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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Dialogue en prose· Conversation

De la Roture

René Bary· imprimée en 1662· 2 personnages

Personnages

  • ARISTIDE
  • MESSENE

DE LA ROTURE

CONVERSATION.

Aristide flatte Messene qui est noble, sur ce qu'elle aime un homme qui n'est pas gentilhomme.

MESSENE

Quelle faiblesse ! La plupart des personnes s'imaginent que la vertu n'est pas noble dans un sujet roturier !

ARISTIDE

Si la Noblesse était un véritable bien, elle perfectionnerait toujours ceux qui la possèdent ; mais elle ne sert souvent qu'à rendre leurs sottises plus remarquables.

MESSENE

J'ai fait les mêmes observations, et je ne feins point de dire les mêmes choses.

ARISTIDE

Atagene ne paye point de pancarte, il paye de vertu.

MESSENE

L'une vaut mieux que l'autre.

ARISTIDE

Il ne faut pas éplucher un homme en son origine , il se faut éplucher en ses moeurs, je ne connais que de réputation celui dont vous approuvez la recherche : mais si la voix publique n'est point menteuse, l'on peut dire qu'il est plein d'esprit, qu'il est plein de coeur, et que s'il n'est né gentilhomme, il fait ce que les gentilshommes doivent faire.

MESSENE

Les Hommes de cette volée obéissent quelquefois à ceux auxquels ils devraient commander ; s'ils ont beaucoup de semblables en naissance, ils ont peu de pareils en mérite ; et leurs actions sont d'autant plus considérable , qu'ils ne doivent point à leurs ancêtres la noblesse de leurs aiguillons.

ARISTIDE

Ceux qui sont heureusement nés n'ont pas besoin d'être excités par le dehors, ils le font assez par le dedans ; ils ne regardent, point le passé, ils regardent l'avenir ; ils ne se proposent point d'être imitateurs, ils se proposent d'être imités.

MESSENE

Lorsque vous parlez des hommes qui ont une heureuse naissance, vous parlez de vous-même ; et lorsque vous parlez de vous-même, vous m'entretenez d'une personne dont les vertus entretiennent toute l'Europe.

ARISTIDE

Vous croiriez être ingrate, si ayant donné des louanges à Atagene, vous n'en donniez à Aristide : mais vous me permettrez de vous dire, Madame, que quelque juste que vous soyez, vous vous écartez de la médiocrité, et qu'en pensant éviter la méconnaissance, vous tombez dans l'hyperbole.

MESSENE

Je ne puis accorder les louanges que vous me donnez avecque les louanges que vous ne voulez pas recevoir. Si je juge bien des choses, pourquoi rejetez vous mes éloges ? Et j'en juge mal, pourquoi faites-vous mon panégyrique ?

ARISTIDE

Vous jugez solidement de toutes choses ; mais toutes vos paroles ne correspondent pas toujours à votre jugement.

MESSENE

Vous voulez dire peut-être que les sentiments qu'on n'exprime point, diffèrent quelquefois de ceux qu'on exprime.

ARISTIDE

Je veux dire la même chose.

MESSENE

Il est vrai que ce que vous dites arrive quelquefois ; mais je vous jure sur ma foi que je vous regarde comme un homme extraordinaire, et qu'à votre respect mes paroles font mes véritables pensées.

ARISTIDE

Après cela, Madame, j'aurais mauvaise grâce de douter du mérite de ma personne aussi vous priai-je de croire que j'ajoute foi présentement à tout ce que vous avez dit à son avantage ; et que quand même j'aurais des défauts extrêmement visibles, mon jugement respecterait le vôtre.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica