Dialogue en prose· Conversation
De la Feintise
Personnages
- CÉSARION
- MARCELIN
- CERINDE
- FELONTE
DE LA FEINTISE
Césarion et Marcelin, traitent de pacifique un brave qui est de leurs amis, afin que Cerinde qui a de l'aversion pour les gens de guerre, puisse souffrir sa recherche.
CÉSARION
Si l'honneur suivait toujours la bravoure, je condamnerais la demeure perpétuelle que vous faites à la campagne, parce qu'en vous défendant d'aller à la guerre, vous vous défendriez d'aller à la gloire : mais un homme qui n'est point en faveur, n'est guère en estime ; un homme qui n'est point en crédit. n'est guère en réputation. On me dira peut-être que l'exercice de la vaillance est aimable de soi-même, et qu'un bien qui est aimable de soi-même, doit affaiblir toutes les autres considérations. Ces sentiments sont raisonnables, on ne le peut nier : mais si les plus grands héros de l'Antiquité ont eu des fins fastueuses, où trouvera-t-on des Hommes qui soient braves, et qui ne soient pas ambitieux ? Où trouvera-t-on des hommes qui soient du Monde, et qui n'en aiment pas la fumée ?
MARCELIN
Si l'ambition, comme vous dites, eut été bannie des Anciens, à quoi eussent servi les Couronnes et les privilèges, les Inscriptions et les Triomphes ? Ces remarques nous apprennent que les Hommes sont Hommes, c'est à dire qu'ils sont faibles, et que quelque amour qu'ils aient pour la vertu, ils ont de l'inclination pour la vanité.
CERINDE
Encore si l'on ne s'appauvrissait point sous tous la cuirasse, je pourrais être la première à blâmer ceux qui ne vont point à l'Armée : mais qui ne sait qu'on est ordinairement mal payé, qu'il faut faire de grandes dépenses, et qu'à moins d'être puissamment riche, il faut de deux choies l'une, ou ruiner sa maison, ou ruiner ses hôtes.
FELONTE, ou le Pacifique supposé
Comme l'argent est la source de tous les biens, la pauvreté est la source de tous les maux.
CÉSARION
Quelque état qu'on fasse du courage, on le doit considérer comme un don inhumain.
MARCELIN
L'on ne peut justement combattre votre proposition, elle est vraie ; les plus grands courages ont été les plus grands bouchers ; et ceux qui ont reçu le plus d'honneur aux villes, ont été ceux qui ont détruit le plus d'hommes à la Campagne.
CÉSARION
Quand le courage ne serait pas sanguinaire, il ne mériterait pas qu'on en si grand état ; il se trouve souvent chez les personnes les plus viles.
MARCELIN
Ne parlons plus de la vertu qui fait des plaintifs, parlons de la passion qui fait des contents.
FELONTE
Je ne sais pas quand l'amour me fera favorable, il y a longtemps qu'il m'est fâcheux.
CERINDE
La persévérance couronne les services.
MARCELIN
Ha ! Que cette parole est obligeante !
CÉSARION
Elle donne de l'espérance.
FELONTE
Elle donne ce que je n'ai point.
CERINDE
Ou vous ne connaissez pas vos avantages, ou vous devez aspirer à de grands Partis.
FELONTE
Je ne combattrai point les louanges que vous me donnez, je respecte tout ce qui vient de vous : mais si je suis ce que vous supposez, je puis donc prétendre quelque part à vos bonnes grâces.
CERINDE
Vous n'êtes pas malaisé à contenter, c'est ce qui console mes semblables : mais si j'avais à contracter quelque attache, je voudrais que ce fut avecque une personne qui ne dépendit point du son de la Trompette.
CÉSARION
Monsieur est à votre bienséance, il ne se propose point de faire des veuves.
CERINDE
Voulez-vous être la caution de ce que vous avancez.
CÉSARION
Très volontiers.
CERINDE
Voila de beaux acheminements !
FELONTE
Tout de bon.
CERINDE
Je dis ce que je pense.
FELONTE
Quoi que cette réponse favorablement accompagnée de je ne sais quelle prononciation qui semble ne correspondre pas à l'honneur qu'elle me fait, je la reçois pourtant avecque tant de tendresse, que je n'ai jamais été si agréablement ému.
CERINDE
Je vois bien que vous êtes extrêmement sensible, et que pour conserver votre vie, il est à_propos que je ménage mes faveurs.
MARCELIN
Croyez-moi, Mademoiselle, résolvez vous à cet obligeante cruauté ; le plaisir lui rendrait un mauvais office.
CERINDE
Je suivrai votre avis.
FELONTE
Ha ! Ne le suivez pas. Si je ne meurt de joie, je mourrai de douleur.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica