Dialogue en prose· Conversation
Des Vendanges
Personnages
- THEOTYME
- BRICTOMARE
DES VENDANGES
CONVERSATION.
Theotyme excite son amant d'aller aux vendanges avec elle.
THEOTYME
Je sais bien que vous avez de grandes occupations, et qu'à moins d'être fort aimable, il est bien malaisé de vous attirer aux champs : mais quoi que je n'aie pas toutes les qualités que votre délicatesse demande, j'espère pourtant que vous assisterez aux assises de Bacchus, que vous viendrez à Coulombe, et que quelque occasion qui puisse vous appeler ailleurs, vous donnerez beaucoup l'ancienne amitié.
BRICTOMARE
Vous méprisez la personne du monde la plus estimable, lors que vous parlez ainsi de Theotyme.
THEOTYME
Si je suis aussi aimable que vous dites, vous quitterez Paris, et vous viendrez aux vendanges.
BRICTOMARE
Je vous suivrai, je vous le promets : mais ressouvenez- vous, Theotyme, que ma passion a semé des soins, et que comme nous sommes dans la saison des récoltes, il est temps que je recueille des reconnaissances.
THEOTYME
Quelle apparence de donner aux hommes intéressés ce qu'on doit même refuser aux hommes généreux ?
BRICTOMARE
Il ne suffit pas qu'une passion ait un objet, il faut qu'elle ait une fin.
THEOTYME
Le plaire doit être la fin d'un amant.
BRICTOMARE
Le plaire doit être son moyen, et la faveur doit être son but.
THEOTYME
Les libertés qui ne doivent pas être données, ne doivent pas être attendues.
BRICTOMARE
Une personne qui veut se défendre d'être reconnaissante, doit se défendre d'être servie.
THEOTYME
Le plaisir qu'un amant tire de ses services, est un paiement.
BRICTOMARE
La même joie qu'un amant tire de les assiduités, mérite une autre joie.
THEOTYME
Quoi, vous prétendez deux récompenses ? Ha ! Brictomare, vous devenez insatiable.
BRICTOMARE
Je ne m'étonne pas de votre étonnement ; les personnes qui ne donnent jamais assez, disent toujours qu'on demande trop.
THEOTYME
Pour peu de pitié qu'on ait d'un amant, on le réduit à la nécessité d'être ingrat.
BRICTOMARE
Vous faites bien valoir les faveurs de votre sexe.
THEOTYME
Jugez de là ce que vous devez espérer.
BRICTOMARE
Si vous avez juré ma perte, au moins ne me découvrez pas votre résolution.
THEOTYME
En effet, c'est être trop cruel, que de joindre la rigueur des menaces à la rigueur du dessein. Hé bien, je ne vous entretiendrai point de ce que j'ai arrêté.
BRICTOMARE
Peut-être vous lasserez-vous de voir sur mon visage les marques de votre tyrannie.
THEOTYME
La persévérance peut quelque chose.
BRICTOMARE
Elle n'a pourtant rien pu jusques ici.
THEOTYME
Il y a des heures favorables.
BRICTOMARE
Oui, Mademoiselle, il y a d'heureux moments ; et quoi que vous prononciez ces paroles consolantes d'un air railleur, j'espère que l'amour outragé en ma personne, me vengera en la vôtre.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica