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un seul est le mot juste.

Comédie en prose· Comedie en un Acte et en Prose

La Cacophonie

Alexandre-Louis-Bertrand de Beaunoir· créée en 1779· 10 personnages

Représentée, pour la première fois le 31 juillet 1779, à Paris, sur le Théâtre des Grands Danseurs du Roi.

Personnages

  • SILVESTRE, Meunier
  • CLAUDINE, sa Femme
  • LUCETTE, sa Fille
  • VUIDE-GOUSSET, Procureur, rival de Vincent
  • VINCENT, Couvreur, Amant de Lucette
  • BROUTILLARD, Clerc de M. Vuide-Gousset
  • GILLES
  • MONSIEUR PREND-TOUT, autre Procureur. Dans le Parquet
  • UN MEUNIER, Aux secondes Loges à droite
  • MADAME CARPILLON, Poissarde. Aux secondes Loges à gauche

SCÈNE PREMIERE. SILVESTRE, CLAUDINE, LUCETTE.

SILVESTRE, entrant

Je ne demanderais pas mieux que je fussions tous d'accord, si cela le pouvait ; mais j'en sommes palsangué bian éloignés.

CLAUDINE

Pardine, tu veux toujours agir à ta tête, aussi. Est-ce que tu crois qu'une femme n'a pas la sienne ? N'est-ce pas à une mère à marier sa fille ? Ne sait-elle pas mieux ce qui lui conviant qu'un homme ?

SILVESTRE

Patata ; vous ne pensez, vous autres femmes, qu'à des sornettes. Je voulons marier note fille à note guise ; et pisque l'occasion se présente, je sommes bian aise de la faire un peu bourgeoise.

CLAUDINE

Ah ! Palsandienne, je me soucie bian qu'elle se bourgeoisisse, pour ne plus regarder ses parents.

LUCETTE

Je ne serai jamais capable de méconnaître mon père et ma mère.

CLAUDINE

Tais-toi, quand la tête d'une femme est coiffée à la mode , et chargée de prétintailles, ça la renverse sans dessus-dessous ; est-ce que tu aurais la vanité de vouloir épouser Moniteur Vuide-gousset, le Procureur, que ton père veut te donner ?

Prétintaille : Ce mot est en usage depuis quelques années [1721], pour signifier les falbalas, les franges, lés découpures, et autres agréments ou ornements qu'on met depuis quelque temps aux écharpes des femmes. [T]

LUCETTE

Oh ! Pour cela non, ma mère ; il est si vieux, si pâle, si maigre, qu'on ne fait pas si c'est un corps vivant.

SILVESTRE

Oh ! Tatiguoi, tant mieux. C'est ce qui prouve les grands esprits. Ils ont toujours un air havre et décharné, qui vient de leur grand travail, et ce travail fait venir l'iau au moulin, comme on dit.

CLAUDINE

C'est l'avarice qui ne l'y permet pas de boire, de manger, ni de dormir. Il n'a que le souffle, il ferait aussi mourir Lucette de défaillance.

LUCETTE

Je le crois bien capable de cela.

CLAUDINE

Et moi aussi ; je ne voulons pas qu'alle ait à se plaindre de nous dans son mariage : pourrons-nous li bailler ce qui li manquera ? Il faudra qu'alle aille le chercher cheux ses voisins. Est-ce que tu voudrais être réduite à ça, Lucette ?

LUCETTE

J'en serais bien fâchée. J'aime bien mieux trouver chez moi mon petit ordinaire, que de l'aller chercher chez les autres ; ça ne fait pas d'honneur.

SILVESTRE

Chansons que tout ça. Est-ce que l'ordinaire d'un procureur n'est pas assez pour la fille d'un meunier ? Qu'est-ce que tu peux li trouver de mieux dans le village ?

CLAUDINE

Un garçon que tu connais bien ; c'est Gervais, le fils de ton ami, à qui tu la promettais tous les soirs, quand il revenait de la pêche nous apporter de si bonnes anguilles. Son fils fait le même métier , il convient mieux à ta fille que ton Monsieur Vuide-gousset.

SILVESTRE

Pardi voire ! Gervais ne ressemble pas à son père. Il est trop dépensier. De l'humeur dont il est, il ira vendre son biau poisson à la ville, pour boire, et ne li laissera que le goujon. Est-ce que ça t'accommodera ça, Lucette ?

LUCETTE

Non, mon père ; je ne voudrais pas de Gervais, puisqu'il ne vous plaît pas.

SILVESTRE

Eh bien ! Entends-tu Claudine ; je ne la force pas de le dire. Moyennant ça, Lucette, tu consentiras donc plus aisément à prendre un procureur de notre élection encore ?

LUCETTE

Non, mon père ; je ne veux pas non plus du procureur, puisqu'il déplaît à ma mère.

CLAUDINE

Tu refuses donc le sien aussi bien que le mien, tu ne veux donc pas te marier ?

LUCETTE

Je ne dis pas cela, ma mère.

SILVESTRE

Ah ! ah !... Il y a queuque godeluriau sur le tapis qui t'empêche de faire note volonté, hom ! Je me doute que le petit Vincent, le couvreux... Dis-nous un peu la vérité, Lucette.

Godelureau : Jeune fanfaron, glorieux, pimpant et coquet qui se pique de galanterie, de bonne fortune auprès des femmes, qui est toujours bien propre et bien mis sans avoir d'autres perfections. Les vieux maris ont sujet d'être jaloux de ces godelureaux qui viennent cajoler leurs femmes. [F]

LUCETTE

Il est vrai que si c'était Vincent que vous me proposiez.... Je serais plus obéissante.

CLAUDINE

Ah bian oui ! Obéissante, pour ce qui te plairait, cela est bian aisé. Je t'entends. Eh bian ! Puisque tu veux nous contrarier tous deux, tu en seras la dupe. Et si mon mari ne veut pas prendre mon parti, je prendrons le sien, nous, et tu seras procureuse, là.

SILVESTRE

Claudine, je te prends au mot.

CLAUDINE

Pas si vite , s'il vous plaît, Monsieur Silvestre... Je voulons voir auparavant si à son âge alle aura la tête plus dure que nous ; je varrons ça.

SILVESTRE

Ah ! Oui, oui, j'varrons ; j'avons trop d'obligation à Monsieur Vuide-gousset pour vous écouter. C'est lui qui me prête tout l'argent dont j'ai besoin pour mes avances.... Ah ! Ah ! Il aime ma fille, je me brouillerais avec lui. Oh ! que nenni ! Oh ! Que nenni !

CLAUDINE

Bon ! Il ne te prête pas son argent sans un gros intérêt.

SILVESTRE

D'accord ; mais il envoie son bled moudre à mon moulin.... Chacun fait son métier ; suffit que je n'en suis pas la dupe. Tiens, dans ce moment même que mon grison vient de mourir, il m'en faut un autre pour porter mes moutures, je n'ai pas le sou. Qu'est-ce que je ferais sans lui... Laisse-moi ; tranquille. Chacun sait ses affaires ; je vais lui parler tout-à-l'heure.

Il sort.

Grison : On appelle un cheval grison, lorsqu'il est gris : et un âne s'appelle absolument un grison, parce qu'il est ordinairement gris. [F]

SCÈNE II. Claudine, Lucette.

CLAUDINE

Je ne te conseille pas de me jouer le tour de donner la préférence à l'amoureux de ton père. Souviens-toi que dans les petites histoires du ménage une mère est plus capable de rendre de bons services à sa fille : prends-y bien garde. Va-t-en au moulin. J'ai affaire ailleurs. J'y vas bientôt retourner.

Elle sort.

SCÈNE III.

LUCETTE, seule

Heureusement que mon père et ma mère ne sont pas d'accord. Cela pourra donner le temps à Vincent de se retourner. C'est lui que je vois.

SCÈNE IV. Lucette, Vincent.

VINCENT

Ah ! Te voilà, Lucette. Eh bien ! Sais-tu ce que ton père et ta mère pensent pour moi ?

LUCETTE

Pour toi ? Bon ! Ils veulent me donner chacun un mari.

VINCENT

Chacun un mari , dis-tu ? Tu ne pourras jamais résister contre deux. Je n'ai donc plus d'espérance ?

LUCETTE

Au contraire : j'aime bien mieux deux qu'un.

VINCENT

Comment ! Deux.

LUCETTE

Eh ! Oui. S'ils voulaient le même, nous serions perdus. Mon père veut que j'épouse le procureur Vuide-gousset, et ma mère veut Gervais.

VINCENT

Gervais ? Ah ! Pour celui-là , je m'en déferai bien ; il sait ce que pèse mon bras, quand nous avons querelle ensemble. Quand il s'agira de lui disputer ma maîtresse , tu dois bien croire que cela relèvera encore mon courage. Je ne m'inquiète pas de lui.... Il n'y a que le procureur... Diable ! un Procureur...

LUCETTE

Bon ! Il n'est pas si fort que Gervais.

VINCENT

Non ; mais il se fait toujours suivre par ses clercs. Et puis avec les gens de chicane, les coups ne réussissent pas. Plus on les bat, plus ils sont forts ; ils ne demandent que plaies et bosses pour vous faire assigner. Ils sont plus de mal avec une plume, qu'on ne peut leur en faire avec un bâton.

Chicane : Abus de procédures judiciaires, quand on s'en sert pour délayer, tromper ou surprendre les juges ou les parties. Se dit encore de toutes les dipiutes et contestations qui se font dans les affaires et négociations civiles. [F]

LUCETTE

Est-ce que tu ne pourrais pas trouver d'autre moyen, pour te défaire de lui ?

VINCENT

Je ne sais pas ; mais j'ai ouï dire que celui-là a fait tant de tours de passe-passe qui le perdraient, si l'on pouvait les prouver.

LUCETTE

Oh ! Vincent, si tu pouvais...

VINCENT

Tu crois bien que je ferai tout ce que je pourrai, pour supplanter ce vieux bélître-là.

Belître : Gros gueux qui mendie par fainéantise, et qui pourrait bien gagner sa vie. [F]

LUCETTE

Hélas ! Qu'est-ce que je ferai avec un vilain avare comme lui.

VINCENT

Je crois que tu serais maigre chère.

LUCETTE

Je m'en doute bien ; cela me fait trembler.... Mais, j'entends quelqu'un. Ce ne peut être que mon père, songe que le temps presse.

VINCENT

Oui, oui, je vais achever la couverture d'une maison ici près. Tiens, là-bas,... Et je te reverrai.

Il sort.

SCÈNE V.

LUCETTE, seule

Voilà mon père avec son procureur. Allons-nous-en.

SCÈNE VI. Lucette, Silvestre, Vuide-Gousset, Broutillard.

SILVESTRE

Pouvez-vous me faire un plaisir, Monsieur Vuide-gousset ?

VUIDE-GOUSSET

N'en doutez pas. Mais je vois votre fille qui s'en va ; je voudrais lui parler.

SILVESTRE

Bian volontiers. Lucette, viens ici, Lucette... Fais donc la révérence à Monsieur Vuide-Gousset.

Elle fait une très petite révérence.

Est-ce comme ça ? Tout bas donc pour Monsieur le Procureux, jarnigoi !

VUIDE-GOUSSET

Laissez, laissez ; ne vous fâchez pas. Bonjour, ma petite Lucette.

LUCETTE, à part

Sa petite Lucette... Bonjour, Monsieur.

VUIDE-GOUSSET

Eh bien ! Mon enfant, avez-vous été bien aise de ce que je vous ai envoyé tantôt exprès de la Foire par mon Clerc ? Ce n'était qu'un petit présent.

LUCETTE

Oh ! Bien petit !... Un paquet de gimblettes.

Gimbelette : Petite pâtisserie, dure, sèche, et ordinairement parfumée. [F]

VUIDE-GOUSSET

Ce n'est qu'en attendant. J'en ai de plus beaux à vous faire, en nous mariant, qui vous plairont sûrement davantage.

LUCETTE

Je ne suis pas intéressée : ne vous ruinez pas pour moi.

SILVESTRE

Est-ce comme ça qu'on répond à Monsieur le Procureux qui veut bian te faire l'honneur de te faire sa femme, par préférence sur tout le village ?

VUIDE-GOUSSET

Certainement, il ne tiendrait qu'à moi de choisir.

LUCETTE

Je ne veux pas faire tort à d'autres. Ne vous contraignez pas.

VUIDE-GOUSSET

Non, non, Lucette, je ne suis que mon goût pour vous ; ne croyez pas que tout autre puisse me plaire.

LUCETTE

Ah ! Je n'ai pas peur de cela. Je n'en serais pas jalouse, je vous assure.

VUIDE-GOUSSET

Vous êtes une petite ingrate.

SILVESTRE

Tu es une sotte, tu ne sais pas connaître le prix de Monsieur Vuide-gousset.... Mais tiens , regarde donc la mine qu'un procureux a avec cette robe là ? Comme en se rengorgeant là-dessous, ça vous li bâille un air d'importance. Ça ne te donne pas dans la vue ? Est-ce que tu n'y vois goutte ?

Bailler : donner, mettre la main. [F]

VUIDE-GOUSSET

Ne la grondez pas, Silvestre. Le mariage lui ouvrira les yeux , surtout quand elle se verra elle-même parée , comme je veux qu'elle le soit pour mon état de Procureur en Élection.

LUCETTE

Je n'aime pas la grande parure, cela m'embarrasserait ; je me trouve plus alerte, comme je suis. On se remue mieux en petit corset dans son ménage. Gardez vos atours pour d'autres qui en seront plus curieuses que moi.

SILVESTRE

N'en dis pas davantage, tians, de peur que la patience m'échappe. Va-t-en plutôt ? Lucette ; va-t-en.

LUCETTE, en s'en allant

Oh ! Tant mieux, c'est ce que je demande.

SCÈNE VII. Vuide-Gousset, Silvestre, Broutillard.

SILVESTRE

Oh ! Oh ! Je réduirons ste petite tête-là ; ne vous mettez pas en peine, Monsieur Vuide-Gousset.

VUIDE-GOUSSET

Quand je l'aurai, j'en viendrai bien à bout. Une jeunesse est comme une pâte encore tendre ; cela se pétrit comme on veut ; allez, je n'en suis pas embarrassé, pourvu que vous teniez ferme.

SILVESTRE

Ah ! Soyez-en bien sûr.

VUIDE-GOUSSET

Eh bien ! Dites-moi , quel était le plaisir que vous vouliez de moi ?

SILVESTRE

Je vous ai dit que mon grison était mort ces jours derniers, et que j'en ai besoin d'un autre pour porter mes moutures.

VUIDE-GOUSSET

Ah, oui ? Vous venez de m'en montrer un, en traversant la Foire, que vous voudriez bien acheter.

SILVESTRE

Oui, vraiment ; mais toutes mes Pratiques me doivent. Le temps est si dur, qu'on ne peut tirer de l'argent de personne. Je suis à court dans le moment.

VUIDE-GOUSSET

Je vous entends. Je suis à votre service ; et pour vous le prouver, je veux l'acheter moi-même ; laissez-moi faire. Puisque j'épouse votre fille, ce sera un présent de noce.

BROUTILLARD, à part

Diable ! Il est donc bien amoureux.

SILVESTRE

Ah ! Monsieur Vuide-Gousset, vous méritez bian toutes les colères où je me mets pour vous faire aimer de Lucette. Si ma femme s'entête davantage à présent, elle verra beau jeu.

VUIDE-GOUSSET

Je m'en fie bien à vous. J'aime Lucette de tout mon coeur ; et d'ailleurs à mon âge, je ne veux pas, entre nous, prendre une femme qui en sache trop long. Lucette, ou je me trompe, est encore novice, n'est-ce pas ?

SILVESTRE

Mais, dame.... Je crois que oui.... Du moins. Ah ! Oui, oui.... Au Village, ça est encore tout neuf à quinze ans, je vous en réponds. Et pis vous varrez ça, Monsieur l'Procureux , vous le varrez.

VUIDE-GOUSSET

Oui, je le verrai, et pour conserver son innocence, je lui défendrai de batifoler avec mes clercs : car ces égrillards-là sont une peste pour les jeunes femmes ; j'y pourvoirai. Mais vous, par votre autorité de père, voyez à là déterminer.

SILVESTRE

N'en doutez pas.

VUIDE-GOUSSET

Avant qu'il soit une demi-heure, vous aurez le grison. Je le reconnaîtrai bien ; comptez sur ma parole.

SILVESTRE

Et vous, sur la mienne.

Il sort.

SCÈNE VIII. Vuide-Gousset, Broutillard.

VUIDE-GOUSSET

Éoute, Broutillard : il faut m'aider à avoir ce grison-là à bon marché, car tu vois que j'en fais présent à Silvestre.

BROUTILLARD

Je l'ai bien entendu , et cela m'a surpris. Comment ! Comment ! Un Procureur faire des présents ! Mais savez-vous bien, Monsieur, ne vous en déplaise, que c'est déroger à la coutume.

VUIDE-GOUSSET

Je le sais bien ; mais c'est pour engager Silvestre à ne pas fléchir sur mon mariage avec sa fille ; car enfin elle me plaît, et tu sais que l'amour...

BROUTILLARD

D'un vilain fait un libéral.

VUIDE-GOUSSET

Qu'est-ce que tu dis ?

BROUTILLARD

Que vous êtes bien généreux aujourd'hui. Vous avez déjà envoyé des gimblettes à la fille , et vous voulez payer un grison au père. Diantre ! Vous vous mettez en frais.

VUIDE-GOUSSET

Il est vrai que c'est bien de la dépense, vraiment. Si ce grison avait appartenu à un de mes clients, j'aurais si bien fait qu'il ne m'aurait rien coûté ; mais c'est un homme qui vient le vendre à la Foire, que je ne connais pas. Cependant, il m'a bien l'air d'un imbécile... Tâchons d'en tirer partie comment m'y prendre ? Songe-y de ton côté.

BROUTILLARD

Oui , oui.

SCÈNE IX. Vuide-Gousset, Broutillard, Vincent.

VINCENT, sur la maison

C'est le Procureur avec son clerc, ils sont seuls.... Écoutons.

VUIDE-GOUSSET

Quoi..... Eh bien ! As-tu imaginé quelque chose ?

BROUTILLARD

Pas encore.

VUIDE-GOUSSET

Cela n'est pas aisé... Mais, attends, si tu m'aides avec adresse, peut-être réussirons-nous.

BROUTILLARD

Pour les coups de mains, vous savez que je vaux presque un procureur.

VUIDE-GOUSSET

Mais , oui. Tu feras ton chemin.

VINCENT

Le fripon.

BROUTILLARD

Fripon !

VUIDE-GOUSSET

Quoi donc, fripon ?

BROUTILLARD

Pas plus fripon que vous, Monsieur ; entendez-vous ?

Fripon : Méchant, maraud, fourbe, coquin ; qui dérobe secrètement ; qui tâche à tromper ceux qui ont affaire à lui ; qui fait des gains illicites au jeu, ou dans le négoce, et qui est sans honneur et sans bonne foi. [F]

VUIDE-GOUSSET

Eh ! Non, non ; je ne le pense pas, puisque nous travaillons de concert.

VINCENT

Ils le sont bien tous deux.

BROUTILLARD

Et si nous le sommes tous deux, vous n'avez donc rien à me reprocher ?

VUIDE-GOUSSET

Non, sans doute. Il ne s'agit pas de cela... Pensons à notre affaire. Je réfléchis que...

VINCENT

Je le vois, l'homme au grison.

VUIDE-GOUSSET

Tant mieux, il ne faut pas le manquer.

BROUTILLARD

Qui ?

VUIDE-GOUSSET

Le grison. Nous voilà au coin d'un petit bois ; personne ne nous voit... Il me vient une bonne idée.

VINCENT

Ils vont l'assassiner.

VUIDE-GOUSSET

L'assassiner ! Toi, y penses-tu ?

BROUTILLARD

Qui, moi ? Non, non pas. La Justice, Monsieur...

VUIDE-GOUSSET

Crois-tu que ce sera moi ? Je n'en ferai parbleu rien...

BROUTILLARD

Faites-le, si vous voulez. Je ferai ce que vous voudrez avec la plume ; mais pour cela, cherchez-en d'autres. Diable ! Il y va de ça.... Adieu, adieu, Monsieur ; je m'en vais, tirez-vous-en comme vous pourrez.

VUIDE-GOUSSET

Écoute donc, ce n'est pas là mon intention.

BROUTILLARD

Eh ! Que voulez-vous donc dire ?

VUIDE-GOUSSET

Et toi-même, es-tu fou ? J'ai un moyen.... Bien moins dangereux ; reste avec moi.

BROUTILLARD

À la bonne heure.

VUIDE-GOUSSET

Tu vas le voir.... J'entends quelque chose de ce côté-là. C'est lui, sans doute : cachons-nous derrière ces arbres. Tu me suivras pas-à-pas sans bruit, et tu conduiras le grison à Silvestre, si je peux réussir.

BROUTILLARD

Il suffit.

VINCENT

Ah ! Parbleu , il faut que je voie jusqu'où ils pousseront leur fourberie.

SCÈNE X. Vincent, toujours sur la maison ; Vuide-Gousset, Broutillard, cachés ; Gilles, tenant son grison.

GILLES

JE n'ai point encore pu vendre mon grison ; mais si je peux en avoir dix écus, cela fera, avec ce que j'ai déjà amassé, deux cens francs. Je serai bien content : car Colette , quoi qu'elle dise qu'elle m'aime bien, alle veut que j'aye queuque chose devant moi pour l'épouser. Ah ! Dame, alle a raison, au bout du compte, il faut de ça dans le ménage.

VINCENT

Le pauvre diable !

GILLES

Qu'est-ce que j'entends ?... On appelle le diable. J'ai toujours ouï dire que dans le coin de ce petit bois il y revenait des loups-garoux.

VINCENT

Oui, prends garde à toi.

GILLES

Je n'en peux plus.... Me voilà pris.... Si je pouvais me sauver.... Les jambes me tremblent ; marchons comme je pourrons.

VUIDE-GOUSSET, à son Clerc

Il a peur de quelque chose. L'occasion est bonne.

GILLES

On dit qu'il ne faut pas regarder derrière soi , que ça vous torderait le cou.

Vuide-gousset détache le grison, et se passe la bride au cou.

J'ai encore bien du chemin à faire avant de sortir de-là... Je n'entends plus rien.... Si je montais sur mon grison, j'irais plus vite... Je ne sais pas si j'aurai la force de grimper dessus. Voilà une grosse pierre qui m'aidera.

Il se retourne et aperçoit le procureur. Il se jette en bas de frayeur.

Ah ! Que vois-je ? Je suis perdu.

VUIDE-GOUSSET

Eh ! Non, non ; je suis un procureur.

GILLES

Ah ! C'est le diable.

VUIDE-GOUSSET

Ne craignez rien , mon ami. Tenez, regardez-moi.

GILLES

Monsieur le diable, ayez pitié de moi ; je vous demande pardon.

VUIDE-GOUSSET

Je ne veux pas vous faire du mal.

GILLES

Monsieur, c'était mon âne que je tenais par la bride, et c'est vous. Vous êtes, un sorcier.

VUIDE-GOUSSET

Non, mon ami. Je vous ai dit que j'étais un procureur, et cela est vrai.

GILLES

Mais, comment êtes-vous donc là à la place de mon âne ?

VUIDE-GOUSSET

Ah ! Mon cher ami, c'est une chose singulière ; Je veux bien et je dois vous apprendre l'accident qui m'est arrivé. Écoutez-moi : approchez-vous sans crainte.

GILLES

Mais, Monsieur.

VUIDE-GOUSSET

Encore donc.

GILLES

Me voilà bien là : parlez..... Je ne suis pas sourd, j'entends bien de loin.

VUIDE-GOUSSET

Vous ne savez pas que tous les procureurs ont un pacte avec le diable, pour qu'il leur aide à embrouiller les affaires, afin de gagner de quoi vivre, sans quoi il n'y aurait pas de l'eau à boire dans le métier.

GILLES

Vraiment, il faut bien que ce soit le diable qui leur donne à tous tant de détours dans la chicane ; car j'étais mineur à la mort de mon père, ils ont tout mangé.

VUIDE-GOUSSET

Cela arrive souvent dans une cause où la route devrait être toute simple ; on forme un labyrinthe où l'on ne peut plus se reconnaître, : dame, c'est ce qui occasionne la quantité de paperasses qui fait notre profit.

GILLES

Ce qui ruine les pauvres plaideurs. C'est par trop de friponneries, aussi.

VUIDE-GOUSSET

Ce que vous dites est juste, car il nous est bien permis, en pillant nos clients, d'aller jusqu'à un certain point ; mais pour nous punir d'être assez maladroit, pour laisser découvrir nos excès, le diable, par notre pacte avec lui, a le droit de nous changer en âne.

GILLES

Comment ! Que dites-vous-là ?

VUIDE-GOUSSET

La vérité : vous en voyez la preuve, en moi. Lorsque le temps de notre punition est passé nous redevenons ce que nous étions.

GILLES

Et malheureusement pour moi, votre temps vient de finir. C'était donc pour cela que vous appeliez le diable tout-à-l'heure ?

VUIDE-GOUSSET

Le diable ?... Oui.... Oui.... Je sentais que mon temps expirait, et que j'allais redevenir procureur.

GILLES

Il fallait donc attendre que je vous eusse vendu à la Foire. C'est un vilain tour que vous me jouez-la.

VUIDE-GOUSSET

Je n'étais pas le maître du moment, mais j'espère que vous ne m'en voudrez pas ; vous avez l'air trop bon-homme pour cela.

GILLES

Que trop bon ; car depuis que vous me servez de monture, je ne vous ai pas, je crois, donné dix coups de diguet...

À part lui.

Si j'avais su que c'était un procureur, comme je l'aurais rossé...

Haut.

Mais, là, dites : n'est-il pas vrai que je vous ai mené bien doucement ?

Diguet : [vient certainement de diguer] terme de manège. Diguer un cheval, lui donner de l'éperon avec force ; c'est l'opposé de picoter. [L]

VUIDE-GOUSSET

Je ne me plains pas de vous.

GILLES

Mais je me plains, moi. Ça n'arrange pas mes affaires. Vous ne savez pas le tort que ça me fait. Mon âne allait me servir pour mon mariage. J'allais le vendre ; et v'là tout au breniquet.

Breniquet : Berniquet. Usité uniquement dans cette locution populaire : berniquet pour sansonnet, c'est à dire tu n'en auras pas. On trouve aussi berniquet avec le sens de coffre à mettre le son [nourriture pour les ânes et chevaux]. [L]

VUIDE-GOUSSET

Écoutez, écoutez.... Il y a un moyen de vous consoler,

GILLES

Comment ! Seriez-vous assez honnête homme ?

VUIDE-GOUSSET

Comment vous appelez-vous ?

GILLES

Gilles, pour vous servir.

VUIDE-GOUSSET

Gilles ? Bon. Où demeurez-vous ?

GILLES

À deux lieues d'ici ? la Haute-Futaye.

À part lui.

Il veut me rendre l'argent de mon grison.

VUIDE-GOUSSET

J'irai vous voir.

GILLES

Bien de l'honneur pour moi, Monsieur ; vous me trouverez bien. On connaît Gilles partout.

VUIDE-GOUSSET

Je le crois bien... Je vous donnerai mon adresse.

GILLES

Votre adresse... Ce n'est pas là de l'argent ; pourquoi faire, Monsieur ?

VUIDE-GOUSSET

Parce que je veux être votre ami, et vous récompenser de la perte que vous avez faite.

GILLES

Ah ! Monsieur, vous êtes bien bon, vous m'avez coûté dix écus.

VUIDE-GOUSSET

Je veux faire mieux que cela pour vous.

GILLES

Oui-dà, Monsieur ; vous ne méritiez pas ce qui vous est arrivé. Ah ! L'honnête Procureur ! Qui s'y serait attendu ?

VUIDE-GOUSSET

Oui, oui. Tenez... Si vous avez quelque procès, je m'en chargerai : en vous traitant en conscience, je vous épargnerai plus de la moitié des frais, vous regagnerez plus que vous ne perdez.

GILLES

Bon...

VUIDE-GOUSSET

Au revoir, Maître Gilles.

GILLES

Adieu, Monsieur.

Vuide-gousset sort.

SCÈNE XI. Gilles, se croyant seul ; Vincent, toujours sur la maison.

GILLES

Me v'là bien avancé ! J'étais bien étonné aussi qu'un procureur voulut rendre... Mais, je pourrais pourtant bien lui faire un bon procès... Et où le trouver ? Et puis un procureur ! Il me rongerait jusqu'aux os.... J'y ai été pris.

VINCENT

Cet homme-là me fera peut-être utile ; allons lui parler.

GILLES

Je crois, tout réfléchi, qu'il vaut mieux perdre que de plaider avec ces gens-là... Qu'est-ce que j'entends ? Est-ce encore quelque procureur... Mais je n'ai plus rien à voler.

VINCENT, arrivant

Qu'avez-vous donc ?

GILLES

Rien, rien : c'est que je viens d'avoir une belle peur tout-à-l'heure, je n'en suis pas encore bien remis. Si vous saviez la chose terrible qui m'est arrivé, allez... Je n'en reviens pas.

VINCENT

Il est vrai qu'elle est bien singulière.

GILLES

Oui, vraiment. Est-ce que vous la savez ?

VINCENT

Oui, j'ai tout vu, je sais tout ; et je connais le procureur.

GILLES

Bon ! Ne pourriez-vous pas, m'expliquer cela ?

VINCENT

Je vous l'expliquerai, quand j'aurai vu quelqu'un à qui j'ai affaire... Ne vous en allez pas chez vous. Vous ne perdrez peut-être pas votre grison... Allez dans un moment m'attendre au Cheval blanc. J'irai vous y trouver ; n'y manquez pas.

GILLES

Oh ! Que non, oh ! Que non. Je vais y aller.

VINCENT, à part, en s'en allant

Il faut avertir Lucette de ma découverte.

SCÈNE XII.

GILLES, seul

S'il pouvait me faire rendre mon argent ; ce serait un honnête homme.

SCÈNE XIII. Gilles, Silvestre, conduisant son grison.

GILLES

Mais, qu'est-ce que je vois ? Voilà un grison qui ressemble bien au mien. Qu'est-ce que cela signifie ? C'est lui ! C'est lui-même ! V'là toute son encolure, les marques qu'il portait ; ah ! C'est lui-même !

SILVESTRE

Qu'est-ce que tu regardes donc tant là, toi ?

GILLES

Eh, parbleu ! Je regarde ton grison.... Je ne me trompe pas.... Adieu , mon argent ; le procureur a déjà recommencé les fredaines. C'est lui, c'est lui !

SILVESTRE

La fin de ça, est-ce que ste bête-là te doit queuque chose ?

GILLES

Ça se pourrait bien. Où est-ce que tu l'as eu ?

SILVESTRE

Eh, parbleu ! À la Foire.

GILLES

Aujourd'hui ?

SILVESTRE

Pardi, oui.

GILLES

J'en fuis fâché pour toi.

SILVESTRE

Eh bien ! V'là qui est drôle. Et pourquoi donc ça ?

GILLES

C'est que tu ne sais pas tout. Tu crois donc bonnement que c'est un âne que ça, pauvre nigaud ?

SILVESTRE

Mais, mais, voyez st'imbécille ! Est-ce que tu as la berlue ?

Berlue : Éblouissement de la vue par une grande lumière, qui fait voir longtemps après les objets d'une autre couleur qu'ils ne sont. Se dit figurément en choses spirituelles des conceptions de l'esprit. [F]

GILLES

Pas tant que toi. Je le connais bien , va ; il a été à moi pendant deux ans.... C'est bien un âne ; mais ce n'est pas un âne. Je te soutiens, moi, vois-tu, que ce n'est pas pas là un âne, encore un coup, comme tu crois le voir, entends-tu ? Et je te conseille, pour ton bien, de le revendre tout-à-l'heure.

SILVESTRE

Allons donc, allons donc. Je suis bien bon de t'écouter...

À part lui.

Il a la cervelle timbrée, le pauvre garçon.

GILLES

Va, tu ne sais pas le fin de l'histoire, comme moi ; tant pis pour toi, si tu ne veux pas me croire. J'y ai été pris, tu le seras à ton tour.

SILVESTRE

Que diable veut-il dire ? Mais, au moins, dis-moi donc ce que c'est ?

GILLES

Eh bien ! C'est un Procureur, puisque tu veux le savoir.

SILVESTRE

Oh ! Pour le coup, en voilà bien d'un autre. J'avais bien raison de penser que tu avais perdu la tête.

GILLES

Eh non, non. C'est qu'il a trop pillé et trop bêtement. Tu ne fais pas le chic, toi.

SILVESTRE

Où vas-tu chercher de pareilles extravagances ? Adieu, adieu.

GILLES

Attends, attends. Que je lui dise deux mots à l'oreille... Parlez , Monsieur le Procureur , vous v'là donc encore une fois rechangé en âne ? Comment ! Vous n'avez pu vous corriger de vos sottises ? Vous avez donc pillé de nouveau sans adresse ? Vous méritez bien ce qui vous arrive.

SILVESTRE

Par ma foi, sthomme-là est bien fou.

GILLES

Vois tu qu'il m'entend bien.... Il n'y a point à secouer les oreilles. Vous n'avez pas voulu me rendre l'argent que vous me faisiez perdre, vous en v'là puni. Allez, je vais vous recommander de la bonne façon... Écoute, l'ami.

SILVESTRE

Qu'est-ce que tu vas encore me chanter ? Je ne crois pas un mot de toutes tes rêveries.

GILLES

À la bonne heure. Je t'avertis donc seulement que c'est un chien de paresseux ; mais qui va comme un cheval de poste, quand on le rosse d'importance.

Rosser : Terme populaire. Bâtonner rudement quelqu'un, le traiter en rosse [méchant cheval] et se dit par extension de toutes sortes de mauvais traitements. [F]

SILVESTRE

Ah ! Pour ça, c'est bon à savoir. Je te suis obligé. Ne t'inquiètes pas ; s'il ne tient qu'à ça, j'avons le bras bon.

GILLES

Tu feras bien. Adieu... Va, va, frippon , tu te souviendras de moi. Je serai vengé du Procureur sur le grison..... Allons-nous-en au Cheval blanc.

II sort.

SCÈNE XIV. Silvestre, Claudine, Lucette.

SILVESTRE, sans voir Claudine, ni Lucette

Il y a queuque chose là-dessous que je ne comprenons pas...

Les apercevant.

Ah ! Je vois notre femme et note fille... Vous v'là toutes deux, j'en suis bien aise. Je vais bientôt revenir avec Monsieur Vuide-gousset. Je lui ai promis de finir nos arrangemens aujourd'hui ; attendez-moi là.

SCÈNE XV. Claudine, Lucette.

CLAUDINE

Ah ! Pardi, oui ; avec son chien de procureux ; tians, Lucette , il faut tenir ferme ; je veux bien abandonner Gervais, puisqu'absolument tu ne l'aimes point. Tu sais que ton père m'a battue pour me forcer à me tourner du côté de Monsieur Vuide-gousset ; ça me fera faire tout le contraire.

LUCETTE

Vous avez raison ; et moi, je n'en voudrais pas par rapport à vous.

CLAUDINE

Je t'en sais bon gré, et pour les faire enrager tous les deux, je me mets du côté de Vincent. Tiens bon, toi : je vais faire carillon contre le Procureur ; mais l'as-tu vu, Vincent ?

LUCETTE

Non, je n'ai vu que son petit frère Jacquot qui m'a dit de sa part qu'il en fait assez du Procureur, pour le mettre dans l'embarras.

CLAUDINE

Le vilain homme, qui me fait battre par mon mari ! Ah ! S'il devenait jamais le tien, et que tu voulusses m'en croire, il s'en repentirait. Je t'en apprendrais le moyen.

CLAUDINE

J'aime bien mieux ne pas l'épouser. Mais voilà Vincent.

SCÈNE XVI. Vincent, Claudine, Lucette.

LUCETTE

Eh bien ! sSais-tu quelque chose ?

VINCENT

Oui.... Mais voilà ta mère.

LUCETTE

Il n'y a rien à craindre.

CLAUDINE

Non. Je suis pour toi à présent ; tu ne sais donc pas que ce maudit Procureur m'a fait battre par mon mari. Ah, jarnonbille ! Tu crois ben qu'on ne serait pas femme, si on ne se vengeait pas.

Jarnobille : interjection. Sorte de jurement comme Jarnidieu, Jarni, jarnigoi. Corruption de "Je renie Dieu".

VINCENT

On fait cela. Je suis fâché des coups que Silvestre vous a donné ; mais à quelque chose malheur est bon.

LUCETTE

Oui ; car, comme tu vois, ma mère est pour nous ; mais si de ton côté tu ne fais rien, nous n'en serons pas plus avancé.

VINCENT

Ne t'inquiète pas ; puisque ta mère est pour nous, j'ai bonne espérance. Le Procureur a fait un tour pendable. Il aura de la peine à s'en tirer, j'ai un homme qui le mettra au pied du mur. Je vais te raconter cela... Imagine-toi que... Mais j'entends quelqu'un.... Paix... C'est ton père.

CLAUDINE

Avec son procureux.

SCÈNE XVII. Claudine, Lucette, Vincent, Silvestre, Vuide-Gousset.

SILVESTRE

C'est bon. Vous v'là toutes deux... Mais qu'est-que Vincent fait là.

VINCENT

Je venais pour consulter Monsieur le Procureur.

VUIDE-GOUSSET

Moi ! Sur quoi ?

VINCENT

Sur une petite difficulté au sujet du mariage de Lucette.

SILVESTRE

Tu vians nous la bâiller belle, toi. Je savons bien qu'il y a queuque chose entre vous deux ; mais toute la manigance que tu auras pu faire avec elle, ne sarvira de rien.

VUIDE-GOUSSET

Ce garçon-là est singulier. De quoi se mêle t-il ?

SILVESTRE

Eh , pardi ! Sans doute. J'avons donné notre parole d'honneur à Monsieur Vuide-Gousset de li bâiller note fille en mariage. J'avons juré foi de Meunier. Y a-t-il rian de plus fort que ça ?

CLAUDINE

Et nous, j'avons juré tout le contraire. Note fille aime Vincent ; c'est un bon couvreur, dont alle se trouve contente. J'nous sommes, à cause de ça, désistée de Gervais. Il faudra bien que vous fassiez de même.

VUIDE-GOUSSET

Claudine, Claudine, il ne faut pas que la poule chante plus haut que le coq.

SILVESTRE

Bian dit, ça, Moniteur le Procureur.

CLAUDINE

Quand le coq chante mal, la poule peut lever la crête ; et prenez-y garde, Monsieur le Procureur.

SILVESTRE

Claudine, souviens-toi de ce matin.... J'entends et je prétends que Monsieur le Procureur soit mon gendre, entends-tu. Et toi, Vincent, il te convient bien de t'entremêler dans tout ça... Je sais pourquoi je li donne la préférence, peut-être.

VINCENT

Ah ! Oui, oui ; il est vrai que je n'ai pas le secret d'avoir un âne, comme lui, à si bon marché, pour vous en faire présent.

VUIDE-GOUSSET

Comment, le secret ! Que veut-il dire, le secret ! Prenez garde à ce que vous dites, mon petit ami. À bon marché ! Qu'est-ce que cela signifie ? Je paie comme un autre, les choses ce qu'elles valent, entendez-vous. Que prétendez-vous dire ?

VINCENT

Que tout le monde sait que Monsieur Vuide-Gousset prend tous les moyens possibles pour ne pas vuider son gousset, et cela ne serait pas difficile à prouver.

VUIDE-GOUSSET, à part

Saurait-il quelque chose ?

À Silvestre.

Silvestre, renvoyez ce jeune étourdi-là, il en dit trop.

CLAUDINE

Ah ! Oui, il en dit trop pour vous ; mais ce qu'il dit devrait faire rentrer mon mari en lui-même. Tu n'as pas assez d'adresse, vois-tu. Ne sais-tu pas que tout le village dit que ton métier est un métier de voleur.

LUCETTE

Rien n'est plus vrai, mon père ; et c'est pour cela qu'on vous a donné le sobriquet de Pille-en-sac.

SILVESTRE

Je savons ça. Ce sont des jaloux.

CLAUDINE

Ça se peut ; mais si l'on voit mettre ce nom de Pille-en-sac avec celui de Vuide-gousset, ça va faire trembler tout le Village, et nous ôter toutes nos pratiques.

Pratique : Relation, habitude, commerce. [L]

SCÈNE XVIII. Gilles, les précédents.

VINCENT

Tenez, tenez, voilà l'homme à qui il a volé l'âne.

VUIDE-GOUSSET, se cachant

Que vois-je ?...

CLAUDINE

Bon... Parlez, Monsieur le Procureux ; connaissez-vous st'homme-là qui vient ?

VUIDE-GOUSSET, à part

Comment me tirer de-là ?

CLAUDINE

Vous vous cachez ; on se doute bien pourquoi, les fripons craignent le grand jour, Monsieur le Procureux.

SCÈNE XIX. Le Procureur Prend-Tout, dans le Parquet, Madame Carpillon, dans une Loge, Un Meunier, de l'autre, les précédents.

PREND-TOUT, se levant

C'est trop jouer les Procureurs, aussi. Toujours fripons, fripons. Passe pour les meuniers.

SILVESTRE

Excusez, Monsieur le Procureur ; ma femme est une impertinente. On sait ce que c'est qu'un procureur dans le fond.

PREND-TOUT

Sans doute.... Mais, mais avec votre air goguenard, sachez qu'on doit les ménager, au bout du compte.

LE MEUNIER

Et pourquoi les ménagera-t-on plutôt que les meuniers, je vous prie, Monsieur le Procureur. Avez-vous plus que nous le droit de voler, sans qu'on ose le dire ? Oh ! Je crois que sur st'article-là je nous valons bien.

MADAME CARPILLON

Ah ! Pardi, oui. La ressemblance n'est pas difficile à trouver ; l'un porte les sacs au moulin et l'autre à l'audience. On sait bien ce qu'ils leur valent à tous deux. L'un gagne en les vidant, et l'autre en les remplissant.

PREND-TOUT

Taisez-vous, ma mie. Je vous trouve bien plaisante de comparer un procureur à un meunier.

MADAME CARPILLON

Ma mie ! Mais voyez donc ! Comme si on ne connaissait pas Monsieur le Procureur Prend-tout. Il connaît bien aussi Madame Carpillon, lui. J'ai passé par ses mains, moi, telle que vous me voyez. Pour un misérable petit procès que j'ai eu, si vous saviez comme il m'a fait danser mon inventaire.

SILVESTRE

Mais, mais, Madame, on ne doit pas interrompre le spectacle. Monsieur le Procureur est ici pour son argent comme vous.

MADAME CARPILLON

Et qu'il ne se cache donc pas. On peut bien rire aux dépens de ceux qui vivent aux nôtres. Tenez, je vois bien, moi, ce qui lui tient le plus au coeur ; c'est de voir changer un procureur en âne. C'est là ce qu'est piquant.

LE MEUNIER

Oh ! Par ma foi, c'est bien dit. Je crois qu'il parlerait tout le reste.

MADAME CARPILLON

Et oui, oui. Il fallait plutôt le changer en émouchet ; ça porte plume, et c'est fait pour voler. Ça vous enlève tous les poulets d'une basse-cour, l'un comme l'autre.

Emouchet : Oiseau de proie semblable à l'épervier. Nom, parmi les oiseliers de Paris et en Normandie, de la Crécerelle. [L]

PREND-TOUT

Cela est trop fort, je n'y puis tenir. C'est, votre pièce qui occasionne tous ces sarcasmes-là... Je m'en plaindrai... Nous verrons si l'on vous souffrira d'habiller ainsi les gens,... Oh ! Je vous jure que je m'en plaindrai, soyez-en sûrs.

En sortant.

Nous verrons, nous verrons. Cela est affreux, cela est abominable.

SCÈNE XX ET DERNIÈRE. Vuide-Gousset, Silvestre, Vincent, Claudine, Lucette, Gilles.

GILLES

Tout ça, tout ça est fort bien ; v'là bien du bruit. Mais tout ça ne me rend pas mon âne, à moi. Tu me l'as promis, Vincent.

VINCENT

Oui, oui, mon ami Gilles. Tiens, voilà celui qui te l'a volé. Il veut me voler aussi ma maîtresse. Monsieur Vuide-gousset, qu'en dites-vous ?

VUIDE-GOUSSET, à part

Mais, mais, que lui dire ? Payons d'effronterie.

Haut.

Eh bien ! Que l'on me fasse assigner, je répondrai. Nous verrons si l'on prouvera une pareille accusation... Je te ferai encore faire réparation d'honneur... Oh ! Oh ! Oh ! Petit drôle, tu ne sais pas ce que c'est que d'avoir affaire à un procureur ; il faut être bien hardi.

VINCENT

Vous avez beau appeler la chicane à votre secours ; allons, Monsieur Vuide-gouset, il faut me céder Lucette et payer le grison à Gilles, où je vas vous dénoncer à la Justice. Nous verrons si vous pourrez la tromper aussi.

SILVESTRE

Monsieur Vuide-Gousset, v'là une vilaine affaire. Tirez-vous-en comme vous pourrez.

VUIDE-GOUSSET

Et non, non, il faut tout nier ; il n'y a pas de témoins.

SILVESTRE

Niais, niais, Monsieur le Procureur, niais.

VINCENT

J'ai tout vu, moi, de dessus cette maison-là où je couvrais.

CLAUDINE

Eh bien ! Vous v'là pris.

VUIDE-GOUSSET

Oh ! Je ne serai pas le plus fort. Je me désiste de mes prétentions sur Lucette ; mais au moins rendez l'âne à Gilles, que je ne perde que mes gimblettes.

SILVESTRE

Non, palsanguoi ! Ce n'est pas moi qui l'ai volé ; arrangez-vous.

VUIDE-GOUSSET

Il faut donc avaler la pilule toute entière ; allons, je paierai le grison. Mais consentez au mariage de Vincent ; car vous pourriez passer pour un receleur.

SILVESTRE

Oui-dà, diable ! Allons, j'y consens.

CLAUDINE

Me v'là contente ; et toi aussi, Lucette, n'est-ce pas ?

LUCETTE

Oui, ma mère, il faut que Vincent soit bien adroit pour triompher d'un procureur.

VINCENT

Il est vrai, ma chère Lucette ; mais ce n'est qu'au public qui nous a servi de témoins, que nous devons notre bonheur.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0