Dialogue en prose· Conversation
Du Roman
Personnages
- MENDOSE
- BERONE
- HERMINE
DU ROMAN
un galant Homme feint de ne trouver pas bon que les Dames lisent des Romans.
MENDOSE
Pour peu qu'on s'attache aux lectures plaisantes, l'on conçoit du dégoût pour les lectures sérieuses.
BERONE
J'avoue que les Arianes, les Cassandres, et les Clélies, ne font pas si solides que les A_Kempis, les De_Sales, et les Du_Pons ; mais il n'est pas incompatible, qu'une honnête personne passe des derniers aux premiers, quelle folle des uns ses livres de divertissement, et qu'elle fasse des autres ses livres de mortification.
MENDOSE
Les Romans laissent des idées sensuelles.
BERONE
Les Romans laissent des images héroïques.
MENDOSE
Quel profit peut-on tirer, de tout ce qu'ils contiennent ?
HERMINE
L'on apprend d'eux à faire des billets et des récits, des abords et des sorties ; l'on apprend d'eux de quel air on doit parler aux Princes, de quelle façon on doit déférer aux Dames ; l'on apprend d'eux comment les conditions s'expriment, et comment les sexes se règlent.
MENDOSE
Les enfants des Nobles apprennent la belle civilité de ceux qui les gouvernent.
HERMINE
Il y a bien de la différence entre les Gouverneurs et les Romanistes ; les Gouverneurs donnent des préceptes, et les Romanistes donnent des exemples ; les Gouverneurs sont quelquefois négligents, et les Romanistes sont toujours exacts ; les Gouverneurs troublent souvent par la sévérité de leur visage les idé[e]s qu'ils impriment, et les Romanistes fixent toujours par la douceur de leurs personnages les images qu'ils laissent.
BERONE
L'on peut ajouter à ce que vient de dire ma Compagne, que les Romanistes abreuvent l'esprit de cent accidents surprenants, et que par le judicieux démêlement des choses, ils lui découvrent les moyens d'être présent à tout.
MENDOSE
Quelque état que vous fassiez des Romanistes, ils font voir comme dans un tableau animé, toutes les faiblesses de la Nature humaine.
BERONE
Comme l'ivresse des esclaves dont parle l'Histoire inspirait la sobriété à ceux qui l'observaient, l'extravagance des passions inspire la modération à ceux qui la lisent.
MENDOSE
Quand nous ne savons pas si les mouvements qui nous troublent ont des exemples, nous faisons quelque effort contre notre faiblesse : mais quand nous savons que les mêmes mouvements qui nous agitent ont des semblables, nous ne nous soulevons point contre notre infirmité.
BERONE
Les bons Romans ne représentent seulement pas les actions héroïques et les avions brutales, ils représentent encore et les effets du bien, de les suites du mal, les récompenses de la vertu, et les punitions du vice.
HERMINE
Après cela je ne pense pas que Monsieur porte la dispute plus avant.
MENDOSE
Vous avez raison, Mademoiselle, d'avoir cette pensée, vous êtes des invincibles : mais quand vous ne feriez pas ce que vous dites, je vous donnerais les mains, puis que je n'ai combattu votre inclination que pour exercer votre esprit, et qu'il est temps que de la sévérité d'un millionnaire je passe à la complaisance d'un courtisan.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica