Comédie en prose· Joué sur la scène du théâtre de l'Odéon le 1er juin 1908
Domino à Quatre Comédie en un Acte et en Prose
Personnages
- ALBANÈS
- SAVARY
- BROCHETON
- BLANCHARD
- UN GARÇON
- UN PASSANT
ACTE PREMIER
SCÈNE PREMIÈRE.
Au café de l'Alliance. — Un coin réservé.
Brocheton, un homme énorme ; il est assis sur le bord de la banquette ; il a son chapeau sur la tête ; il porte un binocle retenu par un cordon ; il lit Le Temps, le Bulletin commercial avec un intérêt passionné ; son absinthe se fait. À gauche, sur la banquette également, Albanès, chauve, droit, sec, la moustache et la barbiche roussâtre ; il a un verre de lait devant lui. Sur un siège, leur faisant vis-à-vis, Savary, grisonnant, rondelet, mollasson, la nullité même ; sa consommation ordinaire est un bock, jamais plus d'un.
SAVARY, jouant avec sa montre
Cinq heures vingt... Monsieur_Blanchard n'arrive pas... On ne peut plus compter sur Monsieur_Blanchard maintenant... C'est moi, si j'étais dans cet état-là, qui renoncerais au domino...
À Albanès.
Comment le trouvez-vous, Monsieur_Blanchard ?
ALBANÈS
Eh ! Eh ! Je l'ai connu plus solide que ça.
SAVARY
Je crois qu'il file un mauvais coton.
ALBANÈS
C'est bien possible.
SAVARY
Nous pourrions commencer sans lui.
ALBANÈS
Un peu de patience, Monsieur_Savary, un peu de patience. Laissons Monsieur_Brocheton finir son journal.
BROCHETON, jetant le journal
Ce n'est pas moi que vous attendez, Messieurs, c'est Monsieur_Blanchard que nous attendons. Ah ! Il est bien mal ce pauvre Monsieur_Blanchard, bien mal. J'aime mieux être dans ma peau que dans la sienne.
SAVARY
Qu'est-ce qu'il a décidément ?
BROCHETON
C'est un homme fini, voilà ce qu'il a. Quand il n'y a plus d'huile dans la lampe...
ALBANÈS
Il se drogue trop.
BROCHETON
C'est très joli, les femmes, c'est coquet, c'est gracieux, ce sont des petits lutins très affriolants, mais il ne faut pas en abuser. Monsieur Blanchard en a abusé.
ALBANÈS
Il se drogue trop.
SAVARY
Vous croyez, Monsieur_Brocheton, que ce sont les femmes...
BROCHETON
Je sais ce que je dis. Je suis renseigné depuis longtemps sur les faits et gestes de mon Blanchard.
ALBANÈS
Il se drogue trop.
BROCHETON
Il se drogue trop, vous avez raison. Mais pourquoi Monsieur_Blanchard se drogue-t-il ? Parce qu'il se rend compte de sa situation, et qu'il essaie de tous les remèdes les uns après les autres.
Tirant sa montre.
Cinq heures et demie. Commençons, Messieurs. Nous avons attendu Monsieur_Blanchard une demi-heure ; nous sommes autorisés à croire qu'il aura été retenu.
Il remue fiévreusement et dominos et ils tirent.
BROCHETON
C'est à vous la pose, Savary.
Un temps.
SAVARY, posant
Double cinq.
ALBANÈS
Allez, je n'ai pas de cinq.
BROCHETON
Vous n'avez pas de cinq. Monsieur_Albanès n'a pas de cinq. C'est toujours bon à savoir.
Posant.
Cinq et quatre.
SAVARY, posant
Cinq et six.
ALBANÈS
Je n'ai ni cinq ni six.
BROCHETON
Permettez, Messieurs, je demande à réfléchir. Monsieur_Albanès n'a ni cinq ni six. Il y a un coup. Faut-il le faire ou ne pas le faire ? That is the question.
Il se consulte.
ALBANÈS
Voilà Monsieur_Blanchard.
BROCHETON, posant
Six partout.
SAVARY
Allez
ALBANÈS
Allez.
BROCHETON
Je pose le double-six et j'abats. Comptons.
BLANCHARD, pâle, défait, englouti dans ses vêtements ; il s'est traîné jusqu'à la table et se laisse tomber sur un siège
Ah ! Mes amis, j'ai bien cru que vous ne me reverriez plus.
BROCHETON
Une minute, Monsieur_Blanchard. - Qui est-ce qui marque ?
SAVARY
C'est M Albanès qui marque. Vous avez eu tort de fermer.
BROCHETON, à Albanès
J'ai travaillé pour vous.
ALBANÈS
Je vous en remercie.
SAVARY
Monsieur_Brocheton a fait une faute ; il ne fallait pas fermer.
BROCHETON
Pourquoi ?
SAVARY
Monsieur_Albanès renonçait aux six et aux cinq ; vous deviez penser qu'il n'avait rien dans la main.
BROCHETON
Je joue mon jeu, que diable, je ne suis pas tenu de jouer le vôtre.
Se retournant vers Blanchard.
Ça ne va donc pas ?
BLANCHARD
Je viens de faire une chute dans mon escalier ; il ne manquait plus que ça pour me remettre.
BROCHETON
Reposez-vous.
SAVARY
Et ne parlez pas.
ALBANÈS
Vous entrerez plus tard.
BLANCHARD
Je suis là maintenant ; j'aime mieux jouer que de vous regarder.
BROCHETON
Comme Monsieur_Blanchard voudra, Messieurs.
Ils remuent fiévreusement les dominos et ils tirent.
LE GARÇON, s'approchant
Qu'est-ce qu'il faut vous servir Monsieur_Blanchard ? Une absinthe ?
BLANCHARD
Une absinthe ! Vous voulez donc me tuer tout de suite ?
LE GARÇON
Désirez-vous un quina ?
BLANCHARD
Le quinquina me fait mal, je ne le digère pas.
LE GARÇON
Prenez un verre de lait comme Monsieur_Albanès.
BLANCHARD
Je ne peux plus le voir, le lait. Donnez-moi... Donnez-moi... Ce sont toutes vos saletés qui m'ont perdu l'estomac... Donnez-moi... Une gomme.
La partie recommence
UN MOIS APRÈS. Albanel, Savary.
SAVARY
Qu'est ce que vous préférez, Monsieur_Albanès.
ALBANÈS
Je ferai ce qu'on voudra.
SAVARY
Il faut se décider pourtant. Jouons-nous ou ne jouons-nous pas ?
ALBANÈS
Un peu de patience. Attendons Monsieur_Blanchard.
SAVARY
Monsieur_Blanchard deviendra pas.
ALBANÈS
Il vous l'a dit ?
SAVARY
Il n'avait pas besoin de me le dire. Il m'a suffit de le voir à l'enterrement de Monsieur_Brocheton. Il ne tenait plus sur ses jambes.
ALBANÈS
Il se drogue trop.
SAVARY
Il n'en a plus pour bien longtemps à se droguer.
ALBANÈS
J'ai trouvé l'enterrement de Monsieur_Brocheton très bien. Et vous ?
SAVARY
Très bien. Monsieur_Brocheton n'était pas le premier venu. C'était un courtier très considéré sur la place de Paris.
ALBANÈS
La famille paraissait consternée.
SAVARY
Il ne voyait plus sa famille. Elle a bien fait de venir, c'était son devoir ; mais elle n'héritera pas.
Bas.
Monsieur Brocheton avait deux enfants d'une personne qui le servait depuis longtemps.
ALBANÈS
C'était un homme très régulier ?
SAVARY
Tout ce qu'il y a de plus régulier. À part ses affaires et sa partie de dominos, il ne sortait jamais de chez lui.
ALBANÈS
Voilà Monsizue_Blanchard.
SAVARY
Quelle figure il a, je vous le demande ?
BLANCHARD, même état et même entrée que précédemment
Bonjour, Messieurs... Laissez-moi souffler un instant... j'étouffe dès que je parle...
Au garçon.
Allez-vous-en. Je ne peux pas vous répondre en ce moment, vous ne voyez bien... Ce pauvre Monsieur_Brocheton !... C'est comme ça les maladies de coeur ; on se croit guéri et on ne l'est pas ; on n'en réchappe jamais... Comment êtes-vous, Savary ?
SAVARY
Très bien.
BLANCHARD
Vous êtes allé jusqu'au cimetière ?
SAVARY
Oui.
BLANCHARD
Vous avez eu tort. Avez-vous fait ce que je vous ai dit ?
SAVARY
Qu'est-ce que vous m'avez dit ?
BLANCHARD
Je vous avais dit de vous faire frictionner en rentrant chez vous et d'avaler des grogs chauds. Vous avez la grippe. (Savary hausse les épaules.) Vous l'aurez demain, c'est la même chose.
ALBANÈS
C'est un véritable médecin que M. Blanchard.
SAVARY
Je sais bien ce qui va me remettre ; une bonne partie de dominos.
BLANCHARD
Vous croyez que le domino est bon pour la grippe, comme vous voudrez. Je suis à vous, messieurs.
La partie recommence.
HUIT JOURS APRÈS.
LE GARÇON
Voici votre gomme, Monsieur_Blanchard.
BLANCHARD
Merci, mon ami. Avez-vous vu Monsieur_Albanès ?
LE GARÇON
Non, Monsieur_Blanchard. Ces messieurs ne sont pas encore arrivés.
BLANCHARD, le regardant
Ces messieurs ! Il ne faut plus attendre M. Savary.
LE GARÇON
Pourquoi ?
BLANCHARD
Nous l'avons enterré ce matin.
LE GARÇON
C'est vrai ? Et de quoi est-il mort ?
BLANCHARD
D'une grippe.
LE GARÇON
D'une grippe ! Pas davantage !
BLANCHARD
D'une grippe qui n'a pas été prise à temps.
LE GARÇON
Il a été enlevé à la vapeur, celui-là. Et vous, Monsieur_Blanchard, vous trouvez-vous un peu mieux ?
BLANCHARD
Je ne vais pas plus mal.
LE GARÇON
Vous vous cramponnez.
BLANCHARD
Je me défends.
LE GARÇON
Ce ne sont pas toujours les plus malades qui s'en vont les premiers, c'est le cas de le dire.
BLANCHARD
Voilà Monsieur_Albanès.
LE GARÇON
Je vais lui chercher son lait.
ALBANÈS
Vous êtes là depuis longtemps ?
BLANCHARD
Depuis quelques minutes.
ALBANÈS
Je n'étais pas bien certain de vous trouver.
BLANCHARD
Je n'aurais pas voulu vous laisser seul. Eh bien, Monsieur_Albanès, croyez-vous maintenant à la médecine ?
ALBANÈS
C'est pour Monsieur_Savary que vous dites ça.
BLANCHARD
Une grippe, une méchante grippe, qui aurait cédé en vingt-quatre heures !
ALBANÈS
Monsieur_Savary serait mort trois mois plus tard, voilà toute la différence. Il se minait intérieurement, Monsieur_Savary ; il était miné, miné.
BLANCHARD
Est-ce que ses affaires...
ALBANÈS
Ses affaires marchait très bien.
Bas.
Monsieur_Savary avait des chagrins de ménage.
BLANCHARD
Sa femme...
ALBANÈS
Oui, sa femme...
BLANCHARD
Elle le trompait ?
ALBANÈS
Ouvertement. Il lui avait pardonné plusieurs fois.
BLANCHARD
Je me serais vengé à sa place.
ALBANÈS
Comment ?
BLANCHARD
En ayant des maîtresses.
ALBANÈS
Qu'est-ce qu'il aurait gagné ? D'être trompé d'un autre côté ? Il n'y a rien à faire, voyez-vous. Un homme ne peut plus être heureux quand il est cocu.
BLANCHARD
Faisons-nous une partie ?
ALBANÈS
Si vous le voulez.
La partie recommence.
TROIS MOIS APRÈS.
Premier jour de printemps. — Devant le café de l'Alliance.
Blanchard, élégant et guilleret, une fleur à la boutonnière ; il va et vient ; il s'arrête devant un kiosque et regarde les caricatures en riant bruyamment.
UN PASSANT
Bonjour, Blanchard.
BLANCHARD, avec animation
Bonjour, cher ami. Comment êtes-vous ?
LE PASSANT
Très bien. Et vous ?
BLANCHARD
Parfaitement. Voilà un siècle qu'on ne vous a vu.
LE PASSANT
Un siècle, non, mais plus d'une année.
BLANCHARD
Qu'est-ce que vous avez fait ?
LE PASSANT
J'ai voyagé.
BLANCHARD
Loin ?
LE PASSANT
Loin. En Afrique.
BLANCHARD
Monsieur est explorateur ?
LE PASSANT
Ne riez pas. J'ai vu de drôles de pays et des choses bien curieuses.
Lui montrant le café de l'Alliance.
Entrons là, voulez-vous, nous causerons un instant.
BLANCHARD
Moi, entrer là ? Vous ne me feriez pas entrer là pour un empire !
LE PASSANT
Diable ! Qu'est-ce qui vous est donc arrivé ?
BLANCHARD, se plantant devant lui
Comment me trouvez-vous ?
LE PASSANT
Superbe !
BLANCHARD
Est-ce que j'ai l'air d'un homme fini ?
LE PASSANT
Vous avez vingt ans.
BLANCHARD
Eh bien, mon cher, pendant que vous étiez en Afrique, à chasser le tigre et la panthère, j'ai failli crever tout simplement.
LE PASSANT
Bah ! Qu'est-ce que vous avez eu ?
BLANCHARD
Celui qui me le dirait me ferait plaisir.
LE PASSANT
Une gastralgie ?
Gastralgie : Douleur nerveuse d'estomac, sans fièvre. [L]
BLANCHARD
Non
LE PASSANT
Le diabète ?
BLANCHARD
Non.
LE PASSANT
Une décomposition du sang ?
BLANCHARD
Non.
LE PASSANT
Qu'est-ce que vous avez fait ?
BLANCHARD
Tout
LE PASSANT
De l'hydrothérapie.
BLANCHARD
D'abord.
LE PASSANT
De l'électricité.
BLANCHARD
Bien entendu. J'ai fait jusqu'à du magnétisme ; j'ai consulté des esprits.
Ils rient.
LE PASSANT
Je ne vois pas ce que le café de l'Alliance...
BLANCHARD
Attendez. Nous étions quatre amis, amis c'est peut-être beaucoup dire, qui venions là, tous les soirs, à cinq heures, faire une partie de domino. Est-ce le domino qui exige beaucoup d'attention ; est-ce cette atmosphère d'alcool et de tabac ; sont-ce toutes ces mauvaises boissons qu'on avale et qui m'ont rendu malade, bref je me suis échappé de ce lazaret, on ne m'y fera plus remettre les pieds.
Lazaret : Édifice isolé, établi dans certains ports de mer, et dans lequel séjournent, pour y être désinfectés, les hommes et tous les objets provenant de lieux où règne une maladie épidémique contagieuse, peste, typhus, fièvre jaune, etc. [L]
LE PASSANT
Et vos amis, que sont-ils devenus ?
BLANCHARD
Ils sont morts.
LE PASSANT
Tous les trois ?
BLANCHARD
Tous les trois. J'ai enterré le dernier cette semaine. Un homme bien curieux ! Il ne croyait à rien, ni à la politique, ni à la médecine, ni aux femmes ; il détestait les animaux ; il a laissé tout ce qu'il avait à un petit groom qui faisait son ménage et sa cuisine.
LE PASSANT
Je comprends, si vous avez perdu tant de monde à l'Alliance que vous ne soyez pas tenté d'y revenir. Allons plus loin. Allons chez William.
BLANCHARD, tirant sa montre
Pas aujourd'hui. Une autre fois, quand j'aurai le plaisir de vous rencontrer. Je vous demande pardon, mais je vais être obligé de vous quitter.
Bas, à l'oreille.
J'attends une femme !
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica