Dialogue en prose· Conversation
Des Beaux Cheveux
Personnages
- ALCIPE
- ALMAHIDE
DES BEAUX CHEVEUX.
On cajole Almahide sur la beauté de ses cheveux.
ALCIPE
Saviez-vous, Mademoiselle, comment j'appelle vos cheveux ? Je les appelle des belles chaînes.
ALMAHIDE
Ce sont à mon avis des liens bien déliés.
ALCIPE
S'ils étaient forts, ils seraient faibles.
ALMAHIDE
Il est vrai qu'un poil rude et grossier est mal propre à enchaîner des coeurs : mais enfin si votre coeur n'était attaché à ma personne que par mes cheveux, sa servitude dépendrait de peu de chose.
ALCIPE
Vous triomphez de la liberté par toutes les parties qui composent votre visage : mais quand vous seriez privée de la plupart des grâces qui vous rendent ravissante, ces cheveux noirs qui ajoutent quelque éclat à la blancheur de votre teint, seraient capables de réduire à vos pieds la galanterie la plus fière la plus dédaigneuse.
ALMAHIDE
Comme la couleur qui est aimée des uns, est quelquefois méprisée des autres, ce n'est peut-être pas tant à la couleur de mon poil que je dois votre cajolerie, qu'à l'habitude que vous avez de cajoler.
ALCIPE
Je ne débite point des paroles obligeantes pour des objets disgraciés ; ma délicatesse me dispense de cette sotte galanterie ; mais quand mes yeux seraient plus difficiles qu'ils ne sont, ils trouveraient dans l'ornement de votre tête le plus bel accompagnement du monde.
ALMAHIDE
Quelque état que vous fassiez de mon poil, mon miroir m'apprend qu'il n'est ni beau, ni laid.
ALCIPE
Qu'est-il donc ?
ALMAHIDE
Il me semble qu'il est supportable.
ALCIPE
Vous dites quelque chose, mais vous ne ne dites pas assez ; et si le miroir que vous m'avez opposé avait le malheureux privilège d'être sensible, ou il ne connaîtrait pas la beauté des objets dont il recevrait les images ; ou s'il les connaissait, les soupirs seraient du moins le panégyrique de vos cheveux.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica