Comédie en vers· Comédie en vers et un Acte
L'Amateur
Représenté pour la première fois au théâtre des Variété Amusantes.
Personnages
- VALÈRE, Amateur. M. Molé
- DAMON, Ami de Valère. M. Grandval
- CONSTANCE, fille de Damon. Mlle. Doligni
- CÉLIANTE, Mde. Préville
- PASQUIN, Valet de Valère. M. Préville
- PLUSIEURS LAQUAIS
L'AMATEUR
SCÈNE PREMIÈRE. Damon, Constance.
DAMON
Te voilà triste et bien rêveuse. Et tu quittais hier le couvent sans douleur ! Tu me parus même joyeuse ; Tu m'embrassais de si bon coeur !CONSTANCE
Ah ! Vous ne m'aimez plus, mon père.CONSTANCE
Je n'en saurais douter.CONSTANCE
N'aviez-vous pas fait faire....DAMON
Quoi ?CONSTANCE
Ma Statue en marbre : oh ! Pour lors vous m'aimiez, De mon absence vous disiez Qu'elle vous consolait ; Eh bien ! Je l'ai cherchée Dans toute la maison, et j'ai perdu mes pas.CONSTANCE
Quoi ! Vous riez !DAMON
Je ris de ton étonnement, Et plus encor de ma folie. Tu connais Valère ? Au couvent, Nous nous entretenions de Valère souvent.CONSTANCE
Mais j'avais bien dix ans.CONSTANCE
J'ai bien changé depuis.CONSTANCE, souriant
Je l'ai, je vous l'avoue, aperçu ce matin.CONSTANCE
Non.DAMON
Tant mieux.DAMON
J'avais résolu de le taire Mais il faut te céder. Eh bien, tu sauras donc Qu'il aime tous les Arts ; qu'il est fou de Peintures, D'Architecture, de Sculpture.DAMON
Je ne le confonds pas avec la populace De ces modernes protecteurs, Qui des talents divers osent marquer la place, Des Artistes sont les tuteurs, Se forment une Cour où leur grave manie ; Daigne corriger le génie ; Qui jugent et peinture, et la prose et les vers, Et qui jugent tout de travers. Il n'est pas, lui, de cette espèce : Il critique sans air, il loue avec finesse ; Sait manier avec adresse, Le pinceau, le burin ; il use noblement Surtout de ses grandes richesses. Il saura secourir un Artiste indigent, L'animer, le produire et cacher ses largesses. Je crois que l'on peur estimer Un Amateur si jeune et de ce caractère.CONSTANCE
Je crois même qu'on peut l'aimer.DAMON
Oui, l'aimer, c'est mieux dit, et j'aime fort Valère. Aussi je lui prépare une bonne-leçon. Il est gâté par l'Italie, Charmant, mais un peu fou ; c'est une maladie, Que indiscrète passion, Dont... tu dois le guérir.CONSTANCE
Mais il ne m'a pas vue.DAMON
Et c'est bien mon intention Qu'il ne te sache pas même dans la maison. De ses gens tu n'es point connue. Mais il te verra, sans te voir. Je lui fais vendre ta statue Pour une Antique. Eh bien ! Sens-tu tout le pouvoir, Tout l'effet d'une Antique ? Elle aura son suffrage, Elle passe pour Grecque. Heureusement pour nous, La mode est pour le Grec ; nos meubles, nos bijoux, Étoffe, coiffure, équipage, Tout est Grec, excepté nos âmes ; et d'ailleurs, Ta Statue a trompé jusqu'à des Connaisseurs.CONSTANCE
Cela me réjouit d'avance. Pour lui je serai donc une Antique ? Je pense Qu'il sera bien surpris. Mais ne craignez-vous pas, De le blesser, de lui déplaire ? Les hommes, m'a-t-on dit, sont tous si délicats Sur l'amour-propre ! et c'est se moquer de Valère, Il ne faut point.DAMON, d'un ton ironique
Le pauvre enfant ! En effet, je le plains, et j'aime ton scrupule,Avec vivacité.
Je te le dis encor, je veux absolument Le corriger d'un ridicule. C'est un enthousiaste ! Ennuyé de Paris, Il brûle d'habiter l'Italie un pays, Où tout charme, dit-il, mes yeux et mes oreilles, Où je marche entouré des plus rares merveilles. Il n'a point de lien qui puisse l'arrêter. Feu son père, au retour de ce premier voyage, Se proposait de lui faire accepter Céliante, une veuve, et coquette et volage, Très bon parti du reste ; il cherche à l'éviter. Il faut avoir l'honneur de le fixer en France.SCÈNE II. Damon, Pasquin.
PASQUIN
D'aujourd'hui.DAMON
D'aujourd'hui !PASQUIN
Une merveille incomparable !PASQUIN
Oh ! Non ; mais sa beauté !PASQUIN
Sa qualité ! Vraiment, c'est ce qui le captive, Ce qui rend son ardeur et si prompte et si vive.DAMON
Lui ! par la qualité se laisser éblouir ! Qui l'aurait soupçonné d'une telle faiblesse ? Doit-il bientôt conclure ?DAMON
Une Antique !PASQUIN
Oui, Monsieur, la chose était comique, J'en ris encor ; cela faisait tableau. Par je ne sais quel homme il se laisse conduire Chez l'heureux possesseur de ce rare morceau. À peine on vient de l'introduire ; Tout-à-coup un objet nouveau, Le frappe, le saisit ; (ce n'est qu'une Statue,) Toute son âme est dans ses yeux ; Il se tait, il admire, il est rêveur, joyeux, Questionne, interrompt, et pour en juger mieux Change vingt fois de point de vue. Oh ! Ce Marchand est un nigaud, Si, dans ce moment même, elle n'est pas vendue Quatre fois plus qu'elle ne vaut.PASQUIN
Ma foi, je m'y connais, autant que lui peut-être ; Mais sans en perdre le sommeil, Comme lui.PASQUIN
Vous n'avez rien vu de pareil ; Sans cesse il m'étourdit des Beaux-Arts, du génie. Oh ! Si je vous contais nos exploits d'Italie ? Au milieu d'une rue il s'arrêtait souvent, Pour lorgner, d'un oeil immobile, Une façade, un péristyle. Il n'apercevait pas tout un peuple ignorant, Qui le regardait en riant. Quelquefois, surveillant utile, Mes deux bras sans respect l'ont remué, poussé, Au moment où mon homme, admirateur tranquille, Sous une voiture incivile Impitoyablement eût été renversé. Et dans Herculanum ! Ô l'abîme effroyable ! Il y faisait un froid du Diable. J'enrageais. Lui, charmé de ce lieu souterrain, Tout occupé du beau, tout rempli de l'histoire Il oubliait de manger et de boire, Et s'étonnait que j'eusse faim.SCÈNE III. Damon, Valère, Pasquin.
VALÈRE
À Damon.
Un moment, cher ami ; pardon.À Pasquin.
Comment, coquin ! Oses-tu t'offrir à ma vue ? Dois-je te retrouver céans ? Je t'ai dit d'appeler deux ou trois de mes gens, Pour transporter cette Statue. Faut-il te le redire ?DAMON, jouant l'étonné
Une statue ?VALÈRE
À moi ! Le prodige de la sculpture !À Pasquin.
Va donc, cours, et prends garde à toi, Prends garde, si je vois la moindre égratignure. Je te....VALÈRE
Hé ! ne bavarde pas ; je t'attends ici même.En courant après lui.
Écoute ; reviens vite au moins, Ne te hâte point trop, cependant : j'appréhende.... Entends bien, conçois bien que la chose demande De bons yeux, du zèle et des soins.SCÈNE IV. Damon, Valère.
VALÈRE
Quoi ! Mon suffrage est-il suspect ? Et, sur le transport qui m'enflamme, Craignez-vous d'admirer ? Monsieur est circonspect.VALÈRE
Belle ! Vous la verrez.VALÈRE
Le premier de Paris, J'en conviens, pour le choix : mais ma beauté nouvelle Sera son plus bel ornement. Cette beauté fut un modèle !... Ces Grecs étaient heureux !DAMON
Elle est Grecque !VALÈRE
Oui vraiment. Nous nous y connaissons ; je la garantis telle. Jugez de mon enchantement ;Il embrasse Damon.
Une Antique, mon cher !VALÈRE
Et le coin de l'antiquité ! Oui, quoique des ans respecté, Ce marbre même atteste une vieillesse auguste. Par intérêt pour moi ne soyez pas injuste. On ne me trompe point. Le moderne ciseau Rend-il ce simple, ce vrai beau, Ce moelleux des contours, ces attitudes fières ? Nos Boulingrins et nos bosquets Sont remplis d'ébauches grossières, De vases, de colifichets : Rien de grand, rien de fort, nul choix dans les effets. Nous avons des Amours, de petites Laitières, Et surtout de jolis corsets. Nous excellons dans les misères.Boulingrin : Parterre de gazon pour l'ornement d'un jardin. [L]
DAMON, ironiquement
Il est vrai, nous vivons dans de malheureux temps. Pigall[e] peut-il être un grand homme ? Rien n'est beau, s'il n'a deux mille ans, Et s'il ne vient ou d'Athènes ou de Rome. Girardon et Puget n'étaient que des enfants. Votre statue est Grecque, et du siècle peut-être De... Le nom de l'Artiste ?VALÈRE
Oh ! Je ne le sais pas, C'est un morceau si vieux ! mais il est d'un grand Maître : Il est de Praxitèle, ou bien de Phidias ; Oui, oui... de Phidias.DAMON
Je pourrai donc connaître Du Phidias ? parbleu j'en suis ravi. Mais d'où vient-il, ce marbre ? Il faut être éclairci : Car sans parler de ce qu'il coûte.VALÈRE, impatienté
Dans un Château royal, maintenant en oubli, (Ce marbre était enseveli ;) C'est quelqu'un de nos Rois, François_premier, sans doute... Ce Prince aimait les Arts.DAMON
Et les femmes aussi.SCÈNE V.
VALÈRE, seul
Il se moque de moi ; mais il ne l'a pas vue. Je veux que bientôt ma Statue Me venge du railleur ; qu'il en soit enchanté.Après un silence.
Du temps de ma Divinité, La Grèce avait peut-être cent mortelles Aussi belles, presqu'aussi belles ? Où trouver en Europe une telle beauté ? A cette heure même on l'apporte. Mais une roue, un choc peut faire chanceler, Mettre en pièces !... Moi-même il y fallait aller, J'entends du bruit à cette porte : C'est elle enfin, c'est elle apparemment.SCÈNE VI. Valère, Pasquin, plusieurs Laquais qui portent la Statut.
VALÈRE, courant à eux
Là doucement, Messieurs. Avancez. Doucement. Mes amis, que chacun se tienne sur ses gardes.Pasquin fait exprès un faux pas et laisse presque tomber la Statue.
Ah ! Malheureux, tu me poignardes !PASQUIN
Ah ! Je vous en remercie.VALÈRE, à ses gens
Sortez, sortez donc.Pasquin renvoie les autres Laquais d'un coup de main, impérieux, comme s'il leur disait : Sortez ignorants. Il va ensuite se placer vis-à-vis la statue et l'admire.
Que d'amour Elle dût inspirer, et que de jalousie !Apercevant Pasquin qui gesticule.
Encore ? Que fais-tu là ?PASQUIN
Mais j'admire à mon tour. Notre voyage d'Italie M'a bien formé le goût ! elle est, elle est jolie !D'un ton de connaisseur.
La mollesse des chairs, les formes, le contour.VALÈRE
Paix.VALÈRE
Puis-je être seul ?SCÈNE VII.
VALÈRE, seul
Ce drôle me gênait. Ah ! Quels sens et quelle âme ! Cela ne voit qu'un marbre, et je vois une femme, Telle qu'il n'en est plus. Il considère la statue de la tête aux pieds. Quel souris gracieux ! C'est la candeur d'une bergère Le port de la Reine des Dieux. Comme la taille est noble, élégante et légère ! Les belles chairs ! Le sang y paraît circuler. Et la bouche ! Elle va parler. O Sculpteur immortel, à qui je rends hommage, Que de fois le ciseau dût tomber de ta main ! Surtout en formant ce beau sein, Oui, tu devais toi-même adorer ton ouvrage.Après un silence.
Ce marbre me semble animé. Grecque charmante ! Ah , si j'avais pu naître Dans son temps ! Que sait on ? Peut-être..... Mais combien de rivaux dont le coeur enflammé M'aurait disputé sa conquête .... Elle ne m'entend point... Elle a sans doute aimé, Car, avec ces appas, le moyen ?... Quelle tête !SCÈNE VIII. Valère, Damon.
DAMON, à part
Quelle tête ! Il a bien raison.VALÈRE, se croyant seul
On parle d'un Pygmalion Qui fut l'amant de la Statue. C'est une fable, nous dit-on. Oui, pour les esprits froids c'est une fiction ; Mais moi, je sens combien l'on âme était émue. Ce n'était pas un fou que ce Pygmalion, Si la sienne égalait...DAMON
Vos fleurettes. Vous êtes éloquent pour cette beauté-là. Voilà donc le chef_d_oeuvre ?Fleurette : Fig. Propos galant. [L]
DAMON
Elle est bien.VALÈRE
Vous n'aimez pas les Arts, cher Damon, comme nous. Que n'avez-vous mes yeux pour saisir cet ensemble, Ces beaux détails ? Ce bras ! Ce pied ! Que vous en semble ?DAMON
Parlons sans nous fâcher et sérieusement. Ces beaux Arts, dont votre âme est sans cesse occupée, Devraient au plus vous amuser. Ne peut-on vous désabuser ? Vous n'avez-là qu'une poupée.VALÈRE
Soit ; à vos traits malins je veux bien m'exposer ; Mais ma poupée au moins ne peut m'être infidèle. Je ne serai jamais contrarié par elle. On me parle de femme, en ai-je besoin, moi ? J'ai des mortelles, des Déesses, J'ai des Phrynés et des Lucrèces ; Je suis Amant, Époux et Roi ; Je suis même confiant pour toutes ces maîtresses : Ce que j'aimais hier, je l'adore aujourd'hui. Mon goût n'est pas de ceux qu'éteint la jouissance. L'esprit, l'esprit qui sent, qui pense A des plaisirs divins et qui ne sont qu'à lui.DAMON
D'accord, mais, mon ami, pourriez-vous méconnaître, Ces noms, ces liens si flatteurs, Premiers plaisirs, les seuls peut-être, Chers dans tous les climats, sentis par tous les coeurs ? Vos plaisirs, de l'esprit douce et vaine imposture, Valent-ils ces épanchements, Ces transports de l'amour que le devoir épure, Le souris d'une épouse et ceux de ses enfants, Tous ces délicieux moments, Qu'aux malheureux humains ménagea la nature ? Quelque temps avant de mourir Feu votre père allait vous établir.VALÈRE
À cette jeune folle, Jouant l'étourderie, et la joie et l'humeur ! Même aux yeux du grand monde ; elle paraît frivole. Elle sourit aux mots de génie et de coeur ; Va, sur tous les objets semant la parodie ; Juge un homme sur l'air, les grâces, le bon ton ; A tout son esprit en jargon, Et ne peut, sans vapeurs, voir une Tragédie. Pour qu'il songeât à ce parti, Qu'avais-je donc fait à mon père ? On sait que de ce choix il s'était repenti.SCÈNE IX. Valère, Damon, Un Laquais.
VALÈRE
Que veux-tu ?LE LAQUAIS
Céliante.VALÈRE
Ô Ciel !SCÈNE X.
DAMON, seul
Il me plaît, il m'étonne ; et plus je l'envisage, Plus je vois qu'il n'a point d'égal. Peut-il être amené de l'amour de l'image À l'amour de l'original ? N'en désespérons point ; c'est ma fille qu'il aime Dans ce marbre à des yeux si beau. Mais il peut se tromper lui-même ; S'il n'aimait qu'une Grecque, et que l'art du ciseau ? Saisissons ce moment de pénétrer Constance ; Et voyons si son coeur, ainsi que je le crois, Avec Valère un jour sera d'intelligence.Il va du côte opposé à l'appartement de Valère.
Holà ! Quelqu'un.SCÈNE XI. Damon, Constance.
DAMON, d'un air triste
Oui.CONSTANCE
Valère l'a-t'il vue ?DAMON
Oui.CONSTANCE
L'a trouvée... Antique ?DAMON
Oui.DAMON
Je ne dis pas cela ; mais je t'ai peint Valère Ne voyant que les arts, ivre de sa chimère. Tu parais triste !DAMON
Aussi de bonne foi, Je t'ai conté comment la chose s'est passée. Il a loué le marbre et le costume ancien.CONSTANCE
Trouvez-vous qu'elle me ressemble ?CONSTANCE
Assez bien, Si vous voulez ; mais il me semble Que cet air là n'est pas le mien. Je n'ai point ces traits, ce maintiens, C'est mieux que moi, j'en suis persuadée Mais, en un mot, ce n'est pas moi.CONSTANCE
Pourquoi ?CONSTANCE
Eh ! Quoi, vous badiniez ?CONSTANCE
Vous me trompez peut-êtreDAMON
Non ; tu pourras bientôt connaître Qu'il est, qu'il est presque amoureux De son Antique ; il admire, il adore.CONSTANCE
À part.
Ah !...Haut.
Mais il peut venir, je dois craindre ses yeux Et je vais m'éloigner.Elle fait quelques pas.
CONSTANCE, revenant avec un air d'inquiétude
Quoi ! Céliante !CONSTANCE
Si je pouvais l'apercevoir !DAMON
Tu la crains ?CONSTANCE
Je serais bien aise de la voir.SCÈNE XII. Céliante, Damon, Valère.
CÉLIANTE
Il est excellent votre ami. De son Cabinet magnifique A peine ai-je vu la moitié. Pour me montrer je ne sais quelle Antique, Il m'en a fait sortir. C'est un homme noyé, S'il continue. Avec quelle grave importance, S'il vous montre en détail ses marbres ses tableaux ! Il s'arrête avec complaisance Sur des chiffons qu'il trouve beaux. Si vous n'admirez pas les plus petits morceaux, Il pétille d'impatience.CÉLIANTE
Le Cabinet d'un Amateur ! Où je n'ai pu m'asseoir ; pas un meuble commode, Pas un des bijoux à la mode.CÉLIANTE
Les chefs_d_oeuvre de l'Art ! Dites moi, ces grands mots nous viennent d'Italie. À son âge, jouer le rôle d'un vieillard ! Depuis... trois jours entiers vous n'êtes nulle part.DAMON
Lui, Madame ! il passe sa vie Dans une auguste compagnie. N'a-t-il pas près de lui des Catons, des Césars ?CÉLIANTE
Et puis toute la Cour céleste. Sans doute une Vénus sourit à ses regards De quelque Diane modeste N'êtes-vous pas l'Endymion ?VALÈRE
Quel Dieu ?VALÈRE, à Céliante
Après avoir lancé un regard de colère sur Damon.
Ah ! L'Hymen ! Je le dois honorer. J'ai su que mon père lui-même En voulait orner mon séjour ; Et l'Hymen... avec vous.... aurait été... l'Amour.CÉLIANTE
Cela me semble à moi bien vieux.CÉLIANTE
C'est être prévenu. La bouche...CÉLIANTE
Vous l'avez entendue ?CÉLIANTE
Les yeux ne disent rien du tout.CÉLIANTE, d'un ton railleur
À Damon.
Pardon. Nous n'avons pas son goût. Jugez-nous, Damon, je suis sûre Que vous êtes de mon avis, Que vous trouvez cette figure Commune, ridicule, et laide en tout pays.DAMON, déconcerté
La taille... n'est point mal.CÉLIANTE
Oui, pas mal. Quant aux grâces, Je n'en vois point les plus légères traces : Cela n'en eut jamais.VALÈRE
Des grâces, dites-vous ? Des grâces ! Elle en est pétrie ; Ah ! C'est peut-être l'Aspasie Qui sut charmer Socrate et vit à ses genoux Le Dieu de la Philosophie.VALÈRE
Avec quelle rigueur...CÉLIANTE
Il n'en parlèrent pas avec plus de chaleur, S'il défendait une maîtresse. La défendez-vous pour l'honneur De votre goût et de la Grèce ? Comme elle tient sa tête ! Ah ! Dieu ! Quelle raideur !Elle lui donne un coup d'éventail : Valère se jette entre la S[t]atue et Céliante.
Il est son Chevalier. J'en ris de tout mon coeur. Ne rougissez-vous point d'un pareil personnage, De renoncer au monde ? un nouvel équipage, Des bals, des soupers, des plaisirs, De l'amour sans fades soupirs, Et de l'esprit sans étalage, D'un homme tel que vous, c'est là l'heureux partage, Je dis plus, le devoir.VALÈRE
Dans vos cercles brillants Qu'irais-je donc trouver ? L'oubli des grands talents, L'air du plaisir et non le plaisir même, Les efforts que l'on fait pour paraître amusé. Les tristes lieux communs d'un bel esprit usé, Des sots que l'on caresse et peu de gens qu'on aime. Chez moi je goûte un calme purs Je vis heureux, je vis obscur ; Loin des froides plaisanteries, Des airs d'un fat titré, des riens, des flatteries ; Je suis de vingt siècles divers ; Et, de mon Cabinet, je parcours l'univers.CÉLIANTE
Son extravagance est unique. Adieu, je vais revoir cet Opéra-comique Dont tout Paris déjà répète les couplets. Monsieur n'y viendra point, il est à son Antique. Revenu d'Italie, il doit à ses progrès D'estimer peu notre musique. Adieu donc ; aimez-la cette Grecque.Valère oublie de l'accompagner. Damon lui fait signe. Valère l'accompagne en silence et d'un air embarrassé. Elle sort avec des éclats de rire forcés.
SCÈNE XIII. Valère, Damon.
VALÈRE, fort ému
Monsieur, Veut-il encore que j'épouse ? Vous avez vu cette fureur jalouse. Les femmes !DAMON
C'est une noirceur.VALÈRE
Se retournant vers la porte par laquelle Céliante vient de sortir.
Je suis charmé de vous le dire, Madame, je l'aime, l'admire ; Elle est bien plus belle que vous.À la statue.
Tu peux braver sa haine et ses propos jaloux.VALÈRE
Oh ! J'abhorre l'envie.VALÈRE
Ils me l'ont embellie. Ce prodige, une espèce ! Une espèce est fort bon. Je veux l'ôter de ce salon. Je veux, loin des yeux du vulgaire, Dans mon Cabinet solitaire, Dès aujourd'hui la placer de ma main, Mais quand j'y songe, tout est plein. Je vois cependant une espace Où je puis la placer avantageusement ; Mais j'ai mis là précisément Vénus... ma foi, Vénus lui cédera la place...DAMON
Je veux bien, ce jour est un grand jour.Seul.
Monsieur le Connaisseur verra dans ma famille Le modèle de Phidias.Il veut suivre Valère, il aperçoit Constance.
SCÈNE XIV. Damon, Constance.
CONSTANCE
Il est sorti.SCÈNE XV.
CONSTANCE, seul
Demeurons un instant, Rien qu'un instant.Elle s'approche de la statue.
Est-elle en effet si jolie ? Mes yeux la trouvent bien ; mon coeur n'est pas content. Il est sûr qu'une femme... est bien plus animée. Par exemple, sans vanité, Mes yeux doivent avoir plus de vivacité. Oh ! L'âme n'est pas exprimée Sur un marbre ; jamais. Ce marbre cependant Peut-être est-il heureux de n'être pas sensible : Car, s'il cessait un jour de plaire c'est possible, Cela ne lui fait rien ; et moi, c'est différent. Il faut sortir ...On vient ; c'est lui ; je suis perdue ; Je ne puis l'éviter.SCÈNE XVI. Constance, Valère.
VALÈRE, sans voir Constance, et près de la statue
Bientôt tout sera prêt. Pour recevoir ma nouvelle Statue, On change tout mon Cabinet. Elle va bien l'orner ; c'est le premier objet Qui d'abord en entrant viendra frapper ma vue. D'autres rangés plus bas composeront sa Cour. Je veux que de la tête entière Elle les passe tous ; les premiers feux du jour L'embelliront d'une douce lumière.À part.
VALÈRE
Allons... Mais Ciel ! Que vois-je ? Ô surprise ! Ô plaisir ! Je ne me trompe pas ; c'est elle, c'est bien elle. De mon Antique, vous, vous êtes le modèle. Quel prodige ! Vous existez ! Je suis de votre siècle ! On me trompait.... restez. Vous détournez les yeux ! Dites, daignez me dire.VALÈRE
Quel son de voix !... Comment ? Vous, dans cette maison ! Puis-je demander votre nom ? Et vos heureux parents ? Voilà votre Statue ; Elle est à moi ; mais vous !... Parlez ; vous l'aviez vue.CONSTANCE, souriant
Oui.CONSTANCE
Monsieur, pourriez-vous croire ...SCÈNE XVII et dernière. Les Acteurs précédents, Damon et Pasquin qui sortent du Cabinet.
VALÈRE
Cher ami, cher Damon.DAMON, apercevant sa fille
Ciel !DAMON
Je vous fais compliment. Nouveau Pygmalion, Vous aurez invoqué l'Amour, Vénus sa mère ; Vous aurez dit fatal amour, cruel vainqueur !CONSTANCE
Je crains votre colère.CONSTANCE
Oui, Monsieur, c'est mon père.VALÈRE, à Damon
Vous cachiez tant d'appas !À Constance.
Il m'a joué. Vous que j'adore, Jouissez de mon embarras ; Je n'ose m'applaudir encore : J'étais si près de vous !VALÈRE
Il n'est pas temps de rire. De l'Amour, de l'Hymen je redoutais l'empire : Je ne l'avais pas vue ; elle eut changé mon coeur. Sans l'Hymen, disiez-vous, il n'est point de bonheur,À Constance.
Les pères ont raison ;À Damon.
Et je commence à croire Que le mien... Vous étiez unis. Si vous chérissez sa mémoire, Prouvez-le, en adoptant son fils.DAMON
Ce changement tient du miracle. Qui ! vous ! Vous parlez d'épouser ! À des plus grands destins pourquoi vous refuser ; D'ailleurs, je vois plus d'un obstacle.VALÈRE
Il s'amuse de ma douleur.À Constance.
Par l'ami le plus cher me serez-vous ravie ? Cette Statue eut fait le bonheur de ma vie ; Elle va faire mon malheur.DAMON
Allons, je vois qu'il faudra bien se rendre.Valère est prêt à l'embrasser.
Oui, dans deux ou trois ans...VALÈRE, effrayé
Deux ou trois ! Puis-je attendre Trois siècles ? Songez donc ...Je serai votre gendre : Vous m'aimez ; on le sait : dois-je craindre un refus ?À Constance.
Vos voeux sont-ils pour moi ?... Vous gardez le silence. Votre timidité m'offense ; Mais non, c'est un charme de plus.CONSTANCE
De votre erreur mon père a fait un badinage ; Pour moi, ce n'était pas un jeu. Je ne sais si j'ai tort de faire cet aveu, Mais j'ai tremblé pour mon image.DAMON en riant
Et ton goût pour les Arts, si vif et si fidèle ?DAMON
Qui nous eut dit à tous les trois, Que ce jour fût celui de votre mariage ?Bas, à Valère.
Dans de certains moments, assez doux à ton âge, Vous rirez tous deux quelquefois, Au souvenir de ta folie.VALÈRE
À Pasquin.
Tais-toi, faquin. Je suis guéri d'une manie...À Damon.
Et voilà comme il faut corriger ses amis.657 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica