Comédie en vers· Comédie en un Acte et en vers Libres
Molière au Théâtre
Représentée pour la première fois, par les Comédiens ordinaires du Roi, sur le second Théâtre-Français, le 15 janvier 1824.
Personnages
- MOLIÈRE, M. SAMSON
- BOILEAU, M. THÉNARD
- CHAPELLE, M. CHAZEL
- LA THORILLIÈRE, comédien. M. DUPARAI
- LUCILE, sa fille. Mlle ANAÏS
- BARON, âgé de seize ans. Mlle DELATTRE
- LULLI, M. PROVOST
- BRÉCOURT, Comédien, M. MÉNÉTRIER
- MADEMOISELLE DE BRIE, Comédienne. Mlle BROHAN
- COMÉDIENS
MOLIÈRE AU THÉÂTRE
Au lever du rideau le théâtre est en désordre.
SCÈNE PREMIÈRE. Lathorillière, Lucile.
LATHORILLIÈRE
Il arrête Lucile, qui paraît fort inquiète pendant toute la scène.
Bon ! J'arrive et tu sors !LUCILE
Mais, mon père...LUCILE
Je viens étudier.LATHORILLIÈRE
Et quel rôle ?LUCILE
Psyché.LATHORILLIÈRE
Toujours, à la même heure, Je te retrouve seule, au théâtre, au foyer... Et ton rôle n'avance guère. Lorsque nous répétons, ma chère, Ce rôle trop peu su nous fait pester, crier... Quelque secret que je ne puis comprendre, Te le fait sans doute oublier... S'il ne t'empêche de l'apprendre.LATHORILLIÈRE
Oui, mais je crois Qu'on peut justifier ta mémoire infidèle. Tiens, on m'a dit une nouvelle Qui te surprendra moins que moi... Baron est à Paris... Tu le sais...LUCILE
Oui, mon père.LATHORILLIÈRE
Je l'aurais parié ! Tu l'as peut-être vu ?... Heim ?.. Oui... T'a-t-il parlé ? Toujours oui... Mais crois-tu Qu'en ces lieux quelquefois il vienne te distraire ?LUCILE
Je crois qu'il m'aime, et moi je l'aime aussi. Vous le savez, lorsqu'il était ici, Tous deux élevés par Molière, Notre amour paraissait vous plaire. Lorsqu'il nous venait voir, vous ne l'éloigniez pas, Et dans la troupe, on l'appelait tout bas Le gendre de Lathorillière.LATHORILLIÈRE
Mais alors on pouvait l'aimer. Quand Molière autrefois se plut à le former, À ses jeunes talents, à son esprit facile, Nous comptions bien voir Baron quelque jour Nous disputer les faveurs de la cour Et les suffrages de la ville. Et qu'a-t-il fait ? Paresseux, indocile, Loin de tenir ce qu'il avait promis, Fuyant soudain son bienfaiteur, son maître, Avec des baladins il a quitté Paris Pour courir la province, et s'y perdre peut-être ! De tant de soins était-ce là le prix ? Qui fut ingrat, doit cesser de te plaire ; Et puisqu'il a perdu l'amitié de Molière, Parmi nous il n'a plus d'amis.LUCILE
Allons !... Peut-être je m'abuse... Mais notre Molière est si bon ! Si je vais l'en prier, croyez-vous qu'il refuse De reprendre son cher Baron ? Le coupable a seize ans... seize ans ! C'est une excuse !LATHORILLIÈRE
Non, ma fille ; on peut bien pardonner une ruse, Mais pour l'ingratitude il n'est point de pardon.LATHORILLIÈRE
Eh, non !... Écoute-moi : Molière est à la Cour ; Il ne viendra que tard. Ce soir, à son retour, Nous devons célébrer le jour de sa naissance ; Tous nos apprêts se font en son absence. Par de pénibles souvenirs Ne trouble pas au moins sa fête et nos plaisirs !LUCILE
Baron...LATHORILLIÈRE
Un petit fat sans état, sans famille !LATHORILLIÈRE
J'en suis fâché... N'en parlons plus, ma fille. Qu'un homme soit frappé d'un coup trop rigoureux, S'il est honnête et bon, on le plaint... car on l'aime... Mais qu'un petit ingrat vienne prier, gémir ; Ma foi tant pis ! il faut savoir souffrir Le mal que l'on s'est fait soi-même... Mais on m'attend ; Lulli veut nous faire chanter Molière, son ami, qu'il vient aussi fêter. Tu chanteras.LUCILE
Moi ? Non.SCÈNE II. Baron, Lucile.
LUCILE
Sortez, il est parti !BARON
Oui, mon panégyrique ! Il n'est pas fort aimable ; Mais du moins il est clair : je n'en ai rien perdu.LUCILE
Vous voyez ; au théâtre on pourrait vous surprendre !... Mon père sait votre retour ! À mon trouble il vient de comprendre Que je vous ai revu, que vous parlez d'amour...BARON
Oui, certes ! Et je serai son gendre !... En faisant mon portrait, il ne l'a pas flatté. Oh ! Que j'aurais voulu me montrer, me défendre, Lui dire que je suis, que j'ai toujours été...LUCILE
Un étourdi, Monsieur !... Vous auriez tout gâté ! Ici, je venais seule étudier mon rôle ; Vous m'avez suivie en secret : Moi qui suis bonne, et peut-être un peu folle, J'ai pardonné, j'ai cru que vous seriez discret. Nous avons entendu mon père, Et je vous ai caché là, dans ce cabinet... Il fallait vous montrer !... Jugez de sa colère !BARON
Lucile, ne me grondez pas : C'est pour vous que j'ai su me taire. Mais je comptais sur lui pour décider Molière À me voir, à m'ouvrir ses bras. Il refuse. C'est mal... c'est très-mal ! Mais que faire ?LUCILE
Mais, mon ami, d'abord, il faut vous éloigner... Oui... Les comédiens arrangent une fête : Déjà dans le foyer on s'assemble, on s'apprête ; Ils vont venir ici.BARON
Oh ! Je retrouverai mon maître, mon modèle ! Qu'avec ravissement ici je me rappelle Les vertus dont lui-même ornait son cher Baron ! Chaque trait de sa vie était une leçon. Un jour, j'étais bien jeune encore !... Je lui dis : Un pauvre homme implore Quelques secours... C'était un vieux comédien Qui rejoignait sa troupe en Basse-Normandie : Pour faire le voyage il ne lui restait rien. « Vivons en gens d'honneur, faisons un peu de bien : Que ce soit ta philosophie ! Me dit Molière ; vois, décide, je te prie, Là... que donnerons-nous à ce pauvre vieillard ? Quatre pistoles ? - Soit ! donne-les de ma part... Attends... joins-y ces vingt pistoles, Que tu lui donneras, mais pour toi, mon ami... Va, ne soyons jamais généreux à demi !.. » Ainsi ses actions appuyaient ses paroles ; Ainsi pour ma jeunesse il savait ennoblir Une trop pénible carrière ; Et comme mes talents, aux leçons de Molière, Mon âme devait s'agrandir ! Mais pour moi ces beaux jours vont enfin revenir ! À ce coeur qui m'aima j'ai fait une blessure Que moi seul je pourrai guérir. À ses yeux si je viens m'offrir, Il verra mes regrets, mon amitié si pure... Vous vous joindrez à moi, nous saurons l'attendrir.LUCILE
Vous croyez ? Mais pour vous il paraît inflexible, Et ce beau dénouement est peut-être impossible... Cependant nous devons jouer au premier jour, Psyché, que Molière et Corneille Avec Quinault ont faite pour la Cour. Le rôle de l'Amour vous irait à merveille ! Tous nos acteurs l'ont pris et quitté tour à tour : Ils sont trop vieux pour un tel personnage. Si Molière voulait !.. Ne perdons pas courage ; Je parlerai de vous ce soir à son retour... Il y va du sort de l'ouvrage : Je jouerais mieux Psyché si vous étiez l'Amour !..LUCILE, seule
Il est si malheureux qu'on ne peut refuser.Elle paraît d'abord interdite, puis elle s'éloigne doucement.
SCÈNE III. Lulli, Lathorillière, Brécourt, M" DE BRIE, coMÉDIENs.
MADEMOISELLE DE BRIE
Soyez donc plus aimable !LATHORILLIÈRE
Dire qu'on chante faux !MADEMOISELLE DE BRIE
Je chante faux, Lulli ?...LULLI
À Mademoiselle Duparc.
Là ! Ne vous fâShez pas ! Vous êtes adorable...À Mademoiselle de Brie.
Vous avez pour zouer un talent... admirable... Mon coeur il est à vous... Ne suis-ze pas pouli ?... Mais, mes petits amours, vous shantez faux en diable !MADEMOISELLE DE BRIE
C'est que l'air est mauvais.MADEMOISELLE DE BRIE
Je le trouve trop haut,BRÉCOURT
Moi, trop basLULLI
À merveille ! Il me faut plous de temps pour vous mettre d'accord Qu'il ne m'en a fallou d'abord Pour composer !... Tenez, ze vous conseille De souivre mes leçons... ze ne me trompe pas, Per che, pourquoi, lorsqu'on a de l'oreille On n'écrit un morceau ni trop haut ni trop bas. Ze souis mousicien... mousicien habile... Et ce n'est pas moi qui le dis ; Ze ne me flatte pas ! Ma la cour et la ville Sour ce point sont du même avis. Quand ze compose oun air, ze shershe, ze combine ; C'est ainsi que z'ai fait Armide, Proserpine, Des chefs-d'oeuvre... Mon sher Quinault, Avec ses lioux communs de mourale loubrique, Sans vanité, me doit tout ce qu'il vaut... Ze le reshauffe, ainsi, des sons de ma mousique... Boileau le dit dans la critique ; Et mon ami Boileau se connaît en mousique !... Vous riez que ze crois !...MADEMOISELLE DE BRIE
Vous n'avez pas ici Vos acteurs d'opéra... Nous parlons, Dieu merci !... Aujourd'hui, par hasard, quittant la comédie, Tant bien que mal nous voudrions chanter. Nous ne demandons pas une oeuvre de génie ; C'est Molière, un ami que nous devons fêter ; Et l'air doit être simple...LULLI
Ascoltate ma mie ! Il est simple et sharmant !... Moi, quand z'ai fait cela Ze connaissais vos voix, l'orchestre il était là. Ze me disais : Mamezelle de Brie Shante en ut !...MADEMOISELLE DE BRIE
En ut !...LULLI
Oui ! Mais Brécourt shante en la ! Mamezelle Douparc a la voix très-zoulie, Un poco fausse... A shacun sa partie... Alors z'ai composé mon air... et le voilà.Il chante.
Ut, ut, la, ut, la, etc. La... la... picchiato... Sentez-vous l'harmonie ? Tenez, cet air shanté par des Italiens, Il serait ravissant !...LULLI
Eh ! non, sans doute... Mais Vede Rome, Milan, Florence, ma patrie ! Là, pour faire valoir nos airs, notre génie, Nous avons des gosiers que nous faisons exprès.BRÉCOURT, riant
Oh ! C'est une gloire trop chère !LULLI
Eh ! Oui, nous sommes prêts... Allons, rapprochez-vous, et que l'on soit docile ! La, la, la... n'est-ce pas que c'est délicioux ?LATHORILLIÈRE
Chantons juste et d'accord... C'est assez difficile.MADEMOISELLE DE BRIE
Quand nous sommes entrés, j'ai cru la voir ici.LATHORILLIÈRE
Eh ! Mais, on vient.... C'est elle... la voici.SCÈNE IV. Les précédents, Lucile.
LUCILE
Molière est de retour.LULLI
Ah ! Bon diou !MADEMOISELLE DE BRIE
Que dit-elle ?LATHORILLIÈRE
Déjà Molière !... Il ne vient que ce soir.LULLI
Cashons notre mousique ; il faut adroitement Shersher quelque prétexte honnête Pour le laisser seul un moment.MADEMOISELLE DE BRIE
Quel contre-temps fâcheux !SCÈNE V. Les Précédents, Molière.
MOLIÈRE
J'ai hâté mon retour.LULLI
Ses bontés ne m'étonnent guère. Louis ze le connais ; il fait grand cas de moi, Et moi grand cas de lui.MOLIÈRE
Vous savez qu'à Versailles Le plaisir est de mode, et chacun à son tour, Depuis les dernières batailles, Offre un brillant repas aux seigneurs de la Cour ; Les gens du palais ont leur jour. Mais le comédien n'était pas de ces fêtes... Oui, j'en étais exclus... Oh ! Ne m'en plaignez pas. Libre du moins, dans ces belles retraites Je pouvais égarer mes pas, Et prendre à mon loisir un paisible repas. Là, rien de mes travaux ne venait me distraire, Et je rêvais, loin du fracas, À mon Malade imaginaire. Le roi, je ne sais trop comment, A tout su. Ce matin, avant l'heure ordinaire, Il m'a fait appeler dans son appartement : « Molière, me dit-il, tu dînes seul... personne À ses repas ne s'honore de toi ; Approche cette table et déjeune avec moi. » Je m'assieds. Alors il ordonne Qu'on ouvre aux courtisans pour le lever du roi. Ils entrent... Sans les voir leur maître m'encourage, Me parle avec bonté. Fier d'un si noble appui, Je me sentais un personnage ; Il semblait que Louis m'élevât jusqu'à lui ! La leçon a produit son effet aujourd'hui. Chacun me voulait pour convive ; Mais en vain ! Vous voyez, j'arrive.Riant.
Quand on déjeune avec le roi, Messieurs les courtisans, il faut dîner chez soi !MADEMOISELLE DE BRIE
C'est fort bien dit.MOLIÈRE
J'ai trouvé sur ma route. Chapelle, Despréaux... ils me suivent, je croi... Et Monsieur de Vivonne... Il vient souvent chez moi.LATHORILLIÈRE
Oui, richesse sans faste et grandeur sans jactance : Tel jadis Laelius vivait avec Térence.MOLIÈRE
Ah !... nous allons pour eux, à l'instant même, ici, Répéter la nouvelle pièce, Psyché !... Je l'ai promis ; vous tiendrez ma promesse.Lulli leur fait des signes.
MADEMOISELLE DE BRIE
C'est impossible !MADEMOISELLE DE BRIE
Sans être prévenus !...MADEMOISELLE DE BRIE
Je ne puis répéter à présent.MADEMOISELLE DE BRIE
J'en suis fâchée.MADEMOISELLE DE BRIE
Non pas.MADEMOISELLE DE BRIE
Je veux... je veux qu'une autre fois Ils prennent pour venir un moment plus propice.MOLIÈRE
Qu'avez-vous donc ?MADEMOISELLE DE BRIE
Je suis... malade... je le crois. Mais que ce soit ou raison ou caprice, Je ne répète pas.LULLI, bas
À merveille !MOLIÈRE
Morbleu ! De me pousser à bout vous faites-vous un jeu ? Mais je me passe d'une actrice. Ces Messieurs...LATHORILLIÈRE
Je ne puis...MOLIÈRE
Encor...BRÉCOURT
Ni moi non plus.LATHORILLIÈRE
Mais cela nous dérange.LULLI, à part
Eh ! oui, beaucoup.MOLIÈRE
J'enrage ! Mes amis m'ont suivi pour entendre l'ouvrage ; Ils attendent... Et vous !... Oh ! Vous répéterez ! Là, je vous en supplie !LATHORILLIÈRE
Impossible, vous dis-je.MOLIÈRE
D'un entêtement qui m'afflige Je ne puis savoir la raison ! Vous vous taisez... Eh bienl répétez, je l'exige, Ou je romps avec vous pour ne plus vous revoir ; Vous m'entendez ?MADEMOISELLE DE BRIE
J'en suis au désespoir. Les circonstances... puis... enfin, mon cher Molière... Demandez à Lulli.Elle sort.
MOLIÈRE
Mais toi, Lathorillière... ?LATHORILLIÈRE
Le cas est grave, et je voudrais pouvoir À l'instant vous tirer d'affaire... Mais un engagement... vous entendez... ce soir... Demandez à Lulli.Il sort.
MOLIÈRE
Ouais ! veut-on me jouer et m'insulter ici ? - Crois-tu qu'impunément je souffre que toi-même...SCÈNE VI.
MOLIÈRE, seul
C'est de l'impertinence ; Tant de caprices à la fin Ont fatigué ma patience !... Ah ! Messieurs les rieurs... Je bénis le destin Qui me ramène ici dans cette circonstance... Corbleu ! Je suis content de me voir insulté !... À mes amis j'ai longtemps résisté, Mais je n'hésite plus !... Je vous quitte !... Courage !... Point de regrets !... C'est vous... vous qui m'avez quitté !... Vous qui m'avez forcé par ce nouvel outrage À reprendre ma liberté... Vous me perdez. Plus tard vous saurez me connaître... Gardez, gardez longtemps cette folle gaîté ; Pour moi me voilà libre, et je veux toujours l'être !SCÈNE VII. Molière, Boileau, Chapelle.
BOILEAU
Tu nous fais bien attendre. Si tu savais, pour vous entendre, Quels plaisirs aujourd'hui je t'ai sacrifiés ! C'est jour d'académie... à son poste fidèle Chapelain y lit à présent, Un nouveau chant de la Pucelle.BOILEAU, riant
Par bonheur le coupable est absent !À Molière.
Mais, Molière, qu'as-tu ?... Quelque peine nouvelle ?...MOLIÈRE
Oui : je suis furieux !... 'BOILEAU
Ils sont là.MOLIÈRE
Je le sais... c'est moi qui les amène ; Ils veulent voir Psyché... c'est par bonté pour moi... Et les acteurs se sont mis dans la tête De ne pas répéter !... : ^MOLIÈRE
Je suis d'une colère !...BOILEAU
Ils refusent !... Pourquoi ?MOLIÈRE
Pourquoi ?... je n'en sais rien... rien du tout, je vous jure. Ils ont refusé net. Mais d'une telle injure - Je prétends me venger.... c'en est fait !CHAPELLE
C'est fort bien.MOLIÈRE
Je les quitte.BOILEAU
Bravo !BOILEAU
Oh ! Ce sont des ingrats...CHAPELLE
Bon ! Toujours il pardonne.BOILEAU
Nous le désirons tous : ta gloire, ta santé, Depuis longtemps voulaient ce sacrifice. Du bonheur qu'on a mérité Il faut au moins que l'on jouisse.CHAPELLE
Sans doute... ta santé, mon cher, a grand besoin D'un peu de calme... il faut en prendre soin. J'ai vu ta femme hier, elle n'est pas tranquille ; En partant pour Auteuil, elle voulait enfin Me charger... moi... de te rendre docile. Ton médecin... je crois... le docteur Mauvillain Voudrait te voir, il faut...BOILEAU
Je suis de ton avis... et j'aime ta boutade. Le théâtre t'accable, il le faut quitter.... mais Ne vas pas reprendre ta chaîne.MOLIÈRE
Non, mes amis, non, je vous le promets, . J'ai bien pris mon parti, je renonce à la scène, Et sans retour... je ne veux désormais Que me livrer en paix aux soins que je préfère... J'ai là des plans nombreux...etmes pinceaux sont prêts : Je fuirai dans Auteuil, et de nouveaux portraits Viendront bientôt égayer le parterre.BOILEAU
Dans Auteuill... c'est charmant ! et nous irons t'y voir. Ta maison est pourtant bien près de la rivière... N'est-il pas vrai, Chapelle ?...CHAPELLE
Oui, tu dois le savoir !...MOLIÈRE
Va, pour longtemps encor, j'ai, mon pauvre Chapelle, Des ridicules à tracer. On croit qu'en vieillissant, ils vont enfin cesser ; Mais chaque jour les renouvelle.BOILEAU
C'est comme mes Cotins : ils reviennent toujours ;. Je les accable tous les jours ! - De mon inflexible franchise, Et tous les jours je vois dans de nouveaux écrits Non pas les mêmes mots, mais la même sottise ; Et tous les jours je vois des Cotins rajeunis, Qui, se modelant bien sur des oeuvres barbares, Ne pouvant être beaux, veulent être bizarres. Le mauvais goût est une hydre, morbleu ! J'ai beau couper, couper les têtes qui renaissent, Plus fières elles reparaissent ! Et, ma foi ! ce n'est plus un jeu. Les sots feront lignée !... Adieu, la poésie !... Nos efforts seront superflus ! Voilà les hommes de génie Qui doivent occuper, quand nous ne serons plus, Nos places à l'Académie !MOLIÈRE
Ne perdons pas courage, allons, mon cher Boileau, Marchons ensemble, unissons nos férules ; Comme le vieux Cotin poursuivons le nouveau, Et fouettons tous les ridicules !...CHAPELLE
Ah ! Pour nous consoler, aimons et buvons frais ! Plaisir vaut mieux que renommée... L'amour, le vin, voilà ce qui m'émeut... La gloire, voyez-vous, n'est que de la fumée.BOILEAU, avec chaleur
Bien ! Molière, il me vient une idée... Oui... j'espère Que de tes ennemis tu vas être vengé. Tu quittes le théâtre ; eh bien ! Sois mon confrère, Sois de l'Académie... Un puissant préjugé T'en éloignait... plus d'obstacles sans doute.MOLIÈRE
Cet honneur...CHAPELLE
C'est un honneur suprême, Despréaux a raison, il faut aujourd'hui même Que là-bas tu sois appelé !MOLIÈRE
Mais...BOILEAU
Et j'y cours... Oui, je veux leur apprendre Que l'obstacle est levé.... je vais bien les surprendre... Molière, sois à nous ! le siècle de Louis De ton nom s'embellit encore. Ah ! que d'un nom si beau notre temple s'honore ! Consacre-nous des jours dont enfin tu jouis. Pour aller à la gloire en dépit de la haine Par notre temple il faut passer ; Et Molière doit s'y placer Entre Racine et La Fontaine.Il sort.
SCÈNE VIII. Molière, Chapelle.
MOLIÈRE
Despréaux... ?MOLIÈRE
Allons ! Je ne veux pas...CHAPELLE
Et pourquoi ne pas faire, En ce cas, mon ami, ce que tant d'autres font ? Regrettes-tu déjà tes acteurs ?CHAPELLE
Eh ! Vraiment je te crois !... Des soucis du théâtre enfin te voilà quitte... C'est un parti fort sage et je t'en félicite.MOLIÈRE
Les ingrats !CHAPELLE
Oui, sans doute, et je t'ai vu cent fois Querellant les acteurs, joué par les actrices : Quand de leurs intérêts tu portais tout le poids, Ils t'accablaient de leurs caprices. Mais de ces tyrans de coulisses Il faut te venger, tu le dois ! . Quand tu fais tout pour eux, que font-ils pour te plaire ?MOLIÈRE
Rien.CHAPELLE
Aux yeux du monde enfin tu subis leur disgrâce. Franchement, est-ce là ta place ? Travailler... bien encor... mais vivre au milieu d'eux...MOLIÈRE
Chapelle... oh ! Que dis-tu ?... Quelle erreur est la tienne ! J'ai partagé leur sort, leur gloire était la mienne, Et je n'en rougis pas ; querelleurs, glorieux, Jaloux parfois, un seul mot les ramène : Passons-leur des travers ; c'est une grande chaîne Qui s'attache aux mortels et les réunit tous. Le bourgeois à les siens, et la Cour en fourmille ; Les travers, mon ami, ce sont là parmi nous Des ressemblances de famille ; Mais, s'il est des vertus aussi, Crois-moi, Chapelle, on les connaît ici... Dans la société d'où l'orgueil les efface Plus d'un pauvre comédien À coup sûr tiendrait mieux sa place, Qu'un bel esprit, qu'un aimable vaurien, Ou qu'un prôneur de vertu par grimace... L'honneur n'est pas aux lieux où l'on va le chercher, Messieurs les gens du monde : il rit de vos hommages ; C'est souvent dans ces coeurs chargés de vos outrages Que la vertu va se nicher.MOLIÈRE
Oui, quand tu n'es pas ivre.CHAPELLE
Eh ! Qu'importe ? Vois-tu, je cherche à m'étourdir, Sur les vices et la folie r De ces pauvres humains que je ne puis haïr : En philosophe aussi je me livre au plaisir. Cette route ici bas que nous avons suivie Ne diffère jamais que par les voyageurs : Toi, tu suis en rêvant nos sublimes penseurs ; Moi, de lierre gaîment je couronne ma vie, Et je marche avec les buveurs : Mais au fond sous d'autres couleurs C'est la même philosophie.MOLIÈRE
La tienne te pourrait jouer un mauvais tour, La mienne est ce qu'il faut ; tu le vois chaque jour. J'ai de nouveaux chagrins que par elle j'oublie.MOLIÈRE
Non, les sots aiment trop la vengeance : Je ne me flatte pas d'une vaine espérance, Le vice démasqué ne pardonne jamais. Je dois à mes travaux les chagrins de ma vie, Mais je suis consolé par eux. Contre la sottise et l'envie Ce qui soutient un talent généreux, C'est ce pressentiment de grandeur et de gloire, C'est cet avis secret qu'il ne doit pas mourir ; Dans un équitable avenir Il voit le jour de la victoire. Quand je ne serai plus on me jugera mieux. Et la fureur des envieux Tombera devant ma mémoire !CHAPELLE, avec émotion
Molière !...SCÈNE IX. Molière, Lucile.
MOLIÈRE, sans la voir
Grand Dieu ! Pour des ingrats quelle était ma faiblesse !MOLIÈRE
Que me veut-on ?LUCILE
Mon bon monsieur Molière, D'où vient un accueil si sévère ? Votre coeur serait-il changé ? Le mien de vos bontés conserve la mémoire...MOLIÈRE
Changé pour toi !... Le peux-tu croire ? Mais il est du moins corrigé De son aveugle confiance Et de sa folle complaisance : Désormais, j'en fais le serment, Je deviendrai bourru, dur, sauvage, intraitable, Et j'enverrai tous les humains au diable.LUCILE, à part
Pour le fléchir j'ai pris un bon moment.MOLIÈRE
Mais toi, que voulais-tu ? Parle, ma bonne amie. Pour le travail, négligeant le plaisir, Aurais-tu besoin de loisir ?... Je le sais, trop d'étude ennuie, Et je permets...LUCILE
Vous, devenir méchant !... Vous en voulez jouer le personnage ; Ce rôle ne sera jamais votre partage, Vous l'oubliez à tout instant.MOLIÈRE
Que je t'embrasse !...LUCILE
Allons, il me rassure, Et le voilà bien disposé.Haut.
Plus je raisonne et moins je me figure Qui peut ici s'être exposé A caresser la Cour d'une espérance vaine ; Car jamais cette pièce...MOLIÈRE
Oui, je t'entends sans peine, Tu parles de Psyché... je ne m'en mêle plus ; Consulte Quinault là-dessus ; Corneille aussi peut te répondre ; Dans cet ouvrage qu'on attend, Tous deux ont bien voulu confondre, Pour célébrer le roi, leur zèle et leur talent. J'y renonce, pour moi. Par leurs soins répétée, La pièce enfin sera représentée, Et plus heureux...LUCILE
Y pensez-vous ? En vain, hélas ! chacun de nous Pour être prêt hâterait sa mémoire, Il manque un rôle, et l'on peut croire Que de longtemps...MOLIÈRE
Ah ! Lorsque je l'ai fait, Je pensais à quelqu'un : va, ma pauvre Lucile, C'était bien lui qu'il nous fallait. Sans cesse, en écrivant ce rôle, Je voyais son maintien, j'entendais sa parole ; A sa jeunesse, à son noble abandon, Chacun eût reconnu le maître de Cythère : Comme l'Amour il avait tout pour plaire, Talent, grâce, beauté...LUCILE
Vous parlez de Baron.MOLIÈRE
Oui, ce petit ingrat, dont la tête éventée, Oubliant en un jour mes soins et mes bienfaits, En me fuyant éteignit pour jamais De ses succès l'espérance avortée.MOLIÈRE
J'en conserve l'espoir.Lucile fait un signe à Baron qui paraît dans le fond.
Je l'élevai... mais non, je ne veux plus le voir.Baron s'éloigne un peu.
Il méconnut son bienfaiteur, son père... Je l'aimais tant.... !SCÈNE X. Les mêmes, Baron.
BARON, se jetant aux genoux de Molière
Grâce, monsieur Molière.MOLIÈRE
Grand Dieu !... C'est lui.MOLIÈRE
Ah ! Petite rusée !...À Baron.
Allons, relevez-vous. Comme le voilà grand !... Je sens que ma tendresse...BARON
Ah ! Pardonnez à ma folle jeunesse, Si je fuyais ingrat, j'arrive repentant ; Loin de vous mon âme inquiète, Cédant à sa peine secrète, Me tourmentait d'un remords déchirant. Les applaudissements d'un public idolâtre, Qui jusqu'alors avait fait mon bonheur, Sans me flatter rappelaient à mon coeur Ces jours où sous vos yeux je brillais au théâtre. Entouré, recherché, j'étais dans l'abandon, Tout me manquait, au milieu de l'aisance ; Je reviens, n'ayant plus hélas que l'espérance D'obtenir de vous mon pardon.MOLIÈRE
J'ignorais celui-là... Qui l'aurait dit !.. Oui vraiment elle en a, Et beaucoup pour une ingénue. Je crois me rappeler... Eh ! Sans doute, autrefois Chacun riait de vos amours d'enfance ; Et cela dure encor ? Voilà de la constance ! Je gagerais que pendant son absence Vous vous écriviez quelquefois ? Plaît-il ?... Hem ?... Je vous vois sourire.MOLIÈRE
C'est juste. Épris de ses jeunes appas, Plus que jamais Lucile t'est donc chère ?... C'est au mieux ; mais enfin que prétendez-vous faire ?MOLIÈRE
Ne vous mariez pas.LUCILE
Au contraire ; c'est là toute notre espérance, Croyez-vous que l'hymen arrive tout exprès Pour chasser aussitôt le bonheur ? Moi je pense Que, quand on s'aime avant, l'on peut s'aimer après.BARON
Et toujours...MOLIÈRE
J'ai pensé de même, Et long-temps aussi j'ai rêvé Ce bonheur dont l'hymen vous présente l'emblème ; Je me trompais, et c'est un faux système ; Ma femme me l'a bien prouvé.BARON
Nous savons que le mariage Fut toujours attaqué par vous, Mais vous verriez un bon ménage Si je devenais son époux.MOLIÈRE
De moi ?LUCILE
Oui sans doute.MOLIÈRE
Et comment ?MOLIÈRE
Je n'ai plus de crédit, Lucile ; ne t'ai-je pas dit Que, dégoûté d'un métier si pénible, Et las d'essuyer des rebuts, Je vais dans un séjour paisible Oublier les momens qu'en ces lieux j'ai perdus.MOLIÈRE
Depuis longtemps je le médite ; Ah ! pour eux que n'ai-je pas fait ? Les ingrats !... Mais enfin pour toujours je les quitte.LUCILE, avec émotion
Non, vous nous resterez...MOLIÈRE
Mais encor.LUCILE
Ceux que votre voix Accuse ici d'ingratitude Pour être heureux suivront toujours vos lois. Oui, leur tendre sollicitude, En se déguisant à vos yeux, De plaire à leur ami s'était fait une étude ; Ils veulent célébrer un jour si glorieux.BARON
Comprenez-vous ?LUCILE
Je vais vous le dire tout bas... Je vous fais une confidence, Ainsi ne me trahissez pas : C'est le jour de votre naissance.MOLIÈRE
En vérité ?...LUCILE
Voulez-vous les punir ?BARON
Lui seul ici l'ignore ; Mais de ce jour à jamais l'avenir Conservera le souvenir, Et nos derniers neveux le fêteront encore.MOLIÈRE
C'était pour moi... Leur fol entêtement, Leurs refus, leur gaîté, je vois tout à présent ! Et je les accusais... Ah ! Combien je déplore ! Les soupçons dont mon coeur avait pu les flétrir. Faut-il donc qu'il se mêle encore Des regrets à tant de plaisir !LUCILE
Oubliez-les.MOLIÈRE
Et vous dont la tendresse A rendu la paix à mon coeur, C'est par mes mains que le bonheur Embellira votre jeunesse. Vous voulez être unis ; je ferai mes efforts Pour que votre hymen s'accomplisse.BARON
Que de bontés !...MOLIÈRE
Tu vas voir.SCÈNE XI. Les mêmes, Lathorillière.
LATHORILLIÈRE
Baron ici !LUCILE
Quand tout est oublié...LATHORILLIÈRE
Taisez-vous s'il vous plaît.MOLIÈRE
Ne vas-tu pas gronder ? Cela me déplairait. Baron n'est pas coupable, et de ma confiance Désormais je veux l'honorer. Dès ce jour au théâtre on l'aurait vu rentrer, Si j'y gardais quelqu'influence ; Mais il suit ma fortune, et bientôt, par mes soins, Rien ne manquera, je l'espère, À ses désirs, à ses besoins, Car je veux lui servir de père.LUCILE, bas
Très bien !MOLIÈRE
Moi, point ; mais soit dégoût, soit fatigue ou caprice, Je renonce au théâtre, et comme un bon bourgeois J'espère vivre en paix loin du bonheur factice Qui m'éblouissait autrefois.LATHORILLIÈRE
C'est sérieusement ?MOLIÈRE
Sans doute.LATHORILLIÈRE
Mais je venais vous avertir Que nous voulions, pour prévenir Ce coup qu'ici chacun redoute, Répéter à l'instant.BARON
On ne peut mieux.LATHORILLIÈRE
Vous prenez mal la chose.MOLIÈRE
C'est possible.LATHORILLIÈRE
Pourquoi... ?MOLIÈRE
Je ne sais.LATHORILLIÈRE
La raison... ?MOLIÈRE
Non vraiment, je vous jure.LATHORILLIÈRE
Si fait.MOLIÈRE
Non.LATHORILLIÈRE
Écoutez-moi.LATHORILLIÈRE
Mais quel étrange entêtement !MOLIÈRE
Le mien est des plus forts... il n'est qu'une manière De le faire cesser, elle est en ton pouvoir, Mais tu n'en voudrais pas user.LATHORILLIÈRE
Parlez, Molière. Je sais qu'il est de mon devoir, Puisque le sort de mes confrères En mes mains est remis par vous, De leur sacrifier, pour fléchir ce courroux, Mes espérances les plus chères.MOLIÈRE, bas à Baron
Tous mes comédiens ont du bon... entre nous...Haut.
Je vais donc m'expliquer : ta fille est jeune et belle, Un bon mari doit être heureux près d'elle ; Il faut la marier. Je te donne ma foi De rester...MOLIÈRE
Je ne sais... je suis, moi, Dans mon jour de bizarrerie ; Mais j'y tiens fort et lui veux d'un époux Faire présent, morbleu !... c'est mon envie.MOLIÈRE
Pour moi, non, sur mon âme : L'hymen est un lien fort doux ; Mais j'ai bien assez de ma femme. Quoi qu'il en soit, réfléchis mûrement. Le mari que je lui destine Est jeune, aimable, et c'est, je m'imagine, Celui qui lui convient ; du reste, un beau talent, De puissants protecteurs et de l'argent comptant.LATHORILLIÈRE
Ce sacrifice là n'est pas pénible à faire, Mais ma fille avant tout m'est chère, Et si son coeur y consent j'y souscris.MOLIÈRE
Allons, enfans, vous voilà réunis ; J'ai pris en pitié votre flamme ; Mes soins ont comblé votre espoir... Baron, je te donne une femme, Et puisses-tu ne m'en jamais vouloir.LATHORILLIÈRE
Quoi ! Ce mauvais sujet ?...BARON
Monsieur Lathorillière, L'amour est un grand maître et change bien un coeur ; Pour mériter Lucile et votre estime, Sous les leçons de cet esprit sublime, Mes succès vont bientôt égaler mon ardeur ; Votre fille est à moi, je vous dois mon bonheur, Et vous serez bientôt fier de m'avoir pour gendre.MOLIÈRE
J'en réponds.LUCILE
J'en suis sûre.SCÈNE XII. Les Mêmes, Chapelle, Les Comédiens.
LATHORILLIÈRE
Mes amis, il nous reste...MOLIÈRE
Au contraire, mon vieil ami, J'ai toujours pris celui de la reconnaissance ; Ils voulaient me fêter... je sais tout, mes enfants... Lorsque mon humeur inquiète, Prompte à se créer des tourments, Loin d'eux rêvait une retraite. Mes vains soupçons s'éloignent pour toujours, Et près de vous je veux finir mes jours.MADEMOISELLE DE BRIE
Ce bon Molière !BRÉCOURT
Il est toujours le même.MOLIÈRE
Pour vous prouver à quel point je vous aime, Je veux aussi vous faire un don : Mes bons amis, embrassez tous Baron.LATHORILLIÈRE
C'est mon gendre.SCÈNE XIII. Les mêmes, Boileau.
BOILEAU
Réjouis-toi, mon cher Molière, De notre Académie accourant à l'instant, J'embrasse mon nouveau confrère.MOLIÈRE
Quoi ! L'on m'aurait choisi.BOILEAU
Parmi nous ta place était prête Depuis long-temps ; après de trop dangereux coups, La sottise finit par avoir le dessous. La justice et le goût tôt ou tard la renversent ; Leurs jugements qu'en vain traversent L'ignorance et la vanité Sont toujours accueillis par la postérité. Sans attendre cette victoire, Nous avons adopté ta gloire. L'envie opposait à nos voeux De ses prétentions la trop faible barrière ; Elle est levée enfin, nous pouvons être heureux : Tu quittes le théâtre, et nous avons Molière.MOLIÈRE
D'un tel empressement je suis vraiment confus ; Et trop flatté de cet honneur insigne : Le choix qu'on fait de moi prouve qu'on m'en croit digne, Et mon coeur ne veut rien de plus. Sans l'avoir mendié, j'obtiens votre suffrage ; Mais, mon ami, penses-tu qu'à mon âge On sacrifie ainsi ses goûts et son repos ? Le bonheur est le but que chacun veut atteindre. Je le trouve en ces lieux : qu'on cesse de me plaindre ; Ici j'ai des amis, et chez vous des rivaux.BOILEAU
Tu nous refuses donc ?CHAPELLE
Quel homme inconcevable.MOLIÈRE
Regarde ma famille, elle est autour de moi. Si je l'abandonnais, quel autre près du roi Élèverait pour elle une voix secourable ? Moi, les abandonner !... Quels honneurs éclatants Remplaceraient leur tendresse si chère ! Approuve-moi, Boileau ; tu sais qu'un père Se doit d'abord à ses enfants.Tous les comédiens l'entourent.
LUCILE
Quelle bonté !CHAPELLE
J'en suis ému.BOILEAU
Oui, Molière, demeure. Chéri, fêté, qui n'envierait ton sort ; Pour son bonheur, Messieurs,soyez toujours d'accord. C'est du sien que dépend le vôtre. Molière, tes vertus ont trompé notre espoir. Parmi nos noms, il faut donc voir Ton nom remplacé par un autre. Sans nous tu marcheras à l'immortalité ; Et nous dirons à la postérité : Rien ne manque à sa gloire ; il manquait à la notre.LULLI
Ce soir, nous shanterons : tou vas entendre un air... Dont le mérite est dans la circonstance, Fort beau du reste ; il est de moi, mon sher... Et digne dou souzet : c'est tout dire, ze pense.BOILEAU, donnant une couronne à Molière
Que le laurier de Plaute, en dépit des jaloux, S'unisse sur son front aux palmes de Térence.MOLIÈRE
De grâce, mes amis...834 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0