Comédie en prose· Théâtre de Guignol
Guignol en Enfer
Personnages
- GUIGNOL
- LE DIABLE
- L'APOTHICAIRE.
- MAITRE FÉRULARD
- DEUX DIABLES
GUIGNOL EN ENFER
SCÈNE PREMIÈRE.
GUIGNOL, seul, entrant
Chantant.
Vive la rouge bouteille, Où sommeille, Pris avec la grappe vermeille Un peu du soleil qui la fit mûrir !Ah ! La, la, la ! Qu'il fait bon vivre, surtout avec des écus dans ses poches. La vie, mais c'est encore ce qu'on a inventé de meilleur en ce bas monde. Ceux qui s'en plaignent sont des fous. Moi je trouve tout bien, tout beau, tout bon. Je mange bien, je ne fais rien, je dors bien ; le lendemain je recommence. Et va comme je le pousse ! - Trouvez-moi une situation plus agréable. Je n'ai plus de dettes. Mes créanciers disparus, envolés. La cabaretière me fait crédit et mon propriétaire m'offre sa fille en mariage ! Allons, saute, Guignol ! - C'est égal, j'ai tout de même la tête un peu lourde. Notre dîner a décidément duré trop longtemps. Polichinelle et Pierrot ronflent sous la table et Arlequin fait un pied de nez à la lune. Je les ai laissés, les chers amis. J'avais hâte d'être un peu saoul. Puis le sommeil commençait à me gagner moi aussi ; et pour dormir, à une nappe de restaurant ou à une natte de salle à manger, je préfère encore mon bon lit, où si doucement je m'enfonce entre les chaudes plumes de mon matelas. Car je possède un matelas ! Le Guignol d'autrefois est mort et enterré tout comme monsieur Marlborough !
On entend sonner minuit.
Minuit, déjà. Vite au lit, Guignol, mon ami, dites bonsoir et dormez tranquille jusqu'à demain matin ; faites de beaux rêves et pensez aux plats succulents que vous mangerez demain.
Minuit sonne de nouveau, on frappe à la porte.
On frappe. À cette heure !
On frappe plus fort.
Qui peut venir me déranger ?
Haut.
Eh dites donc ! Vous repasserez demain, je n'ouvre pas, je dors.
On frappe encore.
Ah ! Tu sais, je vais cogner.
Même jeu.
C'est qu'il ne me laissera pas dormir tranquille. Voulez-vous vous taire à la fin ! Allez vous coucher !
Prêtant l'oreille.
Tiens ! Il ne frappe plus, il a bien fait. Je vous demande un peu s'il est raisonnable de courir les rues à pareille heure, et par un temps pareil !
SCÈNE II. Guignol, Le Diable.
LE DIABLE, surgissant devant lui
Bonsoir, Guignol.
GUIGNOL, reculant
Hein ! Qui est là ? Qu'est-ce que c'est que cette mauvaise farce ?
LE DIABLE
Tu ne me reconnais pas.
GUIGNOL
Attendez donc. Mais si, parfaitement. Ces cornes, cette fourche ; vous êtes le diable !
LE DIABLE
Tu l'as dit.
GUIGNOL, lui tendant la main
Et ça va bien, autrement, depuis que je n'ai eu le plaisir de vous voir ?
LE DIABLE
Merci.
GUIGNOL
Mais par où, diable, êtes-vous entré ?
LE DIABLE
Tu ne voulais pas m'ouvrir.
GUIGNOL
Ah ! C'est vous qui frappiez ?
LE DIABLE
Oui, c'était moi.
GUIGNOL
Si j'avais su, croyez...
LE DIABLE
Oh ! Ça ne me gênait en rien. La porte fermée, j'ai passé à travers la muraille.
GUIGNOL
Drôle d'idée ! Enfin tous les goûts sont dans la nature.
LE DIABLE
Et devines-tu pourquoi je suis ici ?
GUIGNOL
Pas du tout.
LE DIABLE
Tu as la mémoire courte. Rappelle-toi, il y a un an, jour pour jour, à pareille heure...
GUIGNOL
Et bien ?
LE DIABLE
Tu étais là, n'ayant pas dîné... Tu m'appelais à ton secours. Je vins... Tu demandais d'être riche ; je te promis la richesse pendant un an, à une condition.
GUIGNOL
Vous croyez...
LE DIABLE, continuant
À cette condition que dans un an, à pareil jour, à pareille heure, tu m'appartiendrais.
GUIGNOL
Pas possible !
LE DIABLE
Tu as signé, j'ai le papier sur moi.
GUIGNOL
Oh ! Vous savez, les papiers ça ne prouve rien.
LE DIABLE
Tu ne peux le dédire ; j'ai tenu ma promesse ; il faut tenir la tienne. Aussi dépêche-toi ; fais ton paquet et partons, je suis pressé. On nous attend chez moi.
GUIGNOL
Eh là, comme vous y allez ! Ainsi vous êtes sûr que ...
LE DIABLE
Parfaitement sûr.
GUIGNOL
Et je ne peux pas me dédire.
LE DIABLE
C'est écrit.
GUIGNOL
Dites donc, si nous le renouvelions.
LE DIABLE
Quoi ?...
GUIGNOL
Le papier.
LE DIABLE
Impossible !
GUIGNOL
Voyons, mon petit diable, mon cher petit diable, si vous étiez bien gentil, bien mignon...
LE DIABLE
Impossible ! Nous partons.
GUIGNOL
Accordez-moi un an. Si vous saviez, j'ai encore un tas de choses à régler.
LE DIABLE
Es-tu prêt ?
GUIGNOL, à part
Ah ! Si je pouvais cogner dessus.
Haut.
Mais...
LE DIABLE
Ne discutons plus.
GUIGNOL, pleurant
Oh ! La ! la ! la !
LE DIABLE
Nous partons.
GUIGNOL
C'est loin ?
LE DIABLE
Ne t'inquiète pas...
GUIGNOL
Mais cette année a été plus courte que les autres...
LE DIABLE
Quel bavard tu fais ! Allons...
GUIGNOL
Vous savez — s'il faut prendre le bateau, je crains la mer.
LE DIABLE, le prenant par la main
Enlevé !
GUIGNOL
Ah !
Ils disparaissent.
SCÈNE III.
L'Enfer. - La scène reste vide un moment, puis on entend la voix de Guignol.
GUIGNOL
Hé là ! Hé là ! Doucement, je ne peux plus respirer. Arrêtez ! Arrêtez ! arrêt...
Ils paraissent tous les deux.
LE DIABLE
Nous voici arrivés.
GUIGNOL
Crelotte ! Quel voyage ! J'aime encore mieux le chemin de fer de ceinture.
LE DIABLE
Tu ne le regretteras bientôt plus.
GUIGNOL, regardant autour de lui
Ainsi me voilà en enfer ?
LE DIABLE
Tout à fait.
GUIGNOL
Sapristi ! Qu'il fait chaud.
LE DIABLE
Oh ! Ce n'est rien encore. Tu n'es ici que dans le vestibule. Ici à droite, l'entrée.
GUIGNOL
Faites voir !
LE DIABLE
On ne passe pas ! Une fois entré ici, on n'en sort plus. La porte ne se rouvre jamais pour la même personne. Elle est fermée à sept serrures, et un seul mot prononcé par moi pourrait la faire ouvrir. Ainsi...
GUIGNOL
Oh ! Je n'essayerai pas. Du moment qu'il n'y a pas moyen.
LE DIABLE, lui montrant
Là, à gauche, la première salle de punition - celle où l'on commence à vous faire griller de temps en temps, avant de vous plonger dans la chaudière, histoire de vous habituer.
GUIGNOL
Brr !... Vous allez me faire...
Il fait le geste.
LE DIABLE
Mais parfaitement...
GUIGNOL
Comme un vulgaire merlan.
LE DIABLE
C'est la punition qui commence. Tu as assez commis de méfaits sur la terre...
GUIGNOL
Voyons, vous n'allez pas faire ça.
LE DIABLE
Non, je vais me gêner ! Attends-moi ici. Quand cessera ton tour, on t'appellera. Moi, je vais présider à la mise sur le gril de votre ancien garde champêtre.
GUIGNOL
Celui qui m'a si souvent dressé les procès-verbaux. Ça c'est bien fait.
LE DIABLE
Tu le vois donc, punir c'est être juste. Allons, adieu !
GUIGNOL, l'arrêtant
Monsieur le diable, voyons...
LE DIABLE
Attends-moi là !
GUIGNOL
Mais...
LE DIABLE
Tu ne t'ennuieras pas. Tu rencontreras plus d'un visage de la connaissance...
GUIGNOL, voulant encore le réunir
Si nous remontions là-haut ?
LE DIABLE
Ton tour va venir !
GUIGNOL, même jeu
J'ai oublié mon mouchoir !...
LE DIABLE
On t'appellera. Prends patience. Ah ! Ah ! Tu vas y passer, mon ami Guignol ! Ah ! Ah !
GUIGNOL
Monseigneur, mon doux monseigneur, mon...
LE DIABLE, t'en allant, riant
Ah ! Ah ! Ah !
SCÈNE III.
GUIGNOL, seul
Gueusard ! Bandit ! Vaurien ! Ah ! Si tu n'avais pas la peau si dure, ce que je t'aurais cogné ! Voyez-vous ça ! Le gril ! La marmite ! Ah ! Non alors ! Et moi qui étais bien tranquille. Je ne me méfiais de rien. Il m'a joué, et moi je me suis laissé prendre. Oh ! Mais, ça ne va pas se passer comme ça, je veux m'en aller.
Il va à la porte.
Cordon, s'il vous plaît ! Rien. Le concierge doit être sorti. L'ouvrir, impossible. Il doit y avoir un autre chemin. Je ne parle pas de celui que nous avons suivi, nous allions si vite que je n'y ai rien vu. Mais un autre. Cherchons. Car je ne veux pas être grillé moi ! Qu'il se fasse griller lui-même, si ça lui fait plaisir ! Je n'aime pas la chaleur.
Regardant au fond.
Ah ! Quelqu'un.
SCÈNE IV. Guignol, L'Apothicaire.
GUIGNOL
Pas possible ? Maître_Bertuchon, notre ancien apothicaire, ici en enfer ?
L'APOTHICAIRE
Tiens ! Guignol !
GUIGNOL
Vous ici ?
L'APOTHICAIRE
Parfaitement !
GUIGNOL
Eh bien ! Ça ne m'étonne pas, vous étiez assez voleur, au temps où vous teniez boutique sur la grand' place ; ce que vous nous avez vendu de fioles d'eau claire comme remèdes !
L'APOTHICAIRE
C'est vrai. Mais tous les apothicaires font de même.
GUIGNOL
Il l'avoue.
L'APOTHICAIRE
Oui - pourquoi le cacherais-je ? D'ailleurs nous sommes presque tous ici, et puis maintenant tu ne peux pas aller le raconter. Entré ici, on n'en sort plus sans permission. Aussi, tu le vois, je porte moi-même mon morceau de bois, pour alimenter le feu.
GUIGNOL
Ah ! Vous allez...
L'APOTHICAIRE
Oui, sur le gril.
GUIGNOL
Ça doit vous gêner sur le moment ?
L'APOTHICAIRE
Tu verras ça tout à l'heure.
GUIGNOL, à part
J'ai envie de me payer un petit acompte sur lui...
UNE VOIX, au dehors
L'apothicaire !
L'APOTHICAIRE
Tu vois, on m'appelle.
GUIGNOL, le cognant avec sa tête
Et va donc ! Va donc ! Face à plâtre ! Mais va donc, moule à singe !
L'apothicaire s'enfuit.
GUIGNOL
Ouf ! Ça soulage. Reprenons notre inspection maintenant. Il est impossible que je ne trouve pas un moyen de sortir d'ici. J'aurais bien interrogé l'apothicaire, mais je me suis méfié ; un apothicaire, ça ne regarde jamais les gens en face. Si cependant je rencontrais quelqu'un... Ah ! Là-bas... Quelqu'un s'avance. Oui... Non. Si... Mais c'est lui. Le magister_Férulard, mon ancien maître d'école : Le garde champêtre, l'apothicaire, le maître d'école ! Ils y sont donc tous, ceux de mon pays. Crelotte. Ah ! C'est bien lui, je le reconnais à sa calotte de velours, marchant en faisant de grands gestes, parlant tout seul. Pourra-t-il me renseigner ? Essayons.
SCÈNE V. Maître Férulard, Guignol.
GUIGNOL
Eh ! Bonjour, maître_Férulard.
MAITRE FÉRULARD
Ave... Guignol.
GUIGNOL
S'il vous plait !
MAITRE FÉRULARD
Ou bien : Salulem do tibi...
GUIGNOL
Si vous vouliez bien ne pas parler chinois.
MAITRE FÉRULARD
Pauvre ignorant !
GUIGNOL
Laissez-moi donc en repos. Un conseil, vite, je suis pressé, on peut m'appeler à tout instant. Connaissez-vous un chemin pour sortir d'ici ?
MAITRE FÉRULARD
Sais-tu ce que c'est que sortir ?
GUIGNOL
Eh bien ?
MAITRE FÉRULARD
Sortir est le contraire d'entrer ; c'est-à-dire une action qui par un simple changement des propositions, avec une action identique, produit des effets différents. D'où différence, partie de la définition de la définition d'après les philosophes, dixi : genere proximo et differentia propria.
GUIGNOL
Il est encore plus bête que là-haut !
Haut.
Vous êtes encore plus bête que là-haut.
MAITRE FÉRULARD
Bête ? Sais-tu ce que c'est que bête ? La bête, c'est la partie animale de notre individu... Or notre individu étant...
GUIGNOL
Ce que la main me démange...
Criant.
Connaissez-vous un chemin pour sortir d'ici ?...
MAITRE FÉRULARD
On peut ignorer certaines choses que l'on sait. Ainsi...
GUIGNOL
Oh ! Ce n'est pas sur le gril qu'il devrait aller celui-là, c'est dans le bocal aux cornichons !
MAITRE FÉRULARD
Tu disais donc, Guignol, mon ami, que ton esprit s'égarant en de vagues conceptions cherchait a_priori une porte, laquelle porte, devait primo, être, secundo, pouvoir.
GUIGNOL
Ah ! Zut !
Il cogne de la tête.
Tiens ! Voilà primo, secundo, difinitivo, et tout le reste. Et aïe donc ! Et aïe donc !
Lazzis.
MAITRE FÉRULARD
Ce qui ne m'empêchera pas de protester...
GUIGNOL, même jeu
Tiens ! Proteste...
LA VOIX, appelant
Maître_Férulard !
GUIGNOL, même jeu
Mais va donc ! On t'appelle !
Maître Férulard parait et reparaît encore deux fois et Guignol frappe dessus chaque fois.
GUIGNOL, seul
Eh bien ! S'ils sont tous aussi bêtes, ça va être gai ! —
Il regarde.
Avec ça, l'appel qui continue. Ah ! Y en a-t-il, y en a-t-il ! Mais je les connais tous ceux-là. Voilà le notaire, la vieille cabaretière, le maréchal-ferrant, le gendarme. Le curé peut en dire, des messes ! Et mon tour qui va venir ! Mon nom qu'on va appeler ! Il faudra répondre. Que faire ? Le diable commande ici. Par la force, rien à faire ; s'il n'y avait qu'à l'assommer je m'en chargerais bien. Mais l'assommer ce n'est guère possible. Si je pouvais lui reprendre mon billet ; si je pouvais même mettre un pied dehors, le reste suivrait bien, et une fois dehors, sauvé...
LA VOIX, appelle
Guignol !
GUIGNOL
Vlan ! Ça y est. C'est à mon tour.
La voix reprend.
GUIGNOL
On y va ! On y va ! C'est-à-dire que ça ne me va pas du tout d'y aller, mais du tout.
La voix reprend.
GUIGNOL
Quel raseur ! On y va ! Et pas une issue, pas un trou où me cacher ; pas une armoire où disparaître !
Tremblant.
Il me semble déjà être sur le gril ! Ah ! Saint_Bonaventure, mon patron, quel cierge je te brûlerais, si je sortais d'ici ; gros comme un mât_de_misaine.
SCÈNE VI. Le Diable, Guignol.
LE DIABLE
Eh bien ! Guignol ! Mon ami, tu n'entends donc pas ? On t'appelle, allons ! Viens, mon petit ! Viens. Le gril est tout rouge, le feu bien ardent. On n'attend plus que toi ! Allons !
GUIGNOL, se reculant, à part
Si je pouvais le mordre, toi.
Haut.
Si nous remettions ça à demain ?
LE DIABLE
Tu ne veux pas venir ?
GUIGNOL
Non !
LE DIABLE
Holà ! Mes serviteurs !
GUIGNOL
Quèsaco ?
Deux diables paraissent.
LE DIABLE
Empoignez-moi ce particulier là, et portez-le sur le gril.
GUIGNOL, aux deux diables
Voulez-vous bien me lâcher, vous autres !
LE DIABLE
Empoignez !
Les deux diables et Guignol se débattent. - Lazzis. - Bataille. - Finalement, Guignol s'empare d'une des fourches et assomme les deux diables, qui s'enfuient en poussant des cris.
GUIGNOL
Si vous en voulez encore, j'en ai autant à votre service !
LE DIABLE
Guignol ! Je vais te faire rôtir tout vif.
GUIGNOL
Faudra d'abord me mettre dans la poêle.
LE DIABLE
Je vais appeler d'autres diables.
GUIGNOL
J'ai la fourche, et vous avez vu si je sais m'en servir !
LE DIABLE
Tu t'en servirais même contre moi !
GUIGNOL
Oh ! La la ! Mais je cognerais double, mon petit père ! Tu vas voir la jolie révolution que je vais te préparer ici ; j'en ferai tant que mieux vaudrait, vois-tu, me renvoyer tout de suite.
LE DIABLE
Te renvoyer ! Jamais de la vie, j'ai bien eu trop de peine à l'avoir.
GUIGNOL
Alors, gare ! Une fois, deux fois ! Tu ne veux pas ?
LE DIABLE, le menaçant de sa fourche
Tremble !
GUIGNOL, lui donnant un coup de la sienne
Reçois !
LE DIABLE, même jeu
Je te ferai bouillir dans une marmite d'huile !
GUIGNOL, même jeu
Pile ! Face ! À qui la belle ?
Lazzis.
LE DIABLE
Voyons, raisonnons !
À part.
Je vais tâcher de le persuader : il m'ameuterait tout l'enfer.
Haut.
Raisonnons.
GUIGNOL
Je le veux bien. Mais de loin.
LE DIABLE
Pourquoi ne pas te laisser persuader ?
GUIGNOL
Oh ! La persuasion... pour aller sur le gril.
LE DIABLE
Eh ! Si je t'accordais quelques douceurs ?
GUIGNOL
Sortir ?
LE DIABLE
Oh ! Non. Cela, impossible. Je le voudrais que je ne le pourrais pas.
GUIGNOL
Ah !... Une idée. Jurez-moi do m'accorder ce que je vais vous demander, et je suis à vous...
LE DIABLE
Tu ne me demanderas pas de t'en aller ?
GUIGNOL
Non !
LE DIABLE
Alors, je le jure !
GUIGNOL
Devant témoins ! Je n'ai pas confiance.
LE DIABLE, à part
Quand je te tiendrai, toi, tu me payeras tout cet arriéré.
Il appelle.
Holà !
Les deux diables reparaissent et reculent à la vue de Guignol.
GUIGNOL
Oh ! N'ayez pas peur. Il s'agit de choses sérieuses.
LE DIABLE
Es-tu content !
GUIGNOL
Jurez !
LE DIABLE
Je le jure.
GUIGNOL
Bien... Voici... Avant d'aller me faire rôtir, j'éprouve le besoin de jeter vers ce que je laisse un dernier regard. Je ne vais plus rien voir des belles choses que tant j'aimais... Entrouvrez-moi un peu la porte. Laissez-moi passer seulement le bout de mon nez, et je vous suis immédiatement.
LE DIABLE
Tu n'essaieras pas de sortir !
GUIGNOL
Je vous le promets !
LE DIABLE
Bien.
Aux diables.
Ouvrez-lui la porte, mais tenez-la bien.
Les diables ouvrent la porte.
Très étroite...
GUIGNOL
Parfait ! Maintenant, attention ! Le bout de mon nez, je l'ai juré, - seulement, je commence de l'autre côté.
Il te retourne et sort à reculons.
LE DIABLE
Mais !
GUIGNOL
C'est juré !
Il passe.
Et aïe donc ! Et aïe donc !
LE DIABLE
Je suis joué.
GUIGNOL
En plein.
Il sort à reculons, puis donne un coup de tête dans la poitrine du diable.
Bonsoir la compagnie.
Il disparaît et ferme la porte.
LE DIABLE
Enfermés ! Il est sorti ! Nous ne pourrons plus le ravoir !
GUIGNOL, postant sa tête par l'oeil de boeuf au-dessus de la porte
Bien des choses chez vous. Et excusez-moi si je ne vous reconduis pas !
LE DIABLE
Si jamais je te repince...
GUIGNOL
Se laisser prendre deux fois ! C'est bon pour les imbéciles, comme toi !
LE DIABLE
Les autres paieront pour toi, garnement !
GUIGNOL
Moralité : Quand on n'a pas ce que l'on aime, il faut prendre ce que l'on a.
Au public.
Ainsi finit la comédie.
4 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica