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Dialogue en prose· Conversation

Des Fontaines et des Ruisseaux

René Bary· imprimée en 1662· 2 personnages

Personnages

  • THEODATE
  • ARIANE

DES FONTAINES ET DES RUISSEAUX

CONVERSATION.

Theodate cajole Ariane sur ce qu'elle aime les ruisseaux et les fontaines.

THEODATE

Comme on aime ce qui flatte sa passion, je ne m'étonne pas de ce que vous aimez les fontaines et les ruisseaux, ils flattent votre rêverie.

ARIANE

Le murmure des eaux, et le silence des bois, ont je ne sais quelle vertu qui calme les mouvements, qui recueille l'esprit, et qui dégage l'imagination.

THEODATE

Ce n'est pas sans raison que vous aimez les Fontaines et les ruisseaux ; c'est dans ces glaces mouvantes que vous découvrez les causes des plus beaux feux du monde.

On lit Theonice au lieu de Theodate.

ARIANE

Si j'aime les fontaines et les ruisseaux, c'est parce qu'ils représentent mes imperfections.

THEODATE

Je ne puis souffrir que vous injuriez ce que j'admire : Si toute la nature était parlante, toute la nature condamnerait votre mépris.

ARIANE

Il est vrai que vous m'honorez de votre bienveillance, et qu'on doit faire état des personnes que vous aimez : aussi ne feindrai-je point de vous dire que ces considérations font quelque impression sur mon esprit, et que je serais plus modeste, si vous étiez moins connaissant.

THEODATE

Vous ne devez pas vous considérer par ce que je vous estime, vous devez vous considérer par ce que vous êtes estimable.

ARIANE

Il y a des gens qui ne connaissent pas leurs avantages : Ceux qui ont cette faiblesse, ont besoin pour s'estimer de justes estimateurs.

THEODATE

Si vous ne vous êtes jamais estimée que sur le rapport d'autrui, ne soyez plus si négligente ; il est temps que vous sachiez par vos propres observations bien qu'on vous observe.

ARIANE

Vous me persuaderez à la fin que je suis belle ; mais aussi je crains que devenue amoureuse de moi-même, je ne devienne comme inséparable des miroirs ?

THEODATE

Je consens très volontiers à l'effet que vous appréhendez, pourvu que mes yeux aient l'avantage de vous servir de glace.

ARIANE

Vos yeux ne peuvent me servir de miroir, ils éblouissent ; et quoi qu'il y ait bien de la différence entr'eux et les miroirs ardents, on peut dire pourtant que s'ils n'en ont pas la concavité, ils en ont les feux.

THEODATE

Rien ne brille où vous paraissez : et l'on jette quelque feu en votre présence, c'est un feu dont vous êtes la source. Que si vous ne voulez pas que mes yeux représentent votre personne, c'est que vous vous persuadez, ou qu'ils ne sont pas propres à cet usage, ou qu'ils ne sont pas dignes de cette fonction : mais cependant votre image s'est imprimée dans mon coeur, et ce qui a passé par mes yeux peut bien y faire quelque demeure.

ARIANE

Si je me mirais dans vos yeux, je me penserais pas tant aux images qu'ils recevraient, qu'à celles dont votre mémoire est remplie, et dans cette distraction je ne formerais que des visions imparfaites.

THEODATE

Peut-être appréhendez-vous de brûler par des rayons fixes et directs le siège de votre empire. Si cela est, que cette considération ne vous retienne point ; mon coeur vit parmi les flammes, il est accoutumé à votre feu ; et si votre feu était consumant ; il y a longtemps qu'il l'eut réduit en cendres.

ARIANE

Je n'ai point encore remarqué que j'eusse des rayons de feu ; ces sortes de rayons sont capables de former des nuages : mais mes fontaines et mes ruisseaux, que j'appelle mes miroirs rustiques, n'ont jamais fumé de l'application de mes regards.

THEODATE

Quoi que vos yeux n'aient pas la force de subtiliser les eaux, ils ont la vertu d'enflammer les coeurs.

ARIANE

Si ce que vous dites avait quelque fondement, les personnes que je souffre me parleraient de leur souffrances : mais de tous ceux qui me rendent leurs assiduités, il n'y a que Theodate qui se soit érigé en titre de plaintif.

THEODATE

Le visage de ceux qui vous voient vous découvre ce que ma langue vous déclare ; ce sont des interprètes qui parlent à leur mode mais comme les grands efforts appartiennent aux grandes douleurs, et que je souffre plus moi seul que tous vos martyrs, si il ne faut pas que vous vous étonne si la violence de ma passion surmonte ma retenue , elle délie ma voix, si elle remue mes lèvres, et si elle vous apprend enfin par des tons forcés et exclamatifs, ce que mes rivaux vous apprennent par des regards tendres et languissants

ARIANE

Quelque mauvaise cause que vous entrepreniez, vous ne perdrez jamais votre procès.

THEODATE

Quand contre vos injustes soupçons je défends l'ardeur de mon amour, je défends l'évidence de la vérité.

ARIANE

Les choses violentes néanmoins ne sont pas de durée, et il y a longtemps que vous vous plaignez de la violence de votre passion.

THEODATE

Les effets retiennent toujours quelque chose de leurs causes ; et comme la cause de ma passion renferme quelque chose d'extraordinaire, il est naturel que ma passion renferme quelque chose de rare.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica