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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en prose· Comédie en un Acte

Une Exécution

Henry Becque· imprimée en 1924· 6 personnages

Personnages

  • LE MAIRE
  • L'EMPLOYÉ DE LA GARE
  • TABOURET, cafetier
  • ROBINEAU, tailleur
  • GROS-JEAN
  • JUSTIN

UNE EXÉCUTION

SCÈNE PREMIÈRE. LE MAIRE, UN EMPLOYÉ DE LA GARE.

L'EMPLOYÉ

Bonjour, Monsieur_le_Maire.

LE MAIRE

Il est entré précipitamment.

Bonjour, mon ami. Donnez-moi une place pour Paris.

L'EMPLOYÉ

Est-ce que vous nous quittez, Monsieur_le_Maire ?

LE MAIRE

Donnez-moi une place pour Paris. Quatre heures cinq, l'heure du train ?

L'EMPLOYÉ

Quatre heures cinq, oui, Monsieur_le_Maire. Vous savez que ce train-là est express et qu'il n'y a que des premières.

LE MAIRE, à lui-même

Non, je ne le savais pas. Comment, ce mauvais drôle voyagera en première classe, quand je ne prends jamais que des secondes ! Écoutez, mon ami. Cette place que je vous demande, elle n'est pas pour moi. Elle est destinée... à un subalterne. Est-ce qu'on ne pourrait pas...

L'EMPLOYÉ

On pourrait mettre Monsieur_Justin avec les bestiaux, ce serait encore trop bon pour lui.

LE MAIRE

Donnez-moi une première pour Paris, et dites-moi ce que je vous dois.

L'EMPLOYÉ

Bien, Monsieur_le_Maire.

Il va au guichet et en revient avec un billet.

Quarante-neuf francs quatre-vingt-quinze.

LE MAIRE

Les voici.

L'employé le quitte.

Quarante-neuf francs quatre-vingt-quinze de fichus.

SCÈNE II. Le Maire, Tabouret.

TABOURET, entrant

Bonjour, Monsieur_le_Maire.

LE MAIRE

Je vous salue, Monsieur_Tabouret.

TABOURET, allant de droite à gauche

Vous allez à Paris, Monsieur_le_Maire ?

LE MAIRE

Non, Monsieur_Tabouret, non, je ne vais pas à Paris. J'attends Justin, si vous voulez le savoir, pour le mettre en chemin de fer.

TABOURET

C'est aujourd'hui que Justin quitte le pays ?

LE MAIRE

C'est aujourd'hui.

TABOURET

Par l'express de quatre heures cinq ?

LE MAIRE

Par l'express de quatre heures cinq.

TABOURET

Je le savais, et d'autres que moi le savent bien aussi qui voudront peut-être lui dire adieu, à Monsieur_Justin. Histoire de s'amuser en société !

LE MAIRE

Approchez, Monsieur_Tabouret, et écoutez-moi. Je ne défends pas Justin, je n'ai pas besoin de vous le dire. Je connais sa conduite mieux que personne. D'abord il a rossé le garde champêtre...

TABOURET

Oh ! Ce n'est pas ce qu'il a fait de plus mal.

LE MAIRE

Pardon. C'est ce qu'il a fait de plus mal à mes yeux. Ensuite il a détourné des femmes de leurs devoirs...

TABOURET

Oh ! Je lui pardonnerais encore ça.

LE MAIRE

Je vous crois, vous êtes célibataire. Enfin, d'honnêtes commerçants, je me sers à dessein de ces mots pour ne pas envenimer la question, d'honnêtes commerçants ont ouvert à Justin des crédits considérables... Qu'est-ce qu'il vous doit ?

TABOURET

Deux cent soixante-dix francs soixante-dix.

LE MAIRE

Deux cent soixante-dix francs soixante-dix à un cafetier !... ont ouvert à Justin des crédits considérables, sans que cette situation ait paru le préoccuper une minute. Bref, c'est le dernier des chenapans. Il y a trois mois, on voulait le nommer conseiller municipal ; mais le vent a tourné depuis et ses électeurs sont venus me prier de le renvoyer du pays. J'ai fait appeler Justin dans mon cabinet ; il a compris tout de suite — car il est très intelligent, ne l'oubliez pas — qu'il a exploité tout le monde ici, et que, sous ce rapport, sa ville natale ne lui offrait plus aucune ressource. Il s'en va. Il se rend à Paris. Ce n'est pas un bien joli cadeau que nous faisons à Paris, mais c'est un grand débarras pour nous. Eh bien, je demande à mes administrés et au besoin je leur commande de laisser ce garçon partir tranquillement, et de m'épargner un charivari, lequel charivari colporté à la Préfecture, dénaturé par une presse hostile, prendrait aussitôt, à une époque de transition comme la nôtre, un caractère révolutionnaire.

TABOURET

Ma foi, Monsieur_le_Maire, je ne vous promets rien. Ce n'est pas vous qui me rembourserez quand Justin ne sera plus là. Vous conviendrez que c'est dur d'être refait de près de trois cents francs par un polisson et de le regarder partir les bras croisés.

LE MAIRE

Réfléchissez, Monsieur_Tabouret. Vous agirez comme vous l'entendrez, mais prenez garde aux conséquences.

SCÈNE III. Le Maire, Robineau.

ROBINEAU, entrant

Monsieur_le_Maire se porte bien ?

LE MAIRE

Très bien, Robineau, très bien. Qu'est-ce que vous venez faire ici ?

ROBINEAU, bas, en souriant

Je viens voir.

LE MAIRE

Voir quoi ?

ROBINEAU

Savez-vous que Justin quitte le pays aujourd'hui, par le train de quatre heures cinq ?

LE MAIRE

Je le sais. Après ?

ROBINEAU

Je viens voir.

LE MAIRE

Vous me l'avez dit. Quoi voir ?

ROBINEAU

Il paraît qu'on veut lui faire un mauvais parti, à Justin.

LE MAIRE

Qui on ?

ROBINEAU

Tabouret et quelques autres.

LE MAIRE

Et vous, Robineau, est-ce que vous en êtes ?

ROBINEAU

Vous ne le pensez pas, Monsieur_le_Maire. Je suis tailleur mais je ne suis pas batailleur.

Il rit.

LE MAIRE, après l'avoir regardé sévèrement

Dans ce cas, Robineau, vous avez bien fait de venir. J'attends Gros-Jean, le garde champêtre. Nous serons trois, s'il arrivait quelque chose.

ROBINEAU

Non, Monsieur_le_Maire, non. Ne me mêlez pas à cette affaire-là. Je suis venu pour voir, pas autre chose.

LE MAIRE

Dites-moi, Robineau, vous êtes un homme raisonnable, un esprit pondéré, j'aime beaucoup causer avec vous. Si vous pouviez vous guérir de cette infirmité...

ROBINEAU

Une infirmité ! Laquelle ?

LE MAIRE

J'appelle ainsi, Robineau, votre déplorable passion pour le calembour.

Robineau rit.

Parlez-moi franchement. Que pensez-vous de Justin ?

ROBINEAU, avec importance

Eh ! Eh !

LE MAIRE

Oui, n'est-ce pas ?

ROBINEAU, de même

Il y a beaucoup de choses à dire de ce garçon.

LE MAIRE

Beaucoup de choses, c'est aussi mon avis.

ROBINEAU

Des qualités et des défauts.

LE MAIRE

Le pour et le contre.

ROBINEAU

Justin ira peut-être très loin, s'il n'est pas arrêté.

LE MAIRE

Arrêté ! Comment l'entendez-vous ? Arrêté par les circonstances, ou bien arrêté...

ROBINEAU

Les deux sont possibles.

LE MAIRE

Les deux sont possibles, je pense entièrement comme vous. Encore un mot. Qu'est-ce qui a perdu Justin ?

ROBINEAU

Le billard.

LE MAIRE

Le billard !

ROBINEAU

Le billard.

LE MAIRE

J'entends bien. Le billard. Je n'aurais pas cru que le billard pût avoir d'aussi funestes conséquences. Tout pesé, Robineau, vous êtes plutôt indulgent pour Justin.

ROBINEAU

Certainement.

LE MAIRE

Est-ce qu'il vous devait quelque chose ?

ROBINEAU

Pas un sou.

LE MAIRE

J'aperçois Gros-Jean qui me cherche. Au revoir, Robineau.

ROBINEAU

Au revoir, Monsieur_le_Maire.

SCÈNE IV. Le Maire, Gros-jean.

LE MAIRE

Eh bien, Gros-Jean ?

GROS-JEAN

Justin approche.

LE MAIRE

Ah ! Qu'est-ce qui s'est passé ?

GROS-JEAN

Rien, Monsieur_le_Maire.

LE MAIRE

Rien ?

GROS-JEAN

Rien.

LE MAIRE

Tabouret est ici ; les autres ?

GROS-JEAN

Les autres seront restés chez eux.

LE MAIRE

Vous n'avez rencontré personne ?

GROS-JEAN

Personne.

LE MAIRE

Pas de cris, pas de pierres ?

GROS-JEAN

Non, Monsieur_le_Maire.

LE MAIRE

Eh bien, Gros-Jean, nous en serons quitte pour la peur.

GROS-JEAN

Je ne sais pas si je dois dire à Monsieur_le_Maire...

LE MAIRE

Allez donc, Gros-Jean, parlez donc.

GROS-JEAN

Lorsque Justin est arrivé à la Petite-Place, il a levé la tête ; on a ouvert une fenêtre et on lui a jeté un bouquet.

LE MAIRE

Un bouquet ! Vous êtes bien sûr ?

GROS-JEAN

Oui, Monsieur_le_Maire.

LE MAIRE

Allons, bon ! Il reçoit des bouquets maintenant ! Il est bien temps qu'il s'en aille. Qui est-ce qui demeure à la Petite-Place ? Ce bouquet-là ne peut venir que d'une femme ou d'un anarchiste.

Entre Justin, une pratique de petite ville ; il est inquiet et goguenard à la fois ; il tient de la main droite une valise et une queue de billard ; de la main gauche un bouquet.

GROS-JEAN

Justin est là.

LE MAIRE

Laissez-nous ensemble, Gros-Jean. Tabouret se cache dans quelque coin, trouvez-le et empêchez-le d'approcher.

GROS-JEAN

Oui, Monsieur_le_Maire.

SCÈNE V. Le Maire, Justin.

LE MAIRE

Voici ta place pour Paris, mon garçon. Une première, tu ne te plaindras pas. Moi qui ne dois rien à personne, je ne prends jamais que des secondes. Voici de plus un billet de cent francs ; je ne veux pas que tu débarques là-bas sans un sou dans ta poche. Quand cet argent sera mangé, si tu n'as pas trouvé des moyens d'existence, ne m'écris pas pour en avoir d'autre, ce serait absolument inutile.

L'EMPLOYÉ, revenant

Les voyageurs pour Paris, en voiture, en voiture !

Justin fait un mouvement.

LE MAIRE, le retenant

Tu as le temps. Je voudrais pouvoir te dire que tu emportes l'estime de tes compatriotes, mais tu ne me croirais pas. Tu emportes leur argent, oui, leur estime, non. Fais fortune, la considération te reviendra. Tu as de l'aplomb, tu mens avec assurance, ce ne sont pas les scrupules qui t'étouffent si tu peux trouver à entrer dans les affaires, je crois que c'est là où tes qualités seront à leur place.

L'EMPLOYÉ, revenant

Les voyageurs pour Paris, en voiture, en voiture !

Justin fait un mouvement.

LE MAIRE, le retenant

Tu as le temps. Qu'est-ce que je demande ? Que tu travailles et que tu gagnes ta vie honorablement. Mais vraiment si c'est dans ta nature de duper tout le monde, tâche au moins que ça te profite et que ça te conduise à quelque chose. Je t'attends, pour te juger définitivement, à ta conduite avec moi. Cent francs que je viens de te remettre et cinquante de ton voyage, total cent cinquante francs qui seront sortis de ma caisse. Je ne te les réclamerai jamais ; mais dans un an ou dans dix, tu me trouveras toujours là pour rentrer dans mes débours. Maintenant, mon garçon, en route, et ne manque pas le train, si c'est possible.

Il pousse Justin vers la barrière ; Justin disparaît ; on entend le train qui part quelques instants après.

LE MAIRE, s'épongeant

Ouf ! Voilà une affaire faite. J'avais peur d'une journée !

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica