Dialogue en prose· Conversation
De la Dissimulation
Personnages
- BELISE
- ARIMENE
- TEROVANE
DE LA DISSIMULATION
On se plaint d'une Fille de ce qu'elle est dissimulée.
BELISE
Il est ridicule de faire du premier venu son confesseur, on ne doit pas condamner une fille de ce qu'elle déguise quelquefois ses sentiments.
TEROVANE
Comme les pensées doivent représenter les choses, les paroles doivent représenter les pensées.
BELISE
On nous demande quelquefois si nous aimons les jeunes_hommes, aurions-nous bonne grâce de dire qu'ils nous plaisent ? On nous demande quelquefois si nous sommes insensibles aux aiguillons de l'âge, aurions-nous bonne grâce de dire qu'ils nous importunent ? Vous voyez bien, Monsieur, que la même bienséance qui veut qu'on dise quelque chose, ne veut pas qu'on dise toujours vrai, et que la dissimulation qui est souvent une fuite de la crainte, est quelquefois un effet de la pudeur.
TEROVANE
Je ne veux pas (contre ce que j'ai ci-devant dit) que sur de certaines interrogations les filles se définissent : mais à l'exception des confessions indécentes, je suis tellement pour la franchise, que je voudrais même que l'ingénuité du visage découvrit le fonds du coeur, que le silence fut parlant, que le regard fut interprétatif qu'on connut par le mouvement du dehors les ressorts du dedans.
ARIMENE
La pensée précède toujours l'ouverture du coeur ; et comme la pensée est quelquefois fausse, la franchise est quel[que]fois injurieuse.
TEROVANE
Quand on est incertain des choses, l'on doit être retenu, et la retenue en ce cas est plutôt une crainte qu'une dissimulation.
ARIMENE
L'on ne se repent guère de s'être voilé, l'on se repent souvent de s'être découvert.
BELISE
La dissimulation est d'un grand usage.
ARIMENE
La dissimulation est d'une grande utilité.
TEROVANE
Quelle confiance peut-on prendre en une personne qui masque toujours ?
BELISE
Une personne dissimulée est plus capable de garder le secret, qu'une personne ouverte ; l'une est taciturne, et l'autre est babillarde ; la première est ordinairement circonspecte, et l'autre est ordinairement imprudente.
ARIMENE
S'il y avait ici des Politiques, ils ne diraient seulement pas avecque Tibère et Louis_XI que celui qui ne sait pas dissimuler, ne sait pas régner ; ils diraient encore avec tous les Sages du Monde, que celui qui ne sait pas se contreminer contre les artificieux, ne sait pas vivre.
TEROVANE
Vous direz ce qu'il vous plaira, la liberté est toute entière : mais enfin qu'est-ce que de déguiser ses pensées ? Ce n'est autre chose que de tromper les gens. Hé quelle gloire y a-t-il de préférer le mensonge à la vérité le démenti du sentiment à la naïveté de la pensée ?
BELISE
Si vous condamnez toutes sortes de tromperies, vous faites le procès à l'Art et à la Nature, aux expédients que la Prudence invente, et aux mouvements que la nécessité inspire.
ARIMENE
Mademoiselle ne dit pas cela sans sujet, elle sait ce qu'elle avance ; et pour terminer le différend, il suffit de vous dire que le chirurgien cache la lancette, que l'apothicaire dore les pilules, que le médecin flatte l'espérance, que le Capitaine use de stratagème, que le politique se sert de prétextes, et que les escrimeurs font des feintes ; enfin que les cerfs rasent, que les daims coupent, et que les insectes contrefont les mortes.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica