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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Dialogue en prose· Conversation

Du Retour des Esprits

René Bary· imprimée en 1662· 3 personnages

Personnages

  • CLELIE
  • POLYMAQUE
  • PERICIDE

DU RETOUR DES ESPRITS

Une grande Dame qui avait fait mourir sous le bâton un insolent, croit fermement avoir revu le même homme ; et comme elle est raillée d'un savant qui fait l'incrédule, elle est défendue d'un autre savant qui croit ce qu'il doit croire.

CLELIE

Je suis encore comme hors de moi-même, quand je pense à la rencontre épouvantable que je fis hier au soir d'un malheureux que mon emportement fit dernièrement périr.

POLYMAQUE

L'image de ce mort tombe-t-elle souvent sous votre pensée ?

CLELIE

Comme j'ai conçu de l'horreur de l'action que j'ai fait faire, l'image dont vous parier travaille mon imagination plus souvent que je ne voudrais.

POLYMAQUE

Ne craignez-vous point le retour de celui que vous avez fait mourir ?

CLELIE

Il n'y a rien que j'appréhende tant.

POLYMAQUE

Recueillez votre esprit, redoubler votre attention, et vous concevrez avec moi les causes de l'erreur dans laquelle vous combattes hier.

CLELIE

Appelez-vous erreur une vision très claire ? Vraiment je ne puis souffrir cette injure.

POLYMAQUE

Les grandes craintes qui appliquent trop fréquemment l'imagination aux images des objets qui les excitent, énervent enfin la vertu imaginative, et il est en cela de la fantaisie comme des yeux : les yeux rapportent infidèlement aux sens_intérieurs, l'image d'un objet, lorsqu'ils ont trop fixé leurs regards sur lui ; La fantaisie aussi rapporte imparfaitement à l'entendement, le portrait d'une chose, lorsqu'elle a trop arrêté son action sur elle ; ajoutons à cela que les grandes craintes concentrent les esprits, que cette concentration exhale des esprits brûlants qui altèrent le cerveau et les images, et qu'en ce violent état l'imagination compare confusément les espèces de la mémoire avec les objets de la vue. Ces principes posés, on peut dire que l'erreur de ceux qui se trompent dans leur appréhension, vient de ce qu'avant trop arrêté leurs pensées sur l'objet de leur crainte, ils ont affaibli leur vertu imaginative, et de ce que pour peu que la chose qui tombe sous leur sens ait du rapport avec la chose qui tombe sous leur pensée, ils prennent dans leur trouble une chose pour une autre : et pour joindre l'autorité au raisonnement, et l'exemple au discours, l'Histoire nous apprend que par punition divine, Théodoric Roi_des_Goths, pensait presque toujours au meurtre qu'il avait commis en la personne de son beau-père et que comme par la perpétuelle représentation de celui qu'il avait tué, il se représentait faiblement sa véritable idée, il crût tellement voir sur sa table, en la tête d'un poisson qui montrait les dents, la tête de Symmache, que de l'horreur qu'il en conçut, il en perdit la vie.

Symmache : Quintus Aurelius Symmaque, aristocrate romain (342-402).

CLELIE

Plus l'on craint le ressentiment des morts, et plus l'on s'applique aux images qui les représentent ; et plus l'on s'applique aux images qui les représentent, et plus l'on grave ces images dans la mémoire : mais quand j'avouerais que les grandes craintes altèrent les images des choses qui les excitent ; et que dans le trouble qui accompagne les grandes craintes, la fantaisie perd presque son discernement ; il me resterait à vous dire que je ne pensais pas au mort dont la présence m'a surprise, que mes sens étaient rassis, et par conséquent que mon jugement était sain.

POLYMAQUE

Que l'opinion ne peut-elle point sur la plupart des femmes ?

CLELIE

Comme il y a quelque apparence que vous n'avez pas de trop bons sentiments de l'âme, je ne m'étonne pas si vous me traitez de visionnaire : mais quoi que vous puissiez dire, je ne crois seulement pas que les âmes humaines bravent la sépulture, je crois encore que par permission divine elles raniment quelquefois leurs corps.

POLYMAQUE

Si le Prophète_Roi était notre juge, vous perdriez votre cause.

CLELIE

Je ne le pense pas.

POLYMAQUE

Il dit pourtant que l'esprit s'en va, et qu'il ne revient point.

CLELIE

On ne peut nier l'autorité dont vous faites fort : mais si je ne me trompe point, le même Prophète dit en un autre endroit, que Dieu donne des lignes à ceux qui le craignent.

POLYMAQUE

Quoi, vous lisez les écritures ! Ha ! Je commence à douter de ma victoire.

PERICIDE

Mademoiselle n'a seulement pas de la lecture, elle a de la science ; les livres et les savants partagent ces belles heures.

CLELIE

Je n'ai rien moins que ce que vous m'attribuez ; ce pour preuve de ce que je dis, je serai ravie que vous entrepreniez ma défense.

PERICIDE

Encore que je ne fois pas fort éclairé, je vous offre mes rayons, et si nous avons affaire à un puissant ennemi, je tâcherai de proportionner mes efforts à Cet attaques.

POLYMAQUE

La matière sur laquelle nous sommes entrés est extrêmement fine, et j'appréhende bien qu'elle ne nous engage à des expressions bien rudes.

CLELIE

Comme il vient souvent chez moi des gens de Lettres, je suis comme accoutumée au langage des bans : si bien que s'il n'y a que cette considération qui vous empêche de pousser l'entretien, vous pouvez entrer en matière.

POLYMAQUE

Si cela est, je suis prêt de maintenir mon opinion.

PERICIDE

Ceux qui croient qu'il n'y a ni Enfer ni Paradis, confondent l'âme des Hommes avec l'âme des bêtes, et détruisent le fondement de toutes les Religions.

POLYMAQUE

Que peut-on dire qui puisse prouver ce que vous prétendez ?

PERICIDE

Outre que l'âme fait ce que le sens ne peut faire, et qu'il est plus ailé de défendre sa survivance, que de prouver sa mortalité, on peut dire que Dieu qui est la vérité primitive, inspire les créances universelles, et que l'immortalité de l'âme est universellement crue.

POLYMAQUE

Un moderne a dit de bonne grâce, à mon avis, parlant de l'immortalité dont nous parlons, qu'il n'y avait rien au monde, ni de si fortement cru, ni de si faiblement prouvé.

PERICIDE

Est-ce soutenir faiblement l'immortalité de l'âme, que de tirer ses preuves de l'infaillibilité des Écritures, de la gravité des Philosophes, de la fidélité des Historiens, de la force des raisons, et de l'absurdité des inconvénients ?

POLYMAQUE

Il est vrai que les Écritures menacent les Hommes de la rage des Démons, quelles parlent de l'évocation de Samuel, qu'on dit qu'Aristote sacrifia aux mânes de la Courtisane, que Saint Jérôme apparut à Eusèbe son disciple ; mais les menaces ne sont pas des preuves, les rapports ne sont pas des convictions ; et l'on sait même que les historiens d'une même Religion marquent souvent des choses contraires.

PERICIDE

Les historiens peuvent avoir des sentiments opposés, c'est une vérité que je ne conteste point : mais les plus considérables d'entre eux tombent d'accord des événements que je rapporte, et ce serait préférer son opinion à l'opinion des plus grands Hommes, que de douter de leur témoignage.

POLYMAQUE

Dans quelles erreurs ne sont point tombés ceux-mêmes qui ont qui ont crû que l'âme était immortelle, lorsqu'il a été question de parler de sa retraite, de la société, en un mot de l'état de sa survivance ?

CLELIE

On peut être incertain de ce que les choses sont en leurs circonstances, et être assuré de ce qu'elles sont en leur nature : mais pour ne point retarder la satisfaction de ma curiosité, je vous prie de rappeler les idées que l'Histoire des âmes séparées vous a fournies, et de repasser sur le sentiment de ceux qui ont erré sur l'état des mêmes âmes.

POLYMAQUE

Quelques-uns ont cru que l'âme des méchants se convertissait en Démons ; et Saint_Augustin dit au Livre_des_Hérésies, que Tertullien a été de cette opinion ; et quelques autres ont tenu, que les bonnes âmes étaient en des lieux délicieux avec les bons anges, et que les méchantes âmes étaient en des lieux désagréables avec les Démons ; et cette dernière opinion qui régnait chez les Syriens du temps de Saint_Jérome, fut condamnée par Benoît_XII.

CLELIE

Sur quoi appuyaient ils leurs sentiments ?

POLYMAQUE

Les premiers qui s'attachaient trop au sens_littéral, se fondaient sur ce que quand le Fils_de_Dieu se courrouçait contre les Juifs, il les traitait de descendants du Diable ; et les autres qui tombaient dans le même défaut, se fondaient aussi sur ce que quand le même Fils_de_Dieu promettait la béatitude aux gens de bien, il promettait de la leur donner au dernier jour.

CLELIE

Il me semble, pour revenir à la dernière opinion, que ces grands Hommes devaient confiner que le jugement universel était marqué dans les Écritures ; et que si les mots de dernier jour se fussent plutôt entendus du dernier jour de la vie, que du dernier moment de la sépulture, Jésus-Christ même eut fait douter de l'existence du Purgatoire.

POLYMAQUE

Comme il ne s'agit point ici de l'état de l'autre vie, mais de la nature de l'âme, ne prions plus en Théologien, parlons en Philosophe, la conversation sera plus belle et moins contrainte, l'entretien sera plus convenable et moins déférant.

PERICIDE

De quelque façon que vous considériez l'âme humaine, vous trouverez que notre parti est invincible : mais quoi que cette vérité soit très constante, il ne sera point hors de propos de joindre à la Philosophie le témoignage des Écritures, et de tirer quelque confirmation de l'autorité des Saints_Cahiers.

POLYMAQUE

L'âme touche le corps, ou elle ne le touche point : si elle le touche, le moyen qu'elle soit ce que vous tenez ? Et si elle ne le touche point, comment concevoir qu'elle l'anime ?

PERICIDE

Encore qu'on ne puisse pas dire de quelle façon les intelligences meuvent les Cieux, cela n'empêche pas qu'elles ne soient spirituelles ; encore qu'on ne puisse pas dire de quelle manière les âmes humaines animent les corps, cela n'empêche pas qu'elles ne soient immatérielles.

CLELIE

Si les êtres spirituels ne pouvaient être parmi les choses sensibles, l'immensité Divine qui remplit toute la Nature, serait une supposition ; Les ambassades célestes qui ont percé les airs, seraient un compte ; et les possessions démoniaques qui agitent les corps, seraient une rêverie.

PERICIDE

L'on se serait moqué de nous, lorsque les Historiens auraient voulu persuader à la Postérité que Simonides fut retiré invisiblement d'une maison dont les murailles s'écroulèrent, que Socrate avait un donneur_d_avis qu'il entendait et qu'il ne voyait point ; et que quatre_cent_ans après la bataille de Marathon, l'on oyait au lieu où elle fut donnée, le bannissement des chevaux, et le cliquetis des armes. Ils se seraient encore moqués de nous, lorsqu'ils auraient voulu persuader aux âges suivants, qu'un trompette fantastique parut a César près du fleuve de Rubicon, que l'Empereur Tacite fut averti de la proximité de sa mort par l'esprit de son frère, et par celui de sa mère ; et qu'à Parme il y a une famille dans laquelle l'apparition d'une vieille prévient toujours de quelque temps la mort de quelques-uns d'entre eux.

CLELIE

L'on n'aurait jamais fait, si l'on voulait rapporter tous les exemples que les Historiens fournissent. La plupart de ceux qui travaillent aux Mines, se plaignent des voix hurlâtes qui les effraient ; se plaignent des coups invisibles qui les blessent : et pour achever de prouver historiquement l'union des Esprits avec que la matière, les Relations des Terres nouvellement découvertes, parlent de cent sortes d'Esprits qui vont et qui viennent, et qui sous des corps empruntés servent domestiquement les Hommes.

POLYMAQUE

Voila de belles recherches : mais enfin je ne me repais, ni d'exemples, ni d'autorités.

PERICIDE

Le feu fait-il des syllogismes ? La matière fait-elle des précisions ? Et si elle n'a pas cette vertu, qu'est-ce qui fait en l'Homme toutes ces choses ?

POLYMAQUE

Les bêtes tirent des conséquences ; le raisonnement renferme des progrès et des rapports ; et la même faculté qui compare une proposition particulière à une proposition générale, est capable de faire des actes métaphysiques.

PERICIDE

Vous appellerez raison, si vous voulez, ce que la plupart des Philosophes appellent instinct : mais quand les bêtes auraient une puissance_discursive, au moins faut-il confesser qu'elles raisonnent sur fort peu de choses, et que comme elles sont incapables de faire réflexion sur leur propre raisonnement, l'on ne peut solidement soutenir qu'elles aient une faculté spirituelle.

CLELIE

En effet, les Hommes ont de grands avantages sur les bêtes ; ils pénètrent les Cieux, ils approfondissent les abîmes, ils portent leurs pensées et dans le sein de Dieu, et dans le sein de la Nature.

PERICIDE

S'il est vrai, comme il n'en faut pas douter, que les Hommes aient de très grands avantages sur les bêtes, que la raison de ces avantages provienne de l'immatérialité de l'âme, et que l'immatérialité de l'âme prouve l'existence de sa postériorité, je ne conseille pas à Polymaque de nous pousser encore à lui cent raisons naturelles et morales, que l'âme humaine survit le corps ; ce qu'il dirait sentirait plus son opiniâtre que son Philosophe, son libertin que son religieux ; et j'appréhenderais que quelque savant qu'il soit, il ne perdit votre estime.

CLELIE

Je ne jurerais jamais par son génie.

POLYMAQUE

Caligula faisait mourir ceux qui ne juraient pas par le sien ; je ne serais pas si cruel.

PERICIDE

Vous épargneriez Mademoiselle, elle le mériterait bien.

CLELIE

Je suis peu considérable, la chose parle d'elle-même : mais quelques défauts que j'aie, au moins puis-je dire par la grâce de Dieu, que mon esprit est entièrement soumis à la créance de l'Église, et que s'il fallait prouver par soumission par mon sang, je regarderais l'échafaud de mon supplice, comme le théâtre de ma gloire.

PERICIDE

Polymaque ferait son devoir, si dans les mêmes persécutions, il souffrait ce que vous souffririez.

CLELIE

Je crois qu'il ne serait pas des derniers à courir au martyre.

PERICIDE

Que vous êtes obligeante !

POLYMAQUE

Quelques efforts que j'aie fait de remporter la victoire, vous pouvez bien penser que je me suis combattu, lorsque je vous ai livré combat : l'on ne peut douter de l'existence des Esprits ; l'ont ne peut douter de l'immortalité de l'âme. Nous entendons quelquefois en nous-même de certaines voix qui tantôt nous aiguillonnent, et qui tantôt nous refroidissent ; et ces voix ne peuvent provenir que de nos bons et mauvais âges. L'âme de l'Homme discourt de toutes choses ; les espaces mêmes imaginaires sont quelquefois les objets de sa rêverie ; et une puissance_discursive, vague, et indéterminée, ne peut être la faculté d'une substance matérielle : enfin la vertu est quelquefois sur la paille, et le vice est quelquefois sur la paille ; et il faut de deux choses l'une, ou qu'il n'y ait point de premier principe (ce que la lumière naturelle ne peut concevoir) ou qu'il y ait après la mort des épines pour des roses, et des roses pour des épines.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica