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un seul est le mot juste.

Dialogue en prose· Conversation

De la Campagne

René Bary· imprimée en 1662· 2 personnages

Personnages

  • POLYMONDE
  • DORIMENE

DE LA CAMPAGNE

CONVERSATION.

Polymonde qui au retour d'un voyage paSSe chez une veuve très belle et très spirituelle, tâche de l'obliger de retourner à la Cour, et d'abandonner la campagne.

POLYMONDE

Quoi que votre maison soit agréablement située ; croyez- moi, Madame, quittez la Campagne, la Cour s'aperçoit bien de votre absence.

DORIMENE

On me blâmerait, si j'allais en un lieu où je ne paraîtrais point, et si je quittais un lieu où je parais ; si j'allais en un lieu où l'on est esclave de la dernière imitation, et si je quittais un lieu où je suis exempte de la dernière propreté.

POLYMONDE

Je ne sais quelles délices vous prenez à voir des personnes malfaites, et à ouïr des discours mal polis. Il est vrai que des objets contraires il peut naître des effets semblables ; que comme les personnes sérieuses prennent plaisir à observer les délicatesses d'un courtisan, les personnes enjouées peuvent prendre plaisir à considérer les simplicités d'un rustique mais ce que devrait faire votre contentement passager, fait votre récréation continuelle ; et il semble même que la plus fine sottise vous divertisse davantage que la plus belle spiritualité.

DORIMENE

Quoi que je fasse grand état des gens qui débitent de bonnes choses, je ne les recherche guère le me délasse avec les esprits médiocres, et je me fatigue avec les esprits relevés.

POLYMONDE

Il n'y a point d'entretien qui soit capable de vous embarrasser ; votre esprit fait face de tous côtés, et comme tout est présent à votre pensée, tout est facile à votre expression.

DORIMENE

Je ne m'aperçois point d'être l'original de la copie que vous faites.

POLYMONDE

Si vous n'étiez pas un des plus beaux esprits de votre sexe, pourquoi notre Cour envierait-elle le bonheur de votre village ?

DORIMENE

Je serais bien crédule, si je croyais que la Cour se ressouvint de moi : mais quand même je serais assurée d'y être attendue, mon voyage souffrirait des remises, et j'aurais de la peine à quitter mon champêtre.

POLYMONDE

Hors la présence de votre aimable personne, qu'est-ce qu'il y a ici de fort considérable ?

DORIMENE

Notre air n'est point infecté de la vapeur des boues ; les coteaux qui bornent notre vue, sont d'une raisonnable distance ; les fruits qui sont bons par excellence, courbent nos vergers : les eaux qui entretiennent comme en passant la fraîcheur de nos pâturages, murmurent en mille lieux ; les bêtes fauves qui semblent fo[u]rmiller, fournissent les plus grandes tables. Et comme dans les grandes chaleurs il resterait quelque chose à désirer, si nous n'avions des reposoirs gazonnés, et des parasols feuillus : la forêt qui est presque à nos portes, a des allées si couvertes et si obscures, qu'il n'y a point de jours, quelques brillants qu'ils soient, qui puissent percer leurs ténèbres. Enfin nous ne respirons ici que des odeurs suaves , nous n'entendons que des concerts naturels, nous ne passons que des nuits tranquilles.

POLYMONDE

La peinture à mon avis est plus belle que la chose peinte.

DORIMENE

Il ne suffit pas de vous avoir parlé du lieu, il est à propos de vous dire quelque chose des habitants. Le mensonge en nos quartiers est un vice dont on ne connaît point l'usage ; personne ne sait ce que c'est que de débusquer son compagnon. Le pauvre n'envie point le bonheur du riche ; chacun est content de sa fortune ; et comme si le Ciel avait réservé notre séjour pour le dernier séjour de l'innocence, l'on y remarque encore la simplicité des premiers siècles .

POLYMONDE

Quelque supportable que sait votre campagne, elle n'a rien qui approche de l'agrément de votre visage ; Les roses de vos joues valent mieux que toutes les fleurs de vos prairies ; et en quelque endroit que vous puissiez être, votre miroir vous mettra toujours de plus belles choses en vue, que votre espèce de désert ne vous en saurait fournir.

DORIMENE

Je ne sais plus comment il faut répondre à ces fleurettes.

POLYMONDE

Mais encore quelle satisfaction y a-t-il dans un lieu où l'on ne voit que des eaux et des forêts, des bêtes et des paysans ; que des hommes sales et indoctes, rudes et stupides ; que des hommes qui n'ont jamais perdu de vue la pointe de leur clocher, qui n'ont jamais passé d'une poste les limites de leur pays, et qui n'étant informez des particularités de notre grande Ville que par des relations niaises et fantastiques, ne parlent du Louvre (comme dit un de nos auteurs ) que comme le vulgaire parle du Palais du Grand_Mogor ; ne discourent des Tuileries que comme les casaniers discourent des promenoirs du Roi_de_Fée ; et ne s'entretiennent de l'air de la Cour, que comme les crédules s'entretiennent des façons de vivre des Rois_de_la_Chine. Le Ciel qui a pris plaisir à vous former, ne vous a-t'il fait admirable , qu'afin que vous soyez rustique ? N'avez-vous de quoi ravir le grand monde que pour être les délices d'un hameau ? Et pour dire tout en peu de mots, n'êtes-vous belle, n'êtes-vous éloquente, que pour gagner des coeurs vils, et que pour charmer des oreilles grossières ? Ha ! Madame, il n'y a pas d'apparence, la nature qui vous a fait de si beaux dons, a de plus belles fins, et vous devez à son exemple avoir de plus nobles résolutions ? Quittez donc le village pour la ville, le ramage pour les concerts, le désert pour le monde, la rusticité pour la politesse, et ressouvenez vous que les paysans n'ont qu'un jargon, que les oiseaux n'ont qu'une note ; et que comme les bois, les eaux, et les rochers ne parlent point, ils ont plus de convenance avecque les bêtes qu'avecque les créatures parlantes.

DORIMENE

Je hais l'envie, le déguisement, la perfidie, et je ne puis trouver dans ces vices, qui font les vices de la Cour, le repos que je trouve dans l'innocence de ma solitude.

POLYMONDE

Ce que vous dites de la Cour, ne doit pas vous détourner d'y revenir. L'envie ne peut flétrir votre réputation ; vous avez donné cent illustres marques de votre vertu. Le déguisement ne peut vous en faire accroire : un jugement exquis comme le vôtre, ne sait ce que c'est que de prendre le change : Enfin la perfidie ne peut vous surprendre ; il n'y a point de précautions, quelques délicates qu'elles puissent être, que votre prudence n'envisage Mais pour revenir au pays que vous avez l'agréablement dépeint, j'oserai vous dire que quand son air ferait aussi pur qu'il était à la naissance du monde ; que quand les bois conserveraient perpétuellement leur verdure ; que quand ses prairies feraient toujours riantes , que quand les arbres porteraient en tout temps de fruits, que quand ses jours égaleraient toujours en clarté l'astre qui les ramène et que quand enfin les fontaines feraient des fontaines_de_Jouvence, la seule grossièreté de ses habitants ferait capable de faire renoncer à tous les avantages, si vous ne renonciez à la Cour, si vous ne renonciez au monde, en un mot si vous ne faisiez de l'enceinte de votre désert l'unique demeure de votre personne.

DORIMENE

À ce que je vois vous aimez bien le beau langage, et vous haïssez bien le patois.

POLYMONDE

J'aime ce que vous devez aimer, et je hais ce que vous devez haïr.

DORIMENE

Quel personnage jouerai-je à la Cour ? Une Veuve aurait-elle bonne grâce d'y souffrir les galants ?

POLYMONDE

Vous feriez votre cour, et on vous la ferait ; et je me persuade qu'on ne trouverait pas étrange qu'une jeune veuve fit encore la jeune fille.

DORIMENE

Quoi que j'aie été nourrie parmi les Grands, je ne puis plus m'accommoder à leur servitude. L'on me fait la Cour et je ne la fais à personne ; je chasse ceux qui me choquent : je vois ceux qui me plaisent, et pour vous dire tout en abrégé la contrainte ne loge point où je loge.

POLYMONDE

Je vois bien que la campagne l'emportera sur la ville.

DORIMENE

Il y a grande apparence.

POLYMONDE

Si la Ville l'eut emporté sur le village, vous eussiez fait d'abord et des ravis et des chagrines, des adorateurs et des jalouses.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica