Comédie en prose· Comédie en Deux Actes, en Prose
L'Amour Quêteur
Représentée, pour la première fois à Paris, sur le Théâtre des Grands Danseurs du Roi, au mois de Septembre 1777.
Personnages
- L'AMOUR
- MERCURE
- MADAME BARBARA, Maîtresse de Pension
- URSULE, pensionnaire de Madame Barbara
- AGNÈS, pensionnaire de Madame Barbara
- BRIGITTE, pensionnaire de Madame Barbara
- ROSETTE, pensionnaire de Madame Barbara
- Troupe de jeunes pensionnaires
L'AMOUR QUETEUR
CHANSON.
JUPITER un jour, en fureur, Avait banni l'Amour sur terre ; Gourmand et ne sachant rien faire. Il se mit Frère Quêteur. D'un Personnage respectable, Avec l'habit, il prit le ton : Frère Amour en capuchon, (Bis) Ne pouvoir qu'être aimable. (Bis) Voilà le pauvre Cupidon Courant le monde à l'aventure. Le Dieu qui soumet la nature, Est réduit à l'abandon. A la porte d'un Monastère, Il arrive bien fatigué : Faites-moi la charité ! Bis. Je suis dans la misère. Bis. Aux cris du petit séducteur Une Nonne vint à la porte ; Voyant Cupidon de la sorte, La pitié gagna son coeur. Pour vous délasser de la route, Mon frère, entrez dans la maison... Prenez moi par mon cordon, Bis. Ma soeur, je n'y vois goutte. Bis. Sans y penser, la pauvre Agnès Met le loup dans la bergerie ; Et son innocence chérie Va s'envoler pour jamais. Frère Amour a tant d'éloquence Qu'il parvient à la convertir. Lui fait aimer le plaisir, Bis. En prêchant pénitence. Bis. Voilà le petit Cupidon, Courant de cellule en cellule, À soeur Brigitte. À soeur Ursule, Il va présentant son tronc. De toutes il reçoit l'aumône : Et pour le Dimanche suivant. Chaque nonne du Couvent Bis. Le recommande au Prône. Bis. L'Amour en froc était charmant ; Mais il n'était pas moins volage : Je vais achever mon voyage, Leur dit-il, d'un ton dolent. Ah ! Quel tourment ! Ah ! Quel supplice ! Vous nous quittez, petit fripon ! Laissez-nous votre cordon... Bis. Ma Soeur, Dieu vous bénisse ! Bis.AVERTISSEMENT
C'est d'après cette Chanson charmante, dont on ne connaît point l'Auteur, que j'ai conçu et exécuté cette bagatelle. Le Public a daigné la recevoir avec bonté, et la voir avec plaisir. J'ai dû, sans doute, ce succès à la manière aussi neuve que vraie dont plusieurs rôles, et principalement celui de Madame Barbara, ont été rendus.
Comblé des encouragements que le Public voulait bien me donner, je me serais contenté de ses applaudissements réitérés, et jamais je n'aurais osé me livrer au grand jour de l'impression, s'il ne m'était tombé entre les mains une Comédie, portant le même titre que la mienne, et représentée et imprimée à Rouen.
Comme j'ai craint que l'on ne confondît ces deux pièces, je me suis trouvé forcé, malgré moi, à faire imprimer la mienne, et à la donner au Public, en réclamant son indulgence et ses bontés pour une bluette, dont l'à-propos a fait le principal mérite.
NOTE DES RÉDACTEURS
La chanson qui a fourni le sujet de cette petite comédie, et que l'Auteur a imprimé au devant, nous dispense de le détailler davantage ici. On sent assez qu'il a été obligé de faire quelques changements au fonds et d'y ajouter beaucoup, pour se conformer aux convenances théâtrales ; mais il a suivi la même marche, et en a mis toutes les principales idées en action.
JUGEMENTS ET ANECDOTES SUR L'AMOUR QUÊTEUR
Jamais Pièce n'eut sur les Théâtres des Boulevards un succès plus brillant. Elle attira au Spectacle des Grands Danseurs du Roi, et la Cour et la Ville. Tout ceux qui avaient chanté la Chanson voulurent voir la Pièce, et l'on donna des éloges à son auteur, pour la manière adroite avec laquelle il présentait un sujet aussi libre sans laisser passer aucune expression capable de choquer la bonne Compagnie , qu'il attirait à un Spectacle ou elle n'avait guère coutume de se montrer.
La manière dont plusieurs des rôles de cette Pièce furent joués, contribua encore à son succès. Madame Nicolet, épouse du Directeur des Grands Danseurs du Roi, rendit supérieurement le rôle de Madame Barbara, la Maîtresse de Pension. La Demoiselle Forêt, que le Public voit tous les jours, avec un nouveau plaisir, sur le Théâtre des Variétés, annonça son talent dans le rôle d'Agnès, l'une des trois principales Pensionnaires de Madame Barbara, et le joua avec une ir.génuiîe originale. Celui de Brigitte fut rempli avec beaucoup de finesse et de gaieté, par la Demoiselle Rivière, et celui d'Ursule, avec sensibilité, par la Demoiselle La France. Enfin rien de tout ce qui pouvoir faire réussir cette Pièce ne fut négligé : les décorations et le costume plurent généralement. L'Auteur, qui d'abord voulut garder l'anonyme, reçut le lendemain de la première représentation ces vers envoyés à Madame Nicolet, par M. Bodasse.
« Qui que tu sois dont la plume légère Chez Nicolet attire tout Paris, Tu nous fais voir au lieu d'un Monastère De Mahonet le charmant paradis. Certes, Monsieur l'Auteur c'est assez bien l'entendre, Voulant d'un nouvel ordre être le fondateur, D'avoir imaginé de prendre, Et Vénus pour Abbesse, et l'Amour pour Quêteur. »M. de Beaunoir a depuis ajouté quelques Vaudevilles très agréables à cette petite Comédie, qui fut jouée de cette nouvelle manière dans une Fête, donnée à MONSIEUR, peut célébrer sa convalescence. On l'a jouée une seconde fois, de cette manière, chez Monseigneur le Comte d'Artois, à Maisons, et une troisième sur le Théâtre des Tuileries, à une fête donnée par M. le Prince de Guéménée.
Cette pièce fit le plus grand plaisir, ainsi arrangée ; et à ces représentations particulières, ce furent Mesdemoiselles Guimard, Dorival et Lafont, de l'Opéra, qui remplirent, la première, le rôle d'Agnès, la seconde, celui de l'Amour, et la troisième celui d'Ursule ; M. Du Gazon et Mademoiselle Olivier, de la Comédie Française, jouèrent, le premier, celui de Madame Barbara, et l'autre celui de Brigitte.
Quelque flatteuses que pussent être pour M. de Beaunoir toutes ces diverses circonstances, il ne se montra dans aucune. Les Princes ignorèrent même jusqu'à son nom, et témoignèrent leur satisfaction à tout autre que lui : de sorte qu'il aurait pu dire, avec Virgile :
Sec vos , non vobis, etc.
Il ne faut pas confondre cette Comédie avec une autre mêlée de Vaudevilles, sur le même sujet et sous le même titre, qui parut imprimée à peu près dans le même temps, et que son auteur, après l'avoir fait jouer à Rouen, donna aux petits Comédiens du Bois de Boulogne. Le fonds de toutes les deux est absolument le même, et les scènes de celle du Bois de Boulogne sont toutes calquées sur les scènes de celle des Grands Danseurs du Roi ; mais on ne peut refuser à celle-ci le droit d'aînesse et le mérite de l'originalité et de la supériorité, à tous égards.
ACTE I
Le théâtre représente une rue ; sur la droite est une maison, dont toutes les fenêtres sont grillées.
SCÈNE PREMIÈRE. L'Amour, Mercure, entrant chacun d'un côté opposé.
MERCURE
Je ne me trompe pas, c'est ce fripon d'Amour !
L'AMOUR
C'est ce coquin de Mercure !
MERCURE
Eh ! Bonjour, frère.
L'AMOUR
Sois le bien rencontré. Par quel hasard sur la terre ?
MERCURE
Par le même hasard que toi.
L'AMOUR
Comment ?
MERCURE
Comme toi, je suis banni de l'Olympe.
L'AMOUR
Et la cause de ton bannissement ?
MERCURE
Toute simple. Lorsque, lassé de tes fredaines et de tes espiègleries, le Seigneur Jupiter t'eut chassé du Ciel, il renoua avec sa chère épouse. La bonne Dame, comme tu sais, est acariâtre et rancuneuse en diable ; elle m'en voulait, depuis longtemps, de toutes mes complaisances pour son mari, et mon exil a été la première condition du raccommodement des deux tristes époux.
L'AMOUR
Tu n'en es pas extraordinairement fâché ?
MERCURE
Je t'en réponds ! Depuis ton bannissement tout est d'un triste et d'une monotonie dans l'Olympe à périr ! C'est la prude et sage Minerve qui préside à ta place : juge de la gaîté qu'elle inspire ! Jupiter bâille majestueusement auprès de sa tendre épouse ; Neptune s'est retiré sous ses eaux, plus glacé qu'elles ; la jeune Aurore veut en vain réchauffer son vieil époux, et ta belle maman est réduite à souffler les forges de son vilain mari.
L'AMOUR
Mon exil ne sera pas long. Mais que comptes-tu faire lut ce pauvr« globe ?
MERCURE
Je suis, comme tu sais, à deux mains. Je n'y manquerai pas d'occupation. En quittant l'Olympe, j'ai demandé à Plutus des Lettres de recommandation auprès de plusieurs traitants. Si je puis obtenir une caisse, je vivrai honnêtement et paisiblement : Mercure peut, je crois, sans déroger, devenir financier ?
L'AMOUR
Certainement.
MERCURE
Et toi, où vas-tu de ce pas ?
L'AMOUR
Je reste ici.
MERCURE
Comment ! Dans un faubourg ?
L'AMOUR
Oui ; je suis en guerre.... Vois-tu cette maison ?
MERCURE
C'est, sans doute, celle de quelque jaloux, car je la vois hérissée de grilles ?
L'AMOUR
Non.
MERCURE
C'est donc une prison ?
L'AMOUR
Encore moins.
MERCURE
Qu'est-ce donc ?
L'AMOUR
Un colombier qui renferme de jeunes tourterelles, charmantes autant qu'innocentes.
MERCURE
Explique-toi plus clairement.
L'AMOUR
Je bloque cette maison d'éducation : elle est habitée par une vieille Maîtresse qui garde de jeunes pensionnaires, entre lesquelles on en compte trois de seize à dix-sept ans, belles comme le jour. La rose qui vient de s'épanouir a moins de fraîcheur et d'éclat ; ce sont ces roses que je veux cueillir.
MERCURE
Toujours le même... Mais dis-moi, quel costume compte-tu prendre ?
L'AMOUR
Le mien, sans doute ?
MERCURE
Le tien ?
L'AMOUR
En est-il de plus intéressant ?
MERCURE
Pauvre Amour ! Il faut te pardonner, tu ne connais plus les usages ; mais apprends que, s'il t'arrive de paraître ainsi, ou de te nommer seulement, c'est fait de toi. Imagine-toi, mon cher frère, que tu n'es plus reçu dans ce qu'on appelle la bonne compagnie ; ton nom seul donne des vapeurs. Si tu veux réussir, cache-toi bien sous un des habits du Caprice.
L'AMOUR
Sous un des habits du Capiice, dis-tu ? Quoi ! Ce dieu volage, inconséquent, dont les faveurs sont des offenses, qui traîne après lui souvent le remords, et toujours le mépris ?...
MERCURE
Est le Dieu qu'adorent les Français. Il a détruit tes Temples, et reçoit aujourd'hui l'encens que les Mortels brûlaient autrefois sur tes autels ; profite donc de mon conseil, et ne te montre que sous les livrées de ton plus cruel ennemi.
L'AMOUR
Et quel est son habit favori ?
MERCURE
Il en a mille pour un. Vrai Caméléon, il paraît le même jour sous vingt formes différentes. On le voit, le matin, en simple habit d'uniforme, à la toilette d'une jeune coquette, parler combats, chevaux, courses, batailles, et nouer en même-temps un ruban, ou placer une mouche assassine. Le soir, aux genoux d'une prude, il parle constance et discrétion, en grasseyant, sous la figure intéressante d'un Abbé musqué. Veut-il s'introduire chez la précieuse ? Il prend le ton et l'air empesé d'un froid Robin. Faut-il plaire à cette savante, qui, sans rien savoir, parle de tout, juge tout, et dont les arrêts sont irrévocables ? Plus négligé dans sa parure, il vient, d'un pas de héros de théâtre, lui débiter, d'un ton emphatique, les mille et une fadeurs. Mais l'habit sous lequel il n'a jamais trouve de cruelles, avec lequel il soumet les beautés les plus rebelles, est celui de financier.
Robin : Terme de dénigrement. Homme de robe. [L]
L'AMOUR
J'ai toujours trouvé tes conseils excellents ; sers-moi donc de Mentor et de guide.
MERCURE
Eh ! Bien, suis-moi ; tu n'auras pas sujet de t'en repentir.
Ils sortent.
SCÈNE II. Madame Barbara, Ursule, Agnès, Brigitte, Rosette, Troupe de jeunes Pensionnaires.
MADAME BARBARA
Allons, Mesdemoiselles, rentrez ; il se fait déjà tard, et la promenade a été plus longue qu'à l'ordinaire.
Les plus jeunes Pensionnaires rentrent.
À Ursule.
Qu'avez-vous donc dans la poche de votre tablier Ursule ?
URSULE
Bien, Madame.
MADAME BARBARA
Comment ! Rien ?... Voyons, voyons.
Elle fouille dans la poche d'Ursule, et y trouve un roman.
Oh ! Ciel ! Un roman, un roman, Mademoiselle ? Voilà donc à quoi vous vous occupez, à lire des romans ! Vous ne savez donc pas que rien n'est plus dangereux que cette lecture, et pour le coeur et pour l'esprit, et qu'il faudrait brûler tous ceux qui les composent, comme des empoisonneurs publics ?
URSULE
Il est cependant bien intéressant.
MADAME BARBARA
Taisez-vous... Si vous voulez vous orner l'esprit et vous former le coeur, lisez le Miroir du Monde, les Délices de la Retraite... Voilà ce qu'on appelle de bons livres, et non pas des romans.... Allez ; que cela ne vous arrive plus.
URSULE
Non, Madame.
MADAME BARBARA
Rentrez.
Ursule rentre.
À Brigitte.
Un instant. Mademoiselle Brigitte, un instant : que vois-je là dans votre bavette ?
Bavette : Linge qu'on met aux petits enfants au devant de leur estomac, de peur qu'ils ne salissent leurs robes avec leur bave. [F] Ici pour signifier que Brigitte est fort jeune.
BRIGITTE
Ah ! Madame ! C'est une Chanson charmante ; elle est intitulée : L'Amour Quêteur... Écoutez bien, je vais vous la chanter :
« Jupiter un jour, en fureur, Avait banni l'Amour... »MADAME BARBARA, lui mettant la main sur la bouche et se saisissant de la Chanson
Voulez vous vous taire ?... Voulez-vous vous taire ?... Est-ce qu'une Demoiselle, bien élevée, doit chanter de pareilles Chansons ? Vous mériteriez !... Que je vous en trouve jamais, et vous verrez !...
BRIGITTE
Ah ! Vous pouvez la garder, je la sais par coeur.
Elle rentre.
MADAME BARBARA
L'impertinente !...
À Agnès.
Voyons, où en est votre ouvrage, Agnès ?...
Agnès présente son sac à ouvrage, d'où Madame Barbara tire un bilboquet.
Voilà donc à quoi vous vous occupez ?... Un bilboquet !... N'avez-vous pas de honte ? À votre âge !
AGNÈS
Cela m'amuse.
MADAME BARBARA
Bel amusement, qu'on pardornerait à peine à un enfant ! Allez, Mademoiselle, allez vous mettre à l'ouvrage.
AGNÈS
Vous faites un crime de tout.
Elle rentre.
MADAME BARBARA
Vous raisonnez, je crois, grande sotte !... Rentrez, rentrez...
À Rosette.
Toi, reste, Rosette.
SCÈNE III. Madame BARBARA, KOSETTB.
ROSETTE
Que voulez-vous, Madame ?
MADAME BARBARA
Écoute, rosette. Je suis obligée d'aller faire des emplettes pour toutes mes Pensionnaires, veille bien, pendant mon absence, sur toutes ces friponnes-là ; et , à mon retour, tu me diras tout ce qu'elles auront fait.
ROSETTE
Oui, Madame. Vous savez que je vous rapporte tout bien exactement ?
MADAME BARBARA
Oui, mon enfant... Tiens, voilà les clefs de la porte ; tu les remettras à Agnès, et tu lui recommanderas bien, de ma part, de n'ouvrir à personne qu'à moi. Entends-tu ?
ROSETTE
Oui, Madame... Vous penserez à moi en faisant vos emplettes.
MADAME BARBARA
Oui, oui ; mais rentre, car je ne veux pas m'amuser longtemps, et l'heure me presse... Ferme bien la porte.
Rosette rentre dans la maison, et Madame Barbara s'en va à la ville.
SCÈNE IV.
L'AMOUR seul, en habit de Pélerin, et ayant vu partir Madame Barbara
Bon, voilà Madame Barbara éloignée ; profitons de son absence, pour tâcher de nous introduire chez elle sous ce déguisement... Frappons à la porte.
Il frappe.
SCÈNE V. Agnès, à travers une fenêtre grillée ; L'Amour.
AGNÈS
Qui frappe ?
L'AMOUR
Un pauvre Pèlerin, un bel Ange, mourant de faim et de fatigue, qui demande la charité et l'hospitalité.
AGNÈS
Je suis bien fâchée, Monsieur le Pélerin ; mais nous ne laissons jamais entrer d'hommes ici.
L'AMOUR
Je n'aurais cependant qu'à dire un seul mot, Mademoiselle, et cette porte t'ouvrirait d'elle-même devant moi.
AGNÈS
Ah ! Ciel !... Vous êtes peut-être sorcier ?
L'AMOUR
Rassurez-vous, ma belle enfant, rassurez-vous ; je n'ai ni l'intention, ni le pouvoir même de vous faire aucun mal.
AGNÈS
Vous ne mentez pas ?
L'AMOUR
Non... Vous voyez bien ce cordon qui me ceint les reins ?
AGNÈS
Oui, Monsieur.
L'AMOUR
Eh ! Bien, lui seul fait toute ma sorcellerie.
AGNÈS
Comment cela, Monsieur le Pélerin ?
L'AMOUR
Je n'ai qu'à en frapper doucement trois ou quatre fois une porte, sur le champ elle s'ouvre d'elle-même.
AGNÈS
Voilà un merveilleux cordon !... Mais, de grâce ! Ne vous en servez pas ici.
L'AMOUR
Que craignez-vous ?
AGNÈS
C'est ma semaine à garder la porte, et si Madame Barbara trouvait un homme dans sa maison, elle s'en prendrait à moi-seule.
L'AMOUR
Ne craignez rien, mon aimable Demoiselle ; je mourrais plutôt de fatigue à votre porte, que de l'ouvrir malgré vous.
AGNÈS
Je serais bien fâchée d'être la cause de votre mort.
L'AMOUR
Et vous la serez cependant, si vous persistez dans votre refus cruel... Je succombe à la fatigue.
AGNÈS
Madame Barbara ne peut pas tarder à revenir : attendez-là ; vous lui ferez pitié, sans doute, et elle vous fera entrer.
L'AMOUR
A-t-elle un coeur plus tendre que le vôtre ?
AGNÈS
Oh ! Non, non.... Certainement, non.
L'AMOUR
Eh ! Bien, Mademoiselle, je le sens , avant qu'elle soit de retour, je serai mort de faim et de fatigue.
AGNÈS
Surement ?
L'AMOUR
Sûrement... Si vous avez la cruauté de me refuser, vous allez me voir expirer sur le pas de votre porte.
AGNÈS
Ah ! Ne mourez pas, Monsieur le Pélerin, ne mourez pas ; j'aime mieux m'exposer à toute la colère de Madame Barbara.
L'AMOUR
Les Dieux vous en récompenseront...
À part.
Je la tiens !
AGNÈS, sortant de la maison
Venez, Monsieur le Pèlerin, venez.
L'AMOUR
Que je vous ai d'obligation !
AGNÈS
Si Madame Barbara le savait, je serais perdue.
L'AMOUR
Ne craignez rien, ma belle enfant, ne craignez rien ; je me tiendrai caché bien exactement où vous voudrez, et demain, à la pointe du jour, je m'en irai.
AGNÈS
Venez donc.
L'AMOUR
Prenez-moi par mon cordon, ma chère Demoiselle ; car je n'y vois pas trop clair.
AGNÈS
Venez.
Agnès, en hésitant, prend l'Amour par son cordon, et l'introduit dans la maison dont elle referme la porte.
ACTE II
Le théâtre représente la Classe de Madame Barbara. On voit, sur les deux aîles, les portes des chambres d'Ursule, de Brigitte et d'Agnès.
SCÈNE PREMIÈRE. Madame Barbara, Ursule, Agnès, Brigitte, Rosette, Troupe de jeunes Pensionnaires, assises ; L'Amour, caché sous la table de Madame Barbara.
MADAME BARBARA
Laissez-là vos ouvrages, Mesdemoiselles, et écoutez-moi bien attentivement... Vos parents vous ont confiées à mes soins, et vous devez bénir le jour heureux où vous êtes entrées chez moi, comme dans un asile sûr, un port calme et tranquille. Tremblez toutes d'en sortir, pour rentrer dans le monde ! Vous ne le connoissez pas comme moi, c'est un gouffre, c'est un abîme où l'innocence, sans cesse attaquée, périt et disparaît en un jour. Tous les hommes y sont volages, ingrats, parjures, perfides. Ce sont des monstres qui n'en veulent qu'à notre honneur.
AGNÈS
Et qu'est-ce que c'est que notre honneur, Madame ?
MADAME BARBARA
La sotte, avec sa demande !... Notre honneur c'est... c'est ce que nous avons de plus cher au monde... C'est la vertu... Les hommes cherchent continuellement à nous la faire perdre pour se moquer ensuite de nous ; car une fille, qui a perdu sa vertu, devient la risée de tout le monde.
AGNÈS
Et comment voit-on qu'une fille a perdu sa vertu ?
MADAME BARBARA
Cela se voit par sa conduite... Pour vous accoutumer de bonne heure à la conserver précieusement, écoutez-moi.
Leur montrant à toutes un paquet d'anneaux de verre.
Vous voyez ces anneaux de verre ?
AGNÈS
Oui , Madame.
MADAME BARBARA
Ils sont bien fragiles, l'honneur l'est mille fois davantage. Je vais donc vous donner à chacune un de ces anneaux. Conservez-les bien précieusement : ne les donnez à personne ; empêchez même qu'on n'y touche. Je me les ferai représenter tous les jours, et celle qui aura le malheur de le casser ou de le donner, doit s'attendre à toute ma colère... Il se fait déjà tard : rangeons la Classe. Retirez-vous chacune dans votre chambre. Couchez-vous tranquillement, et, surtout, conservez bien précieusement les anneaux que je viens de vous donner... Bonsoir ; bonsoir.
Ursule, Agnès et Brigitte entrent chacune dans leur chambre, Madame Barbara se retire, d'un autre côté, avec les plus jeunes pensionnaires.
SCÈNE II.
L'AMOUR, seul, sortant de dessous la salle
Et surtout conservez bien précieusement les anneaux que je viens de vous donner... Madame Barbara, Madame Barbara, j'espère bien vous en escamoter plus d'un ! Après avoir, dans votre jeunesse, abusé de mes faveurs, fait brûler mille fois l'encens sur mes autels, goûté toutes les douceurs que je procure, vous voulez briser mon sceptre et renverser mon Empire ; dépitée de voir l'âge, en effaçant vos chaînes, éloigner vos galants, vous cherchez à vous venger des outrages du temps sur ces jeunes Beautés confiées à vos soins, et vous prétendez soustraire leurs tendres coeurs à mon pouvoir... Eh ! Bien, eh ! Bien, faisons assaut de puissance, et voyons qui de nous deux s'en rendra maître... Prenons avec chacune le ton qui convient à son caractère... Voilà la porte d'Ursule ; c'est la plus raisonnable, et c'est par elle que je veut commencer... Frappons doucement...
Avec sentiment.
Ursule, ma chère Ursule !
SCÈNE III. Ursule, L'Amour.
URSULE
Qui m'appelle d'une voix si tendre ?... Ah ! Ciel ! Un homme !
L'AMOUR
Rassurez-vous, charmante Ursule, rassurez-vous, et ne m'exposez pas, par une crainte indiscrète, à toute la colère de Madame Barbara ; je hasarde tout pour vous voir.
URSULE
Et que me voulez-vous ?
L'AMOUR
Ursule, née avec un coeur tendre, ne sentez-vous donc pas qu'il a besoin d'aimer ?
URSULE
Ah ! Pourquoi venez- vous troubler ma tranquillité ? Qui donc êtes-vous ?
L'AMOUR
Votre amant.
URSULE
Mon amant ?
L'AMOUR
Mais l'amant le plus tendre et le plus passionné, qui vent vous adorer toute sa vie, qui brûle pour vous de l'amour le plus violent.
URSULE
Je ne sais où j'en suis... Quel feu, jusqu'alors inconnu, vous faites passer dans mon sein.
L'AMOUR
Vous êtes faite pour aimer ; livrez-vous à l'amour.
URSULE
Mais qui donc êtes vous ? Comment êtes-vous ici ? Quel est votre dessein ?
L'AMOUR
Je demeure ici près, je vous ai vue quelquefois à la promenade, et je n'ai pu vous voir sans vous adorer. À l'aide de ce cordon, par la vertu duquel rien ne m'est impossible, je me suis introduit ici sans être reconnu de personne, et je viens à vos yeux vous jurer un amour éternel, ou mourir à vos pieds, si je vous trouve insensible.
URSULE
Ah ! Vous ne mourrez pas !
L'AMOUR
Achevez mon bonheur... Dites-moi que vous n'aimez...
URSULE
Ne le voyez-vous pas dans mes yeux ?
L'AMOUR
Charmante Ursule !
URSULE
Hélas ! Madame Barbara dit que tous les hommes sont faux, volages, parjures.
L'AMOUR
Qui vous voit ne peut plus changer.
URSULE
Vous serez donc constant ?
L'AMOUR
En pouvez-vous douter ? Mais vous, Ursule, mais vous, m'aimerez-vous toujours ?
URSULE
Toujours.
L'AMOUR
Il m'en faut une preuve.
URSULE
Et quelle preuve en voulez-vous ?
L'AMOUR
Vous me la refuserez, peut-être ?
URSULE
Non, je vous le promets.
L'AMOUR
Madame Barbara vient de vous donner un petit anneau de verre ?
URSULE
Eh ! Bien ?
L'AMOUR
Me le refuserez-vous ?
URSULE
Ah, Ciel ! Que me demandez-vous ?
L'AMOUR
Bien peu de chose.
URSULE
Non, vous êtes trop exigeant.
L'AMOUR
Je vois bien que vous ne m'aimez pas... Adieu, Mademoiselle, adieu.
URSULE
Où allez -vous donc ?
L'AMOUR
Mourir, loin de vous, de douleur et de désespoir.
URSULE
Que vous êtes cruel !
L'AMOUR
Vous me refusez ?
URSULE
Mais...
L'AMOUR
Vos Compagnes ne seront peut-être pas si difficiles.
URSULE
Vous allez les leur demander ?
L'AMOUR
Oui, Mademoiselle, et celle qui me donnera son anneau, sera celle que j'aimerai.
URSULE
Madame Barbara m'avait tant recommande de le garder !
L'AMOUR
Et vous aimez mieux lui obéir que de m'obliger, cruelle !
URSULE
Ah ; que vous connaissez peu mon coeur... Écoutez ! Je l'avais serré bien précieusement, je ne comptais pas le perdre sitôt ; mais, puisqu'il vous fait tant de plaisir, je vais vous le chercher.
L'AMOUR
Que je vous aimerai !
URSULE
Ne vous éloignez pas, je reviens dans l'instant.
Elle rentre dans sa chambre.
L'AMOUR
Allez, je vous attends avec impatience...
SCÈNE IV.
L'AMOUR, seul
Et d'une de prise... Courage ! Ne perdons pas de temps ; et pendant que l'innocente est allée chercher son anneau, attaquons-en vite une seconde...
Gaiement.
Brigitte ! Charmante Brigitte !
SCÈNE V. Brigitte, L'Amour.
BRIGITTE
Me voilà, me voilà... Ah ! Ah ! C'est un homme !
L'AMOUR
Oui, charmante Brigitte ! Mais, de grâce ! Ne faites point de bruit, ou je serais perdu.
BRIGITTE
Vous avez raison ; mais qui vous amène ici ? Qu'y faites-vous ? Que me voulez-vous ?
L'AMOUR
J'y suis pour vous seule, et je viens, sous ce déguisement, vous déclarer mon amour.
BRIGITTE
Vous êtes donc amoureux de moi ?
L'AMOUR
Oui, charmante Brigitte.
BRIGITTE
J'en suis charmée, car il y a longtemps que je désirais avoir un amoureux : je crois que c'est fort drôle ; et autant vous qu'un autre.
L'AMOUR
Ce n'est pas tout, Brigitte, si vous voulez que je vous aime, il faut m'aimer aussi.
BRIGITTE
Cela est absolument nécessaire ?
L'AMOUR
Absolument. On n'aime pas longtemps sans espoir de retour.
BRIGITTE
Eh i bien , je vous aimerai, moi.
L'AMOUR
Je ne me contente pas de paroles.
BRIGITTE
Vous avez raison.
L'AMOUR
Je veux des preuves.
BRIGITTE
Et quelles preuves voulez-vous ?
L'AMOUR
Ce que vous avez de plus précieux.
BRIGITTE
Ma foi ! Je n'ai rien de plus précieux à vous donner... qu'un petit anneau de verre, que vient de me confier Madame Barbara. Il n'y a pas une heure que je l'ai, et j'ai déjà pensé le casser vingt fois : j'aime encore mieux que vous le gardiez que moi. Le voulez-vous ?
L'AMOUR
Très volontiers.
BRIGITTE
Eh ! Bien, attendez-moi, je vais le chercher.
L'AMOUR
Ne soyez pas longtemps.
BRIGITTE
Non, non. Sans adieu, mon amoureux.
Elle rentre dans sa chambre.
L'AMOUR
Et de deux... Attaquons vite la troisième....
Ingénument.
Agnès ! Aimable Agnès !...
SCÈNE VI. Agnès, L'Amour.
AGNÈS
Ah ! C'est vous, Monsieur le Pèlerin ; que me voulez-vous ?
L'AMOUR
C'est trop longtemps me contraindre, Agnès ! Apprenez que je ne suis pas ce que je parais à vos yeux : je vous adore ! Et je me suis ainsi déguisé pour m'introduire ici ; voyez en moi votre amant.
AGNÈS
Mon amant !... Et qu'est-ce qu'un amant ?
L'AMOUR
C'est un homme sensible, qui ne voit que la beauté qu'il adore, qui ne vit que pour elle, et qui met son étude et son bonheur à lui plaire.
AGNÈS
Et quand il lui plaît ?
L'AMOUR
Il est le plus heureux des hommes !
AGNÈS
Vous êtes donc le plus heureux des hommes, car vous me plaisez beaucoup.
L'AMOUR
Agnès, que ce tendre aveu m'enchante !
AGNÈS
Je vous dis la vérité... J'aime beaucoup toutes mes compagnes ; mais je ne ressens pour aucune le sentiment nouveau que vous m'inspirez.
L'AMOUR
Vous voulez donc bien de moi pour votre amant ?
AGNÈS
Oh ! Oui...
L'AMOUR
Écoutez, Agnès ; on ne doit rien refuser à son amant.
AGNÈS
Je ne veux aussi vous rien refuser.
L'AMOUR
Eh ! Bien, donnez-moi... votre anneau ?
AGNÈS
Mon anneau ?
L'AMOUR
Je vous en conjure !
AGNÈS
Et qu'en voulez-vous faire ?
L'AMOUR
Le garder toute ma vie.
AGNÈS
Je le garderai aussi bien que vous.
L'AMOUR
Il me serait si précieux !
AGNÈS
À quoi pourrait-il vous servir ?
L'AMOUR
Il me serait un gage toujours présent de votre amour pour moi ; il me prouverait combien vous m'aimez.
AGNÈS
Vous le prouverait-il plus que ma parole ? Je crois bien à la vôtre : me voyez-vous vous rien demander ?
L'AMOUR
Ah ! Vous pouvez tout exiger : mon sang, ma vie, tout est à vous.
AGNÈS
Et... Et... Votre cordon ?
L'AMOUR, le lui présentant
Il est à vous.
AGNÈS, l'examinant
Ah !... Gardez-le.
L'AMOUR
Eh ! Bien, Agnès... cet anneau ?
AGNÈS
Oh ! Non. Madame Barbara m'a trop défendu de le donner à personne.
L'AMOUR
Quoi !... Vous me refusez ?
AGNÈS
Il le faut.
L'AMOUR
Vous ne m'aimez donc pas ?
AGNÈS
Je crois que si.
L'AMOUR
Et vous ne voulez pas me donner cet anneau ?
AGNÈS
Non... Mais...
Le lui montrant.
Le voilà.
L'AMOUR
Eh ! Bien ?
AGNÈS
Ne pouvez-vous pas me le prendre ?
L'AMOUR, prenant l'anneau
Vous êtes charmante !
SCÈNE VII. Ursule, Brigitte, Agnès, L'Amour.
URSULE, entrent avec embarras
Tenez... J'aurais dû mieux vous résister : voilà mon anneau, cruel ! Mais je vous le donne en pleurant.
L'AMOUR
Pouvez-vous être fâchée d'obliger votre amant ?
BRIGITTE, accourant
Tiens, mon amoureux, tiens, voilà mon anneau.
L'AMOUR
Il fera mon bonheur.
AGNÈS
Elles vous donnent chacune leur anneau ?
L'AMOUR
Oui.
URSULE
Que vois-je ? Vous avez l'anneau de Brigitte et celui d'Agnès ?
L'AMOUR
Oui.
BRIGITTE
Le tour est bon, le fripon a nos trois anneaux !
URSULE
Ingrat ! Vous me trompiez donc ?
AGNÈS
Vous les aimez donc aussi ?
L'AMOUR
Vous êtes toutes les trois charmantes ; pourquoi ne vous aimerais-je pas toutes les trois ?
BRIGITTE
J'y consens volontiers, moi ; mais à charge de revanche.
AGNÈS
Faites comme vous voudrez... Mais pourquoi ne m'aimez-vous pas seule ?
URSULE
Vous êtes un perfide : rendez-moi mon anneau.
L'AMOUR
Soyez aussi raisonnable qu'elles.
URSULE
Elles ne connaissent pas l'amour comme moi. Allez, je vous aimais de bonne foi ; je veux être aimée de même.
SCÈNE VIII. Rosette, L'Amour, Ursule, Brigitte, Agnès.
ROSETTE
Ah ! Ah !... Que vois-je ? Un homme ici ! Un homme avec ces Demoiselles !...
Appelant.
Madame Barbara ! Madame Barbara !
SCÈNE IX. Madame Barbara, les Précédents.
MADAME BARBARA
Eh ! Bien... quoi ! Qu'est-ce ?
URSULE
Nous sommes perdues !
MADAME BARBARA
Ah ! Ciel ! Un homme ! Un homme !
BRIGITTE, la contrefaisant
Eh ! Oui ! Un homme ! Et qui nous a pris nos anneaux à toutes les trois.
MADAME BARBARA
Vos anneaux ! Vos anneaux !... Qu'entends-je !... Retirez-vous, malheureuses ! Retirez-vous, et craignez tout de ma juste colère !
Toutes les Pensionnaires se retirent.
SCÈNE X. L'Amour, Madame Barbara.
MADAME BARBARA
Et vous, Monsieur le drôle, que faites- vous ici ?... Ah ! Je vais vous faire punir de la bonne manière.
L'AMOUR
Arrêtez, Madame Barbara, arrêtez ; vous ne connaissez pas encore tout mon crime : l'amour, il est vrai, m'a conduit ici ; mais ce n'est pas de ces morveuses dont je suis amoureux.
MADAME BARBARA
Et de qui donc ?
L'AMOUR
De vous seule.
MADAME BARBARA, à part
Ah ! S'il disait vrai !
L'AMOUR
C'est vous seule, oui, vous seule que je cherchais ici ; c'est pour vous seule que je m'y suis introduit, à l'aide de ce cordon magique qui m'en a ouvert la porte, et c'est à vos pieds que je veux vivre ou mourir.
Il tombe à ses pieds.
MADAME BARBARA
Eh ! Bien, me voilà toute déconcertée... Ah ! Relevez-vous donc, relevez-vous donc ; vous êtes trop dangereux !
L'AMOUR
Non, je meurs à vos pieds, si vous m'êtes cruelle !
MADAME BARBARA
Ah ! Vivez, vivez, et qui pourrait vous résister ?
L'AMOUR
Vous m'aimez donc ?
MADAME BARBARA
Eh ! Oui, dont bien j'enrage !
L'AMOUR, ironiquement
Que mon triomphe est glorieux !
MADAME BARBARA
Je vous adore : restez dans ma maison ; établissez-y votre demeure, régnez-y en souverain, comme vous régnez sur mon coeur.
L'AMOUR
Qui m'assurera de votre amour ?
MADAME BARBARA
À mon âge, me prenez-vous pour une trompeuse ?
L'AMOUR
Non ; mais j'aime les preuves.
MADAME BARBARA
Ah ! Que vous êtes exigeant. Ménagez-moi, je vous prie.
L'AMOUR
Écoutez-moi. Vos Pensionnaires m'ont donné leurs anneaux ; et vous ?
MADAME BARBARA
Oh ! Moi, je n'ai plus de ces joujoux d'enfants ; que puis-je vous offrir à la place ?
L'AMOUR
Donnez -moi... Votre martinet.
MADAME BARBARA
Mon martinet !
L'AMOUR
Oui.
MADAME BARBARA
Et que diront toutes mes pensionnaires, en me voyant sans martinet ?
L'AMOUR
Nous les laisserons dire.
MADAME BARBARA, le lui donnant
Prenez le donc, le voici.
SCÈNE XI. Ursule, Brigitte, Agnès, Rosette, toutes les Pensionnaires, L'Amour, Madame Barbara.
BRIGITTE, à la tête de toutes les Pensionnaires, riant
Ah ! Ah ! Ah !....
MADAME BARBARA
Je suis perdue ! Voilà toutes mes pensionnaires.
BRIGITTE
Fort bien, Madame Barbara, fort bien ! N'avez-vous pas de honte, à votre âge ?... Ah ! Ah ! Ah ! Ah !....
MADAME BARBARA
Taisez vous, impudentes : et retirez-vous.
BRIGITTE
Nous ne voulons pas.
MADAME BARBARA
Avez-vous oublié que je suis votre maîtresse.
URSULE
Nous ne connaissons plus de maître ici, que celui qui tient le martinet.
AGNÈS, à l'Amour
Oui, nous vous reconnaissons pour notre Maître et notre conducteur ; nous ne voulons obéir qu'à vous seul.
MADAME BARBARA, à l'Amour
Je serai moi-même votre première esclave ; restez à jamais avec nous.
L'AMOUR
J'y consens de tout mon coeur.
SCÈNE XII et DERNIÈRE. Mercure, Les Précédents.
MERCURE
Halte-là, Seigneur Amour ! Ton exil est fini. Jupiter, à la prière de tous les Dieux, nous rappelle dans l'Olympe. Il faut y remonter sur le champ.
MADAME BARBARA, à l'Amour
Qu'entends-je ? Quoi ! Vous êtes l'Amour ?
L'AMOUR, se découvrant
Oui, Madame... J'avais choisi votre maison pour y établir ma demeure. Jupiter en ordonne autrement, il faut lui obéir, et je pars.
MADAME BARBARA
Quoi ! Vous nous quittez, petit Fripon ?
L'AMOUR
Je ne vous quitte pas pour toujours, je viendrai vous revoir.
BRIGITTE
Donnez-nous donc des gages.
L'AMOUR
Et que voulez-vous ?
AGNÈS
Laissez-nous votre cordon.
L'AMOUR
Qu'en feriez-vous ?
AGNÈS
Nous le garderons bien précieusement.
L'AMOUR
À quoi pourrait-il vous servir ?
MADAME BARBARA
À diminuer l'ennui de votre absence.
L'AMOUR, le leur donnant
Le voilà.
Toutes les Pensionnaires s'empressent pour le prendre ; mais Madame Barbara s'en empare, et le met dans sa poche.
MADAME BARBARA
Eh ! Bien, Mesdemoiselles, que veulent donc dire ces façons-là ?
L'AMOUR
Ah ! Prenez garde qu'il ne devienne plutôt, entre vous un sujet de discorde, qu'un objet de consolation.
58 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica