; Mais pour y réussir, je prétends qu'en ce jour, L'intérêt serve ici de guide à mon amour. Les biens assez souvent nous tiennent lieu de charmes, Ils épargnent souvent bien des soins et des larmes, Et tel se rend heureux par ses nombreux écus, Qui pour ses grands défauts n'aurait que des rebuts. Je veux lui faire voir les grands gains d'une année, Par l'engageant essai d'une seule journée : J'ai choisi celle-ci favorable à mes voeux, Et j'espère obtenir par là, ce que je veux. Voyons en l'attendant, ce qu'aura fait la Roche, Si le marché va bien... Mais un homme s'approche, Qui me paraît avoir dessein de me parler. On conspire aujourd'hui sans doute à me voler.Les deux vers suivants sont en grande partie illisibles.
SCÈNE II. La Rapinière, Jasmin vêtu en Gentilhomme ruiné.
JASMIN
À part, le vers suivant.
Il le faut aborder d'une douce manière. Monsieur, n'êtes-vous pas Monsieur la Rapinière ?LA RAPINIÈRE
Selon ; pourquoi Monsieur ? Et que lui voulez-vous ?À part, le vers suivant.
Voici sans doute encor quelqu'un de mes filous.LA RAPINIÈRE
Ah ! Monsieur, je vous prie, Pardonnez, s'il vous plaît, à mon aveuglement : Certaine affaire ici m'occupe étrangement. Çà voyons, avez-vous besoin de mon service ?JASMIN
Oui, Monsieur, vous pouvez me rendre un bon office : Et c'est pour ce sujet que notre ami commun Se rend, ainsi que moi, près de vous importun.LA RAPINIÈRE, lit
Sur l'assurance que vous m'avez donnée, Monsieur, de m'obliger, quand vous en trouveriez l'occasion, vous voulez bien que Monsieur du Jasmin, notre ami, vous salue aujourd'hui de ma part, pour vous offrir ses services : C'est un Gentilhomme qui a autant de mérite, [que] de naissance, et que la fortune envieuse n'a pas nourri fort favorablement. Il aussi honnête homme qu'entendu dans les affaires ; et vous me ferez un sensible plaisir de l'employer. Je suis, Monsieur,
Votre Serviteur. HARPIN.
Oui-da. Vous avez eu déjà quelques emplois ?JASMIN
Oui, Monsieur, j'ai longtemps contrôlé les Exploits.Exploit : Acte que fait un huissier pour assigner, saisir, etc. [FC]
LA RAPINIÈRE
Ces sortes d'emplois, ne sont que bagatelles.JASMIN
De plus, j'ai travaillé trois ans dans les Gabelles Et j'ai servi deux ans sous Monsieur Marchepon...LA RAPINIÈRE, à part
Ah ! C'est assez pour être un achevé fripon ; Et s'il avait encor servi la Plaiderie, On le ferait juré dans l'art de fourberie.À Jasmin.
C'est une bonne école assurément.JASMIN
Ma foi, On n'a pas grand besoin de témoins avec moi. Il arrive souvent de certaines affaires, Où ces gens ne sont pas tout à fait nécessaires ; Où pour preuve, le Juge exige seulement Du Commis saisissant : la plainte et le serment. C'est autant de gagner pour vous.LA RAPINIÈRE
Quoi ?JASMIN
Chose sûre, S'il ne tient qu'à jurer, nous savons [conclure]. Je vais de temps en temps, chez certains hôteliers Sur la route, chez qui logent les Voituriers.LA RAPINIÈRE
Hé bien ! Que faites-vous dans ces hôtelleries ?JASMIN
Moyennant quelque argent, les Valets [d'écuries], Pendant que tout le monde est dans un plein repos, Fourrent adroitement au milieu des ballots, Un sac de sel, du lard, un jambon, des saucisses...JASMIN
À la porte, Dieu sait, si je sais m'escrimer Et les Procès-verbaux... faut voir... sur ma parole.LA RAPINIÈRE
Entrez, pour commencer, vous ferez le Contrôle.SCÈNE III. La Rapinière, La Roche.
LA RAPINIÈRE
Hé bien ?LA ROCHE, à la droite
Hé bien, Monsieur, cela ne va pas mal.LA RAPINIÈRE le faisant passer à la gauche
Est-ce là votre place, incivil animal ?LA RAPINIÈRE
Bon, voilà qui va bien.LA ROCHE
Sans compter quelques droits que j'ai pris en nature : Comme chapons, poulets, oeufs, fruits, à l'aventure, Comme ils se sont trouvés, ainsi qu'hier au soir Vous m'aviez ordonné.LA RAPINIÈRE
Çà, nous allons les voir.LA ROCHE
J'ai saisi deux cochons, qui devant cette porte Couraient comme Sergents que le Démon emporte, Pour n'avoir pas payé les droits du Pied fourché.Pied fourché : Droit qu'on lève aux portes de Paris : ainsi dit des boeufs, des vaches, des moutons, et autres bêtes qui ont le pied fourchu, sur lesquelles ce droit se lève. [Ménage]
LA RAPINIÈRE
Et le Maître ?LA ROCHE
Il allait pour les vendre au marché, Et venait après eux ; mais ces bêtes lâchées, Avant lui, trente pas étaient déjà passées, Ainsi j'ai refusé sa déclaration, En l'accusant toujours de contravention ; Et suis dans mon propos toujours demeuré ferme.LA RAPINIÈRE, l'embrassant
Voilà comme l'on fait le profit d'une Ferme : Voilà de la façon, qu'on peut se rendre un jour, Digne des grands emplois, puis Fermier à son tour. Je parlerai de vous demain à l'assemblée.LA ROCHE
Monsieur, vous savez bien que depuis cette année, On a rogné le tiers de mes appointements, Qu'on ne me donne plus ni frais, ni logement, Et que la pension qu'il faut que je vous fasse Encor...LA RAPINIÈRE
Oui, plaignez-vous, la Cour vous fera grâce. Croyez-vous être seul qui fasse pension À celui qui vous donne une commission ? Non, non, c'est une règle aujourd'hui générale, Et personne n'a plus l'âme si libérale. Quand un Fermier maintient un Commis dans l'emploi, Il en retient toujours au moins le tiers pour soi. Fût-il de ses parents, fût-il son propre frère, Même un certain, je crois, le ferait à son père.LA ROCHE
Oui, c'est un Sous-Fermier du traité du Tabac, Qui veut en arracher, aut ab hoc, aut ab hac, Et qui n'a pour Commis, que sa soeur et sa femme. Monsieur, vous réglez-vous sur ce ladre ? Ah l'infâme ! Fût-il cent fois maudit de tout le genre humain !Ab hoc et ab hâc : loc. adv. et famil. Confusément, sans raison. [L]
SCÈNE IV. La Rapinière, Léonore, Béatrix.
LÉONORE
Béatrix, j'appréhende...BÉATRIX
En vérité, Monsieur, sa complaisance est grande, Et Madame mérite, après un tel effort, D'hériter quelque jour de votre coffre-fort.LA RAPINIÈRE
Vous ignorez le bien que je prétends lui faire.LÉONORE
Je vous regarde aussi comme mon propre père : Et sur vos seuls désirs réglant mes volontés, Je tâche à mériter vos extrêmes bontés. Depuis que sur mon sort vous avez eu puissance, J'ai fait voeu de vous rendre entière obéissance, J'ai béni mille fois cet amour maternel, Qui vous transmit sur nous le pouvoir paternel : Heureuse en mes malheurs, que le ciel impitoyable M'ait fait trouver en vous ce qui semble incroyable, C'est-à-dire un vrai père, un zélé bienfaiteur, Au lieu d'un monstre avare et d'un persécuteur. On sait quelles gens sont les tuteurs d'ordinaire. Les deniers des mineurs ne sortent jamais guère D'entre leurs mains, entiers comme ils les ont reçus ; Ils y trouvent sans cesse à rapiner dessus. Ou par de vains procès, leur chicane homicide En consomme toujours en frais le plus liquide. Il en est d'un tuteur, à l'égard d'un mineur, Comme d'un Intendant, auprès d'un grand Seigneur : L'un ordinairement est ruiné par l'autre.LA RAPINIÈRE
Devez-vous, Léonore, en dire autant du vôtre ?LÉONORE
Au contraire, et bien loin de me plaindre de vous, Mon oncle, sur ce point, j'ose dire entre nous, Que pour le conserver, votre amitié fidèle Va jusqu'à l'excès, que l'ardeur de ce zèle, Ce grand attachement, et ces généreux soins, Un peu moins empressés ne me plairaient pas moins. Je ne suis, Dieu merci, prodigue ni joueuse...LA RAPINIÈRE
Vous en êtes aussi d'autant plus vertueuse.LA RAPINIÈRE
C'est assez d'avoir et brocard et tabis.Brocard : Étoffe brochée de soie, d'or ou d'argent. [Acac. 1762]
Tabis : Sorte de gros taffetas ondé. [Acad. 1762]
LÉONORE
Tous ces meubles pompeux, toutes ces pierreries, Tous ces rares tableaux et ces tapisseries Dont notre sexe fait aujourd'hui ses plaisirs, Jamais trop fortement n'ont ému mes désirs : De moindres ornements j'aurais été contente. Mais je suis...LA RAPINIÈRE
C'est par là que le diable nous tente. Ces tableaux, ces bijoux, tous ces meubles dorés, Ces grands appartements richement décorés, Ces lustres, ces chenets, ces bras, ces girandoles, Sachez que tout cela n'est fait que pour des folles, Qui ne sachant combien l'argent coûte à gagner, Ne savent pas aussi comme il faut l'épargner.À part.
Sa mère n'avait pas cette sotte manie.LÉONORE
Mais encore voit-on quelquefois compagnie, Et l'on reçoit les gens ave indignité Dans des lieux mal ornés selon leur qualité.BÉATRIX
Monsieur est généreux, allez, laissez-le faire. En ménagement ainsi sagement votre bien, Peut-être qu'il y veut encor joindre le sien. Déjà vous connaissez à quel point il vous aime.LA RAPINIÈRE
Sans doute, j'ai pour elle une tendresse extrême, Et pour la contenter, je ferai mon pouvoir, Pourvu qu'elle...LA RAPINIÈRE, bas
Diable ! Voici celui qui me tient en cervelle. Béatrix, est-ce là le frère d'Isabelle ?BÉATRIX
Oui, Monsieur.LA RAPINIÈRE
Ce l'est là ?LA RAPINIÈRE
Bas, le vers suivant.
Rentrons, pour leur cacher mon embarras extrême. Ma nièce, s'il vous plaît, recevez-les vous-même Il faut que j'aille voir ce que font mes Commis.SCÈNE V. Dorante, Fernand, Isabelle, Léonore, Béatrix.
LÉONORE
Oui.ISABELLE
Justement, c'est le noeud de l'affaire. Madame, en peu de mots, vous saurez que mon frère Passa dans ce quartier, hier sur la fin du jour, Espérant nous trouver et nous joindre au retour. Il y vit arriver Monsieur la Rapinière, Et l'aborda, dit-il, d'une honnête manière ; Mais ce brutal croyant qu'il venait l'affronter, Pour tout discours, lui dit, je n'ai rien à prêter, Serviteur.FERNAND
Pas seulement un mot.BÉATRIX
Le courtois personnage !FERNAND
À ne vous point mentir, j'en fus mortifié. Mais qui d'un tel accueil se serait défié ? Je n'aurais jamais cru que le siècle où nous sommes Pût produire entre nous de si bizarres hommes, Dans un État fameux, où la civilité Règne avec tant d'éclat et tant de pureté. Qu'un homme comme moi pût se trouver en butte Aux traits...DORANTE
Il ne faut pas que cela vous rebute. Fernand, ces gens-là sont trop au-dessous de vous Pour atteindre jamais à vous mettre en courroux. Je trouverai moyen, malgré sa résistance, De vous faire lier avec lui connaissance. Pourvu que l'intérêt s'en mêle, assurément J'espère d'en venir à bout facilement.DORANTE
Laissez-moi faire, allez, je jouerai bien mon rôle. Tout méfiant qu'il est, je prétends aujourd'hui Vous faire entretenir seul à seul avec lui.FERNAND
Oui, mais ce fou A moins d'humanité cent fois, qu'un loup-garou. D'ailleurs, étant déjà prévenu...FERNAND
Bien.DORANTE
J'en fais mon affaire. Je lui ferai tantôt boire après son dîner, Un trait, que sur le champ je viens d'imaginer : IL sera bien rusé s'il en pare l'atteinte, Pourvu que vous prêtiez la main à cette feinte.DORANTE
Je lui dirai tantôt, qu'ayant beaucoup d'argent, Et que près d'un départ, craignant les aventures, Vous cherchiez un endroit, pour le mettre en mains sûres, Et que vous me laissiez mettre des intérêts Jusqu'à votre retour. Lui qui sait cent secrets Pour faire profiter le talent, quelle joie ! Il croira que vers lui, son Ange vous envoie, Et ne pourra jamais me laisser en repos, Qu'il ne vous ait parlé. Mais changeons de propos ; J'entends ses espions.SCÈNE VI. Jasmin, La Roche, La Fleur en boulanger.
JASMIN, vêtu en Commis
Quoi ? Tu veux résister, malheureux infracteur : Tu crois impunément frauder les droits du Prince.LA ROCHE
Comment ?LA FLEUR
Quoi ? Que pensez-vous faire Je vous déclare au moins, que je n'ai point d'affaire Avec la Justice.LA FLEUR
Ce n'est pas là le point C'est qu'aux jours de marché, nous venons à la halle Apporter notre pain.LA ROCHE
Hé bien ?JASMIN, le retenant
Tu crois donc de la sorte échapper de ce lieu ? Ma foi, mon pauvre ami,Il lui fait signe de donner de l'argent.
Tu sais peu le grimoire.Grimoire : Livre dont on dit que les Magiciens se servent pour évoquer les démons, etc. On dit figurément et populairement, qu'Un homme sait le grimoire, entend le grimoire, pour dire, qu'Il est habile dans les choses dont il se mêle. [Acad. 1762]
LA FLEUR
Messieurs, pourrait-on pas, en vous donnant pour boire, S'il vous plaît, espérer un peu plus de douceur ?Pour boire : Petite libéralité que l'on donne en sus du prix convenu et comme signe de satisfaction. [L]
LA FLEUR
Pour des hommes d'honneur. Messieurs, je vous lairrai de bon coeur la cassette ; Mais laissez-moi du moins emmener ma charrette : Que vous reviendrait-il de confisquer mon pain ?Lairrer : Autrefois on disait, et aujourd'hui encore le peuple dit, je lairrai, pour je laisserai, je lairrais, pour je laisserais.
LA FLEUR
Tenez.LA FLEUR
Encor ?LA ROCHE
Ce Ducat est-il bon ?LA FLEUR
Oui Monsieur.LA ROCHE
Serviteur.LA FLEUR
Oui Monsieur.SCÈNE VII. La Roche, Jasmin.
LA ROCHE
Hé bien, l'ami ?LA ROCHE
Allez, laissez-moi faire, avant la fin du jour, Vos yeux seront témoins, si je sais plus d'un tour : Vous saurez les profits, qu'on fait à cette porte. Mais motus.JASMIN
Ah ! Je veux que le diable m'emporte Sur l'heure, si jamais j'en dis le moindre mot. Non, non, ne craignez rien. Je serais un grand sot.LA ROCHE
Nous serions révoqués : j'y perdrais ma recette, Et vous votre contrôle. Ouvrons cette cassette, Encore par plaisir.JASMIN
Je le veux.JASMIN
C'est un carré de toilette, Tout garni de bijoux.Carré de toilette : Coffret où les femmes mettaient leurs peignes, etc. [L]
LA ROCHE
La belle cassolette ! Par ma foi, je ne vis jamais rien de si beau.À part.
Quel crime, de porter cela au Bureau !JASMIN
Donnez vite, voici nouvelle tablature.Tablature : Arrangement de plusieurs lettres ou marques sur des lignes, pour marquer le chant à ceux qui chantent, ou qui jouent des instruments. On dit aussi figurément, Donner de la tablature à quelqu'un, pour dire, Lui donner de l'embarras, lui susciter quelqu'affaire fâcheuse. [Acad. 1762]
SCÈNE VIII. Jasmin, La Roche, Mascarille ivre.
MASCARILLE, chantant
Et moi quand j'ai bien bu, mon bien est dans ma panse. Sans moi notre carrosse aura pris le devant.LA ROCHE
Il le faut arrêter.MASCARILLE, chantant
Vous n'avez que du vent...LA ROCHE
Arrête, qu'as-tu là ?MASCARILLE
Là ? Ce sont deux bouteilles... Pleines d'un certain jus... que l'on tire des treilles... Mais un jus... envoyé du ciel... et tout divin. J'en prends de temps en temps...Il boit.
MASCARILLE
Ah ! Vous n'en croquerez, ma foi, que d'une [dent].À Jasmin.
Parle donc mon ami, tu fais bien le fendant, Avec ton bel habit,À l'autre bouteille en buvant.
Allons ma mignonne, entre Et cherche ta compagne.Fandant : Celui qui veut se faire passer pour brave, se faire craindre. Faire le fendant. [L]
JASMIN
Il faut jauger son ventre Et lui faire paye autant que d'un tonneau. Comment ? Insolemment insulter un Bureau ! Cela mériterait le fouet ou la galère.LA ROCHE
Fouillons-le du Jasmin.MASCARILLE, les faisant courir, chante
Un mitron de Gonesse Soupirant près d'un four...Gonesse : Ville du nord de Paris, intégré à sa banlieue.
JASMIN
Tu penses fuir en vain.MASCARILLE
Dès ce matin, Messieurs, j'ai fait jambes de vin ; Mais vous allez tous deux, avoir chacun la vôtre :Il leur casse les bouteilles sur la tête.
Tiens, voici déjà l'une, et puis tiens, voilà l'autre.ACTE III
SCÈNE I. La Rapinière, Léonore, Béatrix.
LA RAPINIÈRE
Oui, ma nièce, j'ai cru devoir par ce présent Reconnaître aujourd'hui votre esprit complaisant. [Si] l'on confisque encor dans ce jour quelque chose, [Je] prétends qu'avant moi, votre main en dispose : [Je] veux vous faire voir, qu'un Fermier Général [Sait] bien quand il lui plaît, se montrer libéral : [Que] de son cabinet, sans sortir de sa chaise, [Comme] un grand Prince, il peut mettre un homme à son aise : [Et] pour tout dire enfin, qu'il peut faire du bien, [Sans que] cela lui coûte et l'incommode en rien. [Quand] vous aurez connu tous nos profits, j'espère [Que] vous aurez bientôt l'humeur de votre mère, [La] digne femme, hélas ! Et qu'un Fermier un jour [Sera] de votre goût, plus qu'un homme de Cour.LA RAPINIÈRE
Et pourquoi non, ma nièce ?LA RAPINIÈRE
Taisez-vous.BÉATRIX
Monsieur, on ne doit pas disputer sur les goûts : Hier vous nous le disiez, et Madame peut-être...BÉATRIX
Si j'étais de famille, avecque tout son bien, Un Fermier par ma foi, ne serait pas du mien : Et les noms qu'on leur donne...LA RAPINIÈRE
Ouais, quelle comédie ! Ma nièce, cette fille est un peu trop hardie. Si vous ne l'empêcher de jaser, après tout...BÉATRIX, à Léonore
Répondez donc.LÉONORE
Pour moi, je suis fort de son goût : Et j'avouerai sans fard, que tous les gens d'affaires N'ont pas pour me charmer, les choses nécessaires.LA RAPINIÈRE
Et ne les voit-on pas faire grande dépense ?BÉATRIX, bas
Oui, puis une prison au bout, pour récompense.LA RAPINIÈRE
N'est-ce pas là marcher sur une bonne route ?BÉATRIX, bas
Oui, c'est là le chemin, de faire banqueroute.LA RAPINIÈRE, à Béatrix
Que raisonnez-vous là ?LA RAPINIÈRE, à Léonore
Vous savez comme moi, que ce n'est qu'à nos bourses, Que tous vos beaux Marquis ont toutes leurs ressources : Après cela, jugez qui de nous a raison.BÉATRIX, bas à Léonore
Quoi, vous voulez toujours ici faire l'oison ? Et ne répondre rien ? Quoi, pour être en tutelle, Vous vous laisser mener...Oison : Fig. et familièrement. Un oison, un homme, une femme sans intelligence, imbécile. [L]
LA RAPINIÈRE
Plaît-il ? Que vous dit-elle ?BÉATRIX
Je lui dis, qu'elle doit suivre vos sentiments, Et qu'un riche Fermier a de grands agréments.LA RAPINIÈRE
Mais d'un contraire avis pourtant préoccupée...BÉATRIX
Oui, mais vos beaux discours, Monsieur, m'ont détrompée. Et je veux désormais employer tous mes soins, Pour la persuader.BÉATRIX
Excusez sa jeunesse : À cet âge, on n'a pas encor grande finesse De jugement, Monsieur à dix-sept ans peut-on Savoir ce qui nous est avantageux ou non ?LA RAPINIÈRE
Mais...BÉATRIX
Avant que d'aimer, il faut dit-on connaître ; Quand Madame aura vu son prétendu, peut-être, Que le considérant d'un jugement plus sain, Elle vous sera gré, d'un si juste dessein. De grands biens, un beau train, le faste, la dépense, Aujourd'hui sur un coeur peuvent plus qu'on ne pense, Et tiennent souvent lieu de mérite et d'appas ; Mais on ne peut aimer ce que l'on ne voit pas. Sans raison quelquefois, nous souffrons violence...LA RAPINIÈRE
Je ne vous tiendrai plus davantage en balance. Cet époux qu'aujourd'hui je vous ai destiné, Par l'absolu pouvoir, qu'on m'a sur vous vous donné, Comme votre tuteur, cet amant qui vous aime, Et que vous aimerez sans doute, c'est moi-même.LÉONORE
Qui, mon oncle ?LA RAPINIÈRE
Moi.LÉONORE
Vous ?LA RAPINIÈRE
D'où vient en ce moment Cette grande surprise et cet étonnement ? Est-ce de trop de joie, ou bien de répugnance ? Quoi ? Vous vous obstinez à garder le silence ?BÉATRIX
Monsieur, son coeur surpris de cet excès d'honneur, N'attendait pas sans doute un si rare bonheur. Elle n'ose à vos yeux répondre à votre flamme ; Mais à l'heure qu'il est, je gage qu'en son âme Elle en enrage.LA RAPINIÈRE
Quoi ?...BÉATRIX
Mais si je la résous.LA RAPINIÈRE
Ah Béatrix !...LA RAPINIÈRE
Plutôt deux.LA RAPINIÈRE
Tu crois donc...BÉATRIX
Reposez-vous sur moi.LA RAPINIÈRE
M'en réponds-tu ? Dis.SCÈNE II. Léonore, Béatrix.
LÉONORE
Ah, Béatrix !BÉATRIX
Hé, là, là, rappelez doucement vos esprits, Le mal n'est pas si grand que vous croyez, peut-être.BÉATRIX
Voyez le grand danger.LÉONORE
Tu lui prêtes ta main encor, pour m'outrager, Et loin de détourner avec moi, cette foudre, Tu lui promets encor de me faire résoudre, Toi-même applaudissant à cet affreux dessein, Tu fournis un poignard, pour me percer le sein, Toi que j'aime, et sur qui tout mon espoir se fonde.BÉATRIX
La foudre tombe-t-elle aussitôt qu'elle gronde ? Et d'abord que l'on voit briller le moindre éclair, Doit-on dire aussitôt des injures à l'air ? Non, non, ce n'est point là, comme l'on doit s'y prendre, Il faut à ses desseins feindre de condescendre Il le faut endormir, et non pas l'irriter, De peur qu'à quelque excès il n'aille s'emporter. Enfin à vos dépens vous connaissez le sire : Si j'avais sottement été lui contredire, Et sans discrétion, tour d'abord m'opposer À ce que je doutais, qu'il venait proposer, Nous voyant par ce coup toutes deux alarmées, Il nous aurait peut-être au logis enfermées, Et par là, nous aurait ôté tous les moyens, De faire triompher nos desseins sur les siens. Ces affaires-là vont moins vite que l'on pense : Il faut écrire à Rome, obtenir la dispense, Ordonner des habits, un carrosse, des gens, Que sais-je, tout cela demande bien du temps. Il faut de ce projet avertir votre frère, Et Fernand, ils sauront bien vous tirer d'affaire : Ces Messieurs les galants savent bien plus d'un tour. Et que ne fait-on pas, quand on a de l'amour ?LÉONORE
Ah Béatrix ! Tu viens de me rendre la vie : Et je me la serais à moi-même ravie, Plutôt que consentir à cet affreux hymen.BÉATRIX
Quoi ? Vous aviez donc fait déjà votre examen ? À ce compte, la vie est pour vous peu de chose, Puisqu'à si bon marché votre main en dispose. Entrez dans le Bureau, votre oncle vous attend, Montrez en apparence un esprit fort content ; S'il parle, témoignez qu'à ses désirs soumise, Vous vous êtes de tout à moi seule remise.LÉONORE
J'y consens ; mais...LÉONORE
Pourquoi ?LÉONORE
Il faut te laisser faire.SCÈNE III. Béatrix, La Roche, Jasmin.
JASMIN, folâtrant
N'avez-vous rien ici caché sous votre jupe ? Et ne venez-vous pas diminuer nos droits ?BÉATRIX
N'ayez point d'autres soins, que ceux de vos emplois, Et me laisser ici dans mon humeur rêveuse.JASMIN
Oui ?SCÈNE IV. Jasmin, La Roche, Olive avec une hotte.
OLIVE
Il le faut bien, Monsieur, puisque ma pauvre hotte Ne saurait contenir tout ce que j'ai blanchi.OLIVE
C'est un Fermier.JASMIN
Nous le savons fort bien, J'espère que son linge honorera le mien ; Car je veux vous donner aussi ma chalandise. Voyons s'il est bien blanc. Quoi ? De la marchandise ? Des toiles de Hollande ? Ah, ah !OLIVE
Mes bons Monsieurs !LA ROCHE
Saisissons, saisissons.OLIVE
Hélas ! Mes bons Seigneurs : Je tâche d'obliger les honnêtes personnes ; Et si vous connaissiez les deux belles mignonnes, Pour qui c'est, sans chagrin vous me lairriez passer.JASMIN
Pourrait-on le savoir ?OLIVE
Hé...JASMIN
Sans vous offenser.OLIVE
Oui-da, Monsieur, ce sont deux aimables lingères, Qui tiennent leur boutique au buisson des Bergères, Près le Palais.LA ROCHE, à part
Ô ciel ! C'est ma femme et sa soeur.OLIVE
Elles sont toutes deux si pleines de douceur, Et viennent fort souvent me voir à Cornillane, Avec Monsieur Griffon et monsieur Santillane.LA ROCHE, à part
Ah ! Qu'entends-je ?OLIVE
Chez nous ? Ils mangent du poisson cuit à la matelote. Quelquefois ces Monsieurs...Matelote : Mets composé de plusieurs sortes de poissons apprêtés à la manière dont on prétend que les matelots les accommodent. [L]
JASMIN
Mais...JASMIN
Hon...SCÈNE V. Dorante, Isabelle, Fernand, Béatrix.
FERNAND
La marier ? À qui ?BÉATRIX
J'ose bien parier Tout ce que j'ai de vaillant, qui n'est pas fort grand-chose, Que vous ne nommez pas le parti qu'il propose, Dans un mille à choisir dans l'un et l'autre État.BÉATRIX
Tout doux, et daignez vous contraindre, Monsieur, sans vous flatter, cet homme est fort à craindre, Au moins.FERNAND
Écoute, Ne me fais pas languir davantage, dis-moi Le nom de ce rival qui donne tant d'effroi, Tu verras de quel air, et de quelle manière Je l'ajusterai.ISABELLE
Quoi donc, vous souffririez ?...DORANTE
Non, non, laissez-moi faire, J'ai ce qu'il faut tout prête, pour rompre cette affaire ; Je vous dirai bien plus, je prétends que demain Léonore et Fernand se donneront la main.DORANTE
La charmante Isabelle. J'en ai fait mon affaire, et je vous ai promis, Que nous serons parents, comme parfaits amis.DORANTE
Avec le bon secours d'un honnête Notaire, Quoiqu'il passe entre nous, pour un peu scélérat, À qui j'ai ce matin, fait dresser un Contrat, Entre vous et ma soeur ; j'en ai fait faire un autre, Sur du même papier, et tout semblable au vôtre, Entre Monsieur Jasmin et Dame Béatrix Que voilà...BÉATRIX
Vous voulez égayer vos esprits, Sans doute, et marie-t-on les gens, sans qu'on leur dise ? Les hommes, par ma foi, sont une marchandise, Qu'il faut voir plus d'un jour, avant que l'acheter.DORANTE
Béatrix, jusqu'au bout, veuille donc m'écouter. Il faudra que ma soeur, pour Jasmin te demande En mariage.BÉATRIX
Mais, Monsieur, n'est-ce point de ces tours que Jeandève Pratiquait à Paris, ils y sentent la Grève Terriblement, ici, les Galères en moins.La Grève : Place de Paris sur le bord de la Seine, à côté de l'hôtel de ville, où se faisaient les exécutions juridiques. [L]
DORANTE
Bon, nous seuls en seront les acteurs et témoins. D'ailleurs je vous réponds, qu'il n'osera s'en plaindre : De secrètent raisons l'obligent à me craindre : Je sais certain commerce ; enfin sans m'expliquer, C'est que je le perdrais, s'il osait m'attaquer.FERNAND
Quelles grâces, ami, ne dois-je pas vous rendre, Pour ce qu'ici pour moi, vous voulez entreprendre ? Et combien devez-vous, ma soeur, à votre tour, Reconnaître les soins d'un si fidèle amour ? Que ne ferez-vous pas ?...ISABELLE
Si la main d'Isabelle Peut dignement payer un amour si fidèle. Si mon coeur peut enfin, le contenter assez, Ses feux, quand il voudra, seront récompensés. Par inclination et par reconnaissance, J'en ressens dans ce coeur le charme et la puissance, Et je rougis bien moins d'en faire un libre aveu, Que d'avoir su jamais le mériter si peu.DORANTE
Madame...ISABELLE
Quoi, donc ?...SCÈNE VI. Jasmin, La Roche.
SCÈNE VII. Jasmin, La Roche, Mascarille déguisé en vinaigrier.
MASCARILLE, criant
Moutarde.JASMIN
Passe-donc, mon ami, que diable fais-tu là ? Prétends-tu demeurer longtemps comme cela ? Vois-tu pas qu'aux passants tu bouches le passage ?MASCARILLE, se rangeant d'un côté
Je veux me reposer.MASCARILLE
Mais...MASCARILLE
Vous avez, sans mentir, tous deux l'humeur bien aigre. Çà voyons, passons donc,Criant.
Au verjus, au vinaigre.MASCARILLE
Plaît-il ?JASMIN
Ouvre-nous promptement ta boîte et ton baril, Sinon, d'un coup de pied, d'abord je les enfonce.MASCARILLE
Vous êtes, par ma foi, courtois comme une ronce, J'ai passé mille fois, sans qu'on m'ait arrêté.LA ROCHE
Tu passeras, après qu'on t'aura visité.Après avoir ouvert la boîte et le baril.
Ah, ah, vous l'entendez, ô vendeur de moutarde. Vous vous fiez, qu'ici jamais on ne prend garde À des gens comme vous. La peste ! Le beau fruit.JASMIN
Point de bruit. Si tu fais seulement la moindre résistance, La prison est tout près, et gare la potence. Confitures, liqueurs, fruits, biscuits, macarons.JASMIN
À La Roche.
Portons dans le Bureau le baril et la boîte.À Mascarille.
Notre bonté te fait grâce de la brouette.MASCARILLE
Comment ?SCÈNE VIII. Jasmin, La Roche.
JASMIN
Il est ravi, sa nièce admire l'aventure, La Compagnie en rit, et la Collation Ne pouvait mieux venir, qu'en cette occasion.JASMIN
Oui sans doute. Ils vont tous se promener ensemble, Et viendront, disent-ils, tantôt à leur retour, Se divertir ici sur le déclin du jour. Monsieur la Rapinière est d'une humeur charmante.SCÈNE IX. Jasmin, La Roche, La Fleur en vendeur d'allumettes.
JASMIN
S'il voit qu'on le regarde, Peut-être plus rusé, que l'homme à la moutarde, Il n'avancera pas.LA FLEUR
À part.
Voici mes alguazils.Criant.
Voilà pour les fusils, les fusils, les fusils. Allumettes.Parlant.
Messieurs, faut-il point d'allumettes.Alguazil : C'est un mot Espagnol qui est connu depuis quelque temps en France pour signifier un Sergent ou Exempt. [F]
LA ROCHE
Non l'ami, mais il faut qu'ici tu nous permettes De voir, de visiter dans tes poches, partout.LA FLEUR
Ma foi, Messieurs, voyez, fouillez, de bout en bout ; Vous ne trouverez rien sur moi, de contrebande, Qu'une triste misère et pauvreté bien grande. Mais du moins ce n'est pas vice que pauvreté. Hé bien, Messieurs, partout m'avez-vous visité ? Pour gagner cette vie, ah ! Que de maux l'on souffre. M'en irai-je ?LA ROCHE
Oui, va-t'en.JASMIN
Mais à propos, le souffre Doit-il pas quelques droits ? Et comme bois carré, Une allumette en doit aussi ?LA ROCHE
Très assuré Qu'elle en doit. Quelque fois, lorsqu'une affaire est grasse, Et qu'on y gagne, on peut y faire quelque grâce ; Mais dans ce bois carré, qu'on a si fort outré, Et par malheur encor, où je suis empêtré, Tout paye : et dans ce mal, que le sort nous envoie, Nous faisons, comme un homme qui se noie, Nous nous prenons à tout.LA FLEUR
Mais je n'ai point d'argent.LA ROCHE
Rends la boîte.LA ROCHE, regardant dans la boîte
Qu'est-ce donc que cela ?LA FLEUR
Monsieur, c'est de la mèche De mon invention, préparée et bien sèche. Voulez-vous, par plaisir, voir comme elle prend feu, Au moindre coup de pierre ?LA ROCHE
Oui-da, voyons un peu.LA FLEUR, bas à Jasmin
Il n'attend pas, sans doute, une telle tempête.LA ROCHE
Ah ! Bon Dieu, quel fracas !Le feu prend aux pétards qui sont dans la boîte.
La Fleur s'enfuit, et les Commis courent après.
Arrête.JASMIN
Arrête, arrête.ACTE IV
SCÈNE I. Fernand, Léonore, Béatrix.
FERNAND
Je touche enfin, Madame, au moment bienheureux, Qui doit finir ma peine et combler tous mes voeux ; Grâce aux généreux soins d'un bon ami, d'un frère, Nous trompons les efforts d'un tuteur trop sévère ; Et malgré les soupçons dont il est agité, Je puis enfin, vous voir en toute liberté. Jusqu'en ce jour chez vous renfermée et contrainte, Je ne vous ai pu voir, ni vous parler qu'en crainte, Et je bénis du sort ce coup inespéré, Qui me fait un ami d'un rival déclaré.LÉONORE
Quoique dans ce dessein, que l'amour vous suggère, Vous soyez appuyé de l'aveu de mon frère ; Quoique votre mérite et cet amour constant, Exigent de mon coeur cet effort important ; Je ne souffrirais pas qu'une indigne surprise, Eût part dans le succès d'une telle entreprise, Si le bizarre amour de mon propre tuteur, Ne me faisait en lui voir un persécuteur. J'ai sur le point d'honneur, trop de délicatesse, Pour vouloir écouter ce qui sent la bassesse, Et c'est ce même honneur, qui me fait l'approuver Puisqu'il ne pouvait pas autrement se sauver. Ce que d'un tel dessein je puis encor vous dire, C'est que comme l'on doit, de deux maux fuir le pire, Il m'est bien moins honteux, de faire cet effort, Que de voir un brutal disposer de mon sort.FERNAND
Madame, je connais par cet aveu sincère, Que vous déférer tout à l'amitié d'un frère, Et que sans le projet d'un hymen odieux, Vous n'auriez pas sur moi daigné tourner les yeux. Je ne vois rien en vous, que crainte et complaisance ; Peut-être avec chagrin souffrez-vous ma présence, Et que vous n'acceptez, que par occasion, Ma main, pour fuir l'objet de votre aversion : La vôtre aveuglément peut-être s'abandonne...FERNAND
Je crains avec raison, de n'être pas aimé. Le ciel vous a traitée avec tant d'avantage ; Il m'a donné si peu de mérite en partage ; Et je connais si bien votre esprit noble et fier, Que cela suffit trop, pour me justifier.LÉONORE
Le retour est galant, j'en admire l'adresse. Ce n'est donc pas assez vous marquer ma tendresse. Et ce que j'entreprends, est donc pour vous trop peu, Si ma bouche, à vos yeux, n'en fait encor l'aveu. C'est prendre sur mon coeur un assez grand empire, Et je n'aurais pas cru que vous...BÉATRIX
Est-ce pour rire, Que vous faîtes les fiers tous les deux, tour à tour ? Et doit-on sèchement traiter ainsi l'amour ?FERNAND
Je connais son dessein.LÉONORE
Je comprends le mystère.BÉATRIX
Vous vous rendez tous deux aujourd'hui ridicules Vous, par vos vains soupçons, vous, par vos scrupules. Moi qui n'ai point de fier ni d'honneur à garder, Sans qu'il m'en coûte rien, je veux vous accorder Madame, en premier lieu, vous avez tort, son âme Expliquait assez bien le beau feu qui l'enflamme, Vous pouviez dans ses yeux voir son empressement Et vous deviez sans doute, y répondre autrement. Sans chercher le secours de votre rhétorique, Pour étaler les droits d'un devoir chimérique. Chaque temps a ses soins ; dans une autre saison, Vous auriez eu peut-être un peu plus de raison. Vous avez tort aussi, vous, il fallait attendre, Elle vous aurait dit quelque chose de tendre, Peut-être, vous deviez l'écouter en repos, Et ne pas l'interrompre ainsi mal à propos. Vous avez répliqué d'un air sec et farouche, En lui coupant d'abord la parole à la bouche, Et vous avez après, tâché de replâtrer Ce que de forte humeur vous veniez de montrer. Ainsi vous vous alliez brouiller l'un avec l'autre ; Avouez votre erreur, et vous aussi la vôtre. Çà, me promettez-vous d'oublier le passé, Et de donner les mains au dessein commencé, Sans délai, sans chagrin, et sans contrainte aucune.FERNAND
J'y consens.LÉONORE
Volontiers.BÉATRIX
Poussez votre fortune, Cela vaut fait, allez.Cela vaut fait : Tenir lieu de, avoir la signification de. [L]
SCÈNE II. Dorante, Isabelle, Fernand, Léonore, Béatrix.
ISABELLE
Hé bien, partirons-nous ?DORANTE, à Fernand
Je vous ai vu tantôt en grand conférence Avec votre tuteur, voyez-vous apparence De pouvoir avec lui faire société ?FERNAND
Sans doute, et de sa part je l'y vois tout porté. L'intérêt l'éblouit, j'ai su lui faire accroire, Après long récit d'une bizarre histoire, Dont j'ai feint de lui faire un secret important, Que j'étais des emplois ici très mal content : Qu'on y voyait en tout triompher l'injustice, Que j'avais fait dessein de quitter le service, De sortir de l'État, et d'aller engager Mon bras dans l'intérêt d'un État étranger, Et que pour ce sujet, faisant un tour en France, Je cherchais quelque endroit, pour mettre en assurance Quatorze mil écus, qu'on m'avait remboursés, Et que mon peu de soin n'avait pas replacés, Dans mon entêtement de quitter l'Italie : Qu'après avoir traité mon dessein de folie, Vous-même aviez été contraint d'y consentir, Et malgré vos raisons, de me laisser partir ; Que vous m'aviez juré qu'il était le seul homme Où je pouvais laisser sûrement cette somme, Et que de temps en temps, vous vous chargiez du soin, De me faire tenir de l'argent au besoin.DORANTE
Sans parler d'intérêt ?FERNAND
En pas une manière.FERNAND
Ce que l'on ne pourrait jamais s'imaginer, À moins qu'être savant en l'art de deviner. Il a fait devant moi l'homme de conscience, M'a fort remercié de tant de confiance, Et m'a dit, que piqué de générosité, Il voulait y répondre aussi de son côté, Dans l'ardeur dont alors son âme était saisie. Moi j'ai cru, le voyant si plein de courtoisie, Que durant tout le temps que je serais absent, Il m'allait proposer tout au moins dix pour cent D'intérêt, comme on fait entre les gens d'affaires. Mais insensiblement tombant sur les Notaires, Qui prennent un tribut, pour garder de l'argent, J'ai pour vous m'a-t-il dit, le coeur plus obligeant, Et pour vous faire voir, que je suis honnête homme, Faites quand vous voudrez, apporter votre somme, Je vous la garderai, revenez tard ou tôt, Je n'en demande pas un sol, pour le dépôt.DORANTE
Bon.SCÈNE III. La Rapinière, Dorante, Isabelle, Fernand, Léonore, Béatrix.
LA RAPINIÈRE, à ses Commis en sortant
Que la collation nous attende au retour. Il faut bien que ce soir se sente de la fête Qu'on prépare demain.SCÈNE IV.
LA RAPINIÈRE, seul
Quelle géhenne De faire le plaisant contre son gré, la peine Passe, selon mon goût, le plaisir de bien loin. Mais on doit quelquefois se contraindre au besoin Il faut bien qu'il m'en coûte aujourd'hui quelque chose, Pour parvenir au but, que mon coeur se propose ; Et pour ne perdre pas le fruit de mon présent, Je dois jusques au bout me montrer complaisant. Je sais que Béatrix, avec beaucoup d'adresse, Tourne comme il lui plaît, l'esprit de sa maîtresse ; Ainsi, quand je consens à son hymen, je crois, Qu'en travaillant pour elle, elle agira pour moi. Je vois qu'elle a déjà disposé Léonore À m'écouter sans peine, et m'a promis encore, Pour pris de mes bontés, qu'au plus tard dans demain, Elle la résoudrait à me donner la main. Cela m'oblige à faire ici quelque dépense ; Mais enfin, tout bienfait demande récompense ; Et quand on ne peut pas faire ce que l'on veut, Il faut bien malgré soi, vouloir ce que l'on peut. Instruisons nos Commis de ce qu'ils ont à faire.SCÈNE V. La Rapinière, Jasmin, La Roche.
LA RAPINIÈRE
Qui ?JASMIN
Le Notaire.LA RAPINIÈRE
Qu'il dresse le contrat toujours, en attendant.JASMIN
Je le dois par devoir et par reconnaissance ; Mais j'y suis plus porté par inclination, Que...LA RAPINIÈRE
Il est de certains endroits, où j'ai grand intérêt, Et je voudrais bien, qu'on payât à la porte.JASMIN
Voyons.LA RAPINIÈRE
Pourriez-vous pas ensemble, faire en sorte, Par votre savoir-faire, ici que nos bourgeois Payassent de l'entrée entièrement les droits.JASMIN
Oui-da, nous le pouvons, et j'en ferai le pleige.Pleige : Caution judiciaire, qui s'oblige devant le Juge de représenter quelqu'un, ou de payer ce qui sera jugé contre lui. [F]
LA RAPINIÈRE
Vous savez comme moi, qu'ils ont le privilège De pouvoir faire entrer tous les vins de leur cru, Sans nous payer le gros, et qu'ils l'ont maintenu, Malgré tous les efforts et la vigueur extrême, Des Fermiers précédents. Monsieur Griffon lui-même, Qui n'eût jamais d'égal en matière d'impôts, N'a su donner encor d'atteinte à leur repos. Je m'en suis pourtant fait à moi-même une affaire, Et pour y réussir, voici ce qu'il faut faire. Lorsque leur vin arrive, ou par terre, ou par eau, Il faudra renvoyer d'abord au Grand bureau, Les Voituriers, Rouliers ou Bateliers, n'importe, Les faire après, longtemps attendre à votre porte ; Disant que leurs acquits ne sont pas comme il faut, [Qu'ils] y retournent, puis les remettre à tantôt ; [Enfin] les fatiguer tant, que la patience [Leur] échappe. On en peut faire l'expérience, [Seulement] par plaisir. Je gage assurément, [Que] ne pouvant longtemps souffrir ce traitement, [Ils] aimeront bien mieux, pour se tirer de peine, [Payer] le droit entier.Gros : se dit aussi Du droit que l'on paye aux Fermiers des Aides pour chaque muid de vin que l'on vend en gros. [Acad. 1762]
Acquit : Quittance, acte par lequel il paroist qu'on a payé. [F]
JASMIN
La chose est très certaine, Monsieur, n'en doutez point, à la fin ces bourgeois [Se] lasseront d'aller et venir tant de fois. [Et] pour éterniser un jour votre mémoire, [Ce] succès éclatant d'un coup si plein de gloire, [Sans] doute servira d'exemple à nos neveux.LA RAPINIÈRE, à La Roche
[Vous], comprenez-vous bien aussi ce que je veux ?LA ROCHE
[Oui] Monsieur.SCÈNE VI. Jasmin, La Roche.
LA ROCHE
Zeste, attendez-moi sous l'orme.LA ROCHE
Je rirais comme vous, si j'étais en faveur ; Mais les honnêtes gens doivent craindre les traîtres.JASMIN
Hem ?LA ROCHE
Oui, pour ne le point celer. Et je vois qu'aujourd'hui l'on tâche à me détruire, Pour l'amour d'une...JASMIN
Quoi ? Hem ?JASMIN
Je n'entends point ; mais enfin, entre nous, Sans chaleur et sans fiel, de grâce expliquez-vous. Cessez de me tenir si longtemps en cervelle ; Qu'avez-vous remarqué, qui vous parle contre elle ?Cervelle : Mettre, tenir en cervelle, en inquiétude, dans l'embarras. [L]
LA ROCHE
Rien. Vous aurez ici sans doute, un logement ? On vous y meublera le bel appartement, Qui voit sur le jardin. Cela sera commode, Comme une chambre basse, et pour être à la mode Tout à fait, envers vous on sera libéral, On vous fera bientôt Contrôleur Général. Vous irez visiter les Bureaux de recette, Et vos gages seront payés sur sa cassette. Pendant que vous irez visitez ces Bureaux, Le patron amoureux donnera des cadeaux ; Comme étant du logis, votre femme avertie Sans doute bien souvent, sera de la partie, Et pour en augmenter encore la douceur, Le bon Monsieur Harpin y joindra votre soeur. Elles sont toutes deux...JASMIN
Tu penses donc infâme, Qu'elles sont toutes deux de l'humeur de ta femme ? Qui pour te conserver la vie et ton emploi, Pour ton Monsieur Griffon travaille comme toi. Tu crois donc que chacun doive être de naissance, À fléchir sous le joug d'une indigne puissance ? Et que pour un Emploi, qu'un ami fait donner, L'honneur si lâchement se doit abandonner ? Non, non, jusques ici j'ai vécu sans reproche ; Si j'étais, comme on dit, enfant du côté gauche, Je pourrais n'avoir pas de parents déclarés ; Mais Dieu merci, j'en ai d'assez considérés, Pour n'avoir pas besoin, qu'on me fasse en cachette, Donner obliquement, ou contrôle, ou recette ; Et pour m'y maintenir, je n'userai jamais De criminels moyens, comme on sait que tu fais. Car enfin, entre nous, dis-moi, qui fut ton père ? Te l'a-t-on jamais dit ? As-tu connu ta mère ? As-tu frère ? As-tu soeur ? Oncle, tante, cousin ? Non ; mais pour tous parents tu connais ton parrain, Et de fait, je le crois l'unique et le plus proche. Ce parrain t'a donné le surnom de la Roche, C'est le nom du Village, où tu reçus le jour.Gauche : Par une autre extension. Le côté gauche, toute union entre un homme et une femme qui n'a pas été consacrée par l'état civil et par l'Église. [L]
LA ROCHE
Village ; parlez mieux.JASMIN
Et bien, Village ou Bourg. À l'âge de six ans, Monsieur la Rapinière Te mit en pension à l'école d'ânière, Pour te faire Docteur, et puis quatre ans après, À Madame Griffon, te donna pour Laquais, Quand il eût trouvé jour de s'établir à Gênes ; Puis après bien du temps, et des soins, et des peines, Monsieur Griffon te prit, tu le servis trois ans, Encor comme Laquais ; ensuite au bout du temps, Tu fus Valet de chambre ; enfin pour récompense, On te fit épouser la demoiselle Hortense, Qui servait à la chambre, en tout bien, tout honneur. Et tantôt à Madame, et tantôt à Monsieur : La Dame Olive en a d'assez bons témoignages ; On lui donna pour dot, pour présents, pour ses gages, Cet emploi que j'exerce ici de Contrôleur : Depuis, pour l'amour d'elle, on t'a fait Receveur... Mais voici quelque fourbe, avec sa barbe noire ; J'achèverai tantôt à loisir ton histoire : J'en suis, comme tu vois, passablement instruit.École d'ânière : pour dire un ignorant. [T]
SCÈNE VII. Jasmin, La Roche, Mascarille en Savoyard bossu.
MASCARILLE, faisant un faux pas
Il n'est si bon cheval, qui quelquefois ne choppe.JASMIN
D'où viens-tu ?MASCARILLE
D'où je viens ?JASMIN
Oui.MASCARILLE
D'où je suis parti.LA ROCHE
Mais sais-tu qu'on te peut faire un mauvais parti ? Et que nous t'apprendrons à parler d'autre sorte ?MASCARILLE
Je sais bien le respect, que doivent à la porte, Les Voituriers, Rouliers, Muletiers et Marchands ; Mais quant à moi, qui suis un pauvre homme des champs, Je dis nargue de vous, je m'en ris et m'en gausse.Nargue de vous : ou Peste de vous, se dit quand on veut témoigner quelque colère ou dédain contre quelqu'un. [F]
MASCARILLE
Quoi, me battre en duel ? Non, non, je ne veux point me rendre criminel, La Loi nous le défend sur peine de la vie.JASMIN, découvrant la fourberie
Ha, ha, fourbe aposté, vous jouez de ces tours ? Ha, ma foi, vous irez prisonnier dans les tours.Aposté : Mettre quelqu'un en avant pour épier, surprendre, tromper, insulter, etc.
MASCARILLE, s'enfuyant
Oui, zeste.SCÈNE VIII. Jasmin, La Roche.
LA ROCHE
Les beaux points !JASMIN
Ce sont des points de France.À part.
Voilà bien de quoi faire un présent d'importanceÀ la nièce.
LA ROCHE, à part
Ma foi cela me tente fort. Mais comment diable faire, étant si mal d'accord Avec ce Contrôleur : lui faire confidence De mon dessein, serait à moi grande imprudence Cependant l'intérêt unit souvent des gens, Qui voudraient s'être ailleurs mangés à belles dents. Avant de lui parler, il faut que je l'apaise.SCÈNE IX. Jasmin, La Roche, La Fleur en Apothicaire.
JASMIN, à la Fleur
Qu'avez-vous là-dessous, Monsieur, ne vous déplaise ?JASMIN
Voyons.LA FLEUR
Laissez, Monsieur, vous prenez trop de soin : Nos Jurés seuls ont droit de visiter nos drogues.LA ROCHE
On traite mal ici les gens qui sont si rogues. Et quel homme êtes-vous, pour refuser ainsi ?...Rogue : Superbe, fier, altier, méprisant, peu courtois. [F]
LA FLEUR
Je m'appelle Monsieur Sanson Cacarossi, Fils aîné de Monsieur Cacarossi mon père, Pharmacien fameux.JASMIN
C'est un Apothicaire.LA FLEUR
Je porte ici, Messieurs, un clystère anodin ; Ainsi qu'hier l'ordonna Monsieur le Médecin, Pour un pauvre Marchand d'ici près, bien malade.LA ROCHE
En pouvez-vous douter ?LA FLEUR
Le miel ?LA FLEUR
Oui-da, très volontiers ;Il leur tire le lavement.
Tenez gardes-barrière, Vous en aurez, ma foi, par-devant, par derrière, Par le haut, par le bas, et de tous les côtés.ACTE V
SCÈNE I. Jasmin, La Roche.
JASMIN
Non, ne craignez de moi jamais vengeance aucune, Je ne garde pour vous, ni haine, ni rancune : J'oublie avec plaisir toutes vos faussetés, Puisque vous accordez toutes mes vérités. Tel que fut un César, dont l'auguste mémoire S'est partout répandue avec que tant de gloire, Je veux à la clémence aussi m'abandonner, Et ne veux que l'honneur de vaincre et pardonner. Un ennemi soumis est mon vainqueur lui-même.LA ROCHE
J'admire avec plaisir cette douceur extrême ; Et pour m'en acquitter ainsi que je le dois, Je prétends augmenter les gains de votre emploi, Autant que vous voudrez : il ne faut que s'entendre, Et vous verrez jusqu'où nous pourrons les étendre. Quand on vous donnerait par an, trois cents écus, Voyons, que pouvez-vous épargner là-dessus ? Çà, ne nous flattons point, jamais un galant homme Peut-il s'entretenir d'une si mince somme ? Peut-on voir ses amis, et manger avec eux ? Il faudrait donc toujours être fait comme un gueux, N'avoir que des habits de droguet et de serge, Sinon, aller manger à la petite auberge, À cinq sols par repas. Tandis qu'effrontément Votre femme occupant un bel appartement, Sans vous, à votre front fera courir grand risque : Pour manger tous les jours la poularde et la bisque, Pour porter le brocard, le satin, le velours, Dentelles, franges d'or, et mille autres atours, Avoir meubles dorés jusques à l'antichambre, Et jusqu'à ses souliers, sentir le musc et l'ambre ; Saura se ménager un galant obligeant, Qui fournira pour vous, l'ordinaire et l'argent.Droguet : Étoffe de laine de bas prix. [FC]
Serge : Étoffe commune de laine qui est croisée. [L]
JASMIN, à part
Où doit donc aboutir cette belle morale ?LA ROCHE
Votre femme à son tour, se montrant libérale, Fera de votre honneur litière à ses écus : Je vous laisse à conclure à présent là-dessus.LA ROCHE
Il faut avoir de quoi fournir à l'ordinaire, De son chef, sans s'attendre à la bourse d'autrui.JASMIN
Hélas ! Combien voit-on de maris aujourd'hui, Qui fournissent de quoi faire une ample dépense, Et sont pour leurs moitiés, trahis pour récompense. Si femme belle et pauvre, est un mal dangereux, La laide et riche en est encor un plus affreux : Et de ces deux malheurs, quoi que vous puissiez dire, À mon sens, le dernier me semble être le pire. L'une pour le besoin, attire des chalands, L'autre pour le plaisir, entretien des galants ; Et faisant toutes deux même chose en cachette, L'une vend des douceurs, et l'autre les achète. En peu de mots, voilà les hasards de ce temps. J'en vois, qui du premier paraissent fort contents : En effet, le profit en fait la différence.JASMIN
Volontiers, çà voyons, quel secret avez-vous, Pour pouvoir aisément vous tirer de la presse ? Vous savez le métier, vous avez de l'adresse ; Mais le Patron n'est pas si facile à tromper.LA ROCHE
Bon, C'est bien d'aujourd'hui, que j'ai su l'attraper. De nos nouveaux Fermiers la damnable avarice, Ne nous fait-elle pas une grande injustice, En nous ôtant le tiers de nos appointements, Des contraventions, nos frais, nos logements ? Et pour quoi voulez-vous, quel cruel à soi-même, On souffre impunément cette rigueur extrême ? Et que nous ne puissions, lorsqu'on nous le retient, Reprendre par nos mains ce qui nous appartient ? On ne fait en cela, que se rendre justice.LA ROCHE
Je sais certain tour de métier, Qui nous vaudra du moins cent écus par quartier, À chacun, et cela sans scrupule et sans crainte.JASMIN
Tout de bon ?JASMIN
À part le premier vers.
Jamais dans les emplois fut-il plus grand fripon ? Hé bien, quel est ce tour ?LA ROCHE
C'est le tour du bâton.LA ROCHE
Cela peut arriver, quand on est malhabile. Mais quand on s'entend bien, le Fermier le plus fin Ne saurais découvrir ce que l'on fait : enfin, Dites, le voulez-vous ?JASMIN
Comment ?LA ROCHE
Arrêtez, vous dit-on.SCÈNE II. La Roche, Jasmin, Le Rôtisseur en Marquis dans une chaise.
LA ROCHE, aux porteurs
Arrêtez.LE ROTISSEUR
Quoi, marauds ? Arrête-t-on le monde, Sans raison, de la sorte ? Assommez-les, porteurs.JASMIN, tremblant
Nous sommes, Monseigneur, tous deux vos serviteurs, Et nous ne voulons pas vous faire ici d'outrage.LE ROTISSEUR
Coquins !LA ROCHE
Bas, bas.LE ROTISSEUR, découvert
Ah ! Maudite canaille.LA ROCHE
Bon, c'est un rôtisseur.LE ROTISSEUR
Messieurs, de grâce, Je suis noble Génois, je reviens de la chasse, Et j'ai chez moi ce soir, bien des gens à souper.JASMIN
Vite la bandoulière.Bandoulière : Large baudrier de cuir ou d'étoffe. Bandoulière d'un garde-chasse, d'un suisse. [L]
LE ROTISSEUR
Quatre ducats pour vous...LE ROTISSEUR
Tenez.SCÈNE III. La Rapinière, Dorante, Jasmin.
LA RAPINIÈRE
Oui, je l'aurais osé moi-même parier, Qu'on ne m'aurait jamais vu remarier ; Pour jamais à l'hymen j'avais fait banqueroute, À cause de l'argent qu'une femme nous coûte ; Mais les charmants appas de votre aimable soeur, Me l'ont représenté tout rempli de douceur. J'enverrai dès ce soir à Rome en diligence, Pour en faire venir promptement la dispense ; Cependant, l'on pourra faire tous les apprêts.DORANTE
Monsieur, si l'on m'en croit, on fera peu de frais. Que servent entre nous, tant de cérémonies Ce faste, ce fracas, toutes ces compagnies, Qu'à faire dépenser fortement de l'argent. Pour moi, je ne vois rien de plus extravagant, Que de se rendre ainsi de la coutume esclaves. En est-on moins époux, pour être u peu moins braves ? Le Contrat serait-il sans force et sans vertu, Si l'on n'y mangeait pas à bouche que veux-tu ? Et quand on a chez soi les choses nécessaires, À quelle fin aller chercher tant de mystères ?À part.
Je feins, pour l'endormir, de donner dans son sens.LA RAPINIÈRE, l'embrassant
Je reconnais mon sang, au discours que j'entends. Allez, vous n'êtes pas le fils de votre père, C'était un dépensier : l'esprit de votre mère Vous inspire aujourd'hui ces sages sentiments, Sans doute, et j'en connais les justes mouvements. Mais votre soeur peut-être, aura d'autres pensées.DORANTE
Les femmes d'aujourd'hui sont toutes insensées En effet, et leur faste est à tel point monté, Qu'on ne peut y fournir.LA RAPINIÈRE
Oui, c'est la vérité. Car plus vous leur donnez, plus elles vous demandent, Prêtes à recevoir toujours, jamais ne rendent.DORANTE
Vous serez sur ce point pleinement satisfait, Léonore qui voit ce que vous avez fait, Et ce que vous allez encor faire pour elle, Du moins pour Béatrix, sa chère, sa fidèle, Tout son Conseil enfin, jamais ne manquera, De faire aveuglément tout ce qu'il vous plaira.LA RAPINIÈRE
Tout de bon ? Croyez-vous que ce petit service, Me puisse dans son coeur rendre un si bon office ?SCÈNE IV. La Rapinière, Jasmin.
LA RAPINIÈRE
Çà, Monsieur du Jasmin, héros de notre fête, Dont l'amour court la poste, et dont l'hymen s'apprête, Peut-on vous dire un mot, sans vous être ennuyeux ?JASMIN
Oui-da, Monsieur, je suis tout oreilles, tout yeux. Tout mains, tout pieds, tout coeur, pour vous rendre service. Commandez, il n'est rien pour vous que je ne fisse. Pourriez-vous n'être pas satisfait de mes soins.LA RAPINIÈRE
Si fait.LA RAPINIÈRE
Des points d'Espagne ?JASMIN
Non, ce sont des points de France. Des ouvrages tout faits, savoir un grand peignoir, Avecque la cornette, un tablier, un mouchoir, Des manchettes, enfin toute la garniture D'une Dame.LA RAPINIÈRE
Voilà certes une aventure, Que je ne puis assez admirer, et je crois, Que l'amour aujourd'hui s'est déclaré pour moi.JASMIN, à part
Bon, comme si l'amour se mêlait de maltôte.Maltôte : Perception d'un droit qui n'est pas dû. [L]
LA RAPINIÈRE
Je n'avais jamais vu de recette si haute, N'y jamais tant saisir de choses en un jour. Tout rit à mes desseins, tout flatte mon amour ; Enfin, un tel bonheur me surprend, je l'avoue.JASMIN, à part
Le fat, qui ne voit pas que c'est un jeu qu'on joue.LA RAPINIÈRE
Et pourquoi non lui-même ?JASMIN
Il a fort attendu ; mais le péril extrême, Où se trouve un malade en ce même moment, L'a pressé de sortir, pour faire un testament. Cependant, pour ôter tout sujet de dispute, Il a voulu dresser lui-même même la Minute Du Contrat.LA RAPINIÈRE
C'est pour vous, en êtes-vous content ?JASMIN
Oui, Monsieur.LA RAPINIÈRE
C'est assez.JASMIN
Il m'a dit en sortant, Qu'on avait qu'à signer, et qu'étant sans conteste, Son Clerc en son absence, achèverait le reste.LA RAPINIÈRE
Et la collation ?JASMIN
Tout est prêt, pain, vin, fruits, Confitures, liqueurs, massepains et biscuits, Enfin tout ce qu'on a saisi sur la brouette, Soit dans le baril, ou bien dedans la boîte.Massepain : Pâtisserie ou confiture faite d'amendes pilées avec du sucre. [F]
LA RAPINIÈRE
Quoi tout ?JASMIN
Oui tout.JASMIN
Vous ruiner, Monsieur ?LA RAPINIÈRE
Sans doute.SCÈNE V.
SCÈNE VI. La Rapinière, Dorante, Léonore, Fernand, Isabelle, Béatrix.
LÉONORE, à Fernand
On ne peut trop louer votre galanterie : Le tour en est plaisant, autant que singulier.FERNAND
Il est vrai ; Mais ce tour n'est pas fort cavalier, Madame, il sent un peu son suppôt de gabelle.LA RAPINIÈRE
Venez, je vous attends, Nos deux amants seront conjoints dans peu de temps, Et j'en fais mon plaisir, pour vous rendre contente : Tout est prêt.LÉONORE
Le succès passera mon attente, Et si vous achevez, comme vous commencez, Vous m'allez obliger plus que vous ne pensez.BÉATRIX
Vous me tenez tous deux lieu de père et mère. On me l'avait bien dit, que les secours divins Suivaient toujours de près les pauvres orphelins. Heureux ! Qui met en eux sa plus ferme espérance, Monsieur, ne jugez pas de moi sur l'apparence, Vous connaîtrez un jour, avec plus de clarté, Celle que vous servez avec tant de bonté.LA RAPINIÈRE
Je vous crois de famille et de haut parentage ; Mais le sort vous a fait un très méchant partage : Servir, assurément est un métier fâcheux.DORANTE, à part
Bien des gens l'ont trouvé pourtant avantageux.LA RAPINIÈRE
Ma foi, Vous en serez tous deux : la collation prête Vous invite là-haut d'assister à la fête. Et signant au Contrat en qualité d'amis, Vous ferez l'un et l'autre, honneur à mon Commis. Cette fête sans vous, ne serait pas entière.FERNAND
Je ne puis refuser rien à votre prière. Dorante est mon ami, je crois que c'est à lui Que je dois tout l'honneur qu'on me fait aujourd'hui ; Il sait ce qu'hier au soir je lui promis de faire. Cela suffit.LA RAPINIÈRE
Il est vrai, cela m'est arrivé quelquefois.ISABELLE
Oui ? Cela pourrait bien vous arriver encore ; Et j'en prends à témoins Dorante et Léonore. Vous en pourrez savoir des nouvelles demain.LA RAPINIÈRE
Nous le verrons, Dorante, appelez du Jasmin, Et qu'il fasse ici-bas descendre le Notaire.LÉONORE, bas
Béatrix, jusqu'au bout soutiens ton caractère.SCÈNE VII. La Rapinière, Fernand, Léonore, Dorante, Isabelle, Jasmin, Béatrix, Le Clerc du Notaire.
LA RAPINIÈRE
Je le lirai, donnez.LE CLERC
Comment ? Est-ce Monsieur, que vous me soupçonnez ? Vous ne sauriez me faire un plus sensible outrage.LA RAPINIÈRE
Non ; Mais je ne me fie aux gens, que sur bon gage : Et j'en ferais autant à l'homme le plus saint, Quant il s'agit d'écrire et d'appliquer mon seing. Je sais trop les bons tours, qu'on fait avec la plume.LE CLERC
Ce procédé, Monsieur, offense la coutume : Et si Monsieur Féal était lui-même ici, Il serait mal content sans doute, de ceci : Et je suis assuré, qu'il en fera sa plainte.LA RAPINIÈRE
Soit, mais quand j'aurai lu, je signerai sans crainte ; Sans cela, mon ami, je ne signerai rien.FERNAND
C'est pour quelque malade.DORANTE
Non ; mais c'est pour avoir, dit-il, lieu d'ignorer, Qu'on ait surpris quelqu'un, et d'en pouvoir jurer, Au besoin.FERNAND
C'est bien dit.DORANTE
Ce Clerc qui sait l'affaire, La fera réussir, mieux qu'il n'aurait pu faire : Cachant votre Contrat, il montrera le leur...LA RAPINIÈRE
Oui, je l'ai lu deux fois de bout en bout.LE CLERC
Hé bien, que vous en semble ?LA RAPINIÈRE
Il est fort à mon goût. Il est dressé selon la coutume et l'usage, Et l'un et l'autre y trouve un égal avantage. Futurs époux, signez.JASMIN
Nous savons trop, Monsieur, Ce que les serviteurs doivent à leur Seigneur, Pour commettre envers vous une faute si grande.LA RAPINIÈRE
Ah ! Signez.BÉATRIX
Mais Monsieur...LA RAPINIÈRE, au Clerc
Dites-moi, ces respects sont-ils de la coutume ?LE CLERC
Oui Monsieur, par honneur...LA RAPINIÈRE
Donnez-moi donc la plume ; Puisque c'est l'ordre ;Le Clerc laisse exprès tomber la plume, en la présentant à la Rapinière ; et pendant que celui-ci la ramasse, l'autre met un autre Contrat en la place de celui qui était sur la table.
Bon, elle est tombée à bas. Peste du maladroit.LE CLERC
Monsieur, ne bougez pas.LA RAPINIÈRE après l'avoir signé
Êtes-vous satisfaits ?BÉATRIX
Que j'ai sujet, Monsieur, de me louer de vous !Fernand et Léonore s'en vont avec le Clerc, qui emporte le Contrat.
LA RAPINIÈRE
Léonore vous donne aujourd'hui cet époux.BÉATRIX
Avant qu'il soit trois jours, en revanche j'espère, Qu'elle s'en pourra voir un par mon ministère.LA RAPINIÈRE
J'attends avec ardeur ce bien de vos bons soins.SCÈNE VIII. La Rapinière, Dorante, Isabelle, Jasmin, Béatrix, La Roche, Une Paysanne avec un grand panier.
LA RAPINIÈRE
Maladroit Dites donc qu'ils sont vieux, sinon je perds mon droit. C'est un point qu'a réglé l'Office de Saint-Georges.LA PAYSANNE
Prend-on ainsi, Monsieur, les femmes à la gorge ? Si j'avais été seule, et sans témoins, je crois Qu'il aurait entrepris quelque chose sur moi. Quel homme !LA PAYSANNE
On ne doit point de droits ici, pour des oeufs frais, Et de mémoire d'homme, on n'en paya jamais.LA RAPINIÈRE
On vous dit qu'ils sont vieux.LA RAPINIÈRE
Combien en avez-vous ? C'est là mon intérêt.LA PAYSANNE
Treize.LA RAPINIÈRE
Il suffit, allez, ils sont vieux par arrêt. Nous les tenons nouveaux, jusques à la douzaine ; Mais s'ils excèdent, vieux.DORANTE, à Fernand
Il entend moins les raisons, qu'un sourd.LA RAPINIÈRE
Mais la Roche, voyons : ce panier est bien lourd Ce double fond sans doute y cache quelque chose La fortune à mon gré, de ses trésors dispose. Ah ! C'est assurément quelque étoffe de prix.Il se trouve un enfant dans le panier.
Un enfant ! Comment donc ?BÉATRIX
Le voilà bien surpris.LA RAPINIÈRE
La Roche, allez, courez, après cette vilaine.LA RAPINIÈRE
C'est un tour qu'on me fait.ISABELLE
Mais Monsieur, j'aperçois ce me semble, un billet. Peut-être pourrons-nous en découvrir le père.LA RAPINIÈRE
Sans doute, çà voyons, expliquons ce mystère. Peut-être sans raison, je suis alarmé. Ah Ciel ! Dans mes soupçons je suis trop confirmé.Il lit.
J'ai trouvé l'adroite manière De rendre ce qu'on m'a donné : Le père de ce nouveau-né Est Monsieur de la Rapinière. L'effrontée !DORANTE
Il le faut nourrir.LA RAPINIÈRE
Oui ? Nous verrons Tantôt plus à loisir, ce que nous en ferons. Où donc est votre soeur ? Où donc est votre frère, Madame ?LA RAPINIÈRE
En carrosse ? Ma nièce ? Ah Ciel ! Quoi donc les droits, Que sur elle, en mourant m'avait laissés sa mère, Seront impunément violés ?LA RAPINIÈRE
Hé, comment ?DORANTE
Léonore est avec son époux.LA RAPINIÈRE
Son époux ? Et qui donc ?DORANTE
Fernand.LA RAPINIÈRE
Ciel ! Quel supplice ! Ah perfide neveu, vous en êtes complice : Et vous m'avez exprès, leurré d'un vain espoir, Afin de m'éblouir et mieux me décevoir. Quoi ? La religion d'une prudente mère... Qui fait un testament... la volonté dernière... Qui doit être sacrée... Ah Ciel !... Un scélérat...LA RAPINIÈRE
Leur Contrat ?DORANTE
Oui Monsieur.LA RAPINIÈRE
Hé ! Quand donc ?DORANTE
Tout à l'heure.LA RAPINIÈRE
Oui, d'entre du Jasmin et Béatrix.LA RAPINIÈRE
Oh Dieu ! Je connais maintenant, Que je suis pris pour dupe. Ah ! Malheureux faussaire ! Fourbe, traître, assassin, sacrilège Notaire ! Tu m'as joué sans doute, un tour de ton métier. Mais ma foi, je te vais poursuivre sans quartier, Et tu seras pendu, comme tu le mérites.DORANTE
Monsieur, pensez-vous bien à tout ce que vous dites ? C'est moi qu'il faut punir, si l'on punit quelqu'un.LA RAPINIÈRE
Parbleu, je prétends bien n'en excepter pas un : Je vous ferai tous sept pendre devant ma porte.ISABELLE, en riant
Votre dépit Monsieur, un peu loin vous emporte.LA RAPINIÈRE
Quoi donc ? Impunément, je verrai dans un jour... Enlever ma Maîtresse... insulter mon amour... ! M'apporter un enfant,... qu'il faut que je nourrisse... Non, non, je vais porter ma plainte à la justice. Je ne suis pas d'humeur à passer pour un sot, Et je ferai punir les Auteurs du Complot. Ou bien, si sur ce point la justice me manque, Je vais mettre demain, tour mon bien à la Banque, Et dussiez-vous tous deux cent fois en enrager, Me faire un héritier, qui puisse me venger.SCÈNE IX. Dorante, Isabelle, Jasmin, Béatrix.
DORANTE
Allons, Madame.1 822 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica