Comédie en prose· Comédie-Proverbe, en un Acte, en Prose
Le Ramoneur Prince, et le Prince Ramoneur
Représentée pour la première fois à Paris, sur le Théâtre des VARIÉTÉS AMUSANTES, le 22 Décembre 1784.
Personnages
- LE PRINCE D'ORESCA, M.Beaulieu
- DON CÉSAR, son premier Sécrétaire, M. Dorvilliers
- DONA SANCHA, femme-de-chambre de la maîtresse du Mille Tabraife, Prince, Cadette
- POSTICHI, Dentiste Italien, M. Boucher
- DON LOPE, Tailleur, M. Baroteau
- GUSMAN, valets-de-chambre M. le Lièvre. M. Duval
- MILESCAS, valets-de-chambre M. le Lièvre. M. Duval
- BAROGO, Ramoneur, M. Bordier
- UN LAQUAIS, qui annonce
Le théâtre, représente un riche appartement, au fond duquel est une cheminée. Il est orné de fauteuils, de glaces et d'un sofa. On y voir une petite table ambulante sur un des côtés, il en est une plus grande, couverte d'un tapis qui pend jusqu'à terre.
SCÈNE PREMIÈRE. Gusman, Don Lope, un paquet sous le bras.
GUSMAN
Entrez ici, le Prince n'est pas encore levé.
DON LOPE
Je pense bien qu'à l'heure qu'il est.... Et puis les grands Seigneurs ne sont pas comme nous autres Bourgeois. Voici un nouvel habit que je lui apporte.
GUSMAN
Pourvu que Son Altesse le trouve bien ?
DON LOPE
Pourvu que votre Seigneurie en soit satisfaite, c'est le principal.
GUSMAN
Il est vrai que... Mais Seigneur Don Lope, cela ne suffit pas tout-à fait. Le Prince à présent n'y voit plus guère que les yeux de ce Don César son Secrétaire, qui, de concert avec la Signora Eléonore, sa maîtresse....
DON LOPE
Lui en donnent plus d'une à garder, n'est-ce pas ? C'est dans l'ordre.
GUSMAN
Monseigneur est une si bonne pâte d'homme ? Cette femme est si séduisante ! Et ce Don César si adroit ! Diriez-vous, Seigneur Don Lope, que j'ai vu arriver cela avec la crainte de Dieu dans l'âme, et une pistole dans sa poche. Eh bien ! Ça n'a pas été plutôt r'habillé, que ce Monsieur est devenu faux comme un jeton, fripon comme un Procureur, fier comme un paon, et insolent...
DON LOPE
Comme un laquais ?
GUSMAN
Ce n'est rien. Comme un Commis.
DON LOPE
Oh ! Ma soi, c'en est trop.
GUSMAN
Au demeurant, voyons l'habit.
DON LOPE
Volontiers. Le voilà.
GUSMAN
Oh ! Oh ! Seigneur Don Lope, comme c'est cousu ! Et quelle doublure mince !
DON LOPE
J'avoue que ce n'est pas bien fort. Mais que diable, Seigneur Gusman, songez donc aussi que c'est pour un Prince.
GUSMAN
Oui d'abord ; mais ensuite cela nous revient, à nous autres, et nous n'y trouvons pas notre compte.
DON LOPE
Vous n'y pensez pas. Plutôt c'est usé, et plutôt c'est à vous.
GUSMAN
À la bonne heure ! Mais quelle idée avez-vous eu d'aller choisir, pour le Prince ; une couleur aussi tendre, lui qui est d'un brun...
DON LOPE
À vous entendre, ne le croirait-on pas plus basané qu'un marocain ? Au surplus, ce n'est pas ma faute. La couleur est à la mode, pourquoi le coloris du Prince n'y est-il pas ! Ayons soin seulement que mon mémoire me soit promptement payé, et...
GUSMAN
Ce que j'en dis n'est pas...
DON LOPE
J'entends à merveille ; mais enfin...
GUSMAN
Puisque vous l'exigez, je suis à vos ordres.
DON LOPE
Et moi aux vôtres, Seigneur Gusman. Serviteur.
GUSMAN
Serviteur.
À part.
Voilà le plus honnête homme de tous les tailleurs.
DON LOPE, s'en allant, à part
Voilà le moins fripon de tous les valets.
SCÈNE II. Gusman, Milescas.
MILESCAS, entre avec une grande perruque bien frisée à la main
Voici la perruque in-folio de Monseigneur.
Il la pose sur la table couverte d'un tapis.
GUSMAN
Cela ne laisse pas que de donner un air noble à un homme, au moins !
MILESCAS
Peste ! Je te crois. Il y a tant de graves personnages qui, sans leur perruque, ne seraient plus rien.
GUSMAN
Parlons raison. Les bottines de son Altesse sont là. Voici son habit...
MILESCAS, apportant les effets qu'il nomme
Son chapeau, du linge...
GUSMAN
Ainsi il pourra s'habiller quand il lui plaira ; tout est prêt.
MILESCAS
Son chocolat l'est-il ? Il l'a demandé pour huit heures.
GUSMAN
Il n'est encore que la demie. À propos, on est après à ramoner cette cheminée ; il faudrait renfermer tout ceci de peur que la suie....
MILESCAS
Il est aisé d'y remédier sans cela.
Il couvre le tout d'une grande serviette.
GUSMAN
Fort bien !
MILESCAS
Il ne me reste plus qu'à monter chez don César. Le Prince m'a charge hier au soir de lui dire qu'il voulait lui parler à son lever.
GUSMAN
Et moi je vais faire le chocolat.
MILESCAS
Bien entendu qu'il y en aura une tasse pour moi ?
GUSMAN
Cela va sans dire. Est-ce que nous ne sommes pas faits pour être les premiers servi ?
MILESCAS
Eh ! Mais tu as raison. Que je suis bête, moi ! Je l'avais oublié.
Ils sortent.
SCÈNE III.
BAROGO, seul
Avant de paraître on l'entend chanter et crier le patois des Ramoneurs. Il paraît en secouant ses habits.
Ouf ! Le chien de métier ! Qu'on y a de mal et peu de profit !
Apercevant l'appartement.
Qu'est-ce que ceci ? Ah ! Les belles glaces ! Les belles dorures ! Est-il possible qu'il y ait de si belles choses que ça au monde ! Ma foi, je ne m'en serais pas douté... Mon_Dieu ! Mon_Dieu ! Que c'est donc beau ! Je n'en reviens pas !
S'approchant d'un fauteuil.
Tiens ! La drôle de machine ! Pour quoi c'est-il donc faire... M'est avis que c'est pour s'asseoir... On y doit être bien à son aise, en tout cas... Pardienne ! Tâtons en ; boutons-nous-y.
Il s'assied.
Jarnigoi ! Queux plaisir ! Comme j'enfonce !
Il se relève tout-à-coup.
Mais si quelqu'un....
Il va écouter aux portes.
Il faut qu'il n'y ait pas de femmes dans la maison, ou qu'elles dorment, car je n'entends pas parler.
Revenant.
Pour les Messieurs Laquais, je n'en suis pas embarrassé. Ces grands drôles-là, plus fainéants que leur maître, sont encore étendus comme des vieux dans leur lit, tandis que nous autres, pauvres gens de métier, qui valons mieux qu'eux mille fois, nous nous tuons le corps et l'âme à travailler, pour ne pas gagner la moitié tant, encore !
Il se regarde dans une glace.
C'est peut-être pour ça que je suis si laid. J'ai beau me revirer de toutes les manières, c'est la même chose, d'un côte comme de l'autre, et par derrière comme par devant, pardi ! Qui est-ce qui m'empêche de me débarbouiller un petit brin, et de m'essuyer ensuite avec cette serviette, sans que ça paraisse ?
Il crache dans ses mains, se frotte la figure, et prend la serviette qui couvre l'habit du Prince.
Miséricorde ! Que vois je là ? Oh ! Vraiment, c'est encore bien plus beau ! Queux panache ! Que d'or et que d'argenterie ! Eh ! Mais voilà qui est du magnifique ! Comme ça doit bien faire sur un homme !
Il prend le manteau, le retourne en tous sens ; il le met sur ses épaules, et le chapeau sur sa tête.
On l'aurait taillé tout exprès pour ma personne, que ça ne m'irait pas mieux !
Il court dans cet équipage voir, et écouter de nouveau aux portes.
Bon ! Il n'y a pas un chat. Tout ça vous dort comme des taupes, et vous ronfle comme des chanoines.
Il revient ; et se considère dans une glace.
Ce que c'est d'être Prince ! C'est que comme ça j'en ai quasiment la mine. Pardi ! Je veux l'avoir une bonne fois dans ma vie, depuis les pieds jusqu'à la tête... J'en ai l'occasion. Saisissons la. Va. Comme il est dit. Arrive qui plante... Je ne serai pas pendu pour ça, peut être ?... Peut-être bien aussi que pour une volée de coups de bâton j'en serai quitte. Eh bien ! On n'en meurt pas. Il faut voir.
Il ôte son bonnet, son habit, ses genouillères et ses souliers, et met la perruque, le chapeau, les ringraves, l'habit, le manteau, et les bottines du Prince. À chaque pièce de l'habillement il s'écrie :
On n'en aurait pris la mesure sur moi, que ça ne serait pas pis. Ça me va comme un charme ! Oh ! Je vais être à croquer. Je dois être bien gentil comme ça.
Ensuite il s'admire dans une glace, se rengorge, et se promène de long en large.
Je défie au patron d'avoir une meilleure mine que moi. On dirait que je n'ai pas fait d'autre métier que celui de Prince toute ma vie... Mais qu'est ce ? Une porte ouverte ici ? Voyons un peu ce que c'est là dedans. Voyons. Pour ce qu'il m'en coûte, vaut autant ne se pas gêner.
Il entre par une porte qui est sur le devant du théâtre.
SCÈNE IV.
LE PRINCE, seul
Il entre par une des portes du fond. Il est en bonnet de nuit, en robe de chambre. Il s'assied.
Je suis excédé d'inquiétudes et d'ennui. Il ne m'a pas été possible de fermer l'oeil de la nuit. Des soupçons graves que j'ai sur le compte de cette perfide Eléonore, m'en ont empêché. Je ne suis rien moins que tranquille.
Absorbé dans sa rêverie, il se promène dans l'appartement.
J'ai mille raisons de croire que l'ingrate me trahit... Ce Duc, ce Chanteur... Ce Don César même... Elle me sait tant de protestations, me marque tant d'amour... et l'intérêt seul la conduit !
SCÈNE V. Le Prince, Barogo.
Barogo survient, fait quelques pas dans l'appartement, aperçoit le Prince, qui tourne le dos en ce moment et entre aussitôt tout effrayé dans l'endroit d'où il vient de sortir. De dedans l'appartement, dont il tient la porte entrouverte :
BAROGO
Quelle peur j'ai eu ! Heureusement qu'il ne m'a point vu ! Quel diable d'homme ça peut-il être ?
LE PRINCE
Eh ! Pourquoi me serait-elle plus fidèle qu'à tant d'autres qu'elle a trompés ?
BAROGO
Je serais tenté de croire que c'est le Prince lui-même, car on dit comme ça que ses gens là sont toujours tristes.
LE PRINCE
Ah ! Je le sens bien ; ce n'est pas au poids de l'or qu'on paie la confiance et l'amour.
BAROGO
Ah ! C'est lui. S'il allait au moins saire ses réflexions plus loin !
LE PRINCE
Je brûle d'envie de m'éclaircir !... Que ne puis-je un moment me soustraire à l'éclat qui m'environne !
BAROGO
Et moi aussi.
LE PRINCE
Me dérober à tous les regards, toujours ouverts sur moi, et, citoyen obscur, sous un habit grossier, voir, examiner, m'assurer par mes yeux... Si je me consiois à mes Valets, ce serait me trahir.
BAROGO
Qu'ai-je dit ? C'est le Bourgeois. Gare à moi s'il entre ici. On le dit pourtant assez bon diable.
LE PRINCE, apercevant la dépouille de Barogo
Que vois-je ! Par quel hasard !
BAROGO
Apparemment qu'il regarde cette trouvaille comme une bonne fortune.
LE PRINCE, apercevant la cheminée
Ah ! Fort bien ! Me voilà au fait.
BAROGO
Il est sorcier.
LE PRINCE
Sans différer plus longtemps, profitons de cette heureuse rencontre. Il est donc vrai que le hasard nous sert quelquefois mieux que les hommes.
BAROGO
Je suis curieux de voir ce qu'il va faire.
Le Prince ôte son bonnet de nuit et sa robe de chambre met par dessus sa résille, le bonnet de Barogo, sa veste par-dessus le gilet de dessous, la gratoire à sa ceinture, les genouillères à ses genoux, et les souliers à la place de ses pantoufles.
BAROGO
Est-ce qu'il y pense, donc ? S'il allait gâter mes habits ?..
LE PRINCE
Travesti de la sorte, je défie qu'on me reconnaisse.
BAROGO
Je le crois bien.
LE PRINCE
Volons de ce pas à la porte d'Eléonore. Je veux si bien interroger, examiner les alentours... Mais pour éviter toute surprise de la port de mes valets, qui ne manqueraient pas d'aller divulguer mon histoire, et feraient par conséquent avorter mon projet, partons sur le champ.
BAROGO
Ciel ! Avec mes habits ! S'il voulait troquer, passe !
LE PRINCE
Heureusement j'ai la clé de cet escalier dérobé.
Il la prend dans la veste qu'il a quitté, et qu'il cache sous un des coussins du fauteuil, après l'avoir roulée avec la robe_de_chambre.
La voici.
Il s'avance vers la petite porte.
BAROGO
Il le sait comme il le dit.
SCÈNE VI. Les Précédents, Milescas.
MILESCAS, dans la coulisse
Monseigneur n'a-t-il pas aperçu ?
Il entre.
LE PRINCE, à part
Me voilà découvert !
BAROGO
Autant m'en pend à l'oreille.
MILESCAS, au Prince, qu'il prend pour le Ramoneur
Qu'est-ce que tu fais donc ici, toi. Eh ! Dieu me pardonne, il s'est débarbouillé avec cette serviette !... Veux-tu ?...
LE PRINCE, à part
Il ne soupçonne pas qui je suis. Dissimulons
Haut.
Seigneur...
MILESCAS, le contrefaisant
Seigneur... Seigneur ! Tu fais ton chien couchant. Allons, allons ; il n'y a pas de Seigneur qui tienne. File, marche, décampe, tu seras mieux.
LE PRINCE
Cependant....
MILESCAS
Apprends que nous n'avons pas besoin de Filoux ici. Il y en a assez sans toi.
BAROGO
Et sans lui aussi, peut-être !
LE PRINCE
Mais...
MILESCAS
Tu raisonnes ? Attends que j'aille chercher une trique, et je te conduirais d'importance. Je te débarbouillerai, moi.
BAROGO
Traiter ainsi une Altesse !
LE PRINCE, à part
Ce coquin-là le serait comme il le dit.
Il court vers la porte pour sortir.
MILESCAS, le menant vers la cheminée
Aie la complaisance de retourner par le même chemin que tu es venu, et cela tout de suite et devant moi, encore.
BAROGO
Il y a gros à parier qu'il est aussi embarrassé que moi.
LE PRINCE, à part
Le pas est difficile. Comment faire ?
MILESCAS
Auparavant, tâche de nous débarrasser de cette ordure. Nous ne sommes pas payés ici pour être tes domestiques, entends-tu ? Et si tout-à-l'heure ce n'est pas sait promptement pour quand je reviendrai, tu auras de mes nouvelles.
Il sort.
SCÈNE VII. Le Prince, Barogo.
LE PRINCE
Peu s'en est fallu que je ne lui apprisse à parler. Mais j'étais trop intéressé à ne pas me découvrir. Prévenons son retour.
Il sort par la petite porte, qu'il ferme sur lui.
SCÈNE VIII.
BAROGO, entrant
Le voilà parti ! Et moi bien propre ! Mais quitte à m'enfuir en chemise, déshabillons-nous et partons ; car déguerpir dans cet attirail-là, on ne badinerait pas. Diable ! Arrêté comme voleur ! Je ferais un joli garçon, moi !
Il va pour se déshabiller.
SCÈNE IX. Barogo, Milescas.
MILESCAS, entrant vers la cheminée
Eh bien ?
BAROGO, en entendant venir, renfonce tout-à-coup son chapeau, s'avance sur le bord de la scène, et tournant le dos à celui qui entre, il le regarde du coin de l'oeil
Gare à nous. C'est l'homme à la trique.
MILESCAS, surpris, dit à part
Monseigneur déjà habillé ! Il a donc fait sa toilette lui-même.
BAROGO, à part
Rengorgeons-nous. Il me prend pour son maître ; cela paraît naturel, il vient de prendre son maître pour moi.
MILESCAS
Courons avertir Gusman et Don César.
Il sort.
SCÈNE X.
BAROGO, seul
Ah ! Ah ! Ah ! La bonne farce ! Ah ! Ah ! Ah ! Je respire. L'excellent porte-respect, qu'un riche habit ! Heureux ceux qui ont le moyen de s'en procurer. Mais puisqu'on s'est mépris à mon ajustement, courage ! Courage ! Le Prince n'est pas prêt à revenir, tenons sa place encore un moment ; ne nous déconcertons pas ; quarrons-nous. Par ce qui m'arrive, je vois que, pour réussir, il ne Faut, bien souvent, que de l'effronterie, bien ! S'il ne tient qu'à cela, nous en aurons, ça ne coûte rien, c'est si commun ! Mais commençons d'abord par tirer ces rideaux, et cela pour raison.
SCÈNE XI. Barogo, Gusman.
GUSMAN
Voici le chocolat de Monseigneur.
BAROGO, à part
Le chocolat de Monseigneur, l'excellent début ! Oui, pourvu que la fin y réponde. Parlons en Prince, de peur que ma voix n'évente la mèche.
Il fait signe impérieusement qu'on lui apporte son déjeuner, et s'assied sur un fauteuil, ayant soin de se cacher le visage à mesure que Gusman pose le chocolat sur la petite table, qu'il approche de Barogo, après quoi il se retire au fond du théâtre.
GUSMAN
Il est bien taciturne aujourd'hui !
BAROGO, en regardant Gusman
Il est encore là ; qu'il y reste.
Regardant le chocolat.
Comme cela sent bon : le boirai-je-ti, ou ne le boirai-je-ti pas ? Je serais bien fou de m'en faire faute. Un aussi grand Seigneur que le Prince d'Oresca, n'est pardi pas à une tasse de chocolat près. Ah ça ! Mais cependant cet autre me regarde, faisons-le partir.
Il fait signe à Gusman, d'un air grave, de sortir. Gusman obéit.
SCÈNE XII.
BAROGO, seul
Ces grands gueux-là n'observent tous les gestes de leurs maîtres que pour se moquer d'eux. Mais dépêchons.
Il mange.
Miam ! Miam ! Miam ! La bonne chose, que du bon chocolat, avec de bonnes tartines rôties ! Il ne me manquerait plus qu'une tranche de jambon et une bouteille de vin à quinze pour que le déjeuner fût digne d'un Roi. Pendant que j'expédie ainsi celui du Prince, il serait plaisant que quelqu'un l'obligeât à se servir de la gratoire qu'il m'a emportée. Ah ! Ah ! Ah ! Tiens ! Qu'est-ce qu'on veux donc que je sasse de ce verre ?
Il en goûte, et rejette aussi tôt ce qu'il a avalé.
Pouah ! Pouah ! C'est de l'eau. Passe encore si c'était de l'eau-de-vie.
SCÈNE XIII. Barogo, Don César, Gusman.
GUSMAN, annonçant
Seigneur, Don César.
BAROGO, à part
Voilà des visites, à présent.
GUSMAN, à part, à Don César
Il ne souffle pas un mot. Je ne sais ce qu'il a.
DON CÉSAR, à part
Aurait il découvert ?
Gusman reporte au fond du Théâtre la petite table sur laquelle était le déjeuner, et dit en passant près de Don César, à qui il sait observer l'action de Barogo, qui se cache avec son mouchoir.
GUSMAN
Il faut que son Altesse ait mal aux dents.
DON CÉSAR
Je le croirais aussi.
GUSMAN, sort, et dit à part en désignant Don César
Le voilà, cet honnête homme ! Si le Ciel pouvoit nous en débarrasser !
SCÈNE XIV. Barogo, Don César.
BAROGO
Que va-t-il me conter là ?
DON CÉSAR
Mon Prince, je me rends à vos ordres. Votre Altesse, dit-on, veut me parler. C'est sans doute au sujet du billet qu'elle m'a commandé de lui tenir prêt pour la Signora Eléonore ?
BAROGO
Laquelle n'est, je crois, que ce que tant d'autres font.
DON CÉSAR
Le voici, ainsi que les deux cents piastres que Monseigneur lui a fait la faveur de lui promettre, et qui y sont énoncées.
Piastre : Monnaie d'argent qui se fabrique en différents pays : la piastre espagnole, qui est la plus connue et appelée absolument piastre, vaut 5 fr. 40 c. [L]
BAROGO, à part
On n'en donnerAit pas tant à une honnête femme.
Don César approche la grande table de Barogo, et y dépose la somme en rouleaux.
DON CÉSAR
Voilà la somme.
BAROGO, en approche un rouleau de son nez
Ça sent encore meilleur que le chocolat.
DON CÉSAR, à part
J'espère en avoir ma bonne part.
Haut à Barogo, qui a pris le billet, et qui feint de le lire.
J'ose me flatter que Monseigneur n'est pas moins satisfait du style, que la Signora Eléonore le sera de la somme.
BAROGO
J'y suis. C'est le porte-esprit de Monseigneur.
DON CÉSAR
Comme le billet n'est pas long, si votre Altesse souhaite le transcrire tout de suite, je le serai parvenir aussitôt à son adresse.
BAROGO, à part, après avoir fait signe que non
Il faut empêcher ça. Deux cents piastres à une créature ! Soyez donc honnêtes, Mesdames.
DON CÉSAR, voulant reprendre les rouleaux
Je craindrais que quelque main indiscrète...
Barogo, lui sait signe de les laisser et de s'en aller.
DON CÉSAR, en s'en allant
Cela ne fait pas mon affaire.
SCÈNE XV.
BAROGO, seul
M'en voilà quitte ! Comme c'est commode, un geste ! Ça vous empêche de dire des sottises, du moins ! Combien n'y a-t-il pas d'honnêtes gens qui ne devraient plus que gesticuler ! Les honnêtes femmes n'en seraient pas fâchées : elles n'en jaseraient que davantage.
SCÈNE XVI. Barogo, Dona Sancha, Gusman.
GUSMAN
Monseigneur, la Femme de Chambre de la Signora Eléonore désirerait avoir un moment d'audience de votre Altesse.
BAROGO, à part, mettant les tablettes et l'argent dans ses poches
Maudite soit la Principauté ! Vous allez voir qu'il faudra que je donne comme ça audience à toute la Ville.
Il continue de se cacher avec son mouchoir.
GUSMAN, à part à Dona Sancha
Vous voyez que c'est son mal de dents qui l'empêche de parler ; mais ne craignez rien, approchez.
BAROGO, à part
Je vois ce dont il retourne : c'est sa Maîtresse qui lui envoie chercher l'argent.
GUSMAN, bas à Dona Sancha
N'épargnez pas Don César.
DONA SANCHA, de même
Laissez-moi faire.
GUSMAN
Je sors pour avertir ce fameux dentiste qui demeure près de cet hôtel...
BAROGO
Un dentiste... Diable ! Ce n'est pas là mon compte.
SCÈNE XVII. Barogo, Dona Sancha.
Pendant cette scène, Barogo invente plusieurs moyens pour examiner et caresser Dona Sancha, sans se montrer. Tantôt il lui prend la main pour s'en cacher la figure en la baisant, tantôt il se retourne ou il se sert de son mouchoir, et il met en jeu mille attitudes différentes pour n'être pas découvert.
BAROGO, à part, en lorgnant Sancha du coin de l'oeil
Le friand morceau ! Comme je vous croquerais ça, moi !
DONA SANCHA, à part
Que je serais contente, si me voyant de plus près, il m'allât trouver plus belle que ma maîtresse !
BAROGO, à part
En ma qualité de Prince, j'ai quelques droits là-dessus, j'espère.
Il lui fait signe d'approcher.
Oui, mais si le véritable privilégié allait venir, je serais dans de beaux draps.
DONA SANCHA, en s'approchant
Il me regardera peut-être.
BAROGO, qui l'a entendue
Qu'elle ne voie pas ma figure, sans quoi ma Principauté est à tous les diables.
Il s'assied sur le Sopha, et veut que Dona Sancha se mette à côté de lui.
DONA SANCHA, sait une révérence en refusant
Monseigneur...
Barogo insiste.
Monseigneur, Monseigneur me fait trop d'honneur.
BAROGO, à part
Oh ! Comme ça... Laissez-vous honorer.
Il lui prend les mains qu'il baise à plusieurs reprises.
DONA SANCHA
Pour un Prince, il a les mains bien dures et bien noires. Finissez-donc, Monseigneur, je vous le demande en grâce ; finissez, et daignez m'écouter.
À part.
Je le tiens.
BAROGO, à voix étouffée
Oui, oui.
DONA SANCHA
Je vous avouerai donc, Monseigneur, que le sujet qui m'amène me perdrait dans l'esprit de ma Maîtresse si jamais elle venait à le savoir.
Barogo profite d'un moment où elle a les yeux baissés pour les lui fermer avec la main, et l'embrasser.
DONA SANCHA
Vous ne m'écoutez pas, Monseigneur ?
BAROGO, à voix étouffée
Si, si.
DONA SANCHA
Votre Altesse saura qu'il y aurait conscience à moi de la laisser plus longtemps duper par des gens que Monseigneur aime beaucoup plus qu'ils ne méritent.
BAROGO
Oh ! Oh !
DONA SANCHA
Oui, Monseigneur ; d'abord vous avez à votre service un homme qui vous vole.
BAROGO
Eh ! Eh ! Ce n'est rien, et chez un grand Seigneur encore !
DONA SANCHA
Ensuite la Signora Eléonore, de concert avec ce fripon de Don César, vous trompe à qui mieux mieux.
BAROGO
Ah ! Ah !
DONA SANCHA
Et pour comble de perfidie, elle vient de se liguer en secret contre vous avec ce joli petit chanteur après qui courent toutes les femmes, et ce grand vilain Duc qui les a toutes escroquées.
BAROGO
Hum ! Hum !
DONA SANCHA
Vous ne daignez pas me répondre un mot, Monseigneur.
BAROGO
Hem ! Hem !
DONA SANCHA
Je vois bien pour quoi, c'est que votre Altesse s'imagine sans doute que ce que j'en dis, c'est par esprit de vengeance et de dépit contre ma Maîtresse ; mais je puis vous prouver que je n'avance rien que de très véritable.
Elle se lève et fouille dans ses poches.
Où sont donc ces Lettres ? Je croyais les avoir prise avec moi. À présent il y va de mon honneur que Monseigneur les voie. Si vous voulez bien me le permettre, je vais avoir l'honneur de vous les apporter à l'instant.
BAROGO
Si, si.
Il l'embrasse.
DONA SANCHA, en sortant, à part
En vérité, je ne reconnais plus le Prince.
BAROGO
Je le crois bien.
SCÈNE XVIII.
BAROGO, seul
Oui, oui, si, si ! Ah ! Ah ! Oh ! Oh ! Eh ! Eh ! Hum ! Hum ! Hem ! Hem ! Les belles réponses que je lui ai faites là ! Mais sans attendre qu'elle revienne...
SCÈNE XIX. Barogo, Milescas.
MILESCAS
Don Felicio, ancien Précepteur de Monseigneur...
BAROGO, à part
Ça ne sera jamais fini.
MILESCAS
Prend la liberté de venir chercher la réponse au placet qu'il a eu l'honneur de présenter à votre Altesse il y a huit jours.
Placet : Demande succincte par écrit, pour obtenir justice, grâce, faveur (on dit aujourd'hui pétition). [L]
BAROGO
S'il a aussi bien choisi son temps pour le donner, il ne risque rien.
MILESCAS
Si vous saviez, Monseigneur comme ce pauvre honnête homme est dans la peine !
BAROGO
Nous pouvons nous donner la main.
MILESCAS
Il est vrai que la Famille de Monseigneur lui avait accordé une gratification considérable ; mais ayant placé son argent chez un fripon qui vient de saire banqueroute... On en voit tant cette année... Le Seigneur Félicio, se trouve, pour ainsi dire, réduit à la mendicité.
BAROGO, à part
Ceci est un cas différent ! Il me vient une idée. Morbleu, elle est bonne ; et le Prince à coup-sûr, en serait autant s'il était à ma place.
Il donne les quatre rouleaux à Milescas.
Ce pauvre honnête homme attend, mieux vaut qu'il ait cet argent qu'une coquine qui n'en a déjà que trop.
MILESCAS
Quoi ! Monseigneur, tout cet argent est pour Don Félicio ?... Comme il va bénir votre Altesse !... Vous plaît-il, Monseigneur, qu'on le laisse entrer ?
Barogo continuant de se cacher avec son mouchoir sait signe que non.
Je lui dirai que votre mal de dents vous empêche de le recevoir.
SCÈNE XX.
BAROGO, seul
Mon mal de dents ! Ah ! Ah ! Arrive ce qui pourra. Je ne me repends pas de ce que je viens de faire. Mais après avoir tiré cet homme d'embarras, pensons à nous, et détalons vite, vite, pendant que je suis seul. Qu'est-ce ? On vient encore !... C'est de ce côte-là ! Eh ! Mon_Dieu, Je suis perdu ! C'est par où le Prince s'est en allé, et ce ne peut être que lui ; miséricorde ! Que devenir ! Que faire ! Où me cacher ! Où ? Eh ! Parbleu, sous cette table. Quand tout le monde sera parti, je profiterai de la belle pour reprendre mes habits, si le Prince les remet où je les avais laissé.
SCÈNE XXI. Le Prince, Barogo, caché.
LE PRINCE, rentre par où il a sorti
Je n'ai rien pu découvrir ; rien absolument ; mon déguisement toutefois ne m'a pas été inutile, puisqu'il m'a valu cette commission à la porte de Dona Eléonore, pour le Seigneur Gusman, mon Valet de Chambre. Elle m'honore trop pour ne pas m'en acquitter avec soin. C'est quelque intrigue apparemment. Reprenons d'abord mes habits, et cachons ceux-ci pour m'en servir à la première occasion.
BAROGO, caché
Me voilà bien avancé.
LE PRINCE
Je songerai aux moyens de dédommager le pauvre diable à qui je les ai pris, et qui est sans doute fort embarrassé à présent.
BAROGO
Il est sorcier.
LE PRINCE, après avoir repris sa robe de chambre, cache l'habit de Barogo au même endroit
Quoique de fort bonne heure, comme les rues étaient déjà peuplées d'artisans de tous les sexes se de tous les âges, ils volaient gaiement au travail, tandis que le riche cherche à prolonger un sommeil cent fois interrompu, pour s'arracher à l'ennui qui l'assiège et aux remords qui le persécutent.... Mais j'oublie ma commission.
Il sonne.
J'ai d'ailleurs un appétit....
SCÈNE XXII. Le Prince, Milescas, Barogo caché.
LE PRINCE
C'est Gusman que je veux.
MILESCAS, à part
Quoi ! Le voilà déshabillé !
Au Prince en lui donnant une lettre.
C'est de la part de Dom Félicio.
LE PRINCE
Fait se venir Gusman, vous dis-je.
Millescas sort.
SCÈNE XXIII. Le Prince, Barogo caché.
LE PRINCE
Ce pauvre Félicio me persécute. Il faut définitivement que je m'occupe de lui : j'ai vérifie les faits, et son désastre n'est que trop réel. C'est un digne homme.
SCÈNE XXIV. Les Précédents, Gusman.
LE PRINCE
GUSMAN, voyez un peu ce que c'est que le paquet qui se trouve ici pour vous.
GUSMAN, à part
Qui diable l'aurait apporté là ?
BAROGO
Il ne soupçonne pas qu'il parlé au Commissionnaire.
LE PRINCE
Restez... C'est l'écriture de Dona Sancha. Je serais curieux de savoir ce qu'elle vous mande. Je veux m'en amuser.
GUSMAN
La bienséance, Monseigneur, ne me permet pas...
LE PRINCE
Et moi, je vous l'ordonne.
GUSMAN
Je craindrais d'abuser de votre complaisance.
LE PRINCE
Ayez celle de m'obéir.
GUSMAN, après avoir ouvert le paquet
Monseigneur, c'est pour vous même.
LE PRINCE, après avoir lu la seconde enveloppe
Il a raison. Il est plaisant que ce soit moi à présent qui fasse mes commissions et celles de mes gens... Mon chocolat.
GUSMAN, avec étonnement
Mais, Monseigneur.
LE PRINCE, lit
Mon Prince. C'est Don Sancha qui m'écrit ; Je prends le parti de vous envoyer les Lettres dont j'ai eu l'honneur de vous parler.
Je ne sais ce qu'elle veut dire.
Ne pouvant pas avoir celui de vous les aller porter moi-même. Ma Maîtresse qui vient de se lever me retient.
Voyons ces billets dont elle prétend m'avoir parlé. Comment ! Elles sont toutes adressées à la Signora Eléonore. Lisons.
Mille pardons, ma toute aimable, si je n'ai point été des vôtres hier au soir. Pardon ; vous étiez seule, je le savais, et c'est ce que j'ai craint. Ces tête-à-tête, d'ailleurs si délicieux, font un tort cruel à ma voix. Au surplus, je vous remercie du joli diamant de Son Altesse. Bien lui a pris de vous le donner ; car en vérité ce diamant là me manquait. Je vous embrasse.
BAROGO
C'est commode.
LE PRINCE
Ô ciel ! Avec qui me trouvé-je en concurrence ? - Celle-ci est du Duc avec qui j'ai tant perdu l'autre jour.
J'irai ce soir vous demander à souper, ma belle enfant. Il est à présumer que notre bon Prince en sera, et que nous jouerons. Ayez donc soin de nous préparer les cartes les dés que vous savez. Je suis las de perdre au jeu de toutes les manières. Adieu.
Avis au Lecteur. J'en ferai mon profit. Le scélerat ! Le perfide !
BAROGO
Messieurs, allez donc jouer chez ces dames.
LE PRINCE
Cette indignité m'éclaire. Je rougis de ma faiblesse. M'en irriter serait y mettre le comble. Me trompé-je ? Cette autre est de Don César.
Vous me harcelez ma chère Dame, pour cet argent que vous a promis le Prince, comme si d'après notre Traité...
Notre Traité !
Il n'était pas autant de mon intérêt que du vôtre, que vous l'ayez tout de suite. Je lui en parlerai encore ce soir, et je le presserai si bien, qu'il sera enfin obligé d'en venir au point où nous le voulons. Je vous embrasse comme je vous aime.
BAROGO
Quelle tendresse !
LE PRINCE
Ne trouverai-je donc partout que des ingrats et des fripons ? Suis-je assez dupe !
BAROGO
Il l'est.
LE PRINCE
Les voilà donc ces éclaircissements que je désirais tant avoir, et que j'obtiens à l'instant que je m'y attendais le moins ! Mais mon parti est pris, me voilà désabusé. Dissimulons...
À Gusman.
Ne vous ai-je point demandé mon chocolat ?
BAROGO
Ahi ! ahi !
GUSMAN
Je voulais faire observer à Monseigneur qu'il l'a déjà pris.
LE PRINCE
Moi ?
GUSMAN
Oui, Monseigneur ; et même avec beaucoup pus d'appétit qu'à l'ordinaire ; car au verre d'eau près, votre Altesse n'a rien laissé.
LE PRINCE
Plaisantez-vous ?
GUSMAN
Pour preuve, voilà encore la tasse dans laquelle j'ai eu l'honneur de vous le servir.
LE PRINCE
Vous voulez me faire croire...
GUSMAN
Milescas qui était présent, peut vous l'assurer.
SCÈNE XXV. Les Précédents, Milescas.
MILESCAS
Oui, Monseigneur, j'en suis témoin ; et votre Altese même dans ce moment-là venait de s'habiller.
LE PRINCE
Eh ! Je suis encore en robe de chambre.
BAROGO
Voilà le mystère.
GUSMAN
Le Seigneur Don César qui est survenu comme Monseigneur achevait, peut dire la vérité. Justement le voici.
SCÈNE XXVI. Les Précédents, Don César.
LE PRINCE
Qu'est-ce que cela signifie ? Avancez, Don César, on veut me persuader que je vous ai vu ce matin, et que j'étais à déjeuner, quand vous êtes venu.
DON CÉSAR
J'ignore, mon Prince, si vous aviez déjeuné en effet, mais je sais que vous quittiez une tasse, quand j'ai eu l'honneur de vous remettre le billet et les deux cents piastres pour la signora Eléonore.
BAROGO
Nouvel embargo.
LE PRINCE
Vous m'avez remis à moi ce-matin un billet et deux cents piastres pour la Signora Léonore ?
DON CÉSAR
En quatre rouleaux de cinquante, que vous m'avez ordonné de laisser sur cette table ; Votre Altesse étant toute habillée et assise dans ce même fauteuil.
LE PRINCE
Auriez-vous formé le projet de me le persuader ?
BAROGO
Cela serait plaisant.
DON CÉSAR
Je puis vous protester qu'il n'est rien de plus vrai.
GUSMAN
Pour moi, j'ai vu les rouleaux.
MILESCAS
Et moi aussi, à telle enseigne qu'à peine le Seigneur Don César a-t-il été sorti, que Monseigneur a fait entrer Dona Sancha, la Femme-de-chambre de Dona Eléonore, à qui votre Altesse a bien voulu accorder un moment d'entretien.
LE PRINCE
Messieurs, je vous ordonne de finir un jeu qui me déplaît souverainement, ou je saurai punir votre audace.
DON CÉSAR, à part
Il extravague.
GUSMAN, à part
La tête lui tourne.
MILESCAS, à part
Il est fou.
BAROGO, à part
Pas si fou.
DON CÉSAR
Mon Prince...
LE PRINCE
Vous êtes un fripon... Ne repliquez pas. J'ai de quoi vous confondre. Si j'avais reçu cette somme, je l'aurais encore, ou du moins je saurais l'usage que j'en ai fait.
MILESCAS
Il n'y a pas si longtemps que Votre Altesse en a disposé, pour l'avoir oublié.
GUSMAN
Monseigneur doit se rappeler qu'il en a gratifié le Seigneur Don Félicio.
DON CÉSAR
Vous l'entendez, mon Prince.
MILESCAS
C'est moi-même que Votre Altesse a chargé de lui remettre cet argent.
GUSMAN
Il a été bien mortifié, Monseigneur, de n'avoir pas pu vous en remercier de vive voix.
MILESCAS
Et il a cherché à s'en dédommager par la lettre que j'ai eu l'honneur de vous remettre à l'instant.
LE PRINCE
Je tombe des nues.
Il prend la lettre de Félicio, l'ouvre, et lit.
Mon Prince, que d'actions de grâces ne vous dois-je pas pour les deux cents piastres que vous venez d'accorder au plus dévoué de vos serviteurs !
Il y a bien là deux cents piastres... Je ne me trompe pas... Deux cents piastres !... C'est son style, son caratère, son seing.... À moins que le Diable ne s'en mêle, je n'y conçois rien.
SCÈNE XXVII. Les Précédents, Postichi.
POSTICHI
C'est senz' altre à son Altesse Serenissime Monsignor le Prince d'Oresca à qui j'ai l'honnor di parler.
LE PRINCE
C'est moi-même. Qui êtes-vous ?
POSTICHI
Monsignor non sti pas senz' avoir entendou parler dei Dottor Postichi. C'est vostre oumilissimo serviror, Italien de nation, Dentista de métier, et honnête uomo di profession.
LE PRINCE
Passons sur les qualités. Que souhaitez-vous ?
BAROGO
Je gage qu'il vient lui arracher la dent qui me faisait mal.
POSTICHI
Vengo à procurar à Monsignor qualche soulagement à son mal.
LE PRINCE
Seigneur Docteur, de quel mal parlez-vous, je vous prie ?
POSTICHI
Perdio ! Vostre Altesse ne l'ignora pas.
LE PRINCE
Je vous comprends encore moins.
POSTICHI, à part à Gusman
M'auriez-vous ingannato ?
GUSMAN
Ne voyez-vous pas qu'il le fait exprès ?
POSTICHI
Vossignoria ne peut avoir d'imenndicato che toute la matina elle a sta lavorata d'oun mal di dents, et c'est per questo que j'accours promto, per opérar la.
LE PRINCE
Pour m'opérer ! Moi ? Vous vous moquez, Seigneur Docteur ; mes dents sont dans le meilleur état du monde, et je ne me rappelle pas même y avoir jamais eu mal de ma vie.
DON CÉSAR, à part
Où a-t-il la tête aujourd'hui ?
POSTICHI
Ecco appunto comme sont tous les malades. La douleur une fois passata, ils s'imaginent ché sta pour toujours, et le mal qu'ils ont éprouvé fa qu'ils s'opposent au bien qu'on veut leur far.
LE PRINCE
Je vous ai dit, et je vous le répète encore...
POSTICHI, portant sa trousse sur la table
Abia patienza, Monsignor, non sta besoin avec moi d'avoir peur, perché, sans me vanter, je puis dire ché sono il premier uomo de mon mestier.
BAROGO
Sans se vanter.
POSTICHI
Ni facia dunqué la grazzia di mi far voir la dent dové si senté la douleur.
LE PRINCE
Encore une fois, Seigneur Docteur...
BAROGO
Il lui arrachera une dent.
POSTICHI
Abia patienza, Monsignor. Je m'explique ; est ce ouna dent canina ? Ouna dent incisiva, ouna dent mollaire ché vi fa so firir ? Appartient-elle à la mâchoire inférieure, ou à la mâchoire soupérieure ? Est-elle del devanti ou del fondo ?
LE PRINCE
Mais quel cruel homme êtes-vous ?
POSTICHI
Abia patienza, Monsignor, et ouvrez la bouche, perché bisogna d'abord désaminer la dent. S'il faut la plomber, nous la plomberons ; s'il faut l'arracher, nous l'arracherons, c'est tout simple ; l'un et l'aitro sta l'affar d'oun momento et d'un tour de main. Il méglior de tour, c'est ché gi a non si vois rien.
LE PRINCE
Mais...
POSTICHI
Abia patienza, Monsignor.
BAROGO
Il en a bien besoin.
POSTICHI
Ecco comment ! Io vi soubstitoue à la dent arrachée, ouna dent si bella é si buona, qu'elle fa pion tosto vergogna à toutes les altres. On me connaît à la Cour, et Monsignor peut s'en informer. Non sta dans ce pays-là ni Dama, ni Petit-Maître qui n'ait au moins ouna ou deux dents della mia façon.
LE PRINCE
Et vous partez de-là, pour conclure que je dois vous avoir la même obligation ?
SCÈNE XXVIII. Les Précédents, Dona Sancha.
DONA SANCHA
Monseigneur, ma Maîtresse vient de sortir et, je profite de ce moment pour jouir de la permission que vous avez bien voulu m'accorder.
BAROGO
Encore une autre !
LE PRINCE
Et quand, je vous prie ?
DONA SANCHA
Mais ce matin, tout-à-l'heure, il n'y a qu'un moment. Ne pouvant pas venir d'abord, j'ai pris la liberté de vous en marquer la raison, par une lettre dont j'ai chargé un Commissionnaire à la porte de la maison.
GUSMAN
Nous vous l'avions bien dit, Monseigneur, que Dona Sancha vous avait parlé.
LE PRINCE
Tout ce que j'entends, tout ce que je vois ne sert qu'a redoubler ma surprise.
DONA SANCHA
Monseigneur s'est déshabillé ?
MILESCAS
Eh bien ! Monseigneur.
DONA SANCHA
Votre mal de dents serait-il augmenté au point que...
LE PRINCE
Vous verrez que toute la Ville se sera donné le mot pour me persuader que j'ai vu tout le monde, quand personne n'a encore paru devant moi ; que j'ai donné à un homme à qui je n'ai pas seulement pensé, deux cents piastres qu'on dit m'avoir remises en main propre, quoique je n'aie pas encore manié d'aujourd'hui une seule pièce de monnaie ; que je me suis habillé, quoique je sois en robe_de_chambre ; que j'ai déjeuné, quand je me sens l'estomac vide ; et que j'ai mal aux dents, quand elles sont plus saines que jamais.
DONA SANCHA
Je croyais cependant, Monseigneur...
LE PRINCE
Dona Sancha, je vous dois trop, pour me fâcher d'une mauvaise plaisanterie ; mais il est temps qu'elle finisse. Je saurai reconnaître le service important que vous m'avez rendu. Vous, Don César, remettez-moi la clef de ma cassette et de mon secrétaire.
DON CÉSAR
Mon Prince...
LE PRINCE
Vous m'avez entendu.
Il reprend la clef.
Dès ce moment vous n'êtes plus à moi. Cette lettre vous en apprendra la raison.
Il la lui donne.
Quant aux deux cents piastres, je saurai les retrouver. En attendant, sortez.
Don César sort.
POSTICHI, à Don César qu'il retient
C'est la rage des dents qui le tient. Attendez un peu, attendez ; io vo i remediar.
Au Prince.
Abia patienza. Monsignor, abia patienza.
À Gusman.
Avancez questo fauteuil, vous.
BAROGO
Ouf !
SCÈNE XXIX ET DERNIÈRE. Le Prince, Dona Sancha, Postichi, Gusman, Milescas, Barogo caché.
LE PRINCE
Vous, Seigneur Docteur, je vous prie en grâce de vouloir bien en faire autant. J'ai la plus grande confiance en vous et en votre art ; mais je le répète pour la centième et dernière fois, que je n'ai besoin ni de l'un ni de l'autre.
POSTICHI
Abia patienza, Monsignor.
Le Prince, impatienté, pousse rudement le Docteur qui, renversant la table, découvre Barogo.
BAROGO, criant
Miséricorde ! C'en est, fait de moi !
Les gens effrayés laissent tomber la table sur les pieds, de Postichi, qui crie pendant que les autres rient de la figure de Barogo.
POSTICHI, se jetant sur un fauteuil
Ahi ! ahi ! ahi !
MILESCAS, SANCHA, GUSMAN
Ahi ! ahi ! ahi !
LE PRINCE, qui pendant ce temps allait sortir, se retourne
Qu'est-ce ?
POSTICHI
Per Dio ! Non posso piou. Ahi ! ahi ! ahi !
DONA SANCHA
Ah ! Ah ! Ah ! C'est Monseigneur. Ah ! Ah ! Ah !
GUSMAN
Ah ! Ah ! Ah ! C'est le Prince. Ah ! Ah ! Ah !
MILESCAS
Ah ! Ah ! Ah ! C'est Son Altesse. Ah ! Ah ! Ha !
LE PRINCE, s'avançant
Eh ! Mais, que vois-je ?
BAROGO, se débarrassant de dessous le tapis et les tréteaux
Un malheureux, Monseigneur, qui réclame à deux genoux votre indulgence. Tout un chacun dit comme ça que vous êtes si bon Prince.
LE PRINCE
Qui êtes-vous ? D'où venez-vous ?
BAROGO
De dessous cette table, Monseigneur.
LE PRINCE
J'entends bien. Mais par quel hasard êtes-vous venu ici ?
BAROGO
Monseigneur, ce n'est par aucun hasard, mais bien par cette cheminée que voilà, et que, sans le respect que je dois à la compagnie, j'ai eu l'honneur de ramoner ce matin.
LE PRINCE
Quoi ?
BAROGO
Hélas ! Oui, Monseigneur. C'est un maudit moment de curiosité qui m'a perdu. Mais qui n'en a pas dans la vie de ce monde ! J'ai vu tant, tant, tant de belles choses, que je n'ai pu m'empêcher d'y mettre la main. Foi d'honnête homme, Monseigneur, ce n'était pas pour vous faire du tort. Chez les grands Seigneurs il y a déjà tant de gens qui s'en acquittent si bien, et vous le savez à présent.... C'était tant seulement pour voir comment ça ferait. Or, une fois emberlificoté de la sorte, il ne m'a plus été possible, Monseigneur, de me désemberlificoter, parce qu'ils venaient tous à la queue les uns des autres, ni plus ni moins qu'un troupeau de bêtes à cornes, Monseigneur, et ces beaux habits qui sont les vôtres....
LE PRINCE
... Me donnent la clef d'une énigme qui, jusqu'à présent, m'avait parue inconcevable. Je te pardonne ton audace en faveur de la bonne action que tu as faite, et de l'avantage qui m'en est résulté.
BAROGO
Ah ! Monseigneur...
DONA SANCHA, à Barogo
C'est donc là ce Monseigneur qui m'a fait la grâce de me presser si fort ?
BAROGO
C'était un des profits de mon rôle.
DONA SANCHA
Je ne m'étonne plus que les mains de son Altesse fussent si rudes.
GUSMAN
Si bien que c'est-là le Prince qui a bu le chocolat.
BAROGO
Si c'est votre Seigneurie qui l'a fait, je l'en félicite. Je n'en ai jamais pris de meilleur. C'est la première fois.
MILESCAS
Et par conséquent, c'est aussi Son Altesse qui s'était débarbouillée à la serviette en question ?
LE PRINCE
Oui, mais c'est moi qui ai manqué d'en être la victime, et que vous avez reconduit si poliment à la cheminée. Mon travestissement vous a empêché de me connaître. Mais une autre fois soyez plus humain envers ceux que vous croyez vos inférieurs.
BAROGO
Car vous voyez qu'en pensant parler à son valet, on se trouve avoir affaire à son Maître.
LE PRINCE
Et toi, mon ami, vends à ton profit les habits que tu portes, et compte que j'aurai soin de toi. Je te rends les tiens, qui m'ont valu une des plus douces jouissances. Les voilà ; ce sont ceux d'un honnête homme.
BAROGO
Qui est d'autant plus heureux, Monseigneur, que vous lui pardonnez d'avoir pu passer pour vous.
LE PRINCE
Moi-même j'ai bien pu passer pour toi.
BAROGO
Cela est vrai ; mais, Monseigneur, malheureusement l'habit ne fait pas l'homme.
AU PUBLIC.
Messieurs, j'ai fait une bonne journée, pour un ramoneur ; mais elle serait pour moi celle d'un Prince, si vos bontés daignent la couronner.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica