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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Dialogue en prose· Conversation

Du Duel

René Bary· imprimée en 1662· 3 personnages

Personnages

  • THEONICE
  • TYRIAS
  • ARGESYLE

DU DUEL

CONVERSATION.

Tyrias qui a reçu un démenti, se trouve par je ne sais quelle rencontre chez une femme de condition son amie ; Et là un ecclésiastique qui est imbu de sa querelle, tâche de le détourner d'en venir aux mains.

THEONICE, la Dame

Quoi que vous fassiez les choses fort secrètement, j'ai su d'assez bonne part, que le matin de demain doit réparer l'injure de cette après-dînée.

TYRIAS, ou l'offensé

Quelque imaginatif sans doute a forgé cette nouvelle.

THEONICE

Elle est néanmoins bien probable.

TYRIAS

L'on ne fait pas tout ce qu'on peut faire.

ARGESYLE ou l'ecclésiastique

Comme je prend part aux intérêts de Monsieur, je suis bien aise que ce qu'on nous a rapporté soit faux.

TYRIAS

Je ne suis pas peu obligé à votre bonté : mais quand ce qu'on vous a dit serait vrai, qui condamnerait mon action ?

ARGESYLE

Vous savez, Monsieur, que les duels sont défendus.

TYRIAS

Oui, je le sais ; mais l'Édit n'est pas tant fait pour refroidir le courage que l'ardeur anime, que pour sauver la réputation de ceux que la timidité retient.

ARGESYLE

Si le respect qu'on porte à l'Édit met à couvert l'honneur de ceux qui ne sont pas d'humeur à se battre pourquoi ceux que vous rappelez braves se battent-ils ? Ce respect qui est si justement fondé, peut-il être glorieux aux uns, et être déshonorable aux autres ?

TYRIAS

Il y a un certain milieu entre l'estime et le blâme : Ceux qui ne se battent point, n'ont point de Censeurs, n'ont point de panégyristes : Ceux qui se battent, ont des hérauts, ont des trompettes.

THEONICE

Quelle faiblesse de louer la faiblesse !

ARGESYLE

Madame à mon avis n'a pas mal rencontré.

TYRIAS

Chacun a ses sentiments.

ARGESYLE

Je le confesse ; mais quelque bonne opinion que vous ayez de la fierté du coeur, le courage ne consiste point où vous le mettez.

TYRIAS

En quelles actions le constituez vous ?

ARGESYLE

Je le constitue à rejeter ce qu'il faut rejeter, à repousser ce qu'il faut repousser à souffrir ce qu'il faut souffrir, à attaquer ce qu'il faut attaquer, et à soutenir ce qu'il faut soutenir, à rejeter ce qu'il faut rejeter, comme les mollesses, les suggestions, à repousser ce qu'il faut repousser, comme les assassinats, les violements ; à souffrir ce qu'il faut souffrir, comme l'exil, les injures ; à attaquer ce qu'il faut attaquer, comme les forts, les tranchées ; et à soutenir ce qu'il faut soutenir, comme les siège , les assauts.

TYRIAS

Que le courage chez vous est de grande étendue ! Hé ! Le moyen de vaincre la colère, de vaincre une passion que l'insolence excite, que la raison approuve, et que l'ambition allume ?

ARGESYLE

La colère est surmontable, cent grands personnages l'ont surmontée.

TYRIAS

Il y a de justes colères, puisqu'il nous est commandé de nous courroucer, et de ne pêcher point.

ARGESYLE

On dit qu'il est juste, et j'en viens de demeurer d'accord, de se soulever contre toutes les actions qui tendent directement au déshonneur de Dieu, et à la honte du Prince ; à la ruine de la Patrie, et à la destruction de l'Homme. Mais pour vous montrer que hors ces sortes d'actions, le repoussement des injures est un pêché ; Dieu veut que nous supportions l'infirmité de notre prochain, que nous excusions la faiblesse de nos frères ; et pour dire quelque chose de plus, il veut même que nous aimions nos ennemis.

TYRIAS

J'avoue que Dieu veut ce que vous dites ; mais la volonté en cela passe les forces de la nature, et il faudrait pour l'exécuter, que j'eusse de certaines grâces dont je ne ressens point les effets.

ARGESYLE

Je ne vous dirai rien sur l'amour héroïque dont parle l'Évangile ; cette matière qui est trop délicate pour moi, ferait peut-être trop chrétienne pour vous. Je vous dirai seulement quelque chose sur le ressentiment qui vous transporte ; et je vous ferai voir dans le même discours, que ceux qui vont sur le pré, sont une action que les Républiques doivent défendre, et que les particuliers doivent abhorrer.

TYRIAS

Il n'y a rien de plus cher en ce monde quel bonheur ;et quoi qu'on ne blâme pas ceux qui refusent le défi, on ne confie guère à ces fortes de gens l'exécution des grandes entreprises ajoutons à cela que les gens de main contractent des adresses victorieuses, qu'il est naturel d'aller au devant des maux qui peuvent nous attaquer, et que le moyen d'empêcher qu'on ne nous fasse encore du mal, consiste à nous venger de celui qu'on nous a fait.

ARGESYLE

Les exécutions difficiles demandent des précautions exactes ; Les précautions exactes font une partie de la prudence ; la prudence est lente en ses réflexions, et la lenteur est incompatible avec le feu, avec la flamme. Vous dites que les gens de main contractent des adresses victorieuses, qu'il est naturel d'aller au devant des maux qui peuvent nous attaquer, et que le moyen d'empêcher qu'on ne nous fasse encore du mal, consiste à nous venger de celui qu'on nous a fait. Un autre que moi se contenterait de vous dire que les armes sont journalistes, que les plus grands bretteurs périssent quelquefois par des gens qui n'ont point d'école, et qu'il est ridicule de rechercher l'éloignement d'un mal, dans la proximité d'un péril : mais il est important d'entreprendre le duel, de le pousser a bout, de faire voir (comme j'ai déjà dit) que les Républiques le doivent défendre, et que les particuliers le doivent abhorrer. Les mécontents qui donnent des rendez-vous, battent, ou ils sont battus ; s'ils battent, ils persuadent aux simples, et aux brutaux , que Dieu protège les vindicatifs ; et comme ils font persuadez de ce qu'ils persuadent, pour peu qu'on les choque, ils deviennent les troubles-fêtes de leurs concitoyens ; et s'ils sont battus, ils donnent à penser à tout le monde qu'ils ont manqué de coeur, qu'ils ont manqué d'assurance ; qu'ils ont trouvé dans la vigueur de leurs ennemis, la cause de leur désastre. Disons encore, ou les vindicatifs qui se battent tirent raison du tort qu'ils prétendent avoir reçu, ou ils souffrent un sort tout contraire : s'ils tirent raison du tort qu'ils prétendent avoir reçu, ils arment contre eux les amis de leurs ennemis, ils excitent des violences, ils inspirent des attentats ; et pour un emporté dont ils devaient mépriser les insolences, ils ont cent poursuivants dont ils doivent appréhender la conspiration ; et s'ils souffrent un sort tout contraire, ils reçoivent des coups, ils portent des cicatrices, ils deviennent les tristes témoins de la victoire de leurs ennemis, et pour une honte imaginaire qu'ils se font efforcés d'éviter, ils se sont procurez une infamie effective. Si bien qu'on peut dire que l'usage des duels à de très fâcheuses suites, qu'il altère la liberté des esprits, qu'il trouble le repos des familles, qu'il flétrit l'honneur des particuliers, et que par les accidents funestes qu'il cause, il dérobe des glorificateurs à Dieu, il enlève des soldats au souverain, il soustrait des serviteurs à la Patrie .

TYRIAS

À ce que je vois, Monsieur, vous voulez que les Gentilshommes reçoivent des injures comme des louanges, des démentis comme des applaudissements ?

ARGESYLE

Si le démenti qu'on vous a donné est juste pourquoi le considérez-vous comme une injure ? Et s'il est déraisonnable, pourquoi n'en formez-vous pas vos plaintes ? Les Maréchaux_de_France ne font-ils pas les Juges du point d'honneur ? Et les soumissions qu'ils font faire ne désintéressent-ils pas ceux qui ont été maltraités ?

THEONICE

Il me semble que ces raisons ne reçoivent point de réplique.

TYRIAS

Qu'il est aisé, Madame, de prêcher le pardon ! Hé qu'il est difficile de pardonner !

THEONICE

Vous avez raison de dire ce que vous dites, vous êtes fondé en expérience ; mais cependant, comme a fort bien dit Monsieur, le courage ne consiste point où vous le mettez.

ARGESYLE

Que font les hommes qui se laissent emporter à la colère ? Ils ne font que ce que font les chevaux qui ruent , que ce que font les chiens qui mordent, que ce que font les sangliers qui déchirent.

TYRIAS

Les exemples que vous rapportez, montrent bien que la vengeance est naturelle.

ARGESYLE

Dites plutôt, s'il vous plaît, Monsieur, que les exemples que je fournis montrent bien que la vengeance est bestiale.

TYRIAS

Quelque chose que vous disiez de la patience ; si le courage l'engendre quelquefois, la lâcheté la fait naître ordinairement.

ARGESYLE

Un homme qui a été offensé, et qui n'en vient point aux mains, peut être poltron, peut être vaillant ; ces vérités font incontestables : Mais qu'il soit brave, qu'il soit pagnote, je soutiens que sa douceur ne lui peut être désavantageuse.

Pagnote : Qui est sans courage, sans énergie. [L]

TYRIAS

Cet endroit à mon avis est fort délicat ; et je pense qu'à moins d'avoir une fine logique, il serait comme impossible d'en sortir.

THEONICE

Un moment d'audience vous mettra hors de peine ; Monsieur prouve tout ce qu'il entreprend.

ARGESYLE

Quand un homme a déjà donné des marques de sa valeur, il ne doit pas craindre que le pardon le déshonore ; les honnêtes gens conservent la mémoire de ses belles actions, et ils considèrent sou procédé, ou comme une marque de son mépris, ou comme un effet de sa retenue. Quand il n'a pas encore donné des preuves de son courage, il ne doit pas appréhender non plus que le pardon le diffamé ; on doit révérer les Édits, et la qualité de respectueux est préférable à la qualité d'infractaire : enfin quand il n'a tenu compte de donner des signes de sa bravoure dans les occasions qui se sont présentées de servir la Patrie, il ne doit pas craindre que le pardon le perde ; il est perdu, et il est impossible d'effacer cent lâchetés par un emportement.

TYRIAS

Si l'on vous croit, l'on ne parlera désormais du Duel que comme d'une erreur passée.

ARGESYLE

Si l'on me croit, l'on ne parlera désormais du Duel que comme d'une aveuglement insupportable.

THEONICE

Ceux qui se mêlent de juger des choses, l'appellent l'horreur de la nature, l'affaiblissement de l'État, et l'opprobre de la Religion.

ARGESYLE

Qui ne donnerait à une étrange action d'étranges épithètes ?

TYRIAS

Comme l'esprit humain tranche des deux côtés, il peut faire d'un sujet de louange une matière d'invective.

ARGESYLE

Que pourrait-on dire en faveur d'un ambitieux qui sacrifie à un faux honneur comme à une idole, le sang de les semblables ? Que pourrait on dire en faveur d'un insolent, qui préfère la satisfaction d'une passion féroce, à la déférence d'un commandement Divin, et au respect d'une défense Royale ? En un mot que pourrait on dire en faveur d'un insensé, qui pour un hochement_de_tête, un regard dédaigneux, une parole précipitée, expose au fort des armes sa réputation, sa vie, son salut.

THEONICE

Plus vous entreprenez les duellistes, et plus il me semblent odieux.

ARGESYLE

Si quelques guerres que nous avons eues, ils sont encore avides de sang, qu'ils soient altérez du sang des Turcs : c'est contre ces usurpateurs qu'il faut le piquer de courage, c'est contre ces Infidèles qu'il faut se piquer de violence.

THEONICE

Les membres ne doivent agir que conformément à l'influence de leur chef. Nous sommes les membres mystiques de Jésus-Christ ; et comme Jésus-Christ est doux, il est juste que ses membres soient pacifiques. Que si contre ce devoir le Monde et le Diable entreprennent de jeter la discorde parmi nous, il est de notre salut de nous ressouvenir que nous sommes le rachat d'un sang précieux, et qu'à exception de quelques occasions nous ne devons répandre notre sang que pour la cause de celui qui nous a rachetés.

ARGESYLE

Vous avez fini, Madame, par où je n'ai osé commencer ; la plupart des gens d'épée font irréligieux ; et à moins que de les ébranler d'abord, par la violence des preuves, les raisons de Foi font fort peu d'impression sur eux.

TYRIAS

Encore que la Noblesse soit comme esclave des maximes du Monde, je veux renoncer à cette servitude : Vous avez heureusement combattu mon opiniâtreté ; Vous avez heureusement surmonté ma résistance ; et quoi que les changements subits soient comme incroyables, que les conversions momentanées soient comme miraculeuses ; il est pourtant vrai de dire que mon erreur est bannie, et que mon amertume est dissipée ; que mon entendement est éclairé, et que mon coeur est calme que mon esprit est vaincu, et que ma colère est éteinte.

ARGESYLE

Je ne sais pas si nous avons eu l'avantage de vous toucher : si cela est, nous avons grand sujet de nous réjouir : Mais que cela soit ou que cela ne soit pas ; je vous prie de considérer, Monsieur, qu'entre les Anciens, les plus puissants et les plus sages ont été les plus cléments et les plus doux ; que vous avez fait cent actions dont les monuments publics donnent des témoignages que votre adversaire a perdu le sens avant que de perdre le respect ; que cet emporté a passé de l'audace à la crainte ; et qu'il est de la grandeur de votre courage, de mépriser une victoire que la même crainte a presque déjà remporté,

TYRIAS

Je ne pense plus à l'injure qu'il m'a faite, je pense aux excellentes choses que vous m'avez dites ; et quelques bouillants que soient les gens de mon âge, et de ma condition, je serais le plus trompé du monde, si ma promptitude flétrissait votre victoire, et mon inconstance déshonorait votre triomphe.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica