Dialogue en prose· Conversation
Du Bal
Personnages
- DORIMENE
- CARILE
DU BAL
Carile demande à une fort belle fille la permission de lui donner le Bal.
CARILE
C'est être bien hardi, Mademoiselle, que de vous prier, de souffrir que je vous donne le bal : je sais bien que cette faveur est un avantage qui n'est dû qu'à des personnes d'importance, aussi ne vous demandais-je cette grâce qu'avecque beaucoup de crainte : mais si la passion de témoigner à tout le monde, j'estime particulière que je fais de votre mérite, mérite quelque chose, il est à croire que je ne rougirai point de votre refus, que je ne me plaindrai point de votre réponse.
DORIMENE
Vous pouviez faire un plus beau choix, vous voyez cent filles qui effacent toutes les autres.
CARILE
Je souffre avec peine votre modestie, elle offense toutes les grâces, elle injurie toutes les vertus ; et si une autre que vous parlait contre vous, mes yeux ne lanceraient que des foudres, et ma bouche ne prononcerait que des imprécations.
DORIMENE
La même glace qui découvre mes défauts, découvre votre flatterie.
CARILE
Je ne reçois point votre glace pour juge, elle n'est à mon avis, ni assez nette, ni assez unie : je ne reçois point non plus vos yeux pour le même office ; la fréquente vue de votre aimable personne les a rendus comme insensibles : je reçois pour arbitres de notre différend, tous ceux qui se mettent de juger des belles choses.
DORIMENE
Les plus indifférents louent les Dames.
CARILE
À ce que je vois, vous ne voulez point de tiers.
DORIMENE
Vous l'avez deviné.
CARILE
Ma foi, à le bien prendre, vous avez raison de refuser l'arbitrage, puisque pour peu qu'on devienne votre observateur, l'on devient votre soupirant.
DORIMENE
Encore que ma passion ne soit pas d'en donner, je souhaiterais d'être aux yeux de l'assemblée ce que je suis aux vôtres.
CARILE
Si votre souhait est accompli, vous ne serez pas moins la Reine des coeurs, que la reine du bal.
DORIMENE
Je ne souhaite d'éclater, qu'afin que votre aveuglement n'éclate point.
CARILE
Que ma passion ne vous engage point à faire ces sortes de souhaits : si je ne suis accusé de défaut de jugement que parce que je vous élève, je ne serai condamné que parce qu'on vous envie.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica