Dialogue en prose· Conversation
De la Contrariété
Personnages
- EBENE
- LYSETE
DE LA CONTRARIÉTÉ.
Une grande dame déclare à une de ses amies, qu'elle ne peut souffrir qu'en lui donne de l'encens.
LYSETE
Je ne puis voir de bon air ceux qui admirent tout ce que je dis.
EBENE
De tous les poisons je n'en connais point de si redoutables que celui qui entre par l'oreille.
LYSETE
En effet, le venin du coeur est moins dangereux que celui de l'âme.
EBENE
Pour vous, Madame, il est malaisé de vous en faire accroire ; la connaissance de soi-même est une de vos études.
LYSETE
Quelque connaissance qu'on ait de sa supériorité, il est toujours à craindre qu'à force d'entendre des flatteries, l'on ne se flatte.
EBENE
L'on ne dit rien qui soit au dessus de votre mérite, lors qu'on dit que vous méritez beaucoup ; la vérité pour vous n'a rien que de beau ; de l'on ferait mal votre portrait, si l'on ne le faisait ravissant.
LYSETE
Vraiment je suis bien malheureuse, je trouve en vue personne que j'aime, ce que je n'aime point.
EBENE
Que dis-je qui puisse vous déplaire ?
LYSETE
Que dites-vous qui puisse m'agréer ?
EBENE
Je dis de vous, Madame, ce que tout le monde en pense ; et si vous entendiez tout ce qu'il en dit, vos oreille sauraient cent fois plus d'occupation que vos yeux.
LYSETE
Je ne doute point que je n'aie quelque qualité considérable ; si je n'en avais point, vous ne prendriez pas la peine de me débiter des fleurettes : Mais quelle proportion y a-t-il entre l'état que vous faites de ma personne, et le simple état que vous en devriez faire ?
EBENE
Si je péchais contre cette proportion, pourquoi commettrais-je ce péché ? Ne sais-je pas que vous savez distinguer ceux qui vous cajolent d'avecque ceux qui ne vous cajolent point ? Et que la flatterie qui entrerait dans vos oreilles, n'entrerait pas dans votre créance ?
LYSETE
Quand vous seriez innocente du crime dont je vous accuse, les vérités dont vous m'entretiendriez ne seraient comme à charge : La raison est, que la contestation réveille le génie, que l'opposition échauffe la veine, et que de la contrariété des sentiments naissent quelquefois les plus beaux rayons du monde.
EBENE
Comme les gens de votre force sortent toujours des jeux de l'esprit avecque beaucoup de succès, il ne faut pas s'étonner s'il n'y a presque personne qui ose vous livrer chance.
LYSETE
Je n'aime les combats spirituels que parce que j'aime les conversations utiles : Tout le raisonnement humain n'est pas dans une tête ; Les matières les plus stériles ont diverses faces ; Nous les regardons d'un coté, et notre adversaire les regarde d'un autre.
EBENE
Il est vrai que quelque belle que soit la vérité, il y a quelquefois grand plaisir à la contredire : Mais qui entreprendrait de la choquer devant vous ? Sortirait-on à son honneur d'un combat si inégal ? La vérité serait-elle faible dans votre bouche ? Tairiez-vous son parti ? Abandonneriez-vous ces intérêts ?
LYSETE
Quoi, vous louerez toujours les gens ? Hé ! De quelle humeur êtes-vous ? Vraiment si vous n'adoucissiez l'excès de vos éloges par les charmes de votre éloquence, vous n'auriez pas en personne un auditeur bien attentif.
EBENE
C'est ici, Madame, qu'on peut dire qu'une langue éloquente loue une langue indiserte.
LYSETE
Si j'avais l'art du bien dire, j'aurais l'art de la persuasion ; vous vous déferiez de vos erreurs, et vous embrasseriez mes sentiments
EBENE
Il est impossible de persuader les faussetés évidentes ; L'art a ses bornes, et la vérité a ses convictions.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica