Comédie en prose· Comédie en un Acte
Une Exécution
Personnages
- LE MAIRE
- L'EMPLOYÉ DE LA GARE
- TABOURET, cafetier
- ROBINEAU, tailleur
- GROS-JEAN
- JUSTIN
UNE EXÉCUTION
SCÈNE PREMIÈRE. LE MAIRE, UN EMPLOYÉ DE LA GARE.
L'EMPLOYÉ
Bonjour, Monsieur_le_Maire.
LE MAIRE
Il est entré précipitamment.
Bonjour, mon ami. Donnez-moi une place pour Paris.
L'EMPLOYÉ
Est-ce que vous nous quittez, Monsieur_le_Maire ?
LE MAIRE
Donnez-moi une place pour Paris. Quatre heures cinq, l'heure du train ?
L'EMPLOYÉ
Quatre heures cinq, oui, Monsieur_le_Maire. Vous savez que ce train-là est express et qu'il n'y a que des premières.
LE MAIRE, à lui-même
Non, je ne le savais pas. Comment, ce mauvais drôle voyagera en première classe, quand je ne prends jamais que des secondes ! Écoutez, mon ami. Cette place que je vous demande, elle n'est pas pour moi. Elle est destinée... à un subalterne. Est-ce qu'on ne pourrait pas...
L'EMPLOYÉ
On pourrait mettre Monsieur_Justin avec les bestiaux, ce serait encore trop bon pour lui.
LE MAIRE
Donnez-moi une première pour Paris, et dites-moi ce que je vous dois.
L'EMPLOYÉ
Bien, Monsieur_le_Maire.
Il va au guichet et en revient avec un billet.
Quarante-neuf francs quatre-vingt-quinze.
LE MAIRE
Les voici.
L'employé le quitte.
Quarante-neuf francs quatre-vingt-quinze de fichus.
SCÈNE II. Le Maire, Tabouret.
TABOURET, entrant
Bonjour, Monsieur_le_Maire.
LE MAIRE
Je vous salue, Monsieur_Tabouret.
TABOURET, allant de droite à gauche
Vous allez à Paris, Monsieur_le_Maire ?
LE MAIRE
Non, Monsieur_Tabouret, non, je ne vais pas à Paris. J'attends Justin, si vous voulez le savoir, pour le mettre en chemin de fer.
TABOURET
C'est aujourd'hui que Justin quitte le pays ?
LE MAIRE
C'est aujourd'hui.
TABOURET
Par l'express de quatre heures cinq ?
LE MAIRE
Par l'express de quatre heures cinq.
TABOURET
Je le savais, et d'autres que moi le savent bien aussi qui voudront peut-être lui dire adieu, à Monsieur_Justin. Histoire de s'amuser en société !
LE MAIRE
Approchez, Monsieur_Tabouret, et écoutez-moi. Je ne défends pas Justin, je n'ai pas besoin de vous le dire. Je connais sa conduite mieux que personne. D'abord il a rossé le garde champêtre...
TABOURET
Oh ! Ce n'est pas ce qu'il a fait de plus mal.
LE MAIRE
Pardon. C'est ce qu'il a fait de plus mal à mes yeux. Ensuite il a détourné des femmes de leurs devoirs...
TABOURET
Oh ! Je lui pardonnerais encore ça.
LE MAIRE
Je vous crois, vous êtes célibataire. Enfin, d'honnêtes commerçants, je me sers à dessein de ces mots pour ne pas envenimer la question, d'honnêtes commerçants ont ouvert à Justin des crédits considérables... Qu'est-ce qu'il vous doit ?
TABOURET
Deux cent soixante-dix francs soixante-dix.
LE MAIRE
Deux cent soixante-dix francs soixante-dix à un cafetier !... ont ouvert à Justin des crédits considérables, sans que cette situation ait paru le préoccuper une minute. Bref, c'est le dernier des chenapans. Il y a trois mois, on voulait le nommer conseiller municipal ; mais le vent a tourné depuis et ses électeurs sont venus me prier de le renvoyer du pays. J'ai fait appeler Justin dans mon cabinet ; il a compris tout de suite — car il est très intelligent, ne l'oubliez pas — qu'il a exploité tout le monde ici, et que, sous ce rapport, sa ville natale ne lui offrait plus aucune ressource. Il s'en va. Il se rend à Paris. Ce n'est pas un bien joli cadeau que nous faisons à Paris, mais c'est un grand débarras pour nous. Eh bien, je demande à mes administrés et au besoin je leur commande de laisser ce garçon partir tranquillement, et de m'épargner un charivari, lequel charivari colporté à la Préfecture, dénaturé par une presse hostile, prendrait aussitôt, à une époque de transition comme la nôtre, un caractère révolutionnaire.
TABOURET
Ma foi, Monsieur_le_Maire, je ne vous promets rien. Ce n'est pas vous qui me rembourserez quand Justin ne sera plus là. Vous conviendrez que c'est dur d'être refait de près de trois cents francs par un polisson et de le regarder partir les bras croisés.
LE MAIRE
Réfléchissez, Monsieur_Tabouret. Vous agirez comme vous l'entendrez, mais prenez garde aux conséquences.
SCÈNE III. Le Maire, Robineau.
ROBINEAU, entrant
Monsieur_le_Maire se porte bien ?
LE MAIRE
Très bien, Robineau, très bien. Qu'est-ce que vous venez faire ici ?
ROBINEAU, bas, en souriant
Je viens voir.
LE MAIRE
Voir quoi ?
ROBINEAU
Savez-vous que Justin quitte le pays aujourd'hui, par le train de quatre heures cinq ?
LE MAIRE
Je le sais. Après ?
ROBINEAU
Je viens voir.
LE MAIRE
Vous me l'avez dit. Quoi voir ?
ROBINEAU
Il paraît qu'on veut lui faire un mauvais parti, à Justin.
LE MAIRE
Qui on ?
ROBINEAU
Tabouret et quelques autres.
LE MAIRE
Et vous, Robineau, est-ce que vous en êtes ?
ROBINEAU
Vous ne le pensez pas, Monsieur_le_Maire. Je suis tailleur mais je ne suis pas batailleur.
Il rit.
LE MAIRE, après l'avoir regardé sévèrement
Dans ce cas, Robineau, vous avez bien fait de venir. J'attends Gros-Jean, le garde champêtre. Nous serons trois, s'il arrivait quelque chose.
ROBINEAU
Non, Monsieur_le_Maire, non. Ne me mêlez pas à cette affaire-là. Je suis venu pour voir, pas autre chose.
LE MAIRE
Dites-moi, Robineau, vous êtes un homme raisonnable, un esprit pondéré, j'aime beaucoup causer avec vous. Si vous pouviez vous guérir de cette infirmité...
ROBINEAU
Une infirmité ! Laquelle ?
LE MAIRE
J'appelle ainsi, Robineau, votre déplorable passion pour le calembour.
Robineau rit.
Parlez-moi franchement. Que pensez-vous de Justin ?
ROBINEAU, avec importance
Eh ! Eh !
LE MAIRE
Oui, n'est-ce pas ?
ROBINEAU, de même
Il y a beaucoup de choses à dire de ce garçon.
LE MAIRE
Beaucoup de choses, c'est aussi mon avis.
ROBINEAU
Des qualités et des défauts.
LE MAIRE
Le pour et le contre.
ROBINEAU
Justin ira peut-être très loin, s'il n'est pas arrêté.
LE MAIRE
Arrêté ! Comment l'entendez-vous ? Arrêté par les circonstances, ou bien arrêté...
ROBINEAU
Les deux sont possibles.
LE MAIRE
Les deux sont possibles, je pense entièrement comme vous. Encore un mot. Qu'est-ce qui a perdu Justin ?
ROBINEAU
Le billard.
LE MAIRE
Le billard !
ROBINEAU
Le billard.
LE MAIRE
J'entends bien. Le billard. Je n'aurais pas cru que le billard pût avoir d'aussi funestes conséquences. Tout pesé, Robineau, vous êtes plutôt indulgent pour Justin.
ROBINEAU
Certainement.
LE MAIRE
Est-ce qu'il vous devait quelque chose ?
ROBINEAU
Pas un sou.
LE MAIRE
J'aperçois Gros-Jean qui me cherche. Au revoir, Robineau.
ROBINEAU
Au revoir, Monsieur_le_Maire.
SCÈNE IV. Le Maire, Gros-jean.
LE MAIRE
Eh bien, Gros-Jean ?
GROS-JEAN
Justin approche.
LE MAIRE
Ah ! Qu'est-ce qui s'est passé ?
GROS-JEAN
Rien, Monsieur_le_Maire.
LE MAIRE
Rien ?
GROS-JEAN
Rien.
LE MAIRE
Tabouret est ici ; les autres ?
GROS-JEAN
Les autres seront restés chez eux.
LE MAIRE
Vous n'avez rencontré personne ?
GROS-JEAN
Personne.
LE MAIRE
Pas de cris, pas de pierres ?
GROS-JEAN
Non, Monsieur_le_Maire.
LE MAIRE
Eh bien, Gros-Jean, nous en serons quitte pour la peur.
GROS-JEAN
Je ne sais pas si je dois dire à Monsieur_le_Maire...
LE MAIRE
Allez donc, Gros-Jean, parlez donc.
GROS-JEAN
Lorsque Justin est arrivé à la Petite-Place, il a levé la tête ; on a ouvert une fenêtre et on lui a jeté un bouquet.
LE MAIRE
Un bouquet ! Vous êtes bien sûr ?
GROS-JEAN
Oui, Monsieur_le_Maire.
LE MAIRE
Allons, bon ! Il reçoit des bouquets maintenant ! Il est bien temps qu'il s'en aille. Qui est-ce qui demeure à la Petite-Place ? Ce bouquet-là ne peut venir que d'une femme ou d'un anarchiste.
Entre Justin, une pratique de petite ville ; il est inquiet et goguenard à la fois ; il tient de la main droite une valise et une queue de billard ; de la main gauche un bouquet.
GROS-JEAN
Justin est là.
LE MAIRE
Laissez-nous ensemble, Gros-Jean. Tabouret se cache dans quelque coin, trouvez-le et empêchez-le d'approcher.
GROS-JEAN
Oui, Monsieur_le_Maire.
SCÈNE V. Le Maire, Justin.
LE MAIRE
Voici ta place pour Paris, mon garçon. Une première, tu ne te plaindras pas. Moi qui ne dois rien à personne, je ne prends jamais que des secondes. Voici de plus un billet de cent francs ; je ne veux pas que tu débarques là-bas sans un sou dans ta poche. Quand cet argent sera mangé, si tu n'as pas trouvé des moyens d'existence, ne m'écris pas pour en avoir d'autre, ce serait absolument inutile.
L'EMPLOYÉ, revenant
Les voyageurs pour Paris, en voiture, en voiture !
Justin fait un mouvement.
LE MAIRE, le retenant
Tu as le temps. Je voudrais pouvoir te dire que tu emportes l'estime de tes compatriotes, mais tu ne me croirais pas. Tu emportes leur argent, oui, leur estime, non. Fais fortune, la considération te reviendra. Tu as de l'aplomb, tu mens avec assurance, ce ne sont pas les scrupules qui t'étouffent si tu peux trouver à entrer dans les affaires, je crois que c'est là où tes qualités seront à leur place.
L'EMPLOYÉ, revenant
Les voyageurs pour Paris, en voiture, en voiture !
Justin fait un mouvement.
LE MAIRE, le retenant
Tu as le temps. Qu'est-ce que je demande ? Que tu travailles et que tu gagnes ta vie honorablement. Mais vraiment si c'est dans ta nature de duper tout le monde, tâche au moins que ça te profite et que ça te conduise à quelque chose. Je t'attends, pour te juger définitivement, à ta conduite avec moi. Cent francs que je viens de te remettre et cinquante de ton voyage, total cent cinquante francs qui seront sortis de ma caisse. Je ne te les réclamerai jamais ; mais dans un an ou dans dix, tu me trouveras toujours là pour rentrer dans mes débours. Maintenant, mon garçon, en route, et ne manque pas le train, si c'est possible.
Il pousse Justin vers la barrière ; Justin disparaît ; on entend le train qui part quelques instants après.
LE MAIRE, s'épongeant
Ouf ! Voilà une affaire faite. J'avais peur d'une journée !
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica