Dialogue en prose· Conversation
De la Belle Resistance
Personnages
- POLEONTE
- PAULINE
DE LA BELLE RESISTANCE
CONVERSATION.
Poleonte qui est ami d'une très belle femme, tâche de se prévaloir, de se prévaloir de ses déplaisirs domestiques.
POLEONTE
Vous êtes pensive ; et l'on dirait à vous voir, que vous êtes mécontente.
PAULINE
Il ne faut pas être savant en l'art de deviner, pour dire ce que vous dites : Mais où font les personnes qui puissent se vanter d'être satisfaites ?
POLEONTE
Il ne tient qu'à vous que votre condition ne soit meilleure.
PAULINE
Ce discours est obscur, je ne l'entends pas.
POLEONTE
Voulez-vous que je vous l'explique ?
PAULINE
Il n'est pas nécessaire.
POLEONTE
Ha ! Méchante, vous riez ! Vous savez ma pensée.
PAULINE
Je n'ai pourtant pas trop envie de rire.
POLEONTE
Croyez-moi, suivez mon conseil ; représentez-vous que la jeunesse n'a point de retour ; que l'âge qui la fuit, n'a point de consolateurs ; et que comme il y a de sottes fidélités, il y a de belles perfidies.
PAULINE
Quelle doctrine ! Hé où avez-vous appris cette morale ?
POLEONTE
Comme il est juste de tromper le trompeur, il est raisonnable de manquer de foi à celui qui manque de parole : On a juré qu'on vous applaudirait, et l'on vous contredit ; On a juré qu'on vous aimerait, et l'on vous persécute ; on a juré qu'on vous honorerait, et l'on vous diffame ; il me semble que ces indignités sont atroces, que ces injures sont horribles, qu'elles devraient trouver du dédain dans vos yeux de la haine dans votre coeur, et du changement dans vos actions.
PAULINE
Il faut faire le bien contre le mal.
POLEONTE
S'il faut faire le bien contre le mal, quel avantage a le bien ?
PAULINE
Quoi qu'on fasse quelquefois pour les personnes indignes, ce qu'on fait pour les personnes aimables, on le fait toujours diversement : et c'est pour cette raison qu'on dit qu'il y a bien de la différence entre les offices du devoir, et les effets de l'affection ; entre les manières de traiter un mari fâcheux, et les façons de traiter un mari complaisant.
POLEONTE
Quelques raisons que vous puissiez alléguer, un désobligeant ne mérite pas qu'on l'oblige.
PAULINE
Il y a de certains exemples qui doivent plutôt faire naître la patience, que l'emportement ; et j'ai toujours ouï_dire, que le vice des maris ne devait pas étouffer la vertu des Femmes.
POLEONTE
Quel moyen d'accorder l'injustice avecque la vertu ?
PAULINE
On met l'observance entre les bonnes habitudes ; et cette habitude qui est sous la justice, et par conséquent sous la vertu, défère à la loi.
POLEONTE
La vengeance est née avecque nous ; et ce qui la combat, combat la Nature.
PAULINE
La Nature est peccable, mais les Lois d'En-haut sont infaillibles.
Peccable : Qui est capable de pécher. Tout homme est peccable. [L]
POLEONTE
Il y a grand plaisir à repousser l'injure.
PAULINE
Il y a grand plaisir à surmonter son ressentiment.
POLEONTE
On est soulagée quand on a donné quelque chose à son aigreur.
PAULINE
On est confuse quand on s'est vengée à ses dépens.
POLEONTE
Vengez-vous, et vous ne vous en repentirez point ; je prends part à vos intérêts, et vous trouverez en ma personne toutes les qualités que la faveur demande.
PAULINE
Il y a grande apparence que vous ne seriez pas assez retenu lors que mon honneur dépendrait de votre discrétion, puisque vous êtes trop licencieux lorsque votre bonheur dépend de ma pitié.
POLEONTE
Il est vrai que je m'emporte, que je m'oublie ; mais la violence de mon mal excuse la liberté de mes paroles ; vous possédez mon coeur, et je ne possède pas ma langue.
PAULINE
Je vous plains, et je vous condamne.
POLEONTE
Si de deux maux il faut éviter le pire, vous devez être plus portée à tromper un homme outrageux, qu'à faire mourir un homme passionné.
PAULINE
On doit préférer une dureté religieuse à un dépit criminel, une cruauté innocente à une complaisance défendue.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica