Comédie en prose
Les Chasseurs et l'Ours
Personnages
- GUIGNOL
- LE GENDARME
- L'OURS
- LE COMMISSAIRE
LES CHASSEURS ET L'OURS
SCÈNE PREMIÈRE.
GUIGNOL, entre tristement
Oh ! Là, la, que j'ai le ventre creux. On dit qui dort dîne. En voilà un mensonge ! J'ai essayé de dormir, j'ai eu faim tout le temps, et plus encore au réveil. Et avec cela j'ai fait des rêves, mais des rêves de pâtissier. Ce qu'il en a passé devant mes yeux de dindes farcies, do tartes à la crème et de nougatines appétissantes ! - Tout cela se promenait, dansait, semblait me faire signe. Moi je m'avançais doucement, j'envoyais la main, et je n'attrapais rien. Toutes ces jolies choses s'envolaient dans l'air comme une nuée de passereaux moqueurs. Au réveil, je me suis retrouvé devant l'armoire vide. Il y avait bien une assiette... mais rien dedans. Cristi ! Où trouverai-je mon déjeuner d'aujourd'hui ? Je voudrais bien être à demain pour vous répondre.
SCÈNE II. Guignol, Le gendarme.
LE GENDARME, marchant vite et comptant ses pas
Une, deux, une, deux !
GUIGNOL
Tiens, le gendarme. Ça va bien ?
LE GENDARME, id
Très bien. Une, deux, une, deux !
GUIGNOL
Vous êtes donc bien pressé ?
LE GENDARME
Toujours pressé. Une, deux, une, deux !
GUIGNOL, lui donnant un coup de bâton
Trois ! Arrête-toi donc !
LE GENDARME, farritant
Halte !... Front !
GUIGNOL
Nous sommes d'accord.
LE GENDARME
Voyons - que désirez-vous ?
GUIGNOL
Mais savoir où vous allez.
LE GENDARME
Impossible.
GUIGNOL
Pourquoi ?
LE GENDARME
C'est un secret.
GUIGNOL
Justement, un secret se garde bien mieux à deux.
LE GENDARME
Vous croyez ?
GUIGNOL
J'en suis sûr. C'est un grand savant qui l'a dit. Je ne me souviens plus exactement de ses propres paroles. Mais s'était quelque chose dans ce genre.
LE GENDARME
Eh bien ! Écoutez. Il y a un ours.
GUIGNOL, recule, effrayé
Un ours !
LE GENDARME, même jeu
Oui.
GUIGNOL
Quoi ?
LE GENDARME
L'ours ?
GUIGNOL
Il est là ?
LE GENDARME
Lequel ?
GUIGNOL
Celui dont vous me parlez.
LE GENDARME
Mais non ! Puisque je vais à sa recherche. Est-il possible de trembler comme ça ! Pauvre nature ! Ah ! On voit bien que vous n'avez jamais été gendarme. Je ne vous dis pas : il y a un ours ; mais il y a un ours...
GUIGNOL
Eh bien ?
LE GENDARME
Il y a un ours qu'on a vu...
GUIGNOL
Ah...
LE GENDARME
Qu'on a vu rôder dans les environs. Il est très gros, tout noir, avec des dents longues comme ça.
GUIGNOL
Vous les avez vues ?
LE GENDARME
Non. On me l'a dit. C'est la mère_Michel qui l'a vu se glisser derrière les arbres, hier à la tombée de la nuit ; elle longeait la lisière du petit bois. Tout à coup elle a vu passer quelque chose de noir entre les arbres. Elle en a eu si peur qu'elle a laissé échapper son chat. Et depuis elle pleure, l'appelant, demandant qu'on le lui rende. Elle est venue tout en larmes se plaindre à monsieur_le_commissaire. Monsieur le commissaire...
Il porte la main à son chapeau.
GUIGNOL
Pourquoi donc vous grattez-vous la tête chaque fois que vous dites : monsieur_le_commissaire ?
LE GENDARME
Je ne me gratte pas, je salue, je salue l'autorité.
GUIGNOL
Ah ! Très bien, grattez... Non, saluez tout à votre aise, mais vous savez, ça doit être fatigant à la longue.
LE GENDARME
Je recommence. Monsieur_le_commissaire alors m'a dit : Gendarme, prends ton sabre, tu iras chercher l'ours, tu le prendras, tu l'enchaîneras, et tu me l'amèneras ici pour que je le condamne.
GUIGNOL
Et vous croyez qu'il se laissera faire ?
LE GENDARME
Je lui parlerai au nom de la loi.
GUIGNOL
C'est ça. - Bonsoir.
LE GENDARME
Vous ne voulez pas venir avec moi ?
GUIGNOL
Pourquoi faire ?
LE GENDARME
Chercher l'ours. - Car - j'oubliais le principal - après que nous l'aurons enchaîné et condamné, monsieur_le_commissaire invite tout le monde à dîner.
GUIGNOL
Tout le monde ?
LE GENDARME
Ceux qui auront contribué à arrêter l'ours.
GUIGNOL
Ils sont nombreux ?
LE GENDARME
Il y a moi.
GUIGNOL
Et puis...
LE GENDARME
Pas davantage. Mais si vous voulez vous joindre a moi...
GUIGNOL
Attendez !
À part.
- L'heure s'avance - le dîner ne parait pas. Ma foi, je n'ai pas le choix, j'accepte.
Haut.
J'accepte, je vais avec vous - à une condition pourtant, c'est que quand vous lui parlerez au nom de a loi, vous me passerez votre grand sabre.
LE GENDARME
Poltron !
GUIGNOL
- Tiens ! - Cet autre - le courage, c'est votre métier. - La poltronnerie c'est encore de la sagesse.
À part.
Je le ferai passer devant. Si l'ours avait faim, pendant qu'il en mangerait un, l'autre pourrait s'échapper.
LE GENDARME
Parlons-nous ?
GUIGNOL
Encore un mot. C'est sérieux, le dîner ?
LE GENDARME
Sans doute. - Un gendarme ne plaisante jamais. - Une, deux !
Il se remet en marche.
GUIGNOL
Attendez-moi donc !
Il sort derrière lui.
SCÈNE III.
La forêt.
L'OURS
Il sort de la forêt et se promène en grognant, passant sa grosse langue rouge sur ses babines. Il regarde au loin s'il ne voit rien venir, puis il tend ses pattes comme s'il s'ennuyait et ouvre sa mâchoire toute grande en bâillant bruyamment. Tout à coup il pousse un grognement de satisfaction. Il entend venir quelqu'un. Il sent que des hommes s'approchent. Mais il a peur ; il va se cacher derrière les arbres.
SCÈNE IV. Guignol et Le Gendarme.
GUIGNOL
Passez devant ! Passez devant,gendarme ! Honneur aux hommes d'épée !
LE GENDARME
Tu n'as donc pas de courage ?
GUIGNOL
Si, mais j'ai encore plus de prudence.
LE GENDARME
Tu as peur !
GUIGNOL
Vous exagérez ; je ne me sens pas à mon aise : voilà tout.
LE GENDARME
Eh bien ! Qu'eut-ce que tu fais là ?
GUIGNOL, s'asseyant
Je m'assieds un moment, je suis si fatigué.
LE GENDARME
Paresseux !
GUIGNOL
Dame ! Je n'ai pas de grandes bottes comme vous ! - Les bottes, ça aide à marcher.
LE GENDARME
Allons, viens donc !
GUIGNOL
Tout à l'heure.
LE GENDARME
Nous perdons un temps précieux.
GUIGNOL
Précieux, pourquoi ?
LE GENDARME
Parce que nous pourrions déjà nous mettre à fouiller les buissons.
GUIGNOL
C'est ça, fouillez tout seul. Moi, je vous attends.
L'Ours, grognant.
Hou ! Hou !
LE GENDARME, tremblant
Ah ! Mon Dieu !
GUIGNOL, id
Quoi !
LE GENDARME, bégayant, pris de peur
As-tu en... en...ten... ten... du ?
GUIGNOL, id
Oui... oui... si nous filions.
LE GENDARME
Du cou... cou... ra... ra... ge...
GUIGNOL
Je n'ose pas me retourner.
LE GENDARME
Moi non plus...
GUIGNOL
Tirez votre sabre...
LE GENDARME
Je ne le trouve plus...
L'ours paraissant.
Hou ! Hou !
LE GENDARME et GUIGNOL, tombant face contre terre
Ah !
GUIGNOL
Je suis mort !
L'Ours s'approche joyeux. Il tient à Guignol et le flaire.
GUIGNOL, redressant un peu la tête
Il me chatouille !
L'Ours, semble réfléchir un moment.
GUIGNOL, id
Il se consulte : Il me trouve trop maigre ! Si je pouvais lui dire que je suis à_jeun depuis vingt-quatre heures.
GUIGNOL, doucement
Gendarme ?
Il relève un peu la tête.
Ah ! Mon Dieu !
L'Ours, avale le gendarme.
GUIGNOL
Tout y passe, même les bottes !
L'Ours est content ; il a bien mangé.
GUIGNOL
Pauvre gendarme !
L'Ours grogne.
GUIGNOL
Il demande son café, maintenant. - Si j'essayais...
L'Ours, son appétit satisfait, s'accroupit contre un arbre, ne quittant pas des yeux Guignol.
GUIGNOL
Et pas moyen de lui brûler la politesse ? - Il me guette le chenapan ! Si je tâchais de le persuader ?
L'Ours a soif.
GUIGNOL
Oh ! Quelle idée ! J'ai dans ma poche une bouteille de vin achetée le long de la route par ce pauvre gendarme ; nous l'avons à peine entamée. - Si je la lui offrais ? Il doit avoir soif, et une bonne manière en appelle une autre.
Appelant.
Pstt ! Pstt I
L'Ours, le regarde.
GUIGNOL, tirant la bouteille de sa poche et la lui montrant
Bouteille, bon vin, pour toi, boire.
À part.
Je lui parla nègre, il comprendra mieux.
L'Ours fait signe que oui.
GUIGNOL
Il accepte. Voilà !
L'Ours prend la bouteille.
GUIGNOL
Et maintenant adieu.
Il veut s'en aller tout doucement. L'Ours le retient avec sa patte.
GUIGNOL
Comment tu ne veux pas ?
L'Ours fait signe que non.
GUIGNOL, à part
Il tient à ma compagnie.
Haut.
Le temps d'aller acheter quelques cigares et je reviens.
L'Ours, grognant.
Hou ! Hou !
GUIGNOL
Il ne croit pas aux cigares ! Je lui ai pourtant donné ma bouteille ! Et il la boit ! Le gredin. Hein, c'est bon, n'est-ce pas, vieux brigand ?
L'Ours Se gratte le ventre, il a tout bu, il lui remet la bouteille.
GUIGNOL
Il rend le verre ! Et dire qu'il va falloir tout à l'heure que j'aille retrouver ce pauvre gendarme ! C'est vrai qu'il ne doit pas s'amuser tout seul là dedans.
Regardant l'ours.
Eh bien ! Qu'est-ce qu'il lui prend ?
L'OURS, commence à donner des signes d'une gaieté folle. - Il gesticule, il marche, en trébuchant, regardant Guignol, mettant la main sur son coeur.
GUIGNOL
Il me fait des mamours maintenant. Ah ! Mon Dieu, mais il est gris ! C'est le vin.
L'Ours, s'avance vers lui, lui faisant signe.
GUIGNOL
Comment il veut que je danse avec lui maintenant ! Va te promener.
L'OURS est très navré, il pleure, il lui prend son mouchoir et s'essuie tes yeux.
GUIGNOL
Comment tu pleures, mon pauvre vieux ; ce n'est rien, ce sont les bottes que tu ne digères pas !
L'Ours fait signe qu'il a sommeil.
GUIGNOL
Tu as sommeil, dors !
Sur un nouveau signe.
Sois sans inquiétude, je ne m'en irai pas, je te le promets ; tu comptes sur moi pour ton souper, sois tranquille, je nE te ferai pas défaut.
L'Ours s'endort.
GUIGNOL
Il dort ! Sauvé. Tra, deri dera ! Tra la la la ! Filons !
S'arrêtant.
Ah ! Non cependant ! Nous avons un compte à régler ensemble.
Il va prendre un bâton.
Chassons-lui les mouches.
Il assomme l'ours qui ne fait entendre que de sourds grognements, mais ne peut pas se réveiller.
Tiens, vieux brigand, chenapan, voleur, goinfre, ivrogne ! Et le gendarme disait que j'étais un poltron, je le défie de faire ce que je fais.
On entend une voix crier au loin :
« Gendarme ! Gendarme ! »
GUIGNOL
Eh ! C'est monsieur_le_Commissaire ! Par ici ! Par ici ! Monsieur_le_Commissaire. Nous tenons l'ours.
SCÈNE V. Les Mêmes, Le Commissaire.
LE COMMISSAIRE
Tiens ! Guignol.
GUIGNOL, fièrement
Moi-même ! Et voici mon adversaire.
LE COMMISSAIRE
Il recule.
L'ours !
GUIGNOL
N'aie donc pas peur... il est mort.
LE COMMISSAIRE, s'approchant
Mais il remue encore.
GUIGNOL, s'essuyant le front
Ah ! Ce fut une rude bataille ! Quel combat, monsieur_le_Commissaire. Quel gigantesque combat ! Non, on vous le raconterait que vous n'oseriez pas y ajouter foi.
LE COMMISSAIRE
Vous êtes sûr qu'il est bien mort ?
GUIGNOL
C'est tout comme. À preuve...
Il le frappe.
LE COMMISSAIRE
Ça ne prouve rien.
GUIVNOL
Comment.
Lui donnant un coup de bâton.
Qu'est-ce quo vous faites ?
LE COMMISSAIRE
Je fais aïe !
GUIGNOL
Le fait-il ? Lui.
LE COMMISSAIRE
Non !
GUIGNOL
Eh bien ! Alors... D'ailleurs, pour plus de sûreté, nous allons le ficeler.
Il va chercher une corde et l'enchaîne.
LE COMMISSAIRE
Sans que je le juge ?
GUIGNOL
Vous le jugerez après. Aidez-moi.
LE COMMISSAIRE
Et à ce propos, le gendarme, ou est-il allé ?
GUIGNOL
Le gendarme ! Ah ! Il est quelque part où point vous ne pouvez le rencontrer. Il est là.
LE COMMISSAIRE
Où ?
GUIGNOL, lui montrant le ventre de l'ours
Là-dedans.
LE COMMISSAIRE
Il est...
GUIGNOL
Avalé, comme un simple pruneau. Ah ! Je n'aurais jamais cru qu'un gendarme s'avalât aussi facilement ! Pauvre ami, dire qu'il est là et que nous pourrions frapper à la cloison.
Même jeu que plus haut.
Il ne nous répondrait pas :
LA VOIX DU GENDARME
Guignol !
GUIGNOL
Ah ! Mon_Dieu ! Qui m'appelle ?
LE COMMISSAIRE
Mais c'est la voix du gendarme ?
GUIGNOL
Qu'est-ce que vous faites là-dedans ?
LA VOIX DU GENDARME
Je voudrais bien sortir, je m'ennuie.
GUIGNOL
Vous n'êtes donc pas mort ?
LA VOIX DU GENDARME
Non.
LE COMMISSAIRE
Si vous essayiez de trouver la sortie ?
LA VOIX DU GENDARME
C'est qu'il fait nuit comme dans un four.
GUIGNOL
Si on lui passait des allumettes ?
LA VOIX DU GENDARME
Attendez ! J'y suis.
GUIGNOL
Poussez fort.
L'Ours, semble se tordre.
LE COMMISSAIRE
Il y a du tirage.
GUIGNOL
Je voudrais bien vous y voir vous, si vous aviez avalé un gendarme.
Le gendarme reparaît.
GUIGNOL
Le voilà !
LE COMMISSAIRE
Complet ?
LE GENDARME
Sauf une botte.
GUIGNOL
Il n'a pas tout rendu.
LE GENDARME
Ah ! Quel voyage ! C'est effrayant ce que j'ai vu ! Et lui, où est-il ?
GUIGNOL
Là !
LE COMMISSAIRE
Ficelé ?
GUIGNOL
Je l'ai assommé à coups de bâton.
LE GENDARME
Je les ai sentis.
GUIGNOL
Ah ! Bah !
LE GENDARME
Oui. Ça me secouait même assez fort par moment !
GUIGNOL
Je le regrette. Mais si nous aidons dîner maintenant ?
LE COMMISSAIRE
C'est juste. Nous allons fêter à table cette belle victoire.
GUIGNOL
Dépêchons-nous donc.
LE COMMISSAIRE
Et l'ours !
GUIGNOL
Le gendarme le traînera... Il lui doit bien ça.
LE COMMISSAIRE
Mais tout cela ne nous dit pas, Guignol, comment seul, avec un simple bâton, vous êtes arrivé à vous défaire d'un aussi redoutable adversaire ?
GUIGNOL
À table je vous raconterai cela. Quant à mon bâton, je vous le recommande. C'est une jeune branche que j'ai coupée moi-même, à la cime d'un peuplier, un soir, à la clarté de la lune, sur les bords de la Garonne.
LE GENDARME, allant pour charger l'ours
Où est-ce situé, la Garonne ?
GUIGNOL, lui donnant un coup de bâton,
Mais... dans la lune !
LE COMMISSAIRE
Guignol, nous vous élèverons une statue sur la grande place.
GUIGNOL
Non... Si ça ne vous fait rien, je préférerais mon buste... à_cheval !
Au public.
Ainsi finit la comédie.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica