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Comédie en prose· Ou la Femme comme il y en A Peu

Le Sculpteur

Alexandre-Louis-Bertrand de Beaunoir· créée en 1784· 2 actes· 8 vers· 8 personnages

Représentée, pour la première fois, à Paris [au Théâtre des Variétés amusantes] le Mercredi 14 Janvier 1784.

Personnages

  • LE COMTE D'ARTIPHILE
  • LE DOUX, Sculpteur
  • BÉCARRE, Musicien
  • L'ABBÉ RÉMIFA
  • MADEMOISELLE DES BRISÉES, Danseuse
  • DU CISEAU, Sculpteur
  • SUSANNE, épouse de le Doux
  • MADAME CAQUET

ACTE I

Le théâtre représente un atelier de sculpteur.

SCÈNE PREMIÈRE. Madame Caquet, Suzanne.

Au lever de la toile, Susanne est occupée à peindre.

MADAME CAQUET

Tenez, ma voisine, voilà une lettre que vient de me remettre pour vous le facteur de la petite poste.

SUSANNE, la mettant dans la poche de son tablier

Bien obligé, Madame Caquet.

MADAME CAQUET

Que je ne vous gêne pas.

SUSANNE

Elle n'est pas pour moi.

MADAME CAQUET

Elle n'est pas pour Monsieur le Doux ?

SUSANNE

Oui, Madame.

MADAME CAQUET

Eh bien ! Est-ce qu'entre mari et femme, on doit avoir des secrets l'un pour l'autre ?

SUSANNE

Aussi le Doux n'a-t-il rien de caché pour moi.

MADAME CAQUET

Et vous n'osez l'ouvrir ?

SUSANNE

Mon mari ne décachette pas les miennes.

MADAME CAQUET

Il a raison ; mais, s'il n'a rien de caché pour vous, vous pouvez voir ce qu'on lui écrit : peut-être est-ce une affaire pressée, peut-être exige-t-elle une prompte réponse ?

SUSANNE

Le Doux est ici ; il va bientôt descendre, et je la lui remettrai.

MADAME CAQUET

Ah ! Ma pauvre voisine, ma pauvre voisine !

SUSANNE

Que voulez-vous dire, Madame ?

MADAME CAQUET

Si la plupart des femmes sont trompées, elles le méritent bien.

SUSANNE

Cela se peut, Madame.

MADAME CAQUET

Comme on endort aisément une jeune femme !

SUSANNE

Voulez-vous bien m'expliquer, Madame Caquet, ce que veulent dire tous ces demi-mots ? Est-ce à moi qu'ils s'adressent ?

MADAME CAQUET

Vous ! Bon ! Vous avez un mari trop sage.

SUSANNE

On ne peut être, plus heureuse que je le suis.

MADAME CAQUET

C'est ce que tout le monde dit : cette pauvre petite Madame le Doux, qu'elle doit être contente ! Au bout d'un an et plus de mariage, son époux est toujours aussi empressé, aussi amoureux que le premier jour. Ce n'est pas de ces mauvais sujets qui n'ont pire maison que la leur ; qui abandonnent leurs femmes, leurs ménages, et vont s'enfermer toute la journée, et souvent une bonne partie de la nuit, dans une estaminette, pour fumer, boire et jouer. Le Doux est toujours chez lui, toujours à travailler ; il n'a pas de meilleur ami que sa femme : n'est-il pas vrai, ma voisine ?

Estaminette : estaminet. Café où l'on fume. [L] Littré ne signale pas de féminin à estaminet.

SUSANNE

Sans doute.

MADAME CAQUET

Il voit, à la vérité, dit-on, ce Monsieur Bécarre, ce Musicien toujours altéré, qui ne sort d'un cabaret que pour rentrer dans un autre ; qu'on rencontre le matin gris ; qu'on ramasse le soir ivre mort : mais il ne le voit que pour le faire rougir de ce goût, pour l'en détourner ; et s'il se permet quelquefois de boire un coup avec lui, c'est qu'il sait qu'on ne corrige un ivrogne, qu'en feignant de partager son défaut : n'est-il pas vrai, ma voisine ?

SUSANNE

Monsieur Bécarre est son ami depuis longtemps : il peut avoir ce malheureux goût que vous lui reprochez ; mais il a le coeur excellent.

MADAME CAQUET

Il est bien certain qu'il ne ressemble en rien à ce vilain Monsieur du Ciseau, qui est bien le plus méchant homme, l'être le plus envieux qui soit dans la nature. Monsieur le Doux le voit tous les jours, ne le quitte pas ; mais c'est certainement pour adoucir son caractère ; et puis il vaut mieux vivre en paix avec les méchants, que d'être leur ennemi : n'est-il pas vrai, ma voisine ?

SUSANNE

Monsieur du Ciseau est lié d'affaires avec mon mari.

MADAME CAQUET

C'est encore une raison ; et, comme disent les hommes, les bonnes affaires ne se font que le verre à la main. Voilà pourquoi, sans doute, Monsieur du Ciseau et votre mari s'enFerment ensemble des jours entiers dans un petit jardin du faubourg : on doit y traiter bien des affaires, ma voisine : car il s'y boit rudement de vin ; et ces Messieurs y travaillent tant, qu'ils ont toujours en sortant la tête cassée, et ne savent pas même où ils mettent leurs pieds. C'est cependant bien désagréable pour une femme jeune, douce, honnête, jolie, de voir rentrer son mari dans un pareil état : n'est-il pas vrai, ma voisine ?

SUSANNE

En voilà assez, Madame. Je vois bien quelle est votre intention ; mais voulez-vous qu'à mon tour je vous ouvre mon coeur ?

MADAME CAQUET

Très volontiers. J'espère que vous pensez bien que tout ce que je vous dis, m'est dicté par le tendre intérêt que vous inspirez à tout le monde.

SUSANNE

J'en suis persuadée, Madame ; je crois même qu'il n'y a point de malignité dans votre conduite ; que si vous cherchez à m'éclairer sur celle de mon mari, c'est : uniquement par bonté d'âme, et non, comme on pourrait le penser, pour porter le trouble et la discorde dans mon ménage.

MADAME CAQUET

Vous me rendez justice ; vous lisez dans le fond de mon coeur.

SUSANNE

Eh bien ! Madame, supposons pour un instant que mon époux ait tous les défauts que vous lui prêtez : si je les connais, votre confidence est inutile ; et si je les ignore, elle est cruelle, puisqu'elle détruit une erreur qui me rend heureuse.

MADAME CAQUET

Écoutez-donc, Madame le Doux : ce que je vous en dis, n'est que par amitié pour vous. Vous êtes jeune encore ; vous ne savez pas combien il est intéressant qu'une femme ait l'oeil à son ménage, et veille de près la conduite de son mari : il est de certains goûts qui, arrêtés dans leurs commencements, ne sont rien ; mais qui, lorsque l'on les laisse croître et s'enraciner, deviennent des habitudes cruelles, se changent bientôt en vices, et finissent par conduire à tout. Je puis vous en parler par expérience ; je sais tout ce que j'ai eu à souffrir, pour avoir été, comme vous, trop bonne, trop douce, trop confiante : j'avais un mari brutal, ivrogne, débauché, dissipateur ; eh bien ! Madame, je l'ai tant querellé, tant battu, qu'il a fini par prendre son parti : il est allé, je crois, aux Antipodes ; et depuis vingt ans, Dieu merci ! Je n'en ai pas seulement entendu parler ; mais vous n'êtes point dans ce cas-là.

SUSANNE

Heureusement, Madame. Le Doux fait mon bonheur, et sa conduite est telle qu'elle doit être.

MADAME CAQUET

Je vous crois, ma voisine. Monsieur le Doux est sage, rangé, toujours amoureux : je vous en fais mon compliment. Mais si, par hasard, (car tout peut arriver), il devenait jamais ivrogne ; s'il négligeait son ouvrage pour ses plaisirs ; s'il abandonnait sa femme pour ses coteries, souvenez-vous que je vous ai prévenue de bonne heure d'y mettre ordre ; et si votre maison se trouve ruinée, dites bien : c'est ma faute, et si j'eusse cru Madame Caquet, je ne me trouverais pas dans l'embarras où je suis : entendez-vous, Madame ?

SUSANNE

Oui, Madame.

MADAME CAQUET

De tous les goûts, celui du vin est le plus bas c'est aussi le plus dangereux. Il le par1ît peu dans les commencements ; mais les suites sont terribles, sont affreuses. Le vin éteint la raison et le talent, abrutit l'homme, et le mène de l'inconduite aux bassesses, des bassesses au vice, du vice au crime. Adieu, ma chère voisine ; je suis charmée de vous savoir heureuse.

Elle sort.

SCÈNE II.

SUSANNE, seule

Hélas ! Ses funestes présages ne sont peut-être que trop vrais. Le calme est sur mon front, quand la douleur est dans mon coeur. Mais, est-ce à moi à déshonorer mon mari ? Eh ! Qui donc prendra soin de sa réputation, si ce n'est son épouse ?

Elle se remet à peindre.

Que sont devenus ces premiers moments, ces moments si doux de notre union ! Mon époux n'était alors occupé que de moi, il ne me dérobait que les moments qu'il donnait à son ouvrage ; il le néglige aujourd'hui, pour se livrer tout entier aux plaisirs de la société. Bécarre le perd, du Ciseau le trahit. Peut-être son coeur se sèche, son génie s'étein t ; il se déplaît dans son atelier ; il se déplaît auprès de moi. Pourquoi donc sa maison lui devient-elle désagréable ? Serait-ce ma faute ? Cela se peut. Eh bien ! Redoublons encore de complaisance et de douceur, et rendons, s'il est possible, son âme à la gloire, et son coeur à l'amour.

SCÈNE III. Suzanne, Le Doux.

LE DOUX

Bonjour, Susanne : déjà toute à l'ouvrage !

SUSANNE, l'embrassant

Oui, mon ami, il saut bien que je répare un peu tes fautes ; quand tu négliges ton travail, il faut que je force le mien, pour maintenir l'équilibre.

LE DOUX

Tu me grondes, Susanne ?

SUSANNE

Non, mon ami, non.

LE DOUX

Pourquoi t'en défendre ? Tu n'as pas tort. Je te parais un paresseux ; mais crois qu'il me faut des raisons puissantes pour te quitter aussi souvent que je le fais.

SUSANNE

Je croirai tout ce que tu voudras. Est-il possible, cependant, que tu puisses traiter des affaires bien importantes, avec ce pauvre Bécarre ?

LE DOUX

Ne badines pas ; quand il a la tête froide, il est d'un excellent conseil.

SUSANNE

Le malheur est que sa pauvre tête est bien souvent échauffée.

LE DOUX

Il est vrai : aussi n'est-ce pas sur lui que je compte.

SUSANNE

Sur qui donc ?

LE DOUX

Sur Monsieur du Ciseau.

SUSANNE

Sur Monsieur du Ciseau !

LE DOUX

Tu ne l'aimes pas ?

SUSANNE

Je ne hais aucun des amis de mon mari. Mais mérite-t-il ce titre ?

LE DOUX

J'en suis sûr, il me le prouve. Il est chargé dans ce moment d'une entreprise superbe qu'il veut bien partager avec moi, et qui peut me donner toute l'aisance que je désire te procurer.

SUSANNE

Ne suis-je pas heureuse, ne suis-je pas contente, le Doux ? Est-ce donc la fortune qui donne le bonheur ? Je n'ai jamais formé de voeu que pour ta gloire.

LE DOUX

Eh bien ! Sois contente ; en travaillant à ma fortune, j'assure en même temps ma réputation.

SUSANNE

Je vois bien que tu ne manqueras jamais de bonnes raisons, et tu sais que tu n'en as pas besoin auprès de moi ; mais tout le monde ne me ressemble pas. On crie, on murmure, on s'impatiente. Tiens, voilà une lettre que je viens de recevoir.

LE DOUX

De quelle part ?

SUSANNE

Je l'ignore.

LE DOUX, lit

Lassé de vos retards continuels, je vous prie ; Monsieur, de ne plus toucher à la Statue que je vous avais commandé : je la confierai à des mains moins négligentes ; et demain, de grand matin, je viendrai la faire enlever de chez vous. Le Comte D'ARTIPHILE.

SUSANNE

Voilà ce que je craignais depuis longtemps.

LE DOUX

C'est ma faute ; j'ai trop abusé de sa patience, j'ai trop abusé de ses bontés.

SUSANNE

Tu l'as cruellement négligé.

LE DOUX

J'ai des torts sans nombre vis-à-vis de lui.

SUSANNE

Il est vrai qu'il nous a comblé de bienfaits.

LE DOUX

Et je n'oublierai jamais le plus grand de tous !

SUSANNE

Lequel donc ?

LE DOUX

C'est à lui que je dois la main de ma Susanne.

SUSANNE

Mon ami !

LE DOUX

Sa menace m'afflige et me désespère. J'ose me flatter que ce morceau n'est pas sans mérite ; j'attendais avec impatience l'instant précieux, où le ciseau, le burin et le pinceau, réunis dans le même musée, présenteront à l'oeil étonné du Connaisseur, les chefs-d'oeuvres des arts et les fruits du génie ; et ce morceau, fait pour m'illustrer, n'y sera pas.

SUSANNE

Il y sera, le Doux ; il y sera. Monsieur d'Artiphile menace ; mais tu connais la bonté de son coeur ; tu sais qu'il t'aime. S'il te surprend travaillant à sa statue, jamais il n'aura la fermeté cruelle de t'enlever un morceau qui doit faire la réputation d'un artiste qu'il a ouvertement protégé.

LE DOUX

Tu as raison, Susanne. Eh ! Quel homme serait assez hardi pour oser porter la main sur ma Minerve. Je la briserais plutôt.

SUSANNE

Fais mieux ; achève-la.

LE DOUX

Oui, je l'achèverai, et l'envie même se taira devant elle.

SUSANNE

Bien, mon ami, bien. Voilà cette noble fierté qu'on pardonne au talent.

SCÈNE IV. Susanne, Le Doux, L'Abbé Rémifa.

L'ABBÉ

Bonjour, mon cher Monsieur le Doux, comment vous portez-vous ?

LE DOUX

Monsieur...

L'ABBÉ

Vous me prenez pour revenant, n'est-ce pas ? Il y a un siècle que vous ne m'ayez vu ; mais c'est qu'on m'a enlevé. Me voilà enfin rendu à ce cher Paris.

SUSANNE, lui présentant un siège

Voulez-vous...

L'ABBÉ

Ah ! Je ne vous avais pas vu, Madame ! Il est inutile de vous demander des nouvelles, de votre santé ; elle perce à travers vos charmes, et le petit poupon ! Toujours l'amour....

SUSANNE

Vous êtes trop....

L'ABBÉ

En vérité, je ne puis me lasser d'admirer la prudence de ce cher époux. Voilà ce qui s'appelle marier l'utile et l'agréable ! Trouver dans une femme charmante un modèle parfait, et toujours prêt... C'est très bien l'entendre, Monsieur le Doux, et je ne m'étonne plus si tous vos ouvrages sont marqués au coin de la perfection.

LE DOUX

Vous avez bien...

L'ABBÉ

À propos, et mon buste ? Où en est-il ?

LE DOUX, découvrant un buste

Le voilà.

SUSANNE

Comment le trouvez-vous ?...

L'ABBÉ

J'en suis assez content... Je voudrais cependant dans le tout un peu plus de moelleux.

LE DOUX

Ce serait affaiblir le caractère.

L'ABBÉ

Mais je n'en veux point de caractère ; il ne me faut que des grâces. Je vous l'avais tant recommandé.

LE DOUX

Je croyais...

L'ABBÉ

Je voudrois aussi plus de passions dans les yeux ; plus de volupté dans la bouche ; la tête plus penchée. Tenez, voyez....

Il chantonne avec une expression outrée.

Je n'ai point trouvé de cruelles. Et je n'en trouverai jamais, Et je n'en trouverai jamais.

Saisissez bien mon genre.

LE DOUX

Je les tiens à présent, Monsieur, l'Abbé ; et si vous voulez seulement m'accorder une heure de séance...

L'ABBÉ

Très volontiers ; mais pas pour aujourd'hui.

LE DOUX

Quand vous voudrez.

L'ABBÉ

Eh bien ! je tâcherai de vous sacrifier un jour.

LE DOUX

Je serai à vos ordres tous les matins.

L'ABBÉ

à merveille.... J'ai aussi une idée à vous donner pour la base... Elle est charmante.

LE DOUX

Je n'en doute pas.

L'ABBÉ

De deux guirlandes de myrtes et de roses s'entrelaçant, vous formerez une couronne. Vous m'entendez bien ?

LE DOUX

Je vous entends.

L'ABBÉ

Dans ces guirlandes, vous jetterez, comme par hasard, quelques feuilles de laurier, qui auront l'air de vouloir percer à travers les roses...

LE DOUX

Je vous comprends.

L'ABBÉ

Et, au milieu de la couronne, vous graverez ce quatrain que je me suis amusé à griffonner ce matin, et qui rend très bien mon genre.

SUSANNE, quittant son ouvrage

Voulez-vous avoir la complaisance de nous le lire ?

LE DOUX

Délicieux.

SUSANNE

Je savais bien que Monsieur l'Abbé Rémisa pinçait délicieusement une guitare, que la Romance lui devait ses plus doux charmes, mais j'ignorais qu'il joignît à tant de talents, l'art des vers.

L'ABBÉ

Eh ! Qui n'en fait pas aujourd'hui ? Il est vrai que si j'avais voulu m'y livrer davantage, m'en occuper un peu plus sérieusement, j'aurais pu me placer, je crois, entre Horace et Chaulieu ; mais à quoi m'eût servi, pour le bonheur, une étincelle de réputation ? Trop de mérite eût pesé sur la société ; et pour rester à sa portée, j'ai préféré n'être qu'aimable.

SUSANNE, se remettant à peindre

Et vous avez parfaitement réussi.

L'ABBÉ, contemplant, avec admiration, le tableau que peint Susanne

On me le persuade... Oh ! Oh ! Oh ! Mais voilà qui est charmant, divin ! Quelle vérité ! Voilà la majesté de Junon, la fierté de Minerve, et le sourire de Vénus. C'est elle-même : quelle fraîcheur ! Quel vif dans les chairs ! Ce sont les formes ! C'est la nature ! Mais pourquoi m'en étonner, quand la Déesse elle-même se trouve l'artiste et le modèle ?

SUSANNE

Galanterie à part, en êtes-vous content ?

L'ABBÉ

Enchanté !... Ces temps de barbarie sont donc entièrement disparus, où nos idiots de pères prétendaient qu'une femme en savait assez, quand elle pouvait distinguer un pourpoint d'avec un haut-de-chausses, recoudre un rabat, et plisser leurs fraises antiques. Aujourd'hui nous voyons tour-à-tour, dans la main des Grâces,

L'aiguille et le compas, la plume et le pinceau.

SUSANNE

Quelle est cette charmante personne ?

L'ABBÉ

Eh ! C'est Mademoiselle des Brisées !

SCÈNE V. Le Doux, Susanne, L'Abbé Rémifa, Mademoielle des Brisées.

MADEMOISELLE DES BRISÉES

C'est ce cher Abbé !

L'ABBÉ

Qui m'eût dit que ces lieux, par les Arts habités, présenteraient Vénus à mes yeux enchantés ?

MADEMOISELLE DES BRISÉES

Toujours charmant ! Vous êtes un monstre...

L'ABBÉ

Pourquoi ?

MADEMOISELLE DES BRISÉES

Comment ! Il y a trois mois qu'on ne vous a vu ?

L'ABBÉ

J'ai été enlevé comme un ballon.

MADEMOISELLE DES BRISÉES

Nos Coulisses, pendant votre absence, out été d'un triste, d'une décence ; c'est à périr d'ennui.

L'ABBÉ

Je compte bien m'y montrer incessamment... Mais, puis-je vous demander ce qui vous amène ici ?

MADEMOISELLE DES BRISÉES

Un projet que très certainement vous approuverez.

L'ABBÉ

Vous n'en doutez pas.

MADEMOISELLE DES BRISÉES

Monsieur, est Monsieur le Doux ?

LE DOUX

À vous obéir, Madame.

MADEMOISELLE DES BRISÉES

On m'a beaucoup vanté vos talents, votre honnêteté, vos moeurs.

L'ABBÉ, montrant Susanne

Voilà sa caution.

MADEMOISELLE DES BRISÉES

C'est un modèle.

LE DOUX

C'est ma femme.

MADEMOISELLE DES BRISÉES

Ah ! Ah !... Je viens, Monsieur, implorer le secours de votre art.

LE DOUX

Jamais il ne m'aura été plus précieux, jamais il ne m'aura donné de plus doux moments.

MADEMOISELLE DES BRISÉES, à l'Abbê

Il sait vivre.

L'ABBÉ

Vous en serez contente.

MADEMOISELLE DES BRISÉES, à l'Abbé

C'est dommage que ça soit marié.

LE DOUX, bas à l'Abbé, tandis que Mademoiselle des Brisées s'amuse à regarder quelques modèles de Sculpture

Monsieur l'Abbé ?

L'ABBÉ

Eh bien ?

LE DOUX

Quelle est cette belle nymphe ?

L'ABBÉ

C'est Mademoiselle des Brisées, la nouvelle Danseuse de l'Opéra. Tout le monde connoît ça.

Haut à Mademoiselle des Brisées.

Vous allez nous faire un cadeau ?

MADEMOISELLE DES BRISÉES

Oui... Vous savez combien tous les jours je suis excédée des demandes indiscrètes de mille adorateurs. Vous connaissez tout le liane de mon caractère ; je voudrais n'en mécontenter aucun, et je n'ai trouvé qu'un seul moyen de satisfaite leurs désirs.

L'ABBÉ

Et ce moyen, c'est de donner à chacun une copie de l'original ?

MADEMOISELLE DES BRISÉES

Justement : on m'avait proposé la gravure ; mais elle devient bien commune.

L'ABBÉ

Vous avez raison.

MADEMOISELLE DES BRISÉES

Et puis tapisser tous les coins de rues à côté d'un poète, ou de mon Maître de musique ; c'est une idée qui me blesse l'imagination.

L'ABBÉ

Ce n'est pas là votre place.

MADEMOISELLE DES BRISÉES

Toute réflexion faite, je préfère le ciseau au burin.

L'ABBÉ

Très bien vu. Le marbre seul était digne de nous rendre ces traits divins.

MADEMOISELLE DES BRISÉES

Je viens, en conséquence, prier Monsieur le Doux de vouloir bien me faire...

LE DOUX

En buste, Madame ?

MADEMOISELLE DES BRISÉES

Non, Monsieur ; en pied.

L'ABBÉ

Charmante !

MADEMOISELLE DES BRISÉES

Ah ! Çà, l'Abbé, vous êtes pétri de goût. Quel costume choisirai-je ?

L'ABBÉ

Eh ! Quel autre convient à la Déesse de la Danse, que celui de Terpsicore ?

Terpsichore : Nom d'une des neuf Muses, celle qui préside à la danse. [L]

MADEMOISELLE DES BRISÉES

Oh ! Non, l'Abbé, non ; il n'y a pas de jour où je ne reçoive à ma toilette des couplets ou des vers innocents, et ce nom m'y est : si souvent prodigué, qu'il m'en donne des vapeurs.

L'ABBÉ

La rose dans nos parterres reçoit tour-à-tour les caresses du zéphir et le baiser du papillon ; comme elle, vous voyez les coeurs voler autour de vous. Soyez Flore à nos yeux.

MADEMOISELLE DES BRISÉES

Ne trouvez-vous pas un peu de fadeur dans cette idée ?

L'ABBÉ

Eh bien ! Voulez-vous rendre cette gaîté si mutine, si libertine, qui vous rend divine à la fin d'un souper ? Prenez le costume d'un Bacchante.

MADEMOISELLE DES BRISÉES

D'une Bacchante ? L'Abbé....

L'ABBÉ

Entendons-nous... Non telle qu'on la peint outragée, furieuse, déchirant ce langoureux Orphée ; mais vive, folâtre, s'échappant aux caresses du vieux Silene, pour se précipiter dans les bras du jeune satyre, qui l'emporte en riant dans le plus épais du bois.

MADEMOISELLE DES BRISÉES

Cette image est charmante ; mais c'est que je tiens à une idée singulière.

L'ABBÉ

Quelle est-elle ?

MADEMOISELLE DES BRISÉES

Vous allez peut-être la trouver ridicule ?

L'ABBÉ

Voyons.

MADEMOISELLE DES BRISÉES

Je préférais à tout autre habit, celui de Vestale.

Vestale : Fille vierge chez les Romains, qui était consacrée au service de la déesse Vesta, pour garder le feu sacré de son temple. [F]

L'ABBÉ

Parlez-vous tout de bon ?

MADEMOISELLE DES BRISÉES

Oui...

L'ABBÉ

C'est d'une folie qui ne rime à rien. La coiffure pourra bien vous aller ; mais cette draperie lourde et masse nous déroberait trop de charmes, si généralement admirés. Personne ne vous reconnaîtrait, à moins que vous ne vous fissiez faire qu'en buste.

MADEMOISELLE DES BRISÉES

Voleur..

L'ABBÉ

Voulez-vous nous faire un cadeau bien précieux ; et nous forcer à une reconnaissance générale ?

MADEMOISELLE DES BRISÉES

Eh bien ?

L'ABBÉ

Ne nous cachez aucun de vos appas. Vénus, sortant du sein des eaux, n'avait d'autre parure que celle de ses charmes.

MADEMOISELLE DES BRISÉES

Qu'en pensez-vous, Monsieur le Doux ?

LE DOUX

Personne, mieux que vous, ne peut en fournir le modèle.

MADEMOISELLE DES BRISÉES

Mais, au moins, de la modestie.

L'ABBÉ

Que l'imagination devine ce que le désir regrette.

MADEMOISELLE DES BRISÉES

Quand voulez-vous commencer ?

LE DOUX

Je suis tout à vos ordres.

MADEMOISELLE DES BRISÉES

Eh bien ! Demain, si vous voulez, rendez-vous à ma petite maison de la Villette. L'Abbé vous amènera.

L'ABBÉ

Très volontiers.

MADEMOISELLE DES BRISÉES

Que devenez-vous aujourd'hui, l'Abbé ?

L'ABBÉ

J'ai promis à la petite Julie ; la grosse Présidente m'a fait promettre, et je ne sais à laquelle donner la préférence.

MADEMOISELLE DES BRISÉES

Eh bien ! Soyez un homme galant : manquez à toutes deux.

L'ABBÉ

Mais...

MADEMOISELLE DES BRISÉES

Mais, il le faut. Je vais dîner chez mon vieux Commandeur.

L'ABBÉ

Il est ennuyeux.

MADEMOISELLE DES BRISÉES

Oui ; mais son Cuisinier est divin, et sa cave est délicieuse.

L'ABBÉ

Je me vais faire une querelle.

MADEMOISELLE DES BRISÉES

Ne peut-on vous dédommager ? À demain, Monsieur le Doux.

LE DOUX

Oui, Madame.

L'ABBÉ, à Le Doux

Je viendrai vous prendre.

LE DOUX

Je vous attendrai ; si même vous pouviez venir de bonne heure, je pourrais vous donner une dernière séance....

L'ABBÉ

Je ferai mon possible... Serviteur Madame le Doux.

Il sort avec Mademoiselle des Brisées.

SCÈNE VI. Le Doux, Susanne.

LE DOUX

Voilà, ma foi, une excellente affaire !

SUSANNE

Comment cela ?

LE DOUX

Comment ! Mais songe donc que si chaque amant favorisé me commande seulement un plâtre, jamais moule ne m'aura tant rapporté.

SUSANNE

D'autant plus que Monsieur l'Abbé à fort bien choisi le costume.

LE DOUX

Il est vrai.

SUSANNE

À parler franchement, j'en aimerais tout autant un autre.

LE DOUX

Comment ! Susanne, serais-tu donc jalouse ?

SUSANNE

Je t'aime trop pour ne pas l'être un peu ; mais je t'estime assez pour ne le paraître jamais.

LE DOUX

Tu serais bien injuste, si tu pouvais douter du coeur de ton mari.

SUSANNE

Je n'en doute pas non plus. N'as-tu pas pris jour pour demain avec Mademoiselle des Brisées ?

LE DOUX

Oui.

SUSANNE

Tu aurais bien dû, avant de rien entreprendre de nouveau, achever ta Minerve.

LE DOUX

L'une ne me fera pas négliger l'autre. Je ferai marcher de front Vénus et la Sagesse.

SUSANNE

Ce n'est pas chose aisée.

LE DOUX

Plaisanterie à part, je ne pouvais pas la remettre : ces Demoiselles sont toujours fort pressées de jouir ; ce sont des oiseaux de passage qu'il faut prendre à la volée ; et puis cet ouvrage doit nécessairement me faire connaître et m'en procurer d'autres.

SUSANNE

Je n'en doute pas ; je sais même qu'en général c'est assez bien payé. Mais songe cependant que de tels objets ne doivent pas te faire négliger ta réputation ; il est bon de travailler un peu pour le profit ; mais ton principal but doit être la gloire.

LE DOUX

Eh ! Ma pauvre Susanne, le siècle des talents est passé. Aujourd'hui, le génie même est trop heureux de trouver un boudoir, ou un jardin anglais à décorer. Un Artiste qui voudrait marcher à l'immortalité, courrait risque de mourir de faim sur la route, en attendant un amateur.

SUSANNE

En est-il donc besoin, quand sa patrie elle-même confie au ciseau de ses plus célèbres Sculpteurs, les traits des grands hommes qui ont fait sa gloire ? Ah ! Mon ami, si tu pouvais être un jour choisi pour un ouvrage aussi précieux ! Songe que tes premiers succès t'ont déjà sait désigner par le Public. Songe que le Protecteur des Arts attend, sans doute, ton nouvel ouvrage, pour confirmer un choix si glorieux. Ô mon ami, qu'un époux illustre devient cher à son épouse ! Combien alors elle s'enorgueillit de porter un si beau nom !

LE DOUX

Combien la voix d'une femme adorée est puissante ! Tu rallumes dans mon sein toute la flamme, la voix du génie. Oui, ton époux fera bientôt ta gloire et ton bonheur. Oui, je sens que mon nom sera placé près de ceux des plus célèbres artistes.

SUSANNE

Promets-moi donc de travailler un peu plus assidûment.

LE DOUX

Oui, je te le promets. Je ne veux plus sortir que ma Minerve ne soit achevée.

SUSANNE

Si Bécarre et du Ciseau viennent te chercher ?

LE DOUX

Je les refuserai.

SUSANNE

En auras-tu le courage ?

LE DOUX

Est-il donc si difficile de rester près de toi ? Ma femme, mon enfant, mon ouvrage, n'en voilà-t-il donc pas assez pour être heureux et s'occuper ?

SUSANNE

Certainement.

LE DOUX

Tu es trop bonne aussi, Susanne, tu es trop douce ; tu ne grondes jamais.

SUSANNE

Eh ! Peut-on gronder ce qu'on aime ?

LE DOUX

Il faut être un peu méchante. Je suis faible ; tu le sais ; je me laisse aller facilement, c'est à toi à me retenir.

SUSANNE

Tu ne te fâcheras pas ?

LE DOUX

Non, certainement.

SUSANNE

Nous allons bientôt voir.... Voilà Bécarre ; il en tient déjà.

SCÈNE VII. Bécarre, déjà un peu gris, mais pas trop ; Susanne, Le Doux.

BÉCARRE

Bonjour, mon ami : votre très humble serviteur ; Madame le Doux. Toujours charmante !

SUSANNE

Toujours de bonne humeur !

BÉCARRE

Je n'engendre pas de mélancolie.

SUSANNE

C'est fort bien fait.

BÉCARRE, à le Doux

Je viens de chez du Ciseau ; il nous attend.

LE DOUX

Pourquoi faire ?

BÉCARRE

Pour déjeuner.

LE DOUX

Je ne puis y aller. Je suis pressé d'ouvrage ; et j'ai promis à ma femme de ne pas sortir aujourd'hui.

BÉCARRE

Tu serais rentré sur le champ.

LE DOUX

Un déjeuner va souvent plus loin qu'on ne pense.

BÉCARRE

Oh ! Non, nous avons ce matin fait voeu de sobriété.

SUSANNE

Vous avez fort bien commencé à tenir votre voeu.

BÉCARRE

Je me sentais l'estomac un peu faible, et j'ai bu un petit coup.

SUSANNE

Qui a monté à la tête.

BÉCARRE

Ça se dissipera. Un clou chasse l'autre ; pas vrai, Le Doux ?

LE DOUX

Tu as raison.

BÉCARRE

Du Ciseau a fait cuire ce jambon qu'il a reçu de Bayonne. Il a une odeur... Ah !... Nous devons l'entamer ; et tu connais son petit vin blanc... Hein !... Ça ne te tente pas ?

SUSANNE

Eh ! Mon cher Monsieur Bécarre, vous êtes l'ami de le Doux, n'est-il pas vrai ?

BÉCARRE

Pour la vie, Madame.

SUSANNE

Eh bien ! Soyez assez raisonnable pour le laisser travailler tranquillement pendant quelques jours. Il est pour lui de la dernière conséquence d'achever son ouvrage ; sa fortune, sa réputation en dépendent. Ne venez donc pas le détourner. Donnez-lui cette preuve d'amitié : engagez-le vous même à travailler.

BÉCARRE

Vous avez raison, Madame le Doux ; vous parlez comme un astre, et je vais vous prouver combien je suis bon ami. Du Ciseau nous attend pour déjeûner ; il a un jambon excellent, du vin... Ah !... Eh bien ! Du Ciseau ; le jambon, le vin, le déjeuner, je vous sacrifie tout, et je vais rester avec Le Doux : c'est-il beau de ma part ?

SUSANNE

Je vous en aurai une obligation infinie.

BÉCARRE

C'est à une condition, cependant.

SUSANNE

Quelle est-elle ?

BÉCARRE

C'est qu'il y aura un petit coup à boire, et une croûte à casser ; car je suis presqu'à jeun.

SUSANNE, ouvrant une petite armoire, de laquelle elle tire une bouteille, deux verres et du pain

C'est trop juste. Tenez, voilà une bouteille de vin, qui vaudra bien celui de Monsieur du Ciseau. Voulez-vous quelque chose encore ?

BÉCARRE

Une croûte, rien davantage.

SUSANNE

De la sagesse, surtout ?

BÉCARRE

N'ayez pas peur.

LE DOUX, à sa femme qui prend le tableau où elle travaillait

Tu sors ?

SUSANNE

Oui, mon ami. Je vais porter ce tableau, et je reviens tout de suite ; je te retrouverai ?

LE DOUX

Certainement.

BÉCARRE

C'est moi qui vous en réponds.

SUSANNE, souriant

Bonne caution !

BÉCARRE

Vous verrez, vous verrez.

LE DOUX

Adieu, Susanne.

SUSANNE

Adieu, mon bon ami. Sans adieu ; Monsieur Bécarre. Vous dînerez avec nous ?

BÉCARRE

Très volontiers. J'aime à rester où je suis.

Susanne, en partant, embrasse son mari.

SCÈNE VIII. Le Doux, Bécarre.

BÉCARRE

Si j'avais, chez moi, un petit bec comme cela, je n'irais pas si souvent dehors siffler la linotte ; tu es trop heureux !

LE DOUX

Jamais femme n'eut un caractère plus honnête et plus doux.

BÉCARRE

Buvons à sa santé.

LE DOUX

Bien volontiers.

Ils boivent.

BÉCARRE

J'ai vingt fois envié ton sort.

LE DOUX

Je le crois.

BÉCARRE

Je donnerais le dernier tonneau de ma cave, pour trouver une femme comme ta Susanne.

LE DOUX

Ce n'est pas chose aisée !

BÉCARRE

Je le sais bien. J'aime ta femme, moi ; mais je suis honnête homme, et puis elle est sage.

LE DOUX

Je le sais.

BÉCARRE

Encore un coup à sa santé.

LE DOUX

Tope.

Ils boivent.

BÉCARRE

Sais-tu bien une chose, Le Doux ?

LE DOUX

Quoi ?

BÉCARRE

C'est le désoeuvrement, la solitude qui rendent la taverne et le jeu nécessaires à un garçon ; il n'est que d'être marié pour le ranger.

LE DOUX

Certainement.

BÉCARRE

Un garçon ne tient à rien.

LE DOUX

Il est vrai.

BÉCARRE

Pour bien travailler, il faut aimer son chez soi ; et pour l'aimer, il faut y trouver quelqu'un qui nous le rende agréable.

LE DOUX

Une Susanne.

BÉCARRE

C'est ça. À ta santé.

Ils boivent.

LE DOUX

À la tienne.

BÉCARRE

On peut se livrer un instant à ses plaisirs ; mais il faut aussi songer à sa fortune, à sa réputation, et ce n'est pas au cabaret qu'elles se sont.

LE DOUX

Non, certainement. Je me suis aperçu mille fois que nous commencions par y parler d'affaires, et que nous finissions par y perdre la raison.

BÉCARRE

On n'a pas dessein de se griser ; mais on boit un coup, on en boit deux. L'exemple entraîne, la vanité s'en mêle, et l'on finit par ne plus savoir ni ce qu'on dit, ni ce qu'on fait.

LE DOUX

Le pire encore, c'est qu'on y joue ; on perd son argent ; on se dispute : on rentre chez soi malade, de mauvaise humeur. Le lendemain, la tête est lourde, la main tremblante, et l'on ne fait rien qui vaille.

BÉCARRE

C'est à la lettre... Buvons un coup.

LE DOUX

Il n'y a que ce diable de du Ciseau qui ne perd jamais la tête ; il boit mieux que nous.

BÉCARRE

Tais-toi donc : dis qu'il n'est pas franc comme nous ; c'est un sournois, vois-tu, dont je me défie, et qui n'est pas véritablement ami.

LE DOUX

Pourquoi mal penser de lui ?

BÉCARRE

J'ai des raisons.

LE DOUX

Il en faut de fortes pour soupçonner un ami.

BÉCARRE

Elles sont convaincantes.

LE DOUX

Puis-je les savoir ?

BÉCARRE

Il trempe toujours son vin, et fait d'un verre deux coups.

LE DOUX

Effectivement, je crois m'en être aperçu plus d'une fois.

BÉCARRE

Tiens, mon ami, il faut nous ranger.

LE DOUX

Je le veux bien.

BÉCARRE

Travailler.

LE DOUX

Oui.

BÉCARRE

Ne boire que de l'eau.

LE DOUX

On s'en porte mieux.

BÉCARRE

On fait de bien meilleure besogne.

LE DOUX

Ce petit jardin nous perd.

BÉCARRE

Il faut y renoncer ; tu as du talent ; j'en ai aussi. On veut me faire entrer à l'Opéra.

LE DOUX

Il faut être sobre, ou rester toute sa vie dans les Choeurs.

BÉCARRE

J'aime ma liberté ; et j'ai, Dieu merci, de quoi vivre sans rien faire.

LE DOUX

Un peu d'occupation est nécessaire à l'homme.

BÉCARRE

Et la célébrité !

LE DOUX

Jamais ivrogne n'en acquiert.

BÉCARRE

Tiens, Le Doux ; vois le serment que je fais : je veux que ce verre de vin soit le dernier que je boive, si je me grise davantage. Jure avec moi.

LE DOUX

Volontiers.

BÉCARRE

Notre bouteille est vide !

LE DOUX

J'ai la clé de la cave.

BÉCARRE

Bravo ! Est-ce que nous ne sommes pas mieux ici qu'au cabaret ?

LE DOUX

Certainement.

BÉCARRE

Bien plus honnêtement ?

LE DOUX

Bien plus agréablement.

BÉCARRE

On boit modérément ?

LE DOUX

Pour le plaisir. On ne se grise pas.

BÉCARRE

Descends-tu à la cave ?

LE DOUX

Bien pensé !

SCÈNE IX. Bécarre, Le Doux, Du Ciseau.

DU CISEAU

Est-ce que vous vous moquez de moi, tous les deux, de me faire attendre si longtemps ?

LE DOUX

Serviteur, Monsieur du Ciseau.

DU CISEAU

Bécarre ne t'a donc pas dit ?

BÉCARRE

Si fait ; mais il n'a pas voulu venir.

LE DOUX

J'ai de l'ouvrage extraordinairement pressé.

BÉCARRE

Et nous avons promis à Madame le Doux de ne pas sortir d'aujourd'hui.

DU CISEAU

Vous avez promis à Madame le Doux ?

LE DOUX

Oui, mon ami.

BÉCARRE

Elles nous a mis à la réforme.

DU CISEAU

Je vous en fais mon compliment. Te voilà donc à la lisière ; tu n'auras de volonté, tu ne prendras de plaisir, qu'autant que Madame voudra bien t'en accorder la permission. N'as-tu pas de honte de te laisser ainsi mener par ta femme ?

LE DOUX

Ma femme ne me mène pas. Elle est mon amie.

BÉCARRE

Et c'est la femme la plus honnête, la plus douce...

DU CISEAU

En ce cas, mon cher le Doux, tu fais fort bien de lui obéir ponctuellement. Cela te fera un honneur infini ; et très certainement les fidèles du petit jardin viendront t'en complimenter. Il y a justement, ce matin, une assemblée de tous ces bons enfants. Nous avons un nouveau Récipiendaire, qui doit, dit-on, faire les choses en grand. Tu le connais, c'est Dupré.

LE DOUX

Le Sculpteur ?

DU CISEAU

Lui-même. Garçon de mérite, qui désire fort se lier avec moi. On s'est bien promis de rire, et de faire sauter maint bouchon de vin de Champagne.

BÉCARRE

Diable ! Tu ne m'avais pas dit cela...

LE DOUX, à part

Ce Dupré m'inquiète.

DU CISEAU

Je voulais vous surprendre agréablement tous les deux. J'avais cru pouvoir répondre de vous. Mais puisque vous êtes dans la réforme, puisque vous avez promis à Madame le Doux de ne pas sortir, je vais donner vos démissions et faire vos excuses.

BÉCARRE, retenant du Ciseau

Attends donc ; je n'ai point de bonnes raisons à donner, moi, pour me dispenser d'y aller. Le Doux a son ouvrage, mais je suis libre.

LE DOUX

Et ton serment ?

BÉCARRE

Je commencerai aussi bien ma réforme demain, qu'aujourd'hui. Il est même décent que je te fasse mes adieux : on doit avoir des procédés dans la société : on ne quitte pas d'honnêtes gens comme une bouteille vide ; nous allons te laisser, tu travailleras mieux tout seul.

DU CISEAU

Eh bien ! Le Doux ?

LE DOUX

C'est que j'ai promis à ma femme.

DU CISEAU

Et tu crains la correction ?

LE DOUX

Non ; mais c'est qu'on me presse horriblement pour ce morceau qui devrait être fini et livré depuis plus de six mois.

DU CISEAU, avec un rire moqueur

Et tu vas le finir aujourd'hui ?

LE DOUX

Je l'avancerai du moins.

DU CISEAU

Beaucoup, je crois.

LE DOUX

On me menace de me l'enlever.

DU CISEAU, à part

Ma lettre a eu son effet...

Haut.

On te menace de te l'enlever ? Le Comte d'Artiphile ?

LE DOUX

Lui-même.

DU CISEAU

Il n'oserait. N'es-tu donc pas accoutumé à ces menaces que fait un Amateur toujours pressé de jouir, mais qu'il se garde bien d'exécuter ? Ne sais-tu pas qu'un ouvrage n'a de mérite à ses yeux, qu'autant que l'on le lui fait désirer ?

LE DOUX

Mais, au moins, faut-il y travailler ?

DU CISEAU

Comme si le travail d'un jour marquait sur un ouvrage comme celui-là.

BÉCARRE

Il a raison.

DU CISEAU

Je voudrais bien que quelqu'un de ces prétendus connaisseurs s'avisât de me menacer : de m'enlever un morceau, ou même de fixer un terme, il l'attendrait dix ans de plus. Ce n'est pas moi qu'il faudrait ainsi commander. La médiocrité est à la tâche, mais le génie a des ailes.

BÉCARRE

Bien dit.

LE DOUX

Si j'étais certain que l'on ne poussât pas trop avant...

DU CISEAU

Tu peux y compter. On a arrêté qu'on n'y dînerait pas, et qu'à deux heures on se séparerait.

LE DOUX

Certainement ?

DU CISEAU

Très certainement ; ils ont tous affaire ce soir.

BÉCARRE

Ta femme ne sera peut-être pas encore rentrée, et elle ignorera même que nous sommes sortis.

LE DOUX

Au reste, je reviendrai tout de suite.

DU CISEAU

Tu ne seras que paraître, si tu veux ; cela sera suffisant, et, du moins, tu ne manqueras à personne : tu peux même ne point boire du tout.

LE DOUX

Oh ! Je boirai si modérément...

BÉCARRE

Nous nous placerons à côté l'un de l'autre à table, et je te maintiendrai.

DU CISEAU

Ne perdons pas de temps.

LE DOUX

Laisse-moi prendre, au moins, ma canne et mon chapeau.

DU CISEAU

Tu n'en as pas besoin, pour une heure ou deux, au plus, que nous y resterons.

LE DOUX

Tu as raison. Si même ma femme revenait avant moi, elle se douterait, au moins, où je suis.

DU CISEAU, à part

Je le tiens.

Il sort avec le Doux et Bécarre.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.

SUSANNE, seule

Une Pendule sonne sept heures.

Sept heures !... Et Le Doux n'est pas encore rentré : la nuit entière est passée, et Le Doux n'est pas revenu. Où est-il ? Si l'incertitude en est cruelle, la certitude en est affreuse ; pourvu du moins qu'il ne lui soit rien arrivé de fâcheux. Je succombe à la peine, et mes yeux se refusent au sommeil...

Regardant la Barcelonette.

Dors encore, dors, mon enfant, n'accrois pas mes maux par tes cris ; hélas ! Ta pauvre mère a bien assez de sa douleur !

SCÈNE II. Madame Caquet, Susanne.

MADAME CAQUET

Comment ! C'est vous, ma voisine ?

SUSANNE, à part

Ah ! Ciel ! C'est Madame Caquet.

MADAME CAQUET

Je voulais dire un mot à Monsieur le Doux.

SUSANNE

Il n'est pas... Il n'est pas encore levé.

MADAME CAQUET, faisant semblant de sortir

Je repasserai.

SUSANNE

Quand vous voudrez...

MADAME CAQUET, revenant sur ses pas

À propos. Eh ! Pourquoi donc levée et habillée avant le jour ? Où allez-vous donc ?

SUSANNE

Je vais porter de l'ouvrage au Faubourg Saint-Honoré.

À part.

Je ne sais ce que je dis.

MADAME CAQUET

De l'ouvrage de si bonne heure ?

SUSANNE

C'est à quelqu'un qui part pour la campagne.

MADAME CAQUET

Allez-vous à pied ?

SUSANNE

Oui, Madame...

MADAME CAQUET

Tant mieux : j'ai justement affaire dans ce quartier, je vous accompagnerai ; nous causerons en chemin, il nous paraîtra moins long ; et puis si vous avez quelque chose à porter, je vous aiderai....

SUSANNE

Vous êtes trop bonne ; et je craindrais d'abuser....

MADAME CAQUET

Non, non, je ne souffrirai pas...

SUSANNE

C'est si léger.

MADAME CAQUET

Il n'est pas de fardeau, si léger qu'il soit, qui ne lasse à la fin. Donnez-moi....

SUSANNE

Je ne compte pas encore partir tout de suite.

MADAME CAQUET

Eh bien ! Je vous attendrai.

SUSANNE

Mais...

MADAME CAQUET

Je ne suis pas pressée, et je serai bien aise même de causer un instant avec vous.

SUSANNE, à part

Faut-il que cette cruelle femme me fasse même craindre le retour de Le Doux !

MADAME CAQUET

Vous n'avez rien à faire ?

SUSANNE

Pardonnez-moi, Madame, j'ai un ouvrage très pressé à achever, et je vous demanderai même la permission...

MADAME CAQUET

De travailler ?

SUSANNE

Oui, Madame.

MADAME CAQUET

Je ne vous interromprai pas ; et c'est un plaisir pour moi de voir avec quel art vous animez la toile.

SUSANNE

Vous êtes bien honnête ; mais il faut que je sois seule.

MADAME CAQUET

Pourquoi ?

SUSANNE

L'ouvrage que je fais....

MADAME CAQUET

Est un peu libre ? Mais à mon âge....

SUSANNE

Vous vous trompez, Madame ; jamais mon pinceau ne fera rougir la décence, et mes ouvrages sont aussi purs que le fond de mon coeur ; mais j'ai promis le secret...

MADAME CAQUET, soufflant la lampe et s'asseyant

Et moi, je ne souffrirai pas que vous perdiez ces beaux yeux, en travaillant à la lumière. Il faut ménager sa vue, nous n'avons rien de plus précieux. Asseyez-vous.

SUSANNE, à part

Écoutons-la donc : c'est peut-être le seul moyen de m'en débarrasser.

MADAME CAQUET

Vous souvenez-vous, ma voisine, de notre dernière conversation ?

SUSANNE

Oui, Madame ; elle m'est encore présente, et je n'en ai point perdu un seul mot.

MADAME CAQUET

Eh bien ! Moi, ma chère voisine, j'ai fait des réflexions depuis, et tout bien examiné, je venais faire réparation à Monsieur Le Doux, des soupçons que je m'étais permis sur sa conduite.

SUSANNE

Je vous en remercie.

MADAME CAQUET

C'est un poids pour moi, mais un poids insupportable, de mal penser de quelqu'un.

SUSANNE

Je le crois.

MADAME CAQUET

D'après ce que vous m'avez die, j'ai examiné de plus près votre mari, et j'ai reconnu combien ces bruits injurieux qu'on répandait contre lui, étaient faux et mal fondés.

SUSANNE

Il est tant de gens qui se mêlent de ce qui ne les regarde pas, et qui se plaisent à tout envenimer.

MADAME CAQUET

Ce sont des monstres dans la société ! Eh bien ! Ma voisine, croiriez-vous qu'en vous quittant, j'en ai rencontré de ces gens mal-intentionnés, de ces médisants, de ces mauvaises langues, qui ont voulu me soutenir, me prouver même que votre époux était un homme sans moeurs, sans conduite ; et, tenez, à l'instant même, je viens, je vous en réponds, de le défendre vigoureusement contre la Commère Bertrand, qui soutenait qu'il n'était pas rentré coucher chez lui ; et que tandis que vous passiez la nuit à travailler, à pleurer, il était à faire la débauche avec un tas de mauvais sujets, d'ivrognes, qui se rassemblent, pour leurs orgies, dans un petit jardin du Faubourg, où ces beaux Messieurs, sans s'embarrasser de leurs ménages, sans se soucier de leurs pauvres femmes, fument, boivent et jouent. Je l'ai rembarrée de la bonne manière, et je lui ai bien dit que le Doux n'était pas homme à aller dans de pareils endroits.

SUSANNE

Il faut laisser parler les méchants, Madame, et les mépriser.

MADAME CAQUET

Non, ma voisine, non ; il faut les confondre. Il faut que les honnêtes gens se soutiennent les uns les autres ; voilà comme je suis. C'est au point, ma voisine, que je viens de gager un écu, contre cette Madame Bavardin, qui est bien la plus mauvaise langue du quartier, en présence de Simonne et de la Commère Bonbec, qui a même reçu les enjeux ; que le Doux était dans ce moment occupé à travailler, et qu'il avait passé la nuit à côté de vous, et je suis bien certaine d'avoir gagé à-coup-sûr ; n'est-il pas vrai, Susanne ?

SUSANNE

Assurément, et s'il n'est pas encore à son atelier, c'est que je l'ai forcé de se reposer aujourd'hui un peu plus qu'à l'ordinaire ; il était fatigué...

MADAME CAQUET

Du grand travail qu'il a fait hier ? Voilà ce qui s'appelle une bonne femme, bien intentionnée ! Il faudrait que votre mari fût un monstre, pour ne pas sentir tout ce que vous valez...

SUSANNE, à part

Cette femme se plaît à déchirer mon coeur.

MADAME CAQUET, se levant

Je vais bien punir cette méchante Madame Bavardin, en lui gagnant son écu. J'aurais dû gager plus gros, n'est-il pas vrai, ma voisine ? En vérité, je vous félicite d'avoir un mari si rangé, si parfait !... Eh ! Ma voisine, le voilà qui revient en bon état, et bien accompagné.

SCÈNE III. Le Doux, Bécarre, Du Ciseau, Madame Caquet, Susanne.

SUSANNE, volant à son mari

Eh ! Mon ami, c'est toi !...

LE DOUX, la repoussant avec brutalité

Laissez-moi.

SUSANNE

N'es-tu pas incommodé ? N'as-tu besoin de rien ?

LE DOUX

Non... Laissez-moi... Retirez-vous.

SUSANNE

Ne me reconnais-tu pas, Le Doux ? Je suis Susanne, je suis ta femme.

LE DOUX

Parbleu ! Je sais bien qui vous êtes.

SUSANNE

Voilà comme tu me traites ?

LE DOUX

Ne m'étourdissez pas. Vos doléances m'ennuient, vos remontrances me fatiguent, et j'ai besoin de repos. Pour vous, Monsieur du Ciseau, vous devez être content de votre nuit, et vous m'avez appris à vous connaître.

DU CISEAU

Vous avez tort de vous plaindre.

LE DOUX

Vous m'avez appris à vous connaître, Monsieur ; la leçon me coûte cher, mais elle n'est pas trop payée.

BÉCARRE

Quand tu auras fait un petit somme...

LE DOUX

Je me fais honte à moi-même...

Il rentre dans sa chambre, Susanne se prépare à l'accompagner, il la repousse.

Ne me suivez pas.

SCÈNE IV. Madame Caquet, Susanne, Bécarre, Du Ciseau.

MADAME CAQUET

Votre mari me paraît fort indisposé, ma voisine, et, si vous voulez, je le garderai...

SUSANNE

Eh ! Madame, laissez-moi respirer, je vous en conjure. Allez, si vous voulez divulguer mes peines et mes malheurs ; mais ne venez pas davantage jouir de mes larmes, et laissez-moi, du moins, les répandre en liberté.

MADAME CAQUET

Je suis fâchée, Madame, que vous preniez aussi mal les marques d'intérêt et d'amitié qu'on vous donne, et dorénavant je garderai pour d'autres mes conseils, puisque vous les recevez ainsi.

SUSANNE

Vous me ferez grand plaisir, Madame.

MADAME CAQUET

Cela suffit. Restez à roucouler douloureusement auprès d'un époux si tendre, si rangé ; vous méritez bien ce qui vous arrive.

Elle sort.

SCÈNE V. SUSANNE, DU CISEAU, BÉCARRE.

SUSANNE

Qu'attendez-vous donc, Messieurs ? N'êtes-vous pas contents ?

BÉCARRE

Vous devez nous en vouloir un peu, belle Susanne ; mais quand vous saurez...

DU CISEAU, feignant d'être gris

Votre mari me boude ; mais je veux faire ma paix avec vous, et vous expliquer...

SUSANNE

N'avez-vous pas de honte de me ramener mon mari dans un pareil état ?

BÉCARRE, chantonne sur un air d'Opéra

Un tendre engagement, va plus loin qu'on ne pense.

SUSANNE

Et vous osez vous dire ses amis ?

DU CISEAU

C'est un crâne, c'est un sot.

BÉCARRE

Ça n'a pas plus de tête qu'une linotte. Je n'ai bu un coup ni plus ni moins que lui, et vous voyez que je suis frais. Mais dame aussi, je ne joue pas, moi ; je ne perds pas mon argent, je ne m'emporte pas, je ne me dispute pas : je bois un petit coup d'amitié ; mais lui, c'est un enragé.

SUSANNE

Vous m'effrayez ! Il a joué, dites-vous ; il a perdu : ce n'est rien ; mais il s'est disputé ?

BÉCARRE

Et battu.

SUSANNE, effrayée

Battu !

BÉCARRE

J'étais là. Je les ai séparés ; je n'aurais pas souffert que deux amis... Un verre de vin a tout raccommodé, et je vous réponds qu'ils n'ont plus de rancune : n'est-il pas vrai, Du Ciseau ?

DU CISEAU

Je lui pardonne de bon coeur.

SUSANNE

Comment ! Monsieur, c'est contre vous ?

DU CISEAU

Ce n'est pas ma faute. Votre mari a le vin joueur, on joue ; il est mauvais joueur, on se fâche ; il est brutal, on se défend. Tout est dans l'ordre.

SUSANNE

Que je suis malheureuse !

DU CISEAU, d'un ton naturel

Il est vrai ; je vous plains d'avoir un mari qui se dérange tous les jours, et je vous conseille, en bon ami, d'avoir allez de fermeté de séparer votre sort de celui d'un homme qui finira par vous ruiner.

SUSANNE, s'aperçoit que du Ciseau feint d'être gris, elle le regarde avec une surprise mêlée d'indignation

Vous me conseillez...

BÉCARRE

Mauvais conseil que cela ! Ne l'écoutez pas ; c'est un sournois. Le Doux aime la petite goutte, eh bien ! Il saut en tirer vengeance, mais une vengeance plus douce, plus usitée : vous êtes charmante, je vous aime de tout mon coeur, et si vous voulez...

Il s'avance pour l'embrasser, Susanne le repousse fièrement ; et comme il est réellement gris, il trébuche, et tombe à demi aux pieds de la statue de Minerve.

SUSANNE

Insolent !...

BÉCARRE

On peut repousser les gens un peu plus doucement.

DU CISEAU

Ah ! Ah ! Douce Susanne, vous oubliez votre caractère...

SUSANNE

Et vous, votre rôle. Je vois toute l'horreur de la bassesse de votre coeur ; mais vous n'êtes plus à craindre, vous êtes démasqué.

DU CISEAU, reprenant le ton d'un homme gris

Ah ! Démasqué...

SUSANNE

Vous ne m'abusez plus : votre ivresse est feinte. Bécarre est à plaindre ; mais vous, vous êtes un monstre, et c'est vous seul que j'accuse de la perte de mon mari.

DU CISEAU

Moi, Madame ?

On entend du bruit, etc.

SUSANNE

Ah ! Ciel ! Mon mari serait-il blessé ?

Elle sort.

SCÈNE VI. Bécarre, Du Ciseau.

DU CISEAU, à part

Tu m'as démasqué, mais trop tard : tous les coups sont portés ; Le Doux ne s'en relèvera pas, et je vais triompher.

Regardant la statue aux pieds de laquelle Bécarre est resté, et l'admirant.

Qu'elle est belle !

BÉCARRE, parlant de Susanne

Charmante.

DU CISEAU

Des contours !

BÉCARRE

Un embonpoint...

DU CISEAU

Des formes !

BÉCARRE

Une taille...

DU CISEAU

Une fermeté !

BÉCARRE

Je le crois...

DU CISEAU

Quelle fierté !

BÉCARRE

Un peu trop.

DU CISEAU

Que de vigueur !

BÉCARRE

Oh ! Oui.

DU CISEAU

Aujourd'hui elle est à moi.

BÉCARRE

À toi ?

DU CISEAU

Oui, Bécarre ; oui à moi. Je la lui ravis.

BÉCARRE

Tu l'aimes donc bien fort ?

DU CISEAU

J'en suis fou.

BÉCARRE

Et moi aussi.

DU CISEAU

Est-ce que tu t'y connais ?

BÉCARRE

Aussi bien que toi.

DU CISEAU

Non, mon ami, non ; il n'y a qu'un artiste qui puisse apprécier au juste tout son mérite.

BÉCARRE

N'ai-je pas des yeux aussi bien que toi ?

DU CISEAU

Tu ne devines pas mille beautés cachées ?

BÉCARRE

Oh ! Que si fait.

DU CISEAU

Ces coups hardis d'un ciseau sublime ?

BÉCARRE

Qu'est-ce que tu dis donc ?

DU CISEAU

De quoi parles-tu ?

BÉCARRE

De Susanne.

DU CISEAU

Il s'agit bien ici de Susanne !

BÉCARRE

De qui donc ?

DU CISEAU

De sa Minerve, ivrogne ! De ce morceau divin !

SCÈNE VII. Les Précédents, Le Comte d'Artiphile.

LE COMTE

Pourriez-vous me dire, Messieurs, si Monsieur Le Doux est ici ?

BÉCARRE

Certainement.

DU CISEAU

Vous venez, peut-être, pour lui parler d'affaires ?

LE COMTE

Oui... D'une affaire très importante.

DU CISEAU

Pour de l'ouvrage ?

LE COMTE

Oui, Monsieur, pour de l'ouvrage.

DU CISEAU

Excusez, Monsieur ; mais c'est que dans ce moment Le Doux n'est guère en état de vous rendre aucune raison.

LE COMTE

Comment cela ?

DU CISEAU

Il a passé toute la nuit, dans une taverne, à faire la débauche ; il vient de rentrer ivre-mort, et sa femme est allé le coucher.

BÉCARRE

Pourquoi donc dire ça ?

DU CISEAU

J'ai des raisons.

BÉCARRE

Dis de la rancune, et c'est vilain. Ne le croyez pas, Monsieur ; il est vrai que nous avons passé la nuit ensemble, mais je vous réponds que Le Doux vient de rentrer aussi sain d'esprit et de corps que moi.

LE COMTE, à part

Ce qu'on me marque, n'est donc que trop véritable.

Haut regardant la Statue.

Quel dommage, que tant de talents soient perdus pour jamais !

DU CISEAU

Vous examinez cette Statue ?

LE COMTE

Ce marbre respire. Quelle fierté !

DU CISEAU

Et croyez-vous, Monsieur, que ces beautés appartiennent à Le Doux ?

LE COMTE

Oui, Monsieur.

DU CISEAU

À lui ? Apprenez, Monsieur, qu'il les doit toutes à un artiste de les voisins, qui est son guide et son maître.

LE COMTE, à part

C'est ce qu'on me marque...

Haut.

Vous aimez la sculpture ?

DU CISEAU

J'en fais mon état.

LE COMTE

Et vous croyez que Le Doux....

DU CISEAU

Homme perdu, Monsieur, talent éteint...

LE COMTE

Il en annonçait cependant, et beaucoup.

DU CISEAU

Fleur trop hâtive, qui ne donnera jamais de fruits.

LE COMTE

Vous le jugez bien sévèrement.

BÉCARRE

C'est qu'ils sont brouillés. Ils ont passé la nuit à boire et à jouer. Ils se sont disputés, battus, et je les ai raccommodés, parce que j'avais conservé ma raison, moi ; mais il est rancuneux, lui !

DU CISEAU, bas à Bécarre

Tais-toi donc ?

BÉCARRE

Pourquoi dis-tu du mal de mon ami ?

DU CISEAU

J'ai mes raisons pour parler ainsi.

BÉCARRE

Tu as tes raisons ?

DU CISEAU

Oui ; et si tu veux venir jusques chez moi boire un verre de liqueur, je te les expliquerai.

BÉCARRE

Ceci change la thèse. Je veux les savoir, moi, ces raisons.

DU CISEAU

Eh bien ! Donne-moi le bras.

Au Comte.

Votre très humble serviteur, Monsieur.

Ils sortent.

SCÈNE VIII.

LE COMTE D'ARTIPHILE, seul

Cet homme est plus que méchant, c'est un envieux. Ah ! Pourquoi les talents, au lieu d'exciter dans le coeur des Artistes une noble émulation, une généreuse rivalité, n'y font-ils naître qu'une basse et lâche jalousie. Un succès dans tous les genres, est le tocsin qui réveille la haine, ameute la médiocrité, effraye le demi-talent. Malheur à celui qui, jeune encore, se couronne d'un laurier ! Il peut dès lors compter autant d'ennemis qu'il a de rivaux ; tous chercheront à l'écraser ; et si la dent de l'Envie se brise contre son ouvrage, on attaquera son coeur, on dénigrera ses moeurs, on souillera son berceau, et son nom même prêtera une arme nouvelle à la place malignité.

SCÈNE IX. Le Comte, Susanne.

SUSANNE, à part

Ah ! Ciel ! C'est le Comte_d'Artiphile lui-même ?

Haut.

Pardon, Monsieur_le_Comte, j'ignorais que vous fussiez ici. Y a-t-il longtemps ?

LE COMTE

Non, Madame. Quels sont ces deux hommes que je viens d'y trouver ?

SUSANNE

Ce sont, deux amis de mon mari.

LE COMTE

Deux amis de votre mari ?

SUSANNE

Oui, Monsieur. L'un est musicien, qui n'est pas sans talent, mais qui a le malheureux défaut de boire un peu.

LE COMTE

Je m'en suis bien aperçu ; mais quel est l'autre ?

SUSANNE

C'est Monsieur du Ciseau, un confrère de mon mari, et qui demeure ici près.

LE COMTE

Monsieur du Ciseau ! Et c'est, dites-vous, l'ami de votre mari ?

SUSANNE

Son ami intime.

LE COMTE

Le lâche !... Revenons à Le Doux. Vous savez, Madame, la manière dont je me suis comporté vis-à-vis de lui ?

SUSANNE

Ah ! Monsieur_le_Comte, après avoir élevé sa jeunesse, après avoir été son bienfaiteur, voudriez-vous le perdre ?

LE COMTE

Il m'y force, Madame ; il y a plus d'un an que cet ouvrage devrait être fini. Je lui en ai fourni le marbre, je lui ai avancé plus de cent louis au-delà du prix convenu ; je ne lui demande pas d'argent, mais je veux, au moins, son ouvrage, je le veux tel qu'il est.

SUSANNE

Vous voulez donc notre ruine ? Je sais jusqu'à quel point vous avez poussé vos bontés, et combien mon mari paraît avoir de torts vis-à-vis de vous ; mais ces torts, j'en suis peut-être la première cause.

LE COMTE

Vous, Madame !

SUSANNE, lui montrant la barcelonette de son fils

Oui, moi, Monsieur. C'est vous qui nous avez mariés ; vous voyez le premier fruit de vos biensaits et de l'amour de le Doux : peut-être ma tendresse l'a-t-elle trop de fois détourné de son ouvrage. Il est bien difficile de se livrer à tout son génie, quand le coeur parle si haut. Je suis donc seule coupable ; mais mon crime fut de trop aimer l'époux que vous m'aviez donné. Le punirez-vous de ma faute ?

LE COMTE

J'admire avec quelle adresse vous défendez votre époux ; mais plus vous employez d'art pour le disculper, plus il est coupable à mes yeux.

SUSANNE

Lui, coupable !

LE COMTE

Oui, puisqu'il ne vous rend pas heureuse.

SUSANNE

Le Doux ne me rend pas heureuse ! Eh ! Que manque t-il à mon bonheur ; mon mari m'aime, m'adore, a pour moi les complaisances d'un amant.

LE COMTE

Vous me trompez, Madame ; Le Doux vous néglige, vous maltraite même.

SUSANNE

Qui peut vous avoir fait de tels rapports ?

LE COMTE, lui donnant une lettre

Tenez, Madame, voyez ce qu'on m'écrit.

SUSANNE

C'est l'écriture de Monsieur du Ciseau.

LE COMTE

De l'ami de votre mari ?

SUSANNE

Oui, Monsieur.

LE COMTE

Et en êtes-vous bien certaine ?

SUSANNE

On ne peut davantage. Je vous montrerai vingt de ses lettres.

LE COMTE

Lisez donc.

SUSANNE, lit

Monsieur_le_Comte, je me crois, en honneur, obligé de vous donner un avis qui coûte beaucoup à mon coeur ; mais je ne puis laisser indignement tromper un homme aussi généreux que vous, et dont la protection est si précieuse à tous les artistes. Vous avez confié un ouvrage très conséquent à un jeune homme, nommé Le Doux, qui, à la vérité, annonçait quelque talent ; mais qui, depuis quelque temps, est absolument dérangé, maltraite sa femme, et passe sa vie dans une taverne, adonné au jeu, à la boisson ; il n'a plus ce ciseau ferme et hardi qui a dégrossi votre marbre, et je vous préviens qu'il est hors d'état de l'achever. Si j'ai un conseil à vous donner, c'est de le confier à des mains plus sûres. Il est beaucoup d'artistes qui méritent votre confiance ; il en est un surtout, qui, ami, dit-on, et voisin de Le Doux, a seul échauffé son imagination, et conduit sa main. J'ignore son nom ; l'avis que je vous donne en est d'autant plus sincère, ainsi que le profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être, quoique je ne me nomme pas, Monsieur_le_Comte, votre, etc. Le monstre !

LE COMTE

Eh bien ! Madame ?

SUSANNE

L'envie seule, Monsieur, l'envie la plus basse a pu dicter une pareille lettre. Jugez quel est cet homme, qui n'ose se nommer ?

LE COMTE

J'avoue qu'un pareil écrit ne peut venir que d'une main méprisable ; mais est-ce donc la première fois que la vérité parvient jusqu'à nous par un organe impur ?

SUSANNE

Eh bien ! Je me sens le courage de vous le dire, moi, cette vérité si cruelle, et vous m'en croirez, Monsieur_le_Comte. Il est vrai, Le Doux est changé ; mais ce n'est pas un monstre, ce n'est pas non plus un homme sans talent. C'est un jeune Artiste faible, qui, depuis quelque temps, entraîné par des amis dangereux, a négligé son ouvrage ; mais sans rien perdre de son génie. Ce Monsieur du Ciseau, ce lâche qui vous écrit, vient tous les jours l'arracher de son atelier, pour le conduire dans un jardin, où s'assemblent des gens désoeuvrés, mais honnêtes. Voilà les seuls torts de le Doux. Trop de facilité, un peu de paresse, un peu de négligence ; mais ce n'est qu'un léger nuage qui peut bientôt se dissiper. Ma tendresse, vos conseils, vos bontés, si vous daignez les lui conserver, la vue de cet enfant qui lui doit le jour, auquel il doit le bonheur, tout va ranimer dans son âme les premiers élans du génie. Mon époux a toujours le coeur excellent. Songez qu'en le perdant, vous perdrez sa femme et cette innocente créature. Non, vous n'en aurez pas la fermeté cruelle.

SCÈNE X et DERNIÈRE. Les Précédents, Le Doux.

SUSANNE, voyant descendre son mari, vole à lui, et le présente au Comte

Viens, mon ami, viens tomber avec moi aux pieds d'un homme sensible, qui ne résistera pas à nos larmes.

LE DOUX

Pardon, Monsieur_le_Comte, si je parois en cet état devant vous ; une indisposition subite, un malaise...

LE COMTE

Avouez, mon ami, qu'il en coûte cruellement à un homme honnête pour mentir. Épargnez-vous cette peine.

LE DOUX

Quoi ! Susanne ?...

SUSANNE

Peux-tu soupçonner, le Doux ?...

LE COMTE

Ne faites point de reproches à votre femme. Il est bien rare d'en trouver une pareille : loin de vous accuser, elle a tout employé pour vous justifier, et sa tendresse pour vous, m'a plus apaisé que ses raisons. C'est un ange, mon ami, c'est un ange tutélaire qui veille sur vous et sur votre maison. Voyez tout ce que vous lui devez, puisque je vous conserve encore mes bontés, mon estime et ma protection, malgré cette lettre affreuse que m'écrivait contre vous votre ami Du Ciseau. Reconnaissez-vous son écriture ?

LE DOUX

Oui, Monsieur_le_Comte.

LE COMTE

Gardez-la.

LE DOUX

Qui donc a pu l'armer contre moi ?

LE COMTE

Vos succès ; et voilà l'ami pour lequel vous abandonniez cette femme respectable, cette créature intéressante, à laquelle vous devez un père.

LE DOUX, faisant un mouvement pour se jeter aux pieds du Comte

Ah ! Monsieur, permettez...

LE COMTE, lui tendant la main

Ce n'est pas à mes pieds que vous devez tomber ; Le Doux ; c'est à ceux de cette adorable femme.

SUSANNE, l'embrassant

Oh ! Mon ami !

LE DOUX, à sa femme

Ma Susanne... J'abjure à tes pieds ce malheureux goût, qui allait, peut-être, me faire oublier que j'étais époux et père.

LE COMTE

Voyez, Le Doux, voyez à quoi tiennent les talents, les moeurs, le bonheur même. Voyez, surtout combien un faux ami est à craindre, et redoutez toujours les liaisons dangereuses.

"Les liaisons dangereuses" est un roman de Pierre Choderlos de Laclos publié en 1782.

8 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0