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Vaudeville en vers et en prose· Comédie en un Acte et en Prose, Mêlée de Vaudevilles

Le Mariage de Scarron

Pierre-Yves Barré, Desfontaines-Lavallée, Jean-Baptiste Radet· créée en 1797· 491 vers· 9 personnages

Représentée pour la première fois au théâtre du VAUDEVILLE, le 19 floréal, an 5, (8 mai 1797, v. st.)

Personnages

  • SCARRON, Citoyens CARPENTIER
  • LE MARQUIS DE VILLARCEAUX, JULIEN
  • MÉNAGE, DUCHAUME
  • GIRAULT, valet-de-chambre de Ménage, HYPOLYTE
  • MAUGIN, valet de Scarron, CHAPELLE
  • UN NOTAIRE, FICHET
  • MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ, Citoyennes SARA
  • NINON DE LENCLOS, BLOSSEVILLE
  • BABET, jeune fille, FLEURY

Le théâtre représente un Salon.

SCÈNE PREMIÈRE.

MAUGIN seul

Il jette les yeux sur une pendule.

Ah ! Ah !... Déjà neuf heures !... Monsieur l'Abbé ne tardera peut-être pas à sortir du lit, c'est à-dire, à vouloir que je l'en sorte ; car, sans moi, il y resterait longtemps ; mais il attend Mademoiselle d'Aubigné ; il sera matinal. Préparons-lui toutes ses petites affaires... Sa table...

Il la place sur le devant de la scène.

Ses livres...

Il les arrange.

Ses lettres... La dernière épreuve de Jodelet... Jodelet ! C'est ça une belle comédie ! Comme tout le monde y court ! Que d'argent elle rapporte aux comédiens ! Aussi, ces messieurs sont-ils venus en députation prier Monsieur Scarron de leur en faire une autre, toute pareille.

Air : Non, je ne ferai pas.

La députation était bien honorable, Et jamais écrivain n'en aura de semblable, D'autant qu'en tous les cas, c'est toujours aux auteurs D'aller rendre visite à messieurs les acteurs.

Mais il faut passer cette petite inconséquence à ces messieurs, s'ils ont bien voulu se transporter chez mon maître, c'est qu'ils avaient besoin de lui, et qu'ils ne pouvaient pas le faire venir chez eux, attendu qu'il ne marche pas... Eh ! Puis, quand un homme d'église, un chanoine, fils d'un conseiller au parlement, fait tant que d'être auteur, on sent bien que ce n'est pas un auteur comme un autre.

Voyant que tout est arrangé.

Voilà ce que c'est... Quand je l'aurai roulé là, il aura tout sous sa main... Voyons maintenant si je n'ai rien oublié de ses commissions... Relisons sa petite note.

Il met ses lunettes et lit sur un papier.

Les vers à Mademoiselle d'Hautefort... Je les ai remis, et le pâté qu'elle m'a donné est à l'office. Un exemplaire du Virgile travesti à Monsieur le Surintendant.... Il l'a, et c'est un ouvrage bien placé : Monsieur Fouquet est reconnaissant, il sait ce que vaut une dédicace. Chez le commandeur de Souvré... J'y ai été, et j'en ai rapporté un panier de vin muscat... Passer chez Mademoiselle Ninon de Lenclos... J'en viens, et nous la verrons ce matin... Savoir des nouvelles de messieurs Segrais, Pelisson, Voiture, Sarrazin, et coetera... Tout cela est fait. Monsieur l'Abbé peut sonner quand il voudra.

Il va pour sortir.

Scarron était presque entièrement paralysé et ne se déplaçait qu'en fauteuil roulant.

Pelisson, Paul (1624-1693) : Fut d'abord avocat à Castres, vint à Paris pour y jouir du commerce des gens de lettres, y acheta une charge de ssecrétire du Roi, devint en 1657 premier commis de Fouquet, et fut nommé conseiller d'État en 1660. Il partagea la disgrâce de Fouque et fut incarcéré en 1661 à la Bastille. (...) Il ne sortit de prison qu'au bout de 5 ans, fut nommé Historiographe du Roi et académicien. [B]

SCÈNE II. Maugin, Monsieur de Villarceaux.

MAUGIN

Eh ! C'est monsieur de Villarceaux !

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

Lui-même, mon cher Maugin.

MAUGIN

Si matin ici !

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

Tu vas savoir pourquoi.

MAUGIN

Je sors de chez quelqu'un de votre connaissance, et j'ai été bien surpris de ne pas vous y trouver, vous qu'on y trouve toujours.

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

Écoute-moi.

MAUGIN

Vous faites bien d'aller là ; Mademoiselle Ninon est une dame bien aimable.

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

Sans doute, mais....

MAUGIN

Aussi, tout le monde l'aime, et, comme dit la chanson de ce monsieur qu'elle aimait avant vous....

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

De grâce !...

MAUGIN

Elle est bonne cette chanson là.

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

Mais enfin...

MAUGIN, préludant

Tra, la, la, la, la, la... Je la sais par coeur.

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

Je le crois ; mais....

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

Laisse-là ta chanson.

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

Il ne me fera pas grâce d'un couplet.

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

Qu'il m'impatiente !

MAUGIN

Comme tout le monde a chanté cela !

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

As-tu fini ?

MAUGIN

Oui, monsieur ; mais vous avez le temps : Monsieur l'Abbé n'est pas levé.

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

Ce n'est pas à Scarron que j'ai affaire ; c'est à toi.

MAUGIN

A moi, monsieur de Villarceaux !... Ah ! Si j'avais pu le prévoir, je n'aurais pas chanté la chanson ; au reste, je n'en suis pas fâché : vous êtes toujours bien aise qu'on vous parle de Mademoiselle Ninon.

MONSIEUR VILLARCEAUX, avec mystère

Il s'agit de Mademoiselle d'Aubigné.

MAUGIN

Notre voisine !... Elle arriva hier de Saint-Maur, et doit venir ici ce matin.

Saint-Maur : Commune au sud-est de Paris sur la rive droite de la Marne qui se nomme actuellement Saint-Maur-des-Fossés.

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

Je sais qu'elle y vient souvent.

MAUGIN

Tous les jours, quand elle est à Paris.

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

Ton maître reçoit beaucoup de monde ?

MAUGIN

La cour et la ville ; des quatre coins de Paris on vient au Marais pour le voir.

Scarron avait une maison dans le quartier du Marais de Paris qui se situe au nord de la Seine.

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

Eh ! Dis-moi, Maugin ; dans la nombreuse société qui se trouve chez lui, Mademoiselle d'Aubigné n'a-t-elle pas distingué quelqu'un de nos jeunes courtisans ?

MAUGIN

Non, monsieur, Mademoiselle d'Aubigné ne distingue personne ; mais ça ne veut pas dire que personne ne la distingue.

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

Il y a donc quelqu'un...

MAUGIN

Oui, Monsieur, quelqu'un qui est toujours ici quand elle y vient.

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

Toujours ici ?

MAUGIN

Il n'en sort pas.

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

Il est donc bien épris ?

MAUGIN

Ah ! Monsieur, cette femme-là lui tourne la tête ; il n'est occupé que d'elle, il en parle, il en rêve, il n'est bien qu'avec elle.

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

Il la suit partout ?

MAUGIN

Non, Monsieur, il ne la suit pas... Oh ! Ce n'est pas un amoureux... comme vous, par exemple.

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

Que veux-tu dire ?

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

Qu'est-ce que cela signifie ? De qui veux-tu parler ?

MAUGIN

Vous ne devinez pas ?

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

Du tout.

MAUGIN

C'est de monsieur l'Abbé.

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

Scarron !

MAUGIN

Lui-même.

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

Scarron amoureux de Mademoiselle d'Aubigné !

MAUGIN

Comme un fou ; au point que souvent il en est triste, lui qui ne l'a jamais été, même en perdant son procès, sa fortune, sa santé, ses jambes, sa figure, sa taille... Car il a perdu tout cela.

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

Je le sais.

MAUGIN

Mais vous ne savez peut être pas comment cela lui est arrivé ?

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

Eh ! Qu'importe !

MAUGIN

Oh ! C'est une drôle d'histoire... Il était à son canonicat du Mans, un jour de carnaval ; on courait les masques, il voulut s'en mêler...

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

Oui, il se déguisa en sauvage.

MAUGIN

Non, en oiseau.

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

Il avait perdu l'esprit.

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

Quelle extravagance !

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

D'où il est sorti dans l'état où nous le voyons.

À part.

Si je n'ai point d'autre rival, me voilà bien tranquille.

Haut.

Et que dit Mademoiselle d'Aubigné des soupirs de son Adonis ?

Adonis : jeune homme d'une beauté remarquable, était, suivant les Grecs,le fruit du commerce incestueux de Cinyras avec sa fille Myrrha. Il fut changé en anémone. [B]

MAUGIN

Je ne sais pas, monsieur... Mais écoutez donc, d'après toutes vos questions, ne seriez-vous pas vous-même... Oh ! Non, c'est impossible.

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

Quoi donc ?

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

Tu crois ?

MAUGIN, voyant entrer Ninon

Demandez-le lui plutôt, la voilà.

MONSIEUR DE VILLARCEAUX, à part

Ninon ! Quel contre-temps !

SCÈNE III. Les Mêmes, Ninon.

NINON

Maugin, est-il jour chez ton maître ?

MAUGIN

Non, mademoiselle, il n'a pas encore sonné ; mais voilà monsieur de Villarceaux qui vous fera compagnie.

Il sort.

SCÈNE IV. Ninon, Monsieur de Villarceaux.

NINON

Ah ! Ah ! Vous voilà, monsieur ?

MONSIEUR DE VILLARCEAUX, embarrassé

Oui, madame, c'est que...

NINON

Après trois jours d'absence, il faut venir ici pour vous rencontrer !

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

Madame, j'allais me rendre chez vous !

NINON

Chez moi !

Air : De Weick.

Vous n'êtes pas très empressé.

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

Embarrassé ! non, je vous jure.

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

Que dites-vous ?... Je ne comprends pas...

NINON

Et moi, je comprends fort bien que vous ne m'aimez plus.

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

Moi, Madame !

NINON

Ah ! C'est très-fâcheux ; mais cela est... Oui, vos distractions, vos froideurs, vos absences, vos assiduités dans les maisons où va Mademoiselle d'Aubigné, que sans doute vous espérez rencontrer ici....

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

Mademoiselle d'Aubigné ! Vous prétendez...

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

Ah ! Ninon, croyez qu'il m'est affreux de mériter vos reproches.

NINON

Des reproches !... Vous connaissez bien peu Ninon. Eh ! Pourquoi vous serais-je un crime de ce qui ne dépend pas de vous ! Tout passe dans la vie, et surtout l'amour... Ce qui vous arrive aujourd'hui pouvait m'arriver demain.

MONSIEUR DE VILLARCEAUX, à part

Que lui répondre ?

NINON

Tenez, mon ami, si dans ce qu'on appelle rupture, inconstance, on écoutait moins l'amour-propre, on se trouverait moins d'amour, on verrait moins de justice à ses plaintes, à ses emportements, et l'on se conduirait tout aussi sagement que moi.

MONSIEUR DE VILLARCEAUX, à part

Je suis confondu.

NINON

D'ailleurs, je ne vous épouserais pas, car j'ai bien résolu de ne jamais me donner un maître ; vous, Monsieur, il faut que vous vous mariiez, et Mademoiselle d'Aubigné est un parti qui vous convient sous tous les rapports ; elle a de la naissance, de la beauté, de l'esprit, point de fortune, à la vérité ; mais vous en avez beaucoup, et le plus bel usage que vous en puissiez faire, est de la partager avec elle.

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

Et c'est vous qui me le conseillez !

NINON

Bien plus : j'aurai le courage de vous servir, de sacrifier l'amour à l'amitié.

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

Vous, Ninon !

NINON

Je m'oublierai pour votre bonheur. Vous connaissez mes liaisons avec Madame de Neuillant, la protectrice de Mademoiselle d'Aubigné ; dès aujourd'hui, je veux l'aller trouver à Saint-Maur, et je suis sûre d'en rapporter son consentement à votre union.

NINON, apercevant Mademoiselle d'Aubigné

Ah ! Mademoiselle d'Aubigné.

MONSIEUR DE VILLARCEAUX, à part

Ciel ! Tâchons de faire bonne contenance.

SCÈNE V. Les mêmes, Mademoiselle d'Aubigné.

NINON

Ma chère amie, vous arrivez bien à propos ; nous parlions de vous avec Monsieur de Villarceaux.

MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ

Avec Monsieur de Villarceaux !

NINON

Il vous rend bien justice....

MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ

Auprès de vous, peut-on s'occuper de moi ?

MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ

Il ne manque à ce portrait que d'être ressemblant.

MONSIEUR DE VILLARCEAUX, avec embarras

Ah ! Mademoiselle, quand on a le bonheur de vous voir, de vous entendre, on est forcé de convenir que la nature n'a rien fait de plus accompli, de plus digne de nos hommages.

MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ

Monsieur, de grâce....

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

Et l'admiration, le respect...

NINON, bas à Villarceaux

Mon cher ami, vous n'avez pas le sens commun.

MONSIEUR DE VILLARCEAUX, à part

C'est vrai.

NINON, idem

Vous êtes trop amoureux pour savoir ce que vous dites ; allez-vous-en, et laissez-moi parler pour vous.

MONSIEUR DE VILLARCEAUX, bas à Ninon, et voulant lui baiser la main

Ah ! Ma chère Ninon !...

NINON, retirant sa main

Saluez Mademoiselle d'Aubigné.

Il fait une révérence profonde à Mademoiselle d'Aubigné, qui la lui rend froidement et les yeux baissés ; ensuite il sort.

SCÈNE VI. Ninon, Mademoiselle D'Aubigné.

NINON

Le pauvre garçon était bien mal à son aise ! Eh quoi ! Ma chère amie, vous voilà toute déconcertée ?

MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ

J'ai lieu du moins d'être surprise.

NINON

Il faut pourtant vous accoutumer à ce langage ; on n'est pas aussi belle sans attirer les regards et les éloges.

MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ

Je ne les cherche, ni ne les mérite.

NINON

Ma chère amie, parlons sérieusement : avec un nom illustre, mais sans fortune, combien jusqu'à ce jour vous avez été malheureuse !

MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ

Oui, je n'ai connu que des peines. Née dans les prisons de Niort, où se trouvaient mes parents persécutés, menée à l'âge de trois ans en Amérique, laissée sur le rivage par la négligence d'un domestique, prête à être dévorée par un serpent, embarquée à douze ans, attaquée d'une maladie violente, regardée comme morte, et au moment d'être jetée à la mer, rendue à la vie, ramenée en France, orpheline et sans bien, je n'y trouve de ressource que dans les bienfaits d'une parente, à qui je ne sens que trop que je suis à charge.

MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ

Eh ! Croyez-vous donc le mariage une perspective si agréable pour moi ?

NINON

Mais il me semble qu'un hymen avantageux...

MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ

Serait peut-être un malheur de plus.

NINON

Que dites-vous ?

NINON

Cela se voit quelquefois : mais il est aussi des hommes trop généreux, trop délicats, pour croire que jamais leur fortune puisse payer les qualités de celle qu'ils épousent, et, plus que toute autre, vous êtes faite pour rencontrer un pareil mari.

MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ

Vous me flattez, Ninon, et votre amitié vous aveugle.

NINON

Non, ma chère d'Aubigné... Mais ne trouvez-vous pas singulier que ce soit Ninon qui vous presse de prendre un époux ?

MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ

Effectivement personne ne s'en douterait.

MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ

Mais quand je serais assez heureuse pour trouver un mari qui me convînt, et qui voulût bien réparer en moi les torts de la fortune, vous savez que je dépends de Madame de Neuillant.

NINON

Qui n'aurait aucune raison de s'opposer à votre bonheur. Je vais la voir ce matin, et je me charge de la pressentir là-dessus ; ensuite le mari pourra se présenter d'un moment à l'autre.

MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ, souriant

Vous croyez ?

NINON

J'en suis sûre ; mais Scarron ne paraît pas.

MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ

Je l'attends ici ; il m'a fait demander un entretien particulier.

NINON

Un entretien particulier !... En ce cas-là, je ne le verrai que ce soir... Il a bien de l'amitié pour vous, Scarron.

MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ

Chaque jour il m'en donne des preuves, et je ne sais comment reconnaître les services qu'il ne cesse de me rendre.

NINON

Oh ! Il a le coeur excellent... Ce soir, vous serez des nôtres ?

MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ

Je l'espère.

NINON

À ce soir donc, et j'aurai vu Madame de Neuillant.

Elle sort.

SCÈNE VII.

MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ, seule

L'Attachement que Ninon a pour moi, l'éclaire sur les désagréments de ma position. L'hymen est donc mon seul espoir... Eh ! Quel espoir !

Air : Vaudeville d'Abuzard.

D'un époux il faudra tenir Et mon état et ma fortune ! Ah ! combien un tel avenir Et m'épouvante et m'importune ! Pour tous ceux qui semblent s'offrir, Je n'ai que de l'indifférence ; Et l'amour seul peut adoucir Le poids de la reconnaissance.

SCÈNE VIII. Mademoiselle D'Aubigné, Maugin.

MAUGIN

Mademoiselle, monsieur l'Abbé ne peut se dispenser de recevoir Monsieur Ménage, qui veut absolument lui parler à l'instant même ; c'est ici qu'ils vont causer...

MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ, voulant se retirer

Eh bien ! Je reviendrai.

MAUGIN, la retenant

Non pas !... Monsieur l'Abbé vous prie de passer un moment dans le jardin ; cela ne sera pas long.

MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ

Sais-tu ce qu'il peut me vouloir ?

MAUGIN

Non : mais il paraît que cela est fort important ; car, après Monsieur Ménage, sa porte sera fermée pour tout le monde.

MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ, passant dans le jardin

Je vais donc attendre.

MAUGIN, la suivant des yeux

Promenez-vous là-bas, sous le berceau... Entrez, monsieur Ménage...

À Ménage qui paraît.

Mon maître est en voiture, je vais vous l'amener.

Il sort.

SCÈNE IX.

MÉNAGE, seul

Enfin, je saurai si ce qu'on m'a dit est vrai, et si mon diable de fou a tout-à-fait perdu la tête... Le voici.

SCÈNE X. Ménage, Scarron.

MÉNAGE

Toujours la même gaieté.

SCARRON

Cela ne doit pas te surprendre. La douleur qui pique les autres hommes, ne fait que me chatouiller.

Bas à Maugin.

Veille à ce que Mademoiselle d'Aubigné ne s'impatiente pas.

MAUGIN, sortant

Oui, Monsieur.

SCÈNE XI. Scarron, Ménage.

Ménage, Gilles (1613-1692) : Abandonna le barreau pour la littérature, et s'engagea dans l'état ecclésiastique pour obtenir des bénéfices qui lui permissent de cultiver librement ses goûts studieux. (...) Sa réputation, fondée principalement sur l'affectation de bel esprit, pâlit devant l'influence de Boileau. 5...) [B]

SCARRON

Si tu étais à ma place, mon cher Ménage, tu ferais de beaux cris, tu jurerais d'une belle force, toi qui n'es pas endurant.

MÉNAGE

Ah ! Chacun a son humeur.

SCARRON

Et la tienne est aigre.... Mais sachons quelle est la grande affaire qui t'amène et qui ne pouvait se remettre.

MÉNAGE

C'est une chose qui te regarde particulièrement, et qui te donne un ridicule....

SCARRON

Un ridicule ! Tant mieux ; il est très joli de n'en avoir qu'un.

MÉNAGE

Laissons la bouffonnerie.

SCARRON

Je ne le peux pas, mon ami, c'est tout ce qui me reste ; mais au fait, je suis pressé.

MÉNAGE

Air : Allez-vous-en gens de la noce.

Il court certains bruits dans la ville ;

MÉNAGE

Il n'est pas question de plaisanter.

SCARRON

C'est donc bien sérieux ?

MÉNAGE

On dit, mon cher, qu'oubliant ta tournure, ton état, tes infirmités...

SCARRON

Cela n'est pas vrai ; car voilà un petit chatouillement qui m'en fait souvenir... Mais ce n'est rien. Continue... On dit donc.

MÉNAGE

Que tu songes à te marier.

SCARRON

On dit cela dans la ville ?

MÉNAGE

Tu conçois combien un tel propos a dû me paraître absurde.

SCARRON

Sans doute ; d'autant que cela n'est pas encore tout-à-fait décidé.

MÉNAGE

Comment ? Il en serait question ?

SCARRON

Il ne manque plus que le consentement de la future.

MÉNAGE

Tu me tranquillises ; car j'espère qu'aucune femme ne consentira à t'épouser.

SCARRON

Je l'espère aussi ; mais si malheureusement il s'en trouvait une qui fût capable...

MÉNAGE

Elle ne se trouvera pas.

SCARRON

Que sait-on ? En fait de mariage, on en voit de si extraordinaire ! Je ne parle pas des mariages sous la cheminée.

Air : Vaudeville de la Soirée orageuse.

D'abord, mariage d'argent, Mariage de convenance, Mariage de sentiment, Mariage de circonstance ; Puis, mariage d'opéra, Mariage de comédie : Le mien, monsieur, s'appellera : Mariage de fantaisie.

MÉNAGE

Monsieur Scarron, avec une pareille fantaisie, vous irez tout droit à l'hôpital des fous.

SCARRON

Je n'irai pas ; on m'y portera.

MÉNAGE

Eh ! Malheureux impotent ! Ce n'est pas un contrat de mariage qu'il te faudrait faire, c'est ton testament.

SCARRON

Il est fait, Monsieur ; mon épitaphe aussi... Vous êtes connaisseur, je vais vous en régaler, écoutez.

Il lit.

« Celui qui ci maintenant dort, Fit plus de pitié que d'envie, Et souffrit mille fois la mort, Avant que de perdre la vie. Passant, ne fais ici de bruit, Prends garde qu'aucun ne l'éveille ; Car voici la première nuit Que le pauvre Scarron sommeille. »

Il s'agit de son épitaphe écrite par lui-même.

MÉNAGE

Quel assemblage de philosophie et d'extravagance ! Au surplus, je suis venu ici pour affaires, et non pour te donner des conseils.

SCARRON

Je ne t'en demande point.

MÉNAGE

Quand tu m'en demanderais, je ne t'en donnerais pas. Les amants sont comme les auteurs.

SCARRON

Ils sont fort bien.

SCARRON

Je compte sur la tienne.

MÉNAGE

Oh ! Tu t'en passeras fort bien. Mais tu me fais pitié ; pour la dernière fois, mon ami Scarron, je t'en prie, je t'en supplie, songe aux dangers que tu cours.

SCARRON

Je ne crains rien.

MÉNAGE

Les femmes...

SCARRON

Je suis sûr de la mienne.

MÉNAGE, d'un air moqueur

« Oui, tu vas épouser l'infante Ahihua, Qui te va réjouir comme un alleluia. »

Vers 186-187, Citation parodique des vers 1539-1540 de Dom Japhet d'Arménie (1653) de Scarron.

SCARRON

Ah ! Monsieur, vous citez mes vers !

MÉNAGE

Qui ne sont pas bons.

SCARRON

Qu'on applaudit.

MÉNAGE

Qu'on n'applaudira pas toujours.

SCARRON

Bien obligé.

MÉNAGE

Mais je vais t'envoyer Girault, mon valet-de-chambre, qui, d'après ton mariage, a un marché à te proposer.

SCARRON

Quel est ce marché ?

ENSEMBLE.

SCÈNE XII.

SCARRON, sonne, et Maugin paraît

Mademoiselle D'Aubigné.

MAUGIN

Elle est au fond du jardin ; je vais la chercher.

Il sort.

SCÈNE XIII.

SCARRON, seul ; il examine les papiers qui sont sur la table

Bon ! Bon... Je verrai tout cela dans un autre moment... Une lettre de ma soeur... hum... hum... elle se porte bien ; elle revient dans dix jours, tant mieux : Monsieur de Mesme en sera bien aise... Ah ! La dernière épreuve de Jodelet.

Il parcourt et la corrige.

Maudit imprimeur ! Toujours des fautes ! Toujours des sottises ! Comme si ce n'était pas assez de celles de l'auteur !

Lisant.

« Qu'avec ces trois gosiers Cerberus t'engloutisse ; Le grand chien Cerberus, Cerberus le grand chien, Plus beau que toi cent fois, et plus homme de bien. »

Voilà le vrai comique... Aussi, cinquante représentations de suite.

Air : Vaudeville de l'lsle des Femmes.

C'est un succès bien prononcé ; Ce que c'est que nos gens du monde ! Le Misanthrope est délaissé, À Jodelet la foule abonde. Mais, malgré ce succès complet, Moi, je tire mon horoscope ; On laissera le Jodelet Pour retourner au Misanthrope.

Et l'on fera bien... Mais je crois entendre Mademoiselle d'Aubigné... Non, pas encore. Voilà longtemps que je la chante sous les noms de Cloris et de Sylvie ; mais aujourd'hui il n'est plus question de Sylvie ni de Cloris ; c'est à Mademoiselle d'Aubigné qu'il faut que je parle. La voici... La peur me prend et le sérieux me gagne... Adieu, Scarron.

Citation des vers 898-891, de Jodelet de Scarron.

S'il s'agit du Misanthrope de Molière, il y a une erreur sur la date, car le Misanthrope a été présenté au public en 1666 et non en 1652 période où se situe l'action.

SCÈNE XIV. Scarron, Mademoiselle D'Aubigné.

SCARRON

Pardon, mademoiselle, si je ne vais pas au-devant de vous.

À Maugin.

Un siège.

MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ

Comment vous trouvez-vous aujourd'hui ?

SCARRON

Toujours bien quand je vous vois.

À Maugin.

Que l'on nous laisse seuls.

Maugin s'en va.

Le tête-à-tête ne vous épouvante pas, Mademoiselle ?

MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ

Vous avez à me parler ?

SCARRON

D'une affaire importante, très importante.

MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ

Pour vous ?

SCARRON

Pour tous les deux. Mademoiselle, vous m'avez intéressé dès l'instant que j'ai eu l'avantage de vous voir ; plus je vous ai connue, et plus j'ai désiré votre bonheur : je ne cesse de réfléchir sur votre position ; elle m'afflige votre position... Elle me tourmente.

MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ

Il est vrai que le sort ne m'a pas traitée bien favorablement ; mais il est des êtres plus malheureux que moi.

SCARRON

Je sais tout ce que vous avez à souffrir de Madame de Neuillant ; je sais combien il est dur de devoir tout à l'humanité d'une femme avare, qui assaisonne chaque bienfait d'un reproche, et qui, se faisant honneur de paraître avec vous en public, dans le particulier vous confond avec ses domestiques.

MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ

Et qui vous a dit ?...

SCARRON

Ce n'est pas vous qui ne vous plaignez jamais.

MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ

Bien éloignée de me plaindre de Madame de Neuillant, je ne crains que de la perdre.

SCARRON

Et si cela vous arrive, que deviendrez-vous ? Poursuivie, pressée, obsédée par tous les aimables de la cour, qui ne chercheront qu'à vous tromper ; les Méran, les Chevreuse, les Villarceaux, et tant d'autres... Que deviendrez-vous enfin ?

MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ

Ce que le ciel voudra.

SCARRON

Mais quand un séducteur opulent, profitant de votre détresse, vous proposera de pourvoir à tout, le ciel viendra-t-il vous dire à l'oreille que votre indigence est préférable à la richesse qu'on vous offre ?

MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ

Que voulez-vous que je fasse ?

MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ

Que dites-vous ?

SCARRON

Rien de tout cela n'est séduisant, je le sais ; mais la raison vous commande. Quoi que vous choisissiez, je serai, sinon heureux, du moins content de vous voir délivrée de la dureté de Madame de Neuillant, de l'opulence des financiers, et des artifices des courtisans.

MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ

Ah ! Scarron, vous me pénétrez d'admiration ; combien tant de délicatesse ajoute à l'amitié !

SCARRON

C'est elle seule qui m'inspire.

MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ

Comment répondre à vos offres !

SCARRON

En acceptant l'une ou l'autre.

MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ, avec embarras

L'une ou l'autre ?

SCARRON, avec inquiétude

Ce sera le couvent.

MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ, après un silence

Non, Scarron.

SCARRON, vivement

Non !

SCARRON, transporté de joie

Comment ! Quoi ! Vous préférez l'hymen ! L'hymen avec Scarron !

MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ

Je ne possède rien, mais il lui faut des secours, des soins continuels... C'est le seul époux à qui je puisse apporter une dot.

MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ

Je ne doute pas que ma bienfaitrice n'approuve cette union ; cependant je dois la consulter.

SCARRON

Oh ! Nous aurons son aveu, j'en réponds.

MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ

Je ne la verrai que demain.

SCARRON

Eh bien ! Ce soir, je vous remettrai le projet de notre contrat que vous lui porterez.

MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ

Quoi ! Sitôt....

SCARRON

Je ne veux pas vous faire attendre.

MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ

Mais il me semble...

SCARRON

Je n'étais que le malade de la Reine, je vais être le malade de ma femme, et ma femme verra que je ne remplirai que trop bien ma charge... Vous rougissez... Vous n'êtes pas encore faite à mon style ; mais vous vous y ferez.

MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ

J'aimerais mieux... Pardon, si j'ose...

SCARRON

Avec moi ! Aux termes où nous en sommes, vous pouvez tout oser.

MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ

Eh bien ! Puisque vous permettez que je vous parle avec franchise...

SCARRON

Je l'exige.

MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ

Au lieu de me faire à votre style, j'aimerais beaucoup mieux vous accoutumer à mettre dans vos ouvrages plus de délicatesse et plus de décence. Vous n'y perdriez rien pour la gaîté, et vous y gagneriez pour la considération.

SCARRON

Avant tout, le public veut qu'on l'amuse.

SCARRON

Eh ! Mais...

MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ

Monsieur Scarron, vous m'avez autorisée...

SCARRON

Votre réflexion est juste, mademoiselle. Je m'étais toujours bien douté que cette petite fille que je vis entrer dans ma chambre, avec une robe trop courte, et qui se mit à pleurer, je ne sais pas bien pourquoi, était aussi spirituelle qu'elle en avait la mine. Vous tenez parole ; ainsi, vous me dirigerez ; je ne publierai plus rien sans vous consulter.

MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ

Il ne vous manque que d'être un peu plus difficile.

ENSEMBLE.

SCÈNE XV. Les Mêmes, Maugin.

MAUGIN

Girault, le valet-de-chambre de Monsieur Ménage est là ; il dit que vous lui avez donné rendez-vous pour affaire.

SCARRON

Oui, mais qu'il attende.

MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ

Non, je ne puis rester plus longtemps.

SCARRON, à Maugin

Qu'il vienne donc... À propos, j'oubliais... Mademoiselle, voici un exemplaire du Roman comique que j'ai promis à Madame de Neuillant... Voulez-vous bien vous en charger ?

Le Roman comique est une oeuvre de Paul Scarron.

MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ

Volontiers.

Comme elle avance la main pour prendre le livre, Scarron la lui baise.

SCARRON

Je n'aurais pas été la chercher.

MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ, souriant

Je vous laisse.

Elle sort.

SCARRON, très ému

Ouf !... Ah ! Scarron, mon ami, si la santé peut te revenir...

SCÈNE XVI. Scarron, Girault.

SCARRON

Eh bien ! Mon cher Girault, Ménage prétend que tu as un marché à faire avec moi.

GIRAULT, l'air hypocrite pendant toute la scène

Oui, Monsieur l'Abbé.

SCARRON

De quoi s'agit-il, mon ami ?

GIRAULT

On dit, monsieur l'Abbé, que vous prenez une femme.

SCARRON

Non, c'est une femme qui me prend.

GIRAULT

Ainsi, vous ne gardez pas votre canonicat !

SCARRON

Non, mais je le vends.

GIRAULT

Et moi, je l'achète.

SCARRON

Toi, mon ami ?

GIRAULT

Oui, monsieur l'Abbé ; si vous n'êtes pas trop cher, je m'en accommoderai.

SCARRON

Ce n'est pas tout que le prix ; c'est la vocation qu'il faut.

GIRAULT

La vocation, monsieur l'Abbé !... Oh ! Dieu merci, je suis bien appelé à cet état-là.

GIRAULT

Autant qu'un frère ignorantin.

Ignorantin : Les frères ignorantins, et, substantivement, les ignorantins, nom donné aux membres d'un ordre religieux fondé en 1495 par saint Jean-de-Dieu, Portugais, et introduit en France par Marie de Médicis ; destiné d'abord à servir et à secourir les pauvres malades, il s'occupa plus tard de l'éducation des enfants du peuple. Dans le faubourg St-Germain-des-Prés se sont établis les Frati ignoranti, autrement dits de Saint-Jean, lesquels sont très savants ès remèdes de toutes maladies ; ils s'appellent ainsi par une façon de modestie, et ne cherchent pas les disputes de paroles, PALMA CAYET, Chron. sept. anno 1604, cité dans l'Intermédiaire du 25 juillet 1864. Par confusion, et quelquefois par moquerie, on donne ce nom aux frères des écoles chrétiennes. [L]

GIRAULT

Beaucoup.

GIRAULT

Monsieur l'Abbé, je l'espère.

GIRAULT

Vous voyez bien qu'il ne s'agit que du prix... Quel est le vôtre ?

SCARRON

Faut-il te parler en conscience ?

GIRAULT

Oh ! Oui ; ne me surfaites pas.

GIRAULT

Mille écus !

GIRAULT

Encore !

GIRAULT

Mais, Monsieur l'Abbé, vous n'y pensez pas : savez-vous que cela fait...

SCARRON

Trois mille quatre cents livres, ni plus, ni moins.

GIRAULT

Songez donc que le revenu est modique.

SCARRON

Le revenu est honnête ; mais tous les avantages qui en résultent....

GIRAULT

Je sais que la place n'est pas mauvaise.

GIRAULT

Oui, tout cela mérite attention.

SCARRON

Un bénéfice simple qui n'engage à rien ; une bague au doigt que tu revendras quand tu voudras.

GIRAULT

Je sais bien cela : mais, Monsieur l'Abbé, il faut un peu lâcher la main.

SCARRON

Je ne le peux pas, vrai.

GIRAULT

Vous devriez me le passer à cent louis.

SCARRON

Cent louis ! Mes confrères me feraient un beau train !

GIRAULT

Il me semble que ce serait un canonicat bien payé.

SCARRON

Bien payé ! Trouve-m'en une douzaine à ce prix-là ; je les prendrai, moi.

GIRAULT

Tenez, je ne vais pas par quatre chemins : voulez-vous.... les mille écus ?

SCARRON

Oui, avec les quatre cents livres.

GIRAULT

Oh ! Non.

SCARRON

Mais tu marchandes là.... Sais-tu combien le Cardinal les vend, l'un dans l'autre ?... Quatre mille francs pour lui, et six cents francs pour son secrétaire.

Cardinal : le cardinal Mazarin.

GIRAULT

Oh !

SCARRON

Oui, monsieur, c'est un prix fait.... Le Cardinal n'en délivre pas un à moins.

GIRAULT

Le Cardinal est un peu Juif ; mais....

SCARRON

Oh ! Mais, mais... Adresse-toi à son Éminence, tu verras.

GIRAULT, réfléchissant

Trois mille quatre cents livres !

SCARRON

Pas davantage.

GIRAULT

C'est bien de l'argent !

SCARRON

C'est à prendre ou à laisser ; je n'en suis pas en peine, il ne me restera pas.

GIRAULT

Allons, je ne marchande plus. Ce soir, vous aurez les trois mille quatre cents livres.

SCARRON

Ce soir !... En ce cas-là, je t'invite.... Monsieur le Chanoine, je vous invite à souper.

GIRAULT

Monsieur, vous me faites honneur.

SCARRON

À condition que tu viendras dans ton nouvel habit. Je veux voir comment tu le porteras.

GIRAULT

C'est bien aisé.

SCARRON

Pas tant, pas tant... Cela demande un peu d'étude, et quelques précautions.

Air : Lise demande son portrait.

Linge bien blanc, rabat bien fin ; Maintien doux et modeste, Ton doucereux, regard câlin.

SCARRON

Ah ! Ah !... De l'épigramme, Monsieur Girault ! C'est égal.

SCÈNE XVII.

SCARRON, seul

Allons, Scarron, mon ami, voilà qui va bien. Prendre femme et se débarrasser du petit collet... ma foi, voilà une bonne journée.

Air : Fanfare de Saint-Cloud.

Il est moins gai, sur mon âme, D'être chanoine qu'époux. Je vais auprès de ma femme Passer des moments bien doux : Chez moi, vraiment nécessaire, Elle y tiendra désormais La place de mon bréviaire Que je ne touchais jamais.

SCÈNE XVIII. Scarron, Babet d'un air timide et cherchant.

BABET, dans le fond

Je ne vois pas ce monsieur.

SCARRON

Qu'est-ce que c'est ?

BABET, sans approcher

Monsieur, c'est moi qui cherche quelqu'un.

SCARRON

Qui cherchez-vous ?

BABET

Monsieur Scarron.

SCARRON

C'est moi.

BABET, examinant Scarron

Oh ! Monsieur, je me trompe ; c'est un monsieur Scarron qui se marie, et sûrement monsieur ne se marie pas.

SCARRON

Pourquoi donc ça, Mademoiselle ?

BABET

Dame !... C'est que... Faut que ce soit Monsieur vot' frère.

SCARRON

Je n'ai point de frère.

BABET

Li a donc un autre Scarron ?

SCARRON

Il n'y en a qu'un ; c'est moi, et je me marie.

BABET

En ce cas-là.

Air : L'autre jour j'étais seulette.

Excusez, j'vous en conjure, Si j'vous dérange un p'tit brin ; C'est d' la part de Monsieur Voiture, Et de Monsieur Sarazin. Comm' j'ai l'honneur de les connaître, Et qui saviont que j' cherche un maître ; Et qu' bentôt j'aurai dix-sept ans ; Ils m'adress't auprès d' vous pour être La gouvernante d' vos enfants.

Voiture, Vincent (1597-1648) : Poète précieux connu, entre autres, pour ses sonnets et ses lettres.

Sarrasin, Jean-François (1604-1654) : Sas écrits se font remarquer par un badinage ingénieux ; il était en ce genre le rival de Voiture. [B]

SCARRON

Ah ! Les coquins....

BABET

Oh ! Oui, monsieur, j'vois ben qu'i se sont moqués d' moi, et que me v'là sans place.

SCARRON

Vous pourriez en trouver une plus sûre. Comment vous nomme-t-on, ma petite ?

BABET

Babet, monsieur.

SCARRON

Babet ! Il est joli ce nom-là ; mais vous paraissez bien délicate pour vous mettre au service.

BABET

Monsieur, c'est que j'ai un amoureux qui est plus riche que moi, et que je veux gagner de quoi être aussi riche que lui.

SCARRON

Qu'est-ce qu'il a donc, ce Crésus-là ?

Crésus : dernier roi de Lydie, de la race des Mermandes, célèbre par ses richesses, monta sur le trône en l'an 559 avant JC, et partagea son règne entre les plaisirs, la guerre et les arts. [B]

SCARRON

C'est vrai : cependant il n'y a pas de règles sans exceptions... Mais, ma chère Babet, vos intentions sont trop honnêtes pour que je ne vous rende pas service. Vous cherchez une place, je me charge de vous en trouver une.

BABET

Ah ! Monsieur.

On entend des tambours.

SCARRON

Quel bruit est-ce là ?... Ma mie, revenez dans une heure, et vous serez satisfaite.

Les tambours roulent plus fort.

Encore !

Il sonne et Maugin paraît.

Babet sort.

SCÈNE XIX. Scarron, Maugin.

SCARRON

Maugin, qu'est-ce que j'entends-là ?

MAUGIN

Monsieur, ce sont les tambours de la ville, qui viennent, de la part de Monsieur Boisrobert, vous féliciter sur votre mariage.

Boisrobert, François le Métel, sieur de (1592-1662) : Est célèbre pas ses bons mots et par le talent avec lequel il savait conter. Il gagna les bonnes grâces du Cardinal de Richelieu, qui l'employa à composer les pièces qu'i se laissait attribuer à lui-même, et obtint de lui plusieurs bénéfices, mais il les perdit presque tous au jeu. Il fut un des fondateurs de l'Académie française, dont le séances se tinrent longtemps chez lui. [B]

MAUGIN

Oui, monsieur.

Annonçant.

Monsieur de Villarceaux.

SCÈNE XX. Scarron, Monsieur de Villarceaux.

SCARRON, à part

Mon rival !... Ceci n'est pas aussi gai.

Haut.

Monsieur de Villarceaux vient-il mêler ses félicitations à celles des tambours de la ville ?

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

Je viens, Monsieur, savoir s'il est vrai que vous ayez sur Mademoiselle d'Aubigné des vues sérieuses.

SCARRON

Vous savez bien, Monsieur, que le sérieux n'est pas mon genre.

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

Trêve de plaisanteries ; l'aimez vous ? Oui ou non.

SCARRON

Oui ou non : vous l'avez dit.

MONSIEUR DE VILLARCEAUX, élevant la voix

Monsieur Scarron...

SCARRON

Ah ! Ça, mais s'il s'agit d'un duel, vous me prêterez vos porteurs.

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

Daignez répondre...

SCÈNE XXI. Les Mêmes, Ménage.

SCARRON

Ma foi, mon ami, vous arrivez fort à propos. Vous voyez un rival qui vient me faire querelle, et sans vous, je ne sais pas jusqu'où cela pouvait aller.

MÉNAGE, à Monsieur de Villarceaux

Eh ! Monsieur, montrez-vous plus raisonnable que lui.

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

Il ne s'agit point de querelle ; je viens seulement savoir où monsieur en est avec Mademoiselle d'Aubigné.

SCARRON

Belle question ! Mais tout le monde le sait, et les tambours ont dû vous en instruire.

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

Comment ! Il serait possible...

MONSIEUR DE VILLARCEAUX, à Scarron

Femme si jolie Pourrait l'épouser !

SCÈNE XXII. Les mêmes, Mademoiselle D'Aubigné.

MÉNAGE

Venez, Mademoiselle, il est question de vous.

MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ, à Scarron

Je vous croyais seul.

SCARRON

Mademoiselle, voilà monsieur de Villarceaux qui prétend qu'un visage comme le mien et une figure comme la vôtre, ne pourront jamais dormir sur le même oreiller.

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

Il est vrai que j'ai lieu d'être étonné...

MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ, à Monsieur de Villarceaux

Eh ! De quel droit, monsieur, viendrez-vous blâmer ou approuver le choix que je pourrais faire ?

SCARRON

Voilà qui est positif.

MONSIEUR DE VILLARCEAUX, à Mademoiselle d'Aubigné

Pardon, mademoiselle ; mais je crois que sans trop d'amour-propre, un autre pouvait se flatter d'obtenir la préférence.

MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ

Ai-je jamais autorisé la moindre prétention sur ma main, ou sur mon coeur ?

SCARRON

Vous ne vous attendiez pas à cette réponse ? C'est que mademoiselle met à cacher son esprit tout le soin que les autres femmes mettent à montrer le leur.

SCÈNE XXIII. Les mêmes, Ninon.

NINON

Air : Intégrité, franchise.

Chez Scarron l'allégresse Nous conduit chaque jour : Aujourd'hui la tendresse Y doit avoir son tour.

Bas à Monsieur de Villarceaux.

Je reviens ici Seconder l'ardeur qui vous presse.

Bas à Mademoiselle d'Aubigné, lui montrant un papier.

Vous verrez ceci, Tout a pleinement réussi.

TOUS

Chez Scarron l'allégresse, etc.

NINON

Il n'y a personne ici de trop. Scarron est le plus grand admirateur de Mademoiselle d'Aubigné ; Ménage est notre ami à tous, et je puis parler librement. J'arrive de Saint-Maur, où madame de Neuillant m'a donné par écrit son consentement à ce que Mademoiselle dispose de sa main, bien sûre que son choix ne peut qu'être digne du nom qu'elle porte. D'après cela, celui qui aspire à ce bonheur, doit s'expliquer sans contrainte.

Bas à Monsieur de Villarceaux.

J'espère, monsieur, que vous êtes content de moi ?

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

Enchanté, Mademoiselle ; mais je prie Monsieur Scarron de vouloir bien se charger du remerciement.

NINON

Plaît-il ?

SCARRON

Oui, ma chère Ninon, c'est à moi de vous témoigner toute ma reconnaissance.

NINON

Comment !

SCARRON

Tous les merveilleux de la cour et de la ville doivent aujourd'hui baisser pavillon devant mon mérite.

NINON, à Mademoiselle d'Aubigné

Que veut-il dire ?

MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ

Que ni le rang ni la fortune n'ont pu me commander ce que la raison et l'amitié me font faire pour Scarron.

NINON

Mais songez qu'un amant jeune et riche...

NINON

Je n'aurais jamais pu deviner un pareil mariage.

MÉNAGE, à Mademoiselle d'Aubigné

Mademoiselle d'Aubigné, avec une pareille âme, vous êtes faite pour les plus hautes destinées.

NINON

Ménage a raison.

Air : Pauline, au printemps de son âge.

Puisqu'aujourd'hui d'un choix si rare La raison vous fait un devoir, Sans doute le sort vous prépare Ce qu'on ne peut encor prévoir ; Qui sait si, malgré sa puissance, Un jour, un illustre barbon N'enviera pas la survivance De vos tendres soins pour Scarron.

Bis.

À Villarceaux.

Mon ami, vous n'avez rien de mieux à faire que de prendre la chose gaîment. Ce matin, je vous ai donné, je pense, un assez bel exemple.

SCÈNE XXIV. les Mêmes, Girault, un Notaire.

GIRAULT, bas à Scarron

J'arrive avec mon argent et le Notaire apostolique.

SCARRON

Ah ! Ah !

Il l'examine des pieds à la tête.

Fort bien. Mesdames, je vous présente monsieur l'Abbé.

Tout le monde salue.

MÉNAGE

Eh ! C'est ce coquin de Girault !

TOUS

Girault !

SCARRON

Chanoine de ma façon.

MÉNAGE

Je te remercie de m'en avoir débarrassé.

GIRAULT

Trop heureux si je pouvais un jour mériter la confiance de ces dames !

NINON

Monsieur le Chanoine, si jamais je donne la mienne à quelqu'un de votre état, vous aurez la préférence.

SCARRON

Monsieur le Notaire apostolique, vous faites des contrats de mariage ?

LE NOTAIRE

Je fais de tout, monsieur.

SCARRON

Vous allez faire le nôtre.

LE NOTAIRE, à une table

À l'instant... La future est...

SCARRON

Mademoiselle d'Aubigné.

LE NOTAIRE, écrivant

Que reconnaissez-vous à l'accordée ?

LE NOTAIRE, écrivant

Quel douaire lui assurez-vous ?

SCARRON

L'immortalité. Le nom des femmes des rois meurt avec elles, celui de la femme de Scarron vivra éternellement.

SCÈNE XXV. Les Mêmes, Maugin, Babet.

MAUGIN

Monsieur, cette jeune fille à qui vous avez dit de revenir...

SCARRON, à Babet

Tout-à-l'heure, ma petite...

LE NOTAIRE

Ces messieurs signent-ils ?

SCARRON

Tout le monde signe... Et toi aussi, Maugin.

MAUGIN

Moi, monsieur !

SCARRON

Oui, mon ami : mon mariage ne te fait pas peur ? Tu serviras bien ma femme, n'est-ce pas ?

MAUGIN

Oui, monsieur, s'il plaît à Dieu.

MONSIEUR DE VILLARCEAUX, à qui l'on présente le contrat à signer

J'espère que j'en suis dispensé.

NINON, à Monsieur de Villarceaux

Vous avez de l'esprit... Signez ce contrat-là.

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

Mais...

NINON

Signez, vous dis-je.

Il signe.

SCARRON, à Girault

À nous deux.

GIRAULT, lui remettant l'argent

Voici votre affaire : la somme est en or.

SCARRON

Tant mieux.

S'adressant à Babet.

À vous, ma petite. Madame Scarron, voici mademoiselle Babet que messieurs Voiture et Sarrazin m'ont adressée pour être la gouvernante de nos enfants.

À Babet.

Ma bonne amie, comme je pourrais vous faire attendre un peu trop longtemps, je vous établis la gouvernante des vôtres.

BABET

Des miens !

BABET

Ah ! Monsieur, comment reconnaître...

NINON, à Monsieur de Villarceaux

Vous me restez, Monsieur... vous voyez que ce n'est pas ma faute.

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

Après ce qui s'est passé, puis-je encore me flatter...

NINON

Air : Réveillez-vous, belle endormie.

J'aurai toujours même tendresse, Ma constance vous le promet.

MONSIEUR DE VILLARCEAUX

Sa parole vaut mieux : d'ailleurs, Monsieur de la Châtre ne me le conseillerait pas.

SCARRON

Maugin, fais-nous servir.

MAUGIN

Dans l'instant, Monsieur.

SCARRON

Allons, mes amis.

VAUDEVILLE.

MÉNAGE

Air : Des tricotets.

Venez chanter et rire Avec ma femme et Ninon.

491 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica