Dialogue en prose· Conversation
De l'Inclination Bizarre
Personnages
- BELIGONNE
- ALMANE
DE L'INCLINATION BIZARRE
Beligonne qui est une fille, ne se plaît qu'avecque les Filles.
ALMANE
Vous ne considérez pas, Beligonne, qu'on fait de votre exemple une raison, que la plupart des Filles fuient les Hommes, et que si vous faites toujours divorce avecque nous, vous allez être coupable de la fin du Monde.
BELIGONNE
Que voulez-vous que je vous dise ? La même Nature qui m'a fait Fille, m'a donné de l'aversion pour les garçons.
ALMANE
Il ne faut pas suivre les mouvements d'une folle.
BELIGONNE
La Nature ne passe pas pour telle.
ALMANE
La bizarrerie de votre inclination est une preuve de son extravagance.
BELIGONNE
Il est vrai qu'en ma personne elle s'est moquée de votre sexe, et que si elle a condamné quelques Hommes à m'aimer, elle m'a condamné à n'en aimer pas un.
ALMANE
Quoi que l'aversion qu'elle vous a donnée vous doive rendre son ennemie, les grâces dont elle vous a fait part, vous doivent rendre sa reconnaissante.
BELIGONNE
Je ne m'aperçois point de ses bienfaits : mais supposons que je lui aie de l'obligation, que faut-il que je fasse pour l'obliger à mon tour ?
ALMANE
Il faut que vous répariez son manquement.
BELIGONNE
Ne puis-je la reconnaître qu'en agissant contre elle ?
ALMANE
Je ne découvre point d'autre moyen.
BELIGONNE
Ô la plaisante rêverie ! Hé quelle honte y a-t-il à une fille d'aimer les filles ? Notre sexe n'a-t-il pas des douceurs que le vôtre n'a point ?
ALMANE
Les Filles sont mal servies des filles. L'amour qui règne entre elles, n'exerce point les sages Femmes.
BELIGONNE
Toutes les filles ne font pas obligées de porter le bouquet conjugal.
ALMANE
Les pierres sont dispensées de produire leurs pareilles, elles ne font pas animées ; Les Anges sont dispensez d'engendrer leurs semblable, ils ne font pas organiques ; les monstres sont dispensés de perpétuer leur engeance, il leur manque quelque chose : mais qui peut dispenser une fille du Monde de fournir à la multiplication ?
BELIGONNE
Quand je n'aurais point d'aversion pour les hommes, je ne me marierais pas ; qui a mari, a maître.
ALMANE
Voilà ce que dirent les filles vulgaires ; mais qui a une maîtresse, a-t-il une servante ?
BELIGONNE
Nous perdons la qualité de maîtresse, dès que nous perdons la qualité de fille.
ALMANE
Le mariage est il incompatible avec les agréments ? La qualité de femme les belles choses ?
BELIGONNE
Je ne prétends pas que le Mariage soit si désavantageux à notre sexe ; mais enfin les femmes comme femmes, ne sont pas tant aimées que les filles comme filles.
ALMANE
Il n'est pas de vous comme de cent Damoiselles que je connais ; l'on ne peut se défendre des charmes de votre conversation ; vous régnez par toutes sortes d'avantages ; et un mari serait bien ennemi des bonnes choses, si lorsqu'il ne vivrait plus sous l'empire de votre beau virage, il ne vivait encore sous celui de votre bel esprit.
BELIGONNE
N'appréhendez-vous point d'encourir l'indignation de mes Compagnes ?
ALMANE
Si je choque leur inclination, je ne choque point leur intérêt.
BELIGONNE
Vous parlez mystère.
ALMANE
Vous m'entendez bien.
BELIGONNE
Hé quelle part mes compagnes prendraient-elles à mon mariage ?
ALMANE
Elles se piquent de vous imiter, et elles se mariaient ; et comme il n'y a rien de si doux que les plaisirs du mariage, elles goûteraient avecque les Hommes, ce qu'elles ne peuvent goûter avecque les filles.
BELIGONNE
Je ne sais, ni ne veut savoir, le détail de ce que vous dites ; et je crois qu'en cela il est de mes amies comme de moi.
ALMANE
Je loue la sagesse de votre ignorance, mais je condamne le défaut de votre curiosité : il appartient à vos semblables de peupler le monde : La Marquise_d_Antipone ne fut pas plutôt votre mère, qu'elle enfanta des grâces ; et vous ne ferez pas plutôt mère aussi, que vous enfanterez des amours.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica