Dialogue en prose· Conversation
Du Bel Esprit
Personnages
- FILANDRE
- ARIANE
DU BEL ESPRIT
CONVERSATION.
Marile qui est une espèce de Dévot, est galantisée sur la beauté de son esprit.
FILANDRE
Vous avez de l'esprit, les beaux esprits vous estiment.
MARILE
Je ne m'arrête point aux éloges qu'on me donne ; ma réputation est un bien mal acquis.
FILANDRE
On condamnerait à la réparation d'honneur, ceux qui vous condamneraient à la restitution.
MARILE
Je n'appellerais point de leur jugement.
FILANDRE
Il est rare de trouver tant de modestie parmi tant de gentillesses.
MARILE
J'ai les sentiments que je dois avoir.
FILANDRE
Serait-il possible que vos estimateurs fussent dans l'erreur ?
MARILE
S'ils ont du jugement, ils n'ont point de franchise.
FILANDRE
À quoi bon de donner de l'encens à une fausse Divinité ?
MARILE
Pour peu qu'une fille surpasse le commun, l'hyperbole l' élève au dessus des nues.
FILANDRE
Ceux qui font état de vous sont reconnus pour sages, et les sages ne sont pas moins ennemis de l'excès que du défaut.
MARILE
La dissimulation a ses décences ; et c'est pécher contre la civilité, que de parler de toutes choses à la rigueur.
FILANDRE
Chose étrange ! Plus vous vous défendez d'avoir de l'esprit, et plus vous nous persuadez que vous en avez.
MARILE
La vérité est inépuisable, elle ne manque point de raisons.
FILANDRE
Ceux qui n'ont point de feu, ne peuvent fournir à l'entretien ; et plus l'on vous combat, et plus vous brillez.
MARILE
Je ne m'aperçois point que je m'élève au dessus d'une fille ; et si j'éclate, c'est plutôt du fou que votre génie me communique, que de celui que la Nature m'a donné.
FILANDRE
Une stupide est toujours stupide.
MARILE
Pour peu qu'on entende vos semblables, on devient dissemblable à soi-même.
FILANDRE
Si j'ai le pouvoir de changer votre esprit que n'ai-je celui de changer votre coeur !
MARILE
Comme mon coeur n'est embrasé que de l'amour Divin, il faudrait que vous fussiez un Démon, pour le faire passer d'un état en un autre.
FILANDRE
Si les Hommes ne peuvent rien sur lui, j'ai sujet de me consoler.
MARILE
Je ne sais pas ce que les Hommes peuvent ; mais je sais bien qu'ils n'ont encore rien pu sur la personne qui vous parle.
FILANDRE
Il est pourtant naturel aux filles d'aimer les garçons.
MARILE
Je tombe d'accord de ce que vous dites : mais à dire le vrai, si j'aime vos semblables, c'est en celui qui n'en a point.
FILANDRE
Si vous persévérez dans votre zèle, vous deviendrez toute Sainte.
MARILE
Ceux qui sont dans la bonne voie, doivent s'y maintenir.
FILANDRE
Vos amants sont en passe de passer de mauvaises heures.
MARILE
Qu'ils aiment ce que j'aime, ils passeront d'heureux moments.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica