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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Dialogue en prose· Conversation

De la Contrariété

René Bary· imprimée en 1662· 2 personnages

Personnages

  • EBENE
  • LYSETE

DE LA CONTRARIÉTÉ.

Une grande dame déclare à une de ses amies, qu'elle ne peut souffrir qu'en lui donne de l'encens.

LYSETE

Je ne puis voir de bon air ceux qui admirent tout ce que je dis.

EBENE

De tous les poisons je n'en connais point de si redoutables que celui qui entre par l'oreille.

LYSETE

En effet, le venin du coeur est moins dangereux que celui de l'âme.

EBENE

Pour vous, Madame, il est malaisé de vous en faire accroire ; la connaissance de soi-même est une de vos études.

LYSETE

Quelque connaissance qu'on ait de sa supériorité, il est toujours à craindre qu'à force d'entendre des flatteries, l'on ne se flatte.

EBENE

L'on ne dit rien qui soit au dessus de votre mérite, lors qu'on dit que vous méritez beaucoup ; la vérité pour vous n'a rien que de beau ; de l'on ferait mal votre portrait, si l'on ne le faisait ravissant.

LYSETE

Vraiment je suis bien malheureuse, je trouve en vue personne que j'aime, ce que je n'aime point.

EBENE

Que dis-je qui puisse vous déplaire ?

LYSETE

Que dites-vous qui puisse m'agréer ?

EBENE

Je dis de vous, Madame, ce que tout le monde en pense ; et si vous entendiez tout ce qu'il en dit, vos oreille sauraient cent fois plus d'occupation que vos yeux.

LYSETE

Je ne doute point que je n'aie quelque qualité considérable ; si je n'en avais point, vous ne prendriez pas la peine de me débiter des fleurettes : Mais quelle proportion y a-t-il entre l'état que vous faites de ma personne, et le simple état que vous en devriez faire ?

EBENE

Si je péchais contre cette proportion, pourquoi commettrais-je ce péché ? Ne sais-je pas que vous savez distinguer ceux qui vous cajolent d'avecque ceux qui ne vous cajolent point ? Et que la flatterie qui entrerait dans vos oreilles, n'entrerait pas dans votre créance ?

LYSETE

Quand vous seriez innocente du crime dont je vous accuse, les vérités dont vous m'entretiendriez ne seraient comme à charge : La raison est, que la contestation réveille le génie, que l'opposition échauffe la veine, et que de la contrariété des sentiments naissent quelquefois les plus beaux rayons du monde.

EBENE

Comme les gens de votre force sortent toujours des jeux de l'esprit avecque beaucoup de succès, il ne faut pas s'étonner s'il n'y a presque personne qui ose vous livrer chance.

LYSETE

Je n'aime les combats spirituels que parce que j'aime les conversations utiles : Tout le raisonnement humain n'est pas dans une tête ; Les matières les plus stériles ont diverses faces ; Nous les regardons d'un coté, et notre adversaire les regarde d'un autre.

EBENE

Il est vrai que quelque belle que soit la vérité, il y a quelquefois grand plaisir à la contredire : Mais qui entreprendrait de la choquer devant vous ? Sortirait-on à son honneur d'un combat si inégal ? La vérité serait-elle faible dans votre bouche ? Tairiez-vous son parti ? Abandonneriez-vous ces intérêts ?

LYSETE

Quoi, vous louerez toujours les gens ? Hé ! De quelle humeur êtes-vous ? Vraiment si vous n'adoucissiez l'excès de vos éloges par les charmes de votre éloquence, vous n'auriez pas en personne un auditeur bien attentif.

EBENE

C'est ici, Madame, qu'on peut dire qu'une langue éloquente loue une langue indiserte.

LYSETE

Si j'avais l'art du bien dire, j'aurais l'art de la persuasion ; vous vous déferiez de vos erreurs, et vous embrasseriez mes sentiments

EBENE

Il est impossible de persuader les faussetés évidentes ; L'art a ses bornes, et la vérité a ses convictions.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica