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Vaudeville en vers et en prose· Ou il Faut Cultiver son Jardin

Candide Marié

Pierre-Yves Barré, Jean-Baptiste Radet· créée en 1788· 2 actes· 823 vers· 10 personnages

Représentée pour la première fois par les Comédiens Italiens Ordinaires du Roi, le Vendredi 20 Juin 1788.

Personnages

  • CANDIDE, M. d'Orsonville
  • MADAME CANDIDE, Mde Desforges
  • JUSTIN, leur fils, Mlle Carline
  • PANGLOSS, M. Rosiere
  • MARTIN, M. Favart
  • CACAMBO, M. Raymond
  • CALEB, M. Courcelle
  • ZULMIS, fille de Caleb, Mlle Desbrosses
  • ZÉLIE, autre fille de Caleb, Mlle Buret
  • OSMIN, mari de Zulmis, M. Solier

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE.

Le Théâtre représente l'intérieur d'une chambre rustique. Elle doit, par sa décoration, annoncer que la scène est en Turquie. L'action commence un peu avant le jour.

CACAMBO, seul

Air : Fanfare de Saint-Cloud.

Nos Philosophes sommeillent, Exempts de maux et de soins ; Moi, les chants des coqs m'éveillent Pour songer à leurs besoins. De même que la science Doit instruire l'ignorant ; De même c'est l'ignorance Qui doit nourrir le savant.

Ce que c'est pourtant que la destinée, et comme le hasard se plaît à disposer de nous ! Qui croirait que sur les bords de la Propontide, à quelques milles de Constantinople, cette petite métairie renferme le Seigneur Candide, élevé jadis en Westphalie, dans le château de Monsieur_le_Baron_de_Tundertentronck ; la fille de ce même Baron, devenue femme de ce même Candide ; le docteur Pangloss, leur ancien précepteur ; le savant Martin, qui travailla jadis pour les libraires d'Amsterdam ; et enfin, moi, Cacambo, né en Espagne, qui, après avoir fait tous les métiers dans tous les pays, suis aujourd'hui réduit à servir ces gens-là ? Ah ! Que voilà un beau sujet de réflexion, et comme on voit que... les effets et les causes... sont produits par un certain rapport... qui fait que... les événements de la vie... Eh bien, ne voilà-t-il pas que je raisonne, et que par conséquent je ne sais ce que je dis ! Je suis si accoutumé à entendre nos philosophes, que leur manie me gagne. Songeons bien plutôt à porter vendre à la ville le produit de notre petit jardin... Allons, Cacambo, du courage, mon garçon, de la gaieté.

Pendant les couplets suivants, il arrange des fruits et des fleurs dans un panier.

Air : Mes enfants, travaillons gaiement.

Toujours dispos, toujours joyeux, Bravons le sort, s'il est contraire ; Aimons la paix, fuyons la guerre, Sans projets, sans former de voeux. Un homme sage doit connaître, Qu'en ce monde, pour être heureux, Il ne faut pas chercher à l'être. Il ne faut pas chercher à l'être. Le travail est notre soutien ; Heureux l'homme qui sans relâche, Sait tous les jours remplir sa tâche, Sans jamais murmurer de rien : Il trouve au bout de la semaine Qu'il est moins de mal que de bien, Et plus de plaisir que de peine. Et plus de plaisir que de peine. Si la fortune aveuglément Place les biens qu'elle dispense, Jouissons-en avec prudence, Comme du bonheur d'un moment. Bien sot est celui qui s'y fie. Manquant de tout, souffrir gaiement, C'est la bonne philosophie. C'est la bonne philosophie.

Voilà, je pense, tout ce qu'il me faut. Eh ! J'oubliais bien l'essentiel, ma foi ; les manuscrits des docteurs Pangloss et Martin, que je dois vendre à Constantinople. Le produit de ces chef_d_oeuvres suffira, disent-ils, pour faire notre fortune à tous : je le souhaite, mais j'en doute. J'entends du bruit dans le jardin... C'est sans doute l'aimable Justin, mon jeune maître, que les ennuyeuses leçons de ses deux précepteurs ont fait déserter la maison paternelle, et qui vient tous les matins, avant le jour, placer en secret des fleurs dans le bosquet chéri de sa mère.

SCÈNE II. Cacambo, Justin.

JUSTIN entr'ouvrant doucement la porte

Air : Toujours seule, disait Nina.

Es-tu seul, ami Cacambo ?

CACAMBO

Le bon coeur ! Ah ! Monsieur, les fleurs que vous donnez à Madame votre mère lui font grand plaisir ; elle est bien éloignée de deviner qui les lui apporte.

JUSTIN

Donne-moi promptement des nouvelles de mes chers parents : comment se portent-ils ?

CACAMBO

À merveille. Madame votre mère grondant, selon sa coutume, du matin au soir ; Monsieur votre père l'endurant avec peine, et vous regrette tant sans cesse.

JUSTIN

Mon bon père ! Pangloss et Martin se disputent toujours ?

CACAMBO

Eh, dites-moi, Monsieur, je vous prie, ce vieillard respectable a-t-il des enfants ?

JUSTIN

Deux filles.

CACAMBO

Je m'en doutais... Grandes ?

JUSTIN

L'aînée est mariée.

CACAMBO

Et la cadette, en âge de l'être ?

JUSTIN

Je le crois.

JUSTIN

Eh mais...

CACAMBO

Hein ?

JUSTIN

Eh mais...

CACAMBO

Eh, voilà donc le précepteur que vous choisissez ?

JUSTIN

Le jour va bientôt paraître... Je crains qu'on ne m'aperçoive, et je m'enfuis. Adieu, continue à me garder le secret.

CACAMBO

Soyez tranquille, allez... Mais, j'entends quelqu'un. Oh ! Oh ! Déjà le Seigneur Candide !

SCÈNE III. Cacambo, Candide.

CACAMBO

Il est grand jour. Ce n'est pas tout de se désoler, il faut encore aller à la ville et rapporter de quoi dîner. N'est-il pas vrai, Monsieur ?

CANDIDE

Je n'avais que mon fils pour me consoler, et il m'a quitté sans que je sache ce qu'il est devenu ! Ah ! Mon cher Cacambo, je suis bien à plaindre !...

CACAMBO

Vous aimez à vous chagriner aussi... Par exemple, à l'égard de votre femme, vous êtes, je crois, trop regardant... Tenez, mon cher maître...

Air : Tu croyais en aimant Colette.

Moi, je tiens, pour règle première, Qu'un bon mari, peu curieux, Doit, pour dormir la nuit entière, Pendant le jour fermer les yeux.

CANDIDE

Cela m'empêcherait-il d'être en bute à sa mauvaise humeur, à son caractère intraitable ?

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Candide, Pangloss, Martin.

PANGLOSS et MARTIN

Air : Monsieur Charlot.

Grâce au Traité Que je viens de produire, Mon siècle va s'instruire, Et la postérité. Bien imprimé, Bien estimé, L'ouvrage, avec délire Doit être famé. Les envieux, Bien furieux, Contre lui vont médire ; Il n'en ira que mieux.

Famé : Vieux terme de Palais qui signifie réputation. il est d'usage en cete phrase : il a été rétabli en sa bonne fame et renommée. Et de là est venu l'adj. Famé, qui ne se dit qu'avec l'adverbe bien ou mal. [F]

CANDIDE

Air : On compterait les diamants.

Eh ! De quoi vous occupez-vous !

CANDIDE

Je la préviens en tout.

PANGLOSS

En tout absolument ?

CANDIDE

Que voulez-vous dire ?

PANGLOSS

Tenez, mon cher élève, vous êtes un bon humain, le meilleur enfant du monde : mais cela ne suffit pas toujours.

Air : J'ignorais comme on fait l'amour.

La femme boude pour un rien ; On l'apaise aussi par un rien ; Mais pour faire valoir ce rien, Il est une manière. Oui, mon cher, essayez, vous pourrez plaire Avec ce moyen ; C'est un rien, Mais ce rien, Encore faut-il bien Le faire.

CANDIDE

Vous croyez ?

CANDIDE

Eh quoi, Messieurs, toujours d'opinion contraire dans les conseils que vous me donnez !

PANGLOSS

C'est mon avis qu'il faut suivre.

MARTIN

C'est le mien.

MARTIN

Ah ! Ah ! Je voudrais bien voir ça.

Candide et Martin sortent.

SCÈNE VI. Pangloss, Madame de Candide, ensuite Martin paroissant au fond du théâtre.

PANGLOSS

Mais non, c'est lui qui vous accuse....

PANGLOSS

Mais votre mauvaise humeur....

MADAME DE CANDIDE

Eh qui n'en aurait pas ! Loin de mon pays, sans parents, sans État, sans fortune, habiter tristement une misérable chaumière, et pour surcroît de peine, un mari... Ah !...

PANGLOSS

Il est donc bien changé ?

PANGLOSS

Eh bien, c'est peut-être ce qui pourrait arriver de plus heureux.

MARTIN, au fond de la scène

Écoutons un peu comment Maître Pangloss s'y prend pour faire entendre raison à Madame.

MARTIN, à part

Le valet est le confident ; c'est dans l'ordre.

MARTIN, à part

Fort bien.

PANGLOSS

Peut-être est-ce Candide lui-même, qui voulant vous surprendre...

MADAME DE CANDIDE

On le dit.

PANGLOSS

Je vous conseille de suivre cette affaire-là.

MARTIN, à part

À merveille, Maître Pangloss. Allons chercher Candide.

Il sort.

MADAME DE CANDIDE

Mais, Docteur, songez donc que l'honneur de ma maison....

PANGLOSS

Tout cela ne sera qu'en apparence et pour éveiller la jalousie de votre mari.

MADAME DE CANDIDE

Après tout, vous avez raison.

Air : Est-il de plus douces odeurs.

À feindre de prendre un amant, Eh bien, je me décide ; Je ferai naître en l'écoutant Les soupçons de Candide.

MADAME DE CANDIDE

Je vous promets que dorénavant... Le voici, vous allez voir...

SCÈNE VII. Les Mêmes, Candide, Martin.

MARTIN, à Candide

Venez, venez, vous allez apprendre du nouveau.

MADAME DE CANDIDE

Air : La bonne aventure.

Vous voilà, mon cher mari !

MARTIN, à part, avec ironie

Son cher mari !

CANDIDE, à Pangloss

C'est de bon augure.

MADAME DE CANDIDE

Air : Je suis Carmélite, moi.

Mon bon ami, d'être toujours la même, Je vous donne ma foi.

MARTIN

Air : Quelques-uns prirent le cochon.

Quelques-uns nomment autrement Cette philosophie.

PANGLOSS

Eh pourquoi pas, Monsieur !

CANDIDE

Comment, est-ce que je serais ?....

MARTIN

Apparemment, et vous auriez dû deviner à l'air dont Madame vous a reçu tout à l'heure....

CANDIDE

Mais qu'est-ce que cela signifie ?

MARTIN

Que Madame vous caresse aujourd'hui, parce qu'elle vous trompe ; qu'elle a un amant ; que cet amant lui fait des cadeaux.... M'entendez-vous ?

CANDIDE

Est-il possible ?

MARTIN

Oh que non ; cela ne s'est jamais vu.

MADAME DE CANDIDE

Je vous jure, mon ami....

PANGLOSS

Mais n'écoutez donc pas Monsieur Martin ; il rêve, selon sa coutume.

Bas à Madame de Candide.

Vous voyez ? Le moyen réussit.

MADAME de CANDIDE, à part

Il est jaloux ! Bon.

SCÈNE VIII. Les Mêmes, Cacambo.

PANGLOSS

Eh ! Voici l'ami Cacambo !

MARTIN

Déjà de retour !

PANGLOSS

As-tu bien vendu mon ouvrage ?

MARTIN

M'apportes-tu beaucoup d'or ?

PANGLOSS

Air : Ton humeur est, Catherine.

Ô Ciel, quelle est ma surprise ! Mon ouvrage est rejeté.

PANGLOSS

Qu'est-ce que cela fait ? On les prône, on en dit du bien ou du mal, on les achète, on les paye, et tout est pour le mieux.

MARTIN

Que les temps sont changés !

PANGLOSS

C'est ma faute aussi, j'aurais dû aller proposer mon ouvrage moi-même.

CACAMBO

Écoutez, Messieurs, tout n'est pas encore désespéré. On m'a assuré que si vous pouviez avoir l'approbation d'un fameux Derviche, qui passe pour le meilleur philosophe de la Turquie, vos manuscrits se vendraient aisément : informez-vous du lieu de sa demeure, qui n'est pas loin d'ici, et allez le trouver.

MARTIN

Soit. Si ce Derviche est vraiment un Sage, il pensera comme moi.

PANGLOSS

S'il est grand philosophe, je pourrai raisonner avec lui des effets et des causes, du meilleur des mondes possibles, de l'harmonie préétablie et de la raison suffisante.... Qu'en dites-vous, mon cher élève ? Écoutez donc, vous êtes-là à rêver...

CANDIDE

Air : Sans le savoir.

Eh, sais-je ce que je dois faire !

MARTIN

Il y a quelqu'un ici qui peut encore mieux vous instruire. Le prudent Cacambo est dans la confidence.

CANDIDE

Lui ?

CACAMBO

Quoi ! Quelle confidence ?

MARTIN

Tu fais l'ignorant.... et ce galant qui fournit à Madame de si belles fleurs.... là.... dans le petit bosquet du jardin ?

MARTIN

Sur la simple apparence ! Il est bon-là.

CACAMBO

Sachez, Monsieur, que ce prétendu galant, qui vous cause tant d'ombrage, n'est autre que votre fils.

CANDIDE

Est-il possible ?

MADAME DE CANDIDE et PANGLOSS

Ô Ciel !

MARTIN

Cela ne se peut pas.

PANGLOSS, à Martin

Eh bien, Monsieur le visionnaire....

CACAMBO

C'est cet aimable enfant, qui vient tous les matins apporter à sa mère les fleurs qu'il fait qu'elle aime, et qu'il prend plaisir à cultiver pour elle.

MADAME DE CANDIDE, à part

Voilà mon projet manqué.

CANDIDE, à Cacambo

Tu sais donc où il est ?

CACAMBO

Non pas précisément, mais je sais que vous ne tarderez pas à le voir.

CANDIDE

Je reverrai mon fils, et ma femme est fidèle ! Ah ! Pardonne, chère épouse...

CANDIDE

Eh bien, la voilà plus furieuse que jamais.

ACTE II

Le théâtre représente un verger, et de chaque côte de la scène, sur le devant, un petit carré de jardin. On voit la maison de Caleb sur la droite, et un berceau d'orangers à la porte : le verger est enclos d'une espèce de haie qui a une porte au milieu ; par-delà est une chaîne de montagnes : tous les arbres doivent être abondamment garnis de fruits.

SCÈNE PREMIÈRE. Justin, Osmin, Zulmis, Zélie.

Ils sont occupés à différents travaux du jardinage.

ZULMIS

Que ces fleurs sont belles ! Qu'elles sont fraîches ! Ah ! C'est que leur culture est l'ouvrage de mon époux.

OSMIN

Ô ! Ma Zulmis ; cet espace de terrain est destiné à ton amusement ; travailler à l'embellir est le plus grand, le plus cher de mes plaisirs.

ZÉLIE

Je me flatte, ma soeur, que mon jardin est tout aussi beau que le vôtre, malgré que je sois seule à le cultiver.

JUSTIN

Il ne tiendrait qu'à vous, belle Zélie, de trouver un aide.

ENSEMBLE.

ZÉLIE

Voilà mon père.

SCÈNE II. Les Mêmes, Caleb, apportant des arbustes.

OSMIN, allant au-devant de lui et le débarrassant

Air : Vaudeville des deux Jumeaux.

Prendre tant de peine à ton âge ! Ah ! Permets-nous de te gronder : Mon père, ici tout ton ouvrage Doit être de nous commander.

CALEB

Je le sais, mes enfants, je le sais.

Air : Nous sommes précepteurs d'amour.

Mais je voudrais, de ce côté, Augmenter s'il se peut, l'ombrage ; Il faut, des chaleurs de l'été, Garantir l'hiver de mon âge.

OSMIN, JUSTIN

Air : Fournissez un canal au ruisseau.

Pour trouver ces arbustes choisis, Souffre, papa, que je m'empresse.

SCÈNE III. Zulmis, Zélie, Caleb, Candide, Madame Candide, Pangloss, Martin, Cacambo.

Ces derniers arrivent sur le penchant d'une colline, au fond du théâtre. Candide et Cacambo se détachent de la troupe et entrent dans le verger : les autres restent assis sur la montagne.

CACAMBO

On nous a cependant bien indiqué...

CANDIDE

Comment pouvez-vous méconnaître ce grand homme ?

CACAMBO

Vous n'êtes donc pas Philosophe ?

CALEB

Non, Monsieur.

CACAMBO

Vous n'êtes pas Philosophe ! À votre âge ! Vous ne raisonnez pas ! Vous ne disputez pas sans cesse sur les moyens de vivre en bonne intelligence ?

ZÉLIE

Air : Êtes-vous de Chantilly ?

Celui que l'on cherche ici, N'est-ce pas un vieillard ?

CACAMBO

Oui.

PANGLOSS, du haut de la montagne

Oui, j'aperçois une chaumière isolée, qui m'a tout l'air de la demeure d'un derviche.

CACAMBO

C'est sûrement cela.

Air : C'est la petite Thérèse.

Adieu donc, mesdemoiselles.

CACAMBO, à Caleb

Vous trouvez des avantages À rester en paix chez vous ; Mais nous, pour devenir sages, Nous courons comme des fous.

Cacambo et Candide rejoignent les autres, et tous s'en vont.

SCÈNE IV. Caleb, Zulmis, Zélie, Osmin, Justin.

OSMIN, JUSTIN, occupés à placer autour du berceau d'oranger des arbustes qu'ils rapportent : pendant le Couplet suivant les autres parlent bas

Air : Une jeune fillette.

Notre ouvrage prospère, Et l'on pourra bientôt, Dans ce bosquet, j'espère, Se garantir du chaud.

OSMIN, à Zulmis, qui a les yeux fixés sur son jardin

Que regardes-tu donc là ?

OSMIN

Ma bonne amie, ce secret....

ZULMIS

Un secret pour ta femme !

OSMIN

Air : Sous le nom de l'Amitié.

C'est celui de l'amitié ; Je n'en suis pas le maître.

ZÉLIE

À vous !... Mais mon père veut savoir ce que vous en avez fait.

CALEB

Moi ? Point du tout. N'est-il pas maître de disposer à son gré de ce que son ami lui donne. Je le crois trop raisonnable pour en faire un mauvais usage.

JUSTIN

Ah ! Bien au contraire.

CALEB

Mais, s'il veut garder le silence sur l'emploi de ces fleurs, ai-je le droit de le faire parler ? Je ne suis pas son père.

CALEB

J'en aurai toujours les sentiments, et j'espère que tu n'en seras jamais indigne.

JUSTIN

Oh ! Non, jamais.

OSMIN, à Zulmis

Tu n'as plus d'inquiétude ?

CALEB

Osmin, viens avec moi parcourir le verger et voir quels sont les fruits qu'on peut cueillir aujourd'hui.

OSMIN

Allons. Toi, ma femme, prépare des corbeilles pour les mettre.

ZULMIS

J'y vais.

Elle entre dans la maison. Caleb sort avec Osmin.

SCÈNE V. Justin, Zélie.

JUSTIN

Vous me boudez, Zélie ?

ZÉLIE

Non, Monsieur, mais j'admire votre discrétion.

JUSTIN

Ma chère Zélie....

ZÉLIE

Et vous me faites un mystère....

JUSTIN

Soyez sûre que celle qui en est l'objet...

ZÉLIE

Celle qui en est l'objet ! C'est une femme ?

JUSTIN

Ah oui ; mais croyez....

ZÉLIE

Comme vous en parlez avec feu !

ZÉLIE

De votre mère !

JUSTIN

Eh ! Oui.

JUSTIN

Les ayant reçues de vous, j'aurais peut-être eu peine à les donner.

ZÉLIE

Mais, vous avez dit à mon père que vous étiez orphelin.

JUSTIN

Il est vrai : je craignais qu'il ne refusât de me recevoir chez lui, s'il apprenait que mon père et ma mère ne sont pas loin d'ici, et que je les ai quittés sans qu'ils sachent ce que je suis devenu ; mais, belle Zélie, si Caleb se détermine à nous marier ensemble, j'irai sur-le-champ me jeter aux pieds de mes parents, et les prier de consentir à notre union.

ZÉLIE

Eh ! Pourquoi ne m'avoir pas dit cela d'abord ?

JUSTIN

Air : Une Abeille toujours chérie.

Ah ! pardonne-moi, chère amie, D'avoir eu ce secret pour toi.

SCÈNE VI. Les Mêmes, Caleb, Osmin, Zulmis, sortant de la maison.

CALEB

Oh ça, mes enfants, vous allez vous mettre à cueillir les fruits ; et moi, pendant ce temps-là, je vais ici près visiter nos champs.

JUSTIN

Nous aurons bientôt fait, papa.

Caleb sort du verger par le fond du théâtre.

SCÈNE VII. Les Mêmes, excepté Caleb.

ZULMIS

Allons, allons à l'ouvrage.

OSMIN, montrant un arbre qui est sur le bord de la scène

Il est isolé et a un banc de gazon au pied.

Commençons ici.

OSMIN

Il a raison. Place-toi là, Zélie ; toi, là, ma femme, et moi ici. C'est bien.

Justin est dans l'arbre ; Zélie est montée sur le banc de gazon ; elle reçoit les fruits de Justin, les donne à Osmin, qui les passe à sa femme, et celle-ci les arrange dans un panier.

SCÈNE VIII ET DERNIÈRE. Les Mêmes, Caleb, Candide, Madame Candide, Pangloss, Martin, Cacambo.

JUSTIN, à Zélie, qui lui fait signe de descendre de l'arbre

Ô ciel ! Mon père et ma mère !

Il se blottit dans l'arbre.

ZÉLIE, à part

Est-il possible !

PANGLOSS, à Caleb

Mais, vous n'avez pas répondu à ma question sur l'aventure arrivée à ce Muphti.

Mufti : religieux de la religion musulmane.

CALEB

Je n'ai jamais su le nom d'aucun Muphti, ni d'aucun Vizir. J'ignore absolument l'aventure dont vous me parlez ; je ne m'informe point de ce que l'on fait à Constantinople ; je me contente d'y envoyer vendre les fruits du jardin que je cultive.

Osmin, Zulmis et Zélie, apportent des corbeilles garnies de fruits et de fleurs, et en offrent à Candide et aux autres.

Cette phrase est copiée mot à mot dans le Roman de Voltaire, ainsi que quelques autres de la même scène.

CANDIDE

Celle qui les présente.

Candide et sa femme s'assoient au pied de l'arbre sur lequel est monté Justin.

PANGLOSS, à Caleb

Vous ne connaissez donc pas votre voisin, ce Derviche atrabilaire, qui vient de nous recevoir si mal ?

Atrabilaire : Mélancolique, qui est d'un tempérament où la bile noire domine. [F]

CALEB

Non : je vis tranquillement ici avec ma famille, et je ne vois personne.

MARTIN

Ah ! Que vous avez bien raison ! Les hommes sont méchants, les femmes sont perfides, et je vais vous prouver...

CALEB

Non, je vous remercie : si c'est une vérité, elle est bien affligeante.

PANGLOSS

N'écoutez pas Monsieur Martin, c'est un radoteur. Moi, je veux vous prouver que tout est au mieux, dans le meilleur des mondes.

CALEB

Monsieur, cela se peut bien.

À part.

Quelle espèce de gens !

CACAMBO, à part, apercevant Justin dans l'arbre

Eh mais... Je ne me trompe pas... Non, vraiment, c'est Justin !

JUSTIN, lui faisant signe de se taire

Chut.

ZÉLIE, à Cacambo

Paix donc.

CACAMBO

Et voilà sans doute la charmante Zélie.

CANDIDE, à Caleb

Vous devez avoir une grande et magnifique terre ?

CALEB

Je n'ai que vingt arpents ; je les cultive avec mes enfants ; le travail éloigne de nous trois grands maux, l'ennui, le vice et le besoin.

Arpent : certaine mesure de la surface des terres, qui est différente selon les provinces, et qui est ordinairement de cent perches carrées. L'arpent de Paris a cent perches, et la perche a vingt deux pieds. [F]

MADAME DE CANDIDE, à part

Que je me plais parmi ces bonnes gens !

CANDIDE

Votre famille est-elle nombreuse ?

CALEB

Le Ciel ne m'a donné que deux filles ; l'aînée a épousé cet honnête garçon que vous voyez près d'elle.

MADAME DE CANDIDE

Ils paraissent, quoique mariés ensemble, s'aimer bien tendrement.

CALEB

Je compte bientôt unir la cadette à un jeune orphelin que j'ai adopté.

CANDIDE

Que je vous porte envie ! Vous augmentez votre famille, et moi, je n'avais qu'un fils, je l'ai perdu.

MADAME DE CANDIDE, à Caleb

Vous êtes donc bien heureux ?

CALEB

J'ignore si l'on peut l'être davantage, mais je n'ai jamais désiré de changer mon sort contre celui d'un autre homme.

MADAME DE CANDIDE

Que j'aime à entendre ce bon vieillard !

CANDIDE

Voilà cette félicité parfaite, que j'ai vainement cherchée jusqu'à ce jour.

MADAME DE CANDIDE

Eh bien, mon ami, ne pourrions-nous donc la trouver encore ? Ah ! L'exemple de ce respectable vieillard m'éclaire et m'apprend mon devoir.

Air : Ô toi qui suis partout mes pas.

Richesse, éclat, vaine grandeur, Ah ! pour jamais je vous oublie.

MADAME DE CANDIDE

Ô mon ami, daigneras-tu oublier...

CANDIDE

Ne pensons plus qu'à l'avenir.

MADAME DE CANDIDE

Hélas ! Une chose encore va troubler notre félicité.

CANDIDE

Ah oui, l'absence d'un fils.

MADAME DE CANDIDE

N'est-ce pas que s'il était avec nous...

CANDIDE

Je n'aurais plus rien à désirer.

MADAME DE CANDIDE

Ni moi.

JUSTIN

Que je suis ému !

MADAME DE CANDIDE

Ce sont les leçons ennuyeuses de ces maudits raisonneurs qui ont causé sa fuite.

PANGLOSS et MARTIN, se montrant l'un l'autre

C'est Monsieur.

CANDIDE ainsi que sa femme, toujours assis au pied de l'arbre où est caché Justin

Air : Sous un ormeau.

Ah ! mon cher fils ! Sur ton départ quand je gémis, Loin de nous aussi, As-tu le même souci !

JUSTIN, toujours caché

Oui...

JUSTIN

Si j'osais...

JUSTIN, descendant

Montrons-nous.

JUSTIN, les embrassant

M'y voilà.

MADAME de CANDIDE, CANDIDE

Ah ! Mon fils !

CALEB, MARTIN, PANGLOSS

Son fils !

JUSTIN, à son père et à sa mère

Pardonnez-moi le chagrin que vous a causé mon absence.

CANDIDE

Il est oublié, puisque je te revois.

MADAME DE CANDIDE

Nous ne songeons plus qu'au plaisir que nous fait ton retour.

CALEB, à Justin

Vous m'avez donc trompé en vous donnant pour orphelin ?

JUSTIN

Pardon, mon cher Caleb.

PANGLOSS, à Justin

J'espère que vous n'avez pas oublié mes principes de philosophie ?

MARTIN

Je crois qu'il ne se souvient plus guère des miens.

JUSTIN

Vous l'avez dit.

MADAME DE CANDIDE

Eh, Messieurs, laissez-le tranquille.

CALEB

Aux discours de ces Messieurs, je conçois facilement le motif de ton départ, et je te pardonne ton petit mensonge.

À Candide.

Puisque je l'avais choisi pour gendre, le croyant orphelin, je ne retirerai point ma promesse au moment où il retrouve ses parents ; si vous y consentez, rien ne sera changé.

ZÉLIE, à Candide et à sa femme

Voudrez-vous bien de moi pour votre fille ?

MADAME DE CANDIDE

De tout mon coeur.

CANDIDE

Nos deux métairies sont peu distantes l'une de l'autre ; nous ne ferons qu'une même famille.

MADAME DE CANDIDE

Oui, sûrement : et Messieurs Pangloss et Martin peuvent maintenant chercher fortune ailleurs.

CALEB

Pourquoi donc ? Ces Messieurs se portent bien, ils sont forts, ils travailleront : les cultivateurs ne sont jamais à charge.

CANDIDE

Mais surtout plus de philosophie.

PANGLOSS

À la bonne heure, moi, je travaillerai.

CACAMBO, à Martin

Et vous, papa ?

MARTIN

Il le faut bien.

PANGLOSS, à Martin

Ne vous inquiétez pas, nous trouverons encore de temps en temps des occasions de nous disputer.

CACAMBO

Oh que oui, aux heures_de_récréations.

CANDIDE

Je vais donc enfin être heureux !

PANGLOSS

Mais certainement, je vous l'ai toujours dit.

VAUDEVILLE.

PANGLOSS

Air : Par sa légèreté.

Tout est bien.

MARTIN

Est fatal.

823 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica