Dialogue en prose· Conversation
De l'Art de se Faire Aimer
Personnages
- FLOCILLE
- DORMION
- ANGÉLIQUE
DE L'ART DE SE FAIRE AIMER
Dormion vieux galant, entre insensiblement sur la matière des Dames, dans une maison où il y avait une honnête femme qui avait été autrefois du Monde ; et sur quelques demandes qu'un jeune Seigneur lui fit, il lui donne quelques conseils amoureux.
FLOCILLE, ou le jeune Seigneur
Quoi que vous vous soyez bien étendu sur l'art de plaire, il me reste encore bien des doutes.
DORMION
Je sais à_peu_près ce qui vous met en peine, il ne me fera pas difficile de vous satisfaire.
FLOCILLE
Quand l'humeur de parler vous en dira, je vous prêterai l'oreille.
DORMION
Les Dames sont jalouses de leurs opinions ; nous devenons leur aversion dès que nous devenons leur contredisant ; nous éprouvons leur mépris dès qu'elles éprouvent notre rudesse.
ARTÉNICE
Comme les Dames sont douces, elles aiment la douceur.
FLOCILLE
Il est raisonnable d'avoir du tendre pour elles ; c'est un devoir dont l'on ne doit jamais se dispenser : mais quelque douceur que vous leur attribuiez, l'expérience m'apprend qu'elles regardent souvent d'un air moqueur, la langueur même de leurs martyrs, et que bien éloigné d'accorder le dedans au dehors, elles font vanité de porter des coeurs durs, sous des apparences flatteuses.
ARTÉNICE
Que ces fâcheux rencontres ne vous rebutent point ; un soupir adroitement poussé fait quelquefois de grands désordres.
DORMION
Il ne suffit pas pour être aimé, d'aimer, il faut recourir à d'autres moyens ; et entre ceux qui nous procurent la bienveillance des dames, l'on fait particulièrement état de la belle humeur et du jeu, de la propreté et de la magnificence.
ARTÉNICE
L'expérience est conforme à ce que Monsieur dit ; les Dames veulent qu'on danse, qu'on saute, qu'on dise le mot pour rire, qu'on joue, qu'on se mette bien, qu'on paraisse, qu'on étudie les humeurs, qu'on pénètre les inclinations, qu'on découvre les habitudes, et que conformément aux observations qu'on fait, l'on n'épargne ni les dentelles, ni les bijoux, ni les essences, ni les poudres, ni les promenades, ni les collations.
DORMION
Ce n'est pas assez que d'être homme de dépense, il faut être homme de discrétion ; ce n'est pas assez que d'avoir les mains percées, il faut avoir la bouche close.
ARTÉNICE
Un bienfait publié est une faveur perdue.
DORMION
Comme les Dames savent le proverbe, qui dit, « Que qui prend se donne », elles s'imaginent qu'en publiant les largesses dont on use envers elles, l'on veut publier leurs reconnaissances.
FLOCILLE
Le grand secret en ceci, c'est de donner, et de ne vouloir pas même entendre parler de ses dons.
ARTÉNICE
Ce que vous venez de dire est bien pensé ; je ne connais point de meilleur expédient.
DORMION
Madame, et moi, avons dit quelque chose de l'enjouement et du jeu, de la propreté et de la magnificence ; il me semble que la persévérance est d'une grande efficace, et que nous devions la mettre au rang des moyens dont l'on doit nécessairement se servir pour triompher de toutes choses.
FLOCILLE
Cette vertu à mon acquis n'est pas la vertu d'un jeune_homme.
ARTÉNICE
Elle doit être néanmoins la qualité d'un amant.
DORMION
Les Dames ne se lassent pas moins de martyriser que de plaire, elles conçoivent de l'horreur de leur propre cruauté ; et comme si elles étaient honteuses des peines qu'elles font souffrir, elles passent souvent de la dernière barbarie à la dernière douceur.
FLOCILLE
Il y a quelque apparence à ce que vous dites ; mais il y a bien de la différence entre le souvent et le toujours.
DORMION
Je vois bien ce que c'est, vous voulez jouer à coup sûr.
FLOCILLE
Le secret de semer heureusement est une belle invention.
ARTÉNICE
De grâce, Dormion, ne passez pas outre ; Monsieur veut savoir trop de choses.
DORMION
Monsieur a plus de curiosité que de malice ; au moins est-ce mon sentiment.
FLOCILLE
Je ne sais pas ce que je deviendrai ; l'avenir est un secret qui m'est inconnu mais quelque amoureux que je fois, je ne me propose d'être savant en galanterie, que pour me procurer plus facilement quelque parti avantageuse.
DORMION
Sur ce fondement, Madame me permettra bien de vous dire par manière de devis, que la pudeur est la vertu des filles, que les filles aiment cent choses qu'elles font semblant de n'aimer pas ; et que pour épargner leur petite confusion, il faut être mauvais ménager de ses petites caresses.
FLOCILLE
Cela veut dire qu'un amant ne doit pas être immobile.
DORMION
Cela veut dire qu'un amant ne doit être une souche.
ARTÉNICE
Je ne sais pas si vous avez sujet de vanter cette belle méthode ; il y a des licences heureuses : mais pour ce qui regarde mon particulier, je vous dirai que les hommes remuants m'ont toujours été insupportables, et que quelques bonnes qualités qu'ils aient eues, j'ai toujours cessé d'être bienveillante dès qu'ils ont cessé d'être retenus.
DORMION
Quand Madame ne dirait pas la vérité, la bienséance l'excuserait, elle n'est pas obligée de nous reconnaître pour les confesseurs.
ARTÉNICE
Vous vous imaginez peut-être que je ris : si cela est, défaites-vous de cette pensée, je parle tout de bon.
DORMION
Il est vrai qu'il y a des humeurs froides et chagrines, et qu'on perd quelquefois les bonnes grâces de fa maîtresse par les mêmes actions qui excitent l'amour des autres : mais enfin l'ordinaire fait la maxime, et il y a moins de danger à suivre les chemins battus, qu'à prendre les routes détournées.
FLOCILLE
L'on peut conclure de tout ce que vous venez de dire, qu'il est assez malaisé de trouver l'endroit par ou l'on puisse toucher le coeur.
DORMION
Outre les caresses sont des marque d'amour, et que les filles sont bien aises d'être aimées, les filles considérantes qui font en assez grand nombre, ont cela de particulier, qu'elles pensent à leurs charmes et à notre faiblesse, à leurs attraits et à notre infirmité, et que touchées d'une pensée si tendre et si humaine, elles envisagent notre hardiesse comme quelque chose de naturel, elles regardent notre émancipation comme quelque chose de pardonnable.
ARTÉNICE
Quoique vous puissiez dire, je m'imagine pourtant que les filles considérantes sont des filles d'esprit, que les filles d'esprit sont sévères, et que comme les filles sévères sont ennemies des moindres libertés, elles sont un étrange bruit quand elles rencontrent des amants brutaux.
DORMION
Quelques indulgentes qu'elles soient, elles font les cruelles. Est-ce ainsi, disent elles ordinairement, qu'on traite les filles de notre condition ? Vraiment je vous trouve bien joli.
FLOCILLE
Je pense que leur colère débute à_peu_près de cette façon : Mais quoique je fois fort éloigné d'aller jusques à l'insolence ; dites-moi, je vous prie, de quel esprit il faut user pour modérer leur émotion ; de quelles raisons il faut se servir pour adoucir leur ressentiment.
DORMION
Lorsqu'on est en peine de se justifier, l'Amour est un grand Orateur.
FLOCILLE
De grâce, contentez ma curiosité.
DORMION
L'on peut représenter, ce me semble, que nous ne sommes coupables que des actions dont nous sommes les maîtres ; que les charmes de l'objet, embrasent, transportent ; que cet embrasement, que ce transport, troublent le sens, troublent la raison ; que dans ce trouble, que dans ce désordre, l'on ne sait ce qu'on dit, l'on ne sait ce qu'on fait ; qu'en ce violent état, la volonté perd son empire ; et que comme la liberté fait le crime, la ruine de la même liberté fait l'innocence.
FLOCILLE
Les Dames se payent-elles de ces raisons ? Ont-elles l'esprit assez fin pour en connaître la force ?
DORMION
La plupart d'entre elles se repaissent également, et de ce qu'elles entendent, et de ce qu'elles n'entendent point : mais les belles Filles font ordinairement fières, et la même beauté qui fait qu'en elles-mêmes elles nous excusent, fait que devant le monde elles nous insultent.
FLOCILLE
Quand cela arrive, un homme de coeur est bien décontenancé.
DORMION
Ceux qui savent ce que c'est que des filles, essuient plaisamment leur mauvaise_humeur.
FLOCILLE
Hé ! Comment ?
DORMION
Ils observent le silence, ils ôtent le chapeau, ils regardent tantôt la Terre, ils regardent tantôt le Ciel, ils poussent des soupirs, ils battent des pieds, ils empoignent leurs cheveux, ils mordent leurs gants ; enfin ils sont le personnage d'un interdit, d'un outré , d'un inconsolable.
ARTÉNICE
Voila les grimaces de nos effrontés.
DORMION
Voila quelque chose d'approchant.
FLOCILLE
Si l'on se trouve le lendemain avec les mêmes filles, comment faut-il sortir de cet embarras ?
DORMION
Il faut observer l'air du visage de celle qui s'est piquée ; et si l'on juge qu'elle ne pense plus au jour précédent, il faut hasarder encore quelques galanteries, mais il faut que ce fait avec quelque forte de crainte ; il faut hasarder encore quelques galanteries, afin de lui faire voir que ce n'a point été par saillie, mais par une espèce de nécessité, qu'on a encouru sa petite indignation, et il faut que ce soit avec quelque forte de crainte, afin de lui faire voir en quelque façon qu'on se ressouvient de son mécontentement, et qu'on donne quelque chose à son aigreur.
FLOCILLE
Ces derniers conseils me semblent hasardeux.
ARTÉNICE
Monsieur a raison, ils tiennent quelque chose du téméraire.
DORMION
Mon sentiment en cela n'est pas le vôtre ; la plupart des belles filles veulent quelque sorte de contrainte, et dans la vanité qui les gonfle, elles ne reçoivent pas tant de déplaisir de liberté qu'on se donne, qu'elles reçoivent de joie de la modération qu'on se prescrit.
FLOCILLE
Hé ! Madame, faites-moi la faveur de me dire ce qu'il faut faire.
ARTÉNICE
Voulez-vous que je vous parle franchement ?
FLOCILLE
Fort volontiers.
ARTÉNICE
Il faut opposer une grande retenue à une grande licence.
FLOCILLE
Quoi que je ne rejette pas ce conseil, j'ai toujours ouï dire qu'il fallait donner quelque chose aux charmes de l'objet, et qu'on témoignait mal fa passion, lorsqu'on témoignait qu'on en était le maître.
ARTÉNICE
Les Dames qui sont aimables, croient toujours qu'on les aime, et dans cette pensée, elles savent toujours bon gré aux gens de la violence qu'ils souffrent pour elles.
DORMION
La retenue que Madame conseille, n'est pas un très mauvais expédient, il peut avoir de bonnes suites : mais comme toutes les belles personnes ne font pas toujours fort aimées de tous ceux qui les voient, il faut avant que de le suivre, avoir prouvé sa passion par cent actions zélées ; il faut avant que d'en user, avoir découvert son amour par cent actions affectueuses.
FLOCILLE
Il me semble que cette précaution n'est pas à rejeter.
ARTÉNICE
Vous êtes à l'école d'un redoutable galant.
DORMION
Madame raille, ou je me trompe bien.
FLOCILLE
Je ne le crois pas, elle n'en a pas sujet.
DORMION
Vous trouvez donc que Je n'entends pas mal la belle persécution.
FLOCILLE
Oui assurément, et si jamais ma galanterie me procurait quelque grand parti, j'attribuerais ma conquête à la multitude de vos avis, j'attribuerais mon bonheur à la prudence de vos conseils.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica