Vaudeville en vers et en prose· Comédie en un Acte et en Prose, Mêlée de Vaudevilles
Le Mariage de Scarron
Représentée pour la première fois au théâtre du VAUDEVILLE, le 19 floréal, an 5, (8 mai 1797, v. st.)
Personnages
- SCARRON, Citoyens CARPENTIER
- LE MARQUIS DE VILLARCEAUX, JULIEN
- MÉNAGE, DUCHAUME
- GIRAULT, valet-de-chambre de Ménage, HYPOLYTE
- MAUGIN, valet de Scarron, CHAPELLE
- UN NOTAIRE, FICHET
- MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ, Citoyennes SARA
- NINON DE LENCLOS, BLOSSEVILLE
- BABET, jeune fille, FLEURY
Le théâtre représente un Salon.
SCÈNE PREMIÈRE.
MAUGIN seul
Il jette les yeux sur une pendule.
Ah ! Ah !... Déjà neuf heures !... Monsieur l'Abbé ne tardera peut-être pas à sortir du lit, c'est à-dire, à vouloir que je l'en sorte ; car, sans moi, il y resterait longtemps ; mais il attend Mademoiselle d'Aubigné ; il sera matinal. Préparons-lui toutes ses petites affaires... Sa table...
Il la place sur le devant de la scène.
Ses livres...
Il les arrange.
Ses lettres... La dernière épreuve de Jodelet... Jodelet ! C'est ça une belle comédie ! Comme tout le monde y court ! Que d'argent elle rapporte aux comédiens ! Aussi, ces messieurs sont-ils venus en députation prier Monsieur Scarron de leur en faire une autre, toute pareille.
Air : Non, je ne ferai pas.
La députation était bien honorable, Et jamais écrivain n'en aura de semblable, D'autant qu'en tous les cas, c'est toujours aux auteurs D'aller rendre visite à messieurs les acteurs.Mais il faut passer cette petite inconséquence à ces messieurs, s'ils ont bien voulu se transporter chez mon maître, c'est qu'ils avaient besoin de lui, et qu'ils ne pouvaient pas le faire venir chez eux, attendu qu'il ne marche pas... Eh ! Puis, quand un homme d'église, un chanoine, fils d'un conseiller au parlement, fait tant que d'être auteur, on sent bien que ce n'est pas un auteur comme un autre.
Voyant que tout est arrangé.
Voilà ce que c'est... Quand je l'aurai roulé là, il aura tout sous sa main... Voyons maintenant si je n'ai rien oublié de ses commissions... Relisons sa petite note.
Il met ses lunettes et lit sur un papier.
Les vers à Mademoiselle d'Hautefort... Je les ai remis, et le pâté qu'elle m'a donné est à l'office. Un exemplaire du Virgile travesti à Monsieur le Surintendant.... Il l'a, et c'est un ouvrage bien placé : Monsieur Fouquet est reconnaissant, il sait ce que vaut une dédicace. Chez le commandeur de Souvré... J'y ai été, et j'en ai rapporté un panier de vin muscat... Passer chez Mademoiselle Ninon de Lenclos... J'en viens, et nous la verrons ce matin... Savoir des nouvelles de messieurs Segrais, Pelisson, Voiture, Sarrazin, et coetera... Tout cela est fait. Monsieur l'Abbé peut sonner quand il voudra.
Il va pour sortir.
Scarron était presque entièrement paralysé et ne se déplaçait qu'en fauteuil roulant.
Pelisson, Paul (1624-1693) : Fut d'abord avocat à Castres, vint à Paris pour y jouir du commerce des gens de lettres, y acheta une charge de ssecrétire du Roi, devint en 1657 premier commis de Fouquet, et fut nommé conseiller d'État en 1660. Il partagea la disgrâce de Fouque et fut incarcéré en 1661 à la Bastille. (...) Il ne sortit de prison qu'au bout de 5 ans, fut nommé Historiographe du Roi et académicien. [B]
SCÈNE II. Maugin, Monsieur de Villarceaux.
MAUGIN
Eh ! C'est monsieur de Villarceaux !
MONSIEUR DE VILLARCEAUX
Lui-même, mon cher Maugin.
MAUGIN
Si matin ici !
MONSIEUR DE VILLARCEAUX
Tu vas savoir pourquoi.
MAUGIN
Je sors de chez quelqu'un de votre connaissance, et j'ai été bien surpris de ne pas vous y trouver, vous qu'on y trouve toujours.
MONSIEUR DE VILLARCEAUX
Écoute-moi.
MAUGIN
Vous faites bien d'aller là ; Mademoiselle Ninon est une dame bien aimable.
MONSIEUR DE VILLARCEAUX
Sans doute, mais....
MAUGIN
Aussi, tout le monde l'aime, et, comme dit la chanson de ce monsieur qu'elle aimait avant vous....
MONSIEUR DE VILLARCEAUX
De grâce !...
MAUGIN
Elle est bonne cette chanson là.
MONSIEUR DE VILLARCEAUX
Mais enfin...
MAUGIN, préludant
Tra, la, la, la, la, la... Je la sais par coeur.
MONSIEUR DE VILLARCEAUX
Je le crois ; mais....
MAUGIN
Air : Eh ! zon, zon, zon.
En attraits, en beauté Célimène est parfaite ; On en est enchanté, Et pourtant on répète : Eh ! non, non, non, Ce n'est pas là Ninette ; Eh ! non, non, non, Ce n'est pas là Ninon.MONSIEUR DE VILLARCEAUX
Laisse-là ta chanson.
MAUGIN
Pour l'esprit, le bon goût, On vante Juliette ; On la cherche partout, Et pourtant on répète : Eh ! non, non, non, etcMONSIEUR DE VILLARCEAUX
Il ne me fera pas grâce d'un couplet.
MAUGIN
D'Aurore on suit les pas : Elle est tendre et coquette ; On cède à ses appas, Et pourtant on répète : Eh ! non, non, non, etc.MONSIEUR DE VILLARCEAUX
Qu'il m'impatiente !
MAUGIN
Comme tout le monde a chanté cela !
MONSIEUR DE VILLARCEAUX
As-tu fini ?
MAUGIN
Oui, monsieur ; mais vous avez le temps : Monsieur l'Abbé n'est pas levé.
MONSIEUR DE VILLARCEAUX
Ce n'est pas à Scarron que j'ai affaire ; c'est à toi.
MAUGIN
A moi, monsieur de Villarceaux !... Ah ! Si j'avais pu le prévoir, je n'aurais pas chanté la chanson ; au reste, je n'en suis pas fâché : vous êtes toujours bien aise qu'on vous parle de Mademoiselle Ninon.
MONSIEUR VILLARCEAUX, avec mystère
Il s'agit de Mademoiselle d'Aubigné.
MAUGIN
Notre voisine !... Elle arriva hier de Saint-Maur, et doit venir ici ce matin.
Saint-Maur : Commune au sud-est de Paris sur la rive droite de la Marne qui se nomme actuellement Saint-Maur-des-Fossés.
MONSIEUR DE VILLARCEAUX
Je sais qu'elle y vient souvent.
MAUGIN
Tous les jours, quand elle est à Paris.
MONSIEUR DE VILLARCEAUX
Ton maître reçoit beaucoup de monde ?
MAUGIN
La cour et la ville ; des quatre coins de Paris on vient au Marais pour le voir.
Scarron avait une maison dans le quartier du Marais de Paris qui se situe au nord de la Seine.
MONSIEUR DE VILLARCEAUX
Eh ! Dis-moi, Maugin ; dans la nombreuse société qui se trouve chez lui, Mademoiselle d'Aubigné n'a-t-elle pas distingué quelqu'un de nos jeunes courtisans ?
MAUGIN
Non, monsieur, Mademoiselle d'Aubigné ne distingue personne ; mais ça ne veut pas dire que personne ne la distingue.
MONSIEUR DE VILLARCEAUX
Il y a donc quelqu'un...
MAUGIN
Oui, Monsieur, quelqu'un qui est toujours ici quand elle y vient.
MONSIEUR DE VILLARCEAUX
Toujours ici ?
MAUGIN
Il n'en sort pas.
MONSIEUR DE VILLARCEAUX
Il est donc bien épris ?
MAUGIN
Ah ! Monsieur, cette femme-là lui tourne la tête ; il n'est occupé que d'elle, il en parle, il en rêve, il n'est bien qu'avec elle.
MONSIEUR DE VILLARCEAUX
Il la suit partout ?
MAUGIN
Non, Monsieur, il ne la suit pas... Oh ! Ce n'est pas un amoureux... comme vous, par exemple.
MONSIEUR DE VILLARCEAUX
Que veux-tu dire ?
MAUGIN
Air : Pour héritage.
Quand d'une belle Il desire approcher, C'est toujours elle Qui s'en vient le chercher, Il ne va pas Au devant de la dame, Et jamais auprès d'une femme Il ne perd ses pas.MONSIEUR DE VILLARCEAUX
Qu'est-ce que cela signifie ? De qui veux-tu parler ?
MAUGIN
Vous ne devinez pas ?
MONSIEUR DE VILLARCEAUX
Du tout.
MAUGIN
C'est de monsieur l'Abbé.
MONSIEUR DE VILLARCEAUX
Scarron !
MAUGIN
Lui-même.
MONSIEUR DE VILLARCEAUX
Scarron amoureux de Mademoiselle d'Aubigné !
MAUGIN
Comme un fou ; au point que souvent il en est triste, lui qui ne l'a jamais été, même en perdant son procès, sa fortune, sa santé, ses jambes, sa figure, sa taille... Car il a perdu tout cela.
MONSIEUR DE VILLARCEAUX
Je le sais.
MAUGIN
Mais vous ne savez peut être pas comment cela lui est arrivé ?
MONSIEUR DE VILLARCEAUX
Eh ! Qu'importe !
MAUGIN
Oh ! C'est une drôle d'histoire... Il était à son canonicat du Mans, un jour de carnaval ; on courait les masques, il voulut s'en mêler...
MONSIEUR DE VILLARCEAUX
Oui, il se déguisa en sauvage.
MAUGIN
Non, en oiseau.
MONSIEUR DE VILLARCEAUX
Il avait perdu l'esprit.
MAUGIN
Il avait à ménager le décorum d'un chanoine qui ne peut pas se masquer comme un autre.
Air : Viens, puisqu'il doit en ces lieux.
Enmiélé, puis emplumé, Il s'élance dans la rue ; On l'entoure, on est charmé ; Il fait crier la cohue : Ah ! Le bel oiseau, vraiment ! L'un applaudit, l'autre hue. Ah ! Le bel oiseau, vraiment ! Qu'il est laid ! Qu'il est charmant !MONSIEUR DE VILLARCEAUX
Quelle extravagance !
MAUGIN
Air : Où s'en vont ces gais bergers ?
Chacun veut du bel oiseau Emporter une plume ; Il paraît d'autant moins beau, Que plus on le déplume ; Il fuit jusqu'au pont, et... v'lan ! Chacun reste en arrière... Où donc est le chanoine volant ? Il est dans la rivière.MONSIEUR DE VILLARCEAUX
D'où il est sorti dans l'état où nous le voyons.
À part.
Si je n'ai point d'autre rival, me voilà bien tranquille.
Haut.
Et que dit Mademoiselle d'Aubigné des soupirs de son Adonis ?
Adonis : jeune homme d'une beauté remarquable, était, suivant les Grecs,le fruit du commerce incestueux de Cinyras avec sa fille Myrrha. Il fut changé en anémone. [B]
MAUGIN
Je ne sais pas, monsieur... Mais écoutez donc, d'après toutes vos questions, ne seriez-vous pas vous-même... Oh ! Non, c'est impossible.
MONSIEUR DE VILLARCEAUX
Quoi donc ?
MAUGIN
Air : Vaudeville des Veuves.
Aimé de la belle Ninon, Vous n'en pouvez aimer une autre ; Vous avez plaisir et renom, Voyez quel bonheur est le vôtre ! Toujours épris de sa beauté, Soyez constant, soumis et tendre : Sur-tout, point d'infidélité, Car elle est femme à vous la rendre.MONSIEUR DE VILLARCEAUX
Tu crois ?
MAUGIN, voyant entrer Ninon
Demandez-le lui plutôt, la voilà.
MONSIEUR DE VILLARCEAUX, à part
Ninon ! Quel contre-temps !
SCÈNE III. Les Mêmes, Ninon.
NINON
Maugin, est-il jour chez ton maître ?
MAUGIN
Non, mademoiselle, il n'a pas encore sonné ; mais voilà monsieur de Villarceaux qui vous fera compagnie.
Il sort.
SCÈNE IV. Ninon, Monsieur de Villarceaux.
NINON
Ah ! Ah ! Vous voilà, monsieur ?
MONSIEUR DE VILLARCEAUX, embarrassé
Oui, madame, c'est que...
NINON
Après trois jours d'absence, il faut venir ici pour vous rencontrer !
MONSIEUR DE VILLARCEAUX
Madame, j'allais me rendre chez vous !
MONSIEUR DE VILLARCEAUX
Qui ? moi ! Ninon, soyez bien sûre...MONSIEUR DE VILLARCEAUX
Embarrassé ! non, je vous jure.NINON
Quel objet peut vous occuper ? Allons, vous devez me connaître ; Je suis trop franche pour tromper ; Mais j'ai de trop bons yeux pour l'être.MONSIEUR DE VILLARCEAUX
Que dites-vous ?... Je ne comprends pas...
NINON
Et moi, je comprends fort bien que vous ne m'aimez plus.
MONSIEUR DE VILLARCEAUX
Moi, Madame !
NINON
Ah ! C'est très-fâcheux ; mais cela est... Oui, vos distractions, vos froideurs, vos absences, vos assiduités dans les maisons où va Mademoiselle d'Aubigné, que sans doute vous espérez rencontrer ici....
MONSIEUR DE VILLARCEAUX
Mademoiselle d'Aubigné ! Vous prétendez...
NINON
Air : De Weick.
Pourquoi ces détours superflus ? Votre conduite a su m'instruire : Eh ! mon cher, quand on n'aime plus, Tout bonnement il faut le dire.Bis.
Tenez, je parle franchement, J'abhorre un amant infidèle ;Bis.
Mais je pardonne à l'inconstant : L'inconstance est si naturelle.Bis.
MONSIEUR DE VILLARCEAUX
Ah ! Ninon, croyez qu'il m'est affreux de mériter vos reproches.
NINON
Des reproches !... Vous connaissez bien peu Ninon. Eh ! Pourquoi vous serais-je un crime de ce qui ne dépend pas de vous ! Tout passe dans la vie, et surtout l'amour... Ce qui vous arrive aujourd'hui pouvait m'arriver demain.
MONSIEUR DE VILLARCEAUX, à part
Que lui répondre ?
NINON
Tenez, mon ami, si dans ce qu'on appelle rupture, inconstance, on écoutait moins l'amour-propre, on se trouverait moins d'amour, on verrait moins de justice à ses plaintes, à ses emportements, et l'on se conduirait tout aussi sagement que moi.
MONSIEUR DE VILLARCEAUX, à part
Je suis confondu.
NINON
D'ailleurs, je ne vous épouserais pas, car j'ai bien résolu de ne jamais me donner un maître ; vous, Monsieur, il faut que vous vous mariiez, et Mademoiselle d'Aubigné est un parti qui vous convient sous tous les rapports ; elle a de la naissance, de la beauté, de l'esprit, point de fortune, à la vérité ; mais vous en avez beaucoup, et le plus bel usage que vous en puissiez faire, est de la partager avec elle.
MONSIEUR DE VILLARCEAUX
Et c'est vous qui me le conseillez !
NINON
Bien plus : j'aurai le courage de vous servir, de sacrifier l'amour à l'amitié.
MONSIEUR DE VILLARCEAUX
Vous, Ninon !
NINON
Je m'oublierai pour votre bonheur. Vous connaissez mes liaisons avec Madame de Neuillant, la protectrice de Mademoiselle d'Aubigné ; dès aujourd'hui, je veux l'aller trouver à Saint-Maur, et je suis sûre d'en rapporter son consentement à votre union.
MONSIEUR DE VILLARCEAUX
Est-il possible !
Duo Du Sourd guéri.
Ah ! Ninon, quelle âme ! Contre moi point de courroux ! Eh ! Quelle autre femme Penserait comme vous !NINON, apercevant Mademoiselle d'Aubigné
Ah ! Mademoiselle d'Aubigné.
MONSIEUR DE VILLARCEAUX, à part
Ciel ! Tâchons de faire bonne contenance.
SCÈNE V. Les mêmes, Mademoiselle d'Aubigné.
NINON
Ma chère amie, vous arrivez bien à propos ; nous parlions de vous avec Monsieur de Villarceaux.
MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ
Avec Monsieur de Villarceaux !
NINON
Il vous rend bien justice....
MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ
Auprès de vous, peut-on s'occuper de moi ?
NINON
Air : Femmes, voulez-vous éprouver ?
Il aime en vous cette beauté Qui de vous seule est inconnue ; Cette aimable simplicité, Cette modeste retenue : Il aime votre air noble et doux, Votre grâce, votre décence ; Et dans tout ce qu'il dit de vous, Il en dit bien moins qu'il n'en pense.MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ
Il ne manque à ce portrait que d'être ressemblant.
MONSIEUR DE VILLARCEAUX, avec embarras
Ah ! Mademoiselle, quand on a le bonheur de vous voir, de vous entendre, on est forcé de convenir que la nature n'a rien fait de plus accompli, de plus digne de nos hommages.
MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ
Monsieur, de grâce....
MONSIEUR DE VILLARCEAUX
Et l'admiration, le respect...
NINON, bas à Villarceaux
Mon cher ami, vous n'avez pas le sens commun.
MONSIEUR DE VILLARCEAUX, à part
C'est vrai.
NINON, idem
Vous êtes trop amoureux pour savoir ce que vous dites ; allez-vous-en, et laissez-moi parler pour vous.
MONSIEUR DE VILLARCEAUX, bas à Ninon, et voulant lui baiser la main
Ah ! Ma chère Ninon !...
NINON, retirant sa main
Saluez Mademoiselle d'Aubigné.
Il fait une révérence profonde à Mademoiselle d'Aubigné, qui la lui rend froidement et les yeux baissés ; ensuite il sort.
SCÈNE VI. Ninon, Mademoiselle D'Aubigné.
NINON
Le pauvre garçon était bien mal à son aise ! Eh quoi ! Ma chère amie, vous voilà toute déconcertée ?
MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ
J'ai lieu du moins d'être surprise.
NINON
Il faut pourtant vous accoutumer à ce langage ; on n'est pas aussi belle sans attirer les regards et les éloges.
MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ
Je ne les cherche, ni ne les mérite.
NINON
Ma chère amie, parlons sérieusement : avec un nom illustre, mais sans fortune, combien jusqu'à ce jour vous avez été malheureuse !
MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ
Oui, je n'ai connu que des peines. Née dans les prisons de Niort, où se trouvaient mes parents persécutés, menée à l'âge de trois ans en Amérique, laissée sur le rivage par la négligence d'un domestique, prête à être dévorée par un serpent, embarquée à douze ans, attaquée d'une maladie violente, regardée comme morte, et au moment d'être jetée à la mer, rendue à la vie, ramenée en France, orpheline et sans bien, je n'y trouve de ressource que dans les bienfaits d'une parente, à qui je ne sens que trop que je suis à charge.
NINON
Votre sort doit changer : on ne revient pas de si loin pour peu de chose ; mais prenez-y garde.
Air : L'équipage.
À votre âge, Fille la plus sage Est, sans y songer, Exposée au danger : On l'assiège, Et souvent le piège Qu'elle ne voit pas, Se trouve sous ses pas. Malgré vous, sensible et timide, Il faut que votre coeur se décide ; Sans parenTs, sans fortune, sans guide, Il n'est de ressource pour vous Que le choix d'un époux. À votre âge, etc.MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ
Eh ! Croyez-vous donc le mariage une perspective si agréable pour moi ?
NINON
Mais il me semble qu'un hymen avantageux...
MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ
Serait peut-être un malheur de plus.
NINON
Que dites-vous ?
MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ
Air : Maman vous a dit, dans six ans.
À mon mari n'apportant rien Que ma naissance et ma misère, Je lui devrai, je le sens bien, Mon existence toute entière : Mais, hélas ! Un pareil lien, Malgré moi, de loin m'inquiète Celle qu'on épouse sans bien Est une esclave qu'on achète.NINON
Cela se voit quelquefois : mais il est aussi des hommes trop généreux, trop délicats, pour croire que jamais leur fortune puisse payer les qualités de celle qu'ils épousent, et, plus que toute autre, vous êtes faite pour rencontrer un pareil mari.
MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ
Vous me flattez, Ninon, et votre amitié vous aveugle.
NINON
Non, ma chère d'Aubigné... Mais ne trouvez-vous pas singulier que ce soit Ninon qui vous presse de prendre un époux ?
MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ
Effectivement personne ne s'en douterait.
NINON, la main sur son coeur
C'est que personne ne sait ce qui se passe là.
Air : De Weicht.
On me cherche, on m'aime, on m'adore, Sur moi par-tout on a les yeux ; Et je puis dire plus encore, On m'estime et cela vaut mieux : (Bis.) Tout me sourit, tout me seconde, Je jouis d'un brillant destin ; Mais si je rentrais dans le monde, Je prendrais un autre chemin.MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ
Mais quand je serais assez heureuse pour trouver un mari qui me convînt, et qui voulût bien réparer en moi les torts de la fortune, vous savez que je dépends de Madame de Neuillant.
NINON
Qui n'aurait aucune raison de s'opposer à votre bonheur. Je vais la voir ce matin, et je me charge de la pressentir là-dessus ; ensuite le mari pourra se présenter d'un moment à l'autre.
MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ, souriant
Vous croyez ?
NINON
J'en suis sûre ; mais Scarron ne paraît pas.
MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ
Je l'attends ici ; il m'a fait demander un entretien particulier.
NINON
Un entretien particulier !... En ce cas-là, je ne le verrai que ce soir... Il a bien de l'amitié pour vous, Scarron.
MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ
Chaque jour il m'en donne des preuves, et je ne sais comment reconnaître les services qu'il ne cesse de me rendre.
NINON
Oh ! Il a le coeur excellent... Ce soir, vous serez des nôtres ?
MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ
Je l'espère.
NINON
À ce soir donc, et j'aurai vu Madame de Neuillant.
Elle sort.
SCÈNE VII.
MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ, seule
L'Attachement que Ninon a pour moi, l'éclaire sur les désagréments de ma position. L'hymen est donc mon seul espoir... Eh ! Quel espoir !
Air : Vaudeville d'Abuzard.
D'un époux il faudra tenir Et mon état et ma fortune ! Ah ! combien un tel avenir Et m'épouvante et m'importune ! Pour tous ceux qui semblent s'offrir, Je n'ai que de l'indifférence ; Et l'amour seul peut adoucir Le poids de la reconnaissance.SCÈNE VIII. Mademoiselle D'Aubigné, Maugin.
MAUGIN
Mademoiselle, monsieur l'Abbé ne peut se dispenser de recevoir Monsieur Ménage, qui veut absolument lui parler à l'instant même ; c'est ici qu'ils vont causer...
MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ, voulant se retirer
Eh bien ! Je reviendrai.
MAUGIN, la retenant
Non pas !... Monsieur l'Abbé vous prie de passer un moment dans le jardin ; cela ne sera pas long.
MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ
Sais-tu ce qu'il peut me vouloir ?
MAUGIN
Non : mais il paraît que cela est fort important ; car, après Monsieur Ménage, sa porte sera fermée pour tout le monde.
MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ, passant dans le jardin
Je vais donc attendre.
MAUGIN, la suivant des yeux
Promenez-vous là-bas, sous le berceau... Entrez, monsieur Ménage...
À Ménage qui paraît.
Mon maître est en voiture, je vais vous l'amener.
Il sort.
SCÈNE IX.
MÉNAGE, seul
Enfin, je saurai si ce qu'on m'a dit est vrai, et si mon diable de fou a tout-à-fait perdu la tête... Le voici.
SCÈNE X. Ménage, Scarron.
SCARRON, dans un fauteuil roulant, conduit par Maugin
Air : Roulant ma brouette.
Place à l'équipage De monsieur Scarron : Salut à Ménage, L'ami d'Apollon.À Maugin.
Toi qui va derrière, Allons, mon cocher, Une allure fière, Ne vas pas broncher. Eh ! là, là, là, là, M'y voilà. Sans trouver d'ornière, On arrive là.MÉNAGE
Toujours la même gaieté.
SCARRON
Cela ne doit pas te surprendre. La douleur qui pique les autres hommes, ne fait que me chatouiller.
Bas à Maugin.
Veille à ce que Mademoiselle d'Aubigné ne s'impatiente pas.
MAUGIN, sortant
Oui, Monsieur.
SCÈNE XI. Scarron, Ménage.
Ménage, Gilles (1613-1692) : Abandonna le barreau pour la littérature, et s'engagea dans l'état ecclésiastique pour obtenir des bénéfices qui lui permissent de cultiver librement ses goûts studieux. (...) Sa réputation, fondée principalement sur l'affectation de bel esprit, pâlit devant l'influence de Boileau. 5...) [B]
SCARRON
Si tu étais à ma place, mon cher Ménage, tu ferais de beaux cris, tu jurerais d'une belle force, toi qui n'es pas endurant.
MÉNAGE
Ah ! Chacun a son humeur.
SCARRON
Et la tienne est aigre.... Mais sachons quelle est la grande affaire qui t'amène et qui ne pouvait se remettre.
MÉNAGE
C'est une chose qui te regarde particulièrement, et qui te donne un ridicule....
SCARRON
Un ridicule ! Tant mieux ; il est très joli de n'en avoir qu'un.
MÉNAGE
Laissons la bouffonnerie.
SCARRON
Je ne le peux pas, mon ami, c'est tout ce qui me reste ; mais au fait, je suis pressé.
SCARRON
C'est quelque sottise de plus : Mauvais propos en mauvais style, Par mauvaises gens répandus, Bien entendus, Bien retenus, Bien saugrenus : Tout ça ne court que trop la ville, Voilà pourquoi je n'y cours plus.MÉNAGE
Il n'est pas question de plaisanter.
SCARRON
C'est donc bien sérieux ?
MÉNAGE
On dit, mon cher, qu'oubliant ta tournure, ton état, tes infirmités...
SCARRON
Cela n'est pas vrai ; car voilà un petit chatouillement qui m'en fait souvenir... Mais ce n'est rien. Continue... On dit donc.
MÉNAGE
Que tu songes à te marier.
SCARRON
On dit cela dans la ville ?
MÉNAGE
Tu conçois combien un tel propos a dû me paraître absurde.
SCARRON
Sans doute ; d'autant que cela n'est pas encore tout-à-fait décidé.
MÉNAGE
Comment ? Il en serait question ?
SCARRON
Il ne manque plus que le consentement de la future.
MÉNAGE
Tu me tranquillises ; car j'espère qu'aucune femme ne consentira à t'épouser.
SCARRON
Je l'espère aussi ; mais si malheureusement il s'en trouvait une qui fût capable...
MÉNAGE
Elle ne se trouvera pas.
SCARRON
Que sait-on ? En fait de mariage, on en voit de si extraordinaire ! Je ne parle pas des mariages sous la cheminée.
Air : Vaudeville de la Soirée orageuse.
D'abord, mariage d'argent, Mariage de convenance, Mariage de sentiment, Mariage de circonstance ; Puis, mariage d'opéra, Mariage de comédie : Le mien, monsieur, s'appellera : Mariage de fantaisie.MÉNAGE
Monsieur Scarron, avec une pareille fantaisie, vous irez tout droit à l'hôpital des fous.
SCARRON
Je n'irai pas ; on m'y portera.
MÉNAGE
Eh ! Malheureux impotent ! Ce n'est pas un contrat de mariage qu'il te faudrait faire, c'est ton testament.
SCARRON
Il est fait, Monsieur ; mon épitaphe aussi... Vous êtes connaisseur, je vais vous en régaler, écoutez.
Il lit.
« Celui qui ci maintenant dort, Fit plus de pitié que d'envie, Et souffrit mille fois la mort, Avant que de perdre la vie. Passant, ne fais ici de bruit, Prends garde qu'aucun ne l'éveille ; Car voici la première nuit Que le pauvre Scarron sommeille. »Il s'agit de son épitaphe écrite par lui-même.
MÉNAGE
Quel assemblage de philosophie et d'extravagance ! Au surplus, je suis venu ici pour affaires, et non pour te donner des conseils.
SCARRON
Je ne t'en demande point.
MÉNAGE
Quand tu m'en demanderais, je ne t'en donnerais pas. Les amants sont comme les auteurs.
SCARRON
Ils sont fort bien.
MÉNAGE
Air : Il faut aimer, c'est la loi de Cythère.
L'amant charmé de l'objet qui l'engage, Sur son hymen consulte ses amis : L'auteur content de son petit ouvrage, En le lisant, demande des avis ; Mais l'un et l'autre, avant qu'on les conseille, Ont déjà pris leur résolution ; Et consulter, en affaire pareille, C'est exiger une approbation.SCARRON
Je compte sur la tienne.
MÉNAGE
Oh ! Tu t'en passeras fort bien. Mais tu me fais pitié ; pour la dernière fois, mon ami Scarron, je t'en prie, je t'en supplie, songe aux dangers que tu cours.
SCARRON
Je ne crains rien.
MÉNAGE
Les femmes...
SCARRON
Je suis sûr de la mienne.
MÉNAGE
Air de Persico.
Oh ! oui, l'homme le plus parfait Est souvent trompé par sa belle ; Et toi, malade et contrefait, Tu veux trouver femme fidèle !SCARRON
Mais sans doute, avec mes appas, Je trouverai cette merveille : Un mari, comme on n'en voit pas, Doit trouver femme sans pareille.MÉNAGE, d'un air moqueur
« Oui, tu vas épouser l'infante Ahihua, Qui te va réjouir comme un alleluia. »Vers 186-187, Citation parodique des vers 1539-1540 de Dom Japhet d'Arménie (1653) de Scarron.
SCARRON
Ah ! Monsieur, vous citez mes vers !
MÉNAGE
Qui ne sont pas bons.
SCARRON
Qu'on applaudit.
MÉNAGE
Qu'on n'applaudira pas toujours.
SCARRON
Bien obligé.
MÉNAGE
Mais je vais t'envoyer Girault, mon valet-de-chambre, qui, d'après ton mariage, a un marché à te proposer.
SCARRON
Quel est ce marché ?
MÉNAGE
Il te l'expliquera.
Air : Je n'saurais danser.
Pour la noce, allons, Il faut songer à la danse ; Pour la noce, allons, Je vais chercher les violons.ENSEMBLE.
SCÈNE XII.
SCARRON, sonne, et Maugin paraît
Mademoiselle D'Aubigné.
MAUGIN
Elle est au fond du jardin ; je vais la chercher.
Il sort.
SCÈNE XIII.
SCARRON, seul ; il examine les papiers qui sont sur la table
Bon ! Bon... Je verrai tout cela dans un autre moment... Une lettre de ma soeur... hum... hum... elle se porte bien ; elle revient dans dix jours, tant mieux : Monsieur de Mesme en sera bien aise... Ah ! La dernière épreuve de Jodelet.
Il parcourt et la corrige.
Maudit imprimeur ! Toujours des fautes ! Toujours des sottises ! Comme si ce n'était pas assez de celles de l'auteur !
Lisant.
« Qu'avec ces trois gosiers Cerberus t'engloutisse ; Le grand chien Cerberus, Cerberus le grand chien, Plus beau que toi cent fois, et plus homme de bien. »Voilà le vrai comique... Aussi, cinquante représentations de suite.
Air : Vaudeville de l'lsle des Femmes.
C'est un succès bien prononcé ; Ce que c'est que nos gens du monde ! Le Misanthrope est délaissé, À Jodelet la foule abonde. Mais, malgré ce succès complet, Moi, je tire mon horoscope ; On laissera le Jodelet Pour retourner au Misanthrope.Et l'on fera bien... Mais je crois entendre Mademoiselle d'Aubigné... Non, pas encore. Voilà longtemps que je la chante sous les noms de Cloris et de Sylvie ; mais aujourd'hui il n'est plus question de Sylvie ni de Cloris ; c'est à Mademoiselle d'Aubigné qu'il faut que je parle. La voici... La peur me prend et le sérieux me gagne... Adieu, Scarron.
Citation des vers 898-891, de Jodelet de Scarron.
S'il s'agit du Misanthrope de Molière, il y a une erreur sur la date, car le Misanthrope a été présenté au public en 1666 et non en 1652 période où se situe l'action.
SCÈNE XIV. Scarron, Mademoiselle D'Aubigné.
SCARRON
Pardon, mademoiselle, si je ne vais pas au-devant de vous.
À Maugin.
Un siège.
MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ
Comment vous trouvez-vous aujourd'hui ?
SCARRON
Toujours bien quand je vous vois.
À Maugin.
Que l'on nous laisse seuls.
Maugin s'en va.
Le tête-à-tête ne vous épouvante pas, Mademoiselle ?
MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ
Vous avez à me parler ?
SCARRON
D'une affaire importante, très importante.
MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ
Pour vous ?
SCARRON
Pour tous les deux. Mademoiselle, vous m'avez intéressé dès l'instant que j'ai eu l'avantage de vous voir ; plus je vous ai connue, et plus j'ai désiré votre bonheur : je ne cesse de réfléchir sur votre position ; elle m'afflige votre position... Elle me tourmente.
MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ
Il est vrai que le sort ne m'a pas traitée bien favorablement ; mais il est des êtres plus malheureux que moi.
SCARRON
Je sais tout ce que vous avez à souffrir de Madame de Neuillant ; je sais combien il est dur de devoir tout à l'humanité d'une femme avare, qui assaisonne chaque bienfait d'un reproche, et qui, se faisant honneur de paraître avec vous en public, dans le particulier vous confond avec ses domestiques.
MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ
Et qui vous a dit ?...
SCARRON
Ce n'est pas vous qui ne vous plaignez jamais.
MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ
Bien éloignée de me plaindre de Madame de Neuillant, je ne crains que de la perdre.
SCARRON
Et si cela vous arrive, que deviendrez-vous ? Poursuivie, pressée, obsédée par tous les aimables de la cour, qui ne chercheront qu'à vous tromper ; les Méran, les Chevreuse, les Villarceaux, et tant d'autres... Que deviendrez-vous enfin ?
MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ
Ce que le ciel voudra.
SCARRON
Mais quand un séducteur opulent, profitant de votre détresse, vous proposera de pourvoir à tout, le ciel viendra-t-il vous dire à l'oreille que votre indigence est préférable à la richesse qu'on vous offre ?
MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ
Que voulez-vous que je fasse ?
SCARRON
Tenez...
Air : Jeunes amants, cueillez des fleurs.
Il est deux partis, mon enfant, Que peut prendre une fille sage : Le mariage ou le couvent, Le couvent ou le mariage. Il faut l'argent pour le couvent, Le mari pour le mariage ; Eh bien ! je vous offre, Ou mon argent pour le couvent, Ou ma personne en mariage.Bis.
MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ
Que dites-vous ?
SCARRON
Rien de tout cela n'est séduisant, je le sais ; mais la raison vous commande. Quoi que vous choisissiez, je serai, sinon heureux, du moins content de vous voir délivrée de la dureté de Madame de Neuillant, de l'opulence des financiers, et des artifices des courtisans.
MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ
Ah ! Scarron, vous me pénétrez d'admiration ; combien tant de délicatesse ajoute à l'amitié !
SCARRON
C'est elle seule qui m'inspire.
MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ
Comment répondre à vos offres !
SCARRON
En acceptant l'une ou l'autre.
MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ, avec embarras
L'une ou l'autre ?
SCARRON, avec inquiétude
Ce sera le couvent.
MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ, après un silence
Non, Scarron.
SCARRON, vivement
Non !
MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ
Air : J'ignore quelle est ma naissance.
En acceptant de préférence Le couvent au lieu de l'époux, Quelle que soit ma reconnaissance, Elle serait nulle pour vous : C'est donc l'hymen que je préfère, Et du moins, en formant ces noeuds, Le bien que vous voulez me faire Devient utile à tous les deux.SCARRON, transporté de joie
Comment ! Quoi ! Vous préférez l'hymen ! L'hymen avec Scarron !
MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ
Je ne possède rien, mais il lui faut des secours, des soins continuels... C'est le seul époux à qui je puisse apporter une dot.
SCARRON, avec ivresse
Oh ! Trop heureux Scarron !
Air : Not' demoiselle a dit oui.
Vous m'acceptez pour époux ! L'amitié l'emporte.Bis.
Vous m'acceptez pour époux ! Ah ! combien mon sort va me paroître doux ! Oui, de plaisir je vais guérir, Mais la dose est forte ;Bis.
Oui, de plaisir je vais guérir, Si trop de plaisir ne me fait pas mourir.MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ
Je ne doute pas que ma bienfaitrice n'approuve cette union ; cependant je dois la consulter.
SCARRON
Oh ! Nous aurons son aveu, j'en réponds.
MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ
Je ne la verrai que demain.
SCARRON
Eh bien ! Ce soir, je vous remettrai le projet de notre contrat que vous lui porterez.
MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ
Quoi ! Sitôt....
SCARRON
Je ne veux pas vous faire attendre.
MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ
Mais il me semble...
SCARRON
Je n'étais que le malade de la Reine, je vais être le malade de ma femme, et ma femme verra que je ne remplirai que trop bien ma charge... Vous rougissez... Vous n'êtes pas encore faite à mon style ; mais vous vous y ferez.
MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ
J'aimerais mieux... Pardon, si j'ose...
SCARRON
Avec moi ! Aux termes où nous en sommes, vous pouvez tout oser.
MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ
Eh bien ! Puisque vous permettez que je vous parle avec franchise...
SCARRON
Je l'exige.
MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ
Au lieu de me faire à votre style, j'aimerais beaucoup mieux vous accoutumer à mettre dans vos ouvrages plus de délicatesse et plus de décence. Vous n'y perdriez rien pour la gaîté, et vous y gagneriez pour la considération.
SCARRON
Avant tout, le public veut qu'on l'amuse.
MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ
Air : Guillot un jour trouva Lisette.
Par un agréable délire, Un auteur gai se fait aimer ; Mais lorsqu'il excite le rire, Qu'il sache se faire estimer. Quand le rire arrache un suffrage,Bis.
Désavoué par la pudeur, Le public applaudit l'ouvrage ; Mais que pense-t-il de l'auteur ?Bis.
SCARRON
Eh ! Mais...
MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ
Monsieur Scarron, vous m'avez autorisée...
SCARRON
Votre réflexion est juste, mademoiselle. Je m'étais toujours bien douté que cette petite fille que je vis entrer dans ma chambre, avec une robe trop courte, et qui se mit à pleurer, je ne sais pas bien pourquoi, était aussi spirituelle qu'elle en avait la mine. Vous tenez parole ; ainsi, vous me dirigerez ; je ne publierai plus rien sans vous consulter.
MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ
Il ne vous manque que d'être un peu plus difficile.
SCARRON
Air : Monsieur redouble mes regrets.
Librement, à tort, à travers, Dans mes vers, Jusqu'ici mon esprit A tout dit, Tout écrit. Mais dorénavant votre goût Va dans tout M'inspirer, M'éclairer, M'épurer.ENSEMBLE.
SCÈNE XV. Les Mêmes, Maugin.
MAUGIN
Girault, le valet-de-chambre de Monsieur Ménage est là ; il dit que vous lui avez donné rendez-vous pour affaire.
SCARRON
Oui, mais qu'il attende.
MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ
Non, je ne puis rester plus longtemps.
SCARRON, à Maugin
Qu'il vienne donc... À propos, j'oubliais... Mademoiselle, voici un exemplaire du Roman comique que j'ai promis à Madame de Neuillant... Voulez-vous bien vous en charger ?
Le Roman comique est une oeuvre de Paul Scarron.
MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ
Volontiers.
Comme elle avance la main pour prendre le livre, Scarron la lui baise.
SCARRON
Je n'aurais pas été la chercher.
MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ, souriant
Je vous laisse.
Elle sort.
SCARRON, très ému
Ouf !... Ah ! Scarron, mon ami, si la santé peut te revenir...
SCÈNE XVI. Scarron, Girault.
SCARRON
Eh bien ! Mon cher Girault, Ménage prétend que tu as un marché à faire avec moi.
GIRAULT, l'air hypocrite pendant toute la scène
Oui, Monsieur l'Abbé.
SCARRON
De quoi s'agit-il, mon ami ?
GIRAULT
On dit, monsieur l'Abbé, que vous prenez une femme.
SCARRON
Non, c'est une femme qui me prend.
GIRAULT
Ainsi, vous ne gardez pas votre canonicat !
SCARRON
Non, mais je le vends.
GIRAULT
Et moi, je l'achète.
SCARRON
Toi, mon ami ?
GIRAULT
Oui, monsieur l'Abbé ; si vous n'êtes pas trop cher, je m'en accommoderai.
SCARRON
Ce n'est pas tout que le prix ; c'est la vocation qu'il faut.
GIRAULT
La vocation, monsieur l'Abbé !... Oh ! Dieu merci, je suis bien appelé à cet état-là.
SCARRON
Air : Un chanoine de l'Auxerrois.
Oui, je crois bien que ton désir, À ce métier, est de grossir Ton petit patrimoine ; Mais d'un bon abbé te sens-tu Les qualité et la vertu ?GIRAULT
Oui, de par Saint-Antoine.GIRAULT
Autant qu'un frère ignorantin.Ignorantin : Les frères ignorantins, et, substantivement, les ignorantins, nom donné aux membres d'un ordre religieux fondé en 1495 par saint Jean-de-Dieu, Portugais, et introduit en France par Marie de Médicis ; destiné d'abord à servir et à secourir les pauvres malades, il s'occupa plus tard de l'éducation des enfants du peuple. Dans le faubourg St-Germain-des-Prés se sont établis les Frati ignoranti, autrement dits de Saint-Jean, lesquels sont très savants ès remèdes de toutes maladies ; ils s'appellent ainsi par une façon de modestie, et ne cherchent pas les disputes de paroles, PALMA CAYET, Chron. sept. anno 1604, cité dans l'Intermédiaire du 25 juillet 1864. Par confusion, et quelquefois par moquerie, on donne ce nom aux frères des écoles chrétiennes. [L]
SCARRON
Eh ! bon, bon, bon, Mon joli garçon, Tu seras bon chanoine.Même air.
Es-tu bien vain, bien orgueilleux, Bien nonchalant, bien paresseux ?GIRAULT
J'ai manqué d'être moine.SCARRON
As-tu le coeur tendre ?GIRAULT
Beaucoup.GIRAULT
J'ai bu mon patrimoine.GIRAULT
Monsieur l'Abbé, je l'espère.
SCARRON
Monsieur Girault...
« Le chapitre avec vous ne dérogera point ; Un grand fourbe est caché dedans votre pourpoint. »GIRAULT
Vous voyez bien qu'il ne s'agit que du prix... Quel est le vôtre ?
SCARRON
Faut-il te parler en conscience ?
GIRAULT
Oh ! Oui ; ne me surfaites pas.
SCARRON
Fi donc !
Air : Mon père était pot.
Dans ce marché très délicat, Point de parcimonie ; Mille écus mon canonicat, Et ça, sans simonie.GIRAULT
Mille écus !
GIRAULT
Encore !
GIRAULT
Mais, Monsieur l'Abbé, vous n'y pensez pas : savez-vous que cela fait...
SCARRON
Trois mille quatre cents livres, ni plus, ni moins.
GIRAULT
Songez donc que le revenu est modique.
SCARRON
Le revenu est honnête ; mais tous les avantages qui en résultent....
GIRAULT
Je sais que la place n'est pas mauvaise.
SCARRON
Pas mauvaise ! Chanoine au Mans !
Air : Vaudeville de Cruello.
Pour les friands, pour les gourmands, La ville est précieuse : D'abord, la poularde du Mans, Elle est délicieuse : Puis, faisans, perdrix, ortolans ; Par-tout, des dîners excellents, Et toute la semaine. Je te vois d'ici gros et gras : En moins d'un an tu deviendras ; Tu deviendras Un vrai chapon du Maine.GIRAULT
Oui, tout cela mérite attention.
SCARRON
Un bénéfice simple qui n'engage à rien ; une bague au doigt que tu revendras quand tu voudras.
GIRAULT
Je sais bien cela : mais, Monsieur l'Abbé, il faut un peu lâcher la main.
SCARRON
Je ne le peux pas, vrai.
GIRAULT
Vous devriez me le passer à cent louis.
SCARRON
Cent louis ! Mes confrères me feraient un beau train !
GIRAULT
Il me semble que ce serait un canonicat bien payé.
SCARRON
Bien payé ! Trouve-m'en une douzaine à ce prix-là ; je les prendrai, moi.
GIRAULT
Tenez, je ne vais pas par quatre chemins : voulez-vous.... les mille écus ?
SCARRON
Oui, avec les quatre cents livres.
GIRAULT
Oh ! Non.
SCARRON
Mais tu marchandes là.... Sais-tu combien le Cardinal les vend, l'un dans l'autre ?... Quatre mille francs pour lui, et six cents francs pour son secrétaire.
Cardinal : le cardinal Mazarin.
GIRAULT
Oh !
SCARRON
Oui, monsieur, c'est un prix fait.... Le Cardinal n'en délivre pas un à moins.
GIRAULT
Le Cardinal est un peu Juif ; mais....
SCARRON
Oh ! Mais, mais... Adresse-toi à son Éminence, tu verras.
GIRAULT, réfléchissant
Trois mille quatre cents livres !
SCARRON
Pas davantage.
GIRAULT
C'est bien de l'argent !
SCARRON
C'est à prendre ou à laisser ; je n'en suis pas en peine, il ne me restera pas.
GIRAULT
Allons, je ne marchande plus. Ce soir, vous aurez les trois mille quatre cents livres.
SCARRON
Ce soir !... En ce cas-là, je t'invite.... Monsieur le Chanoine, je vous invite à souper.
GIRAULT
Monsieur, vous me faites honneur.
SCARRON
À condition que tu viendras dans ton nouvel habit. Je veux voir comment tu le porteras.
GIRAULT
C'est bien aisé.
SCARRON
Pas tant, pas tant... Cela demande un peu d'étude, et quelques précautions.
Air : Lise demande son portrait.
Linge bien blanc, rabat bien fin ; Maintien doux et modeste, Ton doucereux, regard câlin.GIRAULT
Je vous entends de reste ; Allez, monsieur, ne craignez rien. A vos avis fidèle, Je vais, pour qu'on me trouve bien, Vous prendre pour modèle.Il sort.
SCARRON
Ah ! Ah !... De l'épigramme, Monsieur Girault ! C'est égal.
SCÈNE XVII.
SCARRON, seul
Allons, Scarron, mon ami, voilà qui va bien. Prendre femme et se débarrasser du petit collet... ma foi, voilà une bonne journée.
Air : Fanfare de Saint-Cloud.
Il est moins gai, sur mon âme, D'être chanoine qu'époux. Je vais auprès de ma femme Passer des moments bien doux : Chez moi, vraiment nécessaire, Elle y tiendra désormais La place de mon bréviaire Que je ne touchais jamais.SCÈNE XVIII. Scarron, Babet d'un air timide et cherchant.
BABET, dans le fond
Je ne vois pas ce monsieur.
SCARRON
Qu'est-ce que c'est ?
BABET, sans approcher
Monsieur, c'est moi qui cherche quelqu'un.
SCARRON
Qui cherchez-vous ?
BABET
Monsieur Scarron.
SCARRON
C'est moi.
BABET, examinant Scarron
Oh ! Monsieur, je me trompe ; c'est un monsieur Scarron qui se marie, et sûrement monsieur ne se marie pas.
SCARRON
Pourquoi donc ça, Mademoiselle ?
BABET
Dame !... C'est que... Faut que ce soit Monsieur vot' frère.
SCARRON
Je n'ai point de frère.
BABET
Li a donc un autre Scarron ?
SCARRON
Il n'y en a qu'un ; c'est moi, et je me marie.
BABET
En ce cas-là.
Air : L'autre jour j'étais seulette.
Excusez, j'vous en conjure, Si j'vous dérange un p'tit brin ; C'est d' la part de Monsieur Voiture, Et de Monsieur Sarazin. Comm' j'ai l'honneur de les connaître, Et qui saviont que j' cherche un maître ; Et qu' bentôt j'aurai dix-sept ans ; Ils m'adress't auprès d' vous pour être La gouvernante d' vos enfants.Voiture, Vincent (1597-1648) : Poète précieux connu, entre autres, pour ses sonnets et ses lettres.
Sarrasin, Jean-François (1604-1654) : Sas écrits se font remarquer par un badinage ingénieux ; il était en ce genre le rival de Voiture. [B]
SCARRON
Ah ! Les coquins....
BABET
Oh ! Oui, monsieur, j'vois ben qu'i se sont moqués d' moi, et que me v'là sans place.
SCARRON
Vous pourriez en trouver une plus sûre. Comment vous nomme-t-on, ma petite ?
BABET
Babet, monsieur.
SCARRON
Babet ! Il est joli ce nom-là ; mais vous paraissez bien délicate pour vous mettre au service.
BABET
Monsieur, c'est que j'ai un amoureux qui est plus riche que moi, et que je veux gagner de quoi être aussi riche que lui.
SCARRON
Qu'est-ce qu'il a donc, ce Crésus-là ?
Crésus : dernier roi de Lydie, de la race des Mermandes, célèbre par ses richesses, monta sur le trône en l'an 559 avant JC, et partagea son règne entre les plaisirs, la guerre et les arts. [B]
BABET
Air de Lisbeth.
Il a cinquante écus comptant Qu'il a gagnés au jardinage ; Jusqu'à ce que j'en possède autant, On diffère not' mariage. Pour qu'en ménage tout aill' bien, Sa mère dit, ainsi qu' la nôtre : Qu'en fait d' santé, d'amour et d' bien, Faut en avoir autant l'un qu' l'autre.SCARRON
C'est vrai : cependant il n'y a pas de règles sans exceptions... Mais, ma chère Babet, vos intentions sont trop honnêtes pour que je ne vous rende pas service. Vous cherchez une place, je me charge de vous en trouver une.
BABET
Ah ! Monsieur.
On entend des tambours.
SCARRON
Quel bruit est-ce là ?... Ma mie, revenez dans une heure, et vous serez satisfaite.
Les tambours roulent plus fort.
Encore !
Il sonne et Maugin paraît.
Babet sort.
SCÈNE XIX. Scarron, Maugin.
SCARRON
Maugin, qu'est-ce que j'entends-là ?
MAUGIN
Monsieur, ce sont les tambours de la ville, qui viennent, de la part de Monsieur Boisrobert, vous féliciter sur votre mariage.
Boisrobert, François le Métel, sieur de (1592-1662) : Est célèbre pas ses bons mots et par le talent avec lequel il savait conter. Il gagna les bonnes grâces du Cardinal de Richelieu, qui l'employa à composer les pièces qu'i se laissait attribuer à lui-même, et obtint de lui plusieurs bénéfices, mais il les perdit presque tous au jeu. Il fut un des fondateurs de l'Académie française, dont le séances se tinrent longtemps chez lui. [B]
SCARRON
Fort bien... Allons, messieurs les rieurs, ne vous lassez point.
Les tambours jouent le pas redoublé.
Air : Les Anglais et les Hollandais.
On tambourine mes amours : Ah ! pour moi quelle gloire ! Vas trouver messieurs les tambours, Et donne-leur pour boire ; Dis-leur bien que je suis comblé De leur gaieté discrète ; Mais qu'au lieu du pas redoublé, Ils battent la retraite.MAUGIN
Oui, monsieur.
Annonçant.
Monsieur de Villarceaux.
SCÈNE XX. Scarron, Monsieur de Villarceaux.
SCARRON, à part
Mon rival !... Ceci n'est pas aussi gai.
Haut.
Monsieur de Villarceaux vient-il mêler ses félicitations à celles des tambours de la ville ?
MONSIEUR DE VILLARCEAUX
Je viens, Monsieur, savoir s'il est vrai que vous ayez sur Mademoiselle d'Aubigné des vues sérieuses.
SCARRON
Vous savez bien, Monsieur, que le sérieux n'est pas mon genre.
MONSIEUR DE VILLARCEAUX
Trêve de plaisanteries ; l'aimez vous ? Oui ou non.
SCARRON
Oui ou non : vous l'avez dit.
MONSIEUR DE VILLARCEAUX, élevant la voix
Monsieur Scarron...
SCARRON
Ah ! Ça, mais s'il s'agit d'un duel, vous me prêterez vos porteurs.
MONSIEUR DE VILLARCEAUX
Daignez répondre...
SCÈNE XXI. Les Mêmes, Ménage.
SCARRON
Ma foi, mon ami, vous arrivez fort à propos. Vous voyez un rival qui vient me faire querelle, et sans vous, je ne sais pas jusqu'où cela pouvait aller.
MÉNAGE, à Monsieur de Villarceaux
Eh ! Monsieur, montrez-vous plus raisonnable que lui.
MONSIEUR DE VILLARCEAUX
Il ne s'agit point de querelle ; je viens seulement savoir où monsieur en est avec Mademoiselle d'Aubigné.
SCARRON
Belle question ! Mais tout le monde le sait, et les tambours ont dû vous en instruire.
MONSIEUR DE VILLARCEAUX
Comment ! Il serait possible...
SCARRON
Air : Vive les fillettes.
L'amour est fantasque, Nous le savons tous, Et ce petit masque Est le roi des fous.ENSEMBLE. MONSIEUR DE VILLARCEAUX, MÉNAGE
Un choix si fantasque Nous surprendra tous ; Sous un pareil masque Chercher un époux.SCÈNE XXII. Les mêmes, Mademoiselle D'Aubigné.
MÉNAGE
Venez, Mademoiselle, il est question de vous.
MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ, à Scarron
Je vous croyais seul.
SCARRON
Mademoiselle, voilà monsieur de Villarceaux qui prétend qu'un visage comme le mien et une figure comme la vôtre, ne pourront jamais dormir sur le même oreiller.
MONSIEUR DE VILLARCEAUX
Il est vrai que j'ai lieu d'être étonné...
MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ, à Monsieur de Villarceaux
Eh ! De quel droit, monsieur, viendrez-vous blâmer ou approuver le choix que je pourrais faire ?
SCARRON
Voilà qui est positif.
MONSIEUR DE VILLARCEAUX, à Mademoiselle d'Aubigné
Pardon, mademoiselle ; mais je crois que sans trop d'amour-propre, un autre pouvait se flatter d'obtenir la préférence.
MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ
Ai-je jamais autorisé la moindre prétention sur ma main, ou sur mon coeur ?
SCARRON
Vous ne vous attendiez pas à cette réponse ? C'est que mademoiselle met à cacher son esprit tout le soin que les autres femmes mettent à montrer le leur.
SCÈNE XXIII. Les mêmes, Ninon.
NINON
Air : Intégrité, franchise.
Chez Scarron l'allégresse Nous conduit chaque jour : Aujourd'hui la tendresse Y doit avoir son tour.Bas à Monsieur de Villarceaux.
Je reviens ici Seconder l'ardeur qui vous presse.Bas à Mademoiselle d'Aubigné, lui montrant un papier.
Vous verrez ceci, Tout a pleinement réussi.TOUS
Chez Scarron l'allégresse, etc.
NINON
Il n'y a personne ici de trop. Scarron est le plus grand admirateur de Mademoiselle d'Aubigné ; Ménage est notre ami à tous, et je puis parler librement. J'arrive de Saint-Maur, où madame de Neuillant m'a donné par écrit son consentement à ce que Mademoiselle dispose de sa main, bien sûre que son choix ne peut qu'être digne du nom qu'elle porte. D'après cela, celui qui aspire à ce bonheur, doit s'expliquer sans contrainte.
Bas à Monsieur de Villarceaux.
J'espère, monsieur, que vous êtes content de moi ?
MONSIEUR DE VILLARCEAUX
Enchanté, Mademoiselle ; mais je prie Monsieur Scarron de vouloir bien se charger du remerciement.
NINON
Plaît-il ?
SCARRON
Oui, ma chère Ninon, c'est à moi de vous témoigner toute ma reconnaissance.
NINON
Comment !
SCARRON
Tous les merveilleux de la cour et de la ville doivent aujourd'hui baisser pavillon devant mon mérite.
NINON, à Mademoiselle d'Aubigné
Que veut-il dire ?
MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ
Que ni le rang ni la fortune n'ont pu me commander ce que la raison et l'amitié me font faire pour Scarron.
NINON
Mais songez qu'un amant jeune et riche...
MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ
Air : Vaudeville d'Honorine.
Un jeune amant dans l'opulence, De m'épouser se flatterait en vain ; Je n'ai rien que mon indigence, Et ma fierté refuserait sa main.Bis.
À Scarron.
J'apporte, en acceptant la vôtre, Amitié, zèle, attention. Je serais pauvre pour tout autre, Mais je suis riche pour Scarron.Bis.
NINON
Je n'aurais jamais pu deviner un pareil mariage.
MÉNAGE, à Mademoiselle d'Aubigné
Mademoiselle d'Aubigné, avec une pareille âme, vous êtes faite pour les plus hautes destinées.
NINON
Ménage a raison.
Air : Pauline, au printemps de son âge.
Puisqu'aujourd'hui d'un choix si rare La raison vous fait un devoir, Sans doute le sort vous prépare Ce qu'on ne peut encor prévoir ; Qui sait si, malgré sa puissance, Un jour, un illustre barbon N'enviera pas la survivance De vos tendres soins pour Scarron.Bis.
À Villarceaux.
Mon ami, vous n'avez rien de mieux à faire que de prendre la chose gaîment. Ce matin, je vous ai donné, je pense, un assez bel exemple.
SCÈNE XXIV. les Mêmes, Girault, un Notaire.
GIRAULT, bas à Scarron
J'arrive avec mon argent et le Notaire apostolique.
SCARRON
Ah ! Ah !
Il l'examine des pieds à la tête.
Fort bien. Mesdames, je vous présente monsieur l'Abbé.
Tout le monde salue.
MÉNAGE
Eh ! C'est ce coquin de Girault !
TOUS
Girault !
SCARRON
Chanoine de ma façon.
MÉNAGE
Je te remercie de m'en avoir débarrassé.
GIRAULT
Trop heureux si je pouvais un jour mériter la confiance de ces dames !
NINON
Monsieur le Chanoine, si jamais je donne la mienne à quelqu'un de votre état, vous aurez la préférence.
SCARRON
Monsieur le Notaire apostolique, vous faites des contrats de mariage ?
LE NOTAIRE
Je fais de tout, monsieur.
SCARRON
Vous allez faire le nôtre.
LE NOTAIRE, à une table
À l'instant... La future est...
SCARRON
Mademoiselle d'Aubigné.
LE NOTAIRE, écrivant
Que reconnaissez-vous à l'accordée ?
SCARRON
Ce que je lui reconnais ?
Air : L'amour galant, c'est son ouvrage.
Elle m'apporte en mariage, D'abord, deux grands yeux fort mutins ; Ajoutez un très-beau corsage, Une paire de belles mains, Un coeur pur, une âme excellente Et quatre bons louis de rente : Mais le plus flatteur à mon gré, C'est ce que personne ici ne lui conteste, Beaucoup d'esprit que je ferai Mieux valoir que le reste.LE NOTAIRE, écrivant
Quel douaire lui assurez-vous ?
SCARRON
L'immortalité. Le nom des femmes des rois meurt avec elles, celui de la femme de Scarron vivra éternellement.
SCÈNE XXV. Les Mêmes, Maugin, Babet.
MAUGIN
Monsieur, cette jeune fille à qui vous avez dit de revenir...
SCARRON, à Babet
Tout-à-l'heure, ma petite...
LE NOTAIRE
Ces messieurs signent-ils ?
SCARRON
Tout le monde signe... Et toi aussi, Maugin.
MAUGIN
Moi, monsieur !
SCARRON
Oui, mon ami : mon mariage ne te fait pas peur ? Tu serviras bien ma femme, n'est-ce pas ?
MAUGIN
Oui, monsieur, s'il plaît à Dieu.
MONSIEUR DE VILLARCEAUX, à qui l'on présente le contrat à signer
J'espère que j'en suis dispensé.
NINON, à Monsieur de Villarceaux
Vous avez de l'esprit... Signez ce contrat-là.
MONSIEUR DE VILLARCEAUX
Mais...
NINON
Signez, vous dis-je.
Il signe.
SCARRON, à Girault
À nous deux.
GIRAULT, lui remettant l'argent
Voici votre affaire : la somme est en or.
SCARRON
Tant mieux.
S'adressant à Babet.
À vous, ma petite. Madame Scarron, voici mademoiselle Babet que messieurs Voiture et Sarrazin m'ont adressée pour être la gouvernante de nos enfants.
À Babet.
Ma bonne amie, comme je pourrais vous faire attendre un peu trop longtemps, je vous établis la gouvernante des vôtres.
BABET
Des miens !
SCARRON
Air : On ne rit plus, on ne boit guère.
Pour vous faire entrer en ménage, Il vous manquait cinquante écus ; Pour le trousseau du mariage, En voici cinquante de plus.BABET
Ah ! Monsieur, comment reconnaître...
SCARRON
Allez, que votre hymen produise, Priez qu'il m'en advienne autant. Mais en passant, Dites pourtant À ces messieurs d'un esprit si plaisant : Scarron est sage, quoi qu'on dise, Car il place bien son argent.NINON, à Monsieur de Villarceaux
Vous me restez, Monsieur... vous voyez que ce n'est pas ma faute.
MONSIEUR DE VILLARCEAUX
Après ce qui s'est passé, puis-je encore me flatter...
NINON
Air : Réveillez-vous, belle endormie.
J'aurai toujours même tendresse, Ma constance vous le promet.MONSIEUR DE VILLARCEAUX
Sa parole vaut mieux : d'ailleurs, Monsieur de la Châtre ne me le conseillerait pas.
SCARRON
Maugin, fais-nous servir.
MAUGIN
Dans l'instant, Monsieur.
SCARRON
Allons, mes amis.
VAUDEVILLE.
CHOEUR
Chacun voudra, etc.NINON, à Mademoiselle d'Aubigné
Souvent pour le noeud conjugal On choisit mal : Quant à vous, dans ce doux lien, Vous voyez bien. Point d'erreur, point de surprise, De méprise ; Vous épousez un esprit Et tout est dit.MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ
De ce choix j'ai lieu d'être contente, Et mon coeur ne désire plus rien : De Scarron si je remplis l'attente, Son bonheur fera toujours le mien.MAUGIN
Je suis tout réjoui, Oui ; C'est de votre heureux mariage, Le plaisir Vient vous saisir, Et le plaisir Peut vous guérir. De sa main une belle Dame À votre flamme Fait le don. Que de bons amis dans la maison Viendront à foison Pour y voir la femme De monsieur l'Abbé Scarron !MÉNAGE
De la folie Enfant et digne appui, De la folie Tendre et fidèle ami, Mainte folie Scarron fit jusqu'ici : Mais la plus jolie, Est celle d'aujourd'hui.CHOEUR
De la folie, etc.CHOEUR
Allons chanter, etc.491 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica